HISTOIRE DU DIRECTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

TOME PREMIER

 

LIVRE PREMIER.

 

 

Division des pouvoirs. — Les opinions et les partis. — Premières séances des conseils. — Le Directoire. — La Réveillère-Lépeaux. — Rewbell. — Barras. — Carnot. — Les ministres. — Proclamation du Directoire. — Procédures politiques. — Délivrance de Madame royale. — État des finances. — Les partis se raniment. — Le conseil des Cinq-Cents. — Liberté de la presse. — Babeuf. — Ministère de la police. — Esprit du gouvernement directorial. — Police de Paris. — Anniversaire du 21 janvier. — Discussion sur les parents d'émigrés. — Opinions hostiles aux émigrés. — Rentrée des députés prisonniers. — Radiation des émigrés. — Changements de ministres. — Fermeture des clubs. — Guerre contre Charette. — Monsieur à l'île d'Yeu. — Monsieur quitte l'île d'Yeu. — Conduite du général Hoche. — Situation des insurrections royalistes. — Lettre d'un officier de Stofflet. — Intrigues de l'abbé Bernier. — Hoche commande toutes les armées de l'ouest. — Stofflet reprend les armes. — Déclaration de Louis XVIII. — Mort de Stofflet. — Derniers efforts de Charette. — Mort de Charette. — Soumission de Scépeaux. — Pacification des Chouans.

 

Le gouvernement républicain issu du 10 août et du 21 janvier venait, après trois ans, de prendre une forme nouvelle ; jusqu'alors il n'avait eu aucune apparence légale : c'était une domination absolue et tyrannique exercée par les auteurs et les partisans d'une insurrection victorieuse ; ils avaient régné au nom de leurs passions plutôt que de leurs opinions. En effet, hormis la commune ardeur à faire une seconde révolution, aucun symbole, aucun but assuré n'avait rallié les diverses fractions du parti qui s'intitulait républicain. Elles s'étaient fait entre elles une guerre acharnée ; tour à tour elles s'étaient égorgées l'une l'autre sur l'échafaud.

 

Maintenant, la République régulière et constitutionnelle semblait avoir réuni les révolutionnaires de toutes nuances. Effrayés par un mouvement de réaction, menacés par l'opinion publique qui voulait briser leur joug, ils avaient oublié leurs discordes. Se pardonnant mutuellement leurs cruelles offenses, ils avaient, du moins dans la Convention, manœuvré de concert pour se maintenir dans le pouvoir et pour accorder la liberté seulement à tous ceux qui en avaient joui et abusé, comme serviteurs empressés ou dociles de la tyrannie précédente.

La constitution de l'an III était donc destinée à être la forteresse des intérêts révolutionnaires ; mais comme tout régime légal et régulier peut, s'il est loyalement observé, profiter à la généralité des citoyens, quelle que soit leur opinion, le parti révolutionnaire avait mis garnison dans cette forteresse.

Les élections venaient toutefois de démontrer que la précaution prise de faire entrer dans la composition du Corps législatif les deux tiers de conventionnels était un expédient provisoire ; dans un an, la moitié de ces anciens représentants allait arriver au ternie de ses fonctions et serait remplacée par un nouveau tiers élu librement ; alors la majorité du pouvoir délibérant serait certainement hostile aux souvenirs et aux lois de la république conventionnelle ; la contre-révolution pourrait donc être accomplie constitutionnellement.

Aussi n'était-ce pas dans les conseils législatifs que les révolutionnaires avaient placé leur garantie. Ils avaient compris que la constitution ayant établi, d'après des principes abstraits, une complète séparation entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, c'était le Directoire qui en définitive serait le gouvernement. Isolé, dans son action, des représentants du pays, indépendant des organes de l'opinion publique, disposant de la force militaire et de l'obéissance des employés administratifs, il pouvait exercer une autorité absolue, sauf à encourir un blâme tardif, impuissant contre les faits accomplis ; il pouvait s'emporter jusqu'à des violences assez grandes pour faire disparaître toute responsabilité.

De là était venue l'extrême importance que les conventionnels avaient attachée au choix des directeurs. Dans leur idée, ils instituaient un pouvoir qui pourrait devenir dictatorial dès que la domination révolutionnaire serait en danger.

Le public, sans avoir une telle prévoyance, comprenait pourtant que désormais il allait avoir le Directoire pour souverain. Ce n'était plus sur la tribune et l'urne du scrutin que se porteraient les regards ; ce n'était plus au Corps législatif qu'on demanderait le bon ordre et la prospérité du pays ; on n'attendait plus de lui la paix ou la guerre ; si les lois étaient mal observées, si la police était arbitraire ou vexatoire, si l'administration était mise et laissée dans des mains impures ou confiée à des hommes inhabiles, on n'aurait plus rien à imputer aux discussions ou aux votes des assemblées, ni aux opinions aveugles d'une majorité passionnée. Par-devant l'esprit public, le Directoire devenait seul responsable.

 

Les nouveaux maîtres du pouvoir s'attendaient à rencontrer, dès le début de leur gouvernement, de grandes difficultés, des résistances et des attaques : néanmoins, leur situation était en ce premier moment meilleure qu'ils ne l'avaient d'abord espéré.

Le parti royaliste n'existait pas ailleurs que dans la Vendée, où la guerre civile ne devait pas tarder à être étouffée. Les intrigues de quelques agents subalternes se bornaient à envoyer aux princes émigrés et aux agents anglais des rapports mensongers ou écrits sans discernement. Les lois de rigueur ou d'arbitraire que la Convention avait soigneusement maintenues étaient un préservatif suffisant contre les entreprises d'une restauration. On en était encore mieux garanti par l'aveuglement obstiné qui entretenait dans l'esprit de M. le comte d'Artois et de son entourage d'invariables pensées d'intolérance, et qui ne leur laissait concevoir ni transaction, ni concession, ni oubli du passé. Ils ignoraient, et voulaient ignorer, l'état et l'opinion de la France, où régnait à leur égard une indifférence méfiante. D'ailleurs la République avait conclu des traités de paix avec l'Espagne et la Prusse ; elle aurait pu négocier avec l'Autriche et même avec l'Angleterre. Il était manifeste que les puissances de l'Europe n'avaient aucunement l'intention de s'engager à rétablir la maison de Bourbon sur le trône de France.

Les révolutionnaires que la Convention avait appelés à sa défense, après les avoir persécutés et décimés, étaient réellement un parti redoutable. Encouragés par l'emploi que les hommes politiques des comités avaient fait de leur énergie, par l'amnistie qui venait de leur être exclusivement accordée, ils se croyaient en droit d'être exigeants et en force pour faire encore des révolutions. Le Directoire n'avait garde de les traiter d'abord en ennemis ; il comptait gouverner, sinon par eux, du moins avec eux. Tous les emplois, toutes les faveurs leur étaient distribués ; c'est à eux qu'allaient être confiés les emplois de commissaires près l'administration départementale. Mais ces séductions, mais cette fraternité ne pouvaient s'adresser qu'à un nombre restreint d'individus. Contenter le vrai parti révolutionnaire, dompter ou apprivoiser l'esprit jacobin, calmer en eux l'orgueil et l'envie, c'était la chose impossible. Si on ne les laissait pas devenir les maîtres, si on ne voulait pas réaliser leurs monstrueuses chimères, on devait être certain d'avoir à les combattre.

Le nom de parti ne pouvait être donné aux amis de la monarchie constitutionnelle ; les hommes de 1789 conservaient leurs opinions, mais ne formaient pas une faction ; fidèles, avec plus ou moins de mesure ou de sagesse, aux idées de liberté, la plupart d'entre eux, ceux même qui ne pouvaient pas rentrer en France, ne faisaient aucune objection à la république, sinon qu'ils la croyaient impossible, parce qu'elle était fondée par des ennemis de la liberté, par ceux qui l'avaient noyée dans le sang, et parce qu'elle amènerait de nouvelles révolutions. Le Directoire ne se trompait point en les regardant comme ennemis ; il ne les recherchait point, et eux n'auraient pas voulu lui donner l'appui de leur assentiment et de leurs services. S'ils conservaient quelque espérance pour l'avenir, elle n'était fondée sur aucun projet ; mais ils prévoyaient qu'un mauvais gouvernement tarderait peu à susciter le mécontentement général, et qu'alors peut-être une combinaison monarchique réaliserait leurs vœux et leurs idées. Les cruels mécomptes de la constitution de 1791 et de la monarchie telle que l'Assemblée constituante l'avait faite, n'avaient pas affaibli leur foi politique ; toutefois, l'expérience avait dissipé beaucoup d'illusions ; ils croyaient maintenant qu'une plus large part de pouvoir devait être faite au souverain constitutionnel ; leur programme de gouvernement était modifié.

A ce moment on ne pouvait pas non plus regarder comme un parti les vaincus du 13 vendémiaire ; ils avaient agi sans ensemble et sans but ; parmi les principaux d'entre eux, aucun n'avait vécu dans la région politique, ni acquis l'expérience des hommes ou des affaires. Leurs principes avaient consisté à détester et mépriser la Convention. L'opinion de Paris leur avait été favorable, mais jusqu'au combat exclusivement. Dès qu'on vit que la victoire remportée contre eux n'amenait point de rigueurs sanguinaires, dès que la tentative de Tallien et des Montagnards pour continuer la Convention eut échoué, l'effroi qu'avait inspiré un Directoire jacobin s'apaisa et l'aversion s'adoucit. Les journalistes, qui avaient formé le noyau de la sédition sectionnaire, n'étant point poursuivis, mais seulement menacés, commencèrent par recommander le respect de la constitution, par s'exprimer avec égard sur le gouvernement naissant et à témoigner bonne espérance pour l'avenir.

Ils exprimaient un sentiment presque universel ; le besoin de repos était tellement dominant ; il y avait si peu d'espoir, et même si peu de désir, dirigé vers tout autre établissement ; on aimait tant à croire la Révolution finie, que le gros de la nation non-seulement se résignait, mais paraissait respirer plus à l'aise. La constitution promettait que la propriété et la liberté individuelle seraient respectées ; il n'y aurait plus de comités révolutionnaires, plus de représentants en mission ; on comptait sur une administration régulière, qui, au lieu d'être au service d'un parti, s'occuperait des intérêts généraux du pays, et, au degré inférieur, réglerait les affaires locales. Ainsi les propriétaires, le petit commerce qui ne craignait plus le maximum, les négociants qui espéraient la reprise des spéculations et du mouvement des capitaux ; les employés des bureaux qui ne seraient plus renvoyés ou réformés pour cause d'opinion ; les notaires, les avoués et les gens d'affaires qui n'aspiraient point, comme les avocats, aux succès de la parole ; en un mot, presque tous les citoyens appartenant aux classes moyennes qui ne s'étaient point mêlés à la Révolution et qui avaient souffert de ses anarchiques convulsions, semblaient disposés à s'attacher au nouveau gouvernement, à n'y pas regarder de trop près et à en bien augurer.

Le Directoire et les révolutionnaires, qui ne songeaient qu'à se conserver et s'établir, devaient sans doute s'applaudir de cette vaste bienveillance ; ils pouvaient se flatter que leur république était ainsi posée sur une large et solide base ; mais l'opinion de cette généralité des bons et honnêtes citoyens était sans nulle énergie ; moins que jamais ils étaient disposés à soutenir une lutte quelconque ; ils ressentaient frayeur et dégoût de tout mouvement politique. Les conspirateurs et les factieux ne pouvaient se flatter de recruter parmi eux ; mais ils étaient assurés de ne rencontrer aucune résistance active dans cette masse nationale. Le gouvernement se serait grandement mépris s'il avait compté sur de tels auxiliaires ; ils voulaient que le pouvoir régnant assurât leur repos et ne leur demandât aucun sacrifice ni aucune activité pour le défendre. Tout ainsi que les classes laborieuses et ignorantes, les classes moyennes, grâce à une cruelle expérience, étaient devenues plus sages, mais aussi plus passives. Les vainqueurs, quels qu'ils fussent, pouvaient d'avance être certains de leur docilité à obéir au pouvoir qu'ils installeraient.

Ainsi le gouvernement directorial semblait inauguré sous des auspices plus favorables qu'on ne l'avait d'abord prévu. Les germes de révolution et de mort qu'il renfermait étaient volontairement inaperçus par une opinion générale affamée d'espérance. On avait tellement souffert, on avait tellement craint de souffrir davantage et plus longtemps, qu'on acceptait, à titre de joyeux avènement, les promesses de bon ordre et de justice d'un pouvoir nouveau dans sa forme, encore que réellement il fût exercé par les mêmes hommes et au nom des mêmes opinions, coupables de tant de crimes et de malheurs.

 

Les deux Conseils législatifs se montrèrent d'abord en harmonie avec cette disposition de l'esprit public. La majorité conventionnelle, dont les suffrages compactes avaient élu les directeurs, ne présenta plus l'aspect d'un parti discipliné et agissant de concert. La Montagne avait presque disparu ; lorsqu'au conseil des Anciens, Charlier ouvrit la première séance en proposant de « jurer sur le poignard de Brutus la mort de tout malheureux qui serait favorable à la royauté, » il ne fut pas écouté. Peu après, on reconnut que ce montagnard exalté, dont la Convention avait si souvent entendu les discours et les propositions, était atteint d'aliénation mentale ; elle le conduisit, l'année suivante, au suicide. Au conseil des Cinq-Cents, lorsqu'un député du nouveau tiers présenta avec convenance quelques observations sur la manière dont avait été combinée la liste des candidats pour le Directoire, Lecointe Puyravaulx répondit que « sans doute des hommes nouveaux ne prétendraient pas tracer une ligne de conduite aux hommes qui avaient passé à travers cinq années de révolution, » sa voix fut couverte par des murmures. Les conventionnels ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils auraient à compter avec le nouveau tiers.

Plusieurs députés, Aubry, Rovere, Lomond, Saladin, avaient été décrétés d'arrestation par la Convention, après le 13 vendémiaire, comme prévenus de conspiration. Cet acte, contraire aux règles légales établies par elle-même, était bien plus encore une violation manifeste de la constitution, selon laquelle les dénoncés venaient d'être élus. Ils réclamèrent leur droit, et demandèrent à siéger au conseil des Cinq-Cents. On nomma d'abord une commission pour examiner la question ; M. Thibaudeau rappela qu'au moment où le décret d'arrestation était voté, il en avait fait remarquer le caractère inconstitutionnel. Il dénia même le droit qu'on croyait avoir de renvoyer l'affaire devant une commission. Tallien seul osa s'opposer à cette opinion. Il parla avec vivacité au milieu des murmures : — « Vous voulez donc, disait-il, voir siéger à vos côtés les partisans de la rébellion, les protecteurs des émigrés ? Vous admettrez donc des émigrés ? J'ai voté leur accusation ; je ne pense pas qu'on puisse annuler cet acte de juste rigueur. »

M. de Pontécoulant répliqua sévèrement : « Le préopinant pouvait nous épargner une telle déclaration ; il aurait dû reconnaître que ce moyen est impuissant désormais dans cette assemblée. Je ne ramasserai pas le brandon de discorde qu'il essaye de jeter parmi nous. » La mise en liberté fut décrétée et motivée sur les dispositions de la constitution.

La loi du 3 brumaire, rendue au dernier moment de la Convention, excluait des fonctions publiques les parents d'émigrés et les citoyens qui avaient pris part aux événements de vendémiaire. Fayolle, un ancien conventionnel modéré, proposa d'abroger cette disposition qui lui semblait aussi contraire à la constitution. La question préalable repoussa cette demande. L'auteur de la proposition avait devancé la marche d'une opinion qui ne devait prévaloir que plus tard dans le corps législatif. Les assemblées nouvelles ont souvent besoin de quelque délai pour reconnaître ce qu'elles veulent 1 et ce qu'elles peuvent.

A ce premier commencement, aucune mauvaise volonté, aucune méfiance ne se manifestait donc contre le Directoire. Les nouveaux, comme les anciens députés, se seraient fait scrupule d'entraver sa marche, de lui ôter la confiance publique. Une preuve importante de cette disposition lui fut donnée. Les événements de vendémiaire avaient apporté quelque trouble dans les opérations des colléges électoraux ; elles avaient été presque partout précipitées et incomplètes. La Convention s'était hâtée d'en proclamer les résultats avant même que les procès-verbaux lui eussent été envoyés, et l'on aurait pu contester plus d'une élection de députés. Les Conseils une fois installés, il fut décidé qu'on ne rechercherait pas les irrégularités, et il n'y eut réellement aucune vérification des pouvoirs.

Mais il était résulté de cette précipitation des colléges électoraux que la plupart s'étaient retirés et dissous aussitôt après l'élection des députés, sans avoir nommé les juges et les administrateurs que la constitution avait remis à leur choix. Convoquer des assemblées électorales qui n'avaient pas une existence permanente, et dont les membres n'avaient plus aucun pouvoir ni aucun caractère après leur dispersion, c'était, disait-on, contraire à la constitution. Le véritable motif était la crainte d'agiter les esprits, de réveiller les cabales et les luttes de partis. Si, pour observer une stricte légalité, on eût réuni les assemblées primaires pour élire de nouveaux électeurs, ce danger eût été encore plus à craindre. Le Directoire demanda au conseil des Cinq-Cents l'autorisation de pourvoir à tous les emplois judiciaires et administratifs qui restaient vacants faute d'élection.

C'était réclamer une grande augmentation de pouvoirs et une dérogation aux principes qui avaient pris place dans les trois constitutions successives. A la vérité, ce droit donné au peuple d'élire les magistrats avait été suspendu pendant le règne des comités de la Convention. On avait même commencé à comprendre que, dans un système de division des pouvoirs, le pouvoir exécutif responsable devait choisir les agents de l'administration ; la nouvelle constitution conférait au Directoire le droit de destituer les élus du peuple. Le commissaire du gouvernement, placé auprès de chaque administration collective, était à la nomination du Directoire.

Ces considérations générales prévalurent dans le conseil des Cinq-Cents. Les députés du nouveau tiers, qui pourtant prévoyaient avec certitude que l'administration et les tribunaux allaient être entièrement occupés par la faction révolutionnaire, se montrèrent presque tous complaisants à la proposition du gouvernement. M. Dumolard, député de l'Isère, qui bientôt devint l'infatigable adversaire du Directoire, défendit le projet contre les scrupules constitutionnels de M. Thibaudeau. M. Pastoret, nouveau député de Paris, en exprimant aussi son opposition, gardait des ménagements ; il disait : — « Je ne suis pas de ceux qui voient un rival dans le Directoire et veulent le circonscrire dans des limites trop étroites ; je pense qu'il doit jouir d'une action libre, qu'on doit avoir en lui une confiance entière. Je sais qu'elle lui est d'autant plus nécessaire, que son pouvoir n'a pas acquis encore l'activité et la vie qui lui sont indispensables. Le Directoire doit être environné d'estime et de confiance. »

Une nouvelle preuve lui en fut donnée, il demanda par un message un crédit de trois milliards pour les besoins du service. Au taux où les assignats étaient tombés c'était vingt-quatre millions en numéraire.

Le conseil des Cinq-Cents n'y fit aucune difficulté et vota d'urgence presque sans discussion.

Le conseil des Anciens commença dès lors à montrer le caractère qu'il devait conserver pendant toute la durée de la constitution. Dès les premiers moments de la session, il n'appartint nullement aux traditions de la Convention : il fut indépendant, conservateur, magistral. Les hommes d'expérience, de pratique, de sagesse, ceux que recommandait l'estime publique, MM. Portalis, Barbé-Marbois, Lebrun[1], Mathieu Dumas, Tronçon-Ducoudray, Dupont de Nemours, exercèrent de l'influence, furent honorés et écoutés. Le défenseur de Louis XVI, Tronchet, fut le second président du conseil des Anciens.

Le crédit de trois milliards, si facilement accordé par le conseil des Cinq-Cents, aurait été ratifié avec la même confiance par les Anciens, si la demande eût été présentée avec plus de respect pour le texte et les principes de la constitution. Elle exigeait que les fonds publics fussent mis à la disposition, non pas du Directoire, mais de chaque ministre, selon les besoins constatés de son département.

Le conseil des Anciens, déterminé par ce vice du projet qui était plus qu'un défaut de forme, rejeta la résolution des Cinq-Cents, puis donna son adhésion lorsque le Directoire eut présenté sa demande avec la régularité constitutionnelle.

Ainsi le pouvoir législatif témoignait la volonté sincère de n'entraver en rien le Directoire, de ne pas empiéter sur ses attributions, de ne point diminuer son autorité. Il semblait même vouloir qu'il fût puissant ; mais on pouvait, en même temps, entrevoir que les Conseils ne se laisseraient point dominer ; qu'un moment viendrait où ils sauraient, à l'occasion, résister, refuser et faire sentir par le blâme ou la critique, leur souveraineté et la responsabilité du pouvoir exécutif.

 

C'est ce que comprirent les directeurs. Élus tous les cinq par une même cabale et pour servir de garantie à une même opinion, elle n'était pas assez victorieuse, assez unie, assez puissante pour les contraindre à marcher dans ses voies, pour leur imprimer une direction. Le Directoire n'était pas, comme le Comité de salut public, entraîné par une faction déchaînée et ardente, obéissant à l'impulsion de quelques hommes despotiques et redoutables ; son pouvoir ne s'exerçait pas au milieu d'une opinion muette et terrifiée. Aux conditions constitutionnelles, la tyrannie lui était impossible, hormis contre les classes proscrites par les lois révolutionnaires.

De là résultait encore que les directeurs ne pouvaient pas être tenus en bon accord ; les difficultés et les dangers où était exposé leur gouvernement n'étaient pas appréciés par les uns comme par les autres ; les nuances d'opinion, les différences de caractère devaient y amener la discorde.

 

La Réveillère-Lépeaux avait obtenu le plus grand nombre de suffrages et paraissait être porté à la suprême magistrature avec plus de faveur que ses collègues. Girondin, plutôt par conformité d'opinion que par liaison de coterie, il avait voté la mort du roi sans appel au peuple et sans sursis. Opposé courageusement à la Montagne, il avait été proscrit et mis hors la loi ; rentré à la Convention avec cette honorable note, il avait eu d'abord la confiance du parti modéré. Dans la commission, qui avait préparé la constitution, il s'était montré d'abord assez contraire aux préjugés démocratiques et aux principes d'égalité anarchique ; puis la crainte de la réaction, la pensée qu'une contrerévolution était possible et menaçante l'avait, comme Louvet, Chénier et quelques autres républicains fanatiques, rejeté vers les anciens Jacobins, de sorte qu'il était devenu le premier candidat pour le Directoire.

C'était un homme chétif, difforme, d'une laideur et d'une physionomie déplaisantes. Il avait autrefois essayé d'être avocat ; puis il était devenu un peu homme de lettres, savant et philosophe ; médiocre en tout, avec l'esprit faux ; ennuyeux et plein d'amour-propre. Dans sa philosophie, qui dérivait de Rousseau, il avait la prétention d'être moral et même religieux. La religion qu'il adoptait avait été d'abord assez vague et consistait en un déisme sans dogmes et sans devoirs consacrés. Plus tard, il imagina un culte et une sorte d'utopie religieuse. Il avait toujours eu l'intolérance philosophique et un éloignement passionné des pratiques chrétiennes et des prêtres. Lorsqu'il se crut en situation d'installer sa religion, elle devint sa principale affaire. Il fut persécuteur, et le fond de sa politique était la propagande de sa théophilanthropie, l'anéantissement de la religion catholique et la répression tyrannique et méfiante de toute opinion contraire à la république révolutionnaire : telles étaient les dispositions qu'il apportait dans l'exercice du pouvoir directorial.

 

Rewbell était très-supérieur à La Réveillière. Il avait plus de connaissance des affaires, et surtout plus de volonté, de décision et d'obstination. On pouvait dire de lui qu'il était un homme de gouvernement, mais de gouvernement révolutionnaire. L'intérêt général du pays ; la prévoyance de l'avenir ; l'ordre procédant de la justice et de la modération ; la connaissance de la véritable opinion publique et des sentiments réels de la nation : tous ces éléments de la politique raisonnable, Rewbell ne les avait point. Il ne savait et ne voulait employer l'autorité qu'à la défense et au maintien des intérêts révolutionnaires. Pour lui, et pour ceux qui l'avaient porté au Directoire, la patrie, c'était le parti jacobin. Il ne comprenait le pouvoir que comme une dictature chargée de préserver de tout détriment la république du 10 août. Méfiant, soupçonneux, crédule, il regardait comme conspiration toute correspondance, tout propos, tout témoignage d'aversion ou de mépris du gouvernement où l'avait poussé le bouleversement de la société. Sans avoir le même orgueil et la même ambition que Robespierre, il aurait pu aller aussi loin en tyrannie et en cruauté. « Vous voudriez donc remettre la terreur et la mort à l'ordre du jour ? lui disait un de ses collègues. — Je n'ai jamais eu qu'un reproche à faire à Robespierre, c'est d'avoir été trop doux[2]. »

Il était donc le représentant éminent de tout ce qui appartenait aux opinions et aux actes des hommes de 1793. Il les protégeait aveuglément. C'était, à ses yeux, un devoir et une nécessité politique. Il fallait leur donner des places ; les employer en tout et pour tout ; prendre leur défense s'ils étaient attaqués. Ce n'est pas qu'il ignorât ce qu'ils avaient fait ou ce qu'ils étaient capables de faire. Il avouait même qu'on ne pouvait guère supposer que ceux qu'on appelait les honnêtes gens fussent révolutionnaires.

Ainsi Rewbell fut bientôt entouré d'aventuriers et de fripons ; il était leur protecteur ; il s'obstinait à les maintenir contre la clameur publique, et ne les renia jamais, lors même qu'il était compromis par eux. De là résulta pour lui une réputation incontestée d'improbité qu'il ne méritait point ; lorsqu'il sortit du Directoire, il passait pour s'être procuré une énorme fortune : cela n'était pas vrai ; il n'était pas plus riche qu'avant la Révolution.

 

Barras appartenait à une des plus nobles familles de Provence. Il avait honorablement servi aux Indes pendant la guerre d'Amérique. Revenu en France après la paix, il abandonna la carrière militaire, et vécut à Paris dans un assez grand désordre de mœurs, qui contribua, ainsi que la passion du jeu, à déranger sa fortune et à le brouiller avec sa famille. Telle était sa situation lorsque commença la Révolution. Il se mêla à tous les mouvements populaires, et fut un des vainqueurs de la Bastille. Mais son ardeur séditieuse, que peut-être il a exagérée lorsque plus tard il lui convenait de s'en vanter, ne fit pas de lui un personnage important ; son nom était inconnu ; il était à Versailles au 5 octobre, et appelé en témoignage, lorsqu'une procédure fut commencée, il déposa de ce qu'il avait vu, en exprimant son indignation contre les brigands qui avaient envahi le château et menacé les jours de la reine.

Il fut élu à la Convention, prit place parmi les amis de Danton, et vota, comme eux, dans le procès du roi Envoyé en mission avec Fréron dans les départements du midi, ils procédèrent aux massacres et aux exécutions qui ensanglantèrent Toulon et Marseille. Ils furent rappelés avant le 9 thermidor, lorsque Robespierre avait peut-être conçu la pensée de poursuivre quelques-uns des partisans de Danton, en leur imputant les horreurs commises dans leur proconsulat. Ce rappel déplut aux jacobins du midi, et tous les clubs du pays réclamèrent en faveur de Barras et de Fréron, « les seuls représentants qui avaient mérité la confiance des républicains. »

Le 9 thermidor, Barras fut mis à la tête de la force armée, qu'on essayait de rassembler pour défendre la Convention contre la Commune révoltée où siégeaient Robespierre, Couthon et Saint-Just. Il contribua, par sa courageuse activité, à susciter dans les sections de nombreuses réunions prêtes à combattre l'insurrection. Encore qu'il n'eût pris aucune part à la conquête de l'hôtel de ville et à la main mise sur Robespierre, la journée du 9 thermidor donna à Barras beaucoup de renommée et d'importance.

Après avoir, ainsi que Tallien et Fréron, ses intimes amis, encouragé ou même excité la réaction et le mouvement de la jeunesse parisienne, il redevint jacobin et montagnard. Aucun n'avait été plus ardent que lui à donner pour conséquence à la victoire de vendémiaire une reprise du régime de la Terreur.

C'est dans cette disposition que Barras entrait au Directoire, et semblait appelé à y jouer le principal rôle. Il n'en fut pas tout à fait ainsi. Sans opinion sincère, devenu révolutionnaire par circonstance et par le goût ou l'habitude du désordre ; conservant quelque chose du gentilhomme dans le jacobin ; plus débauché et d'une dépravation plus infâme encore qu'il n'en avait la réputation, Barras était insouciant, paresseux, sans système, sans but politique, sans expérience du maniement, des affaires, et ne s'en mêlant que par occasion.

Toutefois, s'il était moins que Rewbell l'homme spécial du gouvernement, il était plus que lui le maître du Directoire. Son caractère absolu, ses emportements vrais ou calculés, sa discussion injurieuse, sa voix menaçante, sa haute taille, ses airs d'officier tapageur, imposaient à ses collègues. Il n'avait pas toujours une volonté, mais, lorsqu'il la déclarait, elle était presque toujours obéie.

 

Carnot n'était plus ce qu'il avait été au comité de salut public ; le torrent révolutionnaire avait perdu son impétuosité, et n'entraînait plus aussi facilement ce caractère faible trop docile aux circonstances. Il n'y avait point parmi ses collègues un despote aussi impérieux et aussi redoutable que Robespierre ; le temps des Billaud, des Collot et des Saint-Just était passé. D'ailleurs l'opinion publique, ou du moins celle qui se prononçait, était changée, et Carnot avait toujours, sinon courtisé la popularité, du moins craint de la démériter.

En outre, il aimait la régularité dans l'administration : c'était une condition indispensable pour le succès des opérations militaires. Son mérite et sa gloire étaient d'avoir, parmi les désordres révolutionnaires, malgré la démence du gouvernement conventionnel, réussi, nonobstant de quotidiennes contrariétés, à diriger vers les points importants de nos lignes militaires les moyens nécessaires pour que la victoire devînt possible. L'esprit pratique de Carnot comportait des vues raisonnables sur la politique et des opinions modérées sur le gouvernement intérieur.

Letourneur de la Manche, comme lui officier du génie militaire, son ancien collègue au comité de salut public où il s'était aussi occupé des choses militaires, était un homme médiocre, mais d'un caractère doux et timide. Il se soumettait entièrement à l'influence de Carnot.

Dans cette magistrature composée de cinq hommes choisis par un même parti pour le représenter, et qui lui avaient donné les gages les plus manifestes de leur conformité à ses opinions, de leur solidarité pour tous ses actes, il n'y avait donc pas unité ; dès le premier jour, les dissentiments pouvaient être aperçus. Depuis l'origine de nos troubles civils, depuis la dissolution de l'ancienne société française, les partis ont été incapables de discipline et d'hiérarchie. Comme le sentiment qui les inspire n'est autre que l'orgueil du sens individuel et la haine envieuse de toute supériorité, ils ne reconnaissent de chefs que pour les conduire à l'attaque ou pour les défendre dans un danger menaçant. Aussitôt qu'il faut procéder à un usage régulier et raisonnable de la victoire, gouverner et non plus combattre, l'obéissance et le respect disparaissent, les discordes intestines commencent. On avait vu dans la Convention les Girondins, ennemis des Jacobins, après avoir accompli en commun la ruine de la monarchie ; les Jacobins et Robespierre ennemis des Cordeliers et de Danton ; les Montagnards, ennemis des Thermidoriens ; enfin Tallien et ses amis, ennemis des modérés, et trouvant un adversaire dans Thibaudeau et les républicains sincères ; de même les directeurs prirent des voies différentes.

 

Barras et Rewbell regrettèrent hautement qu'on n'eût pas mieux châtié les Parisiens en vendémiaire[3], et se promirent d'y revenir si le développement libre des institutions constitutionnelles et l'essor des opinions venaient à menacer l'édifice révolutionnaire. Carnot et Letourneur voulaient le consolider par la justice, l'impartialité, la paix et une administration régulière ; ils ne se méfiaient pas de l'opinion publique, non plus que de l'action du pouvoir législatif ; le parti royaliste leur semblait peu dangereux ; s'ils avaient des craintes, elles se rapportaient plutôt aux séditions jacobines encouragées par la protection de Barras et de Rewbell.

Laréveillère était placé de manière à faire pencher la balance du côté où il inclinerait ; son caractère et ses opinions devaient de jour en jour l'amener davantage vers ses deux collègues révolutionnaires.

Le choix des fonctionnaires et employés du nouveau gouvernement ne donna lieu à aucune discorde dans l'intérieur du Directoire. D'un commun accord, ils devaient être pris parmi les hommes qui avaient servi la République, qui s'étaient déclarés pour son avènement ou dévoués à sa défense. Les cinq directeurs avaient été élus précisément pour conserver à leur parti la domination et les emplois publics. D'ailleurs il ne se présentait point d'autres candidats. En ce temps-là, les traitements étaient modiques, et même à peu près nuls depuis que les assignats n'avaient plus de valeur ; les places n'étaient recherchées ni pour le revenu qu'elles pouvaient donner ni par ambition personnelle ; chacun ne songeait à les occuper que pour assurer le triomphe de son opinion ou dans l'intérêt de son parti. Tous les hommes qui jouissaient de quelque considération s'étaient écartés depuis quatre ans de la Révolution ; ils s'étaient vus proscrits, détenus ou persécutés, et n'avaient rien de commun avec le gouvernement que le 13 vendémiaire avait installé ; ils se résignaient, mais ne croyaient pas à sa durée. Ce fut même d'abord une idée assez générale ; l'existence du Directoire paraissait précaire : à peine trouvait-il quelques domestiques qui voulussent le servir[4].

Le premier choix à faire, le plus important de tous, c'était les ministres. Avant même d'être complété, aussitôt après la démission de Sieyès, le Directoire chercha l'appui des hommes qui avaient été considérables dans les comités de la Convention. Il offrit le ministère de la justice à Merlin de Douai, qui accepta ; Sieyès refusa le département des affaires étrangères ; Carnot savait que les Conseils allaient le porter au Directoire, et avaient l'intention très-manifeste de le placer à la tête du département de la guerre : il aima mieux être maître que subordonné ; son espérance ne fut point trompée, au grand déplaisir de Barras et de Rewbell.

Aubert Dubayet, général honorable par sa bravoure et homme de quelque esprit, mais impropre, comme il le disait lui-même, à la gestion d'un département ministériel, fut choisi pour ministre de la guerre.

M. Gaudin[5], commissaire de la trésorerie sous la monarchie constitutionnelle, avait été, par l'exigence menaçante du gouvernement révolutionnaire, maintenu dans cet emploi, où il était regardé comme indispensable. C'était un homme d'expérience et grand ami de l'ordre, sans lequel il ne regardait pas comme possible de gérer raisonnablement les finances. Dès qu'il avait cru pouvoir, sans danger, donner sa démission, il s'était retiré à la campagne, Le Directoire le pressa d'accepter le ministère des finances ; il refusa, et ne voulut pas même redevenir commissaire de la trésorerie. Quatre ans après, il fut appelé par le premier Consul, et, croyant alors qu'il pouvait servir utilement son pays, il entra au ministère des finances, et y demeura quinze ans. Le Directoire nomma en sa place M. Faypoult, un de ces hommes utiles, qui, sans s'être fait remarquer par aucune opinion, avait été conservé dans les bureaux ministériels par le comité de salut public.

Ce fut aussi dans les emplois secondaires de l'administration que le Directoire choisit le ministre de l'intérieur. Bénezech était commissaire de l'organisation et du mouvement des armées, section de l'artillerie et du génie, c'est-à-dire chargé de l'administration des armes de guerre et des poudres et salpêtres. Carnot connaissait sa capacité. Il était d'ailleurs un parfait honnête homme, et tarda peu à se faire remarquer par son activité, la modération de ses opinions et le bon ordre qu'il établit dans son département.

Charles Delacroix, conventionnel réélu au conseil des Anciens, qui avait eu souvent des missions avant et après le 9 thermidor, fut appelé au ministère des affaires étrangères. Il était un de ces révolutionnaires politiques capables de raison et de mesure. Rewbell, qui s'était réservé spécialement la conduite des relations extérieures, choisissait un ministre qui pouvait lui être conforme.

Le contre-amiral Truguet fut nommé ministre de la marine, sur le refus de Gras-Préville, contre-amiral aussi, qui s'excusa sur son grand âge.

 

La disposition où paraissaient être les conseils législatifs ; l'état de l'opinion publique, le partage des opinions parmi les membres du Directoire, lui imposaient la nécessité de faire profession d'impartialité et de modération 5 il adressa une proclamation au peuple français :

« Nous sommes résolus, disait-il, à maintenir la liberté ou à périr. Notre ferme volonté est de consolider la République et de donner à la constitution toute son autorité et toute sa force. Républicains ! le sort du Directoire ne sera jamais séparé du votre. L'inflexible justice et l'observation stricte des lois seront sa règle. Livrer une guerre active au royalisme, raviver le patriotisme, réprimer toutes les factions, éteindre tout esprit de parti, anéantir tout désir de vengeance ; faire régner la concorde, ramener la paix, régénérer les mœurs, rouvrir les sources de la production, ranimer le commerce et l'industrie, étouffer l'agiotage, donner une nouvelle vie aux arts et aux sciences, rétablir l'abondance et le crédit public, remettre l'ordre social à la place du chaos inséparable des révolutions : voilà la tâche de la législature et du Directoire exécutif. »

Il n'y avait nulle exagération dans cet exposé des r maux que la Révolution avait faits à la France ; le Directoire apercevait que personne en France n'espérait assez en lui pour supposer qu'il pourrait les réparer.

« Ce ne peut être l'ouvrage d'un jour. Le peuple français est juste et loyal ; il sentira, dans la confusion où se trouve l'État, que nous avons besoin du temps, du calme, de la patience et surtout d'une confiance proportionnée aux efforts que nous avons à faire. Elle ne sera point trompée, cette confiance, si le peuple ne se laisse plus entraîner aux suggestions perfides des royalistes, qui renouent leurs trames ; des fanatiques, qui embrasent sans cesse les imaginations ; et des sangsues publiques, qui calculent sur nos misères. Français ! vous n'entraverez point un gouvernement naissant ; vous n'exigerez pas de lui, dès son berceau, tout ce qu'il peut faire quand il aura acquis toute la vigueur qui lui est nécessaire. »

Ainsi le Directoire annonçait qu'il ne serait pas le gouvernement d'un parti. Sans renier son origine, sans se mettre en contradiction avec les suffrages qui l'avaient nommé, il avait reconnu que déjà la majorité conventionnelle, entrée dans les conseils, n'était plus en état de le soutenir ; il était impérieusement contraint à se présenter comme modéré. De même que Tallien, Barras, Rewbell et les montagnards n'avaient pu exploiter à leur gré la victoire de vendémiaire, de même le Directoire, quoique composé sous leur influence, ne pouvait exercer une tyrannie révolutionnaire.

 

L'amnistie avait été refusée aux auteurs et complices de la prétendue conspiration des sections ; mais les envoyer à l'échafaud, ou même les traduire devant les tribunaux, était une rigueur impossible depuis qu'avait commencé un régime constitutionnel ; on n'eût point trouvé de juges pour exercer de telles vengeances, et l'opinion publique en eût été soulevée. Les premières paroles des Montagnards, devenus membres du conseil des Cinq-Cents, furent cependant une réclamation pour que Lemaître et ses complices fussent poursuivis devant la commission militaire ; ils voulaient réchauffer cette affaire, espérant encore y compromettre les hommes importants du parti modéré.

Dans un temps de véritable justice, Lemaître n'aurait pas été un conspirateur. Il était un intrigant vulgaire, incapable de voir juste, et dont les informations et les rapports prouvaient cette espèce de curiosité active et crédule des agents subalternes. Déjà il avait fait ses preuves sous l'ancien régime et avait été enfermé à la Bastille pendant quelque temps pour avoir dénoncé des complots imaginaires. Il fut condamné à mort peu de jours après l'installation du Directoire, et mourut avec courage, sans faire aucune révélation. En effet, il n'aurait eu à révéler aucun fait, mais seulement le nom de ceux qu'on eût appelés ses complices. Les coaccusés furent ou acquittés ou condamnés à des peines légères.

Cormatin et les chefs de chouans, que le général Hoche avait fait arrêter, étaient depuis plusieurs mois détenus. Us écrivirent une lettre au conseil des Cinq-Cents pour réclamer le bénéfice de l'amnistie. Évidemment elle ne leur était pas applicable ; ils furent traduits devant le conseil de guerre. La procédure fut longue, et les juges se prêtèrent à toutes les difficultés de forme qui en ralentissaient le cours. Ce fut seulement après six semaines que le jugement fut rendu. Cormatin fut condamné à la déportation, un autre chef à six mois de prison, quatre à la surveillance, un septième pleinement acquitté. Le dernier n'avait pu comparaître au procès : il était malade.

Dans la disposition générale des esprits, l'issue de ce procès n'était pas douteuse. Réal, l'ami de Tallien et de Barras, avocat habile en procédure révolutionnaire, était défenseur de plusieurs des accusés et ne leur permettait aucune inquiétude.

Le même jour, le général Turreau fut aussi acquitté, et par un autre conseil de guerre. L'amnistie, que la Convention avait refusée, était en fait accordée par la justice militaire, au grand mécontentement des jacobins, mais non pas du Directoire, qui entrait peu à peu dans une voie de modération et voulait le désarmement des partis.

Il donna une preuve éclatante de cette disposition, en terminant enfin la négociation ordonnée depuis six mois par la Convention pour l'échange de Madame Royale avec les représentants livrés par Dumouriez et détenus en Autriche. Le 8 octobre 1795, M. Bâcher, plénipotentiaire de France, et le baron de Degelman, ministre d'Autriche, avaient signé à Bâle les conditions de la remise de Madame Royale ; mais le comité de salut public n'avait peut-être pas voulu ou plutôt n'avait pas osé accomplir cet acte de justice, qui terminait la série de tant d'actes criminels et abominables.

Après la mort de la reine, Madame Royale était restée enfermée dans une même chambre avec madame Elisabeth ; elles continuèrent à être exposées chaque jour aux grossièretés et aux injures des municipaux et des gardiens. De jour en jour on les traitait plus durement, on leur imposait de nouvelles privations. Toute communication était interdite entre les deux royaux orphelins.

Le 9 mai 1794, les agents du tribunal révolutionnaire vinrent chercher madame Élisabeth ; à peine lui donna-t-on le temps de passer sa robe ; on lui criait : « Veux-tu bien descendre ? — Et ma nièce ? disait-elle. — On s'en occupera après. » Elle embrassa Madame Royale, lui dit de se calmer et qu'elle allait remonter ; — « Non, tu ne remonteras pas, » dit un des agents. Elle embrassa de nouveau Madame Royale, en lui recommandant d'avoir du courage et de la fermeté, d'espérer toujours en Dieu, de ne point oublier les sentiments de religion que ses parents lui avaient inspirés, et de ne pas manquer à leurs dernières recommandations.

Elle ne la revit plus, et pendant longtemps ignora son sort, de même qu'on ne lui avait pas laissé savoir la mort de sa mère. Les paroles qu'elle a écrites sur madame Élisabeth doivent être rappelées.

« Depuis l'âge de quinze ans, elle s'était donnée à Dieu, et ne songeait qu'à son salut. Je n'ai jamais vu en elle que religion, amour de Dieu, horreur du péché, douceur, piété et attachement pour le roi et la reine, qu'elle n'a jamais voulu quitter, leur faisant le sacrifice de sa vie. Je ne puis parler assez des bontés qu'elle a eues pour moi et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna comme sa fille, et moi je l'honorais comme une seconde mère. On disait que nous nous ressemblions de figure : je sens que j'ai beaucoup de son caractère ; puissé-je avoir ses vertus et l'aller rejoindre un jour, ainsi que mon père, dans le sein de Dieu ! »

Le martyre devait continuer longtemps pour Madame Royale ; il fut l'histoire de sa vie entière. Le lendemain de cette séparation, elle demanda aux municipaux où était sa tante, — « Elle est allée prendre l'air, » lui répondit-on. Elle parla de sa mère : on lui dit qu'il était impossible de la réunir à elle.

Elle demeura seule ; aucune femme ne lui fut donnée pour la servir et elle n'y avait aucun regret ; on la privait de tout ; on lui ôta un briquet : on ne voulait pas qu'elle pût allumer du feu ou avoir de la lumière le soir. Il lui était resté quelques livres de piété qu'elle avait lus si souvent qu'elle les savait par cœur ; on refusa de lui en apporter d'autres. Elle tricotait tout le jour et l'ennui s'ajoutait cruellement à tant de douleurs. Elle balayait sa chambre chaque jour, donnait à sa misère un air de propreté et lavait son linge, qu'on ne renouvelait jamais, non plus que ses vêtements. Les municipaux venaient souvent la visiter et ne lui témoignaient ni égards ni pitié. Elle ne leur parlait pas ; souvent ils étaient ivres. Un jour il vint un homme à qui les municipaux témoignaient beaucoup de respect. Il la regarda avec insolence, ne lui fit aucune question, jeta les yeux sur ses livres, examina toutes choses, puis se retira. Elle supposa que c'était Robespierre ; elle se trompait sans doute : ce fait, s'il était réel, ne serait pas resté ignoré.

Le 10 thermidor, après avoir entendu pendant deux jours sonner le tocsin, battre le tambour et jugé du trouble qui agitait Paris par le mouvement qui se faisait autour d'elle, elle vit ouvrir sa porte et plusieurs membres de la Convention entrèrent. Ils étaient en grand costume ; Barras, qui semblait le principal parmi eux, lui adressa la parole en l'appelant par son nom. Elle ne répondit à aucune question. A dater de ce jour, Madame fut traitée avec moins de rudesse ; on lui avait donné le même gardien qu'à son frère, le nommé Laurent ; mais il n'entrait jamais seul ; en présence des municipaux, il n'osait lui dire un mot. Lorsqu'elle parlait de sa mère et de sa tante, on ne lui répondait pas.

Trois mois après, un nouveau gardien fut adjoint à Laurent : c'était le brave Gomin, qui eut tant de pitié et de soins pour Louis XVII. Lui aussi craignait de parler à la princesse devant les commissaires civils. Un jour il lui remit furtivement un papier où il avait écrit : — « De quoi avez-vous besoin ? » Le lendemain elle lui rendit pour réponse : — « Des chemises et des allumettes. » C'était demander peu, quand elle manquait de tout. Elle n'avait plus ni bas ni chaussures, et laissait tomber sa robe jusqu'à terre pour cacher ses pieds à demi nus.

Quelques mois après le 9 thermidor, on commençait à prendre courage, et il fut permis aux gardiens de 11e plus laisser en haillons la fille des rois.

 

Les membres du comité de sûreté générale, qui étaient venus s'assurer de l'état de santé du jeune prince, montèrent chez Madame. Un d'entre eux, Harmand de la Meuse, a raconté ainsi cette seconde visite.

« Madame était assise sous une fenêtre fermée par d'énormes barreaux, et qui n'était ouverte qu'à une assez grande hauteur au-dessus du sol. Une planche posée obliquement interceptait la lumière, qui ne pouvait éclairer que dans un espace étroit et au bas de la fenêtre.

« Madame était habillée d'une robe de toile grise qui ne paraissait pas trop chaude pour la saison. On était à la fin de décembre[6]. Elle tricotait ; ses mains étaient violettes et enflées par des engelures ; elle souffrait évidemment du froid.

— « Il faudrait vous approcher du feu, madame, dit le conventionnel.

« — Je n'y verrais pas clair, répondit-elle.

« — Mais vous pourriez faire un plus grand feu ?

« — On ne me donne pas de bois. »

Harmand l'assura que « l'intention du gouvernement n'était pas de la priver ainsi de tout bien-être ; » — « nous recevrons vos ordres pour ce qui pourrait vous être agréable. »

Madame ne répondit pas.

En examinant le mobilier de sa prison, Harmand remarqua un piano - - « Voulez-vous, madame, qu'on le fasse accorder ? »

— C'est le piano de la reine, dit-elle ; je n'y ai pas touché, et je n'y toucherai pas. »

Il regarda les livres : c'était l'imitation de J. C. et divers volumes de prières. — « Ces livres, madame, ne peuvent sans doute vous procurer ni distraction ni délassement ?

— Monsieur, ce sont les seuls qui conviennent à ma situation. »

Elle demanda des nouvelles de son frère. On lui dit qu'il était mieux ; elle pria qu'on lui permît de le voir. Harmand lui en donna l'espérance, mais cette promesse ne fut pas tenue. Les comités de la Convention laissèrent s'achever la lente agonie de Louis XVII, et ne s'occupèrent pas de soulager les souffrances de sa sœur. Mais au moment où expira le royal orphelin, l'opinion publique s'émut, s'indigna, et commença à s'inquiéter du sort que la Convention pouvait réserver aussi à Madame Royale. Des pétitions furent présentées pour demander sa délivrance. Les journaux, les brochures, la poésie exprimèrent avec une pleine liberté les sentiments de respectueuse commisération et les alarmes que faisait concevoir la prolongation de cette captivité mortelle.

En même temps, le comité de salut public venait de s'engager envers l'Espagne à négocier avec l'Autriche la délivrance de la fille de Louis XVI.

Alors on commença à écouter les demandes réitérées des gardiens qui avaient plusieurs fois proposé au comité de sûreté générale de donner une meilleure nourriture, d'autres vêtements et quelques livres à la fille de Louis Capet.

Le comité de sûreté générale, scrupuleux observateur de l'égalité, envoya les rapports des gardiens à la commission des secours publics[7]. Dix jours après, un décret de la Convention ordonna que « la fille du dernier roi serait remise à l'Autriche en échange des représentants du peuple détenus par ordre de ce gouvernement. »

La négociation, d'abord confiée au général Pichegru, dura longtemps, et fut sans doute retardée par les préoccupations que donnait au gouvernement conventionnel, la situation critique, dont le 13 vendémiaire fut le dénouement ; mais, pendant cet intervalle, la captivité de Madame Royale s'adoucissait peu à peu ; ses gardiens n'étaient plus empêchés de la traiter avec égard, ni de lui donner plus de liberté. Peu après, le comité de salut public décida qu'une femme serait placée auprès de Marie-Thérèse-Charlotte pour lui tenir compagnie et prendre soin d'elle. Le choix fut convenable. Mme Bocquet de Chanterène était une personne instruite, d'une société agréable et de fort bonnes manières. Son mari était employé dans l'administration de la police de Paris ; ce fut elle qui demanda, dans un esprit de dévouement, à entrer au Temple. Elle eut la douloureuse mission de répondre à la question que Madame avait si souvent adressée sans obtenir qu'on lui parlât. « Madame n'a plus de parents, lui dit Mme de Chanterène. — Quoi ! ma mère ! ma tante ! mon frère ! » Et elle pleurait en s'écriant : — « Tout est consommé ! »

L'exemple donné par Mme de Chanterène ou plutôt l'autorité de l'opinion publique de plus en plus occupée de l'orpheline du Temple, avait changé les manières de tous ceux qui l'approchaient. Les municipaux lui parlaient avec respect ; chacun s'empressait à adoucir les derniers temps de sa captivité ; elle était sensible à ces témoignages du sentiment public.

Mme de Tourzel avait échappé aux massacres et à l'échafaud. Elle sollicita la faveur de revoir la princesse dont elle avait été gouvernante ; il lui fut permis d'entrer au Temple trois fois par décade. Mme de Mackau, sa sous-gouvernante, y fut aussi admise.

Cette mansuétude du gouvernement conventionnel précédait de quelques jours le mouvement des sections, le 13 vendémiaire, et l'arrestation de Lemaître. Les républicains se crurent alors menacés par la contre-révolution. Le public intérêt témoigné à l'orpheline du Temple avait à leurs yeux une couleur de royalisme. Un des premiers actes du Directoire fut de faire subir un interrogatoire à Madame Royale, à Mme de Chanterène et aux gardiens. Mme de Tourzel fut arrêtée, puis mise en liberté deux jours après, mais avec défense d'entrer au Temple. Mme de Chanterène n'avait plus la permission d'en sortir.

Cependant la négociation était terminée ; les représentants détenus avaient été amenés à la frontière. Le Directoire prit, le 27 novembre 1795, un arrêté ainsi conçu :

« Les ministres de l'intérieur et des relations extérieures sont chargés de prendre les mesures nécessaires pour accélérer l'échange de la fille du dernier roi contre les citoyens Quinette et autres députés ou agents de la République, de nommer pour accompagner jusqu'à Bâle la fille du dernier roi, un officier de gendarmerie décent et convenable à cette fonction ; de lui donner pour l'accompagner celles des personnes attachées à son éducation qu'elle aime davantage. »

M. Bénezech, ministre de l'intérieur, s'occupa avec empressement du soin qui lui était confié. Il montra à Madame Royale les plus respectueux égards, paraissant prendre ses ordres comme si elle fût partie d'un palais et non pas d'une prison. Mais le Directoire eut moins de complaisance ; il n'approuva point que Mme de Tourzel accompagnât la princesse dans ce voyage ; il refusa que les objets ou joyaux renfermés dans une commode où les scellés avaient été mis lorsque la reine fut emmenée à la Conciergerie fussent rendus à sa fille ; il ordonna que le voyage se ferait rapidement, et que Madame garderait l'incognito. Toutefois on ne trouva point convenable de rendre à l'Autriche la fille d'une archiduchesse reine de France, habillée des humbles vêtements qui avaient remplacé la robe déguenillée si souvent rapiécée de sa main ; la République lui fit faire un trousseau. Ne pouvant obtenir Mme de Tourzel, et Mme de Mackau étant malade, Madame désigna sa fille, Mme de Soucy, pour l'accompagner. Le capitaine de gendarmerie fut aussi choisi par elle : il s'appelait M. Méchain ; on le lui avait fort recommandé. Elle emmena Gomin, son bon gardien. Beaucoup de précautions furent prises pour ce départ.

Le 27 décembre, à onze heures et demie du soir, M. Bénezech vint la chercher ; il avait laissé sa voiture à quelque distance du Temple. Il offrit son bras à l'auguste prisonnière, pour la conduire dans les rues, à cette heure, obscures et solitaires. Lorsqu'elle passait la porte du Temple, elle s'arrêta un moment : — « Je suis touchée de vos soins et de vos égards, monsieur ; c'est vous qui me rendez la liberté ! mais comment passer cette porte sans songer à ceux qui y entrèrent avec moi ! Il y a aujourd'hui trois ans, quatre mois et cinq jours que ces portes furent fermées sur ma famille et sur moi ; je sors seule et la plus malheureuse. » Quelques jours auparavant, elle avait dit à Mme de Tourzel : —« J'aurais été plus heureuse de mourir avec eux que de survivre pour les pleurer. »

Elle monta dans la voiture du ministre avec Gomin, et fut ainsi conduite jusqu'au boulevard, où se trouvait la voiture de voyage tout attelée. Mme de Soucy et le capitaine de gendarmerie l'y attendaient. Le voyage n'éprouva d'autres retards que le manque de chevaux ; dans ce temps-là, les routes étaient mauvaises et les postes très-mal servies. En quelques lieux, Madame fut reconnue, et reçut des marques de respect et de sympathie. — « A Chaumont, dit-elle dans son récit, l'auberge fut entourée d'une grande quantité de monde qui voulait me voir, mais avec bonne intention. La gendarmerie et la municipalité vinrent, mais il n'y eut aucun tumulte ; je fus suivie jusqu'à la voiture par une foule qui me donnait mille bénédictions. »

Madame arriva à Huningue le 24 décembre ; elle y passa la journée du 25 ; mais les portes et les volets de l'auberge demeurèrent fermés par précaution, tant était empressée la bienveillante curiosité de la population. Le lendemain, M. Bacher vint prendre Madame pour la conduire dans sa voiture à la frontière, où l'attendait le prince de Gavre, commissaire de l'Autriche. Elle fut émue en passant cette limite de la France. A tant de malheurs qu'elle y avait éprouvés s'ajoutait la pensée de l'exil ; ses yeux étaient remplis de larmes : — « C'est ma patrie, disait-elle, c'est là que sont déposées les cendres de ce que j'ai de plus cher au monde. »

La princesse fut remise au prince de Gavre dans la maison de campagne d'un négociant de Bade, M. Reber. Il était sept heures du soir. Elle alla coucher à Bâle, et le lendemain à Lauffembourg. Le 28 décembre au matin, la fille de Louis XVI entrait pour la première fois, depuis le 10 août dans une église, pour entendre, sur une terre étrangère, l'office divin célébré en mémoire de ses parents. M. Bâcher, après avoir remis Madame au commissaire autrichien, s'était rendu dans une autre maison sur la frontière, où lui furent délivrés les conventionnels le général Beurnonville et MM. Maret et Senonville ; ils crièrent : — « Vive la République ! » et s'en allèrent souper joyeusement dans une auberge de Bade.

 

Le devoir le plus urgent du nouveau gouvernement, et qui devait d'abord absorber l'attention de la législature et du Directoire, c'était de pourvoir à l'état des finances ; l'émission indéfinie des assignats avait jeté dans une confuse perturbation toutes les transactions privées, et rendait l'administration impossible. L'agiotage sur toutes les valeurs, sur le numéraire, sur les propriétés territoriales, spécialement sur les biens nationaux, sur les marchandises, sur les denrées, était devenu, à Paris et dans les grandes villes, l'occupation unique de toutes les classes. On voyait courir à la bourse, dans les magasins ou les boutiques, chez les banquiers ou les notaires, non pas seulement ceux qui avaient des capitaux, mais des gens de toute fortune, de tout âge, de toute profession, des femmes de position ou d'habitudes aristocratiques, des jeunes gens qui espéraient gagner à ce jeu de hasard. Si l'acheteur obtenait le moindre délai pour s'acquitter, fût-il d'un jour, l'assignat qu'il payait le lendemain ne valait plus ce qu'il valait la veille. En général, le prix des choses était loin de s'accroître dans une progression aussi rapide que le prix des louis d'or à la bourse. Sur cette inégalité était fondé le calcul des spéculateurs, depuis ceux qui achetaient de vastes domaines jusqu'à ceux qui s'en allaient chez les épiciers agioter sur le café ou le sucre, jusqu'aux femmes qu'on voyait colporter des pièces de toile ou de mousseline. Les journaux du temps sont remplis de détails sur cette époque ignoble des mœurs parisiennes.

Mais le plus déplorable résultat de cette anarchie du commerce, c'était la difficulté d'approvisionner les villes et les armées : comment, avec cette variation et cette incertitude des prix, pouvait-on espérer que les grains fussent apportés des pays de production dans les centres de consommation ? Il fallut que ce commerce se fît en numéraire. Déjà on avait ordonné qu'une partie de l'impôt foncier serait payée en nature : cette fraction fut augmentée.

Après la discussion de plusieurs projets dont les conseils législatifs s'occupèrent assidûment, et sans que l'esprit de parti, non plus que les chimères des économistes révolutionnaires songeassent à élever la voix, on se détermina pour un emprunt forcé ; il devait porter sur le quart le plus imposé des contribuables ; il était progressif. Les imposés étaient divisés en seize classes : la première était taxée à cinquante livres, valeur métallique ; la quinzième à douze cents livres ; la seizième se composait des contribuables dont l'avoir était estimé à cinq cent mille livres et au-dessus. Ceux-là étaient taxés selon leur fortune présumée, à quinze cents livres en minimum, à six mille livres en maximum[8].

Les redevables, s'ils ne s'acquittaient point en numéraire, pouvaient payer leur emprunt en grains ou en assignats comptés au taux d'un centième de leur valeur nominale.

Une autre loi[9] fixa à quarante milliards le total des émissions d'assignats. Personne ne pouvait dire combien il y en avait en circulation ; on ne savait pas combien cette masse était augmentée par la prodigieuse quantité de faux assignats. C'était une fabrication à laquelle s'étaient livrés non-seulement les émigrés et les spéculateurs anglais, mais des révolutionnaires de bas et de haut étage.

Il fut ordonné en même temps que tous les assignats qui rentreraient en payement de l'emprunt forcé ou en acquittement des domaines nationaux seraient brûlés.

Aucune de ces lois ne changeait la situation ; il n'y avait pas une espérance quelconque de rembourser les assignats. Les faire rentrer au trésor par l'emprunt forcé était un moyen impraticable. Dès qu'on essaya de le mettre en répartition et en recouvrement, les difficultés et les résistances se manifestèrent de toutes parts.

Les retirer, au moyen de la vente des biens nationaux, était une opération insensée : c'était dilapider, aveuglément la dernière ressource de l'Etat ; on n'avait pas même la certitude, malgré l'avilissement des assignats, de les absorber entièrement par cette vente.

La banqueroute était depuis longtemps reconnue comme inévitable ; le gouvernement essaya de la faire en deux fois. Il fut créé deux milliards quatre cent millions de mandats territoriaux ; ils avaient cours de monnaie dans les transactions privées, et ils étaient reçus dans les caisses publiques comme espèces métalliques. — Les mandats emportaient hypothèque sur tous les domaines nationaux. Tout porteur de mandats pouvait requérir de l'administration départementale la vente d'un domaine national au prix d'estimation, et à la condition d'en payer le prix en mandats dans le cours de trois mois ; l'estimation devait être faite à vingt-deux fois le revenu de 1790.

Cette émission d'un nouveau papier-monnaie était spécialement destinée à remplacer celui qui n'avait plus de valeur et à le retirer de la circulation. La loi autorisait tous les porteurs d'assignats à les échanger contre des mandats à raison de trente livres pour une livre.

Il était impossible de compter que la confiance s'attacherait à un effet public quelconque. Aucune précaution ne fut pourtant omise pour constater la bonne foi du gouvernement. Il pressa la vente ruineuse des biens nationaux, dans l'espérance qu'en présentant sur-le-champ un placement avantageux pour les mandats, il soutiendrait leur valeur, puisqu'elle serait immédiatement réalisable.

Rien ne pouvait guérir la méfiance. Les circonstances, encore plus que les opinions, maintenaient l'inquiétude. Le public ne se persuadait point que le gouvernement fut établi sur des bases solides et qu'il eût des chances de durée. On le regardait seulement comme une halte sur la route des révolutions ; on ne 1 voyait pas qu'il fût empressé à consacrer par la paix les victoires des armées républicaines. Il ne donnait point la pensée qu'il observerait fidèlement la constitution ; qu'il eût un vrai respect pour la justice ; qu'il eût la volonté de faire cesser les lois de confiscation et de persécution ; en un mot, il était manifeste que la puissance publique était exercée, non pour le bien général, mais pour l'intérêt d'une faction.

Ainsi les symboles gravés sur les mandats ne pouvaient être qu'un sujet de raillerie : le premier timbre représentant un citoyen recevant la monnaie républicaine des mains de Minerve, qui éteignait sous ses pieds le flambeau de la discorde ; le second timbre, Cérès associant à ses travaux un citoyen qui venait échanger la monnaie républicaine contre une propriété rurale.

Pendant qu'on gravait ces emblèmes mythologiques, l'agiotage avait tout le temps de faire ses calculs et de préparer ses opérations. Pour prévenir les inconvénients de ce délai, on émit des promesses de mandats. Deux mois s'écoulèrent avant qu'on vît paraître cette monnaie républicaine ; de sorte qu'au moment de leur émission, les mandats dont la valeur nominale était de cent livres, tombèrent à quinze francs en numéraire.

Le Directoire essaya de fermer la Bourse. Comme on ne vivait plus sous la terreur, comme le cours des affaires et des transactions n'était pas interrompu, cette clôture n'avait pas un autre effet que d'empêcher les journaux d'imprimer exactement ce que le public savait par approximation ; c'était donner aux agioteurs plus de facilité à trouver des dupes.

Les mandats devaient avoir un cours forcé ; il fallut revenir sur cette mesure, et l'on décréta que ce cours forcé n'aurait lieu qu'au taux du cours de la Bourse.

Les acquéreurs de biens nationaux furent ainsi obligés de faire leurs payements, non plus au taux nominal des mandats, mais selon le cours constaté officiellement et inséré au Bulletin des lois. La première fois[10] que cette publication y parut, le mandat de cent livres ne valait déjà plus que deux livres dix sols. Le dernier cours publié fut d'une livre. Cinq jours après une loi abolit le cours forcé des mandats, c'est-à-dire les démonétisa.

La circulation des mandats n'eut donc d'autre effet que de vendre à vil prix une grande masse de biens nationaux.

Telle fut la première époque de l'administration financière et du crédit public sous le gouvernement directorial.

Pendant les premiers jours qui suivirent son installation, les conseils législatifs et le public semblèrent se préoccuper exclusivement de ces questions économiques, d'où pouvaient dépendre le sort de l'État et la fortune des particuliers. La difficulté de les résoudre, la lente et incertaine efficacité des mesures bonnes ou mauvaises qui étaient essayées, tardèrent peu à lasser les esprits inquiets. La banqueroute et l'incertitude de toutes les transactions devinrent un mal chronique ; on s'y habitua, on s'y résigna ; la France avait enduré de plus grands malheurs.

 

Alors se ravivèrent les opinions et les partis. Le Directoire n'était ni respecté, ni estimé ; il inspirait peu de crainte ; on comprenait qu'il n'était pas absolu- ment maître de se livrer à ses penchants tyranniques. Si, au lendemain du 13 vendémiaire, lorsque la dictature de la Convention subsistait encore, il avait été impossible de rétablir une demi-terreur et de livrer la France aux Jacobins, à plus forte raison ne devait-on pas concevoir de telles inquiétudes au début d'un régime constitutionnel. Les luttes recommencèrent.

Les Jacobins exerçaient tons les emplois et y portaient leurs préjugés et leurs passions ; ceux qui n'étaient point placés dans les fonctions publiques, la tourbe du parti, avaient rétabli des clubs[11], où le langage était d'autant plus menaçant que maintenant les attaques étaient dirigées, non plus contre le gouvernement, mais contre la société, contre la famille, contre la propriété.

Le Directoire usa d'abord de tolérance envers les excès du nouveau jacobinisme ; il n'en méconnaissait pas les dangers ; mais il était beaucoup plus porté à surveiller et réprimer les royalistes, les chouans, les émigrés rentrés qui n'avaient assurément aucun moyen de mettre la République en péril. Par haine ou par méfiance, le gouvernement comprenait parmi les contrerévolutionnaires les hommes qui avaient combattu la Convention en vendémiaire ; qui détestaient les lois de proscription ; qui s'apprêtaient, sous les garanties de la constitution, à conquérir une vraie liberté et la justice pour tous.

 

Lors même que le Directoire n'aurait pas été hostile aux opinions modérées et libérales, les conventionnels, restés en majorité dans le conseil des Cinq-Cents, ne pouvaient manquer à suivre la voie où ils étaient entrés et à continuer une guerre passionnée contre la réaction ; néanmoins, les formes de la constitution nouvelle ne leur laissaient plus la facilité de traduire soudainement en actes de gouvernement la haine et la crainte qui les animaient. Leur langage était souvent conforme à leurs souvenirs et à leurs habitudes. Du haut de la tribune, ils faisaient sans cesse retentir des dénonciations contre le royalisme et la contre-révolution.

Le conseil des Cinq-Cents n'avait pas à résoudre les questions de gouvernement, hormis en matière de finances. Quelques discussions assez vives furent néanmoins terminées par des votes qui montraient quelle était encore l'opinion prépondérante.

Le Directoire avait envoyé dans quelques départements des commissaires dont les pouvoirs mal définis leur donnaient quelque ressemblance avec les représentants en mission de funeste mémoire ; d'autant plus qu'il avait choisi plusieurs conventionnels non réélus. Fréron était le délégué chargé de rétablir le calme à Marseille. Cette malheureuse ville était ainsi destinée à l'alternative des réactions sanglantes. Livrée aux désordres et aux massacres même avant le 10 août et la République, elle avait vu le sang couler aussi pendant la courte durée de la domination fédéraliste ; puis Fréron y était venu avec Barras et elle avait subi les mêmes horreurs que Lyon et Toulon. Après le 9 thermidor, la réaction y avait commis le massacre du fort Saint-Jean. Maintenant, Marseille était menacée par d'autres vengeances et d'autres fureurs. Elles furent racontées sans exagération au conseil des Cinq-Cents par M. Siméon, un des nouveaux députés.

C'était une triste occasion de récriminations, et elles ne furent pas épargnées. On revint sur tout le passé. Isnard et Cadroi furent accusés, non pas seulement de faiblesse, mais de complicité avec les égorgeurs réactionnaires. Cette discussion se renouvela plus d'une fois. La mission de Fréron se prolongea longtemps, même après que le Directoire eut promis son rappel. Il y était depuis plus de trois mois, lorsque enfin le conseil des Cinq-Cents, après avoir écouté avec impartialité le détail des faits apportés à la tribune par Isnard et Jourdan, député du nouveau tiers, nomma une commission pour prendre connaissance de la situation des départements du midi. La séance avait été digne des jours orageux de la Convention : il avait fallu séparer Jourdan et Talot pour les empêcher d'en venir aux voies de fait.

Lyon fut menacé d'être aussi le théâtre de meurtres commis pour venger les crimes de la compagnie de Jésus. On craignit un moment d'y être livré aux hommes de Collot-d'Herbois et de Couthon ; mais le mal fut arrêté. Dans presque tous les autres départements, la volonté qu'avait eue le Directoire de replacer dans les emplois publics ceux qui les exerçaient avant le 9 thermidor, eut seulement pour résultat des vexations et un commencement de persécutions.

Il n'y avait donc pas lieu de s'étonner si l'opinion publique devenait de jour en jour plus hostile au gouvernement. L'amnistie avait ouvert les prisons aux hommes qui quelques mois auparavant étaient livrés à des poursuites juridiques intentées pour les crimes et méfaits commis pendant la Terreur, ou qui étaient prévenus de complicité avec les insurgés des journées de prairial. Ces hommes reparaissaient comme agents du Directoire ; c'était évidemment le moyen de raviver la réaction, d'alarmer et d'exaspérer les esprits par la menace du retour à un régime exécré.

Le danger que le parti révolutionnaire avait en perspective s'accroissait évidemment par cette mauvaise conduite du gouvernement. Les élections avaient montré combien la volonté publique était disposée à exclure les conventionnels de la législature, et les Jacobins des tribunaux ou de l'administration. Quand allait venir le renouvellement annuel, quand la majorité serait déplacée dans les conseils législatifs, que deviendrait la domination des fondateurs de la République ? L'idée de ce prochain avenir, loin d'inspirer aux conventionnels du conseil des Cinq-Cents un esprit de sagesse et de conciliation, suscitait leur irritation. Ils maudissaient les élections de l'an IV, au lieu de se concilier d'avance les suffrages des futurs électeurs de l'an V ; ils taxaient de royalisme et de contre-révolution les élus du peuple qui siégeaient à côté d'eux.

Les conseils avaient ouvert leur session, élu le Directoire et voté des lois, avant qu'aucune vérification des pouvoirs eût été régulièrement faite. Plusieurs élections étaient contestées ; plusieurs assemblées électorales avaient procédé irrégulièrement ; quelques députés étaient, aux termes de la loi du 3 brumaire, exclus de toutes fonctions publiques.

Ce fut un grand sujet de débats. Cette loi du S brumaire fut vivement attaquée par le nouveau tiers, qui la dénonçait comme manifestement inconstitutionnelle. MM. Thibaudeau, Pontécoulant et les républicains modérés et libéraux la défendaient faiblement en la désavouant ; mais le parti jacobin, Tallien, Chénier, Louvet, Génissieux y voyaient le salut de la patrie. Ils repoussaient avec indignation la pensée que des parents d'émigrés pouvaient être représentants du peuple. Un député de la Drôme devint l'objet d'une discussion animée[12], qui se prolongea pendant plusieurs séances. Grâce au bruit dont il était l'occasion, le nom de Job Aymé retentit dans toute la France. Une des catégories privées du droit de cité par la loi de brumaire comprenait les individus qui, dans les assemblées primaires ou électorales, avaient provoqué des mesures séditieuses. A ce grief se réduisirent les attaques furibondes qui avaient été dirigées contre M. Aymé. Il n'était pas de la compagnie de Jésus ; il n'avait persécuté aucun Jacobin ; mais, dans une assemblée primaire qu'il présidait, on avait donné aux électeurs un mandat impératif, contraire aux décrets qui ordonnaient la réélection des deux tiers. Sur ce fait, et sans autre procédure, Aymé fut exclu.

Cinq autres députés furent aussi atteints, en vertu de la loi du 3 brumaire, comme parents d'émigrés, ou pour avoir signé dans une assemblée primaire des protestations contre les décrets des 5 et 13 fructidor.

 

Ainsi se déclarait de plus en plus l'intention des républicains. Ils ne comprenaient point qu'il y eût en France d'autres citoyens que ceux qui avaient participé aux actes de la Révolution d'où était sortie leur république. La cabale qui avait élu le Directoire demeurait toujours compacte et unanime, pour repousser des affaires publiques, et tenir à l'état de proscrits ou d'ilotes, tout ce qui n'appartenait pas à leur faction.

Louvet disait, en insistant sur les exclusions :

« Comme nous avons tous une haine égale pour la royauté, nous devons écarter un commencement de résistance, non éloignée à ce qu'on prétend. Nous devons prouver l'étroite union qui existe entre les victimes du 31 mai, les vainqueurs du 10 août et les libérateurs du 9 thermidor. Les représentants qui ont attaché leur nom à ces journées forment un faisceau que ne pourront désunir ni les amis des chouans, ni les amis de l'anarchie. »

La répugnance pour toute épreuve des élections était telle que le Directoire, qui avait déjà obtenu le droit de pourvoir aux emplois de judicature et d'administration vacants par défaut d'élection des assemblées électorales, demanda la même autorisation pour les juges de paix[13] et les administrateurs municipaux qui, d'après la constitution, devaient être élus par les assemblées primaires. Même à ce degré il craignait de consulter l'opinion publique. Ce ne fut pas sans difficulté qu'il obtint cette fois un vote favorable à sa demande. Il rencontra une vive opposition dans les deux conseils ; on commençait à le ménager moins.

 

Ce n'était pourtant pas dans la législature ; ce n'était pas dans la région supérieure de la politique que croissaient les difficultés et les périls du nouveau gouvernement. La constitution avait consacré la liberté de la presse ; en même temps, aucune loi n'en déterminait les bornes ; ses excès et ses délits n'étaient ni prévus ni définis. Il n'y avait jamais eu aucun milieu entre la licence ou la compression arbitraire et tyrannique. Réprimée par la peur du tribunal révolutionnaire, déchaînée après le 9 thermidor, intimidée par le 13 vendémiaire, la presse reprenait courage. Les journalistes qui avaient excité les sections et mené leurs délibérations, reparaissaient acquittés ou oubliés par les tribunaux et les conseils de guerre. Chaque jour ils devenaient plus hardis. Quelques-uns laissaient paraître des penchants ou des espérances royalistes, mais surtout la haine et le mépris pour les révolutionnaires. En général, ils prenaient pour bannière la constitution et réclamaient les libertés et la justice qu'elle avait promises. Ils irritaient les républicains qui leur supposaient des projets et des relations secrètes avec les contre-révolutionnaires de l'émigration. Le Directoire les surveillait avec une méfiance exagérée.

Aucune question n'avait donc autant d'importance que la liberté de la presse. Les hommes politiques de la Révolution le pensaient ainsi. Ils auraient voulu, et Sieyès plus qu'aucun autre, écarter ce danger. Aucun préjugé libéral ne les eût arrêtés ; car ils savaient bien que, pour établir la République, ce n'était pas de liberté qu'il s'agissait. Mais ils étaient entourés d'un parti où les républicains honnêtes et sincères auraient cru apostasier, s'ils avaient touché à la liberté de la presse. Sieyès haussait les épaules : mais leurs illusions rendaient la discussion impossible. D'ailleurs - l'esprit littéraire a toujours eu un rôle considérable dans le mouvement de la Révolution, et il ne voulait pas être enchaîné. Enfin les vrais Jacobins, les ennemis de tout gouvernement restaient convaincus que la licence des journaux était le grand moyen d'action pour anéantir toute autorité.

En ce moment, le danger n'était pas encore du côté de la réaction et du royalisme. Quelle qu'eût été l'intention du Directoire en ménageant la portion infime des révolutionnaires, il tarda peu à avoir la preuve qu'ils étaient non pas ses auxiliaires, mais ses mortels ennemis.

 

Il n'y avait pas un mois que la nouvelle constitution était installée, lorsque les murs de Paris furent couverts de placards qui la dénonçaient au peuple comme un code de despotisme opposé aux saintes maximes de l'égalité, consacrant l'aristocratie des richesses, méconnaissant les droits des classes pauvres et laborieuses, donnant à la propriété une sanction que lui avait refusée « la constitution de 1793, cette constitution la seule qui fût française. »

L'auteur de ces affiches séditieuses publiait aussi un journal intitulé le Tribun du peuple ou le Défenseur des droits de l’homme, par Gracchus Babeuf. Ce tribun, dont le nom a depuis été constamment invoqué par les associations secrètes ou publiques qui se sont proposé de détruire la société pour en former une autre, cet apôtre des doctrines subversives de la propriété et de la famille, était né près de Saint-Quentin. Fils d'un employé aux gabelles ancien sous-officier, il entra dès sa première jeunesse au service d'un gentilhomme des environs, qui lui fit donner une sorte d'éducation, et qui lui reconnaissant de l'intelligence et de la capacité, en fit son homme d'affaires ; puis il eut à s'en plaindre, et le renvoya. Camille Babeuf s'établit dans la petite ville de Roye, et se fit commissaire à terrier, ce qui supposait quelque pratique de l'arpentage et la connaissance des affaires relatives aux propriétés féodales. Plusieurs propriétaires qui l'avaient employé furent assez mécontents de sa conduite pour lui intenter un procès, qu'il perdit.

La Révolution trouva Babeuf dans une position subalterne et dans des sentiments d'irritation contre un ordre social, où il se trouvait injustement classé. Il écrivit des pamphlets contre les impôts et contre les droits féodaux ; il demanda le partage des biens communaux. Ses écrits et ses provocations attirèrent sur lui les rigueurs des autorités locales, qui, à cette époque, avaient pourtant beaucoup de laisser-aller. Lors du 10 août, il était en prison, et en sortit pour être élu administrateur du district de Montdidier. Un an après, au mois de septembre 1793, lorsque commençait le gouvernement révolutionnaire, Babeuf fut condamné par le tribunal d'Amiens à vingt ans de fers, pour avoir commis un faux dans l'adjudication d'un bien national.

Le jugement avait été prononcé par contumace. Babeuf se réfugia à Paris. En ce moment, ce n'était point contre les condamnés pour crimes privés que la police était sévère ou vigilante. Babeuf fut employé à la commission des subsistances de la commune de Paris. Il porta dans cette situation la turbulence audacieuse de son caractère, et mit en mouvement cette commission, en lui dénonçant une conspiration qui tendait à affamer la ville de Paris. Ses soupçons et ses accusations remontaient jusqu'à l'administration supérieure ; en pleine Terreur, il attaquait sans crainte le comité de salut public, et « il osait même calomnier la Convention[14]. »

La commission municipale fut destituée, tous ses membres emprisonnés, et le président périt sur l'échafaud. Babeuf, détenu pendant quelque temps, non-seulement ne fut pas traduit devant le tribunal révolutionnaire, mais, grâce à la protection de Merlin de Douai, il obtint du comité de législation et de la Convention un décret qui annula, pour défaut de forme et comme contraire à l'équité, le jugement prononcé contre lui par le tribunal d'Amiens ; car la Convention, dans son usurpation de tous les pouvoirs, n'avait aucun égard à la chose jugée ni aux attributions de l'autorité judiciaire.

La procédure fut renvoyée devant le tribunal de Laon, qui acquitta Babeuf, le 18 juillet 1794. Telle était sa situation lorsque arriva le 9 thermidor. Ce fut alors que son nom commença à être connu. Il fit paraître les premiers numéros du journal de la Liberté de la presse, qui fut intitulé plus tard le Tribun du peuple ; il prit le prénom de Gracchus en l'honneur de la loi agraire, qui fut toujours sa pensée dominante.

A son début dans la polémique des journaux, il s'était mis en relation avec les Thermidoriens, avec Tallien, avec Fouché surtout : il servait leur cause en maudissant la mémoire de Robespierre ou de Saint-Just, en attaquant les anciens membres du comité de salut public. Mais en même temps il marchait dans sa propre voie ; il poursuivait l'accomplissement de ses chimériques conceptions. Pour lui, le journal était un agent de révolution, un moyen d'ameuter l'opinion contre le pouvoir quelconque qui maintenait l'ordre public. A ce moyen d'action il en joignait un autre ; il suscita des clubs et se plaça à la tête de la réunion de l'Archevêché, qui, avant le 9 thermidor, avait déjà été redoutable et embarrassante pour le gouvernement conventionnel. Un mois après la chute de Robespierre, ce club envoya à l'Assemblée une députation pour demander la liberté illimitée de la presse et l'élection populaire pour tous les emplois publics. Billaud-Varennes dénonça le club de l'Archevêché comme un repaire de contre-révolutionnaires et de royalistes déguisés. La pétition fut renvoyée au comité de sûreté générale.

Ce mauvais accueil n'intimida point Babeuf ; il parla à son club avec une telle violence contre la Convention que l'Archevêché fut fermé et son orateur mis en prison ; il y passa peu de jours.

Son journal et des brochures qui se succédaient presque sans intervalle furent encore dirigés contre le régime de la Terreur ; ce fut lui qui, le premier, se servit du mot Terroriste. Il avait un langage bizarre, néologique, à la fois abstrait et grossier, comme s'il eût voulu renouveler la langue en même temps que la société. En ce moment, c'était encore les anciens Jacobins qu'il accablait de ses barbarismes hyperboliques.

— « Gouvernement révolutionnaire, c'est toi, disait-il, toi et tes infâmes inventeurs, qui avez empêché qu'une révolution, commencée par la sagesse et la vertu du peuple, se consolidât par les mêmes éléments. » — « Les couleurs noires que je dispose pour peindre le système d'où sont sorties tant de laideurs cadavéreuses ne sont pas inutiles à la patrie. »

Il écrivit un volume intitulé : Système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier. Là, il avait recueilli tous les affreux détails de sa mission à Nantes et des horreurs commises dans la Vendée ; il accusait Robespierre d'avoir inventé un plan odieux de dépopulation, comme moyen d'arriver à la régénération de la société et à une nouvelle distribution du territoire.

— « Robespierre a éprouvé que l'essai de ce moyen n'était pas sans danger. Sur le chapitre de l'extermination, je conserve des préjugés ; il n'est pas donné à tous d'être à la hauteur de Maximilien Robespierre. »

Ainsi Babeuf pouvait varier dans ses opinions sur les hommes et sur leur conduite, mais il était invinciblement obstiné dans son système.

La marche que suivait la Convention lui déplaisait donc de plus en plus ; il s'irrita du rappel des soixante-treize et des Girondins. Bientôt éclata sa haine contre les Thermidoriens, « la jeunesse dorée et les honnêtes gens. » Sa colère devint plus vive lorsqu'il commença à être question d'une nouvelle constitution. Il n'en voulait point d'autre que la constitution de 1793, où il trouvait les principes du renouvellement social. « Sainte et sublime constitution ! »

Dans un autre numéro il imprimait : « Que le premier chicaneau liberticide qui opposerait des moyens de nullité aux droits de l'homme, soit écartelé vif par le peuple. »

Lorsqu'un tel langage était tenu dans les journaux, la paix publique était évidemment menacée. Babeuf, que Tallien avait quelque temps auparavant dénoncé à la Convention, fut de nouveau arrêté[15]. Cette fois, il passa longtemps en prison, d'abord à Paris, puis il fut transféré à Arras. Il y eut pour compagnons de captivité les agents d'insurrection, les meneurs des faubourgs, les orateurs de clubs, les rédacteurs de journaux jacobins, qui après le 1er prairial furent enfermés en assez grand nombre. Plusieurs le connaissaient déjà ; il exerça sur eux une grande influence ; il leur prêchait ses doctrines ; il les enthousiasmait pour un avenir impossible ; mais surtout il exaspérait leur haine contre les maîtres quelconques du pouvoir et les familiarisait avec l'idée d'une complète révolution dans la propriété. « Il faut, disait-il, une Vendée plébéienne. »

Mis en liberté par le comité de sûreté générale, après le 13 vendémiaire, même avant l'amnistie, il revint à Paris plus dangereux qu'il ne l'avait jamais été, entouré d'une bande d'hommes fanatiques, dévoués à ses projets, prêts à tout entreprendre, habiles à recruter parmi les gens de désordre et de mauvaise vie.

Des clubs se formèrent, et dans ces clubs, des associations secrètes disciplinées avec obéissance passive et zélée. — « Le tribun du peuple est libre. Le gouvernement a eu la maladresse de le lâcher ; il faut voir jusqu'où le conduira la suite de son imprudence. » Telle était l'audace de Babeuf dès le premier numéro de son journal.

A ce premier moment, le Directoire distribuait des emplois aux amnistiés qui sortaient des prisons où ils avaient été détenus comme provocateurs des insurrections. Il les regardait comme d'utiles auxiliaires contre la réaction et le royalisme. Ainsi, il ne témoigna d'abord aucune inquiétude de ce mouvement et ne voulait pas comprendre le danger. Les journaux modérés et la minorité du conseil des Cinq-Cents s'étonnaient de cette insouciance ou de cette mollesse. Leurs plaintes étaient un motif de plus pour que le gouvernement laissât un libre cours à la renaissance du jacobinisme. Chaque jour, on laissait ouvrir de nouveaux clubs et placarder des affiches incendiaires.

Encouragé par cette tolérance, Babeuf allait au dernier terme de ses doctrines. Le tribun du peuple pouvait dire : — « La propriété individuelle est la source de tous les maux qui pèsent sur la société. La société est une caverne ; l'harmonie qui y règne est un crime. Que vient-on parler de lois et de propriétés ? Les propriétés sont possédées par des usurpateurs ; les lois sont l'ouvrage du plus fort. Le soleil luit pour tout le monde, et la terre n'est à personne. Allez donc, mes amis ! dérangez, bouleversez, culbutez cette société qui ne vous convient pas. Prenez tout ce qui vous conviendra ; renversez sans scrupule les barrières et les constitutions ; égorgez sans pitié les tyrans, les patriciens, le million doré, tous les êtres immoraux qui s'opposent au bonheur commun. Vous êtes le peuple, le vrai peuple, le seul peuple digne de jouir de tous les biens de ce monde. La justice du peuple est majestueuse comme lui. Tout ce qu'il fait est légitime ; tout ce qu'il ordonne est sacré ! »

C'est ainsi que de criminelles passions, prenant une forme de théorie, arrivaient à des conclusions aussi absurdes qu'abominables. Partant d'un principe unique, oubliant le sens commun et la vérité morale, l'esprit révolutionnaire était conduit à la plus funeste des folies, à la démence logique.

Il y avait pourtant telle diatribe de Babeuf qui pouvait éclairer le Directoire ; le passage suivant n'avait aucune couleur d’abstraction. — « Le Directoire est un gouvernement perfide, une tyrannie qui perd la tête ; séquelle infâme des Luxembourgeois, cinq mulets empanachés, nouveaux Tarquins qu'il faut faire disparaître, dont chaque acte est un délit national dont les preuves sont tracées en caractères de sang. »

Il fallut donc se résoudre à user de quelque rigueur envers Babeuf. Le Directoire ordonna le 11 décembre 1795 qu'il serait mis en accusation ; en même temps il chargea le tribunal de cassation de prononcer, pour défaut de compétence, la nullité du jugement rendu dix-huit mois auparavant par le tribunal de Laon-dans l'affaire du faux, et de renvoyer Babeuf devant une autre juridiction.

Le décret de la Convention qui avait mis fin à la poursuite n'avait eu aucune publicité ; c'était un de ces actes que cette assemblée souveraine expédiait de confiance et sans y prendre garde. Babeuf échappa au mandat d'arrestation en ameutant les passants de la rue contre les agents de la police qu'il désignait à grands cris comme mouchards. Il se cacha ; on mit peu de diligence à le chercher, et il continua clandestinement son journal qui n'en était pas moins fort répandu. Il répondit à l'arrêté du Directoire et au renouvellement de l'accusation de faux, en appelant le témoignage de Merlin, son ancien protecteur, qui apparemment avait oublié le décret dont il était l'auteur.

Ainsi il ne fut plus question du faux ; mais une poursuite fut intentée pour la provocation à la révolte imprimée dans le Tribun du peuple.

Le Directoire avait une telle crainte de se mettre en hostilité avec la faction dont Babeuf devenait l'organe avoué, que, pour se faire pardonner cet essai de rigueur, il traduisit en même temps devant la justice Richer Serizy, rédacteur de l’Accusateur public, journal très-suspect de royalisme, et Suard qui dirigeait les Nouvelles politiques avec la modération et la réserve de son caractère, en se montrant scrupuleusement constitutionnel.

L'assimilation de Babeuf à deux hommes honorables, qui avaient usé avec mesure et convenance de la liberté de la presse, produisit sur le jury la même impression que sur le public : il déclara qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Suard et Richer Serizy ; Babeuf fut déclaré accusable. Dans les lois de cette époque, l'accusation était préalablement prononcée par un jury, avant d'être portée devant le jury de jugement.

Le Directoire, usurpant ouvertement les attributions du Tribunal de cassation, annula cette procédure. Un des codes, votés précipitamment le 3 brumaire, avait réglé que les affaires de faux en écriture, les banqueroutes frauduleuses, les vols en matière de finance ou de commerce, la forfaiture et les écrits imprimés seraient portés, soit pour l'accusation, soit pour le jugement, devant un jury « spécial ». Cette institution, que l'acte constitutionnel n'avait ni annoncée ni prévue, aurait pu être regardée comme inconstitutionnelle. Le texte de la loi nouvelle, en mentionnant un « écrit imprimé, » ne disait point quels étaient les délits de la presse ; le sens du mot ainsi placé semblait se rapporter à un acte coupable ou frauduleux commis par le moyen de la presse. Dans tout cas, ce n'était pas au pouvoir exécutif qu'il appartenait de reconnaître si un jugement était ou n'était pas conforme à la loi.

L'affaire était renvoyée par l'arrêté directorial à l'accusateur public du département de Paris pour y être instruite selon la forme légale. Richer Serizy et Suard furent acquittés par le jury spécial.

Babeuf continua à être caché, faisant paraître son journal et ses brochures, voyant journellement ses amis ; en communication avec les clubs, et surtout avec celui qui se réunissait à l'ancienne maison de Sainte-Geneviève, et qu'on connaissait sous le nom de Société démocratique du Panthéon.

Cependant le public s'inquiétait de plus en plus de cette conspiration patente contre l'ordre social, de ces préparatifs d'insurrection, et des ménagements craintifs que le Directoire semblait garder envers des brigands. Les hommes raisonnables des Conseils législatifs et les amis honnêtes et éclairés de la République commençaient à blâmer la conduite du gouvernement.

 

Le 26 décembre 1795, un message du Directoire invita le conseil des Cinq-Cents à examiner s'il ne convenait pas de distraire la police de Paris du ministère de l'intérieur, et de créer un septième ministère en lui donnant cette attribution.

Les motifs de cette proposition ne se rattachaient à aucune circonstance particulière ; nulle conspiration royaliste ou anarchique n'était dénoncée.

« La commune de Paris, ce centre de toutes les lumières, ce berceau de la Révolution, ce foyer du patriotisme, est aussi le rendez-vous de tous les ennemis de la République, le quartier général des contrerévolutionnaires, le point de ralliement de toutes les factions... C'est surtout le peuple de Paris qu'on cherche à égarer, à exaspérer, à porter au désespoir. C'est par les mains qui ont renversé la Bastille qu'on voudrait rétablir le trône. Il est infiniment urgent d'établir une police active et sévère qui déjoue les complots, contienne les séditieux, éclaire les intrigues et maintienne le calme. »

Une longue énumération des devoirs d'une police municipale, qui veillerait à la sûreté, à la propreté, à la santé de la ville, était aussi présentée pour démontrer l'indispensable nécessité d'un ministère de la police.

Cette proposition fut accueillie favorablement au conseil des Cinq-Cents et discutée avec gravité, sans précipitation. Elle acquit même plus d'importance que le Directoire ne lui en avait donné. Dumolard et d'autres députés remarquèrent que la police politique ne pouvait être exercée avec efficacité, si elle était renfermée dans la circonscription d'un seul département ; qu'elle était essentiellement générale. Ils rappelèrent que la surveillance du lieutenant général de police avait, sous la monarchie, une inspection qui s'étendait sur toute la France.

Le rapporteur de la Commission avait proposé seulement l'adoption du projet du Directoire. Mersan, Pontécoulant, Chénier, appuyèrent l'opinion de Dumolard et la discussion porta dès lors sur l'institution d'une police générale et politique confiée à un ministre spécial. Thibaudeau se montra opposé à cette institution ; il pensait que, dans un État bien réglé, sous un gouvernement solidement établi et reconnu par l'universalité des citoyens, il ne doit pas y avoir d'autre police que l'administration et les tribunaux : — « L'existence permanente d'une police politique suppose que la paix publique est dans un continuel danger, et qu'un certain nombre de citoyens espèrent ou désirent le changement de la constitution ou du gouvernement. — Dans un pays calme, soumis à des lois et à des pouvoirs qu'il respecte, la police prévient ou poursuit les délits privés ; c'est seulement aux époques de révolution que sa vigilance doit empêcher ou réprimer les complots contre la sûreté de l'État. »

C'est précisément ce que reconnaissaient les défenseurs du projet : — « Les conspirations sont la maladie périodique des républiques, » disait Hardi.

« — Notre situation actuelle, ajoutait Pontécoulant, exige une police très-sévère. Si elle existait, nous ne serions pas à nous demander, chaque matin, si quelqu'un de nos amis, de nos parents est tombé sous le fer des assassins... » Dans plusieurs départements il suffit d'avoir, à une époque quelconque, témoigné le moindre attachement à la Révolution pour être exposé à la rage des royalistes. — Ailleurs, des hommes connus par leur modération sont poursuivis, assassinés aux cris de : « vive la Montagne ! vivent les sans-culottes !

— « Si nous avions une police, nous saurions s'il est vrai qu'il existe des conciliabules où les royalistes complotent le massacre des Conseils ; nous saurions si les amis de la Terreur aiguisent de nouveau leurs poignards. »

Telle était en ce moment la sécurité que donnait à la France la nouvelle constitution et le gouvernement que la Convention avait institué pour son successeur.

La résolution du conseil des Cinq-Cents qui créait un ministère de la police générale fut portée au conseil des Anciens, où elle fut adoptée sans contestation. Toutefois, Portalis, dont l'importance et la considération croissaient de jour en jour, parla et vota contre le projet. Son esprit ne se prêtait pas facilement à tout ce qui portait le caractère révolutionnaire.

Le choix du ministre de la police était attendu avec inquiétude. Avec de telles attributions, avec un pouvoir inclinant nécessairement à l'arbitraire, l'homme était encore plus à considérer que l'institution. On craignit d'abord que l'influence de Barras n'y plaçât Tallien ou Fréron. Camus, qui venait d'arriver sortant des prisons d'Autriche, refusa ; Alquier qui, comme lui, était un républicain honnête et modéré, n'accepta pas non plus. Alors le Directoire plaça à ce nouveau ministère Merlin de Douai, qui, au ministère de la justice où il était depuis deux mois, s'était montré le patron zélé des Jacobins et les avait placés dans tous les emplois dont il disposait. Genissieux, qui le remplaça au refus de Treilhard, était un des révolutionnaires les plus animés du conseil des Cinq-Cents.

 

Le choix de Merlin pour le ministère de la police, l'appui que le parti conventionnel avait accordé à cette nouvelle institution., indiquaient assez qu'elle était destinée, non pas à défendre l'ordre public contre les menaces et les complots des Jacobins de Babeuf, mais à poursuivre avec une activité nouvelle tout ce qui, sous le nom de royalisme et de contre-révolution, inquiétait les républicains de 1793. Ils ne se remettaient point de la peur qu'ils avaient ressentie, lorsque, avant le 13 vendémiaire, ils avaient vu l'opinion déchaînée contre la Convention. Les élections leur inspiraient une indignation qui ne s'apaisait point ; leur colère était d'autant plus vive qu'ils prévoyaient le résultat du prochain renouvellement ; dans un an ils allaient perdre la majorité. La crainte de voir la région du gouvernement envahie par une opinion contraire à la tyrannie révolutionnaire, par des hommes étrangers à tout ce qui s'était fait depuis le 10 août jusqu'au 13 vendémiaire, ne laissait pas le sang-froid aux Montagnards et aux Thermidoriens. Les mots d'émigrés, de chouans, de prêtres insermentés, de réactionnaires les mettaient dans une sorte de fureur. Le parti royaliste n'était cependant pas devenu plus formidable ; il n'était pour rien dans l'opinion de Paris.

Le comité qu'avait formé Lemaître n'avait pas, il est vrai, cessé d'exister, ni de correspondre avec les Vendéens et les princes émigrés. Les rapports qui leur étaient adressés ne pouvaient pas donner d'espérances fondées sur l'état actuel de Paris ; seulement ils représentaient le gouvernement directorial, comme peu établi et menacé dans un avenir assez prochain par les factions actives et mal réprimées. En même temps ils soutenaient et encourageaient la constance de Charette et des chefs de chouans.

Le général Hoche savait, soit en saisissant les correspondances, soit par les informations qu'il se procurait, toutes ces intrigues royalistes ; il y attachait une importance exagérée ; non pas qu'il supposât que la guerre civile dût se prolonger longtemps ; la Vendée n'avait plus aucun secours à espérer de l'île d'Yeu et de l'Angleterre, mais il était inquiet pour l'avenir de la République, et irrité contre les émigrés, les Vendéens et les royalistes ; il les regardait comme de mortels et irréconciliables ennemis, dont on ne devait jamais espérer une soumission sincère.

Ce qui suscitait ou entretenait le désordre dans quelques départements, c'était surtout la faiblesse du gouvernement directorial, la conduite des magistrats judiciaires ou administratifs, les uns élus par les assemblées électorales et peu dévoués, les autres choisis par le Directoire ou par ses commissaires extraordinaires, et trop zélés dans leur réaction jacobine. La Normandie et surtout le département du Calvados étaient en proie à une chouannerie insuffisamment réprimée qui était un brigandage plutôt qu'une guerre civile. Beaucoup de pillages et de meurtres étaient commis par des bandes de jeunes gens, qui donnaient leur dévouement à la cause royale pour prétexte à de coupables expéditions ou à de cruelles vengeances. Quelquefois dans une province tranquille, loin de la guerre de l'ouest, un complot local était formé pour arrêter la malle-poste, ou arracher des prisonniers à la gendarmerie ; on en vit un exemple entre Orléans et Paris.

Dans le midi, les Jacobins se vengeaient avec impunité des massacres et des assassinats de la compagnie de Jésus ou du Soleil, tandis que les commissaires extraordinaires assuraient dans leurs rapports que les crimes de la réaction n'avaient point cessé, ce qui était nié par d'autres témoignages.

Le Directoire persistait à ne pas voir les dangers dont l'ordre public était menacé par les anarchistes ; il craignait surtout, en sévissant contre eux, de donner force et courage à l'opinion contre-révolutionnaire : c'eût été retomber dans la faute que la Convention, contrainte par la nécessité, avait commise en écrasant les insurgés du 1er prairial. Au contraire, il pensait qu'en laissant pleine licence à l'esprit jacobin, il intimidait les ennemis de la République. C'était se tromper beaucoup : il exaspérait ainsi les modérés de toutes nuances ; il répandait l'inquiétude parmi le public qui demandait le repos et la sécurité ; en même temps il déchaînait une classe d'hommes qui conspiraient contre le gouvernement directorial, comme ils auraient conspiré contre tout autre. C'est que le Directoire ne pouvait trouver sa force que dans un parti ; il n'avait nul titre à les dompter sans emprunter le secours d'aucun d'eux ; il lui fallait frapper alternativement sur l'un et sur l'autre.

C'est ainsi qu'au moment même où il créait un ministère de la police, afin de veiller spécialement à la tranquillité de Paris, le Directoire faisait paraître un arrêté qui semblait appeler le trouble et le désordre.

« Les déclamations multipliées, disait le préambule, contre les maux nés, non de l'institution de la République, mais des crimes et des désordres qui ont entouré son berceau, ont jeté une sorte de tiédeur insouciante dans une classe nombreuse de citoyens ; ils se sont livrés exclusivement aux soins de leur intérêt personnel ; dans les fureurs de l'agiotage et les fumées des divertissements de toute sorte, ils semblent oublier le grand intérêt de la patrie et de la liberté. Cette léthargie anti-civique a frappé le gouvernement, et, pour le dissiper, le Directoire exécutif arrête :

— « Tous les directeurs des spectacles de Paris sont tenus de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant le lever de la toile, les airs chéris des républicains : la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut de l'Empire et le Chant du départ. Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours l'hymne des Marseillais.

« Il est expressément défendu de chanter, laisser chanter ou faire chanter l'air homicide, dit le Réveil du peuple.

« Le ministre de la police donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient par leurs discours le retour de la royauté, provoqueraient l'anéantissement du Corps législatif ou du pouvoir exécutif, et troubleraient l'ordre public. »

L'effet probable de cette ridicule mesure ne tarda point. Deux jours après, le ministre de la police écrivait au général de l'armée de l'intérieur.

« Je suis informé qu'hier au théâtre de la rue Feydeau les airs chéris des républicains n'ont été accueillis que par des huées. Quoi ! lorsque la République force les puissances coalisées contre elle à la respecter et à l'admirer, elle serait méconnue par la tourbe misérable de quelques êtres dégradés et sans mœurs dont le cœur est mort aux douces jouissances de l'amour de la patrie. Les murmures de quelques séditieux ne l'emporteront pas sur la volonté du gouvernement, et ne dénatureront pas le véritable vœu du peuple. »

Le général en chef était en conséquence chargé de faire arrêter les contrevenants.

La police de Paris devenait de plus en plus tracassière et vexatoire. Merlin remit en vigueur un décret du 19 septembre 1792, voté au moment de la plus dure tyrannie de cette Commune, qui venait de faire les massacres de septembre. Ce décret enjoignait à tous les citoyens de présenter leur carte civique à la première réquisition des officiers de police ou des commandants d'un poste militaire. « Si on n'exhibait pas sa carte et qu'on ne fût pas réclamé par sa section, on était passible de trois mois de prison. » De sorte qu'à une heure quelconque du jour ou de la nuit, en passant devant un corps de garde ou en rencontrant un agent de police, on était arrêté et mis en dépôt ; si par hasard on avait oublié sa carte, ou si on n'était pas connu du bureau de la section, on était mis en prison. Parfois les théâtres ou même le Palais-Royal étaient cernés pour demander à chacun sa carte, et surtout pour reconnaître les jeunes gens qui, faisant partie de la première réquisition, n'y avaient pas obéi ou étaient revenus de l'armée. La jeunesse dorée était particulièrement suspecte et poursuivie.

Quant aux Jacobins, aux clubistes, aux comités des sociétés secrètes, ils avaient pleine et entière liberté. Ne point avoir goût aux airs chéris des républicains était un délit, mais il était permis aux plus intimes amis de Babeuf, aux plus fanatiques de la société des égaux, de prendre possession du café des Bains-Chinois et d'y faire chanter publiquement des chansons composées, non pas en l'honneur de la république constitutionnelle, mais de la prochaine révolution démocratique, on y célébrait la mémoire de Robespierre et de Saint-Just :

Tu nous créas pour être égaux

Nature, bienfaisante mère !

Pourquoi des biens et des travaux

L'inégalité meurtrière ?

Pourquoi mille esclaves rampants

Autour de quatre ou cinq despotes ?

Pourquoi des petits et des grands ?

Levez-vous, braves sans-culottes.

Du nom de lois et d'instituts,

On revêt l'affreux brigandage ;

On nomme crimes les vertus,

Et la nécessité, pillage.

Et vous, Lycurgues des Français,

Ô Marat, Saint-Just, Robespierre !!!

Déjà de vos sages projets

Nous sentions l'effet salutaire ;

Déjà le riche et ses autels,

Replongés dans la nuit profonde,

Faisaient répéter aux mortels :

Le soleil luit pour tout le monde.

D'autres couplets étaient plus menaçants.

Soyez-en sûrs, le peuple est las,

La faim l'agite et le réveille ;

Il veut du pain, non des débats,

Ventre affamé n'a point d'oreille.

N'est-ce pas assez gouverner ?

Plus longtemps vous serait funeste.

Capet aussi voulut régner !

Comme nous, vous savez le reste.

Ce fut à ce moment que, sous l'invocation de Babeuf, commença le culte de la Terreur et de Robespierre, non plus comme chef d'un parti politique, mais comme apôtre et précurseur d'un renouvellement social. Il ne fallait pas moins que la témérité et l'impudence de ce tribun du peuple pour entreprendre la réhabilitation et l'apothéose de ces hommes encore exécrés et flétris par le sentiment unanime de la France. Même parmi ses adeptes les plus fanatiques, il y en avait dont il était obligé de soutenir le courage, et qui n'osaient pas s'associer à cette adoration. Du fond de la retraite où il se dérobait aux recherches d'une police peu vigilante, il leur écrivait :

« Je confesse que je m'en veux d'avoir vu autrefois en noir et le gouvernement révolutionnaire, et Robespierre, et Saint-Just. Ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensemble. Leur gouvernement dictatorial était diablement bien imaginé. Je ne pense pas qu'ils aient commis de grands crimes et fait périr beaucoup de républicains ; pas tant, du moins, qu'on le dit. Je n'examine point si Hébert et Chaumette étaient innocents ; quand cela serait, je justifie encore Robespierre. Il pouvait avoir l'orgueil d'être le seul capable de mener le char de la Révolution à son vrai but ; des brouillons, des hommes à demi-moyens furent aperçus par notre Robespierre, comme disposés à lui disputer la direction du char : il avait le sentiment de sa capacité exclusive et pensa que ces ridicules rivaux, même avec de bonnes intentions, gâteraient tout. Il a dit : — « Jetons sous l'éteignoir ces « farfadets importuns. » — Mon opinion est qu'il fit bien ; un régénérateur doit voir en grand et faucher tout ce qui le gêne, tout ce qui obstrue son passage. Fripons ou imbéciles ou présomptueux, c'est égal, tant pis pour eux, pourquoi se trouvaient-ils sur son chemin ? C'est ce qui me le fait admirer ; c'est ce qui me fait voir en lui le génie des véritables idées régénératrices. Il n'est ni impolitique, ni superflu d'invoquer la cendre de Robespierre et de Saint-Just pour étayer notre doctrine. Il est utile de montrer que nous n'innovons pas ; que nous succédons aux premiers et généreux défenseurs du peuple et qu'ils avaient marqué le but de justice et de bonheur où le peuple doit atteindre.

« En outre, réveiller Robespierre, c'est réveiller tous les patriotes énergiques et avec eux le peuple qui autrefois n'écoutait qu'eux. Le robespierrisme n'est point factice et limité comme l'esprit de faction : il existe dans la classe judicieuse et éclairée, il est naturellement dans le peuple. Robespierrisme et démocratie sont des termes identiques. »

Ceux des amis de Babeuf, qui croyaient que le culte de Robespierre et de la Terreur était une faute de conduite, avaient peut-être un zèle moins ardent que leur professeur, mais ils montraient plus de discernement. Cette thèse de philosophie historique était au moins inutile pour soulever les masses ; l'espoir du pillage et de la loi agraire suffisait pour susciter une jacquerie. L'éloge de Robespierre était une attaque contre les révolutionnaires qui s'étaient emparés du gouvernement, contre les Jacobins qui s'y étaient associés en acceptant ou sollicitant des emplois. C'était en effet cette faction qui avait voulu le 9 thermidor et immolé Robespierre ; c'était en maudissant la Terreur qu'elle avait acquis la majorité dans la Convention et rendu possible la fondation de la République. La défendre contre le parti des honnêtes gens et contre les royalistes était une œuvre de conservation ; il s'agissait de préserver les intérêts des révolutionnaires, mais non point de faire une révolution nouvelle. Reprocher au Directoire et aux conventionnels qui siégeaient au corps législatif la victoire qu'ils avaient remportée sur les terroristes, et sonner le tocsin contre leur tyrannie, c'était risquer de les pousser à bout, les contraindre à exercer une autorité énergique contre la nouvelle génération révolutionnaire, tandis qu'elle pouvait placer son espérance uniquement sur la faiblesse et l'aveuglement des gouvernants.

L'indulgence et les ménagements gardés pour les promoteurs d'insurrection et pour les patriotes, à qui on pardonnait d'être exaltés, n'avaient pas encore atteint leur terme : il fallait que le danger devînt plus manifeste et que les clameurs de l'opinion publique se fissent entendre.

Des républicains honorables et modérés, dont la conviction était philosophique et désintéressée, s'obstinaient de même à ne pas voir un autre danger que le royalisme. Il leur semblait que les espérances et les manœuvres des contre-révolutionnaires seraient encouragées, si le gouvernement se montrait bienveillant ou complaisant pour un esprit de modération inerte, qui au fond n'était nullement sympathique pour la République.

« Il n'y a plus, disaient-ils, d'esprit public en France, le zèle du patriotisme s'éteint dans les âmes ; le courage de la patience si nécessaire en révolution, la constance dans les principes sont des vertus rares aujourd'hui. Nos armées sont victorieuses ; l'Europe reconnaît la République ; une constitution s'élève sur les débris de l'anarchie, et les esprits fatigués tombent dans un sommeil d'épuisement et de langueur. L'esprit du 13 vendémiaire domine sourdement et attend l'occasion de se déployer. Les émigrés rentrent animés de l'esprit de vengeance. Les Chouans pillent et massacrent. Tout est action et réaction. Nous avons une constitution et pourtant le mouvement est toujours révolutionnaire. Qui réchauffera le patriotisme amorti ? qui étouffera le royalisme ? sera-ce les insouciants ? Ils ne font pas même des vœux pour la République. Sera-ce les patriotes modérés ? Ils manquent de ce feu sacré qui propage l'amour de la liberté ; excellents appuis d'une république établie et calme, soutiens inactifs pendant les orages. Où donc trouver les infatigables adversaires du royalisme ? parmi les patriotes ardents : ils ont moins de lumières, mais plus d'enthousiasme. On les a vus sur la brèche dans tous les moments de crise ; ils ont passé le but peut-être, mais parce qu'ils se lançaient pour l'atteindre. En un mot, parmi les terroristes. »

C'est ainsi que des hommes[16] sages, et même peu compromis dans la Révolution, excusaient et louaient le gouvernement d'avoir relevé un parti, qui, disaient-ils, avait été nuisible par ses écarts, mais qui avait voué une haine implacable à la royauté et ne composerait jamais avec ses partisans.

Si telle était la pensée des républicains qui, simples spectateurs, vivaient hors des emplois publics et des luttes parlementaires, combien devait être plus vive et plus aveugle l'opinion des anciens conventionnels ? Aussi les séances des conseils étaient devenues de jour en jour plus animées.

 

Dans les circonstances présentes, aucune discussion ne pouvait s'élever sur la résolution de solenniser l'anniversaire du 21 janvier. Ce devait être, comme aux deux années passées, une occasion d'enthousiasme républicain. On ajouta au programme des célébrations précédentes que chacun des représentants du peuple prêterait le serment de haine à la royauté. Thibaudeau et Defermon élevèrent quelques doutes sur l'utilité des serments, mais ne furent pas écoutés. Quelques journaux remarquèrent qu'on pouvait jurer soumission, obéissance, fidélité, parce qu'il dépendait de chacun d'avoir telle ou telle conduite ; mais que jurer la haine qui est un sentiment, était une vaine manifestation. Le conseil des Anciens convertit sans débat et sans objection la résolution en loi.

Cette solennité fut pompeuse ; dans chacun des conseils, avant la prestation de serment, le président prit pour thème de son discours la haine de la royauté, la justice du jugement rendu le 21 janvier, et l'amour de la République. Le président des Anciens traita ce sujet avec plus de froideur et de réserve. Dupont de Nemours ajouta à son serment de haine à la royauté « et résistance intrépide à toute espèce de tyrans quels que soient leur nombre et leur puissance. » D'autres députés dirent : « et à toutes les tyrannies ! »

Au champ de Mars, ce fut Rewbell, président du Directoire, qui prononça le discours.

Aucune fête républicaine n'avait été célébrée sans qu'un hymne de Chénier y fût chanté. Les vers suivants furent remarqués :

Jurons le glaive en main, jurons à la patrie,

De conserver toujours l'égalité chérie,

De vivre, de périr pour elle et pour nos droits,

De venger l'univers opprimé par les rois.

Si quelque usurpateur vient asservir la France,

Qu'il éprouve aussitôt la publique vengeance,

Qu'il tombe sous le fer, que ses membres sanglants

Soient livrés dans la plaine aux vautours dévorants.

Huit ans après, Chénier faisait représenter la tragédie de Cyrus destinée à célébrer le couronnement de l'empereur Napoléon.

A lire les discussions des premiers mois de l'année 1796, il semble qu'on soit reporté à deux ans en arrière ; c'est le même oubli de la justice, la même violation des principes de la propriété, la même persécution contre les personnes ; l'esprit de proscription avait repris la même animosité contre les classes suspectes d'avoir des intérêts contraires à la Révolution.

Nul débat ne manifesta plus cette disposition que les séances du conseil des Cinq-Cents où fut discuté un projet sur la confiscation des biens appartenant aux parents d'émigrés.

 

Une loi rendue[17] par la Convention, à l'époque où elle allégeait les rigueurs et diminuait les iniquités de la législation révolutionnaire, avait d'abord converti le séquestre général qui pesait sur les biens des père et mère des émigrés en un partage anticipé. Cette loi mettait sous la main de l'État la portion qui devait, après leur décès, venir par succession à leurs fils émigrés.

Une telle disposition était contraire à toutes les notions du droit. L'héritier n'a aucun droit actuel sur la propriété de son père ; elle ne lui appartient pas ; le père en a la jouissance, non pas viagère, mais absolue ; il peut la vendre ou l'hypothéquer ; si son héritier meurt avant lui, qui que ce soit ne peut rien réclamer de la succession où il aurait pris part, s'il avait survécu à son père.

Deux mois après la loi du 9 floréal, la Convention, faisant un pas de plus dans la route de la justice, en suspendit l'exécution et ordonna qu'un nouveau rapport lui serait fait. C'était peu de temps avant le 13 vendémiaire. La question resta ainsi en suspens.

Vers la fin de décembre 1795, Pons de Verdun, un ancien conventionnel, fit ce rapport au conseil des Cinq-Cents. Après un résumé incomplet et inexact des différentes époques de la législation sur ce point, il proposa de donner une confirmation nouvelle à la loi du 9 floréal. Il convenait que : « le grand principe, les fautes sont personnelles, était d'éternelle justice. » « Mais, disait-il, cette objection n'est que spécieuse. Les émigrés ont causé un dommage à la nation ; leurs parents en sont responsables. On prélève sur leur bien une indemnité : ce n'est point une peine, c'est un juste dédommagement qui leur est réclamé. »

Le rapporteur ajouta à cet argument, qui resta le seul allégué en faveur de la loi par tous ceux qui l'appuyèrent, un motif accessoire : « elle était, disait-il, favorable aux parents émigrés ; ils la regrettaient parce qu'elle mettait fin à l'incertitude de leur position ; par ce sacrifice ils acquéraient leur sécurité. »

Mais la discussion s'écarta bientôt de la question de droit et de l'intérêt des parents d'émigrés.

« Il importe à la République, disait-on, que l'expropriation des émigrés soit consommée sur-le-champ ; elle enlève une ressource considérable à nos ennemis et la verse dans le trésor public. Cet héritage éloigné cessera d'alimenter l'espoir des contre-révolutionnaires. »

Cette argumentation en faveur d'une loi de spoliation était nécessairement accompagnée d'anathèmes contre les infâmes émigrés.

Dumolard essaya de défendre les principes de la propriété, rappelant à quelle époque avaient été rendues les lois qui avaient renversé « cette colonne de l'édifice social ; » il s'anima au point de dire : « Les idées de justice confondues ou bouleversées, le brigandage des individus consacré par l'exemple du gouvernement. »

Les cris à l'ordre se firent bruyamment entendre. On distinguait les voix de Tallien, de Chénier, de Bentabolle.

Chénier demanda que l'orateur fût censuré ; il disait avec une sorte de naïveté : — « Je sais bien qu'en invoquant la déclaration des droits, les principes de justice et la constitution, on peut attaquer successivement les lois républicaines les plus salutaires. On nous demandera peut-être la fraternité pour les barbares émigrés qui ont fui la patrie pour y venir porter la dévastation et l'esclavage. »

Tallien ajouta qu'on voulait donc faire porter sur les patriotes tous les sacrifices que la Révolution imposait.

Dumolard fut censuré et continua à défendre la justice et la propriété.

André Dumont traita le côté politique de la discussion, et réellement il s'agissait d'une question de parti. Il s'étonna de cette préoccupation exclusive des dangers du royalisme, qui semblait fermer les yeux du gouvernement sur l'audace des « affreux anarchistes, sur leurs rassemblements séditieux, sur leurs infâmes écrits, sur leurs complots tendant à ramener la constitution de 1793, objet de leurs regrets et de leurs larmes. » Il rappela à Chénier les paroles qu'il disait récemment : « N'oublions jamais la journée horriblement malheureuse du 1er prairial, où la Convention fut forcée par une horde avide de sang et de pillage. » Il citait aussi ce que Louvet avait dit contre la confiscation des biens appartenant aux familles des condamnés, et faisait remarquer comment on proposait la confiscation des biens possédés par des propriétaires qui, d'après le texte même du projet de loi, n'avaient commis aucun délit.

Ces discours excitaient parmi les partisans de la loi des colères et des exclamations telles que la Montagne en faisait entendre à la Convention.

— « Il n'y a que Charette et les compagnons de Jésus, disait Boudin, qui osent prendre ouvertement la défense des émigrés. Nous nous accordons tous à dire que ce sont des scélérats, des monstres proscrits à jamais. Et lorsqu'il s'agit de les frapper dans l'endroit sensible, on cherche à nous dérouter par de grandes phrases, par de sinistres rapprochements. » Puis l'orateur regrettait qu'on eût restitué les biens des condamnés. — « C'est cette loi qui a discrédité les assignats, qui a amené la révolte impie du 13 vendémiaire, qui a donné aux ennemis de la République l'espérance d'arracher encore des concessions à la Convention. » Boudin n'avait point voté la mort du roi. Il avait toujours été modéré ; mais, contraire à la réaction, il était un de ces hommes dont la contre-révolution ou le retour de l'ancien régime troublait les idées et passionnait le langage.

— « Saisissez d'une main de fer, disait-il, les biens des ennemis de la République ; annoncez aux pères et aux mères qu'ils n'ont d'autres moyens de conserver leur fortune et de la transmettre à leurs enfants qu'en leur faisant chérir et défendre la Révolution. Annoncez- leur qu'au moment où la paix aura rendu la mer libre, vous vomirez de votre sein tout ce qui aura tramé contre la République, et que les biens de ces nouveaux déportés seront confisqués pour liquider une dette que leur résistance criminelle augmente chaque jour. »

De tels discours étaient couverts d'applaudissements ; l'impression en était votée. Les adversaires de la loi étaient écoutés avec malveillance et interrompus par d'inconvenantes apostrophes.

La résolution fut adoptée et renvoyée au conseil des Anciens, qui en délibéra dans un esprit plus grave et plus sévère. L'urgence fut rejetée, et une commission fut chargée de l'examen préalable. Creuzé Latouche, dans un rapport très-développé, proposa le rejet de cette résolution.

Le parti révolutionnaire n'était pas en force au conseil des Anciens. Mais l'esprit de sagesse et de prudence, qui y régnait, manquait de fermeté et de courage ; on se prêtait souvent, avec une sorte de réserve complaisante, aux volontés du Directoire ou des Cinq-Cents ; on ne voulait pas se risquer à susciter une opposition systématique entre les grands pouvoirs de la République. Les Anciens avaient ratifié beaucoup de mesures qui évidemment n'étaient pas conformes à l'opinion de la majorité, entre autres l'expulsion successive des députés, à qui le conseil des. Cinq-Cents appliquait, à tort ou à raison, la loi du 3 brumaire.

En outre, le conseil des Anciens comptait parmi ses membres des conventionnels fidèles aux traditions de 1793, et à qui la spoliation des parents d'émigrés semblait dictée par le salut public. Poultier disait que puisque la République prenait, par la réquisition militaire, les fils à leurs pères, à plus forte raison il pouvait prendre aux parents des émigrés l'héritage de leurs enfants.

— « Invoque-t-on les droits de l'homme pour nous empêcher de priver le père républicain du fils qui l'aide dans ses travaux, qui fait toute sa richesse ? Que vous ont donné les pères d'émigrés ? Des insurgés du 13 vendémiaire, des compagnons de Jésus. »

Lanjuinais attaqua la loi avec son infatigable énergie.

— « Admirateurs de tant de monstruosités, disait-il, pourriez-vous nous dire franchement quel est votre système pour les défendre ? Choisissez entre les divers motifs que vous présentez alternativement. Que prétendez-vous faire ? Est-ce une loi pénale ? une loi de finances ? une loi de succession ? une loi de dommages et intérêts ? une loi de rachat et de transaction ? Ne vous est-il pas même échappé de dire que c'était une loi de bienfaisance pour les parents d'émigrés ?

« On a parlé de mesure de salut public, de mesure politique : ces mots sont le manteau de la tyrannie ; mais ne vous déroberont pas à la lumière de la discussion.

« Ah ! vous avez raison : c'est une loi pénale, uniquement pénale. Elle impose la peine sans définir le délit ; elle suppose le coupable : c'est ainsi que procèdent les tyrans dans leurs proscriptions. Comment une loi répressive du crime aurait-elle quelque rapport avec la fiscalité ? Malheur au peuple où l'on confondrait la police criminelle avec la police financière ! C'est cela qui s'appelle battre monnaie sur l'échafaud. Tout gouvernement qui veut s'enrichir par la confiscation arbitraire marche à sa ruine.

« Que le décret du 9 floréal subisse le sort des lois tyranniques qui l'ont précédé ! que notre République nous donne les douceurs de la liberté, sans proscriptions et sans pillages ! que nos neveux puissent dire un jour : Cette loi qui offensait la raison, qui outrageait la nature, qui ébranlait les bases de la société, qui déshonorait la majesté du peuple et calomnie sa volonté, qui renversait la législation, qui substituait à la justice une fiscalité partiale, rétroactive, tracassière, cette loi fut abolie parce que la France s'était donné des institutions sages, parce qu'elle n'avait pas attribué le pouvoir législatif à une seule assemblée, parce qu'elle obtint ainsi que désormais les lois protégeraient également la vie, la liberté, la propriété de tous les citoyens. »

Les hommes distingués par leurs lumières, ou par l'estime publique s'empressaient de défendre une cause si évidemment juste : c'était une discussion telle qu'on n'en avait point entendu depuis l'Assemblée constituante. Encore pouvait-on dire que, grâce à l'expérience, l'esprit révolutionnaire n'y avait plus le verbe aussi haut. Les défenseurs du projet ne pouvaient en effet que répéter le mot d'ordre de leur parti.

— « Il ne faut pas, disait l'un d'eux, s'arrêter à, une exposition scientifique et pompeuse des principes ; il faut tout faire pour empêcher le royalisme de renaître ; le meilleur moyen d'y parvenir, c'est de prendre les biens des parents des émigrés. »

Après avoir entendu sur ce même texte deux ou trois argumentations qui, dénuées même de chaleur déclamatoire, ne produisaient nul effet ; après les discours de Portalis, de Dupont de Nemours, de Durand- Maillane, de Tronçon-Ducoudray, de Baudin des Ardennes, le conseil des Anciens rejeta la résolution du conseil des Cinq-Cents, mais avec une majorité de quatorze suffrages seulement.

 

La haine des émigrés était devenue le sentiment dominant dans le parti révolutionnaire. Sur ce point il se trouvait en accord avec les républicains les plus modérés. Les malheurs de la Révolution, la guerre étrangère, la guerre civile étaient généralement imputés à l'émigration. On avait oublié que c'étaient les Girondins et les Jacobins qui avaient décidé la guerre afin d'amener une révolution nouvelle, révolution qui était devenue le régime de la terreur. On se souvenait seulement que les émigrés avaient souhaité et sollicité l'intervention armée des puissances étrangères. Une vive et profonde rancune était attachée à ces souvenirs, même parmi les hommes qui, étrangers au 10 août, au 21 janvier et au gouvernement révolutionnaire, n'avaient pas à redouter les vengeances dont les correspondances, les pamphlets et les proclamations des royalistes du dehors annonçaient le désir et l'espérance.

L'esprit révolutionnaire n'était plus animé par le désir de faire peur ; devenu maintenant moins orgueilleux, ne plaçant plus le même espoir dans un désordre universel, il était sur la défensive. L'ardeur de la Révolution avait fait place à la crainte de la contre-révolution.

Le Directoire et ses partisans des deux conseils disaient beaucoup qu'ils voulaient la paix, que les victoires la procureraient glorieuse et durable ; mais réellement ils savaient que leur république, telle qu'ils la comprenaient, était incompatible avec la vieille Europe monarchique et chrétienne. On continuait, dans les discours publics et dans le langage officiel, à s'exprimer avec arrogance et injure sur les puissances belligérantes.

 

Une occasion se présenta où fut manifesté sans ménagement cet irréconciliable sentiment d'hostilité contre les gouvernements étrangers. Les députés Camus, Lamarque, Bancal et Quinette avaient été livrés par Dumouriez, et Drouet fait prisonnier, lorsque, craignant de ne pas trouver une garantie dans la capitulation de Maubeuge, il avait voulu s'enfuir de cette ville. Ils venaient d'être échangés avec Madame Royale. Un décret de la Convention avait décidé qu'à leur retour ils seraient, de droit, membres du corps législatif. Lorsqu'ils revinrent prendre place au conseil des Cinq-Cents, ils y reçurent un accueil solennel, comme des martyrs de la liberté, comme des victimes de la tyrannie. On leur fit raconter les souffrances de leur longue captivité, la dure prison des Autrichiens, les insultes qu'avaient eues à endurer des représentants du peuple français, des membres de la Convention nationale. Leurs récits furent écoutés avec indignation. Un décret en ordonna l'impression et l'envoi à toutes les municipalités. Camus fut élu président et ses compagnons de malheur secrétaires. Il continua à se montrer, comme dans toute sa carrière politique, libéral et modéré ; Bancal appartenait à la même opinion ; Quinette était un républicain plutôt politique qu'ardent ; Drouet, ce maître de poste qui avait arrêté le roi à Varennes, était un grossier Montagnard ; il revenait plus fougueux que jamais ; Lamarque, avec plus de sens et de culture, était aussi fort exaspéré. En faisant imprimer son récit il y ajouta une note où il parlait avec amitié de Barère et de son âme « douce et généreuse ». Mais par un article de journal, il désavoua cette indiscrète apologie. Au conseil des Anciens, on parla sévèrement d'un tel scandale.

 

La préoccupation du Directoire et des révolutionnaires du conseil des Cinq-Cents continuait à se porter sur les émigrés ; ils ne craignaient plus de les voir rétablir l'ancien régime à main armée ; ni les armées étrangères, ni la Vendée ne leur donnaient cette chance. Mais qu'une indulgente tolérance les laissât rentrer individuellement ; c'était une pensée que le gouvernement et ses partisans ne pouvaient admettre ; ils avaient une appréhension sincère des troubles dont, parmi le désordre qui régnait en France, le retour des émigrés serait la cause ou l'occasion.

A considérer, au point de vue juridique, la législation qui, depuis quatre années, avait subi tant de changements, d'additions et d'aggravations, elle présentait une grave question de droit dont jusqu'alors on ne s'était pas occupé.

 

La loi émanée de l'Assemblée législative le 8 avril 1792 avait confié aux administrations de département le soin de rédiger la liste des individus reconnus absents et réputés émigrés. Il était implicitement réglé que les administrations pouvaient prononcer sur les réclamations présentées contre la liste et rectifier les erreurs qui y seraient reconnues.

Le 28 mars 1793, lorsque les circonstances avaient multiplié le nombre des émigrés, lorsque la peine capitale et la confiscation avaient été prononcées contre eux, la Convention voulut que, en cas de réclamation, les administrateurs locaux eussent la faculté de rejeter définitivement les demandes en radiation, mais ils pouvaient seulement donner un avis favorable ; le conseil exécutif avait seul autorité pour le confirmer ou le repousser. Sous cette législation, il n'y eut que quarante radiations pendant toute la durée du gouvernement révolutionnaire. Un nouveau code de l'émigration du 18 novembre 1794 ne changea point les dispositions existantes. Le comité de législation fut substitué au conseil exécutif.

Maintenant que tous les pouvoirs n'étaient plus concentrés dans la Convention, souverain unique et absolu, quelle serait l'autorité chargée de prononcer les radiations ? Le Directoire proposait de confier cette attribution à une commission de cinq membres choisis par lui et dont il pourrait réformer les décisions.

De prime abord ce projet fut mal accueilli ; la constitution avait distingué et divisé les pouvoirs. Lequel était compétent ? Telle était la question : il semblait qu'elle fût posée pour la première fois. Évidemment l'émigration avait été considérée comme un délit, puisque des peines lui étaient appliquées ; et quelles peines ? Le bannissement perpétuel, la mort en cas de rentrée sur le sol de la patrie, et la confiscation. Reconnaître un délit et son auteur, prononcer une peine était évidemment l'office du pouvoir judiciaire, et non point de l'administration.

Ces considérations avaient frappé tous les esprits, mais bientôt la solution de la difficulté devint encore une affaire de parti[18]. Les uns disaient que classer l'émigration parmi les délits du Code pénal et la constater par une procédure entraînait le changement du code des émigrés, conçu tout entier d'après des motifs politiques, confié à l'action et à l'autorité de la police ; d'ailleurs le grand principe établi par l'Assemblée constituante, et dont on a tant abusé, intervenait dans la question. « Les actes administratifs ne peuvent être déférés aux tribunaux. » Or, les listes d'émigrés étaient un acte administratif.

On proposa d'abord de nommer une commission qui prononcerait sur les demandes en radiation, mais sans le contrôle du Directoire. Puis il fut dit que cette attribution devait être confiée à un des ministres, sous sa responsabilité spéciale.

M. de Pastoret combattit ces propositions et présenta un projet qui permettait à l'administration de prononcer la radiation et au prévenu d'émigration de recourir aux tribunaux lorsqu'il serait maintenu sur la liste.

Laisser le sort des émigrés entre les mains du Directoire et de sa police, telle était la volonté du parti révolutionnaire ; la discussion ne tarda point à s'animer. — « L'embarras que nous éprouvons, disait Villers, toutes les fois qu'il est question des émigrés, vient de la crainte qu'ils n'échappent à la juste vengeance des lois ; car nous leur vouons tous une haine implacable. Ne craignez pas de donner un trop grand pouvoir au Directoire. S'il en abusait, vous auriez des moyens de répression. La constitution a créé le Directoire, c'est à vous à le mettre en mouvement. »

On proposa d'ériger en commission les juges de la haute cour chargée de prononcer sur les crimes contre la sûreté de l'État.

— « La législation actuelle et son exécution rigoureuse, disait Chazal, ami et confident de Sieyès, peut seule vous préserver de la rentrée des émigrés. Eh bien ! on veut la renverser ! on demande que les tribunaux jugent de la culpabilité ! J'ai frémi en entendant une telle proposition. Si les tribunaux sont saisis, on invoquera les formes légales qu'ils sont obligés de suivre. Les émigrés diront : « Nous sommes accusés, il faut nous convaincre ; nous requérons le jury que la constitution promet. Nous avons légalement le droit de récusation ; les jurés doivent voter par scrutin secret ; nous pouvons avoir un défenseur. Devant l'administration, nous avions à prouver que nous n'avions pas émigré ; mais, devant la justice, il faut qu'on prouve que nous avons émigré. »

« Citoyens collègues, où trouvera-t-on des témoins ? où trouvera-t-on des jurés pour condamner les émigrés ? »

La justice révolutionnaire ne pouvait confesser avec plus de cynisme combien elle était opposée à la vraie justice. Chazal continuait :

— « Si quelque chose est fait pour indigner, c'est d'entendre demander le retour des émigrés au nom de la constitution où un article formel interdit à jamais leur rappel. Les lois sont faites pour les citoyens ; les émigrés ne sont pas des citoyens.

« Non, vous n'ouvrirez pas des portes cochères aux plus odieux coupables, aux plus grands ennemis du peuple pour qu'ils reviennent parmi nous se livrer à toutes leurs fureurs.

« N'avez-vous pas, près de vos armées, des conseils de guerre pour juger les émigrés pris les armes à la main ? La France entière est un camp contre ces traîtres ; partout ils doivent y trouver la mort ; partout ils doivent subir un jugement extraordinaire comme leur crime. » — Malgré l'accueil favorable que trouvaient les discours contre les émigrés, la sauvage fureur de celui-là passait les bornes : l'assemblée refusa l'impression.

La discussion se prolongea, et ce fut par une autre diatribe tout aussi violente qu'elle fut terminée ; car les adversaires de la justice et du droit commun ne pouvaient trouver d'autres arguments. Audouin, qui à la Convention avait siégé sur la Montagne, commença ainsi : — « Je ne viens pas vous retracer les forfaits des émigrés ; le monde a retenti du bruit de leurs attentats ; ils sont l'objet de toute votre horreur. »

Il expliqua plus formellement ce qu'il craignait et ce que les adversaires du projet espéraient. - cc Ne mettez pas aux prises dans les quatre-vingts départements de la République l'amour de la patrie avec la tendresse paternelle ou la piété filiale, avec les relations de famille ou d'amitié, avec les sentiments de commisération ; ne donnez pas un nouvel aliment à l'esprit de la contre-révolution ; ne l'occupez pas à fabriquer de faux certificats de résidence, à corrompre des témoins, à exercer toutes sortes de séduction. »

C'était de quoi il s'agissait réellement beaucoup plus que de la limite du pouvoir judiciaire et de l'autorité de la police administrative ; en confiant les radiations aux tribunaux, les modérés plaidaient assurément la cause du droit ; mais en outre ils espéraient que, par ce moyen, beaucoup d'émigrés rentreraient isolément pour se soumettre aux lois, pour retrouver leur famille et leur fortune. Revenant dans la patrie à de telles conditions, ils ne pouvaient y rapporter aucune idée de vengeance ; ils accepteraient ainsi la France telle qu'elle s'était faite ; leur retour ne présenterait pas les dangers d'une contre-révolution réactionnaire ; ils seraient non pas des vainqueurs, mais des vaincus : c'eût été, en fait, une sorte d'amnistie individuellement distribuée.

Voilà précisément ce que ne voulaient pas les révolutionnaires. En ce sens, Audouin avait raison : donner ou refuser les radiations était un acte de politique. En le considérant ainsi, il concluait que cette attribution appartenait essentiellement au gouvernement. Les émigrés étaient à ses yeux des condamnés qui ne demandaient pas la révision de leur sentence, mais qui présentaient un recours en grâce. L'orateur avait « assez de confiance dans le Directoire pour croire qu'il ne convertirait en aucun cas l'examen des listes d'émigrés en amnistie ; qu'il ne commettrait pas un tel attentat contre la constitution. » Audouin repoussait cette hypothèse avec indignation. Le conseil des Cinq-Cents adopta la rédaction que proposait Audouin : « Le Directoire est chargé de statuer définitivement sur les demandes des individus qui auraient obtenu leur radiation provisoire de la liste des émigrés. »

Une question accessoire restait à résoudre : plusieurs des députés que le conseil des Cinq-Cents avait refusé d'admettre étaient exclus comme inscrits sur la liste des émigrés. Le Directoire ne pouvait pas être juge de la validité des élections et prononcer sur les pouvoirs des représentants du peuple ; une commission fut chargée de présenter un rapport sur ce sujet.

La résolution fut portée au conseil des Anciens et renvoyée à une commission dont Portalis fut le rapporteur. Elle en proposa le rejet. Il n'avait pas encore parlé avec autant d'éloquence et de force de raisonnement.

Il démontra que l'article de la constitution ne pouvait être invoqué, puisqu'il confirmait le bannissement des émigrés, et non pas de ceux qui, ayant été indûment portés sur la liste, n'étaient pas des émigrés.

Il expliqua comment les tribunaux n'empiéteraient point sur l'autorité administrative en prenant connaissance d'un de ses actes, lorsqu'il était reconnu que cet acte avait été une usurpation sur le pouvoir judiciaire : — « Le Directoire est chargé de surveiller, de rechercher les émigrés, de les traduire devant les tribunaux, de confisquer leurs biens au profit du fisc. Si c'est lui aussi qui juge, évidemment il sera juge et partie. »

Portalis, avec une prévoyante sagacité, annonça ce qu'on vit bientôt après se réaliser : — « Si les intérêts des prévenus d'émigration sont abandonnés à un ministre, quelques commis, un seul peut-être deviendra leur juge unique ; tout se traitera par les voies sourdes de l'intrigue, par l'influence des protections, selon l'opinion dominante. Des dénonciations obscures influeront sur le jugement ; aucune forme ne sera observée ; tout sera décidé dans le secret du cabinet. Les hommes riches viendront à grands frais solliciter des radiations ou auront des solliciteurs à gages ; ils useront d'une corruption que personne ne leur imputera et que favorisera cette procédure mystérieuse »

Ce fut en effet ainsi que se passèrent les choses pendant la période où le Directoire, cédant à l'action d'une opinion publique laissée libre, abandonna son droit de radiation au mécanisme des bureaux. De toutes parts, on s'empressait à rendre facile le retour de ceux des émigrés qui, lassés d'un long exil, affligés de leur proscription, venaient retrouver la patrie pour s'y soumettre, avec tous leurs concitoyens, aux hasards d'un gouvernement encore révolutionnaire et mal établi. On leur procurait des passe-ports ; on signait pour eux des certificats ; on les cachait si la police les poursuivait.

C'est de cette époque que parlait M. Royer-Collard quand il a dit : — « Hélas, nous avons traversé des temps où l'autorité de la loi ayant été usurpée par la tyrannie, le mal fut appelé bien et la vertu crime. Dans cette douloureuse épreuve, nous n'avons pas cherché la règle de nos actions dans la loi, mais dans nos consciences ; nous avons mieux aimé obéir à Dieu qu'aux hommes. Nous sommes les mêmes qui ont fabriqué des passe-ports, et rendu peut-être de faux témoignages pour sauver des vies innocentes. »

Ainsi ce que Portalis présageait comme un arbitraire de rigueur devint pendant plus d'une année un arbitraire de condescendance ou de vénalité.

Le parti révolutionnaire n'était point représenté au conseil des Anciens par des hommes de talent. Legendre, parlant contre l'ajournement de la discussion, retrouva son exagération des années précédentes : - « Ne donnez pas aux émigrés qui rentrent de toutes parts le temps d'égorger ce qui reste de patriotes dans le midi. La hache de la raison tranchera les sophismes de notre éloquent rapporteur. Je compte sur les patriotes qui forment la majorité de ce conseil. »

« Le rapporteur a débité des maximes contre-révolutionnaires, disait l'un. » — « Il a voulu faire juger les émigrés par leurs amis, m ajoutait un autre. On proposa de ne point imprimer le rapport de Portalis, et l'impression fut refusée, sous prétexte qu'il avait été improvisé et point écrit.

Poultier fit une peinture de la situation qui lui semblait triste et menaçante : il déplorait l'incurie des administrations départementales et leur indulgence criminelle pour les royalistes. — « Partout des Vendées ne tarderont pas à se déclarer ; elles croissent dans le mystère, préparées par le fanatisme ; des bandes de prêtres, de moines, d'évêques, d'émigrés, sont vomies par l'Angleterre pour accomplir la contre-révolution. » Il déplorait encore plus l'état de l'opinion publique : — « L'enthousiasme de la liberté traité partout de terrorisme, les fêtes républicaines tournées en ridicule. Tandis que le catholicisme, ce complice nécessaire de la royauté, aiguise ses poignards et rallume ses torches, la désertion empêche nos armées de se recruter. »

Puis l'orateur s'écriait : — « Mois funeste de vendémiaire ! Tu as enfanté une légion d'administrateurs et de juges dévoués au despotisme ; tu les as investis de la puissance ; ils préparaient tout pour la tyrannie. Ah ! sans la treizième journée de ce mois calamiteux, la honte de notre histoire serait éternelle ! »

La consolation et l'espérance de Poultier, c'était le Directoire ; il en faisait un long et pompeux éloge et finissait par dire : — « Qui mettra l'échafaud entre les émigrés et nous ? Ce sera le Directoire. »

La résolution du conseil des Cinq-Cents fut approuvée.

Cette double discussion sur les émigrés montre mieux qu'aucun autre témoignage quelle était la situation du Directoire et comment ses amis et les hommes qui l'avaient composé et revêtu du pouvoir entendaient qu'il en fît usage. C'était aussi son penchant : peut-être mieux informé et jugeant mieux des difficultés et des périls où le gouvernement serait jeté en essayant de rétablir tout un régime de terreur, ne se laissait-il pas entraîner aussi loin par cette peur passionnée de la contre-révolution qui troublait les Jacobins ; mais sa haine contre les émigrés n'était pas moindre ; il pressait de tout son pouvoir la stricte exécution des lois qui les proscrivaient. Dans les départements où la guerre civile était encore flagrante, dans les pays limitrophes, les chefs ou les prévenus d'émigration n'avaient aucune grâce à espérer. Le comte de Geslin, qui fut arrêté aux environs d'Évreux et convaincu d'avoir émigré et reçu plusieurs missions secrètes de Charette ou des chefs de Chouans, fut conduit à Paris, condamné par le conseil de guerre et exécuté en place de Grève[19].

Cette partialité dans la répression du désordre, outre le mécontentement qu'elle suscitait parmi l'opinion modérée, ne donnait pas au Directoire l'attitude d'un gouvernement fort. Il semblait que ce fût par crainte du parti révolutionnaire qu'il montrait sévérité contre les uns et tolérance entière pour les autres. Les clubs anarchistes se multipliaient de jour en jour ; les discours qui y étaient prononcés étaient publics. Babeuf, que sans doute on aurait pu saisir, devenait de plus en plus injurieux et menaçant dans son journal, dans ses pamphlets, dans ses placards. L'existence de la société secrète des égaux n'était ignorée de personne. Évidemment ils conspiraient et préparaient une puissante insurrection.

A ce moment, le Directoire changeait quelques-uns de ses ministres. Faypoult fut remplacé au département des finances par Ramel, membre du conseil des Cinq-Cents. Aubert Dubayet, ministre de la guerre, fut nommé ambassadeur à Constantinople ; M. Pétiet, membre du conseil des Anciens, administrateur militaire, homme honorable et entouré de la considération publique, fut choisi pour son successeur[20]. De tous les ministres, celui qui avait le mieux réussi à obtenir la confiance générale et l'approbation des honnêtes gens, c'était Bénezech. Aussi était-il en butte aux dénonciations et aux attaques des révolutionnaires de toute nuance. Leurs journaux l'insultaient et le calomniaient. Le Directoire suivait une marche peu conforme aux conseils du ministre de l'intérieur ; créer un ministère de la police en le confiant à un homme d'opinion opposée, c'était clairement manifester que Bénezech n'avait pas toute sa confiance ; il envoya donc sa démission. L'accepter eût été le signal d'une politique beaucoup plus livrée au parti révolutionnaire que le Directoire ne la voulait ; en ce moment, la démission de Bénezech fut refusée dans des termes très-honorables pour lui.

Il l'avait spécialement motivée sur la situation où le plaçait la controverse des journaux ; poursuivi par les accusations et les outrages des feuilles jacobines, il était défendu vivement par les éloges des écrivains de l'opinion modérée, qu'on appelait des royalistes. En annonçant qu'il retirait sa démission, il disait : — « Je saurai me mettre au-dessus des éloges des uns et braver la censure des autres. »

C'est ainsi que croissait incessamment le rôle et l'importance de la liberté de la presse. Elle était légalement illimitée ; elle n'était plus retenue par la crainte des mesures rigoureuses et arbitraires qui avaient suivi le 13 vendémiaire ; la licence laissée aux journaux jacobins et anarchistes profitait aux modérés. Ils ne craignaient plus maintenant d'attaquer le Directoire : les uns avec égard et mesure, en se mettant à couvert sous le respect de la constitution ; les autres en prodiguant sans ménagement le sarcasme et la raillerie.

 

En somme, le Directoire et la majorité des conseils avaient trompé les espérances que la masse des citoyens tranquilles et amis de l'ordre avaient d'abord placées sur la constitution. Aucune idée de stabilité ne s'attachait au gouvernement nouveau ; il n'avait point pourvu à la guérison des maux dont la France était désolée ; la détresse des finances et la disette n'avaient été combattues que par des mesures incomplètes ; la discorde entre les partis était plus animée que jamais ; la guerre civile n'était point terminée ; les armées étaient inactives et n'obtenaient aucun résultat décisif ; la paix semblait d'autant plus éloignée, qu'elle ne pouvait pas encore être imposée par la victoire. La Révolution était loin d'être terminée. Les hommes de 1793, à qui les commissaires du Directoire avaient conféré l'autorité locale ou dont ils avaient encouragé la violence, envoyaient aux conseils des adresses menaçantes, et, grâce à l'appui des anciens Montagnards, elles obtenaient parfois une mention honorable. Paris s'attendait chaque jour à voir les anarchistes envahir la ville et renverser le gouvernement.

Peu de semaines avaient suffi pour arriver à cette situation. Le Directoire commençait à la comprendre ; il ne recevait plus les mêmes encouragements. Les républicains philosophes et les révolutionnaires politiques trouvaient sa conduite faible et indécise.

Les modérés disaient et imprimaient : — « Nous voulons un gouvernement fort, mais légal, sinon la République sera un enfer politique et social. On laisse en repos ceux qui mettent le feu, et l'on persécute ceux qui sonnent le tocsin. La Révolution ne doit pas aller jusqu'à ériger le crime en vertu, et il ne faut pas confier des emplois importants aux bourreaux, en récompense de leurs hautes œuvres. Il est temps que les intérêts communs du Directoire, du Corps législatif et des propriétaires soient protégés et défendus par la punition des scélérats qui ont voulu, veulent et voudront toujours renverser l'empire des lois.

— « Opposer les terroristes aux royalistes a pu être la politique d'un moment : ce ne peut être une politique durable. Le premier besoin du gouvernement, c'est de calmer les passions, d'éteindre l'esprit de parti, de diminuer le nombre des mécontents, et de faire que tous et chacun trouvent leur intérêt à aimer la République. » Ainsi parlaient les amis sages[21] du Directoire, et ils le félicitaient d'avoir conservé Bénezech pour ministre, d'avoir fait saisir une brochure qui célébrait Robespierre et la Terreur, et d'avoir ordonné la poursuite toujours demandée et toujours différée des massacreurs de septembre.

Mais après tant de complaisance ou de faiblesse, il était devenu difficile d'intimider la conspiration anarchiste. Un nouveau numéro du Tribun du peuple manifesta une audace et une rage encore plus grandes que les précédents pamphlets.

« Où en sommes-nous ? Un écrit révolutionnaire doit être l'itinéraire du parti qui veut une révolution. La constitution de 1795 est un voile noir jeté sur la patrie. — Perdre dans l'opinion publique les envahisseurs des droits du peuple, ses affameurs, ses sangsues, ses tyrans, ses bourreaux est un préalable utile, avant les grandes mesures qui devront substituer à ce régime affreux le bonheur commun. — Le Directoire favorise les égorgeurs des patriotes ; le conseil des Cinq-Cents sacrifie le peuple ; le conseil des Anciens lui a usurpé son veto. On veut éteindre le feu de cette énergie sans-culottique que nous rallumons ; on recommence le procès de la Révolution, comme après le 9 thermidor. »

Cette indignation était surtout excitée par les poursuites reprises contre les septembriseurs.

— « L'extermination des traîtres fut le crime général des légions qui se formèrent après la glorieuse journée du 10 août ; ce fut le crime des sections de Paris qui envoyèrent des commissaires pour reconnaître ceux des prisonniers qu'ils croiraient innocents et pour désigner les criminels à la vindicte du peuple, pour qu'il les exécutât, exerçant lui-même sa justice. Ce fut un acte d'équité civique, un jugement légal rendu par un tribunal. »

Précisément alors on venait de publier plusieurs ordres authentiques et revêtus de signatures qui émanaient de la commune de Paris et qui prouvaient sans réplique que les assassins avaient été envoyés et payés par des membres de l'autorité municipale. — « Les hommes du 2 septembre, continuait Babeuf, ont été les prêtres, les sacrificateurs d'une juste immolation ordonnée pour le salut commun. Patriotes ! réunissez-vous pour les défendre. Que le peuple en guenilles, que la foule affamée entoure le tribunal appelé à la juger ; qu'elle dise sans trembler que ces exterminations furent légitimes et commandées pour le bien de la masse ; qu'elle reconnaisse sans hésiter et sans rougir que les acteurs de ces séances politiques furent les exécuteurs d'une tragédie utile et indispensable ; elle est démontrée telle par les crimes éternels de la faction riche. Les exterminateurs des coryphées de cette secte horrible ont donc bien mérité de la majorité de leurs concitoyens. S'il y a quelque chose à regretter, c'est qu'un 2 septembre plus vaste, plus général n'ait pas fait disparaître la totalité des affameurs. »

Ces mêmes paroles étaient répétées chaque soir dans les clubs anarchiques. L'éloge de Robespierre fut prononcé par un savetier dans une réunion qui s'était établie dans la rue Traversière-Saint-Honoré ; ce qui parut un scandale au moins aussi grand que l'apologie du 2 septembre. Même pour les républicains de la Convention, une telle audace était insupportable.

De tous ces clubs, celui qui inquiétait le plus la population de Paris et le Directoire, c'était celui du Panthéon ; on assurait qu'il comptait environ quatre mille affiliés. Babeuf y était représenté par Darthé, son confident le plus intime, son agent le plus zélé. Il donnait lecture du Tribun du peuple, prêchait ouvertement la révolte et déclamait contre le Directoire, injuriant chacun de ses membres. On savait aussi que l'association secrète des hommes destinés à agir devenait chaque jour plus nombreuse, et que les chefs tenaient des conciliabules dans les souterrains de l'ancienne église Sainte-Geneviève.

Le Directoire avait jusqu'alors excusé sa craintive tolérance, en disant que les clubs ne présentaient aucun danger réel ; qu'il y entretenait beaucoup d'espions ; qu'il savait tout ce qui s'y passait ; que ces réunions ne pouvaient concerter aucune résolution praticable ; que c'était une tour de Babel, une confusion de langages et d'opinions. S'il en résultait souvent quelque désordre dans la rue ; si les orateurs, suivant les instructions de Babeuf, transportaient leur tribune sur les places publiques ; si une foule plus ou moins nombreuse, plus ou moins inflammable, se groupait autour d'eux : la moindre démonstration de police suffisait pour dissoudre ces commencements d'émeute.

Le désordre devenait tel, qu'il n'y avait plus aucun prétexte pour nier le danger ; il était impossible de résister à l'opinion publique, à la réclamation universelle ; l'inaction ne pouvait plus passer pour prudence. Mais le Directoire était divisé, ce qui augmentait encore son irrésolution. Le général Bonaparte y mit un terme. Voyant, pour nous servir de ses paroles, « que le Directoire était maîtrisé par sa propre faiblesse et n'osait aborder de front le club du Panthéon, » il se chargea de cette expédition[22]. Elle ne présenta aucune difficulté ; il fit venir les meneurs et les principaux orateurs, et leur dit : — « Vous êtes tous bien connus ; je sais vos noms. J'ai la force ; au moindre tapage, je m'en prends à vous et vous m'en répondez sur vos têtes. Ainsi point de rassemblements. » — Ils se défendirent, protestèrent que cela ne dépendait pas d'eux. Mais il leur fallut promettre que tout se passerait tranquillement ; puis le général fit fermer les portes du club sous le scellé, et se promena dans les rues, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois pour dissiper des rassemblements. Le peuple l'écoutait volontiers ; sa parole imposait et persuadait ; il savait employer ce mélange de force et de ruse qui fut sa tactique militaire et politique. C'était surtout au faubourg Saint-Antoine qu'il avait acquis une sorte de popularité.

Le lendemain 27 février 1796 un message du Directoire fut porté au conseil des Cinq-Cents.

« L'article 360 de la Constitution est conçu en ces termes :

« Il ne peut être formé de corporations ou d'associations contraires à l'ordre public.

« Le Directoire exécutif vient d'accomplir la sévère obligation que cet article lui impose. Il a ordonné la fermeture de plusieurs réunions ou sociétés politiques dont l'organisation et le régime lui ont paru mettre la République en danger.

« Les premiers efforts du gouvernement ont dû être dirigés contre ceux qui conspiraient pour le rétablissement de la royauté ; mais il n'a pas été moins nécessaire de déjouer à leur tour ceux qui, par des voies obliques et ténébreuses, voulaient parvenir au même but. »

Le Directoire insistait longuement sur cette assimilation des deux partis qui leur étaient hostiles. — « Partout où nous ne voyons pas des républicains sincères, nous voyons des royalistes. » — C'était comme royalistes qu'il eût voulu poursuivre Babeuf et ses amis qui conspiraient contre la société, la famille, la propriété et les massacreurs de septembre.

« Nous ne nous sommes pas dissimulé quelles considérations particulières auraient pu s'opposer à cet acte d'autorité ; la crainte de relever l'esprit de l'un ou de l'autre parti ; d'envelopper dans une même mesure les meneurs de ces sociétés avec la foule des bons citoyens qui n'y apportaient que des intentions pures et civiques ; de réveiller la réaction dans les départements où l'esprit public est déjà affaibli ; enfin de dépopulariser un gouvernement qui est et sera toujours par essence, par principe, par intérêt, ami du peuple, peuple lui-même.

« Mais la loi nous commande, elle répond à tout. »

On ne pouvait plus humblement s'excuser devant la démocratie révolutionnaire, ni séparer sa cause, avec plus de franchise, des hommes qui demandaient que la République n'appartînt pas exclusivement à une faction.

Toutefois le Directoire, qui avait toutes les craintes, cherchait à prendre toutes les précautions ; il déclarait l'impartialité de ses intentions. — « A nos yeux, il n'y a que deux classes d'hommes dans l'ordre politique, ceux qui veulent la Constitution et ceux qui ne la veulent pas. Si nous écartons de faux amis, nous sommes sûrs de gagner à la République tous les hommes bons et sincères que nous tirons de la perplexité, qui, fatigués de tant d'incertitudes et d'oscillations, n'aspirent qu'à une liberté paisible et soupirent pour le retour des mœurs, des vertus privées et de la bonne foi politique. »

Le message se terminait par la demande d'une loi réglementaire qui, interprétant l'article de la Constitution, déterminerait à quelles conditions pourraient être autorisées les réunions politiques et quelles peines seraient appliquées lorsque ces conditions ne seraient pas observées.

L'arrêté du Directoire déclarait illégales et contraires à la tranquillité publique les réunions connues sous le nom de Salon des Princes et Salon des Arts, sur le boulevard des Italiens : c'étaient des sociétés de jeu et de conversation où quelquefois on entendait des lectures littéraires ; les abonnés pouvaient bien appartenir à la jeunesse dorée, mais ils ne s'assemblaient pas dans un but politique ; — la réunion formée Vieille rue du Temple, maison Serilly : un certain nombre de personnes pieuses avaient loué un salon dans cet hôtel désert pour y entendre la messe ; — le club des échecs, qui existait depuis beaucoup d'années au café de la Régence, place du Palais-Royal : il était aussi suspect d'aristocratie.

Après cette énumération de sociétés qui figuraient dans les rigueurs du Directoire, comme excuse et compensation de la mesure prise contre les clubs anarchistes, l'arrêté arrivait à la réunion formée dans le ci-devant couvent des Génovéfains, et connu sous le nom de société du Panthéon. Les réunions de la rue Traversière et de l'ancienne église Saint-André des Arts étaient aussi fermées.

La majorité, qui approuvait la mesure prise par le Directoire, ne pouvait être douteuse ; les motifs qui la lui avaient imposée agissaient même sur les républicains et leur faisaient oublier pour le moment la haine et la crainte qu'ils portaient à la réaction. En effet, Babeuf et la société des Égaux avaient, contre les Thermidoriens et les Constitutionnels de l'an III, un aussi mauvais vouloir que contre les cinq despotes du Luxembourg. Dans la réunion du Panthéon, des discours et des diatribes menaçantes avaient été prononcés contre le club de l'hôtel de Noailles, qui était formé de conventionnels tels que Louvet, Chénier, Tallien.

Nonobstant la disposition presque unanime du conseil des Cinq-Cents, Lamarque attaqua, non sans quelques ménagements, l'arrêté du Directoire. — « Devons-nous conclure, disait-il, de l'article de la Constitution qu'on puisse contraindre les citoyens français, hors de leurs assemblées primaires, à garder un silence absolu, une attitude servile, à être les spectateurs muets de nos travaux et de notre conduite ? Pouvons-nous interdire à des Français la libre communication de leurs opinions, de leurs idées ? — Celui qui élèverait une telle prétention ne serait point l'ami de la liberté et de la République. Nous ne voudrons pas porter atteinte à la liberté qu'ont les citoyens de former des associations politiques. »

L'orateur était interrompu à chaque instant par de bruyants murmures. — « Je m'aperçois avec douleur, mais sans crainte, dit-il, qu'il existe contre moi des préventions. Elles sont nées dans un temps où il existait un parti avec lequel on me supposait des liaisons. Oui, la Constitution autorise les associations politiques ; oui, elle reconnaît que sans elles la liberté n'existerait pas.

— « On a parlé des dangers du royalisme et de ceux de l'anarchie. — Le royalisme est un système qui peut devenir une réalité. — Il y a, dit-on, des patriotes ardents et exagérés ; on leur donne le nom d'anarchistes, mais l'anarchie n'est point un système qui soit praticable, qui puisse s'établir. »

Aux yeux de Lamarque, le crime du royalisme était de pouvoir produire un ordre durable, et l'anarchie méritait indulgence parce qu'elle était capable seulement d'amener le désordre.

— « On veut renvoyer le message du Directoire à une commission afin qu'elle propose une loi sur les associations. Je connais parfaitement les motifs de ceux qui demandent une commission ; ils espèrent que la discussion sera ouverte, qu'elle sera longue, enfin qu'il en résultera une loi la moins populaire possible. »

Ainsi Chénier qui avait proposé une commission, n'était pas assez révolutionnaire pour Lamarque qui, revenant des prisons d'Autriche, n'avait point passé par l'épreuve de la Terreur.

Une commission fut nommée. Un rapport sur la liberté de la presse devait bientôt être présenté. L'opinion publique et les hommes qui voulaient donner plus de force au gouvernement, afin de mieux assurer le bon ordre et la durée de la constitution, se montraient disposés à réglementer les libertés qui se montraient dangereuses. Les partis s'y résignaient difficilement. Les modérés ne voulaient pas être privés des armes qui leur semblaient nécessaires pour se défendre contre un pouvoir qui les persécutait et qui se refusait à être juste pour eux ; les réactionnaires ardents songeaient que les libertés illimitées étaient un moyen de miner d'abord, puis de renverser un gouvernement qu'ils détestaient. Quant aux révolutionnaires, les uns, comme la secte de Babeuf, aimaient la licence, précisément parce qu'elle n'est pas la liberté, parce qu'elle épouvante et dissout la société, parce qu'elle promet le pouvoir absolu à ceux qui seront les plus forts. Les autres, comme les membres du Directoire et les anciens Jacobins, craignaient de ne plus avoir de moyens d'action sur l'esprit public, et de le voir dériver à la modération ou à l'indifférence.

La discussion de ces grandes questions, si difficiles à résoudre, n'aurait pu être agitée sans émouvoir les esprits ; aussi ne fut-elle pas considérée comme urgente et d'un commun accord elle fut ajournée. En l'absence d'une législation explicite et suffisante, le Directoire pouvait user au besoin d'une autorité arbitraire. On venait de voir que, bon gré mal gré, il était obligé de l'employer avec une sorte d'impartialité. Les honnêtes gens le craignaient moins depuis qu'il avait osé frapper une faction que tout le monde redoutait.

 

Le principal motif qui alarmait et irritait le Directoire et ses amis contre le royalisme, ne pouvait plus être allégué ; la guerre civile arrivait à son dernier terme.

Hoche avait été appelé au commandement de l'armée de l'ouest vers le milieu du mois de septembre 1795. Bientôt après le général Grouchy, son chef d'état-major qu'il avait chargé de diriger les mouvements des troupes placées à l'extrémité gauche de la ligne occupée par l'armée, entre Luçon et les Sables, eut à lui annoncer un succès considérable. Les Vendéens étaient venus attaquer un poste républicain cantonné dans le village de Saint-Cyr. Deux cents hommes s'étaient retranchés dans l'église et les meilleurs tireurs étaient postés dans le clocher. Les assaillants étaient conduits par Guérin, commandant des paroisses du pays de Retz. Cet ancien marchand de volailles était l'officier le plus distingué de l'armée de Charette : plein de bravoure et d'élan, calme et clairvoyant au milieu du danger, heureusement inspiré dans les moments difficiles. Les Vendéens avaient toute confiance en lui ; Charette l'aimait plus qu'aucun autre de ses officiers et le regardait comme capable de le remplacer, s'il lui advenait malheur. Guérin s'obstina à emporter le poste républicain ; il essaya de brûler les portes de l'église en y faisant apporter des fagots enflammés. Tous les efforts furent vains et il tomba atteint de deux balles, après avoir eu son cheval tué sous lui et son chapeau percé. Sa mort découragea les Vendéens ; ils se retirèrent emportant son corps. Deux autres attaques tentées en même temps sur deux postes voisins n'eurent pas plus de succès.

Charette rentra à son quartier général de Belleville. Tout impassible qu'il était, on le vit répandre des larmes sur la mort de Guérin à qui il fit rendre de grands honneurs.

De pareils combats n'entraient dans la tactique ni de Hoche ni de Charette. Le général républicain voulait resserrer successivement le cercle où il enfermait la guerre civile ; Charette cherchait surtout à dérober ses mouvements, à tomber à l'improviste sur les postes les plus faibles et à rompre cette ligne de blocus.

 

La présence de M. le comte d'Artois à l'île d'Yeu, la menace d'un débarquement d'émigrés et d'Anglais ne changea rien à la conduite de cette guerre. Les communications entre le prince et Charette, sans être aussi faciles qu'en Bretagne, étaient du moins possibles ; mais faire une descente avec un corps de troupes sur cette côte eût été une entreprise périlleuse. Le 5 octobre, Monsieur écrivait à Charette :

« Nous sommes ici depuis trois jours, monsieur, et nous n'avons encore aucune nouvelle de vous. M. de Rivière a été mis à terre le 30 septembre. Depuis ce moment nous n'avons pas eu de communication avec la côte, et les croiseurs anglais n'y ont vu que des troupes ennemies. La saison avance ; la mer deviendra impraticable dans peu de jours. Il est important de profiter du temps qui nous reste. Indiquez-nous un point sur la côte où nous puissions débarquer des munitions et de l'artillerie.

« Si vous trouvez trop de difficultés à la prompte exécution de ce projet ; si les circonstances ne vous permettaient pas de le seconder avec une partie suffisante de votre armée, je vous demande, je vous ordonne même de me désigner un point quelconque sur la côte, depuis Bourgneuf jusqu'à la pointe de l'Aiguillon où vous puissiez porter, à un jour nommé, quelques centaines de chevaux. Je m'y trouverai sans faute avec un petit nombre de personnes. Je me réunirai à votre intrépide armée. Nous conviendrons ensuite du lieu où nous pourrons donner la main aux Anglais et établir avec eux une communication solide et constante.

« Tous les retards que j'éprouve m'affectent sensiblement, mais ils n'affaibliront pas ma constance ni la fermeté de ma résolution. »

Charette répondit : « Je vais faire tout mon possible pour assurer votre débarquement, qui sera très-aisé si je ne m'y porte pas, et impossible si je m'y porte, vu que tous les républicains qui sont dans la Vendée ont les yeux fixés sur moi. Puisse le ciel vous rendre à nos vœux ! Et vous verrez des royalistes qui, jaloux de vous posséder, n'omettront rien pour mériter votre amitié et votre estime. »

Le général vendéen entra dans plus de détails en écrivant à sir Jolin Warren, commandant de l'escadre anglaise.

« Si je me portais avec mon armée sur la côte pour protéger un débarquement d'effets, les républicains marcheraient sur plusieurs colonnes et me resserreraient de si près que je n'aurais d'autre retraite que la mer. — Le débarquement pourrait s'exécuter sur la côte de Saint-Jean de Mont sans qu'il soit tiré un coup de fusil. Trois de mes divisions se porteront à la côte, et moi j'attaquerai en même temps les républicains du côté opposé. L'ennemi sera trompé par cette manœuvre. Ce dont nous avons le plus grand besoin, c'est d'artilleurs, de cavaliers non montés s'ils n'ont pas de chevaux, d'instruments de chirurgie, de médicaments et d'effets d'habillement. »

Ni le prince, ni les émigrés qu'il avait amenés avec lui, ni le général Doyle qui commandait deux mille Anglais ne s'étaient attendus à se trouver dans une telle position. Le mécompte était complet. Se faire jeter à la côte avec une escorte de serviteurs fidèles et dévoués, au risque de tomber dans quelque patrouille républicaine, courir un tel danger sans avoir la certitude de trouver en France une autre chance que de faire avec des bandes de paysans une guerre d'aventurier et de partisan ; cela ne ressemblait pas à cet immense soulèvement des populations promis à Monsieur par les agents d'intrigue, les comités royalistes et les correspondants qu'aveuglaient leurs illusions. Peu de jours après l'arrivée à l'île d'Yeu, le 13 vendémiaire était survenu et aurait dû dissiper de si frivoles illusions.

Aussi fut-il bientôt évident que l'expédition n'aurait pas même pour résultat la moindre tentative. Un émigré écrivait : « Tout est dans le plus grand secret, mais on aperçoit, sur certains visages, combien ils sont las de tout ceci. On a compté sans son hôte ; les officiers émigrés, qui doivent composer les cadres des régiments qu'on doit former en France, sont obligés de camper et de faire le service de soldat ; ils sont outrés contre leurs chefs. On tâchera de les faire passer un à un, ce qui prouve combien on est peu sûr de la réussite. Les côtes sont très-bien gardées, les points par où on pourrait pénétrer chez Charette sont interceptés. Je crois l'expédition manquée, la saison est peu favorable, l'ardeur est très-ralentie. Le mois d'octobre passé, nous nous occuperons des moyens de retourner. »

De sorte que dès la première semaine, un simple émigré, d'un nom obscur, qui n'était au fait d'aucune intrigue, qui sans doute n'approchait pas de l'état-major et des conseillers de Monsieur, racontait d'avance avec certitude ce qui adviendrait de cette apparition tant désirée, tant promise, si pompeusement annoncée, d'un prince en vue de la terre de France.

Les hommes, qui se mêlaient avec le plus de discernement des grandes affaires de la contre-révolution, éblouis par leur propre activité et par l'ardeur habituelle aux faiseurs de projets, ne voyaient pas aussi bien le vrai ou tâchaient de se le nier à eux-mêmes. Le comte de Vauban arriva à l'île d'Yeu au commencement de novembre, un mois après le débarquement de Monsieur ; il était chargé par M. de Puisaye d'instruire le prince de l'état actuel des affaires du parti en Bretagne.

Après Quiberon, M. de Puisaye n'était pas retourné en Angleterre ; il était resté à bord sur la frégate de l'amiral Waren qui continuait sa croisière devant les côtes de Bretagne et de. Poitou ; il passa ainsi deux mois toujours en relation avec les Chouans ; car les communications furtives étaient moins périlleuses sur cette côte découpée de golfes et de rades qui s'enfoncent dans des falaises rocheuses, que sur les plages bordées d'écueils de la côte de Poitou ; puis il retourna sur ce théâtre de son influence, espérant autant que jamais d'y mettre à exécution les vastes projets dont il ne cessait pas d'être occupé.

La guerre civile n'avait pas encore repris toute son activité dans les régions de la chouannerie ; c'était Charette et la menace d'une descente en Poitou qui, à ce moment, inquiétaient le gouvernement de la République. On dirigeait de ce côté les forces militaires ; là se portait toute l'attention du général Hoche.

Le comte de Puisaye profita de ce loisir pour se livrer à son goût et à son talent d'organisation ; il divisa la Bretagne en quatre arrondissements. Chacun avait un général, un état-major, un conseil d'administration. Un grand état-major dont il était chef, un conseil général d'administration présidé par lui, devaient gouverner l'armée et la province. On réunit beaucoup de renseignements statistiques ; on fit des règlements pour le recrutement et pour les fournitures militaires. Il fut ainsi établi que le roi avait en Bretagne une armée de cent vingt mille hommes, dont environ cinquante mille avaient déjà des fusils. M. de Puisaye en était le général en chef tenant ses pouvoirs du roi.

Il calculait aussi quelle était la force respective des autres armées royalistes. Selon lui, le vicomte de Scépeaux, qui commandait les Chouans de la rive droite de la Loire, depuis le Mans jusqu'à l'embouchure de la Vilaine, avait une armée de quinze mille hommes aguerris et pouvait facilement la porter à vingt-cinq mille.

L'armée de Charette était estimée à quinze mille hommes. La troupe de M. de Sapinaud, qui venait de céder à l'influence de Charette et de reprendre les armes, comptait pour quatre mille hommes.

On espérait que prochainement Stofflet romprait la pacification et recommencerait la guerre dans l'Anjou. Puisaye croyait que c'était encore une armée de vingt mille hommes au moins.

Enfin, M. de Frotté soulevait en ce moment même une chouannerie en Normandie ; c'était encore six ou sept mille hommes.

Ainsi M. de Vauban apportait à Monsieur l'assurance que les armées catholiques et royales présentaient un effectif de près de deux cent mille hommes.

Mais pour mettre en mouvement, et à dire vrai pour donner une réelle existence à des forces si puissantes, il fallait établir entre les chefs des diverses armées un concert qui était loin d'exister. Leurs divisions paralysaient toute entreprise considérable et condamnaient les royalistes à verser leur sang dans des combats sans résultat, dans une guerre de partisans. Stofflet et Charette étaient ennemis déclarés ; si l'un reprenait les armes, c'était un motif pour que l'autre se refusât à commencer la guerre. Puisaye croyait que porter en Poitou les secours obtenus de l'Angleterre, y risquer la présence de Monsieur, y jouer la grande partie du royalisme, c'était perdre à jamais cette belle cause. Il offrait au prince un débarquement facile et sûr. Les malheurs de Quiberon venaient, disait-il, de ce qu'il n'avait pas été écouté. Lorsque Monsieur serait en Bretagne, son autorité ferait cesser les discordes des divers chefs de la guerre civile.

Monsieur était loin de prendre confiance aux informations et aux conseils que lui apportait le comte de Vauban. Il avait d'invincibles préventions contre M. de Puisaye, qui, pour lui, était toujours le député à l'Assemblée constituante, le partisan de la monarchie constitutionnelle, le général des Girondins. L'importance même qu'il avait acquise en Bretagne lui déplaisait : les princes n'aiment point qu'on ait une position importante lorsqu'on ne la doit pas à leur faveur. Cette sorte de gouvernement que M. de Puisaye s'était composé, ces généraux ou commandants nommés ou désignés par sa seule autorité, semblaient une inconvenante usurpation de pouvoir.

D'ailleurs, Monsieur doutait que M. de Puisaye eût toute la puissance dont il se vantait. Les émigrés, qui formaient l'état-major ou plutôt la cour du prince, étaient encore plus exclusifs et intolérants que lui. Ils étaient de la première émigration, qui se tenait fort séparée des réfugiés sortis de France pour échapper aux malheurs suscités par une révolution qu'ils avaient d'abord approuvée.

Ce n'était pas seulement cet entourage de Monsieur qui dénonçait ou décriait le généralissime des Chouans. Son autorité n'était pas si bien établie qu'il le croyait : une guerre civile et les bandes qui s'y dévouent ne se laissent pas réglementer ni discipliner. Chaque chef sait mieux que ses prétendus supérieurs ce qu'il peut faire et quand il faut agir. Le plus puissant des chefs de Chouans, Georges Cadoudal, qui commandait tous les Bretons du Morbihan, n'était nullement disposé à obéir au comte de Puisaye. Il le laissait parler dans les conseils sans le contredire, il signait les délibérations, mais comptait bien ne se conduire que selon sa propre volonté. Il avait envoyé à l'île d'Yeu son frère d'armes, en qui il mettait toute sa confiance, Mercier dit la Vendée, jeune homme plein de courage et d'intelligence ; arrivé avant M. de Vauban, il avait parlé tout autrement et avait été fort écouté ; encouragé par les officiers de Monsieur, il était déjà retourné en Bretagne pour y détruire l'autorité de M. de Puisaye.

 

C'était le prince lui-même qui avait envoyé M. de Vauban en Bretagne ; il lui sut mauvais gré d'avoir vu les choses autrement qu'il l'aurait voulu et de prendre si chaudement la défense de Puisaye. Monsieur cessa pourtant de montrer une répugnance prononcée, mais il fut évident qu'il ne suivrait pas les conseils qui lui étaient donnés ; qu'il ne songeait pas plus à débarquer en Bretagne qu'en Poitou ; qu'il ne croyait pas que, dans une province plus que dans l'autre, il trouvât la possibilité de se mettre à la tête d'une armée forte et régulière. Lorsqu'on lui parlait des discordes de Charette et de Stofflet, des graves inconvénients qui en résultaient et de la nécessité, du devoir impérieux qui lui commandaient de se mettre à la tête de la guerre civile pour ranger tout le monde à son obéissance, il répondait : — « Je leur ai ordonné de se raccommoder. »

Lorsqu'il était arrivé en Angleterre, peu après le désastre de Quiberon, Monsieur avait témoigné hautement le désir d'aller se mettre à la tête des armées royalistes ; on avait en son nom pressé le ministère anglais d'ordonner une seconde expédition. Il y avait consenti et avait fait à grands frais des préparatifs. Lorsque le moment de s'embarquer fut venu, Monsieur, qui avait de part et d'autre recueilli beaucoup d'informations, concevait déjà des doutes sur le succès que lui promettaient la plupart de ses agents ou correspondants. Prévoyant qu'un débarquement tel qu'il le comprenait serait peut-être impossible, il avait chargé le duc d'Harcourt, ambassadeur accrédité, quoique non reconnu, du roi Louis XVIII, de solliciter, s'il voyait tarder la tentative d'une descente, l'ordre de son retour. C'était une commission difficile : M. d'Harcourt ne fut pas favorablement écouté, et Monsieur écrivit au gouvernement anglais ; la réponse n'était pas encore arrivée.

Cependant la saison s'avançait. L'île d'Yeu n'a pas un mouillage sûr ; la mer est souvent mauvaise dans ces parages. L'amiral et le prince se décidèrent avant d'avoir reçu l'ordre du retour.

 

Pendant le séjour de Monsieur et des Anglais à l'île d'Yeu, le général Hoche avait peu d'inquiétude sur un débarquement ; la situation de Charette ne devenait pas meilleure par le voisinage de ce renfort, qui ne pouvait arriver jusqu'à lui. La guerre civile continuait ; il ne s'agissait point de batailles à gagner, d'opérations militaires à combiner ; il fallait parvenir à une soumission complète de la population, l'intimider sans l'exaspérer, lui rendre la confiance ; la préserver des violences et des mauvais traitements qu'elle avait à craindre des soldats de la République, et en même temps la défendre contre les exigences menaçantes des chefs vendéens qui punissaient cruellement l'infidélité à leur cause. Occuper sans désordre chaque village, désarmer les habitants, était un plan de campagne dont l'exécution était plus lente et plus difficile que ne l'avait espéré le général Hoche. Le gouvernement de la Convention ne lui donnait point les moyens de réussir. Les renforts qu'on lui avait promis n'arrivaient pas ou se faisaient trop attendre. L'armée de l'ouest souffrait plus qu'aucune autre du dénuement qui avait arrêté les mouvements des armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, Le service de l'administration militaire était devenu à peu près impossible par la dépréciation des assignats, dont chaque jour la valeur décroissait dans une proportion effrayante. Les voleries des fournisseurs, favorisées par la connivence ou l'incurie des agents du commissariat, rendaient impossibles les opérations des généraux et les mouvements des troupes.

Hoche tombait parfois dans des accès de colère ou de découragement. — « Quelle est l'âme assez fortement trempée, écrivait-il à un représentant, pour ne pas gémir hautement des maux qui nous accablent ? Sans pain, sans souliers, sans vêtements, sans argent, entourés d'ennemis. Notre position est déplorable. Demain quatre colonnes devaient être mises en mouvement. Sans pain, où puis-je les conduire ? »

D'autres motifs augmentaient ses chagrins. Au moment où il écrivait ainsi, la Convention, menacée par les sections, n'avait pas encore remporté la victoire du 13 vendémiaire. Le parti royaliste, toujours enivré d'illusions, croyait que c'en était fait de la Révolution. Le gouvernement conventionnel, déchu de sa puissance, succombant sous l'aversion et le mépris d'une opinion qui semblait triomphante, ne s'occupait que de sa propre sûreté. Du reste, il ne décidait rien, ne prenait aucune détermination complète, ne veillait à l'exécution d'aucun des projets qu'il adoptait ; d'ailleurs, il était mal servi. Les administrations locales, loin de lui être dévouées, appartenaient plus ou moins à la réaction. Cet esprit gagnait les agents des diverses régies financières ou militaires. Ne recevant pas d'autres émoluments qu'un papier sans valeur, chargés de percevoir ou de payer en argent, tâche alors impossible à accomplir, ils ne songeaient plus à faire leur devoir, et grossissaient la masse des mécontents. C'est pourquoi Hoche ajoutait à ses plaintes : « Si le gouvernement ne prend pas de mesures vigoureuses, la République va succomber. Vous voulez qu'elle existe ; ne voyez-vous pas ses propres agents la conduire à sa perte ? Commissaires des guerres, agents aux subsistances, fournisseurs, tous agiotent, royalisent, tournent en ridicule les institutions républicaines, dégoûtent les soldats de la liberté en les faisant mourir de faim. Ces vampires rient de nos maux, organisent partout la contre-révolution. Et le gouvernement ne prendra pas un parti vigoureux ! Il y a du blé en France ; d'un mot, d'un seul mot, on ferait ouvrir les greniers et les bourses. Ce mot n'est pas la terreur, mais la justice. N'est-il pas juste qu'on nourrisse les malheureux qui versent tous les jours leur sang pour la République ? Je ne dirai point : Je veux quitter mon poste. Je justifierai la confiance qui m'est accordée ; mais qu'on nous donne des subsistances, et les armes de la République seront victorieuses. »

L'inquiétude qu'éprouvait le général Hoche pour le sort de la République était d'autant plus vive, que jamais les communications des Vendéens et des Chouans avec l'Angleterre et les émigrés n'avaient eu autant d'activité. On ne débarquait point de soldats ; il était même difficile d'apporter à la côte des armes et des munitions ; mais une nuée d'agents faisaient sans cesse le voyage de Londres ou de l'île d'Yeu au quartier général de chaque chef, en Bretagne, en Poitou, en Anjou. Ils donnaient courage aux insurgés, leur promettaient des secours et des renforts, se montraient assurés dans leurs espérances : de telle sorte que jamais les forces réelles des royalistes n'avaient été moindres, et jamais ils ne s'étaient crus si près d'un triomphe complet.

La Bretagne était surtout en proie aux brigandages des Chouans. Comme le point important et décisif était de détruire Charette et de ne lui laisser recevoir aucun débarquement de l'île d'Yeu, c'était entre Nantes et les Sables qu'on avait concentré le plus de troupes ; on allait au plus pressé, et pour le moment on négligeait les autres contrées. Les généraux qui y commandaient et les administrations locales se plaignaient sans cesse. C'était encore un des chagrins du général en chef. Le gouvernement voulait lui retirer une partie de ses troupes.

Le 13 vendémiaire était venu réjouir le courage du général Hoche. Il avait mis à l'ordre de l'armée que les factieux, les Chouans et les royalistes avaient été complètement anéantis ; mais la tâche de mettre fin à la guerre de la Vendée n'était pas devenue plus facile. Quoi qu'on dît, il n'y avait aucun rapport entre les sections de Paris et les paysans du Bocage ; le comité royaliste, qui correspondait parfois avec Charette, n'était pour rien dans sa défense obstinée. Tout habile qu'était le général Hoche, et encore qu'il eût l'expérience de la guerre avec les Chouans, il lui fallut apprendre comment on pouvait combattre les Vendéens. Il en écrivait ainsi au comité de salut public1[23].

« Un peuple entier est insurgé. Hommes, femmes et enfants ne voient les Bleus qu'avec horreur. Les habitants ont tout perdu ; le pays est horriblement dévasté. Il est d'ailleurs très-couvert et extrêmement coupé. Entrez-vous en force dans le Bocage, tout fuit et se cache dans les bois ou les genêts. Les troupes ne voient plus personne. Si par hasard vous apercevez un homme, il se dérobe derrière une haie et il disparaît. Peut-on employer trois mille hommes à le chercher pendant tout un jour ? Pour combattre, les chefs tiennent leur troupe embusquée. Lorsque la tête de notre colonne est arrivée à la hauteur des ennemis, ils fondent sur elle avec impétuosité. En un moment, la troupe se trouve environnée de feu ; elle n'a pu, dans ces chemins creux et bordés de haies, marcher que sur trois hommes de front ; ainsi elle n'a point de place pour se mettre en bataille ; d'ailleurs nous ne pouvons disperser nos tirailleurs sans courir risque de les perdre.

« Le pays n'offre aucune ressource. Nous sommes obligés de tout faire venir en arrière de notre ligne ; alors il faut des escortes nombreuses ; car la bande avec laquelle vous vous êtes battu a disparu, et en une nuit peut se trouver à dix lieues derrière l'armée et intercepter les vivres.

« Nos soldats chargés d'un havresac, d'un fusil, d'une giberne, de vivres, de munitions, ne peuvent poursuivre un ennemi qui ne porte rien et qui s'éparpille homme à homme. Nos soldats ne connaissent pas les sentiers, comment pourrait-on les rallier ?

« Si vous rencontrez quelques habitants dans la campagne, ils sont sans armes ; ils labourent ; ce ne sont pas des brigands ; ils vous racontent comment au contraire ils ont été pillés, maltraités par eux ; et cela peut être. Peut-on les tuer ? non assurément. »

Hoche se confirma de plus en plus dans la détermination d'occuper le pays par des postes retranchés où l'on établirait des manutentions de pain ; de le faire parcourir par des colonnes mobiles bien disciplinées, et qui ne commettraient ni pillages, ni cruautés ; de désarmer tous les habitants. Pour y réussir, on saisissait les bestiaux et l'on faisait afficher dans les paroisses un avis ainsi conçu : « Rendez vos armes, vous aurez vos bœufs. »

Un des moyens les plus efficaces employés par le général Hoche pour parvenir à la pacification fut de s'entourer de quelques-uns des réfugiés chassés par les insurgés et qui avaient pris asile dans les villes, à Nantes, à Angers, à Saumur ; la plupart d'entre eux étaient exaspérés, avides de réaction et de vengeance. Il eût été funeste et dangereux d'écouter et d'employer ceux-là ; mais d'autres étaient modérés d'opinion, sages de caractère, remarquables par le bon sens et le discernement ; ils furent attachés comme volontaires à l'état-major, ils donnaient des renseignements sur les localités, guidaient les colonnes, disaient à qui confiance pouvait être accordée, arrêtaient les rigueurs inutiles.

La guerre se fit ainsi de plus en plus avec la politique ou même avec la police autant qu'avec la tactique militaire. On traitait avec humanité les femmes, les enfants, les vieillards ; on délivrait les paroisses des réquisitions exigées despotiquement par les chefs vendéens ; on engageait quelquefois, moyennant payement, les paysans à les trahir ou même à les livrer.

Le général Hoche était beaucoup plus occupé à pacifier la Vendée qu'à chercher les occasions de combattre Charette ; mais les précautions étaient prises de manière à n'avoir rien à craindre, de lui, et encore moins de l'île d'Yeu. Le 8 novembre 1795, Hoche écrivait au Directoire : « Que peut faire Charette ? La troupe qu'il commande ordinairement ne se compose pas de plus de mille fantassins et de trois cents mauvais cavaliers. Leur manière de combattre, à la vérité, pourrait étonner les plus braves troupes de l'Europe. Les mettre en déroute, ce n'est pas les vaincre ; Charette assigne un point de ralliement à ses fuyards, quelquefois à dix ou douze lieues derrière nous. Pendant qu'on le cherche en vain, il tombe sur nos convois, s'en empare ou les force à changer leur direction. Mes colonnes mobiles ont fait cesser ce genre de mésaventures.

« Charette gouverne féodalement son pays. Il y exerce un pouvoir absolu. Il s'est fait un code tout à fait draconien ; défiant et cruel, il n'a point d'amis ; son nom fait trembler une population ignorante qui le regarde comme un dieu. Il trompe les contre-révolutionnaires qui mettent tout leur espoir en lui ; il déteste les émigrés et les accueillera toujours mal, lors même qu'il serait vainqueur et tout-puissant. »

Hoche terminait ce portrait par un jugement qui manquait d'impartialité et que démentait son propre récit. « Il n'est pourtant pas un chef vraiment redoutable. Il n'a ni la loyauté de Bonchamp, ni les talents de d'Elbée, ni la témérité de Stofflet. »

Les généraux républicains ne pouvaient pas bien connaître ni le mérite, ni les défauts des chefs vendéens ; ils savaient mal quels étaient leurs desseins et quelles difficultés ils avaient à former, gouverner et conduire leurs armées.

D'Elbée n'était point un homme de talent ; Stofflet était un vaillant soldat dont Hoche allait bientôt connaître l'incapacité. La guerre, qui donnait à Charette tant d'importance et de renommée, se faisait sur un tout autre théâtre et à de tout autres conditions que la première et grande insurrection vendéenne de Cathelineau, Lescure, Bonchamp et La Rochejacquelein.

 

Ainsi se continuait la guerre où le général républicain comme le chef vendéen avaient intérêt à ne point engager de combats. Hoche resserrait de plus en plus le cercle où il enfermait Charette. La côte était gardée et l'espace laissé à l'insurrection ne comprenait pas plus de cinq lieues de large sur six lieues de long ; mais cet espace était coupé de marais du côté de la mer et couvert de forêts du côté du Bocage. Charette réussit une ou deux fois à surprendre des postes républicains, jamais à sortir de l'enceinte où il était enfermé.

Tant que les Anglais occupaient l'île d'Yeu, son but unique ne pouvait être que d'obtenir et de favoriser le débarquement de Monsieur et des troupes qu'il amènerait. Soit pour détourner l'attention des républicains, soit pour s'emparer sur la côte d'un point mal gardé, il forma un rassemblement beaucoup plus nombreux que de coutume ; la pensée de voir enfin arriver le prince avec une armée ranimait le courage et l'ardeur des paysans. Ils croyaient que, pour cette fois, les Bleus seraient chassés du pays ; que la République allait finir ; et qu'enfin ils pourraient retrouver le repos et le bien-être. Charette se dirigea sur le petit port de la Tranche, situé à l'extrémité méridionale- de la côte de Poitou. Il était encore à quelques lieues de la mer lorsque arrivèrent plusieurs émigrés venant de l'île d'Yeu. M. de La Béraudière lui remit une lettre de Monsieur, datée du jour même, 17 novembre 1795. Elle était conçue en ces termes :

« J'essayerais en vain de vous exprimer, monsieur, tout ce que j'ai souffert depuis que je suis ici. MM. de Grimoard et de Chasteignier vous diront tout ce que j'ai fait et tenté pour parvenir à vous donner de mes nouvelles, et surtout pour recevoir des vôtres ; mais tout a été inutile puisque je n'ai pu apprendre que par une voie indirecte que les forces des ennemis vous avaient obligé à rentrer dans l'intérieur de votre pays, sans que votre brave armée ait éprouvé d'échec considérable. Il m'a été également impossible d'obtenir aucun renseignement sur le compte de M. de Rivière depuis qu'il a été débarqué le 30 septembre, et j'en suis extrêmement inquiet. Mais il est de mon devoir de renfermer dans mon cœur mes craintes et mes regrets et de ne m'occuper que des moyens de réparer le passé et de rendre l'avenir plus utile et plus heureux pour la cause que vous défendez avec tant de gloire.

« M. de La Béraudière, qui vous remettra cette lettre, vous expliquera les motifs qui ont décidé les Anglais à évacuer l'île d'Yeu. Je n'avais aucun moyen pour conserver ce poste, et je m'embarquerai sous peu de jours avec le petit nombre de Français qui sont auprès de moi pour me porter le plus promptement possible aux îles de Jersey et de Guernesey. Ce séjour m'a été offert par les ministres britanniques, comme étant le plus propre à entretenir des correspondances avec les royalistes et pour les rejoindre partout où je le jugerai convenable. Les ministres m'ont fait assurer en même temps que l'intention du cabinet de Saint-James était de secourir les Français fidèles par tous les moyens qui pourraient dépendre d'eux. »

En lisant cette lettre, Charette changea de visage, puis, se retournant vers ses officiers : — « Mes amis, nous sommes perdus, leur dit-il en langage de soldat. — C'est l'arrêt de ma mort que vous m'apportez, répondit-il à l'envoyé ; vous me voyez aujourd'hui avec quinze mille hommes ; demain je n'en aurai pas trois cents. Je n'ai plus qu'à me cacher ou à périr !... Je périrai. »

Le 18 novembre 1795, après avoir passé sept semaines à cinq lieues de la côte de France, Monsieur monta sur le vaisseau anglais le Jason, laissant les royalistes dans le découragement et le désespoir, et ne s'inquiétant pas du sort prochainement réservé à ces Vendéens qui avaient repris les armes par ses ordres, dans l'espérance de le voir bientôt à leur tête.

Le comte de Vauban assure dans ses mémoires que Charette écrivit au roi Louis XVIII une lettre qui renfermait les-paroles suivantes : « Sire, la lâcheté de votre frère a tout perdu, il ne pouvait paraître à la côte que pour tout perdre ou tout sauver. »

Quelle que fût la juste irritation de Charette, rien n'autorise à croire qu'il ait écrit une pareille lettre. Les officiers qui l'entouraient, les hommes qui étaient le plus avant dans sa confiance, n'ont, à aucune époque, supposé qu'elle ait été réellement écrite. Elle s'accorde mal avec la lettre très-authentique qu'il écrivit à M. de Rivière, dès le lendemain du triste message de l'île d'Yeu.

« Je vous écris, mon cher Rivière, le cœur navré de douleur de l'éloignement d'un prince dont la présence devait faire toute notre félicité. Il est des privations qu'on supporte avec courage et fermeté, mais celle-là est si grande qu'elle ébranlerait un rocher. Gardez-vous bien de croire que cet événement malheureux refroidisse notre courage ; bien loin de là : toujours animés du désir de mériter votre estime, nous travaillerons jusqu'au dernier soupir à nous en rendre dignes. »

Un officier supérieur de l'armée de Hoche, qui a rassemblé et publié plusieurs volumes de pièces et de documents sur les guerres civiles de l'ouest, et qui fut témoin du courage obstiné et du dévouement désespéré mais inflexible de Charette, ajoute en rapportant cette lettre : « Elle suffit pour démentir les plaintes adressées, suivant M. de Vauban, au roi contre Monsieur. »

Ce qui est certain c'est qu'à l'île d'Yeu, il n'y avait pas eu un moment où l'on eût songé à faire un débarquement, et que Monsieur, au lieu de se placer à Jersey, comme il l'annonçait, ou de rester à bord sur l'escadre anglaise qui aurait croisé sur les côtes de Bretagne, s'en retourna en Angleterre ou, pour parler plus exactement, à Edimbourg, que le gouvernement anglais désigna pour sa demeure.

Dans les instructions qu'il laissa pour être transmises aux divers chefs de la guerre civile, il était facile de comprendre, par les conditions qu'il mettait à sa présence sur le sol français, qu'on ne devait plus s'attendre à l'y voir paraître.

Après avoir dit que ses vœux, ses désirs et ses intentions bien positives étaient de se réunir aux royalistes et de combattre à leur tête, sans aucun secours de troupes étrangères, il expliquait « ses plans et donnait ses ordres. »

« Je demande que le général Stofflet puisse faire passer la Loire à un corps d'élite de six mille hommes au moins ; il se réunira au général Scépeaux, qui formera aussi un corps d'élite de six mille hommes. Cette force se combinera avec l'armée que j'ai prescrite au général Puisaye. — Le général Charette devra aussi fournir un contingent égal ; de sorte qu'avec vingt-cinq mille hommes de l'armée de Bretagne, les royalistes occuperaient au nombre de plus de quarante mille hommes le pays situé entre la Loire et la Vilaine. Lorsque cette combinaison indispensable sera effectuée, les royalistes recevront mes ordres définitifs. »

Il était vraiment dérisoire d'adresser de semblables commandements à Charette, cerné de toutes parts et cachant dans les bois une bande d'un millier d'hommes ; à Stofflet qu'on n'avait pu décider encore à reprendre les armes, tant il sentait son impuissance ; à Scépeaux, qui à la tête de quelques Chouans parcourait en la dévastant une région alors insuffisamment gardée par les troupes républicaines.

Puisaye aurait eu un moindre droit de s'étonner de recevoir de telles instructions, puisqu'il avait offert à Monsieur ce que maintenant on lui demandait ; mais il y avait entre le prince et lui un grand malentendu. Toute cette armée écrite sur le papier, dont M. de Vauban avait porté le dénombrement à l'île d'Yeu, en supposant même que le calcul ne fût pas illusoire, ne devait prendre une existence réelle que lorsque le prince serait venu se mettre à sa tête, et le prince ne voulait venir que lorsqu'elle existerait effectivement.

 

Hormis l'exhortation que Monsieur avait adressée aux chefs en leur disant qu'ils devaient se réconcilier, puisque telle était sa volonté, il ne pourvoyait nullement à la nécessité de les faire agir de concert et de donner de l'ensemble et de l'unité à la guerre civile. Le roi Louis XVIII avait conféré à Charette le titre de généralissime ; mais cette nomination était comme non avenue ; lui-même n'avait pas imaginé d'en affecter l'autorité. Tout autre choix pris parmi les Vendéens ou les émigrés aurait eu encore moins de succès ; d'ailleurs Monsieur n'eût voulu placer qui que ce soit dans une si haute position. Monsieur le duc de Bourbon avait paru un instant à l'île d'Yeu, et peut-être n'eût-il pas mis à son arrivée sur la côte de si grandes et difficiles conditions ; il reçut l'ordre de retourner en Angleterre.

La prétention du comte de Puisaye de commander en Bretagne n'avait pas cessé de déplaire, malgré tous les efforts de M. de Vauban, et lorsqu'il revint de l'île d'Yeu apportant les instructions de Monsieur, il trouva son général dans une position fâcheuse. L'ami de Georges Cadoudal, Mercier la Vendée, était de retour en Bretagne depuis plusieurs semaines. Monsieur l'avait reçu avec la plus grande distinction et lui avait donné la croix de Saint-Louis ; le petit état-major du prince l'avait pris fort en gré et lui avait parlé avec une intime confiance des affaires et des personnes. Aussitôt après son arrivée, Georges convoqua le conseil des Chouans du Morbihan. M. de Puisaye savait qu'il devait y être question de lui : il s'y rendit, fut très-mal accueilli et retourna auprès du conseil général, où il avait influence et autorité. Le conseil du Morbihan déclara que Puisaye avait perdu la confiance des royalistes et qu'on ne lui obéirait plus. On dit même que, par un article secret et non écrit, le général en chef fut condamné à mort. Toujours est-il que Mercier, escorté de douze soldats que commandait Saint-Régent — celui qui fut depuis auteur de la machine infernale —, se présenta à la métairie où siégeait Puisaye avec son conseil, et lui signifia qu'il venait l'arrêter. Quelques officiers de Chouans qui se trouvaient là prirent la défense de leur général. Mercier ne put produire aucun ordre écrit, aucun pouvoir qui l'autorisât à ce qu'il prétendait faire ; seulement il était porteur de la délibération du conseil du Morbihan, que Georges avait eu la précaution de ne pas signer.

Mercier se retira sans que M. de Puisaye pût songer à punir cet acte de rébellion. Peu après, M. de Vauban revint en Bretagne porteur des instructions de Monsieur, et comme il les communiquait au conseil du Morbihan qui ne reconnaissait plus l'autorité de Puisaye, il s'expliqua avec indignation sur la conduite qui avait été tenue envers un général honoré de la confiance des princes et des principaux chefs de la guerre civile. Mercier répondit qu'au contraire Monsieur détestait le comte de Puisaye et regardait comme un vrai malheur son commandement en Bretagne. Il ajoutait que c'était avec la connaissance des intentions et du désir de Monsieur qu'il avait voulu arrêter M. de Puisaye. M. de Vauban démentit ce propos, répéta les paroles flatteuses que Monsieur l'avait chargé de porter à Puisaye et produisit des lettres où le prince s'exprimait dans le même sens.

Mercier convint que Monsieur ne lui avait jamais articulé rien de défavorable au général Puisaye, mais que les princes désirent quelquefois des choses qu'ils ne demandent pas ; « les personnes en qui Monsieur mettait sa confiance l'avaient mis, disait-il, à même de savoir à quoi s'en tenir. »

Georges Cadoudal parla avec plus de modération : — « Il peut y avoir des torts de part et d'autre, mais M. de Puisaye en a un qui, fondé ou non, n'est que trop réel : il a perdu notre confiance, et tout le Morbihan cesse de le reconnaître comme son chef. »

De ce moment l'importance de M. de Puisaye allait finir ; la Chouannerie ne pouvait plus présenter l'espoir d'une action subordonnée à une même autorité et dirigée selon des vues d'ensemble. Peut-être était-ce une nécessité inhérente à l'esprit de la population bretonne, à la configuration du pays, aux diversités d'opinions. Georges Cadoudal fut plus habile dans la pratique de cette guerre que M. de Puisaye. L'un voulait seulement maintenir la Bretagne en rébellion contre la République ; l'autre ne prétendait pas à moins qu'à opérer la contre-révolution complète.

Le départ de Monsieur, l'ajournement indéfini de toute expédition anglaise, la séparation formelle des Chouans du Morbihan ne dégoûtèrent pas M. de Puisaye de ses vastes projets ; moins le succès devenait vraisemblable, plus ses conceptions prenaient de développement. Son esprit, qui était réellement distingué, avait été faussé par l'habitude de l'intrigue. Au lieu de régler sa conduite et son action sur le cours naturel et probable des événements, au lieu de reconnaître sur quelle route on était poussé par la force des choses, il cherchait à obtenir de grands résultats par de petits moyens ; il avait ce besoin de faire qui s'inspire d'espérances chimériques. Évidemment l'autorité qu'il avait conservée en Bretagne était très-diminuée, mais il recevait encore des témoignages de déférence des principaux chefs de Chouans ; le Morbihan seul avait proclamé sa désobéissance. M. de Frotté, M. de La Vieuville, M. du Boisgui et même M. de Scépeaux qui était censé général d'une autre armée, acceptaient son influence et ses projets. A ce moment son principal espoir était de décider Stofflet à reprendre les armes et à se concerter avec lui.

Cet accord une fois conclu, M. de Puisaye prétendait offrir à la France et à l'Europe un ensemble si imposant, que le parti royaliste armé prendrait place dans la balance politique ; que les puissances étrangères auraient à compter avec lui ; qu'un agent unique serait envoyé à Londres, et y serait admis dans une conférence européenne.

Le parti royaliste exigerait, comme base première et indispensable, que Louis XVÏI fut solennellement reconnu roi de France et de Navarre. N'avait-il pas en France une armée de cent mille hommes armés pour sa cause ? L'immense majorité des Français n'était-elle pas ouvertement déclarée pour lui ? Les armées royalistes seraient alors considérées comme alliées des puissances belligérantes, et dès lors le droit des gens et les lois de la guerre protégeraient leurs prisonniers qui ne seraient plus impitoyablement mis à mort comme émigrés.

Pendant que Puisaye s'imaginait imposer des conditions à l'Europe entière, au nom d'une armée de cent mille hommes, Georges ne pouvait pas même réunir cinq mille Chouans pour protéger un débarquement de munitions apportées par les Anglais.

L'état de désordre où semblait être la France, le peu de respect qu'inspirait le Directoire, l'audace de la conspiration anarchiste faisaient encore illusion aux Vendéens et surtout aux émigrés. Les agents royalistes que la mort de Lemaître avait à peine intimidés, soutenaient leurs espérances, en leur promettant, comme prochaine, une crise politique ; en leur donnant comme témoignage d'une opinion nationale quelques conversations indiscrètes ou la complaisance avec laquelle ils étaient parfois écoutés. Les journaux de Babeuf, les injures qu'il adressait au gouvernement, le tableau de la société française telle que la Révolution l'avait faite, tracé avec une verve de haine et de mépris, charmaient les royalistes et leur paraissaient un signe certain du bouleversement de la République. - « Nous ne dirions pas mieux, disaient-ils, en lisant dans les pamphlets anarchistes : « Une République sans pain, sans bonheur général, sans liberté, ne justifie que trop les diatribes éternelles du royalisme contre la Révolution. »

Ainsi, encore que la situation observée d'un autre point de vue, ne dût présenter aux royalistes que des motifs de découragement, que des signes de leur impuissance, ils ne furent jamais plus dévoués à leur foi politique et plus ardents à combattre pour leur cause. Les émigrés ne pouvant venir en corps d'armée porter secours à la Vendée et aux Chouans, arrivaient isolément ; ils se faisaient débarquer au pied de quelque falaise à la côte de Bretagne ; la nuit, lorsque la lune n'éclairait pas, ils se glissaient entre les postes et les patrouilles de l'armée républicaine et allaient se joindre aux bandes de Chouans, ou se rendaient en Anjou pour servir sous les ordres de Stofflet. La plupart, et surtout ceux qui, n'étant plus jeunes, avaient les habitudes des officiers supérieurs de l'ancien régime, imaginaient difficilement quel genre de guerre ils allaient faire, à quelles privations ils seraient exposés, et ce que c'était que chouanner.

« Pourrai-je emmener deux domestiques ou un au moins ? En quoi doit consister mon petit équipage ? je suppose qu'un ou deux porte-manteaux, garnis des choses les plus nécessaires, sont tout ce qu'il me faut, encore sera-t-il peut-être impossible de les transporter. Comment devrai-je être vêtu ? Je suppose que ce ne sera pas avec mon habit de maréchal de camp. Pourrai-je porter le cordon rouge ? trouve-t-on des selles, brides et mors pour équiper des chevaux ? Faut-il d'autres armes qu'un sabre et des pistolets ? J'ai un bon fusil à deux coups. »

Ces questions étaient adressées à M. de Scépeaux par un des plus braves et des plus honorés parmi les officiers généraux de l'émigration.

On trouve dans une lettre du chevalier de La Trémouille, qui venait d'arriver auprès de M. de Puisaye, une sorte d'instruction pour les jeunes hommes de bonne volonté qui songeaient à venir en Bretagne.

« Il faut n'avoir qu'un paquet dans un chausson, un bon fusil à baïonnette, une paire de pistolets à deux coups, un poignard, soixante cartouches, de forts souliers ferrés, et de bonnes jambes pour porter tout cela. Avant tout, le plus grand secret. Il faut arriver avec un esprit de douceur, d'honnêteté et de subordination. Surtout point de faiseurs, ni de freluquets, car ils n'y auraient pas une existence bien longue ; j'en connais à qui je ne conseille pas de passer, à moins de changer beaucoup ; autrement, ils seraient bientôt perdus[24]. »

Quelques-uns en effet, soit en ne sachant pas renoncer à leurs habitudes de luxe ou de bien-être, soit en manquant de prudence ou d'énergie, ou parce qu'ils se faisaient jeter sur un point où la côte était bien gardée, tombèrent aux mains des républicains, et ne furent pas épargnés. Ainsi périrent les deux fils du duc de Serent, M. de La Vieuville, M. de La Ferronnière et d'autres encore. Beaucoup trouvaient journellement la mort dans les rencontres des bandes de Chouans avec les colonnes républicaines, ou étaient surpris dans quelque cabane.

La guerre se continuait ainsi en Bretagne : la chouannerie, sous la direction de M. de Frotté, prenait plus d'importance en Normandie ; M. de Scépeaux, sur la rive droite de la Loire, inquiétait de plus en plus les républicains. Mais Stofflet se montrait encore sourd aux ordres du roi Louis XVIII, aux instructions que M. de Rivière lui avait apportées de la part de Monsieur, aux conseils de M. de Puisaye ; tous les efforts du parti royaliste ne réussissaient point à lui faire reprendre les armes. Pour parler plus exactement, l'abbé Bernier, qui avait un pouvoir absolu sur son esprit, ne croyait pas qu'il fût raisonnable, ni possible, de recommencer la guerre en Anjou. Les émigrés arrivaient en foule au quartier général ; une correspondance fréquente était suivie, avec Vérone où était alors le roi, avec Monsieur et les émigrés en Angleterre, avec le comité royaliste de Paris, sans que le général Hoche, qui n'ignorait aucun de ces détails, parût s'inquiéter. Ce n'est pas qu'il ajoutât foi aux pacifiques protestations que Bernier et Stofflet renouvelaient souvent, en lui demandant des entrevues et des conférences ; mais il savait que la population de cette riche contrée, qui avait cessé d'être le théâtre de la guerre depuis un an, ménagée et traitée avec douceur par le gouvernement de la République, n'était plus disposée à une nouvelle rébellion ; il était aussi informé de la division profonde qui régnait parmi les officiers de cette ancienne armée d'Anjou. Une lettre qui fut interceptée en est un curieux témoignage et montre encore un mécompte et une illusion du parti royaliste.

 

— « Vos officiers, disait cette lettre adressée à Stofflet, sont mécontents de la manière dont on les traite, du mépris qu'on affecte à leur égard et des préférences qu'on donne à de nobles émigrés qui étalent de grands noms et n'ont jamais fait le coup de fusil dans la Vendée. C'est avec eux qu'on traite des affaires et non plus avec les intrépides officiers qui ont fait le coup de feu avec les patriotes et fait trembler la République. A la tête de votre nouveau conseil on ne voit que des émigrés ; ils peuvent avoir du mérite ; mais pourquoi met-on leurs signatures au-dessus des noms de Cadi, Forestier, Soyer, Nicolas, de ceux qui ont défait les bleus à Coron, à Châtillon, à Dol, à Pontorson ? Pourquoi mettre au premier rang des personnages inconnus ?... Si on éloigne de vous les officiers dont on méprise la naissance malgré leur bravoure et l'élévation de leurs sentiments, prenez garde au sort qui vous est réservé. Les émigrés sont incapables de former aucun rassemblement. S'ils continuent à influencer le conseil, vous pouvez être assuré que vos opérations échoueront, car vos anciens officiers se retireront ; nous croyons que ces messieurs, qui nous regardent du haut de leur grandeur, ne feront jamais de grandes choses pour le pays et pour vous. Tous les jours on tient conseil, on discute, on délibère. On décidera, sans doute : alors il faudra que nous agissions et que nous allions à la distribution des coups de fusil. Nous voulons voir siéger au conseil ceux qui y ont droit. Cette conduite compromettra vous et le pays, en engageant la guerre avant qu'on ait le moyen de la faire et qu'on se soit concerté avec les autres armées.

« Les émigrés devraient cacher leur nom et leur qualité, et s'abstenir de prendre leurs titres jusqu'à ce que les circonstances le leur permettent. Lorsque les républicains auront asservi le pays de Charette et de Sapinaud, ils vous reprocheront d'avoir reçu et caché ces messieurs, et ils agiront en conséquence. Que ferons-nous alors ? »

 

L'abbé Bernier résistait à cette influence des émigrés qui, sans connaître l'esprit du peuple, sans avoir l'expérience de la première guerre, voulaient la renouveler. Comme il avait envoyé à l'île d'Yeu pour savoir les volontés de Monsieur, il reçut pour réponse les instructions que le prince avait adressées à tous les chefs de la Vendée et des Chouans. Dans un mémoire qui fut envoyé en Angleterre, Bernier expliqua comment il était impossible de se conformer aux ordres de Monsieur, et surtout de proposer aux Vendéens, qui avaient perdu une grande armée en passant la Loire et en laissant leur pays sans défense, de recommencer une semblable tentative et d'envoyer l'élite de leurs soldats faire la guerre en Bretagne. L'abbé Bernier, après avoir insisté sur les malheurs qui résulteraient infailliblement d'une prise d'armes, indiquait la conduite qui lui semblait prudente et habile : « Ouvrir des négociations avec la République ; les traîner en longueur en multipliant les difficultés ; tenir pendant ce temps-là le peuple en haleine ; entretenir des liaisons au dedans et au dehors ; s'occuper des préparatifs avec plus d'assurance et plus d'union ; concerter un plan général pour l'époque prochaine du débarquement promis par Son Altesse Royale. »

C'est dans cet esprit que Bernier et Stofflet se rendirent le 12 décembre à la conférence qu'ils avaient demandée au général Hoche ; il n'avait pas en leur bonne foi plus de confiance qu'ils n'en méritaient, mais il croyait utile de les entretenir dans une disposition pacifique, qui rendrait d'autant plus difficile et imprudente, en la différant, la tentative d'insurrection dont ils avaient l'arrière-pensée. Bernier reproduisit des propositions qu'il avait déjà faites quelques mois auparavant. Il s'offrit pour remettre complétement l'ordre dans l'administration du pays, pour ramener les habitants des campagnes à une soumission entière et sincère au gouvernement de la République, dont il aurait été le commissaire et le délégué. En même temps, Stofflet eût été le commandant d'un corps militaire recruté dans le pays et se serait chargé de faire arrêter une foule de voleurs et de brigands, reste impur de la guerre civile. De cette manière, le règne des lois s'établirait sur toute la rive gauche de la Loire. Il demandait par avance que l'état de siège et le régime militaire fussent dès à présent remplacés par l'ordre constitutionnel.

Hoche engageait le Directoire à accepter ces propositions, non pas aveuglément et en se laissant duper, mais en plaçant Stofflet et Bernier sous l'autorité d'un agent civil et d'un officier général qui veilleraient sur eux en gardant la haute direction des affaires administratives et de la discipline militaire.

« Ce n'est pas, disait-il, avilir la dignité nationale que d'attacher au char de la Révolution ceux qui en furent les ennemis. Vous les séparerez ainsi de l'aristocratie qui compte sur eux ; vous mettrez à profit la confiance qu'ils inspirent aux habitants du pays. Ces habitants ne s'insurgeront plus, je m'en tiens pour assuré. »

Au reste, le général Hoche ne consentit point à traiter avec Bernier des questions qui ne se rapportaient pas directement au territoire de Stofflet. Il ne l'admit pas à plaider la cause des émigrés et des Chouans, à parler de Charette et du bas Poitou ; à réclamer contre le désarmement des paroisses de l'arrondissement de Sapinaud qui avait violé la pacification.

 

Ces conseils semblaient appartenir à une politique qui jusqu'alors n'avait pas été celle du Directoire. Hoche avait commencé à la pratiquer, mais sans y être formellement autorisé ; il ne se sentait ni approuvé, ni appuyé. Plus d'une fois il éprouva un tel dégoût de sa situation, qu'il parla de quitter son commandement et sollicita pour être placé à la tête d'une autre armée. Les modérés le regardaient comme un terroriste ; les Jacobins le trouvaient sans énergie et complaisant aux ennemis de la République. Le Directoire jugea cette fois qu'il était trop rassuré sur les intrigues et les complots royalistes ; par les rapports et les informations qu'il avait souvent donnés sur les relations et les correspondances des chefs vendéens avec les comités royalistes et les émigrés, lui-même, plus qu'aucun autre, avait excité les méfiances et les alarmes du gouvernement. Aussi n'était-ce pas pour les contre-révolutionnaires qu'il voulait des ménagements et des concessions. Son projet était de se concilier l'opinion et la confiance des paysans ou des petits propriétaires bourgeois qui avaient pris part à la guerre civile et qui demandaient l'oubli complet du passé et le repos.

Le général Hoche alla passer quelques jours à Paris. Après plusieurs conférences avec le Directoire et le ministre de la guerre, il revint avec des instructions telles qu'il les voulait avoir : elles lui donnaient plein pouvoir soit de prendre des mesures rigoureuses, soit d'user d'indulgence et de douceur. Il avait cru nécessaire d'exercer un pouvoir absolu sur les grandes villes où les rebelles avaient des agents et d'où ils tiraient des ressources ; Nantes, Angers et d'autres villes furent mises en état de siège. Les généraux, qui commandaient les deux armées des côtes de Brest et de Cherbourg, se plaignaient d'être privés de tout moyen d'action par l'envoi des détachements dirigés sur l'armée de l'Ouest ; les autorités et les populations de la Bretagne et de la Normandie murmuraient de ne pas être défendues contre les brigandages des Chouans ; le commandement des trois armées fut concentré[25] sous l'autorité du général Hoche qui établit son quartier général à Angers.

Il envoya des instructions précises et détaillées aux généraux des diverses divisions et aux commandants des colonnes mobiles. Il avait reçu le pouvoir de destituer provisoirement les officiers, et il annonça que la discipline serait sévère. Il prit des mesures pour l'approvisionnement de l'armée, et contraignit à un meilleur service les agents de l'administration militaire, dont il avait été si mécontent.

Le grand pouvoir qui lui était confié, la volonté et l'espérance qu'il avait de terminer la guerre civile, furent annoncés aux pays insurgés par une proclamation pompeuse et déclamatoire, comme était alors le langage politique ; il parlait avec malédiction et menace des ennemis de la République qui avaient renouvelé la guerre civile. — « L'Angleterre, fatiguée de nourrir quelques conspirateurs obscurs, les a vomis sur notre territoire ; n'importe, nos baïonnettes sauront les atteindre. Les vrais amis de la liberté se réunissent pour venger la patrie. On les traite de terroristes : on dit que vos chefs veulent dominer par la guerre et l'anarchie ; tandis que c'est nous qui voulons vous arracher à leur tyrannie et rétablir le règne des lois. Pour qui et pourquoi portez-vous les armes ? Est-ce pour rétablir vos seigneurs ? pour leur payer la dîme, les droits féodaux et la corvée ? Ne voyez-vous pas que vous protégez vos bourreaux, et que vous êtes armés contre ceux qui veulent vous rendre vos droits ! Nous comptons parmi ces droits celui d'adorer Dieu comme il convient à chacun. La République ne gênera aucun culte. »

Il offrait aux ennemis obstinés de la patrie la facilité de quitter la France. — « Préférez-vous absolument la tyrannie ? allez ailleurs chercher des fers ? Nous vous procurerons les moyens de passer sous la domination du maitre que vous choisirez. » — Un appel était adressé aux réfugiés patriotes, aux républicains ardents chassés de leurs foyers par les rebelles. Mais il leur recommandait « de protéger l'innocent, d'accueillir le faible, de respecter la propriété de tous, et de faire chérir le régime républicain. »

Il promettait d'empêcher ou de punir sévèrement toute espèce d'indiscipline et de pillage, et disait aux soldats : — « Vous trouverez en moi un ami sûr, mais sévère, aussi ardent à réprimer vos désordres qu'à poursuivre les voleurs, les émigrés, les assassins et les autres royalistes, quels que soient la livrée ou le masque dont ils se couvrent. »

Peu de jours après son retour de Paris, le général reçut une nouvelle lettre de Stofflet et Bernier, qui l'assuraient encore de leurs intentions pacifiques et de la haute estime qu'ils professaient pour lui. Il n'avait pas été dupe de leurs propositions, et ne songeait même plus à les employer à l'accomplissement de ses desseins. Il croyait avec certitude que Bernier ne consentirait jamais à la paix, si elle ne lui laissait pas une position supérieure et indépendante sur le théâtre de la guerre civile, et que sa chimère était de devenir le directeur principal du parti royaliste militant, chargé de négocier avec les princes et le ministère anglais, ayant pouvoir de réunir et mettre en mouvement les diverses insurrections ; en attendant, il comptait traiter avec le gouvernement de la République, de puissance à puissance. « Bernier voudrait faire de Stofflet un prince dont il serait le ministre, » écrivait le général Hoche au Directoire.

Cette prétention ne pouvait être admise par le général ni par le gouvernement ; les paroisses qui environnaient le territoire de Stofflet étaient successivement désarmées. Il allait être cerné de tous côtés.

 

D'autre part, l'abbé Bernier voyait croître son importance parmi la faction royaliste. M. de Puisaye, qui suivait, sans être ni découragé ni clairvoyant, un dessein à peu près semblable, était en correspondance habituelle avec lui ; il lui témoignait tant de considération et de déférence qu'il lui offrit la haute mission d'agent général des royalistes à Londres et auprès des princes. Comme Bernier comprenait que, hors de la Vendée, son importance serait bientôt annulée, il désigna le comte de Colbert Maulevrier, qui avait en Anjou une grande importance par sa fortune et sa position.

Tout étant ainsi réglé, l'abbé Bernier envoya à Stofflet, pour qu'il y apposât sa signature, deux proclamations, l'une adressée à ses anciens compagnons pour les rappeler aux armes, et l'autre aux soldats des armées républicaines pour les engager à quitter leurs drapeaux.

 

On imprima et l'on publia en même temps une pièce, dont sans doute les royalistes attendaient un grand effet, qui fut à peine remarquée et n'émut nullement l'opinion publique : c'était une déclaration du roi Louis XVIII, datée de Vérone, le 8 juillet 1795, aussitôt après la mort de Louis XVII. Il l'avait envoyée à Charette, qui ne l'avait pas fait imprimer, et à Stofflet, qui n'était point alors décidé à rompre la pacification.

Cet acte royal, écrit avec soin et dans des idées de prudence et de modération dont le prétendant faisait profession, est curieux comme expression d'un immuable sentiment de son droit et d'une conviction que sa légitime autorité ne pouvait souffrir ni interruption ni diminution. L'idée d'une transaction, d'une concession à faire, soit à la nation qui le rappellerait, soit au parti qui pourrait le ramener, ne se présentait pas à son esprit. Il se comparait à Henri IV, sans se souvenir que le chef de sa race, encore qu'il eût vaincu par les armes, avait su discerner les nécessités de sa position, et que les inspirations de son caractère généreux avaient été conformes aux conseils de la politique.

Ainsi Louis XVIII, en parlant de clémence, supposait qu'elle ne lui serait nullement commandée par les circonstances, et qu'on lui devrait une grande reconnaissance s'il n'agissait point avec une juste rigueur. S'il pardonnait, ce n'était pas sans reproches : — « Vous fûtes entraînés dans l'irréligion et la révolte ; depuis ce moment, un déluge de calamités a fondu sur vous. Vous fûtes infidèles au Dieu de vos pères, et ce Dieu justement irrité vous a fait sentir tout le poids de sa colère. » — Et alors, suivait une triste peinture du règne de la Terreur et de l'anarchie qui lui succédait : — « L'impiété et la révolte ont causé vos tourments, il faut en tarir la source ; il faut revenir à cette religion sainte qui attirait sur la France les bénédictions du ciel. Il faut rétablir ce gouvernement qui fit, pendant quatorze siècles, la gloire et les délices de la France. »

Le roi s'engageait ensuite dans la controverse si souvent essayée sur l'existence d'une constitution française datant de l'origine de la monarchie ; il confondait ce qui constitue l'existence d'une nation, c'est-à-dire son unité, ses mœurs, ses traditions, ses lois civiles, avec les lois politiques fixes et positives qui peuvent garantir les droits de tous et de chacun, qui déterminent la forme du gouvernement, qui règlent les attributions de chaque pouvoir.

Le roi assurait donc que les lois fondamentales du royaume étaient inhérentes à la transmission héréditaire de l'autorité royale. Ainsi l'enregistrement des lois par les parlements, le vote de l'impôt, la garantie donnée à toutes les personnes et à toutes les propriétés, l'admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois, se trouvaient, disait-il, dans cette antique et sage constitution qui avait traversé les siècles.

Mais, comme ses prédécesseurs avaient toujours contesté ces droits publics des Français, n'avaient pas laissé de réalité aux garanties sans cesse réclamées, et ne s'étaient jamais résignés à aucun contrôle de leur autorité, il fallait bien convenir que beaucoup d'abus avaient altéré ces lois constitutionnelles et avaient pu faire douter de leur existence.

Louis XVIII rappelait donc que son frère avait voulu des réformes indispensables, et avait laissé à son successeur le devoir de les accomplir. C'est ainsi qu'il répondait d'avance à la voix publique qui niait la prétendue constitution de l'ancien régime ; il ajoutait avec plus de raison qu'il vaut mieux, quand cela est possible, réformer ce qui est ancien qu'essayer ce qui est nouveau ; mais il ne s'engageait pas à ces réformes : elles étaient ajournées à l'époque où l'autorité royale, ayant recouvré la plénitude de ses droits, aurait remis toutes choses dans l'ordre et dans le calme. En insistant sur le rétablissement des trois ordres, et de « cette échelle de subordination, » si violemment brisée par la Révolution, il touchait une fibre singulièrement irritable.

Le roi s'affligeait et s'indignait qu'on le peignît, aux yeux des Français, comme un vengeur irrité. Il assurait d'avance qu'à ses yeux les crimes ne paraîtraient que de simples erreurs ; que tous les Français qui, abjurant des opinions funestes, viendraient se jeter aux pieds du trône, y seraient reçus ; que les Français coupables trouveraient en lui non plus un juge inflexible, mais un père compatissant. — « Tous seront nos enfants : les uns en ont conservé le titre par une vertu constante ; les autres l'ont reconquis par un salutaire repentir ; tous participent à notre amour. »

C'était de nobles sentiments ; toutefois leur expression supposait que le roi reviendrait et régnerait comme un vainqueur et un maître, et que les pardons et les amnisties dépendraient uniquement de sa clémence et de sa générosité ; mais son entourage, mais les émigrés, mais les courtisans et les conseillers intimes de la contre-révolution ne tenaient point ce langage. N'auraient-ils aucune influence ? Aucune autorité ne leur serait-elle confiée ? Ne réussiraient-ils pas à détourner, au profit de leurs vengeances ou de leurs intérêts lésés, l'emploi du pouvoir absolu ? Telles étaient les questions que soulevait cette proclamation. D'ailleurs elle mentionnait expressément une exception fort concevable de la part du frère de Louis XVI ; sans se conformer aux chrétiennes intentions du roi martyr, sans réfléchir que la politique pourrait conseiller la même clémence, il appelait le glaive de la justice sur la tête des conventionnels, qui, le 21 janvier, avaient voté la mort. Or, le Directoire exécutif, nommé par la majorité de la Convention, était composé de cinq conventionnels régicides. Ainsi le gouvernement républicain était engagé dans une guerre à mort avec une restauration monarchique. Par combien de convulsions intérieures, par combien de guerres civiles et étrangères faudrait-il passer avant de la concevoir comme possible ?

Les paroles adressées à l'armée étaient offensantes — « Qui eût osé croire que la perfidie et la rébellion pourraient atteindre cette armée, jadis l'appui du trône et dévouée de tout temps à l'honneur et au roi ? Ses victoires ont prouvé que le courage est ineffaçable dans le cœur des Français ; mais que de larmes doivent coûter ces succès si funestes. Ils ont été le principe de l'oppression générale. Ils ont été l'appui ; ils ont fomenté l'audace de vos exécrables tyrans. C'est l'instrument dont la Providence s'est servie pour le châtiment de la France. Mais l'armée française ne peut pas être longtemps l'ennemie de son roi. Puisqu'elle a conservé son antique bravoure, elle reprendra ses premières vertus. »

Louis XVIII parlait un autre langage aux soldats de Charette et de Stofflet. — « Et vous, invincibles héros, que Dieu a choisis pour être les restaurateurs de l'autel et du trône, vous qui avez entretenu au sein de la France le flambeau de la foi et le feu sacré de l'honneur ; vous, notre consolation et notre espoir, illustres armées catholiques et royales, dignes modèles de tous les Français, votre roi n'oubliera jamais vos services, votre courage, l'intégrité de vos principes et votre inébranlable fidélité. »

Cette déclaration était donc non pas une espérance de paix, de bonheur, de sympathie pour la France, c'était un manifeste de guerre civile.

 

Le général Hoche prit et publia aussitôt un arrêté qui ordonnait que trente mille hommes entreraient en Anjou et y vivraient aux dépens du pays, tant qu'il ne serait pas soumis et désarmé. En même temps il garantissait protection et sûreté aux paroisses qui se soumettraient sur-le-champ ou qui feraient prendre des émigrés ou chefs de rebelles. Il annonçait aussi que le culte catholique serait respecté, et qu'aucun recrutement forcé ne serait exigé.

La déclaration de guerre de Stofflet était du 26 janvier. Dès le 28, Hoche avait passé la Loire, non pas avec trente mille hommes, car il était loin de pouvoir disposer d'une telle force, mais avec deux régiments et un bataillon d'excellents soldats. Il écrivait au Directoire : « Les campagnes ne veulent pas se soulever. Je vais faire promener des colonnes dans le pays. Stofflet payera cher sa sottise ; sa guerre ne durera pas plus de quinze jours. »

Les mesures que le général Hoche venait de prendre, surtout le langage de ses arrêtés et de ses proclamations semblaient annoncer de telles rigueurs, il avait cru à propos d'exercer une si efficace intimidation, que le Directoire s'inquiéta un instant et craignit que la guerre de la Vendée ne se rallumât par la terreur. Il est vrai que Hoche devait sans cesse étonner et inquiéter le gouvernement : tantôt le langage de ses rapports et même les déterminations qu'il annonçait donnaient à supposer qu'il traitait avec trop de ménagement les ennemis tout en promettant de les combattre et de les détruire. Tantôt il exécutait impitoyablement les rigueurs qu'il avait semblé proclamer seulement pour faire peur. C'est ainsi que, contre le gré du Directoire, il fit condamner et exécuter M. de Béjarry et deux autres officiers vendéens qui étaient venus traiter au nom de Sapinaud et de son armée avec le général Willot. Or, M. de Sapinaud était allé avec le peu d'hommes qui lui restaient se joindre à Stofflet. Willot était devenu depuis quelque temps très-suspect au général en chef qui le croyait réactionnaire et royaliste, en quoi il ne se trompait point. Ne lui ayant pas donné pouvoir de traiter aux conditions qu'il avait consenties, Hoche le désavoua, lui fit quitter son armée et imputa aux négociateurs vendéens le crime de trahison. En cette occasion il eut à se justifier du soupçon de terrorisme. « Au nom de Dieu, écrivait-il, faites surveiller ma conduite. Je suis chaud ; mais rien ne me répugne autant que l'injustice, et je déteste le parjure. On vous dit que les mesures sévères feront reprendre les armes, et moi je vous assure que tant que les Vendéens auront les moyens de faire la guerre à la République, ils la feront. » Hoche fut souvent obligé de recommencer cette apologie, et, pendant quelques semaines, il eut le chagrin de passer pour un révolutionnaire jacobin. Cette imputation était injuste ; il avait trop de sens pour être entièrement dominé par les préjugés et les passions d'un parti. Toutefois il n'était pas assez maître de ses vives impressions, pas assez dégagé d'opinions absolues pour être destiné à prendre un grand rôle d'ambition. Il avait la politique d'un chef d'armée, mais n'arrivait pas jusqu'à la politique de gouvernement.

Il doutait si peu du très-prochain anéantissement de Stofflet ; il voyait avec tant de certitude que le pays se refusait à la guerre, qu'il commença à envoyer la meilleure partie de son armée en Bretagne., où les Chouans commettaient de jour en jour plus de ravages. De sa personne, il se plaça à Montaigu de manière à empêcher toute communication entre Charette et Stofflet ; nulle précaution n'était plus essentielle.

Stofflet ne réussit point à rassembler plus de trois cents hommes ; il essaya une attaque sur Chemillé ; les républicains y étaient en force ; il voulut ensuite se porter sur Bressuire et revint bientôt après sur ses pas. Aucune paroisse ne l'accueillait, et sa petite troupe, loin de se recruter, s'affaiblissait de moment en moment. Il la licencia et ne songea plus qu'à trouver une retraite pour échapper aux colonnes républicaines. Deux de ses officiers furent peu après surpris ou vendus et fusillés.

Dans la nuit du 23 au 24 février, un détachement de deux cents hommes d'infanterie et de vingt-cinq cavaliers sortit de Chemillé pour cerner le château de Souchereau, où l'on croyait que Stofflet était caché. On n'y trouva personne ; le détachement continua à suivre la direction qui lui avait été indiquée, et, non loin de là, le commandant fit entourer la métairie de la Saugrenière. Quelques sentinelles placées au dehors étaient endormies et furent enlevées. On arriva jusqu'à la porte de la métairie ; on répondit au qui vive : « Royaliste ! » et l'on entra dans la maison ; Stofflet s'y trouvai t avec cinq autres hommes ; sommé de se rendre, il s'élança sur un des grenadiers républicains, le saisit aux cheveux, et se débattit pendant quelques instants avec une extrême violence.

Il fut emmené à Angers. Dès le jour de son arrivée, le conseil de guerre fut réuni pour le juger. Il comparut devant ses juges avec un maintien ferme et une noble résignation. — « Je ne suis, disait-il, qu'un officier royaliste, et je n'avais que mon épée ; puisqu'elle est brisée, Charette saura me venger ; il tiendra jusqu'à la dernière extrémité. »

Il avait été soldat pendant dix-huit ans ; puis, ayant pris sa retraite, il était garde-chasse de M. de Maulevrier. On lui demanda au nom de qui il combattait. Sa réponse fut singulière : — « Au nom du roi, c'est-à-dire du premier homme qu'on aurait pu mettre sur le trône. » Il donna pour motif de sa reprise d'armes qu'on n'avait pas tenu les conditions stipulées avec les représentants du peuple ; il déclara que son rassemblement n'avait été que de trois ou quatre cents hommes, et qu'il avait eu l'intention d'attaquer le poste qu'il avait jugé le plus faible. S'il s'était débattu contre les soldats qui étaient venus l'arrêter, c'était par le désir de se faire tuer sur-le-champ.

Le jugement fut prononcé le 26 février, et Stofflet fut exécuté aussitôt après. Son courage le suivit jusqu'au dernier moment ; quatre de ses compagnons furent fusillés en même temps que lui. C'étaient des hommes obscurs sans commandement et sans importance parmi les rebelles. L'un d'entre eux était allemand ; fait prisonnier en 1793, il s'était d'abord enrôlé dans les chasseurs de la Montagne ; tombé ensuite entre les mains des Vendéens, il avait pris service chez eux. Un cinquième était un jeune paysan de quatorze ans ; il déclara que sa mère n'avait pas de quoi le nourrir et qu'il était entré dans la métairie pour demander du pain. Il ne trouva pourtant point grâce entière devant le conseil de guerre et fut condamné à la détention jusqu'à la paix générale. La justice militaire était impitoyable depuis le renouvellement de la guerre.

Il y avait un mois que Stofflet, contre toute raison, et probablement sans espérance, avait été décidé à reprendre les armes par les conseils de l'abbé Bernier ; cette fin déplorable pouvait donc lui être imputée ; la voix publique porta contre lui une plus grave accusation ; il était caché depuis trois jours dans la métairie de la Saugrenière et y avait donné rendez-vous à Stofflet. Apprenant que cette retraite était peu sûre, il la quitta sans lui donner aucun avis et se réfugia dans une maison qui en était peu éloignée. Si ce ne fut pas une trahison, c'était du moins une coupable négligence, ou un soin trop exclusif de sa propre sûreté.

 

Maintenant il ne restait plus sur la rive gauche de la Loire, sur ce théâtre de la première et grande guerre civile, d'autre résistance à vaincre que l'énergique courage de Charette. Si Stofflet mourant s'était fait illusion en le regardant comme son vengeur, il ne se trompait point en comptant que ce dernier chef des Vendéens tiendrait jusqu'à la dernière extrémité. Sans son inflexible caractère, sans son dédain du danger et de la mort, peut-être eût-il été comme Stofflet abandonné de ses soldats et délaissé par l'opinion des habitants. Même avant que Monsieur eût quitté l'île d'Yeu et que tout espoir d'un débarquement fût évanoui, il s'était formé, dans son armée et parmi ses meilleurs officiers, un parti de la paix. Déjà on lui disait respectueusement et avec soumission : — « Je vois tous les habitants désirer la paix. J'ignore quels moyens vous pouvez avoir de continuer la guerre. Si l'honneur le commande, je suis prêt à vous obéir. Mais avons-nous les moyens suffisants ? Le paysan à la fin ne tournera-t-il pas ses armes contre nous ? Je ne crains pas de mourir, mais il serait malheureux de ne point réussir et de finir d'une manière aussi triste[26]. »

Forcé d'abandonner son quartier général de Belleville, Charette commença à errer de paroisse en paroisse, rencontrant souvent des colonnes républicaines sur lesquelles il obtenait parfois quelque avantage. Il n'avait plus de magasins, plus de centre d'opérations ; trouver de quoi vivre était aussi le motif de ses déplacements continuels.

Cette guerre sans espoir lassa bientôt la constance des plus vaillants et des plus dévoués amis de Charette. Des réunions eurent lieu presque sous ses yeux pour parler de la paix. Un mémoire fut rédigé et présenté au général par le jeune La Roberie, commandant de sa cavalerie, qu'il aimait et estimait comme l'officier le plus distingué de son armée ; également brave et spirituel, il avait, pendant la pacification, rempli une mission en Angleterre où on l'avait jugé très-supérieur à tous les agents qui faisaient souvent ce voyage.

Charette reçut le mémoire, et après l'avoir lu, il dit avec sang-froid : — « Messieurs, le roi m'a ordonné de continuer la guerre, je la continuerai jusqu'à la mort, et j'espère que les officiers de mon armée ne me solliciteront plus de faire une paix honteuse. »

Il ne fit en public aucun reproche à La Roberie, mais lorsqu'ils furent seuls : — « Comment, dit-il, vous perdez en un jour l'honneur de tant de belles actions que je vous ai vu faire pendant la guerre ! »

Peu de jours après, il y eut une rencontre avec les républicains, et La Roberie, que le reproche de son général avait atteint au cœur, se lança sur les ennemis : — « Je vous montrerai, dit-il à Charette, que je ne suis pas changé, et que je n'aime pas la République ; » et il s'écriait : — « Voici mon dernier jour ! » — La petite rivière de la Boulogne séparait les deux armées ; il s'y jeta et arriva le premier sur l'autre bord, où dès le commencement du combat il tomba percé de balles ; on le releva et il mourut le soir même.

Une tentative qui fut presque imposée à Charette par la plupart de ses officiers et même par l'opinion de ses soldats, mais dont il prévoyait les funestes conséquences, augmenta sa détresse. Il essaya de se porter avec toutes ses forces dans le pays de Bocage, de passer la Sèvre pour aller en Anjou se joindre à Stofflet, qui allait bientôt se déclarer. Dès qu'il eut passé Montaigu, il se trouva entouré des colonnes républicaines, sans possibilité de résistance. La déroute fut complète ; le peu de bagages et de vivres qu'emportait cette armée fugitive tomba au pouvoir des républicains[27]. Ce fut en désordre que les Vendéens dispersés purent regagner leur pays, après avoir perdu beaucoup de monde. Charette avait emmené environ cinq mille hommes. Deux jours après, en rentrant dans son territoire, il était accompagné de six officiers.

Toutefois, s'étant recomposé une armée beaucoup moins nombreuse et moins courageusement disposée, il se cantonna dans la paroisse du Poiré, non loin de la Roche-sur-Yon. Se voyant encore poursuivi par les colonnes républicaines et contraint à courir çà et là, non pour combattre, mais pour chercher un refuge, il se décida à licencier son infanterie, c'est-à-dire à renvoyer chacun chez soi pour se réunir lorsqu'un nouveau rassemblement serait ordonné. Environ quatre-vingts volontaires refusèrent de le quitter ; encore que sa marche dût en être gênée, il ne put repousser leur dévouement. Ainsi il resta avec eux et avec cent cinquante officiers ou cavaliers.

Dès lors les républicains n'opérèrent plus avec des colonnes nombreuses ; des détachements de cavalerie parcouraient la campagne, afin de rencontrer Charette. Parfois sur la lisière d'un bois, dans une de ces landes couvertes de genêts, un combat s'engageait vivement entre sa faible escorte et les cavaliers qui le poursuivaient. Ils le voyaient de près et le reconnaissaient au panache de plumes de son chapeau, chargeaient sur lui et combattaient main à main avec le général vendéen. Ces rencontres étaient souvent meurtrières pour les uns comme pour les autres. Après avoir échappé à ce péril, c'était presque toujours à quelques lieues de' là qu'il fallait aller chercher un refuge, en ne suivant aucun chemin tracé, franchissant les haies et les fossés.

Cependant la plupart de ses officiers pressaient chaque jour Charette de traiter avec les républicains. Ils insistaient au nom de la généralité des habitants qui voulaient absolument la paix. Leur opinion était approuvée et même déterminée par presque tous les curés. Hoche avait reconnu quelle était leur influence ; il les avait ménagés et protégés contre l'intolérance jacobine, contre les préventions du gouvernement, contre les mauvais procédés des officiers et des soldats. Tout en professant la frivole et dédaigneuse impiété alors si répandue et se gardant bien de passer pour un dévot ou un croyant, il maintenait la liberté du culte. — « S'ils ont peur de célébrer la messe dans leur église, qu'ils viennent la dire dans ma chambre. » Tel était son propos.

Ce fut par l'abbé Guesdon, curé de la Rabatelière, que le général Gratien, avec autorisation du général en chef, fit parvenir à Charette les conditions qu'il pourrait obtenir. La plupart de ses officiers le pressèrent encore d'entrer en négociation. - « Vous pouvez, dit-il à M. de Couëtus, un des chefs les plus distingués de son ancienne armée, faire là-dessus ce que vous jugerez convenable. Mais je ne m'engage point à consentir au traité que vous signerez. »

M. de Couëtus se rendit auprès du général Gratien, qui le reçut amicalement et répondit qu'il en référerait au général Hoche. — « En attendant, dit-il, tâchons de ne pas nous rencontrer, car j'ai ordre de vous poursuivre sans relâche. »

Il rapporta cette réponse à Charette, qui l'avertit de prendre ses précautions et de se souvenir des prisonniers de Quiberon. Cette méfiance était fondée ; l'officier qui commandait à Challans fit, la nuit suivante, investir le château de M. de Lépinay où se trouvait M. de Couëtus avec trois autres Vendéens. Ils furent traduits devant une commission militaire qui condamna à mort M. de Couëtus et deux de ses compagnons. On lui imputa le massacre de quelques soldats républicains qui avaient été tués dans un combat récent, et surtout d'avoir signé, conjointement avec Charette, une commission pour M. Thouzeau, l'un de ses compagnons qui était envoyé à l'île d'Yeu près de Monsieur. Afin de ne le point condamner, quelques-uns des juges lui indiquèrent qu'il pouvait désavouer sa signature ; il s'y refusa.

Les intentions du général Hoche furent communiquées à Charette : on lui offrait « de le faire passer en Angleterre avec sa famille et tous ceux qui voudraient l'accompagner ; s'il préférait se retirer en Suisse, il y serait conduit accompagné de l'adjudant général Travot. Quant à ses biens, on lui en ferait passer les revenus tous les trois mois. » Le général Gratien ajoutait que « si dans les quarante-huit heures, il n'acceptait pas ces conditions, il le poursuivrait à outrance, ainsi que tous ceux qui lui donneraient asile ; qu'il ferait enlever, hommes, femmes, enfants, bestiaux, subsistances et généralement tout ce qui pourrait leur appartenir. »

Charette convoqua ses chefs de division, La Roberie l'aîné et Guérin dont les frères avaient péri récemment, Lecouvreur, chef de la division de Legé, et Rezeau de Montaigu. Il ne leur dissimula aucunement la tristesse de la situation et le peu d'espoir de la voir changer. Puis il demanda à chacun son avis ; tous répondirent qu'il était impossible de continuer cette misérable vie qui ne pouvait même se prolonger longtemps. Il y en eut qui lui proposèrent, s'il ne voulait pas traiter, de se déguiser pour sortir de France, et eux alors s'arrangeraient avec la République.

— « Comment, leur disait-il, vous pourriez consentir à me quitter, tandis que je ne voudrais pas abandonner le moindre de mes soldats ? Avez-vous oublié pour quelle cause vous combattez ? Pour moi j'aime mieux la mort que de sacrifier mon armée, mon pays et mon roi. Nous aurons à nous battre, dès demain peut-être : c'est là où je reconnaîtrai à qui l'honneur est cher.

— Ah ! vous êtes trahi, général, vous êtes perdu ! » s'écria l'abbé Remaud présent à cette conférence. Charette le savait bien, mais il voulait aller jusqu'au bout ; il écrivit à Stofflet en lui envoyant sa réponse au général Gratien. « Elle n'exprime que bien faiblement, disait-il, mon attachement inviolable à la cause que nous défendons. » La lettre arriva après la mort de Stofflet.

Il ordonna un rassemblement général de toute l'armée ; il voulait tenter encore un effort. Ses divisionnaires lui avaient dit leur dernier mot ; ils n'obéirent point et les paroisses ne furent pas convoquées ; d'ailleurs on n'avait pas le temps nécessaire pour les faire venir et les réunir.

Comme le général Gratien n'avait donné que quarante-huit heures de délai, tout était préparé pour investir Charette dès que son refus serait connu[28]. Il venait de quitter la métairie où il avait couché, lorsqu'il rencontra au-devant de lui une nombreuse cavalerie républicaine. La défense fut désespérée. Dans un chemin creux, où les chevaux s'enfonçaient dans les bourbiers, où à peine deux cavaliers pouvaient passer de front, les Vendéens étaient écrasés par les dragons républicains, qui les sabraient ou les tuaient à coups de pistolet à bout portant. Là périrent le frère et le neveu de Charette, ainsi qu'un jeune Baumel, neveu de La Rochejacquelein, qui avait succédé à La Roberie dans le commandement de la cavalerie.

Le soir, lorsqu'on put s'arrêter et se compter, il ne restait plus que cinquante cavaliers autour de Charette ; les plus vaillants étaient morts. Beaucoup d'autres avaient disparu pour ne plus revenir. Les quatre chefs de division qui avaient conseillé la paix allèrent se rendre au commandant républicain de Vieille-Vigne. Ils furent bien accueillis et donnèrent à espérer qu'ils feraient prendre Charette. Hoche, après quelques informations, n'eut pas confiance en leur trahison et les envoya prisonniers au château de Saumur.

Le curé de la Rabatelière soupçonné, d'après de graves indices, d'avoir aussi offert aux commandants républicains de leur faire connaître l'asile où Charette s'était retiré, fut massacré, sinon par ses ordres, du moins par deux soldats de son armée qui le lui avaient dénoncé.

Quelques jours après Charette avait réuni environ trois cents jeunes hommes, qui pleins d'ardeur et de dévouement pour lui, étaient venus lui demander des armes et des munitions. A peine avait-on commencé à leur en distribuer que les républicains arrivèrent. Ce fut une nouvelle déroute où Charette perdit le reste de sa cavalerie ; le soir il arriva, lui troisième, à cinq lieues du village où l'on avait combattu.

Depuis lors ce ne fut plus une guerre, mais une chasse : ce n'était pas à le vaincre, mais à le traquer qu'étaient occupés les officiers républicains. Jamais il ne passait plus de deux heures dans le même endroit. Partout des postes ou des patrouilles qui l'entouraient ou le poursuivaient ; partout la crainte d'être trahi ou vendu. Les habitants qui lui avaient donné l'hospitalité étaient emmenés en prison et leur maison pillée ; souvent il avait des rencontres avec quelque détachement, où était encore diminué le très-petit nombre de ses compagnons.

 

Telle fut la vie qu'il mena pendant les trois premières semaines du mois de mars 1796[29]. Dans la nuit du 23 au 24, il avait couché dans une maison sûre près du village de Mormaison. Au point du jour, on entendit des coups de fusil. Le commandant Valentin faisait une battue générale ; le hameau était cerné ; on fouillait les genêts ; on visitait les maisons. Néanmoins, après cinq heures de marche en traversant les haies et les fossés, Charette se trouva dans un petit bois. Les républicains l'avaient suivi de loin, mais sans le perdre de vue, et pendant cette longue course on s'était mutuellement tiré des coups de fusil. Quelques-uns de ses compagnons avaient été tués et il avait été blessé plusieurs fois ; enfin ses forces étaient épuisées ; il tomba à genoux au pied d'un arbre, et s'écria d'une voix déjà affaiblie : - « Courage, mes amis, combattons jusqu'à la mort pour Dieu et pour le roi ! » — Alors un de ses braves soldats, Caffet, s'élança vers lui. — « Mon général, dit-il, nous sommes forcés. Donnez-moi votre chapeau ; ils me prendront pour vous. On me poursuivra ; je serai tué, mais vous pourrez vous sauver. »

Il le fit comme il le disait. Les cavaliers se mirent à sa poursuite, mais en revenant sur ses pas pour trouver passage dans une haie, il se retourna. Un des guides des républicains reconnut que ce n'était pas Charette. On retourna dans le bois. Son fidèle domestique avait essayé de l'emporter ; il était tombé percé de balles sur le corps sanglant de son maître presque évanoui.

Poursuivi par la colonne de l'adjudant Valentin, Charette avait été rejeté sur la colonne de l'adjudant général Travot. — « Est-ce toi, Charette ? dit-il. N'est-ce pas Travot qui me prend ? Eh ! bien oui je suis Charette. »

Travot doutait encore ; il répéta sa question. « Foi de Charette, c'est moi-même. » Alors Travot l'aida à se relever, et lui montra beaucoup d'égards. Un républicain voulut se jeter sur lui et le percer de sa baïonnette, Travot le fit arrêter et punir sévèrement.

Charette fut conduit d'abord à Angers ; puis à Nantes, où il arriva en bateau escorté de chaloupes canonnières, par précaution contre les entreprises qu'auraient pu faire les Chouans de M. de Scépeaux pour le délivrer. En descendant du bateau, il dit avec quelque émotion : — « Voilà donc où m'ont conduit ces gueux d'Anglais ! »

Le capitaine chargé de le garder en prison se comporta convenablement et ne permit à personne de manquer d'égards pour lui. Il s'entretint pendant quelques instants avec sang-froid et d'un ton familier et dégagé : — « Vos chasseurs sont infatigables. Mais sans mes blessures, ils ne m'auraient pas pris. »

Un chirurgien se présenta pour le panser. — « Ce n'est pas la peine, dit-il, cela me ferait souffrir inutilement. » On le conduisit dans sa chambre, il se coucha et s'endormit d'un profond sommeil.

Le lendemain il fut amené à l'état-major. Par une grossièreté barbare on lui fit traverser à pied toute la ville de Nantes ; un an auparavant il y avait fait une entrée triomphale ; il retrouva le même peuple, la même foule qui s'empressait maintenant à le voir marcher à la mort. Toutefois, malgré les rancunes cruelles de la guerre civile, la populace lui épargna tout outrage. Il n'en fut pas ainsi du général qui le conduisait et qui le traita de brigand et de scélérat. — « Monsieur, lui dit Charette, si je vous avais pris, je vous aurais fait fusiller sur-le-champ. »

Il était habillé d'une veste grise souillée du sang de ses blessures. Un mouchoir enveloppait sa tête blessée. Il portait le bras gauche en écharpe : trois doigts de cette main avaient été coupés d'un coup de sabre. Sa contenance était assurée, son regard impassible, sa physionomie calme et naturelle. Il n'était ni hautain ni abattu.

Il fut ensuite ramené en prison. Ses blessures lui causaient de si vives souffrances et il était si affaibli, qu'il s'évanouit dans ce trajet ; on le fit entrer dans une boutique où il prit un verre d'eau. Rentré en prison, il lui fut permis de voir sa sœur. Il essaya de lui donner du courage ; pour lui il n'avait ni trouble, ni tristesse, et s'amusait même des jeux d'une petite fille du geôlier.

Le lendemain, 29 mars, il fut amené devant ses juges.

Il répondit avec franchise et simplicité aux questions qui lui furent adressées. Il avoua ses correspondances et ses relations avec le roi Louis XVIII et avec Monsieur. On lui demanda dans quel dessein il avait commencé la première guerre avant d'être en rapport avec les princes : — « J'avais en vue, répondit-il, de procurer à la France un gouvernement monarchique. » — Il ne répéta point ce qu'il avait dit dans ses proclamations sur les promesses que lui auraient faites les représentants du peuple lors de la pacification. Seulement, il répondit que, d'après leur conversation et d'après les conjectures que faisait concevoir alors la situation du gouvernement, il avait pu supposer qu'on lui donnait des espérances qui ensuite avaient été trompées ; mais lorsqu'il avait repris les armes, il ne comptait plus sur l'aide d'aucune des factions qui se disputaient le gouvernement.

Il avoua la situation désespérée de son parti, et le découragement des paysans depuis l'instant où les chefs de division s'étaient rendus, mais il ne se plaignit de personne. — « Pourquoi alors n'avez-vous pas cherché à quitter le sol de la Vendée ? — Pour ne pas abandonner la cause que je défendais. » Il ajouta que lorsqu'on l'avait pris, il aurait pu croire qu'on avait l'intention de traiter avec lui, puisque le curé de Mormaison avait été chargé de lui faire des propositions, dont à la vérité il avait différé de prendre connaissance. Assurément il avait bien fait, car c'était un piège que lui tendait un agent du général Grigny[30].

Il nia toute participation à l'assassinat du curé de la Rabatelière.

Son interrogatoire dura cinq heures ; il entendit son arrêt de mort sans nulle émotion et témoigna le désir d'avoir un confesseur ; il ne fit aucune difficulté de recevoir les derniers secours de la religion par le ministère d'un ecclésiastique assermenté. Il passa deux heures seul avec le prêtre et témoigna des sentiments pieux et résignés. Lorsqu'on vint l'avertir que l'instant de partir pour le supplice était arrivé, on le vit descendre l'escalier du palais de justice récitant le miserere avec son confesseur.

Arrivé sur le lieu de l'exécution, il demanda à parler au commandant. — « Je viens d'apprendre, lui dit-il, qu'on a mis en arrestation le général Jacob et qu'on l'accuse d'avoir fui devant moi. Je dois à la vérité et à l'honneur de ce général, de déclarer publiquement que c'est une calomnie. Il n'a point fui ; il a été vaincu parce que j'avais de bons soldats bien aguerris et lui des recrues de la nouvelle réquisition. »

Tout affaibli qu'il était, son courage et sa fermeté ne se démentirent pas un instant. Il ne voulut point qu'on lui bandât les yeux ; il retira sa main blessée de l'écharpe qui la soutenait, avança la poitrine et reçut la mort.

Charette était d'une taille élevée et un peu grêle ; son visage était pâle et maigre. Ses traits étaient délicats et presque efféminés. Ses yeux étaient animés et expressifs, ses lèvres étroites et serrées. Sa voix n'était point mâle et sa prononciation avait quelque chose de maniéré. Mais toute sa personne portait un caractère de force, de noblesse et de décision qui imposait et montrait l'homme fait pour le commandement.

Sa mort fut une joie et un triomphe pour la République. Depuis qu'il était errant et fugitif, le général Hoche ne s'était pas chargé de le poursuivre et de le prendre ; mais plus que personne il savait quelle importance devait avoir la fin de Charette, et n'avait pas cessé de donner des instructions et des ordres à ses lieutenants pour que, par tous les moyens, ils parvinssent à le saisir. En apprenant à Alençon, où il était occupé de la guerre des Chouans, qu'enfin ils y avaient réussi, il écrivait : « Quelle bonne nouvelle vous me donnez ! elle va relever les espérances des bons citoyens et atterrer le parti royaliste. C'en est fait, cette réputation de moins assure la tranquillité de la République. Remerciez bien pour moi Travot, Grigny et Valentin. »

Le contentement du Directoire ne fut pas moindre ; il voyait aussi dans cet événement la garantie et la sécurité, non-seulement de la République, mais du parti qui la gouvernait. L'opinion générale, et à Paris surtout, se félicitait et regardait comme terminée « l'horrible guerre qui arrosait les provinces occidentales de la France du sang de leurs habitants et des braves soldats obligés d'aller combattre leurs frères. « Mais sans qu'aucun intérêt se portât sur la cause que Charette avait défendue, la renommée attachée à son nom, son courage, sa constance, son dévouement, les récits qu'on faisait de ses derniers moments, remuaient l'imagination. On l'admirait sans le plaindre ; on parlait de lui ; on grava son portrait et il était vendu publiquement. Pendant la première guerre de la Vendée, la France abattue et tremblante sous le joug de la Terreur n'avait connu aucun détail de cette terrible et sanglante lutte ; les noms de Bonchamp, Lescure, Cathelineau, La Rochejacquelein, étaient à peine connus et n'ont acquis leur juste gloire que lorsque les récits de leurs actions, de leur caractère, de leur fin malheureuse, ont été publiés. Pendant plusieurs années, Charette fut le représentant éminent de la Vendée.

Ce succès n'inspira pas au général Hoche plus d'égards pour la mémoire de Charette, qu'il n'en avait montré en le combattant. Il avait une aversion plus politique que militaire pour ses ennemis de la guerre civile, pour les émigrés et les royalistes. Rassuré maintenant sur la rive gauche de la Loire, informé de la consternation et du complet découragement qu'avait jeté la mort de Charette parmi les populations du bas Poitou, il appela la plus grande partie des troupes qui y étaient maintenant inutiles, sur le théâtre de la chouannerie : « Accourez, disait-il dans une proclamation aux soldats, accourez, soutiens de mon pays, destructeurs de l'hydre vendéenne, venez embrasser des frères dignes de vous, et bientôt ces misérables que vous méprisez, ces héros de fossés, ces guerriers dont la valeur consiste à se tenir derrière les haies et dont les talents sont dans les jambes, seront anéantis ; qu'une charge générale fasse disparaître ces ignobles satellites du royalisme soudoyés par l'Angleterre ou les contraigne à déposer leurs armes à vos pieds. »

La tâche du général Hoche était encore difficile ; il lui fallut plusieurs mois pour obtenir la soumission des rebelles et rétablir l'ordre et le calme dans la Bretagne et la Normandie.

L'abbé Bernier avait choisi pour successeur à Stofflet le comte Charles d'Autichamp. Il avait fait, bien jeune encore, la guerre de la Vendée ; prisonnier lors de la déroute du Mans, il s'était, sous un faux nom, réfugié dans un régiment de chasseurs et avait fait une campagne avec l'armée de la République ; puis il était revenu en Anjou où il était très-aimé et avait beaucoup d'influence. Son armée n'existait guère qu'en projet et pour figurer dans la correspondance de Cernier avec les princes : correspondance qui était devenue très-active depuis qu'il avait reçu le titre d'agent général près les armées royalistes. Aucun fait de guerre ne se passa donc sur le territoire de l'armée d'Anjou, mais comme nul acte de soumission n'avait été fait, le désarmement des paroisses et les recherches faites pour saisir les chefs amenèrent plusieurs arrestations et des arrêts de mort prononcés par les conseils de guerre. Vers la fin d'avril, Bernier fit demander un passeport pour se rendre en Suisse. Hoche le lui envoya ; mais il resta caché sans se compromettre et sans être inquiété. Sapinaud fit aussi sa soumission.

 

L'armée de Scépeaux sur la rive droite avait une existence un peu plus réelle que l'armée de M. d'Autichamp. On voulait surtout faire croire en Angleterre qu'elle devait compter pour beaucoup dans les ressources et les espérances du parti royaliste : — « Il est impossible, écrivait un émigré qui venait d'y arriver, de s'endormir sans craindre d'être pris pendant la nuit. Quand il y a un combat, on ne sait jamais où on va. Sur cent émigrés qui sont venus d'Angleterre, il y en a cinquante qui voudraient n'être pas venus. Mais on a tellement peur que la vérité ne perce, qu'on ne veut laisser retourner personne. »

M. de Scépeaux écrivit au général Hoche en lui demandant une suspension d'armes. La réponse qu'il reçut était dure :

— « Jusqu'à ce moment j'ignorais votre existence et les pouvoirs dont vous m'annoncez être revêtu. Peut-être êtes-vous un de ces pacificateurs qui ont trompé le gouvernement et peut-être espérez-vous obtenir les avantages que l'on accorde à tort à quelques rebelles ; mais c'est en vain. Soumettez-vous aux lois. Dans le cas contraire, je saurai vous atteindre et vous savez quel sort vous est réservé. »

Un autre négociateur se risqua à traiter avec le général Hoche de la soumission de l'armée de Scépeaux ; la vicomtesse de Turpin était environnée de beaucoup de considération dans cette partie de l'Anjou : c'était une personne d'esprit ; elle demanda une audience au général. Il avait beaucoup de politesse, ou même de galanterie avec les femmes. Il se laissa reprocher l'injustice et l'âpreté des opinions qu'il professait contre des ennemis dont il ne pouvait méconnaître le courage et dont le dévouement à leur cause méritait l'estime de tout homme d'honneur. Il répondit que les conditions offertes aux chefs vendéens n'avaient rien d'impitoyable ni de rigoureux, mais que les lois contre les émigrés devaient être exécutées. — « Pourquoi, répondit-elle, vous informez-vous s'ils sont émigrés ? Vous ne devriez les connaître que par les contrôles de leur armée. Essayez donc de la clémence ; vous jouirez bien mieux de votre gloire. »

Hoche céda et promit que la permission de se retirer hors de France serait accordée à tous les officiers sans exception ; il écrivit à M. de Scépeaux pour l'engager à venir conférer avec lui. Quelques difficultés furent encore l'objet d'une discussion ; Mme de Turpin assistait à cette conférence ; elle continua son office de conciliateur, et M. de Scépeaux signa son adhésion aux articles proposés.

— « Ce malheureux pays vous devra son repos, madame, dit le général ; avez-vous encore quelque chose à désirer ? »

Elle demanda la liberté des détenus arrêtés comme insurgés ou à raison de leurs opinions politiques. Hoche ordonna aussitôt qu'un rapport lui serait fait sur les prisonniers qui pouvaient être délivrés.

 

Les rapports avec les Chouans ne pouvaient avoir cette courtoisie et cette douceur. La guerre de surprises et d'embuscades, les avantages alternatifs qui n'avaient d'autre résultat que des pillages ou des massacres, continuèrent longtemps. Il n'en devait pas être autrement lorsqu'une centaine de bandes indisciplinées étaient dispersées sur une vaste région. On avait à obtenir séparément la soumission de chacune d'elles, car elles reconnaissaient très-peu l'autorité de M. de Puisaye ou des principaux officiers qui formaient son état-major général.

Cette guerre continuait à être meurtrière pour les malheureux émigrés ; non-seulement chaque rencontre coûtait la vie à quelqu'un d'entre eux, mais surpris dans leurs retraites, saisis au moment où ils débarquaient, ils étaient aussitôt fusillés. Le 21 mai, dans un rapport adressé au ministre de la guerre, on portait à soixante et dix le nombre de ceux qui avaient péri par sentence des conseils de guerre. Cependant Hoche avait adopté pour mesure générale ce qu'il avait accordé à l'armée de Scépeaux, et les émigrés en se soumettant avaient la permission de sortir de France.

Enfin le plus obstiné des chefs de Chouans, Georges Cadoudal, demanda à traiter. Le général Hoche lui répondit : — « Vous voulez la paix, dites-vous ; et moi aussi, monsieur, je la veux et je l'obtiendrai. Il me sera doux d'épargner le sang, mais s'il faut qu'il coule encore, je dirai, l'âme oppressée, le salut du peuple est la suprême loi. » — Il maintenait les conditions qu'il avait faites, et voulait que Georges, qui commandait tout le Morbihan, traitât pour toutes les bandes de ce département. — « Croyez-moi, monsieur, finissons-en ; que les propriétaires rentrent chez eux. Que ceux qui doivent sortir de France aillent à Jersey, où coucheront demain MM. de La Bourdonnaye, de Montluc et cinq de leurs compagnons, à qui j'ai délivré hier des passe-ports. »

Peu de jours après Georges fit sa soumission et s'employa même au désarmement des paroisses. Il écrivit à un curé qui s'y opposait encore, et qui lui reprochait sa « conduite inconsidérée : » — « toutes les puissances reconnaissent la République ; le pape lui-même traite avec elle. Quel secours attendre de l'empereur qui tout récemment vient de signifier au roi de France l'ordre de quitter l'armée de Condé ? et quelles pourraient être nos ressources à l'intérieur ? Notre mère la Vendée est morte ; l'armée de Scépeaux est dissoute ; il ne reste plus que le Morbihan ; que peut-il contre des forces immenses ? Tel est mon avis : c'est celui de vingt ecclésiastiques que j'ai rassemblés chez moi ; ils déclarent que les hommes et Dieu même ne peuvent exiger l'impossible. En conscience, nous ne devons pas sacrifier des hommes qui nous ont donné leur confiance, lorsque nous n'avons d'autre espoir que de les sacrifier. »

L'un après l'autre les chefs des Chouans se soumirent ou quittèrent le pays. Les deux derniers qui restèrent armés coururent les campagnes et combattirent en quelques rencontres les colonnes républicaines. Ce furent MM, de Frotté et du Boisgui. Puisaye s'opposa constamment à la soumission, Il n'avait plus ni autorité, ni influence, mais ne se lassait point de faire des projets, d'entretenir des correspondances, d'espérer dans l'instabilité de la République et dans le caractère révolutionnaire du gouvernement. Du plus au moins, tous les chefs de Chouans dont la soumission était acceptée restaient dans une disposition semblable. Ils conservaient en fait le commandement de leurs Chouans, se tenant prêts à les réunir et à recommencer la guerre civile, lorsque l'occasion se présenterait.

Hoche pouvait donc, sans s'écarter de la vérité, annoncer que la guerre était terminée. Le Directoire le proclama ainsi. Par un arrêté « il témoigna une publique satisfaction pour les services que le commandant en chef de l'armée de l'Océan avait rendus à la patrie ; voulant honorer dans sa personne les braves défenseurs qui sous ses ordres avaient terminé la longue et malheureuse guerre de la Vendée et des Chouans, il offrit au nom de la République au général Hoche les deux plus beaux chevaux existant dans les dépôts de la guerre avec leurs harnais, et une paire de pistolets de la manufacture nationale de Versailles[31]. »

Cependant sa présence et son armée étaient encore nécessaires en Bretagne ; il n'avait plus à diriger une guerre, mais à gouverner une police armée, à réprimer un brigandage qui, dans plusieurs cantons, était passé en habitude ; à surveiller les intrigues royalistes, à saisir les correspondances, à faire arrêter les agents en dépistant leurs intrigues. Il y apportait une vigilance méfiante et se montrait plus alarmé que de raison des dangers dont le royalisme menaçait la République. Il ne permettait pas au Directoire de se livrer à la moindre sécurité ; il s'irritait contre les orateurs qui, à la tribune des conseils législatifs, traitaient de roman les conspirations qu'il dénonçait. — « Je ne suis pas terroriste, mais je suis républicain, disait-il ; j'ai juré haine et malheur à qui trahirait son devoir : je remplis le mien avec toute l'énergie qu'on me connaît. »

Les projets des Anglais lui donnaient encore plus d'inquiétude. Dès lors il proposait une descente en Irlande ; c'était pour la préparer qu'il conservait le commandement de cette armée de l'Océan. Déjà l'armée d'Italie avait remporté de grandes victoires ; déjà le général Bonaparte avait rendu son nom glorieux. Le dessein de porter la guerre en Angleterre était surtout inspiré au général Hoche par une noble émulation ; étranger à l'envie, il ne l'était pas au désir de devenir le rival de gloire d'un homme qui déjà ne pouvait plus avoir d'égal.

 

 

 



[1] Depuis troisième consul, architrésorier, duc de Plaisance.

[2] Mémoires de Carnot.

[3] Mémoires de Carnot.

[4] Mémoires de Carnot.

[5] Depuis duc de Gaëte.

[6] 1794.

[7] Décision du 20 juin 1795, 2 messidor an III.

[8] Loi du 19 frimaire, 10 décembre 1795.

[9] 1er nivôse, 23 décembre 1795.

[10] 30 janvier 1797.

[11] Décembre 1795.

[12] 21 décembre 1795.

[13] 27 novembre 1795.

[14] Merlin de Thionville, séance du 24 octobre 1794.

[15] 20 pluviôse an III, 8 février 1795.

[16] Lenoir Laroche, article inséré dans le Moniteur.

[17] 9 floréal an III ; 28 avril 1795.

[18] 4 février 1796.

[19] 27 décembre 1795.

[20] 8 février 1797.

[21] Lenoir-Laroche.

[22] 26 février 1795.

[23] 15 octobre 1795.

[24] Mémoires de Vauban. — Lettres du comte d'Autichamp et du chevalier de La Trémouille.

[25] 28 décembre 1795.

[26] Lettre de Dubois aîné.

[27] 2 janvier 1796.

[28] 21 février 1796.

[29] Mémoires manuscrits de l'abbé Remaud, témoin oculaire.

[30] Rapport du général Grigny.

[31] 20 juillet 1795.