NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier

L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE

I. — DE TILSIT À ERFURT

 

CHAPITRE XII. — ERFURT.

 

 

V. — PROPOS DE MARIAGE[1].

Bruit répandu du divorce de l'Empereur et de son mariage avec une princesse russe. — Après Tilsit, Napoléon songe à se séparer de Joséphine. — Intrigues de cour ; rivalité de la reine Hortense et de la grande duchesse de Berg. — Fouché met en circulation la nouvelle du divorce. Émotion à Saint-Pétersbourg. — Les grandes-duchesses Catherine et Anne : leur portrait par Joseph de Maistre. — Les on dit de Pétersbourg. — Droit de veto reconnu à l'impératrice mère. — Lettre anxieuse de Roumiantsof. — Démarche de Fouché auprès de Joséphine : première explication entre l'Empereur et l'Impératrice ; l'accord s'opère aux dépens du ministre de la police. Seconde crise : rapport de Tolstoï sur la scène des Tuileries. — Efforts de l'impératrice mère pour marier sa fille Catherine. — Le prince royal de Bavière, le duc d'Oldenbourg. — A Erfurt, Napoléon voudrait que l'empereur de Russie mit l'une des grandes-duchesses à sa disposition pour l'avenir. — Comment il fait entamer la question par Caulaincourt et Talleyrand. — Alexandre consent à parler. — Caractère des propos qui s'échangent entre les deux empereurs. Réticences réciproques : inconvénients et dangers de cette ouverture.

 

Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son mariage avec une princesse russe : le bruit de ce double événement s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par un mariage fécond l'avenir de sa dynastie ; depuis lors, il agitait périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre des sentiments contradictoires. Si la politique qui n'a point de cœur, la loi d'airain, comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine, d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition l'attachaient à Joséphine ; en se séparant d'elle, n'allait-il point du même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre avec la fortune ? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de se résoudre, puis le courage lui manquait : il ajournait alors toute décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.

Au lendemain de Tilsit, un de ces mouvements s'éleva dans son âme. A cet instant, tout le poussait à prendre un parti : la fin d'une campagne difficile, en le délivrant d'immédiats soucis, le rendait aux longues pensées et aux projets d'avenir : la mort venait de lui enlever le jeune prince Charles-Napoléon, l'enfant dans lequel il se plaisait par moments à voir un héritier désigné : enfin, pour la première fois, il venait de contracter avec une grande puissance des liens assez étroits pour que l'idée de les cimenter par un mariage ne parût pas irréalisable. Joséphine, qui sentait grandir et approcher le péril, avait accueilli l'Empereur avec angoisse : elle se montrait inquiète, défiante. Ce trouble, altérant sa santé et son caractère, déplaisait à Napoléon, qui n'aimait point autour de lui et proscrivait la tristesse ; l'idée d'une séparation lui en devenait moins amère. Dans l'automne de 1807, pendant son séjour à Fontainebleau, il songea certainement au divorce ; sa froideur marquée envers l'Impératrice, certaines confidences, certains indices, semblèrent présager la rupture[2].

Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois coalitions : il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse, possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon, elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807, la perte de son enfant venait de briser son cœur : ses chagrins domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse Caroline Murat, grande duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice, auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.

Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée ; il désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue audacieuse : pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion : il annoncerait lui-même le divorce comme chose arrêtée ; il ferait en sorte que la nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter en accédant au vœu de ses sujets ; avec une tranquille assurance, il préjugea les résolutions du maitre et pensa les brusquer en les publiant par avance.

Ce fut donc dans les salons du ministre de la police, par ses soins, que la nouvelle du divorce fut mise en circulation. Sortie d'un tel lieu, munie de l'estampille officielle, elle ne pouvait manquer de se propager. Après avoir fait le tour de Paris, où elle jeta une vive émotion, elle gagna toutes les parties de l'empire et franchit la frontière. Les ambassadeurs la transmirent à leurs cours ;. les étrangers de passage en France s'empressèrent de rapporter dans leurs pays cette nouvelle à sensation ; les agents de Fouché s'en firent l'écho de toutes parts, et, en un instant, les propos répétés à Paris se répandirent, en s'amplifiant, dans toute l'Europe. Mais nulle part cette semence féconde ne germa mieux qu'en Russie : elle y trouvait en effet un terrain approprié. Le grand acte annoncé n'était pas seulement pour piquer la curiosité des Russes, il risquait de les toucher directement. Si Napoléon divorçait, son nouveau choix se porterait à coup sûr sur une princesse de famille régnante, et la maison de Russie, par son rang, par les rapports d'intimité récemment établis, semblait hi seule vers laquelle pussent se tourner ses regards. La demande d'une grande-duchesse apparaissait comme la conséquence presque inévitable du divorce, et il était naturel de penser que Napoléon et Alexandre, après s'être déclarés alliés, puis amis, voulussent devenir frères.

Alexandre avait deux sœurs non mariées. La cadette, la grande-duchesse Anne, était une enfant de quatorze ans. La cour et le inonde la connaissaient à peine ; frêle et timide, on la voyait parfois, aux côtés de l'impératrice mère, apparaître et passer : Joseph de Maistre la peint d'un mot : Une colombe[3]. Pour parler de sa saur aînée, il retrouve le ton galant et maniéré d'un courtisan de l'autre siècle : Si j'étais peintre, écrit-il au chevalier de Rossi, je vous enverrais un de ses yeux ; vous verriez combien la bonne nature y a enfermé d'esprit et de bonté[4]. Et il semblait que tout Pétersbourg partageât pour Catherine Pavlovna cette admiration enthousiaste. On échappait difficilement au charme de son regard, à l'attrait de sa jeunesse épanouie : en même temps on vantait en elle un cœur digne de son rang[5], un caractère décidé, impérieux même, une fermeté d'âme au-dessus de son âge ; elle semblait née pour plaire et régner, et dans sa personne, comme clans son nom, les Russes aimaient à retrouver le souvenir de leur grande Catherine.

Ce fut cette séduisante princesse que l'opinion de Pétersbourg désigna aussitôt pour la future impératrice et reine. La chose étant possible, on la déclara faite : les moindres indices, les plus futiles circonstances en parurent l'évidente confirmation. Parmi nos ennemis, les uns s'indignèrent assez haut et crièrent au scandale ; d'autres se sentirent flattés, sans vouloir l'avouer : chez tout le inonde, le besoin de parler et le désir de paraître informé l'emporta sur tout autre sentiment. Chacun disait avoir reçu de Paris des nouvelles positives, savoir les projets de Napoléon, ceux de l'empereur Alexandre : on fournissait des détails précis, multipliés, et, pendant quelques semaines, les salons n'eurent pas d'autre sujet d'entretien.

Caulaincourt ne pouvait manquer de se faire dans sa correspondance l'écho de ces bruits. Toutefois, n'osant aborder de front si délicate matière, il trouva un moyen d'en instruire indirectement l'Empereur. Il recueillait soigneusement et plaçait dans la feuille de nouvelles, annexée à chaque dépêche, les propos, les anecdotes qui se débitaient à Pétersbourg au sujet du mariage et les répétait sur le ton impersonnel, sans commentaire, en les passant au chapitre des on dit ; nous les y voyons figurer à chaque nouveau courrier, sous leur forme frivole ou naïve. — 31 décembre 1807 : Les bruits de divorce de Paris se répètent plus que jamais ici ; on fait même parler l'empereur Alexandre et la grande-duchesse Catherine ; elle aurait dit, sur ce qu'on lui témoignait quelques regrets de la perdre, qu'on ne pouvait en avoir, quand on était le gage de la paix éternelle pour son pays et qu'on épousait le plus grand homme qui eût existé. — 28 février 1808 : La grande-duchesse Catherine épouse l'Empereur, car elle apprend à danser les contredanses françaises.

En présence de cette universelle rumeur, l'empereur Alexandre et le comte Roumiantsof furent les plus étonnés, mais non les moins émus. Aucune insinuation die leur était arrivée des Tuileries : à Tilsit, Napoléon n'avait touché mot de divorce ni de mariage ; Caulaincourt n'avait reçu mission de faire à ce sujet aucune ouverture. Toutefois, on pouvait se demander si les bruits répandus à Pétersbourg avec tant de persistance, venus, on le savait, de source française et officielle, n'étaient pas un moyen de sonder l'opinion et de préparer les voies à une demande. Si cette démarche venait à se produire, elle mettrait le Tsar et son conseil dans un grand embarras. Refuser semblait bien difficile, sinon impossible : ce serait porter à l'alliance une atteinte probablement mortelle. D'autre part, s'unir par les liens du sang à un soldat couronné, si éblouissante que fût sa fortune, paraissait bien grave, bien compromettant, peu conforme aux principes des vieilles dynasties, et la cour de Russie ne s'était pas encore faite à l'idée de cette splendide mésalliance.

On risquait d'ailleurs de rencontrer, au sein même de la famille impériale, un obstacle difficile à surmonter. L'impératrice mère avait reçu de son mari défunt, par un acte de dernière volonté conçu sous forme d'ukase solennel et déposé en lieu sûr et sacré, dans la cathédrale de l'Assomption à Moscou, le pouvoir de disposer de ses filles, de régler leur avenir et leur établissement : ce titre lui permettait de s'opposer légalement à tout projet de mariage, lui conférait un véritable droit de veto dont elle ne manquerait pas d'user dans la circonstance, étant donnés ses sentiments connus envers l'empereur des Français. Sans doute la volonté du souverain régnant formait la loi suprême ; Alexandre pourrait briser toute opposition, mais l'idée de parler en maitre à sa mère lui était insupportable, et, s'il se réduisait à n'employer que la persuasion et la douceur, on avait à craindre que toutes ses instances n'échouassent devant l'entêtement d'une femme impérieuse et tenace. Quoi qu'il en dût être, il importait avant tout de pénétrer les intentions de l'empereur des Français et de percer ce mystère, afin que l'on pût délibérer sur le parti à prendre, se faire un plan de conduite, diminuer graduellement, s'il y avait lieu, les répugnances de l'impératrice mère et préparer les choses de longue main. Roumiantsof écrivit donc au comte Tolstoï une lettre très confidentielle, anxieuse, pressante, dans laquelle il stimulait tout à la fois le zèle et la curiosité de cet envoyé : Je vous prie très instamment, disait-il, de vouloir bien me dire votre propre opinion sur ce projet. Existe-t-il en effet ? y a-t-il apparence qu'il sera fait une telle proposition d'alliance ? Ne vous épargnez, je vous en conjure, ni soins ni peines pour me satisfaire sur cet objet[6].

Tolstoï, d'après ce qu'il avait vu et recueilli à Fontainebleau, entendu dire à Paris, croyait au divorce : il croyait même à l'intention d'épouser la grande-duchesse. Sans doute, cette idée le faisait frémir d'une sainte horreur ; mais, écrivait-il d'un ton douloureux et pénétré, ne vivait-on point dans un siècle où l'impossible est souvent ce qu'il y a de plus vraisemblable[7] ? Toutefois, quand la lettre de Roumiantsof lui arriva, il venait de constater que l'affaire subissait un temps d'arrêt ; tout semblait ajourné, et les manœuvres de Fouché, tournant contre leur auteur, avaient retardé le dénouement qu'elles devaient précipiter.

Après avoir préparé les esprits, mis l'attention en éveil, fait parler le public, Fouché avait risqué une démarche décisive. Il avait osé écrire à l'Impératrice, lui insinuant de prendre l'initiative d'une rupture et de s'immoler : c'était le moyen pour elle, disait-il, de s'acquérir à jamais des droits à la reconnaissance de l'Empereur, et d'obtenir, après le divorce, une compensation brillante. Joséphine, tout en pleurs, était allée trouver l'Empereur, non pour lui porter son sacrifice, mais pour demander une explication. Napoléon, pris au dépourvu, n'avait osé saisir cette occasion de parler et de rompre : il avait reculé, avait consolé et rassuré Joséphine, promettant qu'il ferait taire Fouché et le congédierait au besoin ; en effet, il avait durement réprimandé le ministre, puis était parti lui-même pour l'Italie, laissant tout en suspens[8].

Au cours de son voyage, apprenant que le salon du ministre de la police demeurait le centre d'où partaient tous les dires malséants, il se courrouça de plus belle : non qu'il eût cessé de penser lui-même au divorce — sa conversation à Mantoue avec son frère Lucien prouve le contraire[9] —, mais il ne voulait pas que l'on en parlât et que l'opinion s'émût prématurément à ce sujet.

Il réitéra donc ses reproches et ses injonctions à Fouché sous une forme accablante. Je vous ai déjà fait connaître mon opinion, lui écrivait-il de Venise le 30 novembre, sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion et non de marcher selon votre caprice. En vous conduisant différemment, vous égarez l'opinion, et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête homme doit se tenir[10].

Vertement tancé, Fouché se tut quelques instants, et les bruits de divorce tombèrent[11]. Puis, avec une hardiesse à peine croyable, l'incorrigible ministre se remit à désobéir ; il se jugeait assuré de l'impunité finale, car il sentait que le maitre, tout en blâmant ses procédés, ne désapprouvait pas entièrement son but et ne donnerait pas toujours tort aux instigateurs du divorce. En effet, revenu d'Italie, Napoléon fut ressaisi par la tentation d'en finir. Cette disposition, promptement remarquée, rendit courage aux adversaires de l'Impératrice, et, à nouveau, la partie se lia fortement entre eux[12]. La princesse Caroline continuait de leur prêter l'appui de sa situation mondaine ; toujours rivale d'Hortense, elle avait élevé à Paris salon contre salon. Le prince de Talleyrand, bien qu'il détestât Fouché, se prêtait à appuyer ses démarches en faveur du divorce, et, sur ce point spécial, consentait à une alliance. Bref, de tous côtés on circonvint l'Empereur, et bientôt, en le voyant incliner de plus en plus vers un parti de vigueur, on crut avoir définitivement cause gagnée.

Aussi bien, une crise nouvelle se préparait, mais, de même que les précédentes, elle n'allait aboutir à aucun résultat. Un soir de mars 1808, il devait y avoir spectacle aux Tuileries ; la cour entière, réunie dans la salle de théâtre, attendait Leurs Majestés, lorsque le bruit se répandit qu'elles ne viendraient pas et qu'une explication décisive s'était engagée. Napoléon, fatigué, ému, malheureux, s'est couché : il a demandé l'Impératrice. Elle est venue toute parée, prête pour le spectacle, en grand costume de cour ; il l'appelle à ses côtés, laisse éclater ses projets et le trouble de son âme : il voudrait que Joséphine demandât elle-même le divorce ; à plusieurs reprises il ordonne, supplie, s'attendrit successivement, et la nuit se passe ainsi tout entière, entremêlée de pleurs, de reproches et de fougueuses caresses. Une plume spirituelle et bien informée a retracé cette scène, d'après les confidences de l'Impératrice, et nous a donné la version de Joséphine. Le rapport de Tolstoï à son ministre, écrit d'après les bruits de cour, ne diffère pas sensiblement de ce récit, si ce n'est qu'il lui fournit un épilogue que l'Impératrice avait cru devoir passer sous silence. Après avoir raconté que ses larmes, ses instances, sa fermeté — car on prétend qu'elle en montra beaucoup —, émurent l'Empereur, qui ne put rien gagner sur elle, Tolstoï ajoute : Deux jours après il revint à la charge sans avoir obtenu davantage... Dans un accès d'emportement, il doit lui avoir dit qu'elle le forcerait à la fin à adopter ses bâtards. Elle saisit avec promptitude cette idée et se montra prête à les reconnaitre. Surpris de cette complaisance à laquelle il ne s'attendait pas, il lui en exprima toute sa sensibilité, protestant qu'après un aussi beau procédé il ne se résoudrait jamais à se séparer d'elle. Il parait que les choses en sont restées là. Un propos tenu par M. de Talleyrand à un de ses affidés l'accuse de n'avoir pas su prendre un parti dans cette circonstance. Quant à moi, je crains qu'il ne le prenne que trop tôt, et que, si l'Impératrice continue à montrer du caractère, il ne se passe de son consentement et ne fasse faire la demande de divorce en son nom[13]. Ainsi, suivant Tolstoï, cette fois encore, le péril n'était qu'ajourné : il continuait d'exister et pouvait se prononcer d'un jour à l'autre. D'après ces renseignements, la possibilité d'une demande entra de plus en plus dans les prévisions et les calculs de la Russie. On voit alors se manifester à cette cour deux tendances opposées. L'impératrice mère, instruite du danger, veut y soustraire sa fille en la mariant au plus vite : elle cherche de tous côtés un parti. Alexandre craint que cette précipitation ne paraisse affectée, désobligeante pour son allié, en présence des bruits répandus, et ne soit interprétée comme un moyen d'éviter une demande ; peut-être tient-il à se garder le moyen de donner à Napoléon une preuve irrécusable de sympathie, de confiance, si les vœux de ce monarque doivent se prononcer à bref délai : il retarde donc l'établissement de sa sœur, et c'est ainsi que l'action officielle du gouvernement vient contrarier les efforts privés de l'impératrice Marie.

Il avait été question naguère d'un mariage entre Catherine Pavlovna et le prince royal de Bavière. Dans l'été de 1808, le prince Kourakine, ambassadeur de Russie à Vienne, dont les relations avec le cercle de l'impératrice mère et avec cette princesse elle-même n'étaient un mystère pour personne, fit prier son collègue de Bavière, M. de Rechberg, de passer chez lui ; il lui montra l'instant venu pour reprendre le projet : On s'attend à Pétersbourg, lui dit-il, que vous fassiez des démarches. La cour de Munich, fort intriguée, chargea son représentant à Pétersbourg, M. de Bray, de voir le comte Roumiantsof et d'éclaircir l'affaire. Aux premiers mots de l'envoyé bavarois, Roumiantsof manifesta un grand étonnement : informations prises, il fit réponse que c'était l'impératrice mère, et non le cabinet, qui avait autorisé le prince Kourakine à dire que cette alliance, qui avait paru convenable autrefois, ne le paraissait pas moins aujourd'hui. Le ministre russe se hâta d'ajouter que l'affaire n'ayant pas été plus activement poussée à l'époque des premiers pourparlers, il ne voyait pas de raison pour la renouer actuellement, et qu'il fallait regarder tout cela comme non avenu[14]. La cour de Bavière se le tint pour dit, et s'enferma aussitôt dans une réserve absolue.

A défaut de ce parti, l'impératrice mère songea à s'en procurer d'autres. On parla tour à tour d'un prince de Cobourg, d'un archiduc ; enfin, on vit arriver en Russie le prince Georges de Holstein-Oldenbourg, passé récemment au service du Tsar. En lui donnant un grand gouvernement, ne pouvait-on en faire un parti sortable pour Catherine Pavlovna ? Sa personne offrait peu d'agrément : Le prince est laid, chétif, couvert de boutons, écrivait Caulaincourt : il articule avec peine[15] ; en comparaison de la princesse accomplie qu'on lui destinait, les demoiselles de Pétersbourg ne le trouvaient pas assez aimables[16]. Mais l'impératrice préférait pour sa fille un tel mari et la vie de province en Russie au premier trône de l'univers, partagé avec un usurpateur. Toutefois, si établi que parût le prince dans les bonnes grâces de la vieille Tsarine et dans l'intimité de la famille impériale, le mariage resta en suspens, et lorsque l'empereur Alexandre parut à Erfurt, la main de sa sœur demeurait libre.

A Erfurt, Napoléon n'apportait pas encore de résolution arrêtée, mais seulement la tendance, plus prononcée depuis un an, à laquelle il résistait et cédait tour à tour. L'occasion lui parut propice pour se précautionner du côté de la Russie. Il n'avait nullement l'intention de demander dès à présent ou de se faire proposer la princesse Catherine, mais il n'eût pas été fâché que la Russie se mit à sa disposition et s'obligeât, pour le cas où le divorce s'accomplirait, à lui tenir en réserve une grande-duchesse. Son désir était de lier Alexandre sans s'engager lui-même, d'obtenir quelques paroles qu'il pût rappeler et faire valoir au besoin comme une promesse positive.

Sa fierté lui interdisant toute avance, il désirait qu'Alexandre parlât le premier : il le fit provoquer par Talleyrand et Caulaincourt. S'adressant successivement à l'un et à l'autre, il alla jusqu'à leur suggérer la manière de poser la question, les arguments à faire valoir auprès du Tsar pour le déterminer à parler : l'affaire du divorce était d'intérêt européen ; un nouveau mariage contribuerait à calmer l'ardeur guerrière dont on s'effrayait, ferait aimer à l'Empereur son chez lui. Toutefois, vis-à-vis même de ses familiers, dans son orgueil sans bornes, il ne voulait avoir l'air de rechercher personne ; s'il jugeait la démarche utile, disait-il, c'était qu'il y voyait un moyen d'éprouver Alexandre : C'est pour voir s'il est réellement de mes amis, s'il prend un véritable intérêt au bonheur de la France, car j'aime Joséphine ; jamais je ne serai plus heureux ; cet acte serait pour moi un sacrifice. Et cependant, ajoutait-il, sa famille, ses conseillers le lui demandaient ; on le sollicitait de toutes parts ; on s'inquiétait de l'avenir ; on croit la France en viager sur ma tête !... Au fait, un fils serait bien utile. En effet, que deviendrait l'empire si l'Empereur lui manquait ? Pour lui succéder, ses frères ne convenaient pas ; il savait que certaines personnes pensaient à Eugène, à une adoption, mauvais moyen pour fonder une dynastie. Et peu à peu, se découvrant davantage, il en vint à poser quelques questions sur les grandes-duchesses.

Caulaincourt fit observer que l'aînée seule était en âge de se marier, et encore ne répondait-il pas du consentement de la famille impériale. La différence de culte serait un obstacle, et les princesses russes changeaient difficilement de religion : on en avait eu la preuve quelques années auparavant, lorsqu'un projet d'union entre le roi de Suède et la fille aînée de Paul Ier avait échoué pour cette cause. Un haussement d'épaules fut la seule réponse à cette observation, qui parut déplaire souverainement à l'Empereur. Qu'avaient à faire avec lui les traditions, les usages ? allait-on comparer son alliance à celle d'un prince quelconque ? Au reste, se hâta-t-il d'ajouter, il ne pensait pas plus à une grande-duchesse qu'à aucune autre : son parti n'était pas pris, son désir était uniquement de savoir si l'on approuverait le divorce à la cour alliée, si cet acte ne choquerait point les Russes, ce qu'en pensait personnellement Alexandre. Toutefois, ses interlocuteurs crurent comprendre que sa pensée dépassait ses paroles et que la certitude d'être agréé à Pétersbourg pourrait déterminer ou avancer sa décision[17].

Alexandre, tâté discrètement par Talleyrand et Caulaincourt, ne se refusa pas à la démarche qu'on lui demandait : c'était un moyen de tirer au clair une situation embarrassante. Il parla donc, exprima à l'Empereur le désir éprouvé par ses plus fidèles sujets, partagé par ses meilleurs amis, de lui voir consolider par un nouveau mariage son œuvre et sa dynastie. Napoléon accueillit cette ouverture comme une marque d'attachement, s'y montra sensible, et la possibilité d'une alliance de famille fut envisagée entre les deux monarques. Toutefois, préoccupé avant tout d'éviter ce qui pourrait ressembler à un engagement, Napoléon se tint constamment dans le vague, rejetant le divorce et ses suites possibles parmi les éventualités de l'avenir. L'entretien placé sur ce terrain, il ne fut pas question de la Grande-duchesse Catherine, dont l'âge appelait un établissement prochain ; le nom de sa jeune sœur fut seul et légèrement prononcé. Alexandre, rassuré pour le présent, très heureux, au fond, qu'on ne l'obligeât pas à prendre un parti, qu'on lui laissât le temps de voir comment tournerait l'alliance politique, n'insista pas autrement, et la conversation prit fin sans conclure. Huit jours après le retour du Tsar dans sa capitale, le mariage de Catherine Pavlovna avec le duc d'Oldenbourg était officiellement annoncé[18].

Si Napoléon eût demandé cette princesse, il est probable qu'Alexandre n'eût osé la lui refuser, sauf à négocier le consentement de sa mère — il avait formellement indiqué cette réserve dans son entretien avec Caulaincourt —. Napoléon renvoyant tout à un avenir peut-être éloigné, et la plus jeune princesse, dont l'âge se prêtait mal à un engagement immédiat, se trouvant seule en cause, Alexandre s'était abstenu de toute parole susceptible de lui être opposée comme un acquiescement anticipé à une demande incertaine. En somme, les propos d'Erfurt, entourés de mutuelles réticences, avaient eu l'inconvénient d'engager l'affaire du mariage sans qu'il y eût d'une part volonté arrêtée, de l'autre désir sincère de la faire aboutir ; ils avaient créé une question de plus entre les deux empereurs, la plus scabreuse de toutes) et n'en avaient ni déterminé ni même facilité la solution[19].

 

 

 



[1] Ce sous-chapitre a paru dans la Revue historique, septembre-octobre 1890.

[2] Mémoires de madame de Rémusat, III, 249-250. Mémoires de Savary, duc de Rovigo, III, 226-229 ; id. de Metternich, II, 140, 143. Dépêche de Tolstoï, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.

[3] Mémoires politiques et correspondance diplomatique, p. 346.

[4] Mémoires politiques et correspondance diplomatique, p. 318.

[5] Mémoires politiques et correspondance diplomatique, p. 318.

[6] Roumiantsof à Tolstoï. Archives de Saint-Pétersbourg. La lettre ne porte point de date.

[7] Tolstoï à Roumiantsof, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.

[8] Voyez l'intéressant récit de ces scènes dans les Mémoires de madame de Rémusat, III, 228-294.

[9] Mémoires de Lucien Bonaparte, III, 82 et suivantes, cités par M. WELSCHINGER, le Divorce de Napoléon, 21-23.

[10] Correspondance, 13373. Cf. les n° 13329 et 13379. Voir aussi MÉNEVAL, Napoléon et Marie-Louise, I, 213-214. Quelques mois plus tard, écrivant à Cambacérès, Napoléon faisait cette allusion ironique à la conduite de Fouché : Il songe tant à l'avenir, témoin ses démarches pour un divorce ! (Lettre inédite du 17 juillet 1808.)

[11] Dépêches de Brockhausen, ministre de Prusse, des 31 janvier et 21 février 1810, publiées par HASSEL, 494 et 496.

[12] BROCKHAUSEN, 21 février 1808, HASSEL, 496 ; TOLSTOÏ, 6-18 mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.

[13] Tolstoï à Roumiantsof, 6-18 mars 1808. Archives de Saint- Pétersbourg.

[14] Lettre du chevalier de Bray à Caulaincourt, 28 août 1808. Lettre de Caulaincourt à Champagny, 4 septembre 1808. Archives des affaires étrangères, Russie, 147.

[15] Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808.

[16] DE MAISTRE, 318.

[17] Documents inédits. Cf. THIERS, IX, 334-339.

[18] Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808. DE MAISTRE, 318.

[19] Documents inédits. Cf. les pièces 16210 et 16341 de la Correspondance de Napoléon, ainsi que la lettre de Champagny à Caulaincourt en date du 22 novembre 1809, et celle de Caulaincourt à Champagny en date du 3 janvier 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, suppléments, 17.