HISTOIRE DE NAPOLEON III

TOME SECOND

 

CHAPITRE XIV. — GUERRE D'ITALIE EN PRÉPARATION.

 

 

La guerre d'Italie, si désastreuse par ses conséquences pour l'Empire, pour la Papauté et pour la France, appartient en propre à l'empereur Napoléon III, et à lui seul. Plusieurs motifs l'y déterminèrent : d'abord la bombe d'Orsini ; puis la vanité de marier un membre de sa famille dans une des plus vieilles maisons royales de l'Europe ; enfin la générosité d'un cœur naturellement bon, qui croyait sincèrement au malheur des Italiens, et les illusions d'un esprit faux, toujours disposé à concilier l'inconciliable.

L'histoire, telle qu'on l'a écrite généralement jusqu'ici, parait s'être trompée en attribuant tout à la bombe. Il n'y eut là qu'une coïncidence fâcheuse. L'Empereur, dans tous les cas, aurait dû prévoir qu'elle lui serait un jour reprochée, surtout après la divulgation, par lui autorisée, du testament d'Orsini. S'il eût mieux compris le soin de sa gloire, la bombe eût rompu pour jamais les trames ténébreuses nouées depuis 1856 entre lui et M. de Cavour. Un souverain qui se respecte n'obéit pas à des sommations de ce genre, brutales et publiques ; mais Napoléon III ne vit pas ce que son honneur lui commandait. S'il ne fut pas lâche, tout au moins il s'exposa à le paraître.

Il a montré, en d'autres circonstances, qu'il était au-dessus de ce sentiment si vil, si peu français qu'à peine on ose l'appeler par son nom : la peur. Ecartons donc les apparences, sur ce point, sans pousser toutefois l'indulgence jusqu'à supposer que les serments prêtés jadis ne furent pour rien dans les déterminations de l'ancien carbonaro devenu le chef d'un grand peuple.

Nous l'avons dit, la haine implacable que Napoléon III nourrissait depuis son enfance contre l'Autriche, suffit à expliquer les évènements de la deuxième moitié de son règne. La guerre pour l'Italie était chez lui une idée fixe ; nous avons mentionné la mission secrète de M. de Persigny à Berlin en 1852 ; mais l'infatuation du prince conspirateur remontait beaucoup plus haut.

Il écrivait dès 1847 à sa sœur de lait, Mme Cornu, qui, de toutes les personnes qui vécurent près de lui, est peut-être celle qui le connut le mieux :

Dans toutes mes aventures j'ai toujours été dirigé par une seule pensée. Je crois que de temps en temps apparaissent des hommes que j'appellerai providentiels, auxquels sont confiées les destinées de leur pays. Je crois être un de ces hommes. Si je me trompe, je pourrai mourir sans avoir rien fait ; si j'ai raison, la Providence me mettra en mesure de remplir ma mission. Mais, à tort ou à raison, je persévèrerai à travers toutes les difficultés et les dangers[1].

Cavour, dans la fatale entrevue de Plombières, n'eut donc que peu d'éloquence à dépenser pour se donner un complice. Cavour n'eût-il pas existé, la guerre contre l'Autriche n'en aurait pas moins eu lieu, du moins tout porte à le croire. Elle était décidée lorsque fut signée la paix avec la Russie. Si l'on attendit trois ans, c'est qu'il fallait disposer les esprits, écarter les obstacles, isoler l'adversaire. Idée constante, idée fixe, on ne saurait trop le redire, et véritable obsession chez un rêveur éveillé, dans la vie duquel le rêve tient la place qu'occupe chez d'autres le raisonnement. Il arrivera que les délais et les préparatifs nécessaires entraîneront des actes, des paroles où l'on croira voir des hésitations, des repentirs, le renoncement aux aventures, la confirmation résolue d'une politique de sagesse et de paix. Mais ce ne seront là que des feintes. La réalité ne changera pas ; et la réalité, ce qui au fond ne varie pas, c'est chez l'Empereur, aussi bien que chez Cavour, la volonté ferme, inébranlable, de délivrer l'Italie.

Le 1er janvier 1859, à la réception officielle du corps diplomatique, Napoléon III dit à M. de Hübner, ambassadeur l'Autriche : Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé ; nais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels n'ont pas changé.

Ces paroles inattendues furent comme un son de trompette tu milieu d'un camp endormi, comme un coup de tonnerre ms un ciel serein. Dans la grande compression de l'Empire, e maître, qu'il le voulût ou non, ne pouvait ouvrir la bouche $ans lancer des oracles ; il n'avait pas besoin de hausser la voix : le silence universel donnait de l'éclat à tout ce qu'il disait ; sans compter, car il faut le dire aussi pour être complètement juste, que sa parole avait acquis par elle-même une sérieuse autorité. Tout ce qu'on avait pressenti jusque-là plutôt que connu, de la conspiration de Plombières et de l'agitation fomentée en Italie, tout ce qu'on avait écarté comme invraisemblable ou nié comme absolument impossible, s'éclaira d'une lueur soudaine. La Bourse s'alarma, les transactions se ralentirent.

Un nouveau coup de clairon, le 10, parut faire écho, au-delà des Alpes, à celui des Tuileries. Le roi de Sardaigne ouvrant la session de son parlement, termina ainsi son discours : Notre pays, petit par le territoire, a grandi en crédit dans les conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente, par les sympathies qu'il inspire... Si nous respectons les traités, nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur, grido di dolore, qui de tant de parties de l'Italie s'élève vers nous.

Enfin les ombres se dissipèrent lorsque le Moniteur eut annoncé, le 12, le départ du prince Napoléon pour Turin et, le 24, son mariage déjà connu et commenté dans le public comme un coup de maître de l'audacieux joueur qui avait entraîné l'Empereur dans une terrible partie contre l'Europe presque entière.

Il y avait à la cour de Turin une pauvre jeune princesse de quinze ans, nommée Clotilde, qui rappelait sa mère par sa douceur et sa piété et qui était élevée dans une sorte de retraite claustrale, loin des orgies et des scandales de son père, Victor-Emmanuel. Cavour n'avait pas hésité à sacrifier cette enfant à ses plans machiavéliques, et à la livrer en proie au brutal jacobin qui tenait le premier rang, en France, après l'Empereur et son fils. Napoléon III fut démesurément flatté de ce mariage. Une vieille famille royale offrait maintenant à un homme qui n'était que son cousin un honneur qui lui avait été refusé à lui-même ; c'était pour lui comme une revanche.

Quoi qu'en eût dit Cavour à Plombières, le prince Napoléon n'avait rien de ce qui pouvait rendre une femme heureuse, surtout une femme telle que Clotilde. Impérialiste uniquement parce qu'il se trouvait l'héritier de l'Empire, il était, au fond, le pire des républicains, n'ayant rien de conservateur à aucun degré, nulle idée de justice, pas ombre d'esprit de sacrifice et de générosité, mais uniquement l'esprit dominateur absolu, cassant et égoïste des Césars romains et des Jacobins français ; un César déclassé, comme l'avait surnommé un de ses courtisans qui s'imaginait le flatter, M. Edmond About. Son règne, si le ciel nous l'avait infligé, eût été celui d'un Néron ou d'un Tibère : pour mieux dire, l'un et l'autre à la fois.

Il possédait toutefois un esprit vif, pénétrant, beaucoup d'instruction et un certain talent d'orateur, violent, cynique et brutal, comme toute sa personne. Ce cynisme le mettait au-dessus des habiletés politiques ordinaires. Mais à défaut de vertus, on doit au moins reconnaître en lui l'absence d'un vice : il ne fut pas hypocrite. Qui n'a entendu, maintes fois, à l'époque de Castelfidardo, ce jeu de mots qui fit immédiatement le tour de la France et de l'Europe avec l'autorité d'un aphorisme : Le prince Napoléon est une franche canaille, et l'Empereur une canaille qui n'est pas franche !

Celui que les combattants de Crimée avaient surnommé Craint-plomb, n'eut même pas ce courage vulgaire et facile en considération duquel on pardonnait tant à son beau-père Victor-Emmanuel : le courage du soldat ! Il se déroba en Crimée et fut chansonné à outrance ; il se dérobera en Italie et mènera sa division non contre les Autrichiens de Solferino mais contre les Pontificaux de Bologne ; il se dérobera en 1870 et esquivera les balles de ses amis les Prussiens, sous prétexte d'aller solliciter les secours de ses autres amis les Italiens.

Il fut, en un mot, le mauvais génie de Napoléon III, l'âme damnée de Victor-Emmanuel, le suppôt de la franc-maçonnerie, le promoteur le plus actif des unités italienne et allemande et par conséquent de la déchéance de la France, le scandale de son siècle par la licence de ses mœurs, le bourreau de sa femme, le perturbateur de l'éducation de ses fils.

Pour le moment, le Palais-Royal, qu'on avait enlevé pour lui à la famille d'Orléans, était le centre où se réunissaient les conspirateurs, les bannis, les utopistes de toute l'Europe. Les mécontents de l'intérieur n'y trouvaient pas moins bon accueil, pourvu qu'ils se déclarassent sceptiques et athées. Là, on ne cessait de prophétiser l'extermination de l'Autriche et du Pape, des rois et des prêtres, et on se plaisait à fêter le vendredi-saint avec de la charcuterie. Toute femme admise dans ce cénacle était aussitôt perdue de réputation ; or les femmes ne manquaient point dans l'intimité du César déclassé qui cumulait d'une façon si bizarre les deux fonctions de premier prince du sang et de continuateur de Danton. Avec cela aussi absolu dans ses volontés que violent dans ses opinions, aimable et simple quand il le voulait, ami du luxe, ennemi de toute gêne, de celle des convenances et de l'étiquette comme de celle des lois morales ; sa vie privée le rendait digne, en un mot, de devenir le gendre de Victor-Emmanuel ; mais quel avenir pour l'innocente jeune fille qu'on lui destinait !

La princesse pria, supplia que cette chaîne lui fût épargnée. Elle passa toute une longue soirée à sangloter sur l'épaule de son père, qui, dit-on, fut lui-même ébranlé un instant. Mais que pouvait peser le bonheur d'une enfant dans la balance des ambitions piémontaises ? Le Roi sollicita l'acceptation comme un sacrifice à faire, il en convenait, mais comme un sacrifice indispensable à lui, à sa dynastie et à la patrie. La princesse se dévoua.

Destinée inouïe que la sienne ! Avoir donné sa main à un mari ayant plus du double de son âge, qui ne l'aima jamais et lui fit sentir l'infidélité sous toutes les formes, il n'y a rien là qui ne soit très humain et de toutes les conditions, y compris la condition princière. D'ailleurs la princesse Clotilde avait pu, dans son enfance, apprendre la résignation à l'école de sa sainte mère, la reine Adélaïde, quand celle-ci avait des rivales installées quelquefois jusque dans les chalets du parc de Stupigini.

Mais il y a plus étrange dans la destinée de la sœur du roi Humbert. Toute à Dieu et à la religion catholique, elle n'en a pas moins été l'instrument, la rançon originelle des combinaisons politiques qui ont dépouillé le chef de l'Eglise de ses Etats, et consommé sur la tête du Pape l'unité italienne ; elle a été la motrice première, involontaire et inconsciente, du fatal engrenage qui a conduit la France jusqu'au traité de Francfort. Elle parait lorsque l'immolation l'appelle ; elle se montre juste là où elle est attendue : dépourvue d'élégance plutôt que de distinction ; blonde, petite, rondelette, presque joufflue et les lèvres trop fortes, bien indifférente à la couturière et aux banalités flatteuses ; puis, sa fatale mission remplie, elle se dérobe et retourne à son oratoire, ou à l'éducation de ses fils, dont son mari est incapable de partager les soins avec elle. Aussi, malgré les malheurs qu'elle nous a valus, son nom est-il partout prononcé avec respect. Cavour lui-même, à son lit de mort, n'exprima tout haut qu'un regret des catastrophes qu'il avait produites ou préparées, ce fut d'y avoir attaché la fille de ses rois.

Le 25, on procéda à la rédaction du contrat et le ministre Lanza présenta à la Chambre des députés piémontais un projet de loi constituant à la princesse la maigre dot de cinq cent mille francs. Ce projet fut suivi d'un autre réclamant un emprunt de guerre de cinquante millions.

Etourdie par l'imprévu de ce qui se passait, entraînée en quelque sorte sans avoir le temps de respirer, vers un avenir inconnu sur lequel on ne l'avait point consultée, la France se demandait avec anxiété quelle était la véritable pensée de son maître. Cette pensée, une brochure à laquelle on attribua aussitôt une haute origine, la rendit plus transparente le 4 février. L'écrit était intitulé : Napoléon III et l'Italie. La rédaction en avait été confiée à M. Arthur de la Guéronnière, écrivain élégant et souple, très propre à revêtir d'un manteau coloré et flottant les rancunes inavouables et les insaisissables chimères de l'Empereur. La guerre n'y était point annoncée, au contraire, les protestations pacifiques y débordaient ; mais des aspirations nouvelles y étaient développées qui devaient fatalement conduire à une prise d'armes. Jamais les gouvernements italiens, à l'exception d'un seul, n'avaient été jugés avec tant de rigueur. Le duc de Modène était le lieutenant de l'Autriche ; la duchesse de Parme, malgré quelques velléités d'indépendance, était liée au cabinet de Vienne par des traités antérieurs ; les baïonnettes autrichiennes se dressaient entre le grand duc de Toscane et son peuple ; le Roi de Naples rebelle à tous conseils, s'était isolé du reste de la péninsule ; le Pape lui-même que l'on couvrait de fleurs, avait grand besoin de réformer sa politique intérieure, et l'on insinuait que cette politique était irréformable parce qu'elle tenait au régime ecclésiastique ; seul le Piémont était sage, et il fallait à tout prix le soutenir contre l'Autriche.

Le plus inquiétant c'était l'apparition, dans cette brochure, de la théorie dite des nationalités, théorie hautement avouée et placée sous la protection de la dynastie napoléonienne. On rappelait cette parole de Napoléon Ier aux délégués lombards qui lui apportaient la couronne d'Italie : J'ai toujours eu l'intention de créer libre et indépendante la nation italienne, et cette autre, mentionnée par le Mémorial de Sainte-Hélène : Je souhaite la centralisation de tous les peuples géographiques que la révolution ou la politique ont dissous ou morcelés. La conclusion était le vœu d'une Italie non pas rigoureusement unifiée, mais fédérée et surtout soustraite au joug de l'étranger.

La séance impériale d'ouverture des Chambres eut lieu le 7 février, avec l'appareil accoutumé. L'Empereur ne fut pas sans remarquer sur les visages, moins épanouis que les années précédentes, une sorte de malaise et d'inquiétude. A ses côtés se tenaient le prince Napoléon et sa jeune épouse, récemment arrivés d'Italie. L'auditoire ne les accueillit ni avec ces marques d'affection entraînantes qui, dans les monarchies traditionnelles, saluent toujours de nouveaux époux voisins du trône, ni même avec toute la respectueuse sympathie que la plus simple courtoisie commandait. Vis-à-vis du prince qu'on jugeait le principal agent de l'évolution nouvelle et qui, au surplus, n'avait pas d'amis, la défiance se dissimula à peine. Quant à la jeune princesse elle n'excita qu'un sentiment, la compassion.

Jamais peut-être l'Empereur n'étala plus ouvertement que dans son discours de 1859 son rôle de conspirateur et de dramaturge tout ensemble, se plaisant à tracer à travers les ténèbres ses voies obliques, puis à les éclairer soudain d'un jet de lumière et à les replonger dans une obscurité mystérieuse, comme ferait un machiniste jaloux de surprendre et d'éblouir des spectateurs. Il répéta le mot de son avènement : L'Empire c'est la paix ; ensuite, comme s'il eût voulu effacer ce rassurant souvenir, que la guerre de Crimée avait fort atténué déjà, il s'étendit avec affectation sur les dissentiments avec l'Autriche dans l'affaire des Principautés et sur l'intimité des relations avec le Piémont. A l'intention des belliqueux il parla de la situation anormale de l'Italie ; à l'intention des pacifiques il ajouta : J'espère néanmoins que la paix ne sera point troublée. Le doute contenu dans cette espérance rembrunit les fronts. La paix, on savait qu'elle dépendait de lui, de lui seul ; puisqu'il exprimait simplement l'espérance de la maintenir ; était-ce donc qu'il se proposât de déchaîner la tempête ?

Le silence, cette leçon des rois, aurait dû instruire Napoléon III dans cette circonstance grave. A peine quelques maigres applaudissements saluèrent sa péroraison qui fut, comme à l'ordinaire, majestueuse :

Je compte toujours avec confiance sur votre concours, messieurs les Sénateurs, messieurs les Députés, comme sur l'appui do la nation qui m'a confié ses destinées. Elle sait que jamais un intérêt personnel ou une ambition mesquine ne dirigeront mes actions. Lorsque, soutenu par le vœu et le sentiment populaire, on monte les degrés d'un trône, on s'élève, par la plus grave des responsabilités, au-dessus des régions infimes où se débattent les intérêts vulgaires, et l'on a pour premiers mobiles et pour derniers juges : Dieu, sa conscience et la postérité.

Sénateurs et députés, ainsi interpellés comme témoins et garants, s'interrogeaient du regard. Que voulait l'impérial orateur 9 La paix ou la guerre ? Si c'était la paix, à quoi bon troubler ainsi le pays ? Si c'était la guerre, quelle en était la cause, quels en seraient l'étendue et les fruits ?

Morny et Walewski se défiaient de Cavour, mais ils tenaient par dessus tout aux bonnes grâces de leur frère et cousin[2]. Leurs conseils furent pacifiques, mais timides. Le maréchal de Castellane présenta aussi des objections pressantes. Le maréchal Pélissier, alors ambassadeur à Londres, dit à la reine Victoria : Je ne comprends pas l'Empereur ; la première bataille perdue ce serait la fin de sa dynastie ! Mais comme on ne lui demandait pas son opinion, le duc de Malakoff s'abstint probablement de la faire parvenir aussi nette jusqu'aux Tuileries.

D'autres conseillers poussaient franchement à tout sacrifier pour l'Italie ; c'étaient le comte Arese, l'ami des jours déjà lointains de l'adversité ; M. Mocquart, secrétaire de l'Empereur, et surtout le docteur Conneau, dont la correspondance, publiée depuis, grandit étonnamment le rôle néfaste. Il écrivait à Arese : Je suis Français parce que les circonstances m'ont fait tel, mais je sens qu'au fond du cœur je suis, j'ai été et je serai toujours Italien.

Le parti catholique, jusque-là si confiant, fut le premier à laisser percer publiquement ses inquiétudes. Plusieurs évêques parvinrent jusqu'à l'Empereur, lui rappelèrent avec force son intime alliance avec la Papauté, le supplièrent de ne point mettre sa main dans celle des ennemis de Pie IX, qui, au fond, étaient les siens. Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen, dans un entretien de trois quarts d'heure, osa lui représenter les périls auxquels s'exposent les souverains qui deviennent infidèles à leur mission :

Depuis onze ans, lui dit-il, la divine Providence ne vous a-t-elle pas miraculeusement protégé ? Ne vous a-t-elle pas servi de bouclier contre le poignard et les balles ? Son intervention perpétuelle en votre faveur n'est-elle pas évidente et palpable ? — Oh ! certainement, dit l'Empereur. — Eh ! bien, Sire, êtes-vous assuré que cette protection vous sera continuée dans une guerre injuste et révolutionnaire ?

J'essayais, poursuit l'archevêque, de lui faire sentir la portée incalculable des résolutions qu'il allait prendre, et toute l'Europe attentive à ses moindres mouvements. Il me toucha, car je le vis malheureux. Son intelligence me parut se tourner vers les divers points de l'horizon politique, et considérer partout des embarras inextricables qu'il m'indiquait. Il ne voulait pas tout dire, et cependant il en disait assez pour mettre à nu la situation. Il est comme un lion emprisonné dans les filets de la diplomatie (ou plutôt d'un diplomate.) La situation actuelle lui pèse et il ne sait comment en sortir... L'Empereur insista plusieurs fois, dans cet entretien, sur son respect pour le Pape, et au moment où je le quittai, il se leva et m'assura de nouveau que ses sentiments envers Pie IX n'étaient pas changés. Evidemment il craignait que je n'eusse conçu, et bien d'autres avec moi, une pensée contraire[3].

Mgr Pie, évêque de Poitiers, fut plus audacieux encore en lui mettant sous les yeux, sans ménagements, le contraste de sa conduite envers deux souverains, chefs religieux l'un et l'autre :

Que Votre Majesté, qui a si grand peur de maintenir des abus à Rome, me permette de lui demander ce que notre glorieuse armée est allée faire en Turquie... Oui, Sire, il y a à Constantinople un homme, souverain absolu et sans contrôle, qui mange deux cents millions prélevés sur les sueurs des chrétiens ; il les mange avec ses trente-six sultanes et sept cent cinquante autres femmes de harem... et c'est pour perpétuer un tel état de choses que nous sommes allés en Orient ! C'est pour en assurer la consolidation que nous avons dépensé deux milliards et deux cent mille Français ! Après cela nous sommes bien venus à parler des abus de la Rome pontificale ! Excusez-moi, Sire : mais à ce Turc non seulement nous avons dit : Continue à te vautrer dans ta fange séculaire, je te garantis tes jouissances et ne souffrirai pas qu'on touche à ton empire. Mais nous avons ajouté : Chef de l'Islam, jusqu'à présent le Pape, chef des Chrétiens, avait présidé aux conseils de l'Europe chrétienne. Eh bien, nous allons avoir un conseil européen, le Pape n'y sera pas, mais tu y viendras, toi qui n'y étais jamais venu ; non seulement tu y seras, mais nous ferons devant toi le cas de conscience à ce vieillard absent, et nous te donnerons le plaisir de voir étaler et soumettre à ton jugement les abus, vrais ou faux, de son gouvernement ! En vérité, Sire, n'est-ce pas là ce qui s'est fait ? Et après de telles tolérances, pour ne rien dire de plus, est-on bien en droit d'alléguer des scrupules qui nous seraient venus au sujet des abus d'un gouvernement qui est bien, à n'en pas douter, le plus doux, le plus paternel, le plus économique des gouvernements de l'Europe ?

L'Empereur, a raconté l'évêque, parut frappé de l'animation de son interlocuteur ; il s'était rapproché de lui peu à peu et écoutait avidement, en se passant la main sur le front. Il ne s'irrita point d'un langage si libre ; il n'essaya pas non plus de se justifier ; il détourna la conversation[4].

D'autres prélats ou hommes politiques, qui n'avaient pas accès aux Tuileries, crurent devoir s'adresser à l'opinion publique. L'évêque d'Orléans publia une Protestation faite pour dissiper les équivoques et les illusions plus ou moins volontaires. Le comte de Montalembert la reprit dans un article du Correspondant intitulé : Pie IX et la France en 1849 et 1859 : Qui donc, demandait-il en finissant, voudrait être le Pilate de la Papauté ?

Le Correspondant fut aussitôt l'objet d'un avertissement. La police saisit chez l'imprimeur l'article prêt à paraître en brochure et des poursuites furent annoncées contre M. de Montalembert et Mgr Dupanloup. A la réflexion, on redouta l'éclat de ces procès ; on se contenta de faire poursuivre l'évêque par les héritiers d'un de ses prédécesseurs, Mgr Rousseau[5]. Mais les coups tombèrent dru comme grêle sur la presse religieuse ; la publication des mandements épiscopaux fut interdite, tandis que le Siècle, renforcé depuis peu de l'Opinion nationale, organe particulier du prince Napoléon, redoublait de violences contre l'Eglise[6].

Un ami de vieille date, l'abbé de Ségur, auquel l'Empereur avait toujours montré beaucoup de bienveillance, porta également jusqu'à lui l'expression d'alarmes motivées autant par une affection sincère pour la famille impériale que par le dévouement à la France et à l'Eglise. Napoléon III l'écouta froidement, lui répondit par quelques phrases évasives et dit à un chambellan, à la fin de l'audience : Qu'on ne m'amène plus cet importun donneur de conseils ! En effet cette visite du pieux aveugle aux Tuileries fut la dernière.

Cependant lord Cowley, au nom de lord Malmesbury, chef du Foreign office, visitait toutes les grandes puissances l'une après l'autre et faisait des efforts désespérés pour conjurer une guerre dont l'Angleterre ne pouvait retirer aucun profit. De son côté, Pie IX cherchait à faire disparaitre la position anormale que la brochure avait reprochée à la Papauté obligée, pour se soutenir, de s'appuyer sur des armées d'occupation étrangère. Le cardinal Antonelli notifiait à. la France et à l'Autriche que le Saint-Père les remerciait de leurs bons offices, mais qu'il croyait pouvoir maintenir lui-même l'ordre chez lui, et que pour éviter toute occasion de conflit, il les suppliait de retirer leurs troupes. Cela n'eût pas fait le compte du Piémont, à qui il importait de maintenir le grief, et par là même la possibilité d'envelopper l'Etat romain dans la guerre qui s'avançait à grands pas. Les troupes restèrent. Alors Pie IX, quoique trop clairvoyant pour ne pas voir que le sort en était jeté, demanda par une encyclique des prières pour la paix à tous les patriarches, primats, archevêques et évêques : Pax vobis ! pax vobis ! répétait-il avec angoisse. Mais déjà il était trop tard. Le 9 mars, la Gazette officielle appelait sous les armes toutes les réserves de l'armée piémontaise.

Néanmoins, comme dans l'histoire de Napoléon III tout est plein de heurts et de contrastes, la proposition de réunir un congrès fut formulée à l'improviste, officiellement par la Russie, officieusement par la France, le 15 mars, et adressée aux trois cours de Vienne, de Londres et de Berlin. Le 25 mars, le Moniteur annonça l'adhésion de ces trois cours. Mais le 26, le comte de Cavour était à Paris.

Ainsi les deux complices de Plombières se retrouvaient en présence, l'un résolu par tempérament et par impossibilité de reculer, l'autre dominé par des engagements qui .(tour à tour l'attiraient et l'effrayaient ; l'un faible, l'autre tout-puissant, mais, par une incroyable interversion des rôles, asservi au faible ; l'un tendant vers le but avec toute l'ardeur de son patriotisme et de son ambition, l'autre s'y portant d'une marche irrégulière, intermittente, en théoricien qui rêve, qui compte sur son étoile et qui répugne également soit à vouloir, soit à ne pas vouloir[7].

Le mystère de l'entrevue n'a pas été pénétré ; mais la décision finale dut être moins difficile et moins disputée qu'on ne se l'imagine : le tentateur piémontais se savait assuré de vaincre depuis qu'il avait pénétré dans le cœur de son impérial complice. Malgré presque tous les amis et tous les conseillers de l'Empereur, malgré le vœu de presque toute la France, malgré l'intérêt même de la stabilité du trône impérial, la guerre était inévitable ; elle était résolue depuis des années.

La cour, la diplomatie, l'Europe entière, épiaient les deux conspirateurs. Ils se dérobèrent, Napoléon en prétextant une indisposition dont il ne jugea à propos de guérir que le quatrième jour ; le ministre sarde en ne quittant pas l'hôtel Castiglione, où il était descendu, et en n'y recevant personne. S'il était forcé de parler, comme il lui arriva avec M. de Rothschild, il répondait sur le ton du badinage : il y a des chances pour la guerre, mais il y en a pour la paix. — Sans doute, mais de quel côté mettriez-vous votre enjeu ? insista le financier. — Tenez, répliqua Cavour, je vais vous faire une proposition très pratique et absolument sûre, moi, la terreur de la Bourse ; achetons ensemble de la rente et jouons à la hausse ; les fonds sont dans vos mains, la hausse ou la baisse dans les miennes ; je donnerai ma démission, il y aura une hausse de trois francs !Vous êtes trop modeste, monsieur le Comte, riposta spirituellement le banquier, vous valez bien six francs !

Comme lord Cowley cherchait à modérer le ministre sarde : De quoi vous plaignez-vous ? lui répliqua celui-ci vivement ; n'est-ce pas l'Angleterre qui nous a encouragés, et votre propre ministre à Turin, sir Hudson, n'a-t-il pas été aussi ardent que moi-même pour la cause de l'Italie ?

L'Angleterre, maintenant anxieuse, proposa, préalablement à la réunion du congrès, la cessation des armements extraordinaires du Piémont, et n'ayant pu l'obtenir, un désarmement général qui ménagerait les amours-propres de tous. Napoléon III se contenta de répondre : J'ai conseillé au Piémont, à plusieurs reprises, de suspendre ou de restreindre ses préparatifs ; mes avis n'ont pas été suivis, je ne peux les renouveler. Il trahissait ainsi trop clairement sa connivence ; car, selon la remarque de lord Cowley à M. Walewski, personne ne pouvait croire que la petite Sardaigne agit en opposition avec son allié.

Avant d'aller plus loin et d'être assourdis par le cliquetis des armes, il est peut-être équitable de nous arrêter, un instant encore, aux causes de cette guerre funeste et de remarquer la prodigieuse habileté des ennemis secrets dont Napoléon III fut si complètement dupe : les révolutionnaires, les francs-maçons, les juifs, tous ou presque tous républicains de la veille et bientôt républicains du lendemain. Faisons comme lui, oublions les intérêts français et mettons-nous au point de vue italien.

La masse du peuple, en Italie, était assez indifférente aux ambitions piémontaises ; en beaucoup d'endroits même elle leur était hostile, par suite des traditions locales très franchement particularistes et du morcellement géographique de la péninsule. Les Italiens du centre et du sud ne pardonneront jamais à Votre Majesté, si vous les forcez à se battre, écrivait le duc de Gramont à l'Empereur, et Pie IX répétait à M. de Bailliencourt, alors colonel : Croyez bien, mon cher colonel, qu'il y a plus de différence entre un Lombard ou un Napolitain et un Piémontais, qu'entre un Français et un Anglais, ce qui n'est pas peu dire.

On le comprendra bien mieux encore lorsqu'on verra, au lendemain de la grande bataille, la ville de Villafranca se couvrir de fleurs pour les Autrichiens qu'elle croyait victorieux, et celle de Brescia, sur un faux bruit identique, remplacer les drapeaux français et sardes par les drapeaux de l'ennemi. Le général Cambriels dut employer sa canne comme argument décisif pour forcer la municipalité brescianaise à reprendre les emblèmes tricolores.

Le général de Bailliencourt raconte une autre anecdote encore plus caractéristique :

Les prairies de la Lombardie sont entremêlées de rizières ; des canaux habilement creusés amènent l'eau, entretenant la fraîcheur, produisant ainsi de magnifiques récoltes ; en certains endroits on fait jusqu'à sept coupes de foin.

Nos soldats, sans méfiance, établissaient parfois leurs campements autour de ces cours d'eau et s'éveillaient, au milieu de la nuit, leurs bagages submergés, eux-mêmes noyés dans une inondation inattendue.

On porta plainte ; les paysans lombards répondirent, avec force soupirs et exclamations de pitié, levant les bras au ciel : E un caso, c'est un accident !

Mais la chose se renouvelant, on fit établir une active surveillance ; alors, il fut constaté que cette méchante plaisanterie était due aux municipalités.

Pris sur le fait, les bons Lombards durent renoncer à leur étalage d'hypocrite commisération. Eux-mêmes avaient levé sciemment les écluses.

Mais au-dessus du peuple il y a ceux qui se targuent de parler en son nom, et qui réussissent à se faire passer pour ses interprètes, parce qu'ils élèvent seuls la voix tandis que le peuple se tait : il y a les avocats, les journalistes, les étudiants, les politiqueurs. Or ceux-là soupiraient unanimement après un nouvel ordre des choses.

Depuis un siècle il n'est pas de poète, d'historien, d'homme politique de la péninsule qui n'ait poussé, parfois inconsciemment, au mouvement d'opinion d'où devait sortir l'unité. Les meilleurs esprits, jusques et y compris Dom Bosco dans son Histoire d'Italie généralement adoptée par les écoles chrétiennes, ne voient que les gloires de l'Italie, la grandeur de l'Italie, la suprématie — il primato — de l'Italie, et rêvent une indépendance, ou pour mieux dire une puissance nationale qui n'est possible qu'avec l'unité. En vain leur représenterait-on que, cette suprématie, ils la possèdent par le privilège d'être le centre de la religion et de donner des chefs spirituels au monde entier ; que la neutralité respectée qui résulte pour eux de ce privilège leur vaut l'exemption des services militaires écrasants et des lourds impôts, et qu'elle leur assure des facilités singulières pour les commodités de la vie et pour la culture des arts : ils aiment mieux subir les charges et courir les risques, afin d'être comme les autres peuples. Ils se croient du reste égaux sinon supérieurs à leurs voisins pour la dureté du tempérament, et ils se flattent de continuer à fournir des papes, tout en rendant la Papauté leur prisonnière. L'avenir pourra dissiper cette double illusion ; mais les hommes d'élite seuls se préoccupent de l'avenir.

Il faut juger les choses de haut. La querelle pour ou contre l'unité italienne a été, dans ce siècle, le principal épisode de l'éternelle lutte entre la religion qui s'affirme seule révélée, seule vraie et seule complète, et les ennemis de cette religion. Les sociétés secrètes, pas plus que l'Eglise catholique dont elles sont le contrepied, ne tiennent essentiellement ni au particularisme, ni au fédéralisme, ni à l'unité des nations, ni à aucune farine politique quelconque ; leurs préférences sont subordonnées. aux circonstances. Mais tout ce qui tend à affaiblir ce que l'Eglise appelle le règne de Dieu sur la terre possède leurs sympathies, tout ce qui le fortifie leur est odieux. En Italie, la situation était claire : l'unité devait amener inévitablement la chute du pouvoir temporel, et ébranler plus ou moins le pouvoir spirituel du chef de l'Eglise. De là la passion unanime des libres-penseurs, et celle presque unanime des hérétiques et des juifs pour l'unité italienne

Grâce à la puissance de la presse, tombée presque tout entière aux mains de cette formidable coalition, l'esprit public en France fut séduit, abusé, hypnotisé. La pensée que des villes italiennes étaient gouvernées par des hommes qui ne parlaient pas italien exaspéra sérieusement une multitude de Français naïfs. Ils n'ont été que trop désabusés depuis. Aujourd'hui, Venise et Milan sont italiens ; Metz et Strasbourg appartiennent à l'ennemi qui, jadis, détenait Venise et Milan, et loin de nous aider à délivrer Metz et Strasbourg, l'Italie une envoie l'héritier de son trône saluer, dans l'enceinte même de ces villes asservies, ceux qui nous les ont prises. Est-il assez beau, au point de vue d'une ironie supérieure, ce contraste : les Français se mêlant de ce qui ne les regarde pas et s'époumonant à crier : Fuori i Tedeschi ! Dehors les Allemands ! ; puis à peine délivrés de l'étranger par les Français, les Italiens allant chercher les Tedeschi pour enchainer leurs libérateurs et les livrer non pas aux Tedeschi autrichiens qui, catholiques, ont quelque affinité avec eux, mais aux Tedeschi prussiens protestants, aux rudes Poméraniens en casque à pointe !

Cette digression sur une ingratitude qu'on pouvait prévoir dès 1859, mais que personne n'eût prévue si entière, est peut- être quelque peu en dehors de notre sujet. Assurément elle sort du calme qui est un devoir pour l'historien ; mais notre patriotisme indigné n'a pu la retenir. Nos lecteurs, fussent-ils étrangers, fussent-ils Italiens, la comprendront. Reprenons, pour ne le plus quitter, le fil des évènements.

Napoléon III, nous l'avons dit, avait compté sur sa bonne étoile, et l'habile homme qui le menait entrevoyait cette bonne étoile dans le tempérament de son ennemi-même, le jeune Empereur d'Autriche, auquel la patience devait finir par échapper. Calme jusqu'à ce jour au point d'étonner tout le monde, ce prince avait mis une certaine -hauteur dédaigneuse à se débattre contre les calomnies diplomatiques. On flétrissait ses rigueurs, on raillait ses concessions, on ne cessait de l'accuser jusque en plein congrès, et il consentait à discuter encore. Mais tout d'un coup, par suite peut-être d'une excitation insidieuse venue d'un faux ami, il envoya à Turin, le 23 avril, une note sommant le Roi de Sardaigne d'en finir, de désarmer dans les trois jours et de licencier sa légion de volontaires, sujets autrichiens ; sinon les conséquences retomberaient tout entières sur le gouvernement de Sa Majesté sarde.

François-Joseph se trompait en ce dernier point : aux yeux du vulgaire ce coup de tête lui fit perdre tout le mérite de sa longanimité antérieure. Le vulgaire, en effet, ne garde qu'une impression, celle du dernier évènement ; il qualifie d'agresseur non celui qui, par une série d'artifices et de provocations savantes, a rendu la lutte inévitable, mais celui qui, le premier, l'a déclarée ouverte.

François-Joseph combla les vœux des deux maîtres conspirateurs qui ne cessaient de le harceler. Le tort apparent qu'il se donna d'être l'agresseur lui fut d'autant moins pardonné que, la veille même, tout avait paru s'arranger. Napoléon III, sous la pression de ses meilleurs conseillers et de l'Angleterre, avait paru se raviser et avait envoyé, le 20, à M. de Cavour, cette dépêche assez impérieuse dans la forme : Acceptez immédiatement les conditions préalables du congrès et répondez par télégraphe. Le cabinet de Turin avait accepté, bien à regret, le 21. François-Joseph ne fut-il pas informé et les dépêches se croisèrent-elles en route ? Toujours est-il que, le 23, il n'était plus temps. L'Angleterre protesta ; l'émotion y fut si vive que le ministère fut culbuté et que l'Autriche perdit ainsi son meilleur appui. Cavour ne dissimula point sa joie ; rarement on le vit aussi gai : Nous perdons la couronne royale de Sardaigne, s'écria-t-il ; mais la couronne d'Italie est à nous !

Napoléon III fit alors connaître l'existence d'un traité formel qui le liait au Piémont. Ce traité avait été signé le 18 janvier, un an presque jour pour jour, après l'attentat d'Orsini. Provisoirement le texte en fut gardé secret. Il stipulait l'annexion de la Lombardie et de la Vénétie au Piémont, et celle de la Savoie et du comté de Nice à la France.

Le 23 avril, le Moniteur annonça la formation de cinq corps d'armée. En réponse à l'appel du chef de l'Etat, le Corps législatif vota un emprunt de cinq cents millions et éleva à cent quarante mille hommes le contingent militaire de l'année, fixé d'abord à cent mille.

Le duc de Malakoff, rappelé de Londres où M. de Persigny le remplaça, fut envoyé à Nancy : sa présence près de la frontière du Rhin était un avertissement à l'Allemagne. Le maréchal de Castellane sollicita vainement un commandement en campagne ; on le laissa à celui de Lyon et Magnan à celui de Paris. Cinq corps d'armée furent formés pour l'Italie ; on confia le premier au maréchal Baraguey-d'Hilliers, le second au général de Mac-Mahon, le troisième au maréchal Canrobert, le quatrième au général Niel et, un peu plus tard, le cinquième au prince Napoléon. Le maréchal Randon fut nommé major général, sous la direction de l'Empereur qui se réserva le commandement en chef.

L'absence du Souverain pouvait être longue ; une régence devenait nécessaire. Il fut un moment question d'en charger le prince Napoléon, qui s'était hâté de remettre son portefeuille de l'Algérie à M. de Chasseloup-Laubat. Victor-Emmanuel eût vivement désiré ce choix ; n'ayant accepté un tel gendre qu'à contre-cœur, il cherchait à le relever et à le pousser aux premiers rôles. Mais il avait compté sans l'Impératrice, qui fit à cette occasion sa première incursion sérieuse dans le domaine réservé de la politique. Elle intervint brusquement, obtint l'envoi du prince, avec un commandement, à l'armée d'Italie, et devint régente. Elle eut dès lors dans le conseil une influence très naturelle et y porta une circonspection bien justifiée aussi contre le cousin révolutionnaire, héritier éventuel de l'Empire.

Avant de partir, Napoléon III sentit le besoin d'encourager les Italiens tout en rassurant les catholiques. Après avoir annoncé pour les premiers que l'Italie serait prochainement libre jusqu'à l'Adriatique, il ajoutait pour les seconds, dans une proclamation datée du 3 mai : Nous n'allons pas en Italie pour y fomenter le désordre, ni pour ébranler le pouvoir du Saint-Père que nous avons replacé sur son trône ; nous y allons pour le soustraire à cette pression étrangère qui pèse sur toute la péninsule, et contribuer à y fonder l'ordre sur les intérêts légitimes satisfaits. M. Rouland, ministre des cultes, écrivit aux évêques pour affirmer encore plus explicitement la droiture des intentions :

L'Empereur, disait-il, y a songé devant Dieu et sa sagesse, son énergie, sa loyauté bien connues ne feront défaut ni à la religion ni au pays. Le prince qui a donné à la religion tant de témoignages de déférence et d'attachement, qui, après les mauvais jours de 1848, a ramené le Saint-Père au Vatican, est le plus ferme soutien de l'unité catholique ; il veut que le chef de l'Eglise soit respecté dans tous ses droits de souverain temporel. Le prince qui a sauvé la France de l'invasion de l'esprit démagogique ne saurait en accepter ni les doctrines ni la domination en Italie.

Des déclarations et des promesses aussi solennelles péchaient plutôt par emphase que par ambigüité. Leur auteur était-il sincère ? Tout porte à le croire, et ce qui tend plus que tout le reste à le prouver, c'est que M. de Cavour et Victor-Emmanuel le crurent aussi. Lorsqu'une députation de Bologne vint demander à ce dernier de prendre possession de cette cité pontificale, le Roi répondit : Il ne faut pas que l'Europe puisse m'accuser d'agir par ambition personnelle et de substituer l'absorption piémontaise à l'oppression autrichienne. Le Saint-Père, chef vénéré des fidèles, ne s'est pas démis de son autorité temporelle ; nous devons la respecter et la consolider ; n'oublions pas non plus que c'est un prince italien.

Les sociétés secrètes eurent l'adresse de faire à leur impérial complice et dupe un départ triomphal. Aux Tuileries, les séparations ne furent pas sans tristesse. Les courtisans voyaient avec peine s'éloigner un maitre débonnaire, indulgent, généreux. L'Impératrice accompagna son époux jusqu'à Montereau et ne put que difficilement retenir ses larmes en le quittant. Mais dans l'intérieur de Paris, au-travers de ce turbulent faubourg Saint-Antoine qu'il fallait traverser pour arriver à la gare de Lyon, le cortège impérial rencontra un chaleureux accueil et des encouragements auxquels il n'était point habitué. Les amis de Victor-Emmanuel et du prince Napoléon avaient passé par là, la veille, et tout préparé avec l'aide des sociétés secrètes. Les ateliers où l'on se nourrissait du Siècle se vidèrent, comme pour un jour de fête ou d'émeute.

L'Empereur, en tenue de campagne, le képi sur la tête, se vit bientôt entouré d'une foule enthousiaste qui grossissait à chaque instant. Sa voiture fut entièrement séparée des Cent-gardes qui l'escortaient ; elle allait au pas et se frayait passage avec peine.

Des mains noircies et calleuses se tendaient passionnément vers lui ; il s'arrêtait pour les presser dans les siennes et savourer ce cri répété par cent mille ouvriers dont bon nombre le proféraient pour la première et la dernière fois : Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice ! Les cris de Vive l'Italie ! Vive l'indépendance italienne ! n'étaient pas moins nourris ; la police s'étonnait de les entendre sortir avec un ardent ensemble de la bouche de ceux-là mêmes qu'elle avait mission de surveiller et qui, d'ordinaire, se cachent sur le passage du pouvoir, ou ne se glissent dans un cortège officiel que pour en interrompre le bon ordre.

Mais nul désordre n'était à craindre ce jour-là.

Les professionnels de l'émeute étaient les principaux artisans de ces acclamations : une prévision instinctive leur donnait l'assurance que le profit le plus clair en reviendrait un jour à eux et non à lui. Et l'homme prédestiné qu'une incroyable bonne fortune avait élevé au-dessus de cette foule, s'en allait, souriant et calme, le regard perdu, comme dans un rêve, sans voir où aboutirait fatalement tôt ou tard un triomphe organisé par la Révolution.

 

 

 



[1] La même Mme Cornu dit un jour à M. Senior, en 1853, au lendemain du rétablissement de l'Empire et dans un temps où l'Italie semblait profondément oubliée : Devenir empereur n'était pas la seule idée fixe de Louis-Napoléon il en a une autre. Il a toujours été fermement convaincu qu'il sera le libérateur de l'Italie ; c'est une pensée qu'il n'a jamais abandonnée.

(Conversations with MM. Thiers, Guizot, and other distinguished persons during the second empire, by the late Nassau William Senior.)

Les originaux de la Correspondance de Louis-Napoléon avec Mme Cornu sont actuellement déposés à la Bibliothèque nationale ; mais cette Correspondance ne devra être publiée que dans plusieurs années.

[2] Morny était fils de la reine Hortense et Walewski fils de Napoléon Ier.

[3] Vie du cardinal de Bonnechose, par Mgr Besson, évêque de Nîmes, tome Ier, p. 380.

[4] Vie du cardinal Pie, par Mgr Baunard.

[5] Au moment où le nom du prélat était dans toutes les bouches un journal officieux, le Constitutionnel, fit paraître, au grand étonnement du publie, une lettre pastorale de l'Évêque d'Orléans aux supérieurs et aux directeurs de son petit séminaire. Le document était vieux de cinquante ans ; il émanait de Mgr Rousseau, évêque d'Orléans en 1810, qui pendant que le Pape Pie VII était enfermé à Savone, écrivait à son clergé pour lui demander, en termes adulateurs, des prières pour l'Empereur.

L'article était grossier et maladroit ; car, en reportant les esprits au temps où le Pape était prisonnier et son pouvoir temporel aboli par un sénatus-consulte, il ne pouvait que ranimer, avec le souvenir des violences de l'oncle, les inquiétudes sur les projets du neveu.

Mgr Dupanloup releva l'agression. Il adressa, le 4 février, une réponse au Constitutionnel, et s'expliqua sans ménagements sur la conduite politique et les maximes théologiques de son prédécesseur, bon prêtre, mais caractère faible, qu'avait déprimé, comme tant d'autres, le régime concordataire tel que le pratiquent les despotes. Redoutant de pareils effets du second empire, l'évêque d'Orléans résolut de tuer dans son germe toute imitation possible des faiblesses de Mgr Rousseau, en les mettant à nu. C'est à ce propos que les héritiers de celui-ci, poussés par le gouvernement, l'attaquèrent on diffamation, en même temps que le Siècle, devenu d'autant plus chatouilleux qu'il se sentait plus protégé, lui intentait aussi un procès parce que, dans une lettre au directeur du Constitutionnel, Mgr Dupanloup avait dit :

Mais j'ai tort, monsieur, de vous comparer au Siècle. Laissons ce journal. Vous avez de l'honneur, si je ne me trompe ; donc, faites ce que vous n'avez pas fait, publiez ma lettre.

Les magistrats, en cette conjoncture, se montrèrent moins serviles que les journaux. Le Siècle fut débouté, malgré l'appui du prince Napoléon qui affecta d'accompagner ses rédacteurs jusqu'à la salle d'audience. En ce qui concernait Mgr Rousseau, il fut décidé par le jugement que l'on doit des égards aux vivants, mais la vérité aux morts.

[6] Effrayé des périls qui menaçaient la presse et de la difficulté de gouverner au milieu des écueils, M. Havin, directeur du Siècle, s'était adressé à l'Empereur et avait, dans une audience aux Tuileries, reçu l'assurance de sa bienveillance. C'est un historien très anticatholique et très ami de M. Havin qui l'assure (Taxile Delord, Hist. du second empire, II, p. 499). Le même auteur constate aussi qu'en 1861 M. de Persigny, ministre de l'intérieur, désigna M. Havin comme candidat officiel au Conseil général de la Manche (Hist. du second empire, III, p. 235.)

M. Havin avait été, jadis, député de la Manche. — Vous voyez ce député, disait un jour le roi Louis-Philippe à M. de Montalembert, en lui montrant un des assistants à ses réceptions de Neuilly ; il s'appelle Havin ; il est député de la Manche. Il ne sera content que si je lui donne un prêtre à manger matin et soir.

Le Siècle eut cette satisfaction sous l'Empire. Il était alors une puissance. Devenu le journal de tous les cafés et cabarets de France par suite de la suppression de tous les autres organes républicains, il maintint ou ranima deux sentiments dans le peuple : sournoisement la défiance vis-à-vis de l'Empire, et ouvertement la haine de la religion. Ses fureurs étaient vues d'un bon œil par un gouvernement aveuglé. Elles avaient l'avantage de donner à ce gouvernement une apparence de modération vis-à-vis des catholiques, en réclamant contre eux des persécutions dont les rigueurs du pouvoir, si grandes qu'elles fussent, n'atteignaient point l'excès. Il ne se passait pas de jour qu'il ne traitât les évêques de factieux, de fauteurs de guerres civiles, et qu'il ne dénonçât le retour imminent de l'Inquisition, des Dragonnades, des droits du seigneur, etc., etc., à moins qu'on ne se hâtât de museler les Jésuites.

[7] P. de la Gorce, Histoire du second Empire.