NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier

L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE

III. — LA RUPTURE

 

CHAPITRE X. — ALEXANDRE ET BERNADOTTE.

 

 

Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches. — Nos ennemis craignent de sa part une défaillance. — Ils désirent un secours. — Arrivée à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède. — Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière coalition. Son plan d'opérations diplomatiques et militaires ; son arrière-pensée. — Le comte de Lœwenhielm. — Demande de la Norvège. — Scrupules passagers d'Alexandre : sa conscience capitule. — Envoi de Suchtelen en Suède. Négociation en partie double. — Défiance réciproque. — La politique de l'Empereur, la politique du chancelier. — Arrivée du message de l'Élysée. Agitation mondaine : lutte des partis. — Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des propositions françaises auprès de Lœwenhielm pour l'amener à réduire ses exigences. — Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale. — Bizarre incident. — Les deux traités. — Duel de générosité. — L'accord conclu. — Alexandre fait sa réponse aux propositions françaises et signifie ses exigences. — Ultimatum du 8 avril. — Sommation d'évacuer la Prusse et les pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige : ce qu'offre la Russie en échange. Conciliation impossible. — Efforts de nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski. — Causes profondes et motifs déterminants de sa disgrâce. — La soirée et la nuit du 17 mars ; l'exil. — Alexandre se livre complètement à l'émigration européenne. — Ardeur furieuse de nos adversaires. — Toujours Armfeldt. — Opérations de Bernadotte. — Les soirées au palais royal de Stockholm. Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilités. — Départ d'Alexandre pour Wilna ; sa dernière entrevue avec Lauriston. — Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant ; incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue défensive. — La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.

 

I

Il ne faut pas se tromper soi-même, disait Alexandre en apprenant la marche de nos troupes en Allemagne : je serai probablement dans un mois ou six semaines en guerre ouverte avec la France[1]. Et sans forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, sérieux, triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgré cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient à toute heure, redoutaient l'instant où les préparatifs militaires de la France apparaîtraient dans leur monstrueux développement ; que se passerait-il alors dans l'âme d'Alexandre ? A l'aspect de tant d'armées et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant contre ses frontières, ne céderait-il pas à un accès de découragement pareil à celui qui l'avait jeté une première fois dans les bras de Bonaparte ? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis ? Ce qui ajoutait à leurs craintes, c'était de retrouver auprès d'Alexandre un représentant autorisé des idées de paix et de conciliation. Roumiantsof était toujours là, se refusant à désespérer d'un rapprochement. Dans les milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'était pas définitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de Russes, la haine qu'inspirait Napoléon s'était transformée en une sorte de superstitieux effroi et d'horreur sacrée : ils se demandaient si cet être apocalyptique n'était point de ceux contre lesquels il est interdit à l'homme de lutter. Puis, le système inauguré en 1807, quelque opposé qu'il fût au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs années sans se rattacher des intérêts, des ambitions, des espérances ; un groupe de ralliés, très lent à se constituer, s'était formé pourtant autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la guerre ne se jugeaient pas entièrement maitres du terrain  et désiraient un secours.

Ce renfort arriva sous la forme de l'envoyé suédois dont le départ avait été signalé en France. Le 18 février, l'aide de camp général comte de Lœwenhielm se présentait à Pétersbourg, apportant des lettres écrites à l'empereur par le roi Charles XIII[2] et le prince royal de Suède. Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la révolte contre l'omnipotence napoléonienne, venait au Tsar ; il voulait être sa force et son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait un vaste plan d'opérations diplomatiques et guerrières.

Avant tout, il demandait qu'un envoyé russe partit sur-le-champ pour Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et défensif. Offrant ainsi au Tsar l'alliance de la Suède, il se faisait fort de lui en amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conquérant une partie de ses auxiliaires présumés et d'égaliser tout au moins les chances de la lutte. Le traité russo-suédois servirait de point de départ à une ligue destinée à tenir en échec celle que Napoléon était en train de former, à une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prêt à servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En même temps, sa diplomatie se mettrait en campagne à Constantinople. Depuis le siècle dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Suède un parallélisme d'intérêts qui les rendait spécialement accessibles aux conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le représentant suédois auprès de la Porte s'emploierait à ménager la paix et même une alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons avec Napoléon étaient encore inconnues : on tiendrait et on briderait l'Autriche, en la menaçant d'une diversion sur ses frontières méridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi retourné contre nous ou au moins immobilisé, tandis que dans le Nord les troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Français et même la devanceraient, évitant toutefois une action générale et se bornant à user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos lignes de communication, de prendre la Grande Armée à revers et de dégager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt à cent vingt mille soldats aguerris pour opérer cette descente. En Allemagne, les peuples du littoral semblaient particulièrement las de souffrir : plus loin, la Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chaîne : à la vue de Bernadotte, tous les opprimés viendraient à lui et imiteraient sa défection : Le Roi, disait l'instruction remise à Lœwenhielm[3], espère que cet honorable exemple donné au monde réveillera enfin tant de courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du réveil pour développer l'énergie dont ils sont capables.

L'exécution de ce plan demeurait subordonnée toutefois à une condition essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait fléchir ni transiger, car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique ; il fallait que le Tsar garantît préalablement aux Suédois l'acquisition de la Norvège. Même, ce ne serait pas assez que les Suédois reçussent licence expresse de s'approprier cette province ; il était indispensable qu'Alexandre les aidât matériellement à s'en emparer, qu'il leur prêtât main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours à la diversion projetée en Allemagne. Voici, d'après lui, comment on devait procéder. Dès que Français et Russes seraient aux prises, Alexandre détacherait de ses troupes quinze à vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en Suède ; là, ils se réuniraient à trente-cinq ou quarante mille Suédois, à un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son poids sur le Danemark, envahirait l'île de Seeland, bloquerait Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frédéric VI serait contraint de livrer la Norvège ; il serait du même coup détaché de l'alliance napoléonienne, enrôlé de force dans la ligue antifrançaise, et c'est en prenant ses États pour point de départ que Bernadotte se porterait à volonté vers l'Elbe ou l'Oder, déboucherait sur les derrières de la Grande Armée[4].

Au fond, était-il intimement résolu à exécuter cette dernière partie de son plan ? Nanti de la Norvège, irait-il risquer une pointe aventureuse en Allemagne, entamer contre Napoléon une lutte directe et se rendre tout retour impossible ? On peut croire, d'après certains indices, qu'il entendait se servir des Russes plutôt que les servir sans réserve. Dans l'acquisition de la Norvège, il voyait moins un moyen de se mêler dès le début et matériellement à la guerre que de s'en désintéresser tout d'abord et de n'y intervenir qu'a coup sûr. Réfugiée désormais et fortement établie dans la péninsule scandinave, sans autre point de contact avec l'Europe continentale que les déserts de Laponie, la Suède se trouverait à. peu près hors d'atteinte : protégée par les flottes de l'Angleterre, elle participerait à son invulnérabilité : elle pourrait attendre commodément le résultat du duel franco- russe et se faire respecter du vainqueur, quel qu'il fa. Seulement, pour que l'empereur Alexandre se prêtât à ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui faire espérer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses auraient en outre pour effet de le disposer plus sûrement à la guerre, de le rendre sourd aux derniers appels de Napoléon ; elles précipiteraient le désordre Général dont Bernadotte avait besoin pour pêcher eu eau trouble et saisir sa proie. La rupture définitive entre la France et la Russie était indispensable au succès de son plan, et c'est pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute : Dans l'état actuel des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres[5], le plus grand malheur qui pût frapper la Suède ne serait pas de voir éclater la guerre, mais de trouver chez nos voisins une obéissance continue aux ordres de la France. Je répète encore une fois que, quelle que soit la résolution qu'on ait à prendre, on ne doit compter sur la coopération de la Russie qu'après que la guerre aura éclaté entre cette puissance et la France. Le comte de Lœwenhielm, d'après ses instructions écrites et verbales, définissait ainsi le double objet de sa mission en Russie : l'acquisition de la Norvège et l'éloignement d'un rapprochement inattendu avec la France[6].

Il se mit immédiatement à l'œuvre. C'était un habile homme, souple à la fois et résolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une rondeur toutes militaires ou aller à son but par de sinueux détours. Une absence totale de scrupules le rendait particulièrement apte à la mission de haute immoralité qu'il avait à remplir, puisqu'il devait décider Alexandre à dépouiller un État faible, inoffensif, ami et client traditionnel de sa maison. Lœwenhielm se doutait bien qu'il aurait à combattre quelques résistances, à triompher de certaines pilleurs ; mais sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains résiste rarement à qui sait l'acheter d'un bon prix : d'ailleurs, un maitre en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait préparé les voies[7].

Admis en présence du monarque, Lœwenhielm crut devoir user d'abord de quelques formules préparatoires, de quelques circonlocutions ; il expliqua comment la Suède avait besoin de se refaire une existence stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le voyait venir et voulut brusquer ses aveux : il lui dit d'un ton engageant : Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous être connus. — Sire, répondit l'agent suédois, un soldat sait mal s'entendre aux détours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zèle pour le bien de ma patrie, qui désormais marchera de pair avec les intérêts de votre empire. — Eh bien, tranchez le mot. — Sire, c'est donc la Norvège qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se départir sans oublier le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indépendance et la sûreté de l'État[8]...

— Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Suède, dit l'Empereur, se bornant pour le moment à cette vague approbation. Même, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit des réserves ; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience à la torture : son agitation se trahissait par des allées et venues[9]. Sans trop insister pour cette fois, Lœwenhielm détailla tous les avantages d'une coopération de la Suède contre la France, et ce qui lui fit plaisir, ce fut de constater que l'idée de la guerre semblait ancrée à fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec Bernadotte et finirait par en subir les conditions.

En effet, les jours suivants, Lœwenhielm reconnut, à divers indices, que ses paroles tentatrices avaient porté. Il sut que l'Empereur s'était exprimé sur son compte dans les termes les plus gracieux ; les familiers du palais lui témoignaient un empressement sans bornes, et nul présage n'était plus encourageant que la politesse et les prévenances de ces messieurs, qui sont autant de thermomètres ambulants de la faveur[10]. Le 23 février, Lœwenhielm fut averti officiellement que Sa Majesté adhérait en principe aux conditions pesées : l'ancien ministre de Russie en Suède, le général baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment à Stockholm, pour négocier et signer le traité.

Cette marche, quoique conforme aux désirs primitivement exprimés par la cour de Suède, ne répondait guère à ceux de Lœwenhielm. Ayant si heureusement amorcé la négociation, il tenait à en accaparer l'honneur jusqu'au bout et à la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur de Suchtelen, son manque d'entrain ; c'était un vieillard d'allures pesantes, timide en affaires, nullement expéditif, un savant et un antiquaire égaré dans la politique : entre ses mains, la conclusion ne pouvait que languir[11]. Or, Lœwenhielm sentait le besoin de battre le fer pendant qu'il était chaud et de ne pas laisser se refroidir les dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester à Pétersbourg, se fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les termes de l'arrangement, sans préjudice des efforts que se donnerait Suchtelen pour arriver aux mêmes fins. Le Tsar agréa cette négociation en partie double ; ce fut alors entre les deux plénipotentiaires, dont l'un agissait à Pétersbourg, l'autre à Stockholm, une lutte de vitesse : mais Lœwenhielm avait pris l'avance et entendait la garder.

Il se heurtait pourtant à certaines difficultés. La plus sérieuse provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le châtiment des complices qui s'associent pour une œuvre douteuse que de ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifiée d'estime : s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'être eux-mêmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'était témoignage d'attachement et de tendre amitié que ne se rendissent Alexandre et Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoyés respectifs, les épithètes de noble, généreux, magnanime, revenaient à tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyauté de l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mâles résolutions qui allaient faire de lui le sauveur de l'Europe ; que ne donnerait-il pour voir de près l'objet de sa vénération ? Une entrevue comblerait ses vœux. Sans s'engager prématurément à cette rencontre, Alexandre s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis Lœwenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pût contempler l'original[12]. Cependant, au travers de leurs effusions, tous cieux s'observaient en dessous et du coin de l'œil avec une secrète appréhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien maréchal ne se laissât ramener à Napoléon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou simplement par l'appât d'une surenchère. Bernadotte se souvenait qu'Alexandre avait été l'allié et l'ami de Napoléon : c'était l'homme des variations inattendues, des brusques revirements ; n'allait-il point, à la veille même de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dépens de ses voisins ? Et Bernadotte se voyait déjà renié, prestement sacrifié : tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une réconciliation in extremis. Chacun d'eux cherchait donc à s'emparer de l'autre, à le tenir le plus tôt et le plus solidement possible, nais hésitait fi se livrer soi-même ; ce double sentiment leur inspirait à la fois l'impatience et la peur de conclure, accélérait tour à tour et ralentissait la négociation.

Alexandre consentait bien à procurer aux Suédois la Norvège ; il désirait toutefois que cette conquête suivit et rémunérât leur descente en Allemagne au lieu de la précéder, qu'elle fût la récompense et non la condition de leurs services. De son côté, Bernadotte tenait essentiellement à se faire payer d'avance, et Lœwenhielm dût se montrer inflexible sur le principe qu'il avait posé, celui d'une coopération préalable des Russes à l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en passa finalement par cette exigence ; il promit d'agir contre le Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu d'entrer inopinément chez le roi Frédéric et de lui soustraire une province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis préalable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader à l'infortuné souverain de se laisser dépouiller pour le bien de la cause générale et le salut de l'Europe ? On lui garantirait un dédommagement en Allemagne, dès que ce pays serait délivré du joug, et Alexandre montrait sur la carte les États qu'il destinait à la consolation du Danemark, l'Oldenbourg entre autres, qu'il sacrifierait volontiers malgré la parenté [13] ; quelle révélation dans ce mot, et combien Napoléon avait-il raison de ne voir qu'un prétexte dans le zèle obstiné d'Alexandre pour la cause de son oncle !

Force fut à Lœwenhielm de prendre en considération les scrupules du Tsar et d'accéder à la marche proposée ; il s'en excusa auprès de son gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit et à la justice était une formalité dont les souverains n'avaient pas encore su s'affranchir : Quelque peu que les principes de la justice soient en général admis dans les stipulations des puissances, les souverains ont toujours cherché à en colorer leurs vues, et il n'y a que l'empereur des Français dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise au-dessus de cet usage[14].

Il y avait une autre cause de lenteur : c'était l'opposition sournoise de Roumiantsof à l'accord en préparation avec la Suède, au pacte qui exclurait toute possibilité de rapprochement avec la France. Le chancelier cajolait l'envoyé suédois, se disait pleinement guéri de ses illusions, rallié de cœur au système actuel de son souverain, aussi ennemi que lui de Napoléon et de la paix ; mais Lœwenhielm ne se méfiait pas moins de ce nouveau converti, à chaque pas près d'être relaps[15]. Même, il reconnut bientôt que la ferveur de fraîche date dont Roumiantsof faisait étalage n'était rien moins que sincère, et que ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. Désigné par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du traité, Roumiantsof soulevait des objections à chaque article et trouvait moyen de répondre a toute réquisition par quelque phrase vague et très entortillée[16]. Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp diplomate avait su se ménager des accès familiers auprès de l'Empereur, le droit de s'adresser à lui directement, et chacun de ces recours aboutissait pour l'épineuse affaire à un pas de plus en avant[17]. Alexandre Ier, voyant nos armées couvrir l'Allemagne, voyant nos colonnes avancer toujours, dépasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger jusqu'à proximité de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte pour guide et pour boussole dans la tourmente[18]. Il stimulait, aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres précis et clairs[19], si bien que vers le milieu de mars la négociation parvint à maturité.

Ce fut à ce moment qu'arrivèrent les propositions formulées par Napoléon le 25 février et dont Tchernitchef était porteur. Cet envoi fit sensation et émut fortement Lœwenhielm, qui v vit pour la constance d'Alexandre l'épreuve décisive. Sans doute, le versatile souverain semblait s'être fait une âme nouvelle, toute d'énergie et de fermeté. Néanmoins, le message confié à Tchernitchef pouvait faire renaître en lui la tentation de traiter : ses résolutions tiendraient-elles devant une offre positive, assez modérée dans la forme, présentée par son adversaire sur la pointe de l'épée et appuyée par la marche en Allemagne de quatre cent mille hommes ?

Alexandre commença par communiquer à Lœwenhielm, en témoignage de confiance, les propositions françaises ; il lui fit lire, avec des annotations de sa main, le copieux rapport où Tchernitchef avait reproduit textuellement la conversation de l'Élysée ; il ajouta, en matière de commentaire, une profession d'incrédulité à l'égard des sentiments exprimés par Bonaparte : Je considère tout cela, dit-il fort justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas encore prêt, mais je ne me laisserai pas tromper[20].

Si précieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de rassurer entièrement Lœwenhielm. Il croyait à la faiblesse des hommes en général et à celle d'Alexandre en particulier ; les antécédents de ce prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation était extrême : on cherchait tous les moyens d'arriver à l'Empereur et de le circonvenir ; des femmes aimables se dévouaient à cette œuvre, se mettaient en frais de séduction auprès du galant monarque et tâchaient de l'amollir. L'Empereur, écrivait Lœwenhielm avec angoisse, est assiégé de toutes parts[21]. Lauriston, souriant et calme, annonçant imperturbablement la paix, dirigeait discrètement les travaux d'approche ; le comte de Bray, ministre de Bavière, s'était institué son premier auxiliaire et son aide de camp : l'appui plus ou moins déguisé de Roumiantsof leur ménageait des intelligences dans la place, et chaque jour les assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants.

Observant cette crise et la position volcanique de l'empire, Lœwenhielm crut devoir réveiller le zèle du parti belliqueux et soulever toute la partie bien pensante du public[22]. Sans souci de son caractère diplomatique, il se jeta à corps perdu dans la mêlée des intrigues ; il n'hésita pas à prendre pour associés Armfeldt et sa bande, les éternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, écrivait-il à son roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux mœurs politiques de la Russie : Dans un pays livré comme celui-ci à l'intrigue et où le champ est aussi vaste que les désirs ambitieux de ceux qui sont en scène, il est difficile de remplir sa tâche sans suivre les affaires dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer à un proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs ou est forcé de hurler avec les loups[23]. Conformément à ce principe, l'envoyé de Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menées antifrançaises, le principal ouvrier du parti de la Guerre[24].

Les instances de ce parti s'adressaient à un prince beaucoup moins vacillant qu'on ne le supposait ; elles prêchaient un converti. Alexandre ne se bornait pas à repousser l'idée d'un acquiescement pur et simple aux volontés de l'Empereur ; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait plus de transaction. Si Napoléon voulait tout obtenir, Alexandre était intimement résolu — il en avait fait plusieurs fois l'aveu — à ne rien accorder. Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il pourrait tirer des propositions françaises pour s'assurer à meilleur compte l'alliance de la Suède. Tout en réitérant devant Lœwenhielm ses protestations d'énergie, il lui glissa qu'il différerait quelques jours de répondre au message. On veut, lui dit-il d'un ton dégagé, me hâter de répondre à la lettre de Napoléon, mais je n'en suis pas si pressé et je crois qu'il n'y a pas de mal à le faire attendre[25]. Ce retard suffisait à entretenir dans l'esprit de Lœwenhielm une inquiétude utile : tant que le refus n'aurait pas été officiellement signifié, le Tsar pouvait se raviser, fléchir et succomber. La menace d'un accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tête de Lœwenhielm et le déterminerait sans doute à baisser ses prétentions.

En effet, le Suédois n'eut plus qu'une pensée : hâter la signature. Il céda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait à polir la rédaction des articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunément en scène, armé d'une observation imprévue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait que l'instrument préparé ftit envoyé à Stockholm et signé dans cette ville par Suchtelen, désigné primitivement à cet effet ; c'était pour le chancelier nu moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout compromettre. Quelle déception amère, quelle mésaventure pour Lœwenhielm, qui avait cru tenir son traité et voyait se rouvrir devant lui d'inquiétantes perspectives[26] !

Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace : il connaissait le chemin qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit dès le lendemain. Aux premiers mots du prince, ses appréhensions s'évanouirent : Du moment, lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure et signer, je signerai ici ; personne n'est plus jaloux que moi de terminer notre alliance[27]. Et il laissa entendre que l'expédient dilatoire imaginé par le chancelier n'était nullement de son goût. Il affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficultés de protocole, c'était chez lui pur formalisme et habitude de carrière : Que voulez-vous ? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier ; un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons à aller vite et loyalement en besogne. Lœwenhielm s'en fut sur-le-champ porter à Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la volonté souveraine. L'Empereur est bien le maître, dit le ministre d'un ton vexé ; mais il se ressaisit aussitôt, reprit son masque officiel et, faisant à mauvaise fortune bon visage, se répandit en assurances sur son désir à lui de terminer avec toute la diligence possible. Le 5 avril, le traité était mis au point et signé.

Lœwenhielm s'applaudissait de ce dénouement et se croyait au bout de ses tracas : il avait compté sans un incident bizarre qui allait encore une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se précipitait à son but, le vieux Suchtelen, arrivé à Stockholm et gracieusement accueilli par le prince royal, s'était piqué au jeu ; il avait rompu avec ses habitudes de lenteur et déployé une activité inattendue. Il était parvenu de son côté à mettre rapidement sur pied un traité et l'avait signé le 9 avril, presque au moment où Lœwenhielm parachevait le sien, à quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur à se saisir et leur crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'étaient enlacés d'un double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas nuire ? Le texte des deux traités n'était pas identique, et ce qu'il y avait de plus étrange dans cette disparité, c'était que l'accord passé à Stockholm par l'envoyé russe d'après les pleins pouvoirs et les instructions rie son maître, était beaucoup moins favorable à la Russie que l'acte conclu à Pétersbourg par l'envoyé extraordinaire de Suède. Tandis que le premier obligeait le Tsar à paver l'entretien et le transport des divisions russes destinées à opérer contre Copenhague, le second laissait ces débours à la charge de la Suède.

Si surprenante que paraisse au premier abord cette différence, elle s'explique aisément. Lœwenhielm s'était désisté de ses exigences sous l'impression que lui avaient causée les ouvertures de Napoléon à la Russie. Suchtelen avait obéi à un sentiment analogue. Il était à Stockholm quand Bernadotte avait reçu de son côté les offres venues de Paris par l'intermédiaire de la princesse royale. Bernadotte avait joué de ces propositions vis-à-vis de Suchtelen avec autant d'habileté qu'Alexandre en avait mis à exploiter auprès de l'agent suédois le message de l'Élysée : il avait obtenu le même succès. Par crainte de voir Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait les concessions auxquelles Lœwenhielm avait souscrit par peur d'un rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude donnait la mesure de la confiance que s'accordaient réciproquement les nouveaux alliés. Mais comment concilier désormais des prétentions qui s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel ? Entre les deux traités, lequel choisir ? Lequel devait être tenu pour bon et valable ? La difficulté eût été sérieuse, si Bernadotte n'eût senti que le comble de l'adresse était de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de munificence. Il jugea à propos de se montrer grand, libéral, magnifique ; il renonça spontanément aux avantages que lui conférait le traité de Stockholm pour s'en tenir au traité de Pétersbourg[28]. Touché de ce beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons procédés avec un allié si délicat. Il refusa le présent de Bernadotte, déclara que la Russie et la Suède subviendraient chacune à l'entretien de leur contingent, et l'issue de ce duel de générosité fut que l'on convint de spolier le Danemark à frais communs[29].

Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napoléon : son traité avec la Suède l'enhardit à repousser plus fièrement nos exigences, à signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa réponse au message de l'Élysée : ce fut l'objet d'une note qui devait être expédiée à l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet français, avec une lettre polie et brève pour l'empereur des Français[30]. La note était censée exprimer les conditions auxquelles le Tsar, après s'être dérobé si longtemps à toute explication, se prêterait aujourd'hui à traiter : elle spécifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait seule rendre un arrangement encore possible. Si la Russie se décidait après quinze mois à rompre le silence, il était entendu que ce premier mot serait aussi le dernier ; son envoi constituait au plus haut point un ultimatum.

Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, tenant toujours à couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur l'État de Varsovie. Déplaçant et élargissant le débat, il substituait à un grief personnel un grief général, européen, intéressant ses voisins autant que lui-même : la réoccupation par les Français de l'Allemagne septentrionale. Comme condition nécessaire et préalable de toute entente, l'ultimatum exigeait l'évacuation intégrale de la Prusse, l'évacuation de la Poméranie suédoise, la réduction de la garnison de Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points stratégiques occupés par nos troupes au delà de l'Elbe ; il fallait que la Grande Armée fit demi-tour, qu'elle dégageât l'Allemagne, qu'elle cessât de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de l'invasion. Nulle prétention n'eût été plus légitime, si l'empereur Alexandre se fut offert en même temps à terminer les différends qui depuis un an avaient nécessité les armements et les mouvements respectifs. Ce que la Russie réclamait de Napoléon, en le sommant d'abandonner toutes les positions d'où il pouvait entreprendre la lutte avec avantage, c'était un véritable désarmement. Or, entre États prêts à en venir aux mains et pourtant désireux de prévenir l'effusion du sang, on ne désarme qu'après avoir déterminé les conditions de l'accord et s'être lié par des engagements formels. En échange de l'évacuation requise, la Russie nous offrait-elle de trancher dès à présent et définitivement les questions pendantes, conséquemment d'assurer la paix ? En aucune façon. Qu'offrait-elle donc ? Elle proposait, après que Napoléon aurait irrévocablement et par mesure préliminaire replié sa puissance en deçà de l'Elbe, d'entrer en négociation pour un traité de commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de reconnaître la réunion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnité territoriale pour le duc dépossédé. Mais en quoi consisterait cet équivalent ? Où serait-il situé ? Quelles facilités seraient accordées à notre commerce ? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre l'Angleterre ? Tous ces points, qui formaient le fond même du débat, restaient en suspens ; ils feraient l'objet de pourparlers ultérieurs dans lesquels le cabinet de Pétersbourg se réservait une pleine liberté d'appréciation : que la France évacuât d'abord, on verrait ensuite à s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononçait dès à présent et tout à notre désavantage : elle déclarait qu'elle ne pourrait en aucun cas considérer le commerce soi-disant neutre comme une dépendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports.

Ainsi, exiger de Napoléon un engagement sans réciprocité, un recul humiliant, indépendant de toute concession à faire par l'autre partie, présenter en retour de très vagues espérances, accompagnées d'explicites réserves, voilà à quoi se réduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il était par trop évident que ce prince, réclamant à nouveau, et cette fois dans les termes les plus impérieux, un gage de sécurité, ne voulait rien promettre en échange. Il avait posé ces conditions en sachant qu'elles n'avaient aucune chance d'être agréées, et que Napoléon y répondrait vraisemblablement à coups de canon : mais, fatigué et énervé de l'attente, jugeant ses préparatifs parvenus à un degré infranchissable de maturité, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion de la crise. Sortant de sa résistance inerte et passive, il en venait à une démarche d'éclat ; sous couleur de formuler des contre-propositions pacifiques, il manifestait l'incompatibilité des exigences respectives et provoquait la rupture ouverte.

 

II

L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès capital pour nos ennemis : ils venaient d'en remporter un autre dans l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du passé.

Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors : sa correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait plus en son pouvoir d'empêcher la guerre : on craignait qu'il ne la fît tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation intérieure[31]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte à outrance, sans trêve ni merci.

Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se faisait l'ardent promoteur : il écoutait davantage ceux qui lui montraient dans toutes ces nouveautés le poison de la Russie[32], qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme ; il laissait les passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les membres de la hiérarchie officielle, les tchinovniks, exécraient l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à surélever les impôts, le peuple murmurait ; sans pénétrer la cause de ses maux, il s'en prenait au parvenu, au fils de pope, qui changeait tout et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore : à son âme ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement. et se reposer.

Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé : pour l'abattre, une grande intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef : il se ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maitre, le ministre de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres écrites par Spéranski : celui-ci avait le grand tort, dans sa correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection sincère : il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail d'État : il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire[33]. Spéranski avait certainement trahi l'amitié : il n'avait pas trahi la patrie. On l'en accusa pourtant : on prétendit qu'il entretenait avec Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de phis en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, accueillit, propagea ces bruits : des avis sinistres, des billets dénonciateurs affluèrent au palais ; Spéranski avait commis des fautes : on lui prêta des crimes[34].

Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde : son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de Don Quichotte ; il y avait cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le cœur ; Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le péril : pour échapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, cherchait à se faire petit, à donner moins de prise ; il avait exprimé le désir de quitter volontairement le service.

On ne lui en laissa pas le temps. Cillant on eut mis sous les yeux du Tsar les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva dans un état d'exaspération violente, pleurant, de rage et de douleur, parlant de faire fusiller Spéranski[35]. Parrot demanda vingt-quatre heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit : Alexandre s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris : il avait senti que des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel d'État : il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil[36].

Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement : à Galitsyne qui cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement : Adieu, prince, et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, jetait ces mots : Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.

Que s'était-il passé entre ces deux hommes ? L'entretien resta longtemps mystérieux ; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile : il dit à Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la plus noire, la plus abominable ; qu'en même temps ses écarts et ses imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public : aussi, ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de nia personne : En tout autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a inspiré de la haine et de la méfiance pour vous[37]. Spéranski avait choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.

Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez lui ; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se préparant à apposer les scellés : à la porte, une voiture de poste propre aux longs parcours, une kibitka, attendait le proscrit, pour l'emmener à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, Pétersbourg apprenait sa disparition.

Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine : on s'abordait en se félicitant, en s'embrassant : l'homme néfaste était tombé : c'était une première victoire sur les Français[38]. Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense : l'affaire Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place qu'il avait tenue ; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé : Êtes-vous malade, Sire ? lui demanda Galitsyne. — Non. Si on t'avait coupé ta main droite serais-tu tranquille ? On l'entendit répéter plusieurs fois, comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son cœur : Non, Spéranski n'est pas un traître. Il l'avait sacrifié à des ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion : c'était un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple ; mais lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines : à Bernadotte, à l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à Lœwenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre à Napoléon avec le sang de la Russie.

L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration ; mais il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup, et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur lassé[39] ; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour modèle de la lutte future la guerre des Scythes contre Darius[40]. Le vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Lœwenhielm obtenait à l'envoyé des Cortés insurrectionnelles un accès officiel en Russie, reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord[41]. Bernadotte était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[42], il entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France ; il travaillait à Berlin, travaillait à Vienne ; pour agir sur l'Autriche, il faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce prince et cherchant à tenter ses ambitions : Si les choses vont comme il y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à créer... celui de l'Italie parait fait pour fixer son attention. — Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter : je ne sais quel en sera l'effet[43].

Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute heure, sauf les jours où il faisait ses dévotions[44]. Le soir, Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une table ronde, la Leine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté : au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux commérages qui lui arrivaient de Paris : point de fables qu'il n'imaginât pour peindre l'homme dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. A l'entendre, des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et contre lui-même : il prétendait savoir qu'on s'était adressé à la secte des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés en même temps[45] ; que le projet avait été dénoncé par un membre de la secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il était bien au-dessus de la peur : il mourrait content pourvu qu'il eût payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord : il consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin.

Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses ennemis : L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je ne puisse croire[46]. Plus pratiquement, il fournissait de temps à autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des notions utiles, résultat d'une observation sagace[47] : il montrait aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains : il suppliait de se battre en ligne le moins possible, d'affamer et d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on réussirait A cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de ne point faire quartier aux soldats de France[48].

Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le carnage aurait repris. Lœwenhielm exprimait cette idée avec un cynisme féroce : On ne peut être sûr, disait-il[49], de la marche non interrompue des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler. C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la Prusse orientale et la Pologne.

Cc point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase favorite était toujours : Je ne veux pas être l'agresseur. Il se préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans l'église de Notre-Darne de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un état-major cosmopolite et prit le chemin de Vilna, escorté par les vœux et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit : Nous avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons acquise[50].

Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait invité Lauriston à dîner ; il lui annonça qu'il allait faire simplement une tournée, éprouvant le besoin de voir ses troupes[51] : il espérait revenir bientôt : d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, à Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk, on le trouverait toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait plus que ses paroles : elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse du redoutable avenir : sa voix était entrecoupée et sourde : des larmes lui roulaient dans les yeux[52]. Au moment de se mettre en route, il fit annoncer officiellement à Lauriston qu'à Wilna comme à Pétersbourg, il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[53]. Ces protestations ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule : Si les Français, dit-il à Lœwenhielm, passent un certain point (ce point est la Vistule), je marche en avant de mon côté[54]. Écrivant à Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même de la Vistule et d'une entrée à Varsovie[55].

Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère : ce qui la fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible : une fausse manœuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir communication officielle au gouvernement suédois : de Stockholm, la nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de faire fonds sur la Prusse : on savait que cette monarchie en servage ne s'appartenait plus : son assujettissement définitif à la France avait causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même : le langage mielleux de Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait tout prévu, sauf la défection de l'Autriche le coup n'en fut que plus sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue défensive : arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum[56]. La résolution qui devait sauver la Russie — car une prise de contact sur la Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre — fut arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée : tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.

 

 

 



[1] Dépêche du comte de Lœwenhielm, 21 février 1812. Archives de Stockholm.

[2] Charles XIII avait repris pour la formule l'exercice de la souveraineté

[3] Instruction secrète et particulière pour le comte de Lœwenhielm, 4 février 1812. Archives de Stockholm.

[4] Instruction secrète et particulière du comte de Lœwenhielm.

[5] Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt, publiés par M. H.-L. FORSELL, dans le Recueil des actes de l'Académie de Stockholm, 1886.

[6] Dépêche du 23 mars 1812. La Correspondance de Lœwenhielm, conservée à Stockholm, est un des documents les plus curieux de cette époque : nous en avons dû la communication à M. Odhner, le savant directeur des archives du royaume, grâce à l'obligeante entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Suède.

[7] Dépêche de Lœwenhielm, 22 février 1812.

[8] Dépêche du 21 février 1812.

[9] Dépêche du 21 février 1812.

[10] Dépêches des 24 et 25 février.

[11] Dépêches des 24 et 25 février.

[12] Dépêches de Lœwenhielm, 24 février.

[13] Dépêches de Lœwenhielm du 24 février et du 3 mars 1812.

[14] Dépêche du 3 mars.

[15] Dépêche du 24 février.

[16] Dépêche du 24 février.

[17] Dépêche du 24 février.

[18] Dépêche de Lœwenhielm du 11 mars.

[19] Dépêche de Lœwenhielm du 11 mars.

[20] Dépêche de Lœwenhielm du 25 mars.

[21] Dépêche du 5 avril.

[22] Dépêche du 20 février et du 3 mars.

[23] Dépêche du 23 mars.

[24] Dépêche du 23 mars.

[25] Dépêche du 25 mars.

[26] Dépêche du 28 mars.

[27] Dépêche du 28 mars.

[28] Communication de Lœwenhielm au chancelier de l'empire, 14 mai.

[29] Communication du chancelier de l'empire à Lœwenhielm, 31 mai. Archives de Stockholm.

[30] Cette pièce figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 154.

[31] TEGNER, III, 373.

[32] Joseph DE MAISTRE.

[33] SCHILDNER, 240. Cet auteur a consulté des documents de première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes déterminantes de la disgrâce.

[34] TEGNER, III, 376-379.

[35] SCHILDNER, 242.

[36] Les citations et détails qui suivent sont empruntés principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de Vogüé, de l'Académie française.

[37] SCHILDNER, 243-244.

[38] SCHILDNER, 244.

[39] Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte d'Antraigues, par Léonce PINGAUD, p. 377.

[40] TEGNER, III, 383.

[41] Dépêches de Lœwenhielm, 24 mars, 5 avril.

[42] Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 433.

[43] Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.

[44] Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 435.

[45] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.

[46] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.

[47] Il disait, en parlant de l'Empereur, qu'il n'y avait qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il était bien battu ; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer ; mais qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait. Vol. cité, 438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de cc grand nerveux et ses dépressions d'âme : c'était aussi prophétiser la merveilleuse campagne de 1814.

[48] SOLOVIEF, 227.

[49] Dépêche du 23 mars.

[50] SCHILDNER, 245.

[51] Lauriston à Maret, 11 avril.

[52] Lauriston à Maret, 11 avril.

[53] Lauriston à Maret, 11 avril.

[54] Dépêche de Lœwenhielm, 18 avril.

[55] Mémoires de Czartoryski, II, 281.

[56] BOGDANOVITCH, I, 60 ; SCHILDNER, 246.