LES SPECTACLES ANTIQUES

 

ISTHMIA

 

 

L’an deuxième de la 140e olympiade.

Poséidon équestre, qui te plais aux hennissements des coursiers et au retentissement de leurs pieds d’airain, toi qui aimes à voir les navires rapides fendre l’onde de leur proue azurée, ou bien une troupe ardente de jeunes gens lancer il l’envi leurs chars dans la carrière, passion qu’il faut chèrement payer, viens assister à nos chœurs, Dieu au trident d’or, roi des dauphins, fils de Saturne ! Ainsi chante Aristophane, et l’hymne n’est pas moins superbe que chantent les piètres et, les Amphictyons, lorsque à la veille des jeux Isthmiques, ils traînent aux pieds de Poséidon, les taureaux noirs qu’ils lui doivent immoler.

A l’isthme de Corinthe, ce pont infatigable jeté sur l’océan, comme l’appelle Pindare, les jeux reviennent tous les trois ans. Poséidon les préside. lis ne sont pas moins renommés que les jeux Olympiques, que les jeux Pythiques, que- les jeux Néméens ; et le cadre que leur prête l’immortelle nature, associe toutes les grâces et toutes les splendeurs. L’isthme réunit et oppose les joies des campagnes fleuries, la majesté des horizons sublimes, l’horreur grandiose des écueils que la vague aux jours de tempête blanchit de son écume, et la magnificence de la mer, partagée en deux mers qui se renvoient par-dessus la barrière inébranlable, les sourires de leur double immensité lumineuse et rayonnante. L’Acro-Corinthe est là qui veille, dressait son front de rocher à près de dix-huit cents pieds, sentinelle avancée, toujours vigilante, qui précède et protège le Péloponnèse. Les hommes, dans l’éternelle crainte des assauts inattendus, des batailles incertaines, ont ajouté à la cuirasse de rocs une cuirasse de remparts ; et les murs superposant aux blocs énormes que seules ont pu remuer les mains géantes des Cyclopes, les assises plus régulières mais aussi plus débiles qui accusent un labeur humain, montent, serpentent, étreignent la montagne, hérissent la cime de tours et de créneaux. Mais les fleurs ne font que sourire des menaces de la citadelle, elles l’investissent et commencent l’attaque. Les asphodèles suspendent leurs touffes roses aux fentes des rochers ; les orties géantes, les chardons hérissés d’épinés, les euphorbes gonflées d’un lait empoisonné, prennent part à l’assaut, tandis que les campanules plus hardies, déjà victorieuses, balancent aux dentelures des créneaux, les grappes de leurs clochettes d’azur.

Sur ce piédestal caressé du zéphyr ou fouetté de l’aquilon ; la source de Pirène nous dit les amours de Zeus et de la nymphe Égine ; elle nous dit aussi le héros Bellérophon arrêtant le divin Pégase dans sa course et dans son vol, lorsqu’il allait se désaltérer. Tout n’est-il pas sur cette heureuse terre de Grèce, temple, sanctuaire, déesse ou dieu ? La brise est une hymne qui passe, le murmure d’une fontaine, une chanson qui ne doit jamais finir ! Et quelle vue ! Quel spectacle fait de toutes les merveilles attend le voyageur qui déserte un instant les jeux et ne craint pas d’évoquer sur cette montagne le souvenir des dieux et des héros ! C’est Corinthe toute prochaine, Corinthe, vestibule de Poséidon, mère des jeunes héros, Corinthe toujours joyeuse, la cité chère à. Laïs, Corinthe que rêvent les marchands gorgés d’or, les pirates chasseurs d’esclaves, Corinthe avec son port encombré de vaisseaux ; on dirait un nid d’alcyons et chaque navire qui part, ouvrant ses voiles à la brise, semble un oiseau qui s’échappe, longtemps suivi du regard attendri de la mère qui l’a couvé. Les temples massifs, aux colonnes trapues, rappellent une époque plus rude et la piété encore farouche de la première Corinthe : leur masse toujours austère fait contraste avec les élégances raffinées des maisonnettes scintillantes, des nouveaux sanctuaires d’Aphrodite, des portiques toujours enguirlandés de feuillages et de fleurs, des autels toujours fumants où les colombes roucoulent encore au moment d’expirer. Plus loin, c’est le golfe et son double rivage, et ses montagnes qui s’étagent tout alentour ; c’est le vallon verdoyant, et silencieux où sommeille Cléones, c’est la baie riante d’Eleusis ; Salamine qui grandit les récifs de ses bords capricieusement découpés, de toute la grandeur d’une illustre victoire, puis des monts encore, majestueux, sublimes, baignant leurs sommets chauves dans la lumière et dans l’azur, l’Hymette, le Pentélique annonçant de loin la ville qu’ils ont, portée dans leurs flancs, Athènes et les marbres de son Parthénon.

Depuis quelques mois s’est ouverte la seconde année de la cent quarante-sixième Olympiade, l’an cinq cent cinquante-huit de la fondation de Rome. De Rome, disons-nous, et pourquoi donc parlons-nous de Rome ? Nous sommes à la porte de Corinthe ; Éleusis, Épidaure, Mégare sont distantes à peine de quelques heures ; en moins de deux jours nous pourrions gagner Sparte, nous pourrions retrouver Athènes, et cependant nous parlons de Rome ! Une cité perdue là-bas, au delà des mers, aux rives d’un fleuve où le cygne de Léda ne pourrait se mirer, car ses eaux sont fangeuses, rougeâtres comme s’il charriait du sang et de la boue ; les nymphes auraient peur d’y salir leurs pieds d’ivoire. Les temps sont bien changés cependant. Un dieu a fondé Corinthe, un dieu ordonna le premier les jeux que l’on y va célébrer, une déesse a fondé Athènes et lui a donné son nom. Rome ne connaît ni son père ni sa mère, elle connaît sa nourrice et le lait d’une louve est passé dans son sang. La Grèce n’est pas allée à Rome. Les jours sont bien loin où Alexandre prenait la vieille Hellade sur la croupe de Bucéphale et l’emportait victorieusement à travers l’Orient, les jours où ce monde que le divin Bacchus avait déjà soumis à ses lois, s’épouvantait de la vaillance des hoplites et de la phalange, en même temps qu’il s’éprenait des sourires et des grâces des muses athéniennes. La Grèce a désappris la conquête, elle ne saurait plus attaquer, à peine saurait-elle se défendre. Les bêtes de proie, hyènes, chacals et vautours, sentent les premiers symptômes de la décrépitude, les affres précurseurs de l’agonie ; aussitôt elles viennent, elles approchent, elles guettent les spasmes, elles comptent les soupirs, et leur hideux appétit dévore par Muance Li proie qui lui est promise. Ainsi eu est-il de Rome. Elle monte, elle grandit, elle approche, elle rôde. La louve a mis sa lourde patte sur la Grèce, et la Grèce a senti sa griffe.

Aux défilés de Cynocéphales, Flamininus a vaincu Philippe, cinquième du nom, roi de Macédoine. La légion de Rome a brisé la phalange d’Alexandre ; Philippe a dû subir les hontes d’un traité désastreux. Tout l’abandonne. Athènes a renversé ses statues et voué aux malédictions des divinités infernales la place même qu’elles avaient souillée. Quel magnifique réveil de courage et de virilité ! Jamais Démosthène n’en avait faut demandé contre un autre Philippe, lui aussi roi de Macédoine.

Ce n’est plus cependant le temps de s’attrister. On va célébrer et, chacun l’assure, avec iule magnificence inaccoutumée, les jeux Isthmiques. Les jeux isthmiques, comme tous les autres jeux solennels qui sont pour la joyeuse Hellade la plus chère des traditions, imposent la loi d’une trêve qui doit durer un mois entier. Il faut bien que les concurrents puissent en toute sécurité entreprendre le voyage. Il n’est pas pour les Grecs de loi plus sainte que la loi suprême de leur plaisir. Le philosophe le plus morose ne saurait les en blâmer ; car ce plaisir est noble, fécond, glorieux d’une gloire plus pure que ne sont toutes les gloires des princes et, des conquérants. La Grèce tout, entière veut se retrouver, se reconnaître, sans fin diversifiée dans les fils de toutes les cités et des colonies les plus lointaines, une cependant, fière d’elle-même, oubliant de se haïr et de s’entr’égorger pour s’admirer et s’applaudir, vivante enfin, combattant les beaux combats de la force et de l’adresse sous les yeux de tous ses peuples ne formant plus qu’un seul peuple, sous les regards de toutes ses déesses, de tous ses dieux qui lui donnent aussi pour un jour l’exemple de la concorde et semblent ne plus former qu’un sent dieu.

Ainsi durant un mois plus de guerre, plus de bataille, plus de sang ; c’est la paix. Le vainqueur suspend sa poursuite ; le vaincu respire et peut encore espérer. Des hérauts, couronnés de fleurs et de feuillages, messagers toujours désirés et toujours les hier venus, ont couru de ville en ville, de campagne en campagne, annonçant l’heureux retour des jeux publics et la trêve imposée à tous. On raconte qu’une armée Lacédémonienne osa traverser le territoire de l’Élide après la proclamation de cette trêve traditionnelle ; mais Lacédémone, frappée d’une amende de par l’autorité suprême des amphictyons, dut payer deux mines par soldat. Cet exemple à peu près unique d’une désobéissance sacrilège atteste en quel respect religieux la Grèce tient la plus sainte et la plus sage de ses lois.

L’isthme tout entier disparaît sous un immense campement ; c’est une ville improvisée ; et la population accourue de tous les horizons, jetée sur ces bords, semble-t-il, par les flots capricieux de toutes les tempêtes, s’agite, s’empresse ainsi que des abeilles autour d’une ruche en émoi. Peu de femmes cependant ; leur présence est interdite aux solennités des jeux publics. Partout c’est l’harmonieuse langue des Hellènes qui chante ou retentit, mais nuancée de divers dialectes. Ceux-là qui sont venus des îles et des rivages de l’Ionie, traînent les mots, cadencent les phrases ; c’est une musique toujours prête à s’attendrir. Les fils de Sparte, de Mégalopolis, de presque toutes les cités du Péloponnèse, accentuent plus fortement les consonnes ; les mots éclatent impérieux comme des cris de guerre. Les Athéniens et tous ceux qui viennent de leurs colonies, car Athènes toujours féconde ne se lasse point d’essaimer, ont un langage tout à la fois doux et ferme, sonore et caressant,. C’est toujours Athènes qui, inspirée d’un tact parfait et d’un instinct de la mesure qui est un art suprême, fait le mieux toutes choses, alors même qu’il ne s’agit que de parler.

Les guerres interminables, les discordes civiles, la fondation des colonies, l’épopée héroïque d’Alexandre, ses funérailles, qu’il prédisait effroyables et sanglantes, les défaites subies, les victoires mêmes et surtout les conquêtes, ont épuisé la Grèce, et la population décroît. Déjà le voyageur, dans la joie des campagnes fertiles, trouve la tristesse des villages abandonnés ; quelques villes mêmes, à leur enceinte devenue trop vaste, mesurent leur décadence. Il est jusqu’à des temples qui tombent en ruines ; la pauvreté des croyants n’a pu réparer en tous lieux la dévastation des sacrilèges. Mais ce n’est pas aujourd’hui ; ce n’est pas surtout à l’isthme de Corinthe que se révèle cette décadence. Corinthe a vu décupler sa population, tant le concours est grand des athlètes, des concurrents et des curieux empressés à les connaître ; les petites cités toutes voisines de Cenchrée et de Léchée disparaissent en quelque sorte sous cette subite invasion.

On n’est admis aux jeux de l’isthme, ainsi qu’à tous les autres jeux publics, qu’après avoir justifié de, sa qualité de Grec. Alexandre lui-même dut prouver qu’il appartenait il la grande famille des Hellènes avant que les chars qu’il envoyait à Olympie fussent admis à concourir. Donc c’est déjà un honneur et un privilège de descendre dans le stade ou dans l’hippodrome. Cet honneur, les plus fiers, les plus grands, les plus puissants le briguent et l’envient. N’a-t-on pas vu Hiéron, Gélon de Syracuse, le solliciter et richement payer les Pindare qui célébraient leurs victoires ? Denys n’eut pas de cesse qu’il eût fait, de guerre lasse, couronner l’une de ses tragédies. Théron d’Agrigente ne manquait jamais d’envoyer ses chars et ses chevaux aux hippodromes de Delphes ou d’Olympie. Cette fois encore on annonce entre les concurrents, des rois et des tyrans. Quelques-uns sont venus en personne, Amynandre roi des Athananes. Philippe est resté dans sa Macédoine, à Pydna ; il aurait honte d’étaler, devant toute l’Hellade, ses désastres et ses douleurs mal apaisées. Mais Nabis est venu ; Nabis tyran de Sparte. Maître d’Argos, que Philippe lui avait livrée, il ne la pilla qu’à demi, du moins il en jugeait ainsi, et sa femme qui le vint remplacer, eut mission de piller à son tour ; on dit qu’elle mit une adresse féline à dépouiller les Argiennes de leurs derniers bijoux. En même temps que Nabis, est venue sa victime première, l’héritier légitime des rois de Sparte, Agésipolis. Ainsi des ennemis sont là rassemblés et confondus. Ils campent, ils vivent côte à côte ; quelques hellanodices suffisent à maintenir le bon ordre. Si Nabis, ou quelque autre de ces rudes pasteurs de peuples, ne voulait pas oublier ici l’orgueil de sa puissance souveraine et pour quelques jours du moins, accepter la loi de la stricte justice et de la complète égalité, il pourrait bien s’attirer l’humiliation d’une expulsion immédiate. N’a-t-on pas vu un hellanodice, très peu soucieux de la dignité royale, mais jaloux de ses droits et de la bonne renommée de la Grèce entière, frapper de son bâton un roi de Sparte, l’insolent Lychas ?

Ces riches, ces puissants ne se reconnaissent guère dans la foule qu’à l’empressement de quelques flatteurs. La servilité ferait, jusque -dans les enfers, escorte à la puissance. Les fentes plus vastes et plus richement drapées, quelques baraquements hâtifs et qui accusent des ébauches de palais, annoncent les logis des plus grands. On pourrait aussi les distinguer au silence discret qui le plus souvent y règne. Chez les rois on ne rit jamais bien longtemps, et ce n’est que du bout des lèvres. Partout ailleurs la bonne humeur rayonne sur tous les visages ; la gaîté éclate cordiale, fraternelle, sans arrière-pensée. Les vaincus, les vainqueurs, les pillards, les pillés, les maîtres, ceux-là qui sont durement asservis Argos et Sparte, Egine, Athènes, Thèbes, Héraclée, Messine et Mégalopolis, Syracuse nourrice des soldats et des chevaux de guerre. Agrigente, Ségeste et Panorme, l’âpre Délos, Lesbos la voluptueuse, Rhodes aimée de Phœbus qui s’y dresse en un colosse sans rival, Alexandrie et la lointaine Byzance, toutes ces cités rivales, tous ces frères ennemis se coudoient, se saluent, s’encouragent, aux luttes espérées, applaudissent déjà leurs prochaines victoires. Les prix sont tout prêts, on les a cueillis dans la forêt voisine. A Olympie c’est une couronne d’olivier saurage, à Delphes une couronne de laurier, à Némée une couronne d’ache verte, à l’Isthme, une couronne de pin. Une branche, quelques brins d’herbe tressés, c’est tout ; voilà ce que les plus braves, les plus beaux, les plus forts de toute la Grèce ambitionnent, rêvent et ce qu’ils vont se disputer.

Mais aussi quelle gloire s’attache à ces pauvres récompenses ! Quel honneur suprême de les obtenir ! Quelle victoire fut jamais plus ardemment désirée ? Timanthe qui fut bien des fois vainqueur, chaque jour entretenait ses forces en bandant un arc rigide à l’égal de celui d’Ulysse. Au retour d’un voyage, il reprend son arc, mais moins heureux que le roi d’Ithaque, il ne peut plus courber le bois qu’autrefois il ployait sans peine. Olympie, Delphes, Némée lui sont désormais interdits. Timanthe, désespéré, refuse de survivre à sa défaite ; il dresse un bûcher ; c’est son dernier labeur, et se jette dans les flammes que lui-même vient d’allumer.

On peut mourir de joie aussi bien que de douleur. Diagoras de Rhodes voit triompher aux jeux publics ses deux fils bien-aimés. Diagoras est vieux, et ne saurait se promettre le retour d’un semblable bonheur : Meurs ; Diagoras ! lui crie la foule, fatiguée d’acclamer et d’applaudir. Et Diagoras, la joie dans les yeux, le sourire aux lèvres, meurt entre les bras de ses enfants.

Qu’ils sont enivrants et doux, ces applaudissements de la Grèce entière ! Les dieux mêmes les pourraient envier. Vainqueur à Salamine, Thémistocle parait dans le stade ; au milieu de la solennité des jeux Isthmiques ; on le salue, on l’applaudit, on se le montre, on l’acclame, et lui-même disait longtemps plus tard, dans les tristesses de l’exil, qu’il avait ce jour-là vécu le plus beau jour de sa vie.

Aussi quel deuil, quelle douleur quand une cité, coupable d’un crime inexpiable, est exclue des jeux publics ! Lorsque Héraclès eut tué près de Cléones les fils d’Acton qui se rendaient aux jeux Isthmiques, Tyrinthe qu’habitait le dieu, Argos qui en était toute voisine, toutes deux accusées de complicité, se virent refuser l’entrée des jeux. Mais la défense ne fut pas longtemps maintenue. Il serait en vérité bien rigoureux de faire expier aux hommes les crimes des dieux.

Flamininus connaît toutes les traditions de la Grèce. N’est-ce pas pour lui une seconde patrie ? Il ne cesse de l’assurer, il le dit, il le prouve. Aussi ne pouvait-il manquer d’assister à ces fêtes glorieuses. Il est venu. Il tiendrait à grand honneur d’y prendre part. Mais hélas ! il est étranger. Quel dommage ! Peut-être il trouverait des généalogistes complaisants qui prouveraient son origine hellénique et mettraient Solon, Alcibiade ou Lycurgue, voire même Héraclès ou Aphrodite, parmi ses aïeux ; Flamininus ne saurait se prêter à cette supercherie. Flamininus mentir ! Flamininus tromper la Grèce ! On sait bien qu’il en est incapable. On veut lui faire honneur cependant. Que peut-il désirer ? Le bâton d’or d’un hellanodice ? Ce n’est pas assez, pense-t-on. — C’est trop, s’empresse-t-il de dire. — Étranger, il ne peut concourir, mais il n’est pas de loi formelle qui interdise à un étranger de faire fonction de juge ou de président. Pourquoi Flamininus ne serait-il pas agonothète ? — Mais non, sa modestie, sa réserve toute discrète n’y saurait consentir. Pourquoi tant s’occuper de lui ? Que l’on veuille bien seulement tolérer sa présence. La gloire de la Grèce ne lui fait pas ombrage. Il n’est rien qu’un voyageur qui passe. Il désire seulement revoir ses anciens amis et, s’il se peut en mériter de nouveaux. Ce n’est pas un vainqueur comme tous les autres. Nul appareil fastueux autour de lui. Il a laissé son armée là-bas, bien loin, il se fie à l’hospitalité loyale de la Grèce. Il n’a amené avec lui que son jeune frère Lucius, mauvais soldat, dit-on, et qui a fait battre sa flotte auprès de Corinthe, mais un bon vivant et de mœurs joyeuses. Quelques tribuns, quelques légionnaires composent toute l’escorte. Flamininus a ordonné que l’on dressât les tentes à l’écart, tout au bord de la mer. Il est là presque seul, bien simple, accessible à tous, écoutant beaucoup, parlant peu, quoiqu’il parle grec comme Hérodote, mais il a tant à apprendre des Grecs et de la Grèce !

Quelques éléphants entravés sont là près de la tente du maître. La Grèce n’en a pas vu souvent. Comme Flamininus, ils ont dépouillé leurs armes et leur harnachement de guerre ; comme lui, ils sont doux. Flamininus accepte de serrer toutes les mains qui se tendent ; ses éléphants ne cessent de présenter à tout venant une trompe gourmande et quémandeuse. Ce sont de bien vilaines bêtes, ainsi le pensent les Grecs qui ne laissent pas de s’en amuser.

La demeure passagère de Flamininus, n’était la présence de ce monstrueux bétail, pourrait convenir à quelque citoyen d’une médiocre fortune. On dit cependant qu’une de ces tentes, toujours close, renferme des richesses à faire envie à Plutus. Un esclave, — est-ce un indiscret ou un menteur ? — prétend les avoir dénombrées : trois mille sept cent treize livres d’or en lingots, quarante-trois mille deux cent soixante-dix livres d’argent, quatorze mille cinq cent quatorze pièces d’or à l’effigie du roi Philippe, car Philippe est bien sûr de voir son portrait circuler dans les rues de Rome, enfin tout un amas d’armes choisies entre les plus belles ou les plus curieuses, des boucliers, des casques, des sarisses de phalangères. Ce sont les accessoires obligés du triomphe que Rome déjà promet à Flamininus. Telle est cependant la réserve de ce vainqueur qu’il a pris grand soin de soustraire ces trophées à la curiosité de la foule. Il se rencontrerait peut-être quelque vieux brave que ce’ spectacle ferait pleurer. La Macédoine n’est pas loin, c’est presque la Grèce encore, et l’on sait que Flamininus ne veut pas coûter une larme à la Grèce.

Un légionnaire en armes constamment fait sentinelle au seuil de la tente mystérieuse. Défense formelle d’en approcher, c’est la consigne. Un Grec, un jeune éphèbe de dix-huit ans, échappé pour un jour des gymnases où les maîtres durant deux ans doivent l’exercer et l’instruire, a voulu transgresser la défense ; à cet âge on est curieux, étourdi surtout. Mal lui en a pris ; car d’un coup du bois de son pilum, le factionnaire a renvoyé l’indiscret au large. Il ne faut jamais se jouer aux sentinelles des Romains. Violence regrettable, inattendue cependant. Si ce bon Flamininus en avait connaissance, le soldat trop zélé serait blâmé et puni. Ainsi le pense et le dit le battu qui s’en va se frottant les épaules. Qui sait ? Flamininus aurait peut-être fait à l’enfant les honneurs de la tente interdite ? Il lui est si cruel de refuser quelque chose à un Grec. Après tout il peut avouer le butin qu’il vient de conquérir. Ne saurait-il en toute justice remporter chez lui quelques petits souvenirs des pays qu’il vient de parcourir ? N’est-ce pas la coutume de tous les voyageurs ? Il rentrera un peu plus chargé que les autres, voilà toute la différence.

Ainsi Flamininus s’est refusé aux honneurs particuliers que l’on voulait lui prodiguer. Il ira, il viendra au gré de sa fantaisie, et nul ne doit se déranger pour lui. Sa présidence, si du moins on s’obstine à lui reconnaître une sorte de présidence, sera toute officieuse ; il n’en portera aucun insigne et n’exercera aucune autorité. Il n’a de droits que ceux d’un hôte et d’un ami.

Le vaste espace qui est réservé aux jeux comprend un hippodrome, un stade, un théâtre. Le théâtre est d’une médiocre étendue et d’une richesse médiocre. On le fréquente peu. Les concours littéraires, les concours de tragédie et de comédie, sans être tout à fait incongrus à l’isthme de Corinthe, n’y sont pas très fréquentés. Souvent même les muses ne sont pas conviées. C’est à Olympie qu’Hérodote donna lecture de son histoire et que l’assistance ravie décida que les neuf livres entre lesquels elle se partage, prendraient les noms des neuf muses. C’est à Olympie que le peintre Aétion, encore jeune et inconnu, exposa son tableau des Noces d’Alexandre et de Roxane et que l’un des hellanodices enthousiasmé s’empressa d’offrir à ce débutant, en qui se révélait un maître, sa fille en mariage. Delphes ne manque pas dans ses jeux pythiques de réserver large place aux concours de musique et de poésie. Les poètes, les musiciens doivent s’y affirmer créateurs aussi bien qu’exécutants ; Hésiode se vit exclure parce qu’il dut s’avouer incapable d’accompagner lui-même ses chants sur la cithare. Mais à l’isthme de Corinthe, les athlètes à peu près seuls accourent et sont les très bien venus.

Il n’est pas dans toute la Grèce une ville, un site fameux que ne signale et ne protège la présence vénérée d’un dieu. Le temple presque toujours a précédé la cité ; lui-même semble l’avoir enfantée ; il en reste le centre, l’âme et, le refuge suprême. A l’isthme s’élèvent deux temples : le plus ancien et le plus vaste, d’ordre dorique, est consacré au divin Poséidon ; le second, à Palémon fils d’Athanas et d’Ino qui fut, métamorphosé en dieu marin. Ce temple, moins grand que le premier et d’ordre ionique, oppose ses élégances, ses grâces en quelque sorte féminines à la majesté virile mais un peu rude que toujours respire l’ordre dorique. Ces temples sont enfermés dans une enceinte flanquée de tours, percée de trois portes seulement ; elle se rattache à tout cet ensemble de murailles et de retranchements qui barre l’isthme et défend les abords du Péloponnèse. Longtemps Sparte n’a pas voulu d’autres remparts que les poitrines vaillantes de ses enfants ; mais les autres peuples, qui se partagent le Péloponnèse, affectent moins de confiance dans leur invincibilité ; et l’isthme depuis longtemps s’est hérissé de travaux de défense. Si la solennité des jeux publics impose une trêve sacrée, la trêve à peine rompue, la guerre le plus souvent aussitôt recommence plus furieuse que jamais, car les combattants ont eu le loisir de reprendre haleine. Lors des guerres médiques, une armée de Péloponnésiens longtemps occupa l’isthme ; on a vu, plus récemment encore, le Spartiate Agésilas et les Athéniens y lutter, dans une stratégie savante, de prudence, de ruse et d’adresse.

Par bonheur ces souvenirs sont loin de nous ; et les Grecs n’ont jamais eu grande peine à oublier.

Les jeux vont durer cinq jours ; et chaque jour est réservé à un exercice différent. Le premier est consacré à la course à pied.

Les coureurs sont venus en grand nombre ; les plus jeunes, presque des enfants, les premiers vont prendre part à lutte. Ceux-là mêmes qui pour la première fois vont paraître au grand jour de ces fêtes solennelles, ne sont pas des débutants inexpérimentés. On doit à la Grèce de lui épargner le spectacle ridicule d’efforts maladroits et d’une inexpérience trop naïve. Les concurrents ont dû justifier d’études préalables et sérieuses. Dix mois de fréquentation assidue dans les palestres et les gymnases publics, c’est le moins que l’on puisse exiger. Les pœdotribes ont mis tous leurs soins à l’éducation, à l’entraînement de cette jeunesse. Ils sont jaloux de leur bonne renommée, de la réputation de leurs écoles et se croiraient déshonorés si leur science pédagogique ne s’affirmait dignement dans l’adresse et la force de leurs élèves. Enfin les sophronistes, quelquefois aussi les hellanodices ont fait une enquête sévère sur la moralité et les mœurs des concurrents. Nul qui a subi une condamnation déshonorante, nul qui traîne après lui les opprobres d’une vie infâme ne saurait être admis. Il liant que tous ces hommes puissent estimer leur vainqueur ou d’une étreinte franchement amicale, serrer la main du vaincu. Le pied d’un coupable souillerait le sable de la carrière ; et la honte du vainqueur déshonorerait la victoire elle-même. La Grèce entend que ces jeux soient  un enseignement non moins qu’une fête. Platon ne l’a-t-il pas ainsi compris, lorsqu’il disait, formulant une vérité éternelle : Il n’y a qu’un moyen de conserver la santé : ne pas exercer l’âme sans le corps, ni le corps sans l’âme.... on imitera ainsi l’harmonie de l’univers.

Primitivement les coureurs, les lutteurs combattaient, sommairement vêtus d’un étroit caleçon qui leur ceignait les reins. C’était une entrave dernière et qui gênait un peu leur élan. A compter de la quinzième Olympiade le caleçon a disparu, et les lutteurs ont toujours combattu en une complète nudité. Depuis déjà quelques heures, ils se sont réunis, non loin du stade, dans les apodyteria qui leur sont réservés. C’est là qu’ils ont dépouillé leurs vêtements. Ils causent à haute voix, ils s’impatientent, ils frémissent ainsi que des coursiers généreux qui déjà flairent la poussière ardente d’un champ de bataille.

Les amis, les pères, les aïeux maintenant inhabiles à ces luttes regrettées, les petits frères qui envient leurs aines et se promettent de les dépasser peut-être, ont conduit ces apprentis de la victoire jusqu’au seuil des retraites où se font, loin de la roule des spectateurs, les derniers préparatifs. Que de regrets à se quitter ! Que de recommandations ! Que de bonnes paroles d’encouragement ! Que de souhaits où l’on sent se répandre toute la tendresse d’un cœur de père ! Que de regards attendris ! Que d’embrassades étroites ! Que de poignées de mains prolongées sans fin ! Ceux-là qui vont lutter et combattre ne sont pas les plus émus. Vainement les hellanodices repoussaient cette escorte importune ; elle serait encore obstinément amassée aux portes qu’on a fermées devant elle à grand peine, si la crainte de ne plus trouver dans le stade les places désirées ne venait tout à coup de tuner le départ et de précipiter la déroute.

Il est temps en effet. La foule ne s’est pas ruée dans le stade, cette foule est courtoise et d’elle-même elle accepte une sorte d’harmonieuse discipline ; mais elle s’est répandue ainsi qu’une marée montante. Les gradins de marbre, étagés symétriquement, les plus bas envahis les premiers, ont, bientôt tous disparu. Les portiques qui les terminent et les couronnent, sont envahis à leur tour, et les visages curieux, souriants, empressés, illuminés d’un regard avide, par milliers s’amassent à l’ombre des colonnades. Là se dressent des statues, de bronze pour la plupart, car les fondeurs de Corinthe sont renommés et les maîtres en toute sûreté leur confient le soin de donner à leurs créations l’immortalité du métal. Ce sont des statues d’athlètes vainqueurs. On les compte par centaines ; ou plutôt on ne saurait les compter, tant leur nombre est considérable. La vanité des vainqueurs quelquefois en a payé les frais, mais plus souvent le légitime orgueil de leur ville natale. Ces statues ne dépassent point la grandeur naturelle ; mais il a fallu promulguer une loi sévère qui interdit de leur donner des proportions colossales. Les athlètes auraient eu bientôt fait de s’égaler aux dieux. Aucune statue nouvelle n’est reçue et mise en place que les hellanodices ne l’aient, formellement acceptée.

Bientôt ces statues elles-mêmes sont, assaillies, escaladées, conquises ; on voit, des spectateurs accrochés aux piédestaux, debout sur les plinthes ou même grimpés et posés à califourchon sur les nuques de bronze. Les groupes sont curieux, d’une amusante bizarrerie que font ces vivants et ces morts, la blancheur éclatante des chlamydes agitées de la brise et, le noir du métal toujours immobile, les visages graves, impassibles ou vaguement éclairés d’un sourire presque divin et les tètes mobiles où se reflètent toutes les émotions, toutes les joies de la vie heureuse et frémissante. Il semble toutefois, tant ces héros déifiés composent une assemblée solennelle, qu’ils sont les juges suprêmes, et que l’orgueil d’un grand passé, sans vaine complaisance, interroge le présent.

Immédiatement au-dessus de l’arène, vers le milieu des gradins, est ménagée une petite enceinte réservée aux magistrats, aux juges, aux dignitaires qui seuls ont droit de porter plus haut, la tête et d’imposer l’obéissance au milieu de ce monde soumis au nivellement d’une complète égalité, privilège glorieux, redoutable cependant, mais que justifient leur vigilance toujours en éveil, leur inébranlable austérité. Ils sont la justice et la loi vivantes ; ils sont la Grèce elle-même, et la Grèce, partout présente, n’accepterait pas la moindre faiblesse qui lui serait, un déshonneur.

Un autel, consacré à Déméter, est dressé au milieu des sièges de marbre où viennent de se placer l’olytarque, ordonnateur suprême des cortèges et des cérémonies, les agonothètes, présidents des jeux, les hellanodices, tout spécialement chargés de la police et du bon ordre, les pédotribes, dont l’expérience prononcera dans les cas douteux et contestés, les nomophylaques, dépositaires sévères des traditions devenues des lois et des usages établis. Ceux-ci, comme les hellanodices, sont majestueusement drapés de laine blanche et tiennent un long bâton. On les prendrait, si fiers est leur attitude, si grandiose est la placidité de leur visage ombragé d’une barbe toute blanche, pour quelques-uns de ces rois pasteurs que les poètes nous montrent présidant, à peine revenus de la bataille, aux travaux de leurs moissonneurs. On avait réservé deux places à Flamininus et, à son frère Lucius. Le hasard est singulier, mais tous deux sont assis auprès de l’autel de la déesse. Est-ce donc que Rome, elle aussi, aspirerait à la toute-puissance des immortels ?

Les concurrents inscrits et qui tous ont dit leur nom et leur patrie, viennent d’être partagés en groupes de quatre. Une urne d’argent qui porte une dédicace divine, a reçu de petits morceaux de bois de la grosseur d’une fève et, sur lesquels une lettre est gravée. Il y a quatre A, quatre B, ainsi de, suite ; les lutteurs mettent la main dans l’urne, et s’en vont ainsi prendre une lettre qui décidera du choix de leurs adversaires. Cette lettre ils ne sauraient la lire avant que tous aient interrogé le hasard. Pour plus de sûreté, le mastigophore se tient tout auprès d’eux et son fouet cinglerait les mains qui s’ouvriraient trop vite.

Le signal est donné. Les quatre jeunes gens se sont alignés à l’extrémité du stade qui se termine par un mur droit, dans l’aphésis. Les voilà qui courent, et le sable déjà monte et tourbillonne sous leurs pas ; en effet le sol n’est point battu et résistant, mais bien au contraire poudré d’un sable fin et doux aux pieds. L’allure des coureurs en est un peu ralentie ; mais du moins les chutes ne sont jamais dangereuses ; et la Grèce, humaine et clémente jusque dans ses plaisirs, évite autant qu’il se peut la cruauté des blessures inutiles. Les Grecs sont encore de tous les peuples les moins prodigues du sang des hommes.

Les coureurs vont, fuient, disparaissent à demi, quelquefois à peine reconnaissables dans le nuage qu’ils soulèvent. Leurs forces juvéniles veulent encore être ménagées ; aussi ne doivent-ils fournir que la moitié de la carrière. Trois bornes, affectant la forme de colonnes tronquées, jalonnent et partagent également le stade. Toutes trois portent une inscription différente ; il semble que le marbre, ému lui-même et, s’animant dans la fièvre de ces jeux, prenne la parole et s’adresse aux lutteurs. Courage ! s’écrie la borne première ! — Hâte-toi, dit la seconde ! — Tourne vite ! s’écrie la dernière.

Ces premiers coureurs ne doivent parcourir que la moitié du stade, et la seconde borne est le but qui leur est assigné. Celui qui a dépassé les trois autres reste à l’écart auprès de l’aphésis, tandis que les vaincus, encore haletants de leurs efforts inutiles, se retirent la tête basse ; mais le vainqueur n’est, pas encore assuré de la suprême victoire. Une épreuve plus redoutable lui est réservée. Quatre groupes de quatre coureurs sont tour à tour descendus dans le stade, et, les quatre coureurs qui se sont, eux-mêmes classés les premiers, vont décider dans une course dernière, laquelle de leurs quatre victoires égales sera la complète victoire. Ne sont-ils pas déjà lassés ? Mais non, les efforts accomplis n’ont fait que les mieux préparer à des efforts plus grands. Les jeunes corps, sveltes, fins, légers, associent les grâces un peu grêles de l’enfant qui était hier aux élégances déjà presque viriles de l’adulte qui sera demain ; il semble qu’ils éprouvent une joie profonde à s’étaler dans l’exquise harmonie de leurs formes, dans le premier épanouissement de la jeunesse, de la force et de la vie. Ces pieds, rapides comme ceux du divin Achille, ont-ils touché le sol ? On en pourrait douter. Ce n’est plus une course, c’est un vol : on dirait un petit nuage qui passe ; et déjà les applaudissements montent des gradins, suivant les coureurs dans la carrière, ou plutôt essayant de les suivre, car la brise même ne saurait les atteindre. Il faut bien an vainqueur cependant, et celui qui l’emporte peut être fier de sa première victoire, car ses rivaux ne sont dépassés que de bien peu, et leur agilité pouvait se promettre l’avantage. Les vaincus n’ont pas à rougir. Mais qu’elle est joyeuse l’ivresse de cette première victoire ! Qu’est-ce que l’avenir réserve à ce vainqueur ? Peut-être d’autres victoires, et de moins innocentes ; peut-être après ces jeux de la paix les Jeux terribles de la guerre ; peut-être la puissance, la richesse, les splendeurs d’une pompe royale. Il n’importe, on ne saurait le dire. Mais toujours cet enfant se souviendra de l’isthme, du stade, de la première couronne conquise ; celle-là, comme le souvenir d’une adolescence radieuse, sera toujours caressante et légère au front qui l’a reçue. Qu’il est doux d’être vainqueur à seize ans !

Les lutteurs qui maintenant descendent dans le stade, sont des hommes jeunes, mais dans la plénitude des forces longuement exercées. Quelques-uns sont connus de la foule ; leur réputation partout les précède et les fait désirer. Il en est qui déjà ont suspendu, aux murs de leur maison, des couronnes rapportées d’Olympie, de Némée et de Delphes. Quelques-uns, plus fameux encore, peuvent se reconnaître dans les marbres, dans les bronzes consacrés à la mémoire des vainqueurs et se regarder ainsi eux-mêmes du haut de leur immortalité. Quel encouragement plus puissant et plus direct ! Quelle honte s’il fallait avouer une défaite au pied même du monument de ses propres victoires !

Ces coureurs n’ont pas seulement la force et l’élan qu’exige et développé leur exercice favori, ils ont la ruse, le sang-froid qui ménage habilement les forces et quelquefois, au dernier moment, répare un échec presque certain et fait violence à la fortune. Comme tout à l’heure les enfants qui les ont précédés, ces coureurs sont groupés quatre par quatre. Mais là carrière qu’ils doivent parcourir est quatre fois plus étendue. Ils doivent enjamber le stade tout entier, et tournant la borne dernière qui leur dit : Tourne vite !, revenir à leur point de départ. Cette course est dite le diaulos. Les vainqueurs cette fois encore vont de nouveau lutter entre eux. L’attention est plus ardente, fiévreuse, et l’impatience de tous dévore ces instants suprêmes. Le spectacle d’une lutte, d’un combat attache, retient aisément les yeux et l’esprit de l’homme : la vie n’est-elle pas un combat toujours renaissant ? et l’homme aime la vie. Mais cet intérêt instinctif qui sans peine bientôt s’éveille autour des rivaux acharnés à se vaincre, trouve un aliment dans la vanité de toutes les villes et de tous les peuples. Chacun de ces lutteurs sent que pour un jour il personnifie, il résume en lui ses aïeux, sa patrie, toute une tradition de gloire qu’il se doit de défendre et, s’il se peut, de grandir encore. On compte sur lui, comme home comptait sur le dernier des Horaces, et bien que l’existence même d’une cité ne soit pas en jeu, le poids d’une écrasante responsabilité s’impose à chacun de ces hommes. Toute la Grèce le voit, mais les siens surtout le suivent et le regardent. Quelle désolation si Thèbes l’emportait sur Héraclée, si quelque pauvre petite ville sans nom allait vaincre Argos ou Lacédémone ! Cela se voit, cela se peut faire ; et rien ne pourrait conjurer ou effacer l’éclat de cette défaite. Le champ de bataille s’étale au grand soleil, et la renommée, qui se tient aux écoutes, n’attend que la victoire pour crier à tous le nom du vainqueur.

Ceux qui sont arrivés les premiers, les plus agiles, les plus forts, sont restés dans l’aphésis et s’apprêtent à repartir. Enfin nous allons voir quel sera le vainqueur entre ces victorieux. L’épreuve imposée est plus difficile encore ; cette course dernière, c’est le dolichos. Il faudra douze fois, et sans reprendre haleine, parcourir le stade tout entier. Ceux-là seuls qui renferment en leur large poitrine des poumons qui jamais ne s’essoufflent, un cœur qui jamais ne précipite ses battements, peuvent accepter une tâche semblable et sans folie espérer de la remplir dignement. C’est alors que l’expérience des luttes passées peut servir le plus utilement. Les quatre concurrents savent à merveille que sous peine d’une défaite certaine, ils doivent garder quelque sang-froid et discipliner leurs fureurs héroïques.

Ils partent, mais non pas d’une allure très rapide cependant. Les poings sont fermés, les bras ramenés et pressés contre la poitrine. Le pas est rythmé et s’allonge sans efforts excessifs. Ils courent les uns auprès des autres, presque côte à côte. Il leur est impérieusement défendu de se heurter. C’est une course, rien qu’une course, non pas un pugilat. Déjà deux fois ils ont tourné la borne, et l’alignement reste parfait de ces quatre coureurs ; on ne saurait dire qu’il en est un qui dépasse les autres de l’épaisseur de la main. Est-ce donc qu’ils vont tous les quatre ensemble atteindre le but ? Faudra-t-il leur imposer le supplice d’une épreuve nouvelle ? Ce serait peut-être condamner à mort le plus brave et le plus acharné. N’a-t-on pas vu le Spartiate Lados expirer alors qu’un dernier bond le faisait vainqueur ? Mais non, ces quatre corps qui longtemps ont semblé le même corps quatre fois répété, si parfaite était la cadence de leurs longues enjambées, si sagement ordonnés étaient leurs mouvements, accusent l’inégalité des efforts suprêmes. L’alignement est rompu ; il est un coureur qui devance les autres, ses pieds touchent à peine le sol ; sa vitesse est prodigieuse et le sable qu’il soulève, tourbillonnant lorsque déjà il est passé, monte au visage des autres, les trouble et les aveugle à demi. Ils s’acharnent cependant, leur fureur impuissante ne leur sera qu’une fatigue de plus, ils crient ; leurs corps se jettent tout en avant, les bras se lancent comme pour saisir le but qui leur échappe. Ne vont-ils pas, ces acharnés, déjà haletants et tout inondés de sueur, s’abattre et rouler par terre ? Ce serait ajouter aux tristesses de la défaite le ridicule d’une maladresse aussitôt raillée. Hélas ! il faut bien céder. C’est une loi fatale ; au premier rang il n’est jamais de place que pour un seul.

Philopœmen a contesté l’utilité de ces jeux gymnastiques où se comptait la Grèce, n’y trouvant pas, disait-il, le véritable apprentissage du soldat. Il est, vrai que s’accoutumer, s’endurcir aux irrégularités, au désordre que toujours entraîne la guerre, ,semble un excellent enseignement pour le soldat ; et l’on sait que les lutteurs, qui rêvent les victoires du stade, se soumettent bien au contraire à un régime d’une implacable régularité, mangeant aux mêmes heures toujours à peu près les mêmes aliments, les coureurs, du fromage, du laitage surtout, nourriture fortifiante et cependant légère, les boxeurs, les pugilistes, des viandes qui leur font des muscles massifs prêts à toutes les résistances comme à toutes les attaques ; mais la course en armes, celle qui se prépare maintenant, est un exercice tout militaire et lui-même, ce Philopœmen, s’il n’était d’humeur grondeuse, la devrait recommander à quiconque aspire aux combats qui ne sont plus des jeux.

Cette fois les coureurs n’apparaissent plus dans leur héroïque nudité. Ils sont vêtus et pesamment armés. Les casques sont surmontés de ces hautes aigrettes dont s’épouvantait, jusque dans les bras de son père Hector, le petit Astyanax ; au bras gauche est fixé le bouclier rond et d’un diamètre qui excède la longueur du torse. Des figures, des emblèmes les plus divers y sont gravés dans le métal et relevés d’une éclatante enluminure. Ce sont des disques solaires, ou le croissant de Phœbé, ou des aigles volant à tire d’ailes, promesse de bravoure et gage de victoire, ou des monstres marins, des crabes aux pinces menaçantes, des poulpes tordant leurs tentacules ainsi que la Chimère les serpents de sa chevelure. Les lourdes cnémides d’airain emprisonnent les jambes. Le poids semble écrasant de cet attirail de guerre, et cependant telle est la force, telle est surtout l’agilité de ces vaillants exercés dans le xyste et la palestre, que leurs armes ne leur sont qu’une parure ; leurs mouvements n’en sont que bien peu ralentis. Quelle serait terrible et magnifique l’attaque de semblables soldats ! Et comment s’étonner que les hellènes aient affirmé la présence des dieux et des héros ressuscités, d’Arès et de Thésée au champ de bataille de Marathon ? Ils pouvaient se reconnaître eux-mêmes dans les héros et dans les dieux.

La nuit vient, mais elle ne va pas interrompre, aussitôt les jeux. Une course est attendue ; impatiemment désirée, qui veut la complicité des ténèbres profondes ; c’est la course aux torches, la lanipadédromie. Les torches sont faites de sarments de vigne étroitement ficelés, ou mieux, car la flamme est plus rapide et plus éclatante, de branches de pin serrées et nouées dans les tiges flexibles des joncs ou des papyrus.

Un feu vient d’être allumé sur l’autel de Déméter la grande déesse. C’est là que les concurrents viennent embraser leurs torches. A peine ont-ils fait quelques pas on ne saurait plus les distinguer, ni les reconnaître. Plus de lutteur déjà renommé et que le souvenir de ses exploits fait, dès qu’il vient de paraître, saluer, d’applaudissements et de joyeuses clameurs. Les favoris de la fortune sont perdus dans l’ombre, et le regard des amis les plus fidèles ne peut les suivre ni les encourager. Cependant le spectacle, s’il est moins beau, est plus étrange ; il ne va pas sans quelque désordre, les Hellanodices les plus sévères perdent leur temps à réprimander ; on ne les voit pas, et dans le tumulte leur voix n’est plus entendue. La bonne humeur de tous est une loi qui suffit à maintenir la loyauté de ces luttes curieuses. On rit, on s’amuse bruyamment ; et cependant les torches scintillent, passent, filent, quelquefois prêtes à s’éteindre tant le coureur les emporte d’un élan furieux. On dirait une course d’étoiles, et le ciel lui-même, maintenant semé de feux sans nombre, traversé de la poussière lumineuse de la Voie lactée, semble sourire à ces jeux. N’est-il pas une arène sublime où les astres, les soleils, les mondes poursuivent leur course éternelle et mènent leur ronde harmonieuse dans les mystères insondables de cette immensité ?

On a consacré au repos les dernières heures de la nuit ; mais ce repos entre la fête passée et la fête du lendemain il faut bien peu de chose pour le troubler : la chanson d’un vaincu trop bien consolé, et qui s’acharne à la recherche vaine du logis qu’il a perdu, le frémissement d’une lyre encore vibrante dans les mains d’un poète. Pindare a fait école. Il n’est pas de victoire qui n’éveille la fanfare de quelques vers glorieux. On voit accourir, flatteurs obséquieux, empressés sur les pas des athlètes, un essaim de poètes maigres et, qui s’en vont offrant à tous les vainqueurs les compliments enthousiastes d’une muse besogneuse et famélique. C’est un métier qui fait vivre à peu près et tout juste assez pour ne pas en mourir.

A peine la mer a-t-elle reflété le premier sourire d’une aurore nouvelle que la foule reparaît, les uns échappés à leur campement, d’autres, les derniers venus, désertant, les parvis des temples, les portiques du stade, seul abri qu’ils aient pu obtenir de la complaisance des prêtres ou des Hellanodices. Quelques-uns, dans l’espoir d’une victoire prochaine, déjà fatiguent les dieux de leurs prières et de leurs offrandes. Trois ou quatre blocs de pierre, énormes, presque frustes, mal équarris, composent ce qu’on appelle l’autel des Cyclopes ; divinités étranges, culte essentiellement local, mais qui recrutent toujours parmi le monde des athlètes, des fidèles obstinés. Tes légendaires remueurs de rochers plaisent à des hommes orgueilleux avant tout de la force brutale.

Mais ce qui attire, le plus souvent retient la foule et l’amuse, en attendant que l’heure soit venue des jeux du stade, c’est l’assemblée présente partout des statues qui disent l’interminable lignée des braves proclamés vainqueurs. On se les montre, et les plus anciens des athlètes, ceux-là surtout à qui l’âge ne permet plus que le récit des combats, racontent à la jeunesse curieuse de les entendre, tout ce long poème de gloire, les luttes épiques dignes d’un Homère et ce qu’ils étaient ces coureurs, ces lutteurs, ces boxeurs, ces batailleurs d’autrefois. La gloire dans le passé, comme les montagnes dans l’éloignement, semble grandir pour quelque temps du moins, et la vieillesse toujours se console un peu de ses ruines en criant à la décadence.

Voici Théagène de Samos qui fut douze fois vainqueur ; Glaucus de Caryste qu’a chanté Pindare :

Ni le frère bouillant d’Hélène,

Ni le robuste fils d’Alcmène

N’ont tendu comme lui leurs bras musclés de fer.

C’était un laboureur avant d’être un athlète ; et l’on raconte qu’il raccommodait l’essieu de sa charrue à coups de poing. Pour enfoncer des clous il n’avait besoin que de sa main toute nue.

Nicostrate, fils d’Isidotus, fait pendant à son ami Alcée de Milet ; et bien que le statuaire ait complaisamment trahi une ressemblance qui serait regrettable, la laideur fameuse de ce Nicostrate est écrite dans le bronze. Par bonheur Alcée est beau comme un Apollon. L’harmonie des proportions, leur seule beauté, a valu aussi à Philippe de Crotone une statue digne de son modèle. Il fut, dit l’inscription, l’homme le plus beau de son temps.

La lointaine Crotone n’est pas moins fière d’avoir enfanté Milon. Dans la guerre entreprise contre Sybaris il commandait l’armée de Crotone et fièrement il parut sur le champ de bataille, portant les attributs d’Héraclès, la massue et la peau de lion. Ce terrible assommeur prenait une grenade dans sa main, et les plus forts s’acharnaient en vain à lui faire lâcher prise ; il rendait la grenade intacte, sans même que l’écorce gardait quelque trace de son étreinte. Il se plaçait sur une dalle de pierre parfaitement plate et ruisselante d’huile ; personne ne pouvait l’y faire glisser ni le déplacer d’une ligne. Un jour il tua un taureau d’un coup de poing. Il tendait sa main ouverte et nul ne pouvait en écarter un seul doigt. On sait enfin comment il mourut, sa main ou plutôt sa formidable tenaille prise dans le tronc d’un arbre qu’il avait voulu éclater. Réduit à l’impuissance et à l’immobilité, il fut la proie des bêtes fauves.

Milon, cependant, un jour avait rencontré son maître dans Léotrophide. C’était un pâtre ; il se faisait un jeu d’irriter les taureaux et tout net les arrêtait, leur saisissant une patte de derrière au milieu même de leurs bonds les plus furieux. Quelquefois il en tenait ainsi deux, l’un de chaque main. Il arriva que le sabot lui restait dans les doigts. Milon lui-même s’écriait ; Zeus, cet homme est-il donc un autre Héraclès ? Polydamas de Scotussa rejoignait sans peine un char emporté au galop de quatre chevaux et l’arrêtait si brusquement en l’empoignant par derrière, que chevaux et cocher roulaient sur le sable de l’hippodrome. Son image attire un concours nombreux de dévots et de suppliants. Il a fallu la placer dans un petit sanctuaire, et les offrandes entassées, toujours renouvelées, les ex-voto suspendus tout alentour, affirment que ce bloc d’airain guérit les fiévreux.

Théagènes de Tharse, à peine âgé de neuf ans, voit sur une place une statue qui séduit ses regards d’enfant ; il la descelle et l’emporte sur ses épaules. La ville est en émoi ; le sacrilège est découvert, mais le coupable s’excuse et, reprenant le marbre qu’il se montrait si digne de conquérir, il va le replacer sur son piédestal. Ce Théagènes, dix fois fut proclamé vainqueur aux jeux Isthmiques, il avait recueilli de ville en ville, de fêtes en fêtes, quatorze cents couronnes.

Les vainqueurs aux courses de chevaux, aux courses de char ne sont pas moins honorés. Hermogènes de Xanthe était surnommé le coursier. Léonidas de Rhodes fut quatorze fois vainqueur. Milésias fut surtout célèbre pour son enseignement. Porus de Cyrène était son élève et lui fit longtemps honneur.

Les cavaliers, les conducteurs de char ont voulu quelquefois, touchante confraternité, associera leur gloire les nobles animaux qu’ils avaient associés à leurs labeurs, a leurs luttes comme à leurs espérances. Ainsi on se montre Philotas debout près de sa jument. Un jour il perdit son équilibre et tomba sur le sable ; la jument toute seule poursuivit la course et le prix lui fut décerné. Elle avait donc tous les droits aux honneurs du bronze.

En tous lieux où l’homme respire, la brigue ne saurait être absolument bannie ; elle est si féconde en ruses et si habile à se frayer partout quelque secrète issue ! Eupolus de Thessalie, riche d’argent plus que de vaillance, avait gagné par la promesse d’une grosse somme les rivaux que le sort lui avait désignés. Agéton d’Arcadie, Prytanes de Cyzique, Phormion d’Halicarnasse devaient complaisamment se laisser distancer par lui. Mais ce marché sordide fut découvert et dénoncé : Eupolus vit, du produit de la grosse amende qu’il dut payer, dresser une statue de Poséidon ; et l’inscription rappelle encore qu’on ne saurait mériter la victoire à prix d’argent, mais par la vigueur du corps et la légèreté des pieds.

Callipus d’Athènes, qui lui aussi voulait tricher la victoire que ses largesses lui faisaient espérer, dut payer l’amende ; ce fut une affaire d’importance, car la cité d’Athènes prit follement parti pour le coupable et sans l’intervention de Phœbus lui-même conseillant par la bouche de la pythie l’oubli et la conciliation, Athènes allait être exclue des jeux publics.

La lâcheté est châtiée non moins sévèrement. Sarapion d’Alexandrie, un pancratiaste indigné et qui s’enfuit tremblant de peur à la vue des poings armés du ceste de ses adversaires, fut condamné à l’amende.

La politesse même est imposée à tous : Apollonius d’Alexandrie était arrivé après l’heure prescrite, car il s’était un peu attardé à faire étalage de sa force dans quelque cité voisine. On le frappe d’une amende et, sans combat, on décerne le prix à son adversaire qui du moins avait fait preuve d’exactitude et de bon vouloir. C’était un inconnu, un certain Héraclides Apollonius, outré de colère, se jette sur lui et l’aurait assommé dans une lutte peu courtoise, si les spectateurs indignés ne l’avaient livré aux hellanodices. Cette violence lui valut une amende nouvelle et une nouvelle statue au dieu protecteur de l’Isthme.

Ainsi les exploits des athlètes comme leurs indignités sont le prétexte et l’occasion de monuments multipliés à l’infini. Il arrive encore que des peuples en guerre, des cités ennemies profitent de la solennité des jeux publics pour conclure une alliance, sceller une réconciliation. La Grèce tout entière est ainsi prise à témoin des résolutions arrêtées d’un commun accord ; elle devient le dépositaire et la gardienne de la paix jurée. Le marbre aussitôt se dresse et le ciseau complaisamment y grave le nouveau traité. Il en est beaucoup de ces traités que l’on peut ainsi lire aux murailles des temples et sur les colonnes érigées tout alentour. Hélas ! ils se contredisent impudemment et proclament trop bien la vanité de toutes les espérances, le mensonge de toutes les promesses.

La deuxième journée tout entière est réservée à des exercices qui veulent encore plus d’adresse que de force le saut, le jet du disque et du javelot.

Dès le temps d’Homère, les Phéaciens étaient renommés entre tous pour leur habileté dans l’exercice du saut. Mais Crotone cite, avec non moins de complaisance, l’un de ses fils, Phayllas, qui d’un bond franchissait une distance de plus de cinquante pieds ; c’est le bond d’un tigre.

Sur le sol de l’arène on a pris soin de tracer une ligne parfaitement droite et qui marque le point de départ. Quelques paelotribes portant de longues lanières d’étoffes se tiennent un peu à l’écart, tout prêts à les étendre pour mesurer exactement la distance franchie. Les sauteurs sautent, soit en s’aidant d’une perche, soit en chargeant leurs mains d’haltères de bronze ; mais c’est là une manœuvre assez compliquée et qui réclame un long apprentissage. Ce poids cependant, déplaçant tout d’un coup l’équilibre du corps, lorsque les bras, ramenés en arrière, brusquement se rejettent en avant, augmente beaucoup la puissance du premier élan. Un sauteur maladroit, gêné par cela même qui devrait lui venir en aide, aurait bientôt fait de s’abattre sur le clos ; mais les autres, ceux qui sont dignes des applaudissements publics, semblent des chèvres légères ou des cerfs que viennent de mettre en fuite les aboiements des chiens et les cris des chasseurs. Les aulètes, la double flûte aux lèvres, accompagnent les sauteurs ; d’un cri perçant et subit ils leur donnent le signal et marquent le rythme de ces beaux corps toujours obéissants. On ne se sert au jet du javelot que d’armes émoussées. Une vigilance jalouse s’efforce d’écarter, de la joie de ces jeux, les tristesses de quelque blessure.

Le jet du disque, sans doute parce que c’est là un exercice essentiellement grec, mérite une faveur plus grande, et l’empressement de concurrents plus nombreux. Homère, qui fait loi, n’a-t-il pas dit que le jet du disque est le jeu favori des hommes ? On faisait usage autrefois de disques de pierre et de fer ; maintenant les recherches du luxe et les raffinements d’un art délicat pénètrent et embellissent toutes choses. Les disques sont de bronze et souvent ornementés de figurines ciselées.

Bien des fois les statuaires sont venus chercher des modèles parmi les athlètes rompus aux nobles exercices du stade ; ces jeux leur sont le plus précieux enseignement, car le corps humain, sans aucun voile importun, y révèle toutes ses souplesses, le rythme harmonieux de ses mouvements, l’heureux équilibre de toutes ses proportions. Mais les lanceurs de disque, les discoboles, ont la préférence attendrie des tailleurs de marbre et des fondeurs de bronze. L’un des plus célèbres chefs-d’œuvre de la statuaire grecque n’est-il pas le Discobole de Myron ? A peine sortie du moule embrasé des fondeurs, cette statue fut acclamée presque à l’égal d’un Zeus de Phidias ou d’une Aphrodite de Praxitèle. On ne se lasse point de la reproduire ; elle est à Delphes, à Olympie, elle repavait à Némée, à l’isthme de Corinthe, et ce bronze étudié sûr la nature même, accuse si bien l’attitude vraie, la savante concentration des forces d’un corps tout entier, qu’il reste un exemple éternel et que l’on apprendrait le jet du disque rien qu’à le regarder.

Le torse vigoureusement musclé se courbe et penche eu avant ; les jambes sont repliées et rapprochées ; la main gauche s’appuie fortement sur le genou droit. La tête abaissée fait relever la nuque et disparaître le cou. Le bras droit est ramené en arrière, élevé plus haut que la tête. Lés muscles se dessinent, raidis comme la corde d’un arc dans les doigts d’un archer. Le large disque est dans la main, posé bien à plat contre la paume qu’il dépasse. Encore un instant, moins que l’espace d’un éclair, il va s’échapper et partir, lancé plus sûrement qu’il ne serait par un ressort d’acier tout à coup détendu, puis, décrivant dans les airs une longue courbe, il, ira tomber là-bas, peut-être plus loin même que ne saurait porter le regard.

Bien des fois, dans le stade, les discoboles répètent ce même jeu. Ils prennent place à l’extrémité du stade, sur la balbis, petite butte de terre que l’on a dressée à leur intention. Les disques souvent roulent jusqu’au pied de la tribune où sont groupés les juges. Une machine de guerre ne les lancerait pas beaucoup plus loin, et dans les sièges de ville, quelques-uns de ces discoboles tiendraient lieu sans peine d’onagre ou de baliste.

L’heure avance et les exercices de ce jour touchent à leur fin. Mais voilà qu’une rumeur subite monte des gradins les plus voisins de l’aphésis. Bien des yeux désertent le stade et s’en vont chercher la cause de cet émoi inattendu. Ce n’est pas cependant un bruyant désordre, rien qu’un mouvement de surprise. Un long cortège d’hommes a franchi les portes et s’avance dans le stade ; sur leur tête rasée ils portent le bonnet d’affranchissement. En effet, hier encore ces hommes étaient des esclaves, et l’esclavage leur devait être plus pénible, plus humiliant qu’il n’est à personne. Ces hommes étaient nés libres en effet, ils avaient connu toutes les joies, senti toutes les fiertés du Citoyen et du soldat ; ces hommes avaient vécu au bond du fibre, ils avaient combattu pour Rome, versé des flots de sang à Trasimène, à Cannes, et la défaite seule les avait réduits en servitude. Prisonniers d’Annibal, on les avait vendus, échangés, revendus, jetés dans les marchés publics, disputés quelquefois dans l’ardeur des enchères, car il y avait pour bien des maîtres un plaisir d’orgueil à compter parmi leurs esclaves quelques-uns de ces braves que seul avait pu vaincre le grand Annibal. Cette servitude a duré vingt ans, et combien sont morts, ceux-là désespérant de la vengeance et de la liberté, ceux-ci, non moins malheureux peut-être, voyant passer à travers la Grèce et sur la Macédoine conquise leurs jeunes frères, leurs fils, leurs vieux compagnons d’armes toujours libres et maintenant vainqueurs et triomphants ! Flamininus aurait pu exiger leur délivrance ; de héros de Cynocéphales pouvait tout exiger. Mais léser les intérêts, méconnaître les droits d’un Grec, Flamininus n’y saurait penser. Au reste Rome n’aime pas beaucoup racheter ses prisonniers. Un soldat vaincu qui ne meurt pas sur le champ de bataille est, pour elle, presque un déserteur. Mais la Grèce se refuse à maintenir l’esclavage d’un seul Romain. Les captifs viennent d’être rachetés. Les voilà qui arrivent ; on en compte douze cents. Ils vont retrouver leurs amis et la patrie perdue. Ces fronts, longtemps courbés sous les hontes de la défaite et de la servitude, se sont redressés tout à coup ; ces corps que de vieilles blessures hier encore engourdissaient à demi, se réveillent rajeunis et fortifiés ; ces vétérans se rappellent qu’ils furent de braves légionnaires ; ils ont repris l’allure fière qui donnait à l’imprudent Varron l’espérance de la victoire, et si les rides ; plus encore que les cicatrices, ne balafraient leur visage, si leurs cheveux blanchis ne trahissaient les outrages des ans, on les prendrait pour des recrues vaillantes et qui rêvent déjà des batailles prochaines. Flamininus se proclame l’ami des Grecs, et la Grèce a voulu, mieux que par des honneurs, payer cette toute-puissante amitié. La Grèce a toutes les délicatesses, celles du cœur comme celles de l’esprit ; et quand viendra le jour promis où Flamininus mènera au Capitole la pompe de son triomphe, il devra, et Rome devra avec lui, à la Grèce la plus grande joie de cette fête et sa plus grande splendeur : les vaincus de Cannes et de Trasimène retrouvés, embrassés par les vainqueurs de Zama.

Ainsi le second jour des jeux finit dans l’épanouissement d’un bonheur sans aucun nuage. Qu’il fait bon vivre et que l’air de la Grèce est doux à respirer !

La lutte à main plate, la lutte au ceste occuperont le troisième jour. Les lutteurs à main plate sont les premiers appelés ; ils vont lutter par couple et le sort décidera, comme pour les autres exercices, de la manière dont ils seront accouplés. Ils sont réunis dans les apodyteria. Promptement dépouillés de leurs vêtements, ils s’enduisent, s’aidant les uns les autres, d’une légère couche d’huile, puis saupoudrent le corps tout entier d’un sable fin et blanc qui fait à peine tache sur la peau. L’aleiptys les assiste et conseille les lutteurs encore inexpérimentés. On voit, suspendus aux murailles, des flacons remplis de sable, puis les strigiles de bronze qui serviront au retour, la lutte terminée, à débarrasser les membres de leur épiderme factice, toute glissante et toute poudreuse. L’huile assouplit le corps, gène l’étreinte de l’adversaire ; le sable arrête une transpiration surabondante et qui bientôt ajouterait à l’épuisement inévitable d’un corps qui se dépense en un labeur furieux, une cause nouvelle de fatigue et de faiblesse.

Les lutteurs sont dans le stade, et les premiers qui vont se mesurer ont depuis longtemps la faveur de la foule, car une salve d’applaudissements discrets mais déjà sympathiques vient d’annoncer leur entrée. L’un est Nicoclès d’Égine, l’autre Chilon de Patras.

Les deux adversaires, sans hâte, désireux de se bien observer du regard, de se connaître et d’estimer autant qu’il se peut leurs forces et leur plus ou moins grande habileté, avancent l’un vers l’autre, puis s’arrêtent, et répétant des mouvements semblables, tous deux lèvent les bras en l’air. C’est aussi bien une prière aux dieux qu’un salut à l’adversaire. Les voici penchés en avant, ils se touchent, ils sont aux prises ; et d’abord sur l’huile qui partout ruisselle, les mains glissent, impuissantes à maintenir leur étreinte. Il faut changer de tactique. Les coups de poing sont interdits, mais non le choc de la tête et du front. Les lutteurs vont combattre ainsi que font les béliers. Ils ont reculé de quelques pas. Les brebis qui pâturent ne leur sont pas la récompense espérée, mais seulement une couronne verte ; il suffit pour que la lutte en arrive au plus furieux acharnement.

Les torses sont courbés plus bas encore contre terre ; les épaules montueuses, bosselées de muscles, se bombent et approfondissent la dépression des reins. Tout à coup, les fronts se relèvent, se rabattent, se heurtent, et bien que les mains se soient aussitôt nouées à faire craquer les phalanges, on a entendu un coup sec ; il semble que d’un choc pareil les crânes devraient éclater aussitôt. Seraient-ils du bronze ces braves, comme les statues qui les doivent un jour immortaliser ? Maintenant les corps sont, enlacés, confondus ; il serait impossible de reconnaître où l’un finit, où l’autre commence. Pas un cri, pas un souffle. Quelquefois la lutte reste suspendue et le groupe de ces membres, serrés presque jusqu’à l’écrasement, reste immobile. On médite quelque ruse, la surprise d’un subit soubresaut, une feinte savante. Tout à coup Chilon perd pied ; il est enlevé de terre. Son adversaire l’a saisi par les reins et tout d’un élan l’envoie à cinq pas de lui. C’est la victoire sans doute ? Mais non, le vaincu n’est pas vaincu, à peine a-t-il trébuché sur le sable ; le voilà debout sur ses jambes ; comme le tronc d’un chêne sur ses racines noueuses et, toujours inébranlées. L’assaut est repoussé. Les deux corps une seconde fois s’étreignent, enragés de leurs efforts inutiles. Nicoclès, qui tout à l’heure a su parer une chute désastreuse, empoigne son adversaire par une jambe ; il échappe brusquement aux prises des bras de Chilon violemment dénoués, et le brandissant comme un frondeur ferait d’une pierre, il le jette tout de son long sur le sable. C’est un succès, et qui ne peut être contesté. Mais la lutte n’est pas terminée : il faut, pour qu’elle s’achève, avoir renversé trois fois son adversaire. Cependant des cris éclatent de toutes parts ; on réclame le répit, d’une courte trêve ; c’est un usage toujours accepté : et les lutteurs docilement obéissent.

Bientôt ils ont repris leurs forces et renouvellent leurs attaques. On dirait que l’un l’autre ils s’investissent ainsi qu’ils feraient d’une citadelle et qu’ils tâtent le formidable rempart de leurs corps, comme pour p chercher le point faible, la place mal gardée que doit viser le prochain assaut. Il ne semble pas que le premier combat les ait beaucoup fatigués ; cependant les poitrines s’élèvent et s’abaissent, haletantes comme des soufflets de forge, et quelquefois les bouches crispées, qui ne veulent pas, crier, laissent échapper de rauques gémissements. Une brusque détente sépare les deux corps ; Nicoclès ne tient plus Chilon que par la main et seulement du bout des doigts ; mais comme Sostrate qui en fut surnommé Acrochersites, il peut serrer ses doigts d’une telle force que ce n’est plus une étreinte, mais un écrasement. Nicoclès fléchit sur les genoux et tombe à la renverse. Chilon pour la seconde fois vient de l’emporter. La troisième reprise se terminera-t-elle encore à son avantage ?

Nicoclès adroitement évite quelque autre de ces effroyables poignées de main et la hutte paraît incertaine. Mais tout à coup voilà Nicoclès qui chancelle. La lutte n’a pas de secret pour Chilon ; il sait user même du croc-en-jambe. C’est une manœuvre permise ; ainsi Ulysse, d’un coup de talon sur le genou, jeta à terre son rival Ajax ; et la Grèce ne tient pas en moindre estime Ulysse fécond en stratagèmes que le bouillant et loyal Achille.

Nicoclès cependant entraîne Chilon ; le combat se poursuit dans le sable qui se creuse et parfois enveloppe les lutteurs. Mais Nicoclès ne saurait plus qu’honorer son inévitable défaite par une résistance héroïque. Chilon a l’avantage, car il tient son adversaire à demi renversé, et sa jambe gauche passée entre les jambes de Nicoclès les immobilise. Nicoclès voudrait se relever, il plie ses pieds injectés de sang et cherche vainement un point d’appui qui lui échappe. Son bras gauche s’arc-boute d’un effort désespéré. Chilon a saisi le bras droit de Nicoclès, il le tord en arrière ; la douleur est devenue atroce, le vaincu défaille et cède la victoire. Quelques autres couples méritent, dans la lutte à main plate, de longs applaudissements ; mais la rencontre suprême, celle qui met en présence les deux plus forts et les deux plus braves, reste favorable à Chilon ; la couronne lui est décernée d’une voix unanime.

Les lutteurs qui maintenant paraissent sont armés du ceste. Dans les gymnases où l’on fait le dur apprentissage de cette lutte, la plus terrible et la plus dangereuse qui soit, le maître permet de porter de larges oreillères de laine et de cuir. Les élèves peuvent ainsi s’exercer et s’instruire, sans se voir étourdis ou même à demi assommés dès la première leçon. Mais aujourd’hui, au grand jour de l’arène, plus rien n’est toléré qui protège le corps que sa force et sa masse. Aussi ces boxeurs ou pugilistes, dits communément pancratiastes, sont-ils comptés entre les plus robustes. Si leur beauté d’athlète peut séduire et, tenter le ciseau d’un sculpteur, on ne saurait dire que leur visage garde le sourire d’un peu de grâce et d’agrément ; les coups de poing modèlent brutalement les chairs, et, il n’est pas de bon pancratiaste qui n’ait reçu d’innombrables volées de coups de poing. Et quels poings ! On devrait dire plutôt des massues vivantes. Le ceste est fait de cuir durci, de fer et de plomb. C’est une arme terrible. Le bras jusqu’au coude est enserré dans un réseau de courroies entrecroisées et armées de clous ; les doigts passent, enchâssés dans un large anneau de plomb.

Les deux rivaux que le sort met aux prises les premiers, sont des hommes en pleine maturité ; leur forte corpulence accuse et le régime nourrissant des viandes rôties, et les approches de la quarantaine. Leurs visages soigneusement rasés de près, bouffis, couperosés, ne sont éclairés que de petits yeux tout renfoncés en leur orbite, enfouis sous la broussaille des sourcils. C’est prudence, un mauvais coup aurait bientôt fait de les crever.

Agathon d’Épidaure, Chrysias de Chéronée se connaissent depuis longtemps ; Agathon doit à Chrysias son oreille droite déchirée, Chrysias doit au fier Agathon sa mâchoire mal raccommodée et qui lui fait une bouche toujours grimaçante. Ce sont là des gages, des liens de bonne confraternité. Comment après cela douter que Chrysias et Agathon soient les plus tendres amis ? De quel cœur joyeux ils ont appris qu’un sort propice leur réservait une fois encore le plaisir d’échanger quelques beaux coups de poing !

Mais entre lutteurs, quand on professe l’un pour l’autre estime et amitié, ce n’est pas une raison pour se ménager, bien au contraire. Agathon, Chrysias le comprennent ainsi. Les bras en l’air, les poings déjà levés et tendus, mais la tête prudemment rejetée en arrière, ils s’abordent, .et le combat aussitôt commence. Ils- savent ce qu’ils valent tous les deus et ne vont point s’attarder à des feintes inutiles. Leur force est grande, grande aussi leur adresse. Les coups portés sont parés le plus souvent ou du moins ne frappent pas toujours d’aplomb ; d’un brusque mouvement, d’une simple inclinaison de tête, quelquefois le choc le plus terrible est évité ou du moins amorti. Le ceste est une arme offensive et défensive, et ce n’est pas impunément que l’on se heurte à ce dur bouclier.

Cependant les deux rivaux, échauffés par la bataille, en arrivent à dédaigner les ruses et l’ingénieuse tactique de la défense ; ils veulent se vaincre à force de coups. Ce ne sont plus que deux enclumes en présence et les poings, comme des marteaux, pie cessent de s’abattre. Les cyclopes, fidèles compagnons d’Ephaistios, ne s’escriment pas d’une ardeur plus farouche, lorsque aux profondeurs de l’Etna ils battent le fer sorti de la fournaise. Les poitrines sonnent ; les épaules tuméfiées sont bientôt rouges, elles aussi, comme du métal qui s’embrase. Un coup plus violent atteint Chrysias tout au milieu du corps : il fléchit, il recule ; en vain il serre la bouche à se briser les dents, un petit jet d’écume sanguinolente s’en est échappé. La foule crie, le blessé se tait. Mais Chrysias, un instant troublé plutôt qu’ébranlé, reprend l’avantage ; et les coups qu’il assène tombent rapides, précipités, furieux ; c’est une grêle effroyable. Agathon vaillamment riposte ; on ne voit plus que deux corps, immobiles sur leurs jambes également écartées, tandis que les bras s’acharnent au rythme de ces coups terribles et qui ne finissent plus. On dirait des carriers armés de masses de fer et qui vainement assaillent un roc que la foudre même ne pourrait renverser.

La foule se lasse la première ; d’autres rivaux attendent, curieux de suivre cette lutte admirable, mais impatients plus encore de se mesurer à leur tour. Le soir viendrait que ce même Chrysias frapperait encore ce même Agathon, que ce même Agathon frapperait encore ce même Chrysias. Il faut en finir ; et les hellanodices, approuvés de tous, décident le partage d’une récompense que mérite si bien le partage d’une victoire incertaine. On veut aussi éviter quelque catastrophe suprême. Le lutteur qui se sent défaillir, peut toujours s’avouer vaincu et suspendre le combat ; il lui suffit d’élever la main. Mais l’orgueil soutenant le courage, Agathon ou Chrysias se laisserait peut-être tuer plutôt que d’avouer une défaite. La Grèce veut les sauver en dépit d’eux-mêmes et se conserver des braves qui l’honorent. On a vu quelquefois, et malgré toute la vigilance des hellanodices, le combat du ceste entraîner mort d’homme. C’est ainsi que Cléomède d’Astypelée tua Iccus d’Épidaure ; on ne put que déplorer le meurtre, car il n’y avait ni préméditation, ni méchanceté.

Les jeux célébrés jusqu’alors ont compris cinq exercices principaux : la course, le jet du disque, le jet du javelot, la lutte à main plate et le pugilat. L’ensemble de ces exercices est dit le pentathle. On a vu quelquefois le même athlète l’emporter successivement dans tous ; mais c’est là un prodige que peut-être ont ambitionné bien des athlètes, que bien peu ont réalisé.

Une lutte qui confond le pugilat et la lutte à main plate, remplit les dernières heures du troisième jour.

Le quatrième jour qui se lève sur ces fêtes dignes des héros, est salué non plus seulement des cris joyeux échappés aux lèvres humaines, mais aussi de longs hennissements. Le stade est déserté ; la foule envahit les talus de gazon où s’enferme l’hippodrome.

La Grèce le pense, Xénophon le dit : Il n’est pas d’occupation plus glorieuse et plus noble que de nourrir des chevaux pour les courses de l’hippodrome.

C’est là une occupation que ne sauraient se permettre les petites gens. La dépense est lourde. Cependant les chevaux amenés à l’isthme de Corinthe sont nombreux et des races les plus fameuses. On a aussi amené des mules et leur braiement parodie mal les hennissements des chevaux. Il fallait autrefois que le maître de la bête fût aussi son cavalier ; la prescription n’est plus rigoureusement maintenue. Une complaisance tacite et discrète souffre que le maître cède la place à quelque autre cavalier plus adroit et plus expert. Il en est de ces cavaliers, connus de tous, d’autant plus recherchés, et qui mettent leur intervention à prix très liant. Cela devient un métier, et des plus lucratifs.

Le tumulte est grand mais joyeux ; car les bêtes, d’instinct ou d’habitude, associent leurs ardeurs impatientes, leurs fiévreuses rivalités, leurs espérances mêmes à celles de leurs maîtres. On les caresse, on les flatte, on leur parle. Comment ne pas aimer ces nobles animaux ? Phidias ne leur a-t-il pas fait une large place aux frises du Parthénon ? Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont braves, ils ont eux aussi une céleste origine. Prométhée, d’un peu de fange pétrie en ses mains immortelles, a fait l’homme il l’image des dieux. Poséidon lui-même, heurtant le rivage d’un coup de son trident, a jeté sur la terre le premier ancêtre de trous les coursiers.

Le cheval peut connaître et sentir presque toutes les passions des mortels. Il a ses haines et ses amours, tous les dévouements de la reconnaissance, toutes les colères d’une implacable rancune. Diomède n’avait-il pas enseigné la plus atroce cruauté à ses chevaux qu’il nourrissait de chair humaine ? Taraxippus du Péloponnèse, un cavalier qui survit encore dans le marbre, périt dévoré par ses chevaux. Mais cette férocité même n’est-elle pas une ressemblance de plus entre le cheval et l’homme ?

Depuis les temps on régnait Diomède, où courait Taraxippus, les mœurs sont devenues plus douces et plus clémentes ; les chevaux comme les maîtres se sont humanisés. Rien n’est à redouter que des culbutes sur le sable ; et ces culbutes mêmes ne feront qu’amuser la foule ; l’habileté des cavaliers qui affrontent l’hippodrome se fait un jeu de ces petits dangers.

Une des courses et non des moins goûtées, la calpè, ordonne et réglemente ces chutes. Avant de toucher le but, il faut que le cavalier se laisse tomber de cheval, que tous deux, l’homme et la bête, poursuivant la course côte à côte, et réglant, ce qui est d’une suprême difficulté, leur allure d’une commune entente, arrivent ainsi au terme qui leur est prescrit.

Les Grecs, jaloux de contempler librement et sans voile importun l’admirable spectacle d’un corps d’homme et d’un corps de cheval, n’ont voulu ni de vêtement pour le cavalier, ni de selle, ni de harnachement compliqué pour le cheval. Celui-là ne porte rien que le mastix, fouet au manche court et qui se partage en lanières de cuir flottant tout échevelées ; celui-ci n’a rien que son mors ; et les rênes, tendues de la bouche de l’un à la main de l’autre, leur sont un lien plutôt qu’une entrave. C’est par là que passent et volent les ordres aussitôt obéis et que les pensées, en quelque sorte harmonisées et confondues, circulent, frémissent et palpitent dans l’unisson d’une intime confraternité.

Le fouet restera presque toujours inutile. Ces chevaux ne savent-ils pas combien sont glorieuses les victoires de l’hippodrome ? N’ont-ils pas vu devant le vainqueur rentrant dans sa patrie, une cité tout entière accourir et s’empresser, quelquefois même les murailles s’abattre, ouvrir une large brèche et livrer passage au triomphateur ? Ces coursiers qui tout à l’heure seront des centaures, abandonnés de leurs maîtres, tout seuls commenceraient la lutte. Le vide, l’immensité de l’espace qui les sollicite, leur donnerait le vertige ; on les y verrait tomber expirants plutôt que de déserter la carrière.

Voici qu’un incident tout à fait inattendu interrompt quelques instants les courses de chevaux. On annonce l’arrivée d’un corps nombreux de troupes romaines. Flamininus aurait-il quelque crainte ? Voudrait-il faire étalage de sa force et de la puissance de Rome ? Non, vraiment, de semblables soupçons lui seraient une mortelle injure, et jamais ils ne seraient moins justifiés. La guerre a de cruelles nécessités. Il avait bien fallu prendre quelques précautions, non pas assurément contre les Grecs, mais contre Philippe qui ne rêvait, c’est de toute évidence, que la tyrannie de la Grèce. Pacifiquement et de complicité avec les habitants, les Romains avaient occupé trois villes de la Grèce, rien que trois, des mieux choisies et des plus fortes, celles-là même que Philippe insolemment appelait les entraves de la Grèce : Corinthe, Chalcis et Démétriade. Les garnisons étaient nombreuses, mais si bien disciplinées, si exactes à payer sur l’heure tout ce dont elles avaient besoin ; les officiers jusqu’au dernier centurion affectaient tant de réserve, que ces braves Romains s’étaient fait des amis de tous. Un peu grossiers quelquefois et de conversation un peu lourde, mais tout le monde n’a pas l’honneur d’être Grec.

Le sénat, cet aréopage de Rome aussi sage et plus puissant que ne fut jamais l’aréopage d’Athènes, le sénat où les ambassadeurs de Pyrrhus croyaient voir une assemblée de dieux, voulait maintenir, dans les trois villes occupées par elles, les garnisons romaines. Ce n’était pas beaucoup exiger. Mais Flamininus a protesté, vivement insisté. Flamininus ne saurait souffrir que la fidélité de la Grèce à ses nouvelles amitiés soit effleurée du plus léger soupçon. Il sait combien les Grecs sont fidèles à leurs amitiés. Il se porte garant de tout et de tous. Enfin son avis a prévalu. Chalcis, Démétriade, Corinthe même, ce port d’importance première, cette riche et grande cité, viennent d’être évacuées. Ce sont ces garnisons réunies et formant tout un corps d’armée qui traversent l’isthme et défilent au milieu de la pompe des jeux quelques moments interrompus.

Le contraste est grand et plein de révélations curieuses. D’un côté, non pas le tumulte indiscret ou le désordre, mais un laisser-aller charmant, un aimable abandon, l’expansion joyeuse et, quelque peu bruyante de tout un peuple en liesse ; de l’autre, l’ordre absolu, la symétrie implacable et froide, l’immobilité des visages sans autre pensée que celle de l’obéissance ; d’un côté la loi ; de l’autre la discipline ; d’un côté une fête, de l’autre un défilé, une parade militaire ; d’un côté la paix souriante jusqu’en ces luttes toujours innocentes, de l’autre la guerre toute prête, menaçants même jusque dans ce repos de commande, la guerre qu’un signe ferait éclater ; d’un côté, s’il est des soldats, et, l’on n’en trouve guère, des armes légères, de longues piques, des épées fines, des arcs, des flèches que le doux Éros lui-même se plairait à manier ; de l’autre le pilum au manche court mais au fer énorme, le glaive large et fort : aussi les armes des Romains coupent, taillent, tranchent, abattent, tandis que les armes des Grecs, moins barbares et presque clémentes, égratignent et piquent le plus souvent ; c’est affreux, mais si l’on revient vivant d’une bataille contre les Romains, on en revient tout défiguré ; d’un côté enfin la Grèce confiante, insouciante, heureuse jusqu en ses malheurs, contente des dieux et surtout contente de la Grèce ; de l’autre Rome qui, dit-on, ne sait pas rire, mais qui sait vaincre et commander.

Les légionnaires défilent, flanqués de leurs centurions, le cep de vigne à la main. Les Grecs ont fait du cep de vigne le thyrse que brandissent les Ménades, les Romains en ont fait le bâton, maître et conservateur de la discipline. Un coup aussitôt assené ferait rentrer dans l’ordre bras ou jambe, visage même qui dérangerait l’alignement. Quelques-uns de ces hommes portent sur la poitrine de petites couronnes d’or suspendues au fer de la cuirasse ou des phalères d’ivoire. Rome sait récompenser comme elle sait punir. Mais, seuls exceptés ces témoignages d’estime et de haute gratitude que méritent les plus braves, l’uniformité complète des mêmes armes, du même équipement jusqu’en ses moindres détails, impose à tous les soldats de Rome une sorte de grandeur implacable et morose.

Le signifer est dans le rang. Une peau de panthère recouvre son casque et la gueule de la bête s’ouvre vide et béante sur le front. Le signum de bronze dépasse de très haut les aigrettes des casques, l’ondoyante moisson des pilums de fer. Une main ouverte dans une couronne de laurier surmonte les larges disques dorés où s’inscrit le numéro de la légion.

Tous les soldats ont l’aigrette bleue, le glaive suspendu au côté droit, et fixé au bras gauche le bouclier oblong que traversent les foudres d’or. La poitrine est défendue de lames de fer ; les jambes portent des cnémides. Un épais manteau de laine brune s’attache aux épaules et tombe sur le dos.

Pas un cri, pas une acclamation ne monte des rangs de cette petite armée, lorsqu’elle est en présence du maître. Les soldats voient le chef où plutôt ils le sentent près d’eux, le chef voit les soldats, il suffit. Celui-ci pour commander, ceux-là pour obéir, n’auraient pas besoin d’une parole, ce serait assez d’un regard.

Ce silence implacable commande le silence. Flamininus titi instant, s’est levé et son frère Lucius a fait comme lui. C’est tout. La foule étonnée s’est écartée, les chevaux blanchissent d’écume le fer de leurs mors, mais restent immobilisés, moins encore de la main qui les retient que d’une peur instinctive qui tout à coup les a cloués sur la place.

Loin du stade et de l’hippodrome regorgeant d’une foule en émoi, les Romains sont allés chercher près du rivage, en vue de la tente que Flamininus s’est réservée, un large espace vide et dont pas un seul arbre n’égaye le sol aride et calciné. Ils arrivent là ; aussitôt, ils s’arrêtent. C’est, une étrange manie et qui prête aux joyeuses railleries des Athéniens : en tout lieu où les Romains s’arrêtent, ils établissent un camp, serait-ce au milieu des populations amies et alliées. Ici même, à quelques pas de l’hippodrome tout en fête, voilà que la terre se creuse sous le pic ; les rocailles sont défoncées, les cystes, les lentisques arrachés, les branches les plus fortes deviennent sous la serpe des pieux symétriquement, coupés et bientôt alignés. Les talus se dressent, bordés de leurs fossés, surmontés de leurs palissades. Un grand parallélogramme se dessine et, coupe la campagne. Les quatre portes traditionnelles y sont ménagées. C’est, un camp bien complet, presque une ville, dans tous les cas une vraie citadelle et qui pourrait défier l’assaut. En face de la porte prétorienne et formant l’extrémité de la voie qui partage le camp, le prétoire a reçu les enseignes ; un autel le précède, offrant à la commune, à l’égale adoration des soldats, le souvenir sacré des dieux et le grand souvenir de la patrie romaine.

Les jeux ont repris ; l’incident qui les a troublés quelques instants est bien vite oublié. Qu’est-il advenu ? Ces soldats déjà disparus, qu’est-ce donc ? Peu de chose en vérité ; rien que l’avenir entrevu, rien que le lendemain se révélant au jour qui nous éclaire encore, rien que Rome qui passe.

Le dernier jour, le cinquième, est réservé aux luttes les plus brillantes, à celles que seuls peuvent affronter les rois, les tyrans enrichis des dépouilles de toute une cité, ou du moins les favoris de Plutus, aux courses des chars. Le luxe des chars, la magnificence des attelages ajoutent à l’héroïsme des lutteurs les splendeurs d’un spectacle tout nouveau. Les vainqueurs aux courses de chars sont fêtés, chantés plus encore peut-être que ne sont tous les autres. La victoire est le pris de la force, de l’adresse, de l’agilité, du sang-froid, de la vaillance, mais aussi de la richesse et du faste. Cette fois du moins l’or n’est pas condamné, pour faire sentir sa puissance, à l’humiliante tactique des intrigues secrètes. Depuis Philippe, père d’Alexandre, il n’est pas d’acropole imprenable que peut escalader un mulet chargé d’or. Nous savons cependant, que la corruption qui met la déloyauté dans les luttes des jeux publics, est jalousement surveillée et durement châtiée. Mais quand viennent les courses de chars, l’or s’étale librement, et mène grand tapage, car il rayonne sur la caisse des chars, aux vêtements que revêtent les conducteurs ; il règne encore, il se révèle dans ces coursiers fringants et magnifiques qu’il a fallu payer de lourdes sommes, nourrir, soigner, dresser comme de beaux fils de famille. Les chevaux portent la tête haute, ils hennissent, bruyamment ; eux-mêmes savent ce qu’ils valent et ce qu’ils coûtent ; ce sont des aristocrates et des plus fiers ; leur orgueil insolent ne croit pas payés trop cher de la ruine d’une famille, de la dissipation de tout un patrimoine, du pillage d’un peuple, la gloire et l’enivrement d’une suprême victoire. Les poètes haussent le ton, les lyres frémissent en déplus magnifiques accords, lorsque le vainqueur est un conducteur de chars, car lui mène debout et réunissant dans ses mains les rênes qui maîtrisent et guident ses quatre chevaux, semble mener la pompe et devancer le cortège du triomphe qu’il s’est promis.

Pour le vainqueur dont les fatigues ont conquis la victoire, les hymnes mélodieux préludent aux discours de l’avenir et sont, des grands succès le fidèle témoignage. Ces éloges dont l’envie n’ose pas murmurer, sont un juste salaire. Je veux exhaler de ma bouche ces chants de gloire.... Ainsi parle Pindare, ainsi parleront demain bien d’autres après lui ; car les victoires, renouvelées d’âge en âge, renouvellent d’âge en âge les mêmes fanfares et réveillent les mêmes échos.

Les derniers préparatifs des courses de chars sont à peine terminés, qu’un héraut public se lève. Il vient de quitter Flamininus, et Flamininus lui a parlé. Qu’est-ce donc qui va se passer ? On se regarde, on s’étonne. Les prix ne sont distribués qu’après la dernière course, et cette conclusion suprême, cette apothéose de toutes les victoires finit et conclut dignement ces fêtes. Voudrait-on dès à présent remettre aux vainqueurs les couronnes conquises ? Le héraut, debout près de la tribune où trônent les juges et les magistrats, d’un geste réclame le silence. Il parle. Que dit-il ? On l’entend mal. On le comprend plus mal encore. Il a longuement énuméré les cités, les peuples les plus divers. N’a-t-il pas prononcé le grand mot de liberté ? Qu’il répète ! qu’il parle plus haut ! Flamininus le presse et l’encourage. Enfin le silence s’est fait, profond, respectueux ; et jamais oracle du divin Phœbus ne fut plus religieusement écouté. La Grèce entière est suspendue aux lèvres de cet homme. Rome parle, la Grèce écoute :

Le sénat et le peuple romain et, Titus Quinctius Flamininus, proconsul, ayant vaincu Philippe et les Macédoniens, délivrent de toutes garnisons, exemptent de tous impôts les Corinthiens, les Locriens, les Phocéens, les Eubéens, les Achéens, les Phthiotes, les Magnésiens, les Thessaliens, les Perrhèbes ; les déclarent libres et veulent qu’ils se gouvernent par leurs lois et par leurs usages.

Jamais semblable tumulte tout d’un coup n’éclata sur la terre. C’est une clameur effroyable et folle, le concert assourdissant de voix qui ne sauraient se compter, l’explosion d’une surprise et d’une joie exhalées d’âmes humaines comme il n’en fut jamais de plus joyeuses et de plus étonnées. Ce ne sont plus des cris, des applaudissements ou des acclamations, c’est un fracas qui n’eut jamais de nom. Cela monte, grandit, roule, vole et tonne. Les Titans, ligués contre Zeus, ne menaient pas si grand tapage au moment d’escalader l’Olympe. Le ciel même a dû s’étonner de cette joie immense clé la terre, s’en épouvanter peut-être, si par hasard il n’en a pas souri. Des oiseaux passaient là-haut, bien loin, perdus dans l’azur qui rayonne. Étourdis, effrayés, morts de peur, ils sont tombés dans l’arène. Ce sont des corbeaux, vilains oiseaux, vilain présage.

Flamininus cependant est entouré, pressé comme ne le fut jamais un héros, un grand vainqueur. On lui saisit les mains, on se suspend à son péplum, on embrasse ses genoux. Sa modestie, sa réserve ne se démentent pas un seul instant. Et vraiment il a bon air. On sait qu’il a été élevé avec un soin, une sollicitude dont les rudes Romains ne sont pas coutumiers. Que Rome a bien fait de confier ses destinées et les faisceaux consulaires à ce fils chéri avant même qu’il eût l’âge imposé par la loi ! A peine si maintenant il compte trente-trois ans. Sa virilité rayonne encore souriante du sourire de la jeunesse. Il est beau. Rome sait que la Grèce aime la beauté ; elle ne lui aurait pas envoyé un proconsul qui pût déparer ses fêtes et ses pompes joyeuses. Les cheveux sont courts, mais ondoyants et bouclés ; la barbe est soyeuse et fine, blonde comme une chevelure de femme. Le nez est droit, un peu fort ; les lèvres sont délicates et respirent la douceur. Le front, traversé d’une dépression légère, a de la fermeté ; cela sied bien au visage d’un homme et d’un soldat. Aussi Flamininus sait plaire à tous et sans affecter le désir de plaire. Flamininus est un heureux et ne veut que du bonheur autour de lui. La Grèce l’aimait bien, aujourd’hui elle l’adore. Un jour viendra, il est prochain, les plus impatients déjà l’appellent et le devancent, où la Grèce fera un dieu de son cher Flamininus. On va lui dresser des statues, lui élever des temples ; il aura ses croyants, ses fidèles, ses prêtres, et l’on chantera au pied de ses autels : Célébrez, jeunes vierges, filles de la Grèce, le grand Zeus, et Rome, et Flamininus nôtre sauveur !

Le drame, — ne vaudrait-il pas mieux dire la comédie ? — a trouvé son dénouement. Rome a vaincu la Grèce, non point par la force et l’écrasante toute-puissance de ses armées, la tâche lui aurait semblé trop facile. Les vainqueurs d’Annibal peuvent défier le monde. Rome a vaincu la Grèce, sur le champ de bataille que la Grèce elle-même aurait voulu choisir ; Rome a vaincu par la patience, la ruse et l’esprit. Les fils grossiers des pâtres de la Sabine se jouent des derniers disciples de Socrate et de Platon. Le légionnaire a battu et raillé le rhéteur ; et sans qu’il ait tiré sort glaive du fourreau, le voilà qui l’emporte, sa victoire est de celles dont Cannes, Zama n’ont pu lui imposer l’apprentissage. Rome avait la charrue et le glaive qui font les citoyens et les soldats, voilà qu’elle apprend l’art du beau langage et des sophismes ingénieux. C’est une escrime, une tactique où la Grèce excelle, dit-on, et Rome, dès la première passe, s’y révèle d’une suprême habileté. Rome a compris que la parole est une force, et Rome veut avoir, au service de sa grandeur, tout ce qui est une force. C’est un miracle qui l’enorgueillit à bon droit ; voilà qu’elle apprend à sourire. Les temps sont proches, et le monde lui appartient.

Un homme n’a pas souri, un homme n’a pas crié, un homme n’a pas applaudi ; un homme s’est écarté de cette foule en délire, il s’est éloigné triste, silencieux, sombre comme un vaincu, dernier survivant de quelque désastre suprême. Cet homme, tout à l’heure encore, on lui faisait escorte, on l’écoutait ; l’empressement de ses amis et même de quelques flatteurs affirmait son crédit et son autorité. Il n’est pas beau, un soir qu’il s’était blotti au coin du feu dans une pauvre cabane, on le prit pour une vieille mendiante. Il n’est pas jeune, il passe la soixantaine. Il a joué cependant un rôle considérable ; reprenant l’œuvre d’Aratus, et resserrant les liens distendus de la ligue Achéenne, il l’a reformée, commandée ; hier il l’inspirait encore, il voulait que la Grèce fût et restât la Grèce, se défendant, se protégeant, se sauvant elle-même. Cet homme, revenant d’un autre âge, c’est Philopœmen. Il a souri peut-être autrefois, il ne sait plus sourire, pas même à l’espérance.

On l’abandonne, on l’oublie maintenant, sa tristesse n’a pas éveillé une vois amie qui le console, son départ reste inaperçu. La Grèce n’a plus de regard, n’a plus de pensée, n’a plus d’amour que pour Rome et pour Flamininus. La Grèce est mère pour la servitude. On ne reçoit pas la liberté, on la prend.

Eh bien, que les destins s’accomplissent ! Il n’est pas de force humaine qui pourrait conjurer ni même retarder cette fatale échéance. Le grand rôle politique de la Grèce est terminé. Elle n’est pas au bout de ses épreuves cependant. Les fêtes qui la grisent et lui laissent encore, avec l’illusion de la vie, l’espérance menteuse d’un heureux avenir, lui préparent les plus tristes lendemains. Flamininus songe déjà au départ ; il laissera à d’autres le soin de recueillir ce qu’il a semé, les fruits empoisonnés des jalousies bientôt renaissantes et de la discorde. Rome est, patiente, elle se dit et se croit éternelle ; elle attendra, elle reviendra. Mais après Flamininus, c’est Mummius le voleur, c’est Sylla le bourreau qui passeront sur la Grèce. Il faut payer la défaite comme il faut payer la victoire ; les hontes dernières se doivent acheter. Et cependant quelle lumière encore en cette nuit qui descend sur la Grèce ! Quel déclin radieux ! Ce crépuscule a des splendeurs d’aurore. La Grèce enseignera ses vainqueurs ; car il n’est rien, il n’est personne de par le monde qui n’ait besoin des enseignements de la Grèce. Rome lui devra de ne plus être un camp, une citadelle. Elle lui devra la gloire, la consécration suprême de la beauté. La Grèce, en mettant au front de cette Rome qui l’a domptée, un diadème de magnificences et de splendeurs jusqu’alors inconnues, excusera sa défaillance, grandira sa défaite et pourra se croire victorieuse encore, au jour où elle se donne des maîtres. C’est la pensée qui gouverne le monde, du plus humble au plus grand, tout ce qui souffre, tout ce qui combat, tout ce qui respire.

Les vainqueurs disparaissent, les peuples meurent, les empires croulent, et si jamais de cette froide cendre, de ces splendeurs abolies, de ce néant sans nom monte un dernier frémissement ; si le souvenir s’envole et plane ainsi qu’un aigle dans l’azur, c’est que l’art fait, germer sur ce champ de dévastation et de mort quelques-unes de ses fleurs, c’est qu’un marbre brisé arrête le pied dédaigneux du voyageur qui passe, c’est que dans l’air apaisé, oublieux des plus illustres tempêtes, dans le silence et dans la solitude, quelques vers ont chanté que les ruines, à défaut des hommes, aiment encore à murmurer.

La Grèce peut être vaincue, conquise, asservie, insolemment bafouée ; elle ne saurait périr. Rome, si puissante soit-elle, ne mènera jamais que le triomphe de Rome ; la Grèce plus heureuse a mené et mène, pour toujours peut-être, le triomphe de l’humanité.