DE L'EXPÉDITION D'ANNIBAL EN ITALIE

 

SECTION PREMIÈRE. — DE L'EXPÉDITION D'ANNIBAL EN ITALIE.

 

 

Le bassin de la Méditerranée est coupé en deux par l'île de Sicile et par celle de Malte. Lors de l'expédition d'Annibal, les Grecs dominaient seuls dans le bassin oriental ; mais les Romains et les Carthaginois se disputaient le bassin occidental. La première guerre punique avait fini par le partage à peu près égal de ce dernier bassin entre les uns et les autres. Les Romains en occupaient le pourtour septentrional, depuis le détroit de Sicile jusqu'à l'Ebre, et les Carthaginois le pourtour méridional, depuis le canal de Malte jusqu'aux colonnes d'Hercule. Restait entre deux la côte Hispanique, au-delà de l'Ebre, où les Carthaginois s'établirent les premiers et bâtirent Carthagène ; mais Sagonte, bâtie sur la même côte et alliée des Romains, ayant mieux aimé périr dans un siège que de se rendre aux Carthaginois, ceux-ci aigris par l'opiniâtre résistance des Sagontins et surtout par les conditions humiliantes du dernier traité, qui leur avait ravi la Sicile et la Sardaigne, rompirent la paix les premiers, et chargèrent Annibal, l'ennemi juré des Romains, de leur porter la guerre jusqu'au sein de l'Italie. Ce général, après avoir soumis Sagonte et toute la côte Hispanique, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à l'Ebre, passa le fleuve à la tête de 50 mille hommes de pied, Africains ou Espagnols, et de 9 mille chevaux, la plupart Numides, accompagnés de 37 éléphants, et marcha sur l'Italie, en côtoyant le littoral de la Gaule Narbonnaise ; mais ayant appris dans sa marche que le consul Publius Cornélius Scipion avait débarqué près de Marseille une armée consulaire[1] de deux légions romaines et de deux légions alliées, ou d'environ 20 mille hommes, et s'était avancé au-devant de lui jusqu'aux bouches du Rhône, Annibal comprit alors qu'il lui serait bien difficile de pénétrer en Italie le long du littoral, où il pourrait être arrêté à chaque pas par l'armée romaine, et il résolut de la tourner sur son flanc gauche, à travers les Alpes, pour lui couper ses communications par terre avec Rome.

Il y avait alors d'Espagne en Italie deux chemins : le plus beau était celui de Marseille et de la côte Ligurienne ; mais il était le plus long. Le plus court s'élevait sur les Alpes par le pays des Vocontiens ; mais il était le plus difficile : c'est celui que prit Annibal. Dans ce dessein, il se dirigea vers le nord, en approchant du Rhône qu'il alla passer à quatre journées de son embouchure, pour dérober sa marche à Scipion. Puis il remonta pendant quatre marches le fleuve sur sa rive gauche jusqu'à l'un de ses principaux affluents ; et là, tournant à l'est, il alla en neuf autres marches franchir les Alpes au col Taurinien, vers les sources de la Durance, et descendit avec un affluent du Pô dans la plaine de Turin, après avoir perdu dans sa marche, depuis l'Espagne jusqu'en Italie, plus de la moitié de son armée, réduite alors à 20 mille fantassins, Africains ou Espagnols, et à 6 mille cavaliers, en tout à 26 mille hommes. Voilà quelle fut sa marche d'Espagne en Italie à travers la Gaule ; c'est ainsi qu'elle nous est donnée par tous les historiens, presque sans indication d'autres lieux, parce que ce pays était encore alors peu habité.

Annibal arriva dans la plaine de Turin vers la fin de l'automne de l'an 218 avant notre ère, après avoir employé cinq mois et demi dans sa marche, depuis son départ d'Espagne jusqu'à sa descente en Italie : ce qui prouve qu'il citait parti de Sagonte vers le commencement du printemps.

Sa marche depuis Sagonte jusqu'au Rhône est facile à indiquer. Il parait qu'il suivit la côte de la Méditerranée ou du moins qu'il s'en écarta peu, qu'il passa l'Ebre vers Tarragone, qu'il sortit de l'Espagne vers Perpignan, et qu'il suivit la route de Perpignan par Narbonne et Nîmes à Beaucaire ; d'où il s'éleva vers Avignon, pour aller passer le Rhône au-dessus de son confluent avec la Durance[2].

Annibal dut passer le Rhône au-dessus de ce confluent, pour n'avoir pas deux rivières à traverser, et parce que le passage était plus facile au-dessus qu'au-dessous. Scipion, qui cherchait à l'arrêter dans sa marche, se porta d'abord au-devant de lui ; mais il paraît qu'il n'osa pas traverser la Durance, ni pousser ses reconnaissances au-delà de Saint-Remy et de Barbantane ; et pen-

 

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à la Saône, comme à l'Isère et même à la Drôme ; et ce qui semble indiquer l'Isère plutôt que la Saône, c'est que cet affluent n'était éloigné du lieu, où Annibal traversa le Rhône, que de quatre marches, tandis que la Saône en est éloignée de huit au moins. On pourrait croire avec plus de raison que cet affluent est la Drôme, et qu'Annibal s'éleva sur les Alpes par le pays des Vocontiens ou par Die et Gap ; d'où il serait allé à travers la Durance franchir les Alpes au mont Viso, pour descendre avec le Pô dans la plaine de Turin ; mais il n'y a aucune vraisemblance qu'Annibal ait pu remonter le Rhône depuis Avignon jusqu'à Lyon en quatre marches, et qu'il ait franchi les Alpes au mont Saint-Bernard. La seule raison plausible que l'on allègue est le nom d’Alpes Pennines donné depuis au groupe de montagnes situées plus au nord, et où l'on a trouvé quelques vieilles monnaies oblitérées et gratuitement prétendues Puniques ; mais cette raison est plus spécieuse que solide. La marche par le mont Cenis, en remontant l'Isère, et celle par le mont Genèvre ou par le mont Viso, en remontant d'abord la Drôme et puis la Durance, sont l'une et l'autre plus vraisemblables, parce quelles s'adaptent mieux à la configuration du terrain, et qu'elles concilient tous les auteurs anciens et surtout Polybe et Tite-Live. On pourrait même croire que le nom d’Alpes Pennines, en supposant que ce mot n'est qu'une altération du mot Pœni, n'a été donné au groupe des monts situés au nord du mont Saint-Bernard, qu'après le passage d'Asdrubal, postérieur de plusieurs années à celui d'Annibal, et qui, ayant eu lieu vraisemblablement au col du Saint-Bernard, a pu être confondu avec le premier par les auteurs anciens.

Il paraît donc vraisemblable qu'Annibal franchit les Alpes au mont Cenis ou au mont Genièvre[3], et qu'il descendit en Italie par le pas de Suze ou par celai de Fenestrelles. Il y a sur des deux routes, et plus particulièrement sur la dernière, plusieurs positions élevées, et entre autres celle du village de Balbotet, d'où l'on découvre les plaines du Pô, qu'Annibal montra à son armée, avant de descendre dans la plaine de Turin.

Quoi qu'il en soit, dès que Scipion eut appris qu'Annibal avait franchi les Alpes, il envoya deux de ses légions en Espagne avec son frère Cnœus, et ramena lui-même les deux autres sur sa flotte, en côtoyant le littoral Ligurien depuis Marseille jusqu'à Pise, où il prit deux autres légions nouvellement levées en Étrurie par les préteurs Manlius et Attilius, pour marcher en toute hâte avec ces quatre légions au-devant d'Annibal qui s'avançait de Turin dans le cœur de l'Italie à marches forcées.

Scipion franchit sans obstacle les Apennins au-dessus de Lucques, et descendit dans la vallée du Pô vers Plaisance, colonie romaine. Là, après avoir rallié à son armée plusieurs corps de cavalerie gauloise, il passa le fleuve sur un pont de bois, et marcha droit à Annibal qui s'avançait rapidement en côtoyant le Pô sur sa rive gauche. Les deux armées, de force à peu près égalé et de 25 à 30 mille hommes chacune, se rencontrèrent vers le confluent du Tésin. Scipion avait déjà passé la rivière vers Pavie sur un pont de radeaux, et Annibal battait toute la plaine avec sa cavalerie. Les deux généraux, en présence l'un de l'autre, se formèrent de suite en bataille[4]. Scipion plaça sur le front de ses légions sa cavalerie gauloise et sur leurs flancs sa cavalerie romaine, et Annibal plaça sur le front de son infanterie sa cavalerie espagnole et sur ses flancs sa cavalerie numide. Les cavaliers des deux armées en vinrent bientôt aux mains ; mais, pendant que la cavalerie espagnole escarmouchait avec la cavalerie gauloise, la cavalerie numide tourna les légions romaines qui, ayant une rivière à dos, ne purent la repasser sans se rompre, et qui auraient été exterminées dans la plaine à l'est du Tésin, vers Pavie, si le général romain ne se fût hâté de repasser le Pô sur te pont de Plaisance, et de te faire couper après son passage. Quoique dangereusement blessé dans le combat, et abandonné aussitôt après par la cavalerie gauloise qui avait passé du camp des Romains dans celui des Carthaginois, Scipion ne quitta pas le commandement de son armée, et alla prendre position derrière la Trébia[5], en se rapprochant des Apennins, pour conserver ses communications libres avec le littoral de la Ligurie et avec sa flotte. Annibal le suivit ; et ayant traversé le Pô sur des radeaux, vers Stradella, au-dessus de Plaisance pour ne pas hasarder le passage en présence de l'armée romaine, il mit toute la cavalerie numide aux trousses de cette armée, et l'accula au pied des Apennins.

La plupart des historiens ont vanté les manœuvres de Scipion après le combat du Tésin, et il faut avouer que ce général fit une belle retraite, en se repliant successivement derrière la ligne du Tésin et derrière celle du Pô et de la Trébia ; mais il avait fait une grande faute, en donnant la bataille au-delà du Tésin avec une rivière à dos. S'il se fût arrêté en-deçà de la rivière, vers son confluent et à la hauteur de Stradella, où la vallée du Pô est resserrée par les Apennins et paraît coupée en deux, l'armée carthaginoise n'eût pu venir à lui qu'à travers le Tésin, ou en défilant de l'autre côté de la vallée sur la rive droite du Pô. Dans le premier cas, il aurait pu la combattre au passage du Tésin, et mettre en sa faveur toutes les chances du combat, et dans l'autre l'arrêter au défilé de Stradella. Il aurait même pu, en ramenant de Marseille par mer son armée, au lieu d'aller la débarquer vers Pise, la débarquer vers Gènes, franchir les Apennins au col de la Bocchetta, descendre avec la Scrivia ou avec la Trébia sur le Pô, et à cheval sur ce fleuve, par le pont de Plaisance, fermer avec un simple détachement le défilé de Stradella, et occuper avec son armée la ligne du Tésin, suffisamment défendue par le volume de ses eaux : il eût ainsi enfermé Annibal dans la vallée supérieure du Pô, et couvert toute la vallée inférieure ; car ces deux vallées étant séparées par le défilé de Stradella, le meilleur moyen de défendre l'accès de l'une à une armée qui occupe l'autre, c'est de garder ce défilé.

La position, qu'il prit derrière la Trébia après le combat du Tésin, était bonne sans doute pour lui conserver ses communications avec le littoral de la Ligurie et avec sa flotte ; mais elle ne valait rien pour couvrir la vallée inférieure du Pô, où Annibal fit un grand butin, et où il éparpilla son armée pour la faire vivre plus commodément, jusqu'à ce qu'enfin il crut devoir la concentrer entre le Tidone et la Trébia, à l'approche du consul Tibérius Sempronius qui, ayant appris la défaite de son collègue, était accouru à son secours par la route de Rimini, avec une armée consulaire de quatre légions. Les deux consuls, réunis alors dans le même Camp avec une armée double, forte de 40 mille hommes, ou de 36 mille fantassins et de 4 mille cavaliers, résolurent de livrer une nouvelle bataille à Annibal, qui, quoique maître de toute la plaine, n'avait encore pu réunir lui-même dans son camp, avec tous les renforts gaulois, plus de 16 mille hommes de pied et de 10 mille chevaux. L'armée romaine n'était plus séparée de l'armée carthaginoise que par la. Trébia coulant entre deux dans un ravin profond, où Annibal avait caché mille cavaliers numides mêlés avec autant de fantassins. Scipion, retenu dans son lit à cause de sa blessure, avait abandonné le commandement à Sempronius, tout en lui conseillant d'ajourner la bataille, et de ne la recevoir que derrière la Trébia, ou sur la rive droite de cette rivière, au lieu d'aller la donner au-delà ; mais Sempronius, présomptueux de son naturel et emporté par son ardeur, sort de son camp malgré les conseils de son collègue, passe la Trébia à gué avec toute sa cavalerie suivie des légions, et va présenter la bataille à l'armée carthaginoise[6]. On était alors au commencement de l'hiver : l'air était froid, humide, neigeux, et la Trébia gonflée par les torrents descendus des Apennins ; les chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail, et les fantassins jusqu'à l'aisselle. A l'approche de l'armée romaine, Annibal range son infanterie en phalange sur une seule ligne, mais très-profonde pour pouvoir résister au choc des légions, sa cavalerie sur tes deux flancs, mais avec des intervalles pour y placer ses éléphants et étendre sa ligne. Sempronius de son côté, après avoir jeté toute sa cavalerie sur ses ailes, s'avance fièrement au petit pas dans la plaine, à la tête de ses légions rangées sur trois lignes, selon l'usage des Romains[7]. La cavalerie carthaginoise, fort supérieure en nombre à la cavalerie romaine, charge de suite cette cavalerie et la replie sur l'infanterie qui, prise de flanc et à dos par la cavalerie numide cachée dans le ravin de la Trébia, est culbutée en un clin d'œil et mise en déroute. Il n'y eut que la première ligne des légions, composée d'environ 10 mille hommes, qui se voyant coupée de son camp placé derrière la rive droite de la Trébia, se forma en colonne, passa sur le corps à toute l'armée carthaginoise et se retira en bon ordre, les rangs serrés, à travers la plaine, jusque dans Plaisance, en repassant la Trébia vers son embouchure. Près de 20 mille légionnaires périrent dans cette bataille. Annibal n’y perdit qu'un petit nombre de ses soldats ; mais presque tous souffrirent de la rigueur du froid, et de tous ses éléphants, il ne put en sauver qu'un seul.

Ainsi finit la première campagne d'Annibal en Italie, où ce général triompha par son habileté des obstacles de la nature et du courage des Romains ; mais il perdit au passage des Alpes la moitié de son armée, perte qu'il aurait pu éviter, ou du moins diminuer, s'il avait passé les Alpes plus tôt et avant l'automne. Annibal prit ses quartiers d'hiver dans la vallée du Pô, autour de Plaisance, après s'être assuré d'une place d'armes voisine, de celle de Clastidium ou Casteggio[8] ; et le printemps venu, il se disposa à traverser les Apennins pour marcher sur Rome.

Deux routes y conduisaient : l’une par Ariminum ou Rimini et par l'Ombrie, l'autre par Arétium ou Arezzo et par la Tyrrhénie ou l'Étrurie, celle-ci plus courte, mais plus difficile, parce qu'elle était très-marécageuse. Dans l'incertitude de celle que l'ennemi suivrait, les deux nouveaux consuls, Cnœus Servi lias et Caius Flaminius, qui avaient succédé à Sempronius et à Scipion, étaient venus l'attendre sur l'une et l'autre de ces routes : le premier à Rimini, le second à Arezzo, chacun avec une armée consulaire de quatre légions. Flaminius passait pour le plus présomptueux des deux consuls, et c'est ce qui détermina Annibal à aller de préférence au-devant de lui vers Arezzo et à prendre la route de l'Étrurie. Cette route se divisait, en sortant de la vallée du Pô, en deux branches : l'une traversait les Apennins au-dessus de Parme et descendait par Lucques dans la vallée de l'Arno, vers Pise : l'autre traversait les Apennins au-dessus de Bologne et descendait sur l'Arno, par Fiésole, vers Florence. Annibal prit la première, parce qu'elle était la plus courte ; et après avoir franchi les Apennins au-dessus de Lucques et être descendu sur l'Arno vers Pise, il remonta le fleuve sur sa rive droite, jusqu'à la jonction des deux routes, et le passa au-dessous de Fiésole. Mais là le chemin se divisait encore en deux branches : l'une conduisait à Rome par Arezzo et Pérouse, l'autre par Sienne et Clusium ou Chiusi, toutes les deux à travers la vallée du Clanis ou de la Chiana. Annibal suivit la dernière, quoique la plus difficile, pour chercher à tourner Flaminius toujours campé à Arezzo, et lui couper ses communications avec Rome, s'il restait dans son camp, ou, s'il en sortait, pour l'amener à une action générale. L'armée carthaginoise fit une marche très-pénible, même après être sortie des Apennins : les fantassins et les chevaux eurent quatre jours et trois nuits les pieds dans l'eau, la plupart des chevaux perdirent le sabot, et Annibal lui-même, monté sur le seul éléphant qui lui restât, fut atteint d'une fluxion à la tête qui lui fit perdre un œil ; mais il n'est pas aisé de déterminer si ce fut dans la vallée de l'Arno ou dans celle de la Chiana, que son armée eut le plus à souffrir. Quoi qu'il en soit, après avoir essuyé tant de fatigues, elle arriva enfin sur les flancs de l'armée romaine. Dès qu'on l'eut dépassée, Annibal porta le fer et la flamme dans toute la campagne pour attirer à lui Flaminius, Celui-ci accourut imprudemment pour couvrir le pays et suivit l'armée carthaginoise, qui eut l'air de prendre chasse devant lui. Cependant Annibal avançait toujours sur le chemin de Borne, laissant les montagnes voisines de Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Dès qu'il se fut bien assuré par ses coureurs que Flaminius le suivait, il alla reconnaître en personne le terrain qui était devant lui, et y choisit son champ de bataille. Il trouva sur sa route même un vallon assez uni, bordé au nord par une chaîne de montagnes, au sud par le lac de Trasimène, et fermé à son extrémité orientale par une colline escarpée et de difficile accès. Entre le lac et le pied des montagnes était un défilé étroit qui conduisait dans lé vallon. Annibal fit filer son armée par ce défilé, et gagna la colline du fond, sur laquelle il rangea son infanterie et dont il couronna le sommet : puis il plaça à sa droite, sur la pente des montagnes, tous ses gens de trait, et à sa gauche, vers les bords du lac, toute sa cavalerie, qu'il masqua dans des plis du terrain ou derrière des broussailles, et qu'il étendit le long du vallon, de manière qu'elle touchait presque au défilé par où l'on y entrait. Dans cette attitude, il attendit de pied ferme Flaminius qui le suivait à un jour de marche[9]. Le soir l'armée romaine vint camper près du lac ; et comme elle reconnut que ce défilé n'était pas gardé, elle y entra le lendemain sans défiance. Il s'était élevé ce jour-là un brouillard épais qui lui dérobait la vue de l'ennemi. Dés que Tannée romaine se fut engagée tout entière dans le vallon et que la tête de ses colonnes eut atteint le pied de la colline où Annibal avait établi son quartier général, celui-ci donna le signal du combat à toute l'armée carthaginoise, qui fondit de toutes parts sur les Romains et les enveloppa. Surpris clans leur marche par une attaque aussi brusque, et assaillis tout à la fois de front, en flanc et à dos, les soldats légionnaires n'eurent pas le temps de se former en bataille et furent culbutés en un instant. Quinze mille périrent avec Flaminius les armes à la main, ou furent noyés dans le lac. Six mille autres, engagés trop avant dans le vallon pour pouvoir reculer, se réunirent en colonne, et, passant sur le ventre à toute l'armée carthaginoise, ils sortirent par l'extrémité orientale du vallon et se retirèrent en masse et sans se rompre, jusqu'à une ville voisine, qui était vraisemblablement celle de Pérouse, mais où ris furent atteints et, bientôt après, cernés par un détachement de l'armée carthaginoise, aux ordres de Maharbal, qui les obligea de se rendre à discrétion. Annibal ne perdit dans cette bataille que 1.500 hommes, la plupart gaulois ; et dans l'ivresse de la victoire, il renvoya sans rançon dans leur pays tous les prisonniers alliés, en leur disant qu'il n'était pas venu en Italie pour faire la guerre aux Italiens, mais pour les délivrer du joug des Romains.

On a reproché à Flaminius d'avoir, mal à propos, quitté son camp d'Arezzo et marché sur Cortone au-devant d'Annibal. Son tort ne fut pas d'avoir marché sur Cortone, mais de s'être mis aux trousses d'Annibal, quand il l'eut atteint, au lieu de le côtoyer on de le devancer dans sa marche. Si Flaminius, à l'approche d'Annibal, fût resté à Cortone avec son corps d'armée et qu'il eût détaché en avant une de ses divisions sur Pérouse, l'armée carthaginoise, après avoir franchi, vers Sienne, le terrain âpre et montueux qui sépare la vallée de l'Arno de celle de l'Ombrone, n'aurait pas osé s'engager vers Chiusi dans la vallée de la Chiana qui est encore très-marécageuse sur ce point, ni moins encore dans le défilé du lac de Trasimène que Flaminius pouvait occuper le premier, ou du moins fermer à son extrémité orientale vers Pérouse ; et si Annibal s'y fût témérairement engagé, il eût été pris dans le même piège qu'il tendit lui-même à Flaminius. Celui-ci n'eut donc pas tort d'avoir décampé d'Arezzo à l'approche d'Annibal, mais il eut tort de l'avoir suivi pour le combattre. Son but étant de couvrir Rome et d'empêcher le ravage du pays, il ne pouvait atteindre ce but qu'en côtoyant l'armée carthaginoise, ou en la devançant, jusqu'à ce qu'il se fût réuni vers Pérouse, ou vers Spolète, à son collègue Servilius qui accourait à son secours.

En effet, dès que Servilius, qui avait pris la route de Rimini, eut appris qu'Annibal suivait celle de l’Étrurie et s'avançait vers Arezzo, au-devant de Flaminius, il revint aussitôt sur ses pas, vers Pérouse, à travers les Apennins ; mats comme sa marche était ralentie par les bagages, il détacha en avant Centronius, un de ses lieutenants, avec quatre mille chevaux qui composaient presque toute sa cavalerie. Annibal n'eut pas plus tôt reçu l'avis de la marche de Centronius, qu'il envoya au-devant de lui Maharbal avec tin détachement de cavalerie espagnole et de gens de trait. A la première rencontre qui eut lieu entre les deux détachements, Centronius perdit la moitié de ses cavaliers et se retira avec les autres sur une hauteur où Maharbal les poursuivit et. les fit tous prisonniers : ce qui fit changer de direction à Servilius y qui, n'osant pas, sans cavalerie, déboucher dans la plaine, se tint pendant quelque temps en observation dans les montagnes, entre Pérouse et Spolète, et finit par prendre chasse devant Annibal, au lieu de venir au-devant de lui.

La nouvelle de la bataille de Trasimène et celle de la défaite de Centronius arrivèrent à Rome presque en même temps, et y répandirent la consternation, parce qu'Annibal avançait toujours et qu'il n'y avait plus entre Rome et lui aucune armée qui pût l'arrêter dans sa marche. Cependant Annibal qui s'était avancé jusqu'à Spolète, d'où il avait été repoussé, n'osa pas marcher directement sur Rome, comme on s'y attendait : il fit le dégât dans tout le plat pays, occupa les principaux débouchés des Apennins, et traversant l'Ombrie et le Picenum à la poursuite de Servilius qui se retirait en toute hâte, à travers les Apennins, dans l'Apulie, il traversa lui-même ces montagnes et descendit sur le littoral de l'Adriatique à Adria, entre Téramo et Pescara, pour donner du repos à son armée et pour chercher à se mettre en communication par mer avec Carthage, d'où il n'avait reçu aucune nouvelle depuis son départ d'Espagne.

Deux routes conduisent de Spolète dans l'ancienne Apulie : l'une se dirige au nord par Foligno, en remontant la Néra jusque vers ses sources, et en descendant avec le Tronto par Ascoli sur l'Adriatique vers l'ancienne Adria : l'autre se dirige à l'est par Riéti, en remontant le Vélino jusqu'à ses sources, et en descendant avec l'Atorno à Chiéti. Il paraît que Servilius prit la dernière route[10] pour ne pas perdre ses communications avec Rome, et qu'Annibal suivit la première pour conserver les siennes avec la Gaule cisalpine, d'où il tirait ses recrues, et peut-être aussi pour devancer Servilius et arriver avant lui sur le littoral de l'Adriatique : ce qui explique l'inaction prolongée du général carthaginois qui ne paraît plus devant l'armée romaine que sur les confins de l'Apulie daunienne, vers la ville de Lucérie, où il alla le long de l'Adriatique par Téaté, Auxanum, Téanum, et en traversant le pays des Marrucins, des Péligniens et des Frentans.

Cependant, on a généralement blâmé Annibal de n'avoir pas marché immédiatement sur Rome, après la bataille de Trasimène, au lieu de se mettre aux trousses de Servilius ; mais s'il eût marché sur Rome, il eût été vraisemblablement poursuivi par Servilius, et s'il était allé assiéger cette capitale, il se serait exposé à être assiégé lui-même dans son camp et à se trouver compromis entre deux armées. On l'a blâmé encore d'avoir poursuivi Servilius jusque dans l'Apulie, au lieu de s'être arrêté dans le Picenum, parce qu'ayant sa base d'opération dans la Gaule cisalpine, sa ligne d'opération devenait alors trop étendue et pouvait être aisément coupée ; mais on n'a pas fait attention que l'armée carthaginoise, à l'instar de toutes les armées anciennes, portait avec elle tous ses bagages et toutes ses munitions, comme un vaisseau lancé sur la vaste mer. Annibal pouvait penser d'ailleurs qu'ayant déjà ameuté contre Rome les Gaulois établis en Italie, il ameuterait aussi contre elle ses autres alliés ; et avant d'aller attaquer le siège du gouvernement, il voulait en détruire les armées : il voulait affaiblir la puissance romaine et lui ôter tous ses appuis, avant d'aller la frapper au cœur. Dans ce dessein, il poursuivit Servilius jusque dans l'Apulie pour le combattre isolément et polir détruire son armée ; et si le sénat ne se fût hâté d'envoyer à son secours de nouvelles légions, il est vraisemblable qu'Annibal, après avoir vaincu Servilius, eût immédiatement marché sur Rome. n Mais quelque grande qu'eût été la consternation dans Rome à la nouvelle de la bataille de Trasimène, le sénat ne se laissa point abattre comme le peuple : il créa de suite un dictateur et nomma Quintus Fabius, auquel il adjoignit Marcus Minucius, en qualité de général de la cavalerie. Fabius partit de Rome avec une nouvelle armée de quatre légions rassemblées à Tibur, et marcha par le Samnium sur Lucérie, au secours de Servilius. Dès qu'il l’eut rejoint, il lui ôta le commandement de l'armée et l'envoya à Rome pour y prendre le commandement de la flotte contre les Carthaginois ; et après avoir rallié les légions venues de Rimini aux siennes, il se porta lui-même au-devant d'Annibal et alla camper à Œcœ ou Troja, près de Lucérie, à 50 stades du camp carthaginois. Annibal sortit aussitôt de son camp et vint présenter la bataille aux Romains. Fabius la refusa et se tint renfermé dans ses retranchements, quoiqu'il eût alors une armée de huit légions, supérieure ou du moins égale en nombre à l'armée carthaginoise[11]. Il avait adopté un autre genre de guerre que ses prédécesseurs. Au lieu de combattre de front les Carthaginois, il se contenta d'agir sur leurs flancs ou sur leurs derrières, pour leur couper les communications et les convois : c'était le genre de guerre qui convenait le mieux à l'armée romaine, presque toute composée de nouvelles levées, en présence d'une armée aussi aguerrie et aussi bien conduite que celle d'Annibal ; mais ce genre de guerre déplaisait à Minucius, qui dans toutes les occasions décriait son général et taxait de lâcheté sa prudence. Cet homme était bassement jaloux, comme le sont tous les hommes médiocres, et il excellait dans l'art d'élever sa réputation aux dépens de celle de ses chefs : art devenu dès lors à la mode et qui l'est encore de nos jours. Fabius eut le courage de résister aux murmures de son armée et se contenta pendant toute la campagne de côtoyer l'armée carthaginoise, en évitant toujours le combat. Pour l'y attirer et lui couper ses communications avec Rome, Annibal quitta l'Apulie daunienne ; et traversant les Apennins vers Bénévent, il s'avança jusqu'à Télésie et à Alife, dans le Samnium, et descendit avec le Volturne dans le bassin de la Campanie, pays le plus fertile de l'Italie, et fermé de toutes parts d'un cordon de montagnes qui ne présente que trois issues : une au défilé du mont Ériban, par où il était entré, une autre à celui d'Ariano et la troisième aux fourches de Caudium. Annibal ravagea tout ce pays et vint camper jusque sous les murs de Capoue, d'où il poussa ses reconnaissances sur la route de Rome jusqu'à Falerne, au pied du mont Massique[12]. Fabius le suivit dans tous ses mouvements et le côtoya le long des montagnes, mais toujours d'assez loin pour ne pas s'engager imprudemment ; et quand il lui vit prendre le chemin de Rome et porter son camp jusque sous le mont Massique, il vint lui-même établir le sien au pied de ce mont, en face d'Annibal, pour couvrir la route de Rome, sans oser cependant s'aventurer dans la plaine, pour ne pas se commettre avec la cavalerie carthaginoise. Dès qu'Annibal se fut assuré que la route de Rome lui était fermée, il songea à quitter un pays qu'il avait dévasté ; et ramassant tout son butin, il reprit le chemin de l'Apulie par le Samnium ; mais quand il lui fallut traverser les défilés du mont Ériban, il les trouva tous occupés par les Romains. Il se servit alors pour les franchir d'un stratagème singulier : il fit attacher des fagots aux cornes de deux mille bœufs qu'il avait pris dans ses excursions ; et après avoir mis le feu aux fagots, il fit chasser les bœufs devant son armée pendant la nuit. Ces animaux aiguillonnés par le feu se répandent çà et là dans les montagnes : les Romains, trompés par la lueur des flammes, s'imaginent qu'ils sont attaqués de toutes parts, et courent partout en désordre pour se rallier, abandonnant les défilés que l'armée carthaginoise franchit sans obstacle. Annibal rentra ainsi dans le Samnium et du Samnium dans l'Apulie[13] où il vint asseoir son camp près de Lucérie, à Gérunium ou Gério, dont il fit sa place d'armes, après y avoir déposé tout le butin fait dans la Campanie[14]. Cette ville était très-forte par sa position : assise au pied du mont Liburne, elle commandait toute la plaine voisine.

Le sénat romain vit avec peine que Fabius eût laissé sortir l'armée carthaginoise de la Campanie où il la croyait cernée ; et séduit par les forfanteries de Minucius qui en l'absence du dictateur avait obtenu quelques succès dans des escarmouches, il le lui donna pour collègue dans la dictature, en nommant, contre l'usage, deux dictateurs, au lieu d'un. Minucius prit aussitôt sous son commandement la moitié des légions[15] et se sépara de Fabius ; mais s'étant témérairement engagé à la première rencontre, il fut battu ; et son armée aurait été exposée à périr tout entière, si elle n'eût été promptement secourue par celle de son collègue. Alors le sénat, mieux avisé, rendit à Fabius le commandement suprême, et à la fin de l'année il le remplaça par deux nouveaux consuls, Lucius Æmilius Paulus et Caïus Terentius Varro, auxquels il adjoignit les deux consuls de l'année précédente, Cnœus Servilius et Marcus Attilius Regulus, successeur subrogé de Flaminius, en donnant à chacun de ces quatre consuls une armée consulaire de quatre légions, ou de deux légions romaines et de deux légions alliées. Toutes ces légions réunies dans Y Apulie, au nombre de seize, portèrent l'armée romaine à 80 mille fantassins et à six ou sept mille cavaliers. Annibal de son côté recruta la sienne de tous les renforts gaulois qui lui étaient arrivés de la haute Italie et la porta à 40 mille hommes de pied et à 10 mille chevaux. Celui-ci ayant épuisé à Gérunium durant l'hiver toutes ses provisions, décampa le premier au printemps et se jeta sur la citadelle de Cannes, où les Romains avaient déposé les leurs. La ville de Cannes, dont il ne restait plus alors que la citadelle, était située sur la rive droite de l'Aufide qui descend des Apennins à Canose et va se jeter dans l'Adriatique vers Barlète[16]. Annibal prit d'emblée la citadelle de Cannes, et priva ainsi de ses vivres Tannée romaine qui, pour aller au secours de cette place, avait quitté son camp de Lucérie et suivi l'armée carthaginoise, mais en la côtoyant et en mettant l’Aufide entre deux, pour n'être pas harcelée par la cavalerie ennemie, plus forte que la sienne. L'armée carthaginoise campait sur la rive droite du fleuve, entre Canose et Cannes, et l'armée romaine vint camper en face d'elle sur la rive gauche, en sorte que i'Aufide seul séparait les deux camps. Les deux consuls n'étaient pas d'accord entre eux : Æmilius, élève de Fabius, voulait temporiser ; mais Varron, plus présomptueux, voulait combattre. Son avis prévalut. L'armée romaine traversa la rivière près de Cannes et vînt présenter la bataille à Annibal qui, manquant de vivres et surtout de fourrages, ne cherchait qu'une occasion de combattre, et qui ne s'était jeté sur Cannes que pour y attirer les Romains. Les deux armées, en présence l'une de l'autre, se préparent aussitôt au combat. L'armée romaine se forme sur une ligne perpendiculaire au cours de l'Aufide, le dos tourné à la mer et faisant face au midi[17], la droite composée de la cavalerie romaine appuyée au fleuve, le centre, composé des légions, rangé contre l'usage ordinaire sur une seule ligne, mais serrée et profonde, et la gauche, composée de la cavalerie alliée ou italienne, se prolongeant dans la plaine, mais échelonnée à son extrémité pour couvrir son flanc qui était en l'air. Annibal de son côté, pour n'être pas débordé par l'armée romaine, presque double de la sienne, se forme sur une ligne moins profonde[18], mais où les différentes armes étaient adroitement mêlées, sa gauche formée de la cavalerie carthaginoise s'appuyant au fleuve, en face de la cavalerie romaine, sa droite formée de la cavalerie numide s'étendant dans la plaine sur un front égal à celui de la cavalerie italienne, et son centre, composé de son infanterie, formant comme l'infanterie romaine une seule ligne, mais convexe et courbée en croissant. Sur le front du croissant étaient l'infanterie espagnole et l'infanterie gauloise, en arrière l'infanterie africaine destinée à les soutenir, et sur les deux flancs l'élite de cette dernière infanterie divisée en deux corps, placés, l'un à droite, l'autre à gauche, et tous deux séparés du centre ou de la ligne de bataille, de manière à pouvoir s'en détacher sans la rompre. Les deux armées occupaient ainsi les positions naturelles l'une de l'autre, l'armée romaine le dos tourné à la mer et l'armée carthaginoise aux Apennins ; mais la position des Romains était comparativement la plus mauvaise, parce que, coupés de leurs communications avec Rome et même avec Canose et Vénouse, où ils avaient laissé leurs dépôts, ils n'avaient plus aucun point de retraite, tandis qu'Annibal, qui faisait la guerre dans le cœur de l'Italie et qui ne pouvait s'échapper d'aucun- côté, s'il était vaincu, ne cherchait qu'une position favorable pour combattre, et que la meilleure pour lui était celle où il pouvait faire le plus de mal aux Romains, telle qu'était la plaine unie et rase de Cannes. Dans l'armée romaine Æmilius commandait la droite, Varron la gauche, Servilius et Attilius le centre ; et dans l'armée carthaginoise, Annibal ayant avec lui son frère Magon, s'était réservé le commandement du centre, et avait donné celui de la droite à Hannon, et celui de la gauche à Asdrubal. Le combat commença au lever du soleil ; mais les deux armées ne furent point éblouies de ses rayons, l'une faisant face au midi, l'autre au nord. Seulement, le vent Volturne, qui soufflait du midi et qui soulevait le sable de la plaine, incommodait l'armée romaine, tandis que l’armée carthaginoise, qui l'avait à dos, n'en était point incommodée.

Annibal attaque le premier avec l'infanterie espagnole et gauloise qui formait le front du croissant ; mais cette infanterie, trop faible pour soutenir le choc des légions romaines, cède peu à peu le terrain et se replie sur l'infanterie africaine, lorsqu'Annibal fait avancer ses deux corps de réserve, qui sortent de derrière la ligne de bataille, l'un adroite, l'autre à gauche, débordent les légions romaines et tombent sur leurs flancs, restés à découvert par leur mouvement en avant, en même temps que la cavalerie carthaginoise, victorieuse aux deux ailes, les charge en queue. Dès lors cette lourde masse d'infanterie romaine, enveloppée de toutes parts, et prise comme dans une tenaille, ne peut plus manœuvrer en ligne et est rompue en un clin d'œil. Tous les rangs sont confondus et les légionnaires, obligés de se battre par pelotons ou individuellement, sont presque tous tués : 70 mille périrent sur le champ de bataille, et 10 mille autres, restés à la garde du camp, furent faits prisonniers. Varron fut le seul des généraux romains qui se sauva à Vénouse avec les débris de la cavalerie[19]. Servilius et Attilius périrent les armes à la main. Æmilius ayant d'abord été blessé et jeté par terre, le jeune Lentulus vint lui offrir son cheval, en le conjurant de se sauver. Non, lui dit-il, sauve-toi toi-même, et va dire à Fabius que j'ai été vaincu par mon collègue Varron, avant de l'avoir été par Annibal ; et s'élançant au milieu des légions, pour les encourager à combattre jusqu'à la mort, il fut tué lui-même près d'un puits que l'on montre encore non loin des ruines de Cannes et qui, d'après la tradition du pays, lui servit de tombeau[20]. L'armée carthaginoise ne perdit dans cette bataille que six mille hommes, 4 mille Gaulois et 2 mille Espagnols ou Africains.

Annibal dut la victoire de Cannes à sa cavalerie et prouva, par un exemple éclatant, qu'une armée inférieure en nombre peut vaincre une armée plus forte, quand elle lui est supérieure en cavalerie. En général, quand on n'a pas une armée égale à celle de l'ennemi, il faut avoir une arme plus forte que lui pour suppléer par la supériorité de cette arme à l'infériorité des autres : c'est ainsi que plusieurs généraux de notre temps ont suppléé par la supériorité de leur artillerie à la faiblesse de leur infanterie.

Tous les écrivains, anciens et modernes, qui ont écrit sur l'art militaire, ont vanté les manœuvres d'Annibal à la bataille de Cannes, comme ils ont vanté celles d'Alexandre à la bataille d'Arbèles. Ces manœuvres décèlent assurément un habile général ; mais elles n'eurent tant de succès, que parce que l'armée romaine était encore alors peu manœuvrière. Ce fut dans cette guerre qu'elle apprit l'art militaire à ses dépens, comme l'armée russe l'apprit depuis aux siens dans la guerre contre Charles XII.

Les manœuvres que fit Annibal, ces ordres de bataille, tour à tour convexes et concaves qu'il adopta, n'ont au fond qu'une bonté relative, et présentent presque toujours autant d'inconvénients que d'avantages.

L'ordre convexe est bon, lorsque l'ennemi se porte sur votre centre qui plie à propos, en cédant le terrain, parce qu'alors l'ennemi se trouve enveloppé par vos ailes ; mais si vous prenez cet ordre avant la bataille, et que l'ennemi, au lieu de se jeter sur votre centre, tombe sur vos ailes, alors ces ailes attaquées à leurs extrémités sont exposées, et vous vous trouvez dans la même situation, que si vous étiez attaqué sur vos flancs. L'ordre convexe est avantageux, après le passage d'un fleuve, lorsqu'on est forcé de refuser ses ailes pour s'appuyer au fleuve et couvrir les ponts sur lesquels on a passé ; mais si l'ennemi dirigeait alors tous ses efforts sur le saillant de votre centre, ou qu'il concentrât toutes ses attaques sur une de vos ailes, alors le centre ou l'aile attaquée pourrait être refoulée dans le fleuve. On ne peut donc adopter ces ordres divers qu'avec précaution et devant des armées peu manœuvrières, comme l'étaient encore alors les armées romaines. Il vaut mieux en général adopter l'ordre oblique ou parallèle avec une oblique sur une aile, parce qu'il vous offre l'avantage de porter vos principales forces sur un seul point de la ligne ennemie, et qu'en refusant votre aile la plus faible, vous vous en servez comme de réserve pour tenir en respect l'aile opposée de l'ennemi. Annibal ne dut donc ses victoires, et surtout celle de Cannes, qu'à l'ignorance des Romains, qui n'étaient pas encore devenus maîtres dans l'art de la guerre, comme ils le devinrent depuis.

La bataille de la Trébia avait ouvert à Annibal la haute Italie, celle de Trasimène l'Italie centrale, et, celle de Cannes lui ouvrit l'Italie inférieure ; mais il n'aurait pu s'y soutenir et conquérir toute la péninsule, qu'autant qu'il serait parvenu à détruire le gouvernement romain et à se rendre maître de Rome, Ses lieutenants lui conseillèrent d'y marcher de suite après la bataille ; et sur son refus, Maharbal lui reprocha de ne pas savoir, profiter de la victoire ; mais Annibal qui se trouvait alors à 70 lieues de Rome, où il n'aurait pu arriver qu'en sept marches forcées, et qui voyait son armée épuisée par une sanglante bataille, dans laquelle il avait perdu six mille de ses soldats, ne crut pas prudent d'aller attaquer avec une armée ainsi réduite une ville aussi populeuse que Rome, entourée de murs et prête à armer tous ses citoyens, et il préféra rester dans l'Italie inférieure», s'y renforcer en se faisant des alliés, et chercher à s'y ouvrir des communications par mer avec Carthage, pour eu recevoir des nouvelles et des subsides. Dans ce dessein, il parcourut tout le plat pays, reçut dans son alliance toutes les villes qui voulurent y entrer et prit dans les Apennins des positions fortes ; d'où il fit des excursions sur le littoral des deux mers.

Dès qu'on eut appris à Rome la défaite de Cannes, la consternation y fut plus grande encore qu'après la bataille de Trasimène ; mais le sénat ne désespéra pas du salut de la patrie et remercia même Varron de n'en avoir pas désespéré, en survivant à sa défaite : puis il leva une nouvelle armée de quatre légions romaines et de quatre légions alliées, qui égalait à peu près celle d'Annibal, réduite alors à 44 mille hommes, et il nomma pour la commander un dictateur dans la personne de Marcus Junius, qui choisit pour général de la cavalerie Tibérius Sempronius Gracchus. Lé dictateur eut ordre de ne plus combattre l'armée carthaginoise en bataille rangée, mais de se borner à lui faire la petite guerre, à l'exemple de Fabius, son prédécesseur. C'est ce genre de guerre qui avait fait déjà tant de mal à Annibal et qui finit par le ruiner.

Le génie des plus grands hommes, dit à ce sujet un écrivain judicieux[21], est toujours borné, et souvent un habile général ne doit ses succès qu'à l'emploi de deux ou trois idées neuves, eu rapport avec les circonstances ; mais lorsqu'il fait trop longtemps la guerre aux mêmes ennemis, ces ennemis finissent par le deviner, et ils trouvent enfin des moyens de défense proportionnés à son genre d'attaque. C'est ce qui arriva à Annibal. A son entrée en Italie, il trouva les généraux romains habitués à combattre sans art, dédaignant les manœuvres, et même ne sachant pas développer leurs troupes sur un assez grand front, pour profiter de leur nombre et de leurs armes. Ces défauts n'échappèrent pas à l'œil pénétrant d'Annibal, qui adopta aussitôt un système de guerre calculé pour en tirer parti : ce fut de harceler sans cesse les Romains dans leurs marches avec des troupes légères, pour leur faire désirer une action générale, de s'étendre et de se déployer plus qu'eux, afin de les tourner et de les envelopper. Mais lorsque les Romains, rudement châtiés par trois grandes défaites, se furent corrigés à l'école du malheur, Annibal, qui avait épuisé sa science, n'obtint plus les mêmes succès.

Ce général sentit alors qu'il ne pourrait pas se soutenir en Italie, s'il n'occupait quelque place importante, qui pût lui servir de point de communication avec Carthage ; et après avoir inutilement essayé d'enlever Naples, il se jeta sur Capoue qui lui fut livrée par la trahison de Pacuvius, et où il prit ses quartiers d'hiver, en plaçant son armée derrière le Volturne, sa droite à Bénévent, sa gauche à l'embouchure du fleuve et son centre à Capoue. C'est la meilleure position que l'on puisse prendre pour couvrir l'Italie inférieure, et, si on veut concentrer cette position, on peut la resserrer entre Capoue et Caserte ; mais Capoue, qui en est comme le pivot, ayant été quelque temps après assiégée par les Romains, pendant qu'Annibal s'en était éloigné, ce général accourut à son secours, et, pour en faire lever le siège, il marcha inopinément sur Rome, passa d'abord le Volturne, puis le Liris, et côtoyant le pied des montagnes du Latium, il alla camper sur l'Anio, à quarante stades de la capitale, en poussant des reconnaissances jusqu'au temple d'Hercule, devant la porte Colline. Les Romains furent d'abord effrayés de cette marche inattendue ; mais revenus bientôt après de leur frayeur, ils sortirent eux-mêmes en armes de la ville et vinrent camper à dix stades du camp carthaginois : ce qui détermina Annibal à quitter le territoire de Rome, et même à abandonner Capoue qui se rendit aux Romains.

De la diversion d'Annibal sur Rome et de la reddition de Capoue datent les revers des Carthaginois et les succès des Romains ; mais ce ne fut pas, comme on l'a cru sur la foi de Tite-Live, parce que l'armée carthaginoise avait été amollie par un long repos et par les délices de la Campanie : ce fut au contraire parce qu'elle avait été épuisée par ses fatigues, l'armée romaine ne lui laissant plus de relâche, avec le nouveau genre de guerre qu'elle avait adopté. Les succès furent dès lors très-variés, et la victoire passa souvent d'un camp dans l'autre. Cependant, Annibal conserva toujours sa supériorité sur les généraux romains, même les plus habiles, tels que Fabius et Marcellus, le premier plus propre à la guerre défensive, le second à la guerre offensive, et qui furent appelés pour cette raison, l'un le bouclier, l'autre l'épée de Rome. Mais dans cette guerre de postes que les Romains firent à Annibal, il se forma d'autres généraux, tels que le jeune Scipion et une foula d'autres, qui apprirent l'art militaire sous un si grand maître et qui, après lui avoir enlevé successivement toutes ses conquêtes, soumirent en peu de temps à Rome toute l'Italie.

La perte de Capoue ayant obligé Annibal d'abandonner la Campanie, où il n'avait plus aucun point d'appui, les Romains s'y établirent, et le général carthaginois, après s'être arrêté pendant quelque temps dans les montagnes du Samnium, rentra dans l'Apulie : d'où il fit des excursions dans toute l'Italie inférieure. Mais, attaqué de tous côtés par des forces supérieures aux siennes, il se vit dans la nécessité de concentrer son armée, parce qu'il ne pouvait plus protéger les divers postes qu'elle occupait. La guerre changea alors d'objet, et les Romains prirent sur lui l'offensive : il lui fallut songer à se défendre, après avoir si longtemps attaqué. De là ses marches et contremarches continuelles. Les Romains établis dans la Campanie, comme dans le point le plus central de l'Italie inférieure, le prévinrent partout où il voulut se porter, et le chassèrent de tous les postes qu'il avait occupés avant eux. Cependant A uni bal les déconcerta souvent par ses manœuvres, et il fut presque toujours vainqueur partout où il combattit en personne ; mais ses lieutenants furent battus en détail, et il fit plus de pertes dans des actions particulières, que les Romains n'en firent dans des actions générales.

De toutes les places qu'Annibal occupa dans l'Italie inférieure, la plus importante, après Capoue qui lui assurait ses subsistances, était Tarente qui lui ouvrait des communications faciles avec la Grèce, et surtout avec la Macédoine, dont le roi était devenu l'allié des Carthaginois. Cette place lui avait été livrée, comme Capoue, par trahison ; mais en lui livrant la ville, les Tarentins avaient conservé la citadelle, et les Romains se servirent de la citadelle, où ils s'étaient ménagé des intelligences, pour reprendre la ville. La perte de Tarente entraîna celle de toutes les autres places du littoral, et Annibal, n'ayant plus d'appui dans cette partie de l'Italie, fut contraint de revenir dans l'Apulie et d'y chercher des positions fortes dans les montagnes des Apennins ; mais ce pays, qui était épuisé, ne pouvait plus lui fournir ni vivres ni recrues, et il s'aperçut bientôt qu'il ne pourrait pas s'y maintenir, s'il ne recevait de Carthage des secours en hommes et en argent. C'est ce qui l'engagea à appeler à lui son frère Asdrubal qui commandait en Espagne et qui accourut en Italie par la route qu'il lui avait tracée lui-même à travers la Gaule, en remontant toutefois le Rhône jusque vers Lyon, pour donner la main aux Arvernes ses alliés, et en allant traverser les Alpes au mont Saint-Bernard ; d'où il descendit avec la Baltéa sur le Pô, qu'il côtoya jusque vers son embouchure, pour aller joindre Annibal dans l'Apulie par la route de Rimini et en longeant l'Adriatique par l'Ombrie et le Picenum ; mais il fut arrêté et vaincu sur le Métaure, entre Fano et Sinigaglia, l'ancienne Séna[22], par une armée romaine venue au-devant de lui et commandée par les deux consuls Livius Salinator et Claudius Nero. A la nouvelle de la marche audacieuse d'Asdrubal et de son arrivée dans l'Ombrie, Néron, qui commandait dans l'Apulie, avait secrètement quitté son armée aux prises avec celle d'Annibal devant Canose et était accouru au secours de son collègue Livius, avec un détachement de six mille hommes de pied et de mille chevaux ; et ce fut ce détachement qui décida la victoire[23]. La perte de la bataille du Métaure déconcerta Annibal et lui ravit toutes ses espérances. Ce général comprit alors qu'il ne pourrait plus désormais tenir la campagne devant l'armée romaine, sans cesse recrutée par de nouvelles levées, tandis qu'il ne pouvait plus lui-même recruter la sienne ; et il se retira dans le Bruttium, où il transporta tout son butin et dont il fit une vaste place d'armes, pour y donner du repos à ses troupes et les réorganiser. Retiré là, comme un lion dans sa tanière, il y brava longtemps encore toutes les armées des Romains qui, désespérant de l'y forcer, prirent enfin la résolution de porter la guerre en Afrique, afin de l'y attirer et de l'obliger à quitter l'Italie.

Le jeune Scipion, fils de Publius, fut chargé de cette expédition. Parmi les généraux romains, il avait compris un des premiers que l'on ne pourrait jamais relancer Annibal dans le Bruttium, où il était tout à la fois défendu par les montagnes et par la mer, et qu'au lieu d'aller attaquer le lion dans sa tanière, il fallait l'attirer sur la plage nue et dans les déserts de l'Afrique.

Mais Scipion était encore trop jeune pour être nommé consul. Cependant au souvenir des services et du dévouement de son père, le peuple le nomma par acclamation ; et comme on lui reprochait sa jeunesse, Si le peuple le veut, répondit-il, j'aurai l'âge prescrit !

C'était, dit un historien moderne[24], un de ces hommes héroïques, nés pour la gloire et la grandeur de leur pays. Rien en lui de la vieille austérité romaine : un génie grec plutôt, et quelque chose d'Alexandre. On lui reprochait la facilité de ses mœurs ; et dans une ville qui commençait à goûter les arts de la Grèce, l'imitation des mœurs grecques semblait une grâce de plus : du reste, peu soucieux des lois, et les dominant par son génie.

Il avait commencé l'apprentissage des armes en Espagne sous Publius son père, et l'avait achevé en Italie sous les meilleurs généraux. Dès qu'il eut été nommé consul, il demanda le commandement de la Sicile, et se disposa à passer en Afrique.

Le vieux Fabius et d'autres sénateurs, qu'effrayait encore l'ombre d'Annibal, et qui croyaient lavoir toujours errer autour des murs de Rome, s'opposant à cette expédition, Scipion en fit lui-même les apprêts ; et l'enthousiasme des Italiens, jaloux de voir enfin leur pays affranchi de l'armée carthaginoise, suppléa à la mauvaise volonté du sénat. Gères lui promit le blé nécessaire : Populonie, le fer : Arétium, les armes. Pérouse et Clusium, le bois propre à la construction de la flotte : Tarquinie, la toile à voiles et les cordages : Volaterre, la poix et le goudron. L'Ombrie, le Picenum, le Samnium, l'Apulie, la Lucanie lui offrirent des soldats et des matelots, et la Sicile lui fournit de l'argent[25].

Avec ces secours, Scipion organisa en Sicile une armée de trois légions romaines et de trois légions alliées ou d'environ 30 mille hommes de pied et de 2.700 chevaux ; et partant du port de Lilybée avec une flotte de 40 galères et de quatre cents vaisseaux de transport, il alla descendre sur la côte d'Afrique au cap Beau, entre Carthage et Utique.

Syphax et Massinissa, rois de Numidie, tour à tour alliés et ennemis de Carthage, se faisaient la guerre entre eux : Scipion rechercha leur alliance, et obtint celle de Massinissa ; mais Syphax, qui avait épousé la belle Sophonisbe, fille d'Asdrubal, penchait pour les Carthaginois. Scipion attaqua son camp à l'improviste, le força et brûla en une nuit toute son armée, campée sous des huttes de feuillage et de roseaux. Alors Massinissa entra dans la capitale de son rival, demeurée sans défense, et y enleva Sophonisbe, qu'il aimait depuis longtemps et qu'il promit d'épouser ; mais Scipion ayant réclamé la belle captive, comme une portion du butin, Massinissa, qui ne voulait pas la livrer vivante aux Romains, lui présenta une coupe de poison, qu'elle accepta comme un présent de noces, et qu'elle vida tout d'un trait[26].

Délivré de Syphax et sûr de Massinissa, Scipion alla investir Carthage, et s'avança jusqu'à Tunis, à 120 stades de cette capitale. Les Carthaginois se voyant ainsi resserrés autour de leurs murailles, rappelèrent Annibal de l'Italie. Ce général embarqua son armée, réduite alors à 30 mille hommes au plus, sur une flotte de transport, dans une rade voisine de Crotone[27], tourna la Sicile du côté de l'est et du sud, et alla débarquer sur la côte d'Afrique, près de Leptis ; d'où il marcha sur Hadrumète qui en était peu éloignée. Dès que Scipion eut appris l'arrivée de l'armée carthaginoise, il rassembla la sienne près d'Utique ; et, remontant le fleuve Bagradas jusqu'à Naragara au-delà de Sicca, il marcha au-devant d'Annibal qui s'avançait lui-même d'Hadrumète à marches forcées sur Zama, pour couvrir Carthage. Les deux armées se rencontrèrent à cinq journées au sud-ouest de cette capitale, entre Zama et Naragara. Scipion avait réuni à son armée les troupes de Massinissa, qui lui avait amené lui-même en personne six mille hommes de pied et quatre raille chevaux, et Annibal avait renforcé la sienne de quatre mille Celtibériens ou Espagnols et des débris de l'armée de Syphax, principalement composée de cavalerie, et qui était de près de vingt mille hommes, Maures ou Numides. L'armée carthaginoise, renforcée par celle de Syphax, se trouvait ainsi supérieure en nombre à l'armée romaine, puisque la première était au moins de 50 mille hommes, tandis que la seconde, affaiblie par ses marches, ne pouvait guère en avoir plus de 4° mille. Mais Annibal ne crut pas devoir exposer imprudemment son armée, quoique supérieure en nombre, parce qu'elle était la dernière ressource de Carthage ; et quand il fut arrivé en présence de l'armée romaine, il alla trouver Scipion dans son camp et lui demanda la paix. Souvenez-vous, Scipion, lui dit-il, de l'inconstance de la fortune, qui abaisse souvent ceux qu'elle a le plus élevés et qui élève ceux qu'elle a le plus abaissés. Il ne faut pas en aller chercher des exemples bien loin, vous en avez un devant vous. Jetez les yeux sur moi : je suis cet Annibal qui, après la bataille de Cannes, m'étant rendu maître de presque toute l'Italie, portai mes armes victorieuses jusqu'aux portes de Rome et campai à l\o stades de vos murailles. Là, je m'arrêtai pour délibérer ce que je devais faire de vous et de votre patrie ; et aujourd'hui, revenu moi-même en Afrique, me voilà réduit à vous demander la paix et à traiter avec un Romain de mon salut et de celui de Carthage. Si vous considérez cette instabilité des choses humaines, vous compterez moins sur la fortune ; et pour ne pas vous exposer à son inconstance et ne pas perdre la réputation que vous vous êtes acquise si jeune par vos armes, vous accepterez mes offres et vous nous donnerez la paix. L'Espagne, la Sardaigne, la Sicile et toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie, resteront aux Romains, et les Carthaginois demeureront confinés sur le littoral africain. J'espère que ces conditions pourront vous satisfaire ; et qu'est-ce que la guerre pourrait y ajouter ? En laissant subsister Carthage, comme un trophée de vos victoires, vous conserverez pure votre gloire, et la gloire du nom romain.

Sans rejeter formellement ces conditions, Scipion répondit en peu de mots et avec dignité que ce n'était pas aux vaincus à faire la part des vainqueurs, et qu'il fallait que Carthage se mît à la discrétion de Rome ou que le sort décidât laquelle de Rome ou de Carthage demeurerait la maîtresse de l'univers.

Les deux généraux se séparèrent sans rien conclure ; et, dès le lendemain, ils rangèrent dans la plaine de Zama leurs armées en bataille, mais avec tant d'art, dit emphatiquement un auteur ancien, que si Mars eût été présent, il n'eût rien trouvé à reprendre dans la disposition des deux armées. Scipion rangea la sienne, suivant l'usage des Romains, sur trois lignes[28], et plaça à la première les cohortes des hastaires, formées en manipules de douze hommes de front sur dix de hauteur, en laissant entre les cohortes un intervalle égal à leur front ; à la seconde ligne, éloignée de 30 toises de la première, les cohortes des princes ; et à la troisième, éloignée de 60 toises de la seconde, les cohortes des triaires. Mais au lieu de placer les cohortes delà seconde et de la troisième ligne derrière les intervalles de la première et de la seconde, suivant l'usage, il les plaça les unes derrière les autres, pour laisser passer dans les intervalles les éléphants des Carthaginois. Lœlius avec la cavalerie italienne commandait l'aile droite, Massinissa avec la cavalerie numide l'aile gauche, et Scipion se plaça lui-même au centre, à la tête des légions.

Annibal se rangea aussi, à l'exemple des Romains, sur trois lignes, sa cavalerie sur les ailes, et sa troisième ligne, composée de ses vieilles bandes d'Italie, à une grande distance des deux autres, pour la tenir en réserve et s'en servir au moment décisif ; et comme il avait plus d'infanterie que les Romains, et surtout plus de cavalerie, il étendit davantage sa première ligne, qui était couverte par ses éléphants, pour chercher à déborder l'armée romaine ; mais dès que Scipion se fut aperçu qu'Annibal manœuvrait pour le tourner, il exécuta lui-même, au milieu de l'action, la manœuvre hardie de faire sortir ses princes et ses triaires de derrière ses hastaires, en faisant marcher les uns par le flanc droit, les autres par le flanc gauche, et en ne formant ainsi de ses trois lignes qu'une ligne unique : mouvement audacieux qui déconcerta le général carthaginois et donna la victoire aux Romains[29].

Scipion ne perdit dans cette bataille que 1.500 légionnaires ; mais les Carthaginois y eurent près de vingt mille hommes lues et presqu'autant de prisonniers. Annibal lui-même eut de la peine à se sauver, et il se retira avec les débris de sa cavalerie à Hadrumète ; d'où il passa sur une barque à Carthage, pour engager le sénat carthaginois à signer la paix sans différer. On dit même qu'un sénateur s'y opposant, parce qu'il en trouvait les conditions trop dures, Annibal le précipita de son siège ; et comme le sénat trouvait ce procédé contraire au respect qui lui était dû, le vieux général s'excusa sur ce qu'étant sorti de Carthage à l'âge de neuf ans et n'y étant rentré qu'après 36 ans d'absence, il espérait qu'on lui pardonnerait son emportement en faveur de son zèle, ajoutant qu'il lui paraissait bien extraordinaire qu'on marchandât la paix, quand on n'avait plus aucun moyen de faire la guerre.

La paix fut alors conclue[30], mais à des conditions honteuses pour Carthage, qui fut obligée de livrer sa flotte et de payer un tribut aux Romains. La flotte fut brûlée dans le port, sans que ni le sénat ni le peuple ne proférassent une seule plainte ; mais quand il fallut payer le tribut, le peuple se souleva et les sénateurs se mirent à pleurer comme des enfants : ce qui indigna Annibal. Vous avez supporté, leur dit-il d'un ton sévère, qu'on brûlât vos vaisseaux : la honte publique ne vous a pas arraché un soupir, et aujourd'hui, ajouta-t-il avec un sourire amer, vous pleurez sur votre argent[31].

Rome et Cartilage présentaient alors un aspect bien différent. Rome, malgré tout le butin qu'elle avait amassé dans ses guerres contre les autres peuples d'Italie, était encore une ville pauvre, purement agricole et ne faisant quelque commerce qu'avec la Sicile et les cotes de la Grèce et de la Gaule Narbonnaise ; mais Carthage trafiquait déjà avec tout l'univers, avec l'Égypte, la Syrie, l'Asie mineure, la Grèce, l'Espagne, et elle naviguait jusque dans l'Océan, où elle envoyait ses vaisseaux, d'un côté vers le sud jusqu'aux îles Fortunées, et de l'autre vers le nord jusqu'aux îles de Thulé. Tous les produits du monde affluaient dans son sein. Là se rencontraient l'or et l'argent de l'Espagne, l'étain de la Grande-Bretagne, l'ambre de la Germanie, le cuivre de l'Italie, les meubles élégants de l'Attique et du Péloponnèse, les tapis de l'Asie mineure et de la Perse, la pourpre de la Syrie, le lin de l'Egypte, l'ivoire et l'ébène de l'Ethiopie, les parfums de l'Arabie, tous les tissus de l'Inde, ainsi que ses épiceries[32] ; et cependant dans la lutte longue et sanglante, qui eut lieu entre les deux cités, Rome l'emporta sur Carthage et le génie de Scipion sur celui d'Annibal, parce que Rome était alors dans toute la vigueur de ses institutions, tandis que celles de Carthage étaient sur leur déclin.

Que l'on se représente ici un vieux guerrier, comme Annibal, d'un caractère fier et indomptable, grandi dans la guerre et pour la guerre et en connaissant toutes les ruses et les combinaisons, vainqueur^pendant seize ans en Italie de toutes les armées romaines, et maintenant vaincu tout d'un coup, dans son propre pays et presque sous les murs de Carthage, par un jeune général et par une armée nouvellement levée, qui triompha des vieilles bandes carthaginoises, moins encore par son courage que par ses belles manœuvres, et l'on pourra se faire une idée du dépit d'Annibal et de sa haine profonde contre les Romains. Aussi consacra-t-il le reste de sa vie à leur chercher des ennemis par tout l'univers.

Rentré à Carthage, après la paix, avec les débris de son armée, il s'y fit nommer Suffète, et pour mettre sa patrie en état de recommencer la lutte, il entreprit de réformer son gouvernement. Il abattit l'oligarchie du sénat, rendit au peuple les droits qu'on lui avait ravis, étouffa toutes les factions qui se disputaient le pouvoir ; et portant dans les dépenses publiques une main impitoyable, il mit de l'ordre dans les finances, et apprit au peuple que sans de nouveaux impôts il pouvait payer le tribut aux Romains et se préparer des ressources pour l'avenir. Il employa les loisirs de ses vieux soldats à creuser autour de la ville de nouveaux ports et à planter sur la cote d'Afrique ces arbres précieux qui produisent l'olive et qui couvraient la côte opposée de l'Italie : il encouragea l'agriculture et le commerce, ménagea à sa patrie des alliances avec les rois grecs, successeurs d'Alexandre, et la destina à devenir un jour le centre et le lien d'une ligue générale de tous les peuples contre le peuple romain.

Ainsi finit l'expédition d'Annibal, qui apprit aux Romains à vaincre, à force d'être vaincus, et qui eut pour eux le même résultat qu'eurent depuis pour les Russes les expéditions de Charles XII et de Napoléon. Ce fut Pyrrhus, élevé à l'école d'Alexandre, qui commença l'éducation militaire des Romains ; et ce fut Annibal, nourri de toute la science des Grecs et le premier tacticien de son temps, qui l'acheva[33].

Mais si Annibal déploya dans la guerre contre les Romains de grands talents militaires, il fit dans la conduite de cette guerre plusieurs fautes qui lui devinrent funestes. Sa marche à travers les Alpes et sa descente dans le Piémont sont des faits d'armes auxquels on ne peut rien comparer, si ce n'est la marche et la descente de Napoléon en Italie : toutefois si le général carthaginois attaqua très-bien l'Italie, il ne sut pas s'y maintenir.

Annibal n'avait que deux moyens de se maintenir en Italie : celui d'occuper, à la tète de la péninsule, la vallée du Pô, en s'y recrutant de troupes gauloises et en s'ouvrant un port de la Ligurie, pour se mettre en communication par la Sardaigne avec Carthage, ou bien de détruire en Italie le gouvernement romain, pour y substituer la domination de Carthage à celle de Rome. Or il n'adopta ni l'un ni l'autre de ces moyens. Si, en sortant de l'Espagne, il eût livré bataille à Scipion et qu'il eût pris Marseille placée sur sa route, avant de passer les Alpes et d'entrer en Italie, il se fût assuré de tout le littoral de l'Espagne et de la Gaule Narbonnaise, et il eut pu recruter son année de troupes espagnoles et gauloises ; tandis qu'en abandonnant aux généraux romains l'Espagne et la Gaule Narbonnaise, il ne put en tirer aucun secours. Il aurait dû au moins, quand il eut pénétré dans le cœur de l'Italie, après la bataille de Trasimène, marcher droit sur Rome, d'où il n était plus éloigné que de quelques marches, au lieu de se porter le long du littoral adriatique dans l'Italie inférieure, où son année, coupée de sa base d'opération, devait périr insensiblement, même au sein de la victoire, comme un arbre privé de sa sève. Il mérita donc le reproche, qu'on lui fit, de ne pas savoir profiter de la victoire. Annibal sut très-bien attaquer l'Italie, mais il ne sut pas la défendre. Voyons donc comment on pourrait attaquer et défendre la péninsule italienne : c'est le plus grand avantage que l'on puisse retirer aujourd'hui de l'expédition d'Annibal, et c'est une des raisons qui m'ont porté à décrire cette expédition, en général peu ou mal connue.

 

 

 



[1] Une armée consulaire était composée de deux légions romaines et de deux légions alliées ou italiques, chacune de 4 à 5 mille fantassins et de 2 à 5 cents cavaliers, ou d'environ neuf dixièmes d'infanterie et d'un dixième de cavalerie.

[2] Quelques militaires très-instruits, parmi lesquels on pourrait citer un nom célèbre, croient qu'Annibal passa le Rhône devant Tarascon, sans passer la Durance vers son embouchure, parce que cette rivière allait alors se jeter d'Orgon dans la mer par la Crau d'Arles, et qu'il alla ensuite par la route d'Apt passer la Durance vers Sisteron et les Alpes au col de l'Argentière ou au mont Viso ; mais cette opinion est purement conjecturale, et ne peut pas être étayée du témoignage de l'histoire.

[3] Mon opinion, qui est le résultat de mes observations sur les lieux et de la comparaison des auteurs anciens, est qu'Annibal passa le Rhône vers Avignon, qu'il le remonta sur sa rive gauche jusqu'à Valence, vers son confluent avec l'Isère, qu'ensuite il remonta l'Isère sur sa rive gauche jusque vers Grenoble, puis la Romanche jusqu'au mont Lautaret ; d'où il s'éleva vers les sources de la Durance par Briançon sur le mont Genèvre, pour descendre par Sézane et avec la Doira dans la vallée du Pô vers Turin. Cette marche est celle qui se concilie le mieux avec les historiens anciens et la configuration du terrain. La route par le mont Genèvre était d'ailleurs lapins fréquentée du temps des Romains : c'était alors la grande route de l'Italie, et elle le redeviendra un jour, quand on aura ouvert celle du Lautaret, qui est plus courte et plus facile que la route du mont Cenis. Mais cette opinion n'est que vraisemblable, et je n'ai pas dû la faire entrer dans le texte, pour laisser aux savants le champ libre, et le plaisir de disputer entre eux sur un objet qui n'intéresse au fond que peu les militaires, puisque les opérations des deux armées ne commencèrent réellement qu'au combat du Tésin.

[4] Le combat du Tésin dut se livrer entre le village de Travédo et celui de Limido, vis-à-vis Pavie.

[5] Il paraît qu'il établit son camp entre Plaisance et Niviano, sur la rive droite de la Trébia.

[6] Il paraît que la bataille se donna près du village de Casaliggio, sur la rive gauche de la Trébia, au sud-ouest de Plaisance. La plaine de Casaliggio n'est séparée de celle de Marengo que de quelques marches ; en sorte que deux des plus célèbres batailles des temps anciens et modernes se sont données à peu de distance l’une de l'autre.

[7] Pour avoir une idée de la formation des légions romaines en bataille, on peut voir ce que j'ai dit dans la Théorie des Gouvernements, livre V, chap. 7, et je ne crois pas devoir ici me répéter : je rappellerai seulement que les hastaires étaient en première ligne, rangés par manipules, avec des intervalles égaux à leur front, les princes en seconde ligne, derrière les intervalles des hastaires, et les triaires en troisième ligne, derrière les intervalles des princes.

[8] Casteggio, entre la Trébia et la Scrivia, près de Voghéra, sur la direction de la route de Gènes à Pavie.

[9] Ce champ de bataille est facile à reconnaître sur le chemin de Cortone à Pérouse, au nord du lac de Trasimène. En approchant du lac, on passe un ruisseau qui descend des montagnes situées au nord, et qui parcourt un vallon irrégulier d'un mille et demi de long, au sortir duquel on entre dans le défilé où l’on voit le village de Passignano ; et à un mille et demi plus loin, on passe un autre ruisseau sorti des montagnes qui sont situées à l’est, et sur lesquelles on s'élève par une pente douce, quand on va à Pérouse. Il y a environ trois milles italiens d'un ruisseau à l'autre : c'est à peu près l'espace que pouvait occuper l'armée romaine en colonnes de marche. Cette armée était inférieure en nombre à l'armée carthaginoise. La première, composée de quatre légions, ne devait pas avoir, même avec tous les renforts qu'elle avait reçus, plus de 30 mille hommes, tandis que la seconde, composée dès la bataille de la Trébia, de près de 30 mille hommes, et renforcée depuis des recrues gauloises levées dans la vallée du Pô, devait s'élever au moins à 40 mille combattants, même après les pertes qu'elle avait essuyées à la bataille de la Trébia et dans sa marche jusqu'à Trasimène. L'armée carthaginoise, préparée au combat, était déployée, tandis que l'armée romaine se battit en ordre de marche. Celle-ci marchait en colonnes par cohortes, sur un front peu étendu, parce qu'elle avait le défilé à passer ; et ce ne fut qu'après l'avoir franchi que Flaminius put doubler le front de ses colonnes pour en diminuer la longueur. C'est ce que fait entendre Tite-Live, lorsqu'il dit : angustiis superatis, pandi agmen cœpit. Une attaque de flanc dans cette position devait la détruire, parce que les soldats légionnaires de différentes armes, tels que les hastaires, les princes et les triaires, n'avaient ni le temps ni l'espace nécessaires pour prendre leurs places et se former en bataille.

[10] On concilie ainsi les historiens anciens qui font aller Servilius, les uns directement en Apulie, et les autres indirectement et en passant par Otricoli, pour y remettre ses légions à Fabius, qui en rassembla quatre autres à Tibur. J'ai suivi de préférence Polybe, d'après lequel Fabius n'ôta le commandement à Servilius que sur les frontières de la Daunie dans l'Apulie, en le renvoyant à Rome pour y prendre le commandement de la flotte qui croisait contre les Carthaginois. Voy. Polybe, liv. III, chap. 9.

[11] Cette armée était composée de deux armées consulaires, de quatre légions chacune ou de 40 mille hommes au moins, sans y comprendre les troupes légères ; tandis que celle d'Annibal, qui n'était à Trasimène que de 40 mille hommes, et qui avait perdu à cette bataille 1.500 hommes, sans avoir reçu depuis aucun renfort, ne pouvait pas excéder en nombre l'armée romaine. Il est vrai que quelques auteurs n'ont compté dans l'armée du dictateur que quatre légions ; mais ils ne comptaient que les quatre légions romaines, sans compter les quatre légions alliées. Il faut, pour se faire une idée juste de la force d'une armée romaine, avoir égard à la composition de cette armée qui était toujours mi-partie romaine et mi-partie alliée. Je l'ai exposé ailleurs.

[12] Le mont Massique, voisin de la mer, est entre Carinnola, Sessa et Téano ; et le mont Ériban ou Gallican est sur la rive droite du Volturne entre Calvi et Cajazzo.

[13] Il paraît qu'Annibal sortit de l'Apulie par Bénévent, qu'il y rentra par Bovianum ou Bojano, et que l'armée romaine le suivit en le côtoyant, à moins qu'on n'aime mieux croire que l'armée romaine sortit de l'Apulie par Bojano, et qu'elle y rentra par Bénévent : ce qu'on peut également inférer du texte de Polybe.

[14] Gério était à l'ouest de Manfrédonia et au nord de Lucéra, près du village de Dragonara, sur le Frento.

[15] Polybe ne compte ordinairement que deux légions dans chaque armée consulaire ; mais il n'y comprend pas les deux légions alliées, ou il les comprend parmi les troupes auxiliaires. La légion alliée avait le même nombre de fantassins que la légion romaine ; mais elle avait trois fois plus de cavaliers, en sorte que lorsqu'il y avait dans la légion romaine 200 cavaliers, il y en avait 600 dans la légion alliée, et 900 quand il y en avait 300 dans la légion romaine. Dans cette campagne les légions romaines furent portées à 5.000 fantassins et à 300 cavaliers, au lieu de 4000 fantassins et 200 cavaliers qu'elles avaient dans les campagnes précédentes. Voy. Polybe liv. III, chap. 23.

[16] La marche d'Annibal de Turin à Plaisance, en côtoyant le Pô sur sa rive gauche, de Plaisance à Lucques à travers les Apennins, de Lucques à Florence en remontant la rive droite de l'Arno jusqu'à Fiésole, de Florence par Sienne à Pérouse, à travers le val de Chiana, et de Pérouse par Foligno à Spolète, est facile à suivre ; mais sa marche de Spolète, à travers les Apennins, à Adria sur le golfe Adriatique, n'est pas facile à débrouiller. Annibal ne put pas trop s'écarter ensuite de la route d'Adria par Chiéti à Lucéra et de Lucéra à Cannes, après avoir fait sa pointe en Campanie, parce que cette route est tracée entre l'Adriatique et les Apennins : en sorte qu'on peut regarder la marche d'Annibal de Turin à Cannes, à quelques variations près, comme certaine ; mais sa marche dans l'Italie inférieure est très-incertaine, et je n'ai pas eu la prétention de l'indiquer. Ainsi, avec une carte sous les yeux, on peut suivre Annibal dans sa marche depuis Sagonte jusqu'à Cannes, en suivant la route de Valence par Tortose et Tarragone à Perpignan, de Perpignan par Narbonne, Montpellier et Nîmes à Roquemaure, au-dessus d'Avignon, de Roquemaure, où elle coupe le Rhône, par Orange et Montélimar à Valence, de Valence par le pont de Royans à Grenoble, de Grenoble à Briançon à travers le mont Lautaret, de Briançon à Turin à travers le mont Genèvre, de Turin à Plaisance en côtoyant la rive gauche du Pô, de Plaisance à Lucques à travers les Apennins, de Lucques à Fiésole près de Florence, en remontant la rive droite de l'Arno, de Florence par Sienne à Pérouse, de Pérouse à Foligno, et après la pointe sur Spolète, de Foligno, à travers les Apennins, par Ascoli ou Teramo à Adria ; enfin d'Adria par Lucéra à Cannes, en suivant le littoral de l'Adriatique.

[17] Quelques écrivains, et entre autres le général Frédéric Guillaume, pour ne pas faire tourner à l'armée romaine le dos à la mer, et pour ne pas la séparer de ses communications avec Canose, lui font donner la bataille sur la rive gauche de l'Ofanto, vers le village de San Cassano, contre le texte de Polybe, et même contre la tradition des gens du pays, qui montrent encore aux voyageurs le lieu où périt le consul Æmilius, près d'un puits voisin des ruines de Cannes. Les vieilles armures, que l’on déterre encore tous les jours près de ces ruines, ôtent toute vraisemblance à cette opinion : on ne peut pas même l'appuyer sur le texte de Tite-Live, qui dit qu'Annibal assit son camp près de Cannes, et que les Romains occupèrent la partie inférieure de la plaine, ayant le vent du midi ou le Volturne en face.

[18] Il paraît que les généraux des deux armées dérogèrent dans cette bataille aux usages de leur pays, et qu'Annibal rangea ses troupes seulement sur dix hommes de hauteur, au lieu de les ranger sur seize, à la manière des Grecs, tandis que les généraux romains, au lieu de ranger leurs manipules sur seize hommes de front et sur dix de hauteur, les rangèrent sur seize de hauteur et sur dix de front, et qu'ils mirent moins d'intervalle entre les légions : c'est ce que l’on peut conjecturer du récit de Polybe et de celui de Tite-Live.

[19] Presque tous les cavaliers légionnaires furent tués dans cette bataille, parce qu'ils ne suivirent pas leur usage ordinaire de charger en caracolant, et de revenir ensuite à la charge par une double conversion. La plupart d'entre eux restèrent où le choc les avait placés, et mirent pied à terre pour combattre avec plus d'avantage : ce qui fit dire à Annibal, lorsqu'on vint le lui rapporter, qu'il les aimait autant ainsi démontés, que si on les lui avait livrés pieds et poings liés. On sait que les cavaliers légionnaires ou chevaliers romains avaient pour marque distinctive un anneau d'or, et on rapporte qu'Annibal fit ramasser sur le champ de bataille plusieurs boisseaux de ces anneaux : tant fut grande la perte de la cavalerie romaine.

[20] Tite-Live différant de Polybe sur plusieurs circonstances de cette bataille, j'ai suivi de préférence ce dernier. Il paraît que l'historien latin n'écrivait le plus souvent que sur des traditions, quand il abandonnait l'historien grec ; et de là la cause la plus ordinaire de ses méprises.

[21] Le général Rogniat dans ses Considérations sur l'Art de la guerre, in-8°, p. 603.

[22] Il paraît que cette bataille se donna entre la Lucrezia et Tavernelle, sur la route de Fano à Fossombrone. L'armée romaine n'y perdit que deux mille hommes, tandis que presque toute l'armée carthaginoise y fut tuée ou faite prisonnière. La bataille du Métaure fut aussi funeste aux Carthaginois que celle de Cannes l'avait été aux Romains : Occidit, occidit — spes omnis, et fortuna nostri — nominis, Asdrubale inte rempto.

[23] Quid debeas, ô Roma, Neronibus, — testis flumen Metaurum, et Asdrubal — derictus etc. Horace, l. 4, od. 4. Néron fit en six jours la route de Canose à Fano, qui est de 270 milles italiens. Il fit donc près de 45 milles par jour : ce qui prouve que ses troupes furent transportées sur des chariots.

[24] M. Michelet dans son Histoire Romaine, liv. II, chap. 5, t. 2 : ouvrage enrichi d'idées neuves et où les principaux traits de l'histoire romaine sont habilement mis en relief.

[25] Voy. ibid. Histoire Romaine de M. Michelet.

[26] Voy. ibid. Histoire Romaine de M. Michelet.

[27] Annibal s'embarqua en un lieu nommé maintenant li Castelli et autrefois Castra Annibalis, au sud de Crotone et près du promontoire Japigium, entre le golfe de Tarente et relui de Squilace.

[28] Voyez la formation des armées romaines et leur manière de combattre, dans ma Théorie des Gouvernements, liv. V, ch. 7, 1823, imprimerie de Firmin Didot.

Dans l'origine la centurie était composée de dix décuries ou de cent hommes, et elle était formée sur dix hommes de hauteur et sur dix de front : en sorte quelle avait autant de rangs que de files, et quelle formait un carré plein ; mais quand la centurie eut été réduite à 60 hommes, et que l’on eut accouplé deux centuries pour en former un manipule, on rangea le manipule sur dix hommes de hauteur et sur douze de front. La formation sur dix rangs était le fondement de l'ordonnance romaine ; mais les généraux y dérogeaient quelquefois, en donnant au manipule seize hommes de hauteur, quand ils voulaient faire combattre la légion en phalange. Il faut connaître ces différentes formations, pour avoir une idée juste de la manière de combattre des Romains.

[29] Dans cette bataille, il y eut deux combats successifs. Dans le premier combat, la première et la seconde ligne carthaginoise furent enfoncées par les légions romaines, combattant en phalange, les princes derrière les hastaires et les triaires derrière les princes ; mais dans le second combat, où il fallut attaquer la troisième ligne carthaginoise, qui formait la réserve d'Annibal, et qui était composée des vieilles bandes d'Italie, Scipion ne put l'entamer qu'en la débordant ou eu portant les princes et les triaires sur le même front que les à as ta ires et eu étendant ce front ; et alors, pendant que les légions romaines attaquaient de front et de flanc les vieilles bandes d'Annibal, la cavalerie de Lœlius et celle de Massinissa, victorieuses aux deux ailes, les prirent en queue. Cette manœuvre décida la victoire : c'est une des plus belles qui aient été faites dans les armées romaines jusqu'au temps de Scipion, où l’on commençait à imiter la savante tactique des Grecs. Jusque-là les Romains avaient su très-bien combattre en ligne, mais ils n'avaient pas su se déployer. Scipion est le premier général romain qui ait donné à Zama l'exemple de ces beaux déploiements, en faisant d'abord marcher les princes à la queue des hastaires et les triaires à la queue des princes, ou en combattant en colonne, et ensuite en portant par une marche de flanc les princes et les triaires sur le même front que les hastaires, ou en combattant en ligne, pour déborder ou du moins pour égaler le front de l'ennemi. Scipion adopta tour à tour à Zama ces deux ordres de bataille, dans le premier combat l'ordre profond, et dans le second l'ordre étendu. C'est ce changement de dispositions, au milieu de l'action, qui déconcerta Annibal, et qui fit a Scipion cette réputation militaire que n'éclipsa pas même depuis celle de César. Voy. Polybe, lib. V, cap. I. Folard ne s'était pas fait une idée juste de ces manœuvres ; et voilà pourquoi, dans son lourd commentaire sur Polybe, il n'a pas bien su les expliquer.

[30] Par cette paix, les Carthaginois furent traités sans pitié, parce que dans les négociations on avait été indigné de leur mauvaise foi, passée depuis en proverbe sous le nom de foi punique. Rome avait l'habitude de traiter les vaincus avec plus de générosité, tant pour sa propre dignité que pour ne pas paraître insensible aux malheurs de la condition humaine, et pour éviter de s'attirer ainsi la haine des autres nations.

[31] Voy. l'Histoire romaine de M. Michelet, au chap. 5, déjà cité.

[32] Voy. ibid. Histoire romaine de M. Michelet.

[33] Les Carthaginois n'eurent aucun système de tactique jusqu'au temps du Lacédémonien Xanthippe, un de leurs meilleurs généraux, et ils adoptèrent ensuite la tactique grecque que le père d'Annibal et surtout Annibal lui-même approprièrent au génie africain.