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Après
l'abolition de la Royauté, le nom de République fut conféré à la France et
elle le porta pendant onze ans. Toutefois la pensée d'intituler un livre : Histoire
de la République française ne se présente pas naturellement à l'esprit.
Lorsque les principes et les formes du gouvernement ont subi de continuelles
variations ; lorsque l'autorité n'a pas été exercée deux ans de suite par les
mêmes hommes ou le même parti, ni selon la même constitution ou les mêmes
lois, on ne peut enfermer dans l'unité d'un même titre, les phases d'un état
politique dont le caractère essentiel fut l'instabilité des pouvoirs. La
République est une des époques de la Révolution ; mais comme forme de
gouvernement, elle était si muable et si mal établie qu'on peut dire qu'elle
n'a pas réellement existé. Du
moins faudrait-il retrancher de sa durée les quatre années qui suivirent le
18 brumaire, lorsque régnait l'autorité dictatoriale destinée à recevoir
prochainement une dénomination monarchique. Les sept années, qui précédèrent
ce complet changement, sont séparées en deux époques distinctes : le
gouvernement de la Convention, et le Directoire exécutif ; la souveraineté
absolue d'une assemblée, et le pouvoir limité par une constitution que ne
respectèrent pas les magistrats qu'elle avait institués Dans le cours de ces
sept années, on peut compter cinq révolutions, si on donne ce nom à tout acte
de violence qui ruine à force ouverte la loi du pays[1]. Cependant,
parmi la diversité des factions et des hommes qui durant cette période se
saisirent de l'autorité et l'exercèrent tour à tour, un même esprit a
constamment subsisté. Les partis qui se combattaient avaient eu le même point
de départ, avaient commencé leur rôle politique avec les mêmes passions ou
les mêmes illusions. Les uns et les autres avaient d'abord marché dans la
même voie, vers un but incertain et imaginaire ; ils avaient vécu ensemble au
jour le jour, travaillant à conquérir, avant de se diviser pour gouverner ;
ils avaient contracté une communauté d'intérêts avant de s'entr'égorger. Lors
donc que ceux qui étaient restés en possession du pouvoir se virent en péril
d'en être dépouillés et menacés d'une chute humiliante, il leur fut facile de
rallier à eux leurs anciens rivaux ; les deux fractions du parti
révolutionnaire se réunirent pour garder leur conquête. De là résulta le 13
vendémiaire et la réélection forcée des conventionnels. Aussi
a-t-il été remarqué avec raison qu'une histoire de la Convention n'était pas
une œuvre complète et achevée. En effet, elle s'arrête au moment où le
gouvernement des comités prend sa forme nouvelle, où les mêmes opinions, les
mêmes hommes vont exercer le pouvoir, mais à des conditions différentes. L'histoire
du Directoire exécutif est donc une suite nécessaire, une continuation de
l'histoire de la Convention. L'une se termine en racontant comment les
révolutionnaires du 10 août, offensés dans leur orgueil et leur ambition,
inquiets de la réaction et du mouvement de l'opinion publique, conservèrent
le pouvoir dont ils s'étaient emparés, afin de le faire servir à leur défense
; l'autre histoire a pour tâche d'exposer comment, pour s'y maintenir, ils ne
trouvèrent pas d'autres moyens, que les mêmes violations de la loi, de la
justice et de l'humanité qu'ils avaient employées pour le conquérir. Leur
politique fut donc la même, conforme à leurs habitudes, dictée par leurs
souvenirs ; la fausseté de leur esprit, leurs idées étroites et exclusives,
leurs passions ne cessèrent point de les aveugler. Les
circonstances étaient entièrement différentes. La violence et la tyrannie
n'avaient plus la même portée ; employées non plus comme système, mais comme
expédient pour échapper à un embarras ou à un péril, elles ne constituaient
pas essentiellement la situation ; elles ne donnaient pas l'idée que le
gouvernement avait une force réelle ; il ne pouvait pas tenter un second
régime de la Terreur ; l'essayer pour un jour était déjà une témérité ; dès
le lendemain la division reparaissait entre les gouvernants. Le comité de
salut public, devenu directoire exécutif, ne trouvait plus des Jacobins et
des Cordeliers pour le contraindre ; une commune de Paris pour le seconder ;
une majorité de représentants pour lui accorder leurs votes serviles. Cette
différence de situation rend nécessairement les deux histoires
très-dissemblables. Une sombre monotonie pèse sur l'histoire de la Convention
jusqu'au 9 thermidor. L'opinion publique non-seulement muette, mais étouffée
sans avoir conscience d'elle-même ; les échafauds ruisselant de sang en face
d'une nation qui n'a pas même le courage de la pitié ; des massacres
s'accomplissant ainsi qu'une consigne ; et tout cela passant sur la France,
comme un fléau envoyé par la sévérité de la Providence, sans qu'on puisse
l'attribuer à la volonté personnelle d'un tyran ou à la passion d'un
vainqueur impitoyable : tel est le récit de cette époque. A peine
soupçonne-t-on ce que voulaient, ce que pensaient trois ou quatre hommes
enivrés d'orgueil ou de peur, qui au milieu du désordre avaient une volonté
et une action sans savoir où ils allaient, sans prévoir un lendemain. A vrai
dire, la Terreur fut l'œuvre d'un gouvernement anonyme. Il n'en
fut pas ainsi dans les quatre dernières années de la République, pendant le
gouvernement du Directoire. Il avait été précédé d'une vive réaction que la
Convention avait d'abord été obligée de permettre et même de favoriser, avant
de la combattre. Cette réaction avait été vaincue au 13 vendémiaire, mais il
avait fallu user sobrement de la victoire ; le pouvoir exécutif, quoique par
le vice de la constitution il fût presque absolu dans ses attributions, s'y
trouvait pourtant gêné. Le Corps législatif divisé en deux conseils pouvait
exercer un contrôle sur l'administration ; la tribune était libre ; la presse
affranchie jusqu'à la licence ; en un mot, la vie circulait dans ce
gouvernement constitutionnel. Beaucoup de libertés pouvaient encore être réclamées
; beaucoup de lois de despotisme et d'exception étaient à réformer ; elles
l'auraient été. En même
temps ce n'étaient plus des partis assemblés en clubs bruyants et menaçants
qui agissaient sur l'opinion publique ; elle n'avait plus pour organes
mensongers ces réunions d'individus médiocres, ignorants, vulgaires, tous à
peu près égaux et n'endurant aucune supériorité. Maintenant les gouvernants,
les ministres, les orateurs étaient en évidence, appréciés diversement sans
doute selon les préventions de parti, mais jugés par un public attentif et
libre d'esprit, qui s'entretenait de leurs opinions, de leur talent, de leur
caractère, de leur capacité ; un commencement de liberté permettait de
s'élever au-dessus du niveau de l'égalité. Ainsi l'histoire de cette courte
période comporte l'intérêt des noms propres et peut devenir parfois plus
dramatique que narrative. Mais ce
n'était pas à la tribune, ni dans la vie civile qu'on voyait naître et
s'élever les hautes renommées et les positions considérables. Hormis par le
recrutement des armées, le gouvernement révolutionnaire avait exercé une
autorité funeste sur la conduite de la guerre ; il avait compromis plutôt
qu'aidé la défense du territoire. Ses commissaires prescrivaient aux généraux
des opérations impossibles ou mal conçues ; ils mettaient le désordre dans
l'administration militaire et substituaient la terreur à la discipline. Les
généraux, suspects après leurs victoires, étaient envoyés à l'échafaud après
leurs défaites. Le seul des membres du comité de salut public qui connût le
prix de l'ordre et de la raison, dont les plans de campagne fussent mûrement
étudiés, ne rencontrait parmi ses collègues que haine et envie ; à peine
réussissait-il à sauver quelques généraux de la hache révolutionnaire. La
guerre était défensive, et comme, avec un tel gouvernement, la paix était
impossible, les forces de la France se seraient usées sans qu'elle reprît son
rang parmi les puissances de l'Europe. La
bataille de Fleurus, qui précéda de peu de jours le 9 thermidor, fut le début
et le présage des invasions et des conquêtes de l'armée française ; la guerre
devint la grande affaire du pays, sur qui ne pesait plus une tyrannie, où
conserver sa vie et sa propriété était devenu l'unique pensée de chaque
citoyen. Le sentiment de la gloire nationale se développa ; les généraux
prirent dans l'opinion et dans la conduite des affaires une importance qu'ils
n'avaient point pendant la première période de la Convention ; la force
militaire commença à devenir un instrument, ou plutôt un auxiliaire, de
l'autorité gouvernementale. Pichegru et Hoche étaient des personnages
politiques même avant le 13 vendémiaire. De ce jour-là il fut possible de
prévoir que dorénavant les révolutions seraient opérées par l'armée et que
les généraux deviendraient les maîtres de la situation. Le Directoire, en
employant ce moyen de défense au 18 fructidor, n'ignorait pas qu'il créait un
danger dont bientôt il serait menacé. Pour échapper au péril actuel, il
assura sa propre ruine dans un avenir prochain. Ainsi
l'histoire du gouvernement que la Convention institua pour lui succéder doit
présenter un autre aspect que l'époque précédente : ce ne seront plus les luttes
de partis, les déplacements de majorité, les effets de tribune qui attireront
l'attention du lecteur. L'auteur n'aura plus à raconter les tumultes de la
rue et les séditions de la populace ; la marche de l'opinion publique, son
affaissement et sa puissance quand elle se relève, n'auront plus le même
intérêt. Ce n'est plus dans cette région que devait être décidé le sort du
pays ; ce n'est plus là que se dirigeaient les regards de la nation. Dès les
premières pages de cette histoire on voit apparaître la grande figure du
général Bonaparte ; dès lors il se manifesta tel qu'il a été durant sa
merveilleuse carrière. Sa pensée et son génie se portent déjà au sommet de la
destinée qu'il devait atteindre ; le germe de tout ce qu'il a accompli, et en
même temps les causes et le présage de sa chute peuvent être aperçus dans ses
premiers succès. La grandeur de ses triomphes et de sa puissance, la
profondeur de sa rapide décadence se révèlent déjà par le déploiement de son
caractère et presque par Ses propres paroles. On reconnaît quelle unité
préside à l'épopée de sa vie ; combien sa conduite fut toujours calculée sur
les circonstances ; avec quelle sagacité il savait prévoir les chances
diverses ; avec quelle habileté il en tirait tout l'avantage possible. Déjà
on reconnaît aussi cette imagination indéfiniment orgueilleuse, cette
ambition sans borne, ce besoin de mouvement et d'action, ce goût passionné
pour les émotions de la guerre, qui luttaient sans cesse contre une éminente
raison, un froid calcul, une prudence consommée. Le
lecteur ne s'étonnera donc pas que l'histoire du Directoire soit devenue une
histoire du général Bonaparte. Il n'en pouvait être autrement. Le passé ne
serait pas représenté avec fidélité, si l'historien ne reproduisait pas la
préoccupation dominante de la génération dont il doit faire connaître le
caractère et les opinions. D'ailleurs le vainqueur de l'Italie devait clore
l'époque républicaine ; il était le successeur nécessaire et désigné du
Directoire. Ainsi en ne le perdant pas de vue, on marche au dénouement de
cette phase historique. Son avènement ne fut un hasard ni pour lui ni pour la
France. Une nécessité prévue et non pas une fatalité aveugle produisit le 18
brumaire. Le
règne du Directoire doit être surtout étudié comme une des phases de la
Révolution, de cette révolution prolongée durant tant d'années et toujours
renaissante. Il n'est plus possible d'en attribuer les renouvellements à la
conduite de tel ou tel des gouvernements qu'elle a créés, puis renversés ; le
pouvoir ou l'influence de tels ou tels hommes, de tel ou tel parti
n'expliquerait pas entièrement cette succession de crises qui n'ont jamais
été un dénouement. Il faut chercher une cause générale et reconnaître si la
nation française ne porte pas en elle-même un mobile d'instabilité, une
disposition à provoquer ou à subir de continuels changements. L'esprit
révolutionnaire, après avoir exercé une puissance qui détruisit et bouleversa
la vieille France, ne subsiste-t-il pas encore au sein de la société composée
des débris de l'ancien ordre social ? Lorsque
les Girondins et les Jacobins travaillaient de concert à amener le 10 août,
le gouvernement était monarchique de nom seulement, mais la société
française, gouvernée par des lois récentes, n'en avait pas subi toute
l'influence ; elle subsistait encore par ses mœurs et ses souvenirs. La
hiérarchie par privilége était abolie en droit, mais en fait elle était
conservée par habitude, du moins provisoirement. Les hommes nouveaux que
l'Assemblée constituante et le mouvement de la Révolution venaient d'élever
au-dessus de leur situation précédente, prenaient place dans un rang
supérieur à celui où ils étaient auparavant. Si quelque idée de fixité et de
classement avait pu être conçue, on aurait supposé qu'une sorte de promotion
aristocratique venait d'avoir lieu. Ce fut
précisément cet état de la société qui irrita l'esprit d'égalité et d'envie.
Dans son impatience, il s'intitula amour de la république et voulut faire une
révolution nouvelle pour détruire ce reste et cette apparence de hiérarchie
sociale ; les uns espéraient se constituer en aristocratie de capacité et
d'intelligence ; les autres exigeaient l'égalité absolue. Les
derniers réussirent dans leur ardeur de nivellement. La plus complète
tyrannie amena la plus parfaite égalité. Il n'y eut plus qu'une seule classe
dans la cité ; car les hommes qu'on persécutait, qu'on emprisonnait, qu'on
envoyait à l'échafaud, qu'on dépouillait de leurs biens n'étaient plus des
citoyens. On ne
saurait imaginer à quel point le régime de la Terreur, exercé sur la France,
depuis Paris jusqu'au moindre village, effaça tous les souvenirs, changea
toutes les relations, abolit les anciennes mœurs. Il y allait de la vie à
conserver la moindre trace du passé ; le nom des lieux, des personnes, des
mesures était changé ; le calendrier n'était plus le même, toute pratique de
religion était supprimée ; il fallait être en même temps familier et humble
avec les délégués du despotisme qu'on implorait pour sauver soi ou ses
parents. On
s'était soumis et presque habitué à ce nouvel état de la société quand arriva
le 9 thermidor. Les progrès de la réaction furent lents. Elle participa des
mœurs révolutionnaires et commit de cruels excès ; à Paris où elle ne fut que
bruyante et frivole, la jeunesse dorée était une preuve vivante des habitudes
que la Terreur avait laissées ; elle se composait de jeunes gens de toute
classe et de toute position, se mêlant indistinctement les uns aux autres
pour attaquer les Jacobins, briser le buste de Marat ou chanter le Réveil du
peuple. Aucun
sentiment d'inégalité ne venait à la pensée des fils d'émigrés ou de
condamnés ; l'égalité avait régné dans les prisons et sur l'échafaud ; elle
subsistait parmi ceux qui, jouissant de leur délivrance, se livraient en
commun à la réaction. La
constitution de 1795 fut donnée à une société ainsi disposée. La liberté des
élections, la liberté de la presse, l'impunité alternant avec une répression
arbitraire ; telles étaient les franchises accordées à une nation dissoute en
individus et livrée à l'éparpillement de l'égalité. Cette France nouvelle ne
se connaissait pas elle-même, l'ancien état social avait disparu, un autre
allait-il se former ? Les
citoyens ne pouvaient se grouper et se classer que suivant les opinions et
les partis. Le lien de leurs associations n'était pas la défense d'un droit
légal, le respect d'une institution consacrée par le temps. Tout était
nouveau, tout était né de la veille parmi les luttes et les convulsions
révolutionnaires ; ni les lois constitutionnelles, ni les règles de
l'administration, ni les lois civiles récemment défigurées n'avaient la
sanction de la coutume. Les
principes abstraits et philosophiques, dont s'étaient inspirés les
législateurs, étaient contestés. Cette législation avait subi l'action des
circonstances ; elle portait la marque de la faction qui venait de l'imposer
à la nation ; elle n'était rien de plus que la sauvegarde d'une collection
d'intérêts personnels. La
France en était déjà à sa quatrième constitution, et lors même qu'elle l'eût
accueillie avec une prévention favorable, le respect devait manquer. Ainsi
le gouvernement directorial était une étape de là Révolution ; il n'en
pouvait être autrement, puisque la nation elle-même ne reprenait pas un
esprit d'ordre et d'unité. La conservation des droits de tous et de chacun
n'était point la pensée commune, le lien de tous les citoyens. Les partis
combattaient encore pour se détruire et se disputaient le pouvoir. Les
révolutionnaires possédaient l'autorité exécutive, perpétuaient leur
domination sur le pays, dépouillaient du droit de cité quiconque n'avait
point participé à leurs actes ou à leurs opinions, maintenaient un code de
proscription. Les réactionnaires et même les modérés obtenaient la majorité
dans la législature, entravaient le gouvernement et pouvaient être soupçonnés
de travailler à la destruction de la République. Se
voyant menacé par la liberté constitutionnelle, le Directoire prit
l'initiative, viola les lois, mutila la représentation nationale, rétablit la
tyrannie et l'arbitraire, sans oser leur donner un caractère complet de
cruauté. Il
trouva obéissance dans la force armée et soumission dans la masse nationale :
cela devait être ; aucune institution n'existait par elle-même ; aucun centre
de résistance ne pouvait rallier les citoyens ; pas un organe ne leur était
laissé pour présenter leurs réclamations ; toute autorité était une
délégation du pouvoir central ; la discipline militaire, qui avait assuré le
triomphe du Directoire, semblait être devenue la loi politique de la France.
L'inertie était commandée au citoyen comme l'action au soldat. Il
fallut donc attendre avec une humble résignation que l'exercice du pouvoir
absolu eût amené les résultats qui en dérivent tôt ou tard ; les hommes qui
l'avaient occupé étaient mal habiles à s'en servir, aveuglés par des préjugés
de faction, sans prévoyance du lendemain, fatalistes comme sont les
révolutionnaires, divisés entre eux, cédant et résistant alternativement aux
exigences d'un parti qui, lui-même, était divisé et fractionné. Le désordre
de l'administration, la conduite insensée des affaires étrangères, la guerre
rallumée, les conquêtes perdues, le territoire de nouveau menacé : telle fut
bientôt la situation où la France fut conduite par le Directoire. Certes,
il était très-faible et la nation très-mécontente, et cependant il subsista
jusqu'à ce que la force militaire eût servi d'organe et d'instrument à
l'opinion publique. Les
révolutionnaires politiques, même les plus éclairés, n'avaient nullement
entrepris la tâche imposée à tout gouvernement qui voudrait terminer la
Révolution et acquérir des chances de durée ; la mission qu'ils s'étaient
donnée consistait à s'occuper des intérêts de leur parti, à prolonger sa
domination, à le rassurer contre la crainte d'un retour vers l'ancien ordre
social : ce fut leur unique soin. Plusieurs d'entre eux s'aperçurent qu'ils
ne réussiraient point à conserver leur République et songèrent à leur intérêt
personnel, mais ils n'osèrent pas se décider à déserter la cause
révolutionnaire. Il faut
convenir toutefois qu'établir l'autorité publique au-dessus de tous les
partis ; ne tenir aucun compte des antécédents ; ne point regarder à ce
qu'avait fait ou dit tout citoyen qui voudrait se soumettre aux lois et au
gouvernement ; abolir les souvenirs envenimés de la Révolution : c'était une
entreprise difficile. Elle était hors de la portée des hommes qui ne
comprenaient même pas l'indispensable nécessité de la tenter. Outre
le génie qui pouvait en donner la conception, outre la force de caractère et
la liberté d'esprit nécessaires pour la réaliser, outre la connaissance
parfaite et pratique des conditions de l'ordre public, la clôture, même
provisoire de la Révolution, exigeait un principe d'autorité, un droit de
commander, une position qui imposât le respect. Aucune de ces conditions ne
manquait au général Bonaparte, personne en France et en Europe n'avait un
doute à cet égard. Et
pourtant lorsqu'après quatorze ans d'une domination incontestée, l'édifice de
son pouvoir fut écroulé, la France se retrouva encore incapable de la liberté
légale et ne sut pas accorder obéissance et respect à son gouvernement, dès
qu'il cessait d'être despotique. C'est
que, soumise à un pouvoir absolu, la nation avait moins que jamais appris à
vivre sous la sauvegarde d'institutions chargées de lui garantir la justice,
le respect des droits, la bonne gestion des intérêts publics. L'ordre public
rétabli, le calme intérieur, la gloire et la puissance des armes françaises
étaient dus uniquement à une autorité suprême. C'était à elle que s'adressait
la reconnaissance. Tout émanait de sa volonté. Aussi lorsque la fortune
changea, lorsque la ruine fut consommée, les malheurs du pays furent, avec
justice, imputés au despotisme. L'esprit de méfiance se trouva moins disposé
à influer sur le gouvernement qu'à le détruire. En outre, les erreurs et les
passions des premiers temps de la Révolution reprirent leur cours ; -T l'aversion
de la monarchie se donna encore le nom d'amour de la liberté ; les doctrines
de l'égalité non pas de droit, mais de fait, reparurent. Les leçons de
l'expérience furent oubliées, encore qu'elles eussent profité aux esprits
modérés et à l'opinion moyenne du pays. D'ailleurs
le gouvernement, bien qu'il eût subsisté sans nulle agitation intérieure et
sans rencontrer nulle résistance, n'avait pas réussi à donner à la nation la
pensée de stabilité et de durée. L'état de guerre perpétuelle ne laissait pas
les esprits en repos. Cet édifice de gloire et de puissance n'avait point de
fondements solides. Le sort de la France était, d'année en année, risqué dans
quelqu'une de ces grandes batailles où la victoire était immense, où la
défaite aurait été un arrêt du destin. La politique extérieure des
révolutionnaires n'avait jamais été pratiquée sur une aussi vaste échelle ;
jamais il n'avait été proclamé plus haut que la France nouvelle était
incompatible avec la vieille Europe. Elle était découpée en royaumes
nouveaux, distribuée à de nouvelles dynasties, soumise à des lois nouvelles.
Et tous ces changements n'étaient pas demandés par les peuples, mais imposés
à leur obéissance ; la Révolution était importée par la conquête. Ce fut
ainsi qu'après avoir comprimé et découragé les partis, après avoir rétabli
l'ordre matériel, avoir créé une administration régulière, le plus éminent
génie des temps modernes réussit seulement à suspendre le cours des
révolutions ; il avait enchaîné à son service l'esprit révolutionnaire, mais
ne l'avait pas jeté dans l'oubli, ni fermé l'abîme. A
quelle forme de gouvernement, à quelle souveraineté appartiendra d'accomplir
cet immense et définitif bienfait ? Comment sera guéri cet esprit d'envieuse
égalité, cette répugnance à toute hiérarchie, même lorsqu'elle ne comporte
aucun privilège ? Comment la société sera-t-elle partagée en classes quand
elles ne peuvent avoir de limites précises ? Comment perdrons-nous cette
habitude d'instabilité, ce sentiment du provisoire où se console le
mécontentement ? Comment l'ambitieux qui ne se voit pas aussi puissant ni
placé aussi haut qu'il croit le mériter, perdra-t-il la pensée d'une
révolution et renoncera-t-il à en faire courir les risques à son pays ?
Comment retrouverons-nous quelque sécurité sur le retour de libertés trop
souvent employées comme moyens de destruction ? Comment l'idée du droit
reprendra-t-elle place dans les esprits, lorsque les lois et les
constitutions sont un produit des circonstances et n'ont point été léguées
par le temps, affermies par une longue prescription et corrigées par l'expérience
? Ce
n'est pas aux gouvernements seuls que doivent être imputés nos révolutions et
le triste malaise qui suit leurs crises successives. Sans doute le Directoire
manqua à ses devoirs et aux lois ; sans doute il fut sans discernement et
sans prudence dans l'usage de son autorité : mais il importait aussi de
signaler en quel état se trouvait la nation française, quand fut expérimentée
cette constitution républicaine ; alors elle était sans lois, sans mœurs,
sans traditions, sans autres souvenirs que quatre années de révolution, sans
autre sentiment politique que le mépris du pouvoir qui avait pesé sur elle ;
en même temps elle comprenait que le retour à l'ancienne France était
impossible : elle ne croyait ni à la monarchie ni à la république. On a dit, non sans quelque exagération : les nations ont le gouvernement qu'elles méritent. Depuis soixante ans la France a essayé beaucoup de constitutions, elle a inauguré beaucoup de gouvernements sans s'arrêter à aucun. Serait-ce donc qu'elle ne mérite pas d'avoir un gouvernement durable ? Tant que l'esprit révolutionnaire ne sera pas éteint et qu'il élèvera la prétention de créer un nouvel ordre social, l'ordre politique ne pourra être établi. |