L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

LA GENÈSE DU CONSULAT - BRUMAIRE - LA CONSTITUTION DE L'AN VIII

 

CHAPITRE VII. — PRÉPARATIFS DU COUP D'ÉTAT.

 

 

I

Dès que Bonaparte et Sieyès furent d'accord, avant que s'achevât la première décade de brumaire, la trame se noua fortement ; en moins de dix jours, le complot serait sur pied. La procédure d'exécution fut communiquée à Bonaparte telle qu'elle avait été combinée entre Sieyès et ses amis, telle qu'elle parait avoir été suggérée d'abord par feu Baudin des Ardennes[1]. Sur ce point, Bonaparte n'eut rien à inventer, se trouvant en présence d'idées déjà étudiées et mûries.

La pensée maîtresse du plan était d'employer les autorités existantes à leur propre destruction et d'immoler presque constitutionnellement la constitution. Trois articles de la loi organique, les articles 102, 103 et 104, donnaient aux Anciens droit souverain de changer au besoin la résidence du Corps législatif, c'est-à-dire de l'éloigner de Paris et de le placer dans une atmosphère plus calme ; pourquoi ne pas user de cette prérogative, puisqu'on disposait des Anciens, pour transférer les Conseils dans une commune champêtre et de surveillance facile, quoique munie d'un local approprié, comme Saint-Cloud, où il serait plus facile d'extorquer aux deux assemblées bloquées et séquestrées un vote emportant révision constitutionnelle et création de pouvoirs nouveaux. Ce système offrait l'avantage d'enlever aux Jacobins des Cinq Cents l'appui de leur clientèle populacière et des groupes anarchistes ; il offrait par contre un inconvénient, car il obligeait de décomposer le mouvement en deux temps et de faire un coup d'État en deux journées, alors qu'il est de principe qu'en pareille matière le succès doit être ravi d'emblée, sans que les opposants aient le temps de se reconnaitre et de se rallier. Néanmoins, le désir de soustraire les Conseils à l'influence de la démagogie urbaine l'emportait sur toute autre considération ; les chefs du complot ne savaient pas encore à quel point l'ouvrier parisien s'était écarté de la politique et ne pouvaient croire que les faubourgs eussent totalement démissionné.

Bonaparte approuvait tout, admirait tout ; il se déclarait prêt à risquer sa gloire pour faire réussir un si beau projet[2], se réservant à part soi de l'accommoder à sa façon et d'y introduire quelques retouches en cours d'exécution. Le principe de la translation Fut ainsi adopté, mais encore fallait-il alléguer un motif ou un prétexte de danger public ; on l'avait sous la main, puisque les Jacobins se maintenaient depuis plusieurs mois en conspiration permanente, puisqu'ils cherchaient eux-mêmes l'occasion et l'homme. A vrai dire, les preuves contre eux faisaient défaut ; on n'avait pas de quoi donner corps à l'accusation, échafauder une apparence de complot consistante et précise, mais qu'importait ? Le vocabulaire de la Révolution était toujours là pour fournir, à l'appui d'allégations vagues, des mots horrifiants et d'immanquable effet.

Il fut donc convenu que, le premier jour, les Anciens, s'assemblant extraordinairement et arguant d'une immense conspiration démagogique, prononceraient le transfert à Saint-Cloud ; en même temps, forçant leur droit constitutionnel et sous couleur d'assurer l'exécution de la mesure, ils décerneraient à Bonaparte le commandement supérieur des troupes, ce qui le placerait dans une complète indépendance de toute autre autorité exécutive et lui mettrait l'armée en main par délégation directe du Corps législatif. Sieyès et Ducos s'associeraient au mouvement ; à Barras, pris au dépourvu, on arracherait sa démission en lui montrant l'inanité de la résistance et en employant au besoin des moyens appropriés au personnage. Il faut, disait Bonaparte, qu'il fasse oublier ses dilapidations en donnant sa démission[3]. Le Directoire se trouverait ainsi du premier coup démantibulé ; il n'en resterait que Gohier, qu'il ne paraissait pas impossible d'accaparer, et Moulin, c'est-à-dire rien. On n'aurait pas à renverser l'Exécutif ; il se dissoudrait de lui-même.

Le second jour, les deux Conseils, convoqués à Saint-Cloud, délibérant sous la garde et la pression des troupes, auraient à voter le changement de régime. Les conjurés espéraient que point ne serait besoin de recourir contre les Cinq-Cents au moyen extrême et que, devant l'opinion et la conscience nationale s'exprimant irrésistiblement, toute opposition s'anéantirait ; si quelques-uns apercevaient en perspective l'emploi de la force, nul n'osait le réglementer.

Plus vague encore demeura la conception du régime à établir. Sieyès laissait entrevoir quelques lignes de sa constitution et en affirmait les infaillibles vertus. Seulement, ce puissant constructeur d'abstractions, ce méditatif acharné avait la plume paresseuse ; il professait sa constitution et ne l'avait pas écrite. Quand il parlait ou faisait parler à Bonaparte des organismes futurs, consuls, jury constitutionnaire, corps délibérants à créer par sélection savante, le général écoutait tout sans broncher et avait l'air de croire que la France trouverait le bonheur sous le régime que Sieyès tenait en réserve. Il évitait toutefois de s'engager par aucune parole, de se livrer d'avance à des liens compliqués qui eussent comprimé l'essor de son ambition et emmailloté son génie. Sieyès n'insistait point ; les deux chefs sentaient la nécessité de rester unis, et comme à trop s'expliquer ils risquaient de ne plus s'entendre, ils ne s'arrêtèrent pour l'avenir, suivant l'expression de Cambacérès, à aucun point déterminé[4].

Cette imprécision nécessitait un gouvernement provisoire, un régime de transition. On le composerait de deux ou trois consuls ; on leur accolerait un parlement minuscule, une ou deux commissions législatives, qui auraient d'accord avec eux à rédiger la constitution nouvelle et à la faire ratifier par plébiscite. Pour le Consulat provisoire, les noms de Bonaparte et de Sieyès s'imposaient ; on pourrait placer entre eux Roger Ducos comme tampon, pour amortir les chocs et ouater les angles. Au reste, la composition du Consulat provisoire pas plus que l'attribution définitive des pouvoirs, ne fit dès à présent entre les conjurés l'objet d'un accord formel ; on se déciderait en cours d'événement et selon les circonstances. L'ambition de Lucien n'avait pas dit son dernier mot ; il se figurait encore que l'équitable nature, impartissant à son frère le génie de la guerre, l'avait habilité lui-même et par compensation au gouvernement civil. Quant à Sieyès, il ne désespérait point de dominer durant la période de transition les comités constituants, de dominer tout le monde et même le général par la supériorité transcendante de ses conceptions. Barras étant dupe de sa vanité, Sieyès le fut parfois de son orgueil.

Autour de lui, quelques-uns de ses confidents et favoris s'alarmaient toujours de ce qu'ils découvraient en Bonaparte, un grand génie et nul frein ; mais l'argument suprême revenait pour vaincre les hésitations, pour ramener le groupe, le cénacle entier : quelque peur qu'on pût avoir de Bonaparte, on en avait encore plus besoin ; mieux valait risquer avec lui l'aventure que de rouler sûrement dans l'abîme. Dans tout cela — demandait à Sieyès un scrupuleux — où est la garantie ?Nulle part, répondit l'autre brusquement, mais, dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard[5].

 

II

Travaillant avec les chefs temporels et spirituels de l'oligarchie révolutionnaire, Bonaparte ne négligeait pas les partis adverses. Il espérait subjuguer de son ascendant et entraîner à sa suite les hommes de toutes les factions. Son projet était de se placer au mieux avec quelques-uns et de ne se mettre mal avec aucuns, de n'être l'ennemi de personne. Il n'eut pas à solliciter les autres partis ; d'eux-mêmes ils vinrent sonner à sa porte[6].

Vers le 10 brumaire, c'est-à-di.re au moment où il tenait avec Sieyès de longues conférences, il trouva un jour en rentrant chez lui la carte de Jourdan. Ce général était venu le solliciter de faire le coup avec les Jacobins et à leur bénéfice. Les députés de ce parti s'étaient réunis en assemblée plénière, chez Bernadotte, pour régler la conduite à tenir. Jourdan avait émis l'avis suivant : Se présenter chez Bonaparte et lui déclarer que nous étions disposés à le placer à la tête du pouvoir exécutif, pourvu que le gouvernement représentatif et la liberté fussent garantis par de bonnes institutions[7]. Cet avis avait été violemment combattu par quelques membres ; Augereau s'était emporté contre l'échappé d'Égypte en termes de corps de garde. Jourdan persistait néanmoins dans son projet ; c'est pourquoi, au nom de tout un groupe, il s'était présenté rue de la Victoire. Bonaparte répliqua par un compliment qu'il fit porter par Duroc et par une invitation à dîner pour le 16, que Jourdan accepta ; ce serait un moyen d'avoir avec ce général une conversation in extremis qui pourrait donner le change à toute une partie des Jacobins.

Parmi les autres députés de cette faction, parmi ceux mêmes qui affectaient une intransigeance farouche, plusieurs eurent certainement des rapports avec Bonaparte. Celui-ci affecta vis-à-vis d'eux un grand zèle civique et essaya de les rassurer sur divers points ; à ces hommes qui prétendaient monopoliser le patriotisme et qui continuaient à incarner l'esprit conquérant de la Révolution, il promit de récupérer l'Italie et de relever les républiques sœurs[8]. En tout d'ailleurs, ils se défiaient beaucoup moins de Bonaparte que de Sieyès et jugeaient la République en péril surtout du fait de ce dernier ; ignorant les engagements du général avec le chef des néo-modérés, ils l'associaient en imagination à leurs desseins. Parce qu'ils disposaient de quelques partisans dans les bas-fonds de Paris, ils se croyaient encore en pouvoir d'insurger les faubourgs et de déterminer un mouvement populaire ; ils se figuraient qu'une fois les patriotes debout et l'affaire en train, Bonaparte s'y jetterait et la ferait réussir, ne serait-ce que pour ne pas se laisser distancer[9]. Quelques-uns se flattaient de l'avoir fait donner dans leurs filets[10], tout en reconnaissant qu'il était difficile de jouer au plus lin avec qui était la finesse même. Il était arrivé en somme à les tenir sur son compte incertains et divisés, à les empêcher de se former d'avance en groupe d'opposition résolu et compact.

Les partis autres que les Jacobins et les néo-modérés ne possédaient de représentants ni dans le gouvernement ni dans les assemblées ; ils ne pouvaient offrir qu'un concours indirect et lointain. Leurs espérances volaient vers Bonaparte, parce qu'il représentait le changement, et que tout changement plaît aux malheureux. Les libéraux, les hommes de 1789, ainsi que les fructidorisés, voulaient croire qu'il se donnerait l'honneur de supprimer la tyrannie révolutionnaire et de revenir aux principes[11]. La Fayette lui écrivit en le félicitant de son retour au nom de la liberté et de la patrie[12]. Bonaparte vit Mme de La Fayette, qui était à Paris, et la reçut gracieusement. D'autre part, il a dit lui-même : Je recevais les agents des Bourbons[13]. A tout le monde, il rouvrait l'avenir ; garantissant aux oligarques ses alliés la stabilité du gouvernement et de hauts emplois, il faisait entrevoir aux royalistes l'apaisement et plus peut-être, promettait aux Jacobins la République intangible et aux libéraux la liberté. Les partis les plus divers placèrent en lui leur espoir, parce qu'ils en étaient arrivés à désespérer d'eux-mêmes ; il les employait et les trompait tous au profit de ses ambitions et de la France ; il se laissait porter au pouvoir par un immense malentendu, doublé d'un universel prestige.

Éblouies de sa gloire, mais retombées à leur atonie, les masses laisseraient faire. Paris était redevenu très calme, le fond de la population inerte et stagnant. Les victoires en Suisse et le retour d'Égypte n'avaient qu'un instant tiré la population de sa torpeur ; les temps étaient trop durs, la dépression trop universelle pour que cette exaltation put durer. La société frivole courait les lieux d'amusement, les endroits publics et les théâtres. Pour cette société tombée au dernier degré du scepticisme sur les hommes et les choses, mettant tout en calembours, vivant de l'expédient journalier, dépourvue d'argent et dépensant quand même, faite à tout supporter pourvu qu'on ne relevât pas la guillotine, Bonaparte était sujet de curiosité plus que d'espoir, sujet de conversation ; on en parlait comme on parlait des modes de la saison, des femmes qui remplaçaient la coiffure à la Titus par des cheveux bouclés à la grecque : Toutes celles qui ont coupé leurs cheveux sont au désespoir[14]. On acclamerait néanmoins Bonaparte s'il abolissait l'impôt progressif et les vexations fiscales. Les gens de commerce et de petite bourgeoisie soupiraient après un régime plus doux et avaient horriblement peur des conspirations anarchistes, mais cette classe demeurait trop veule pour faire autre chose que se plaindre et attendre. Le peuple, usé par dix ans de crises, restait mort à toute activité révolutionnaire et civique.

Quelques agitateurs attardés, des gens à carmagnole, cherchaient encore à le remuer. Ils se faufilaient dans les groupes d'ouvriers sans travail, couraient le Palais-Royal, fréquentaient les cafés où l'on pérorait ; ils déblatéraient contre Bonaparte et ses projets liberticides, mais la multitude ne les écoutait pas plus qu'elle ne prêtait l'oreille à certaines voix royalistes qui dénigraient également le héros africain[15]. Ces politiques de carrefour, ces discoureurs de café n'étaient qu'une mince écume flottant au-dessus d'une immobile surface. Tous les Jacobins de la rue ne suspectaient pas d'ailleurs Bonaparte ; il en était pour se souvenir qu'il avait prosterné aux pieds de la République les empereurs et les rois et doré leur idole d'une gloire immortelle. Puis, n'était-ce pas lui qui le 13 vendémiaire avait canonné les bourgeois royalistes et donné à la Révolution ce gage sanglant ? Cette mitraillade l'avait fait appeler le général Vendémiaire ; ce surnom lui était resté dans le bas peuple et le servait. Le 18 brumaire au matin, quelques terroristes, détenus depuis l'été par ordre du Directoire, s'écrieront dans les cours de la Force, à la première nouvelle : C'est le général de Vendémiaire, il revient sauver la République ![16]

Le vrai peuple ne cherchait pas aussi loin ; profondément insensible au sort des institutions, dégoûté des politiciens de tout genre, indifférent aux sollicitations jacobines non moins qu'aux conceptions de Sieyès et de ses parlementaires, considérant d'ailleurs les gens en place comme autant de voleurs et de vendus, il avait foi en Bonaparte, mais n'attendait toujours de lui qu'une chose : la paix avec l'étranger. Les destinations qu'on lui attribuait dans le public se rapportaient toutes à cet espoir ; quelques-uns l'envoyaient reprendre le commandement des armées ; d'autres le faisaient partir pour l'Allemagne avec une mission diplomatique ; pour tous, c'était celui devant lequel la coalition allait capituler. Il comprit à merveille et exploita ce sentiment des masses. C'est la paix que nous venons de conquérir, dira-t-il le soir du 18 à ses écrivains, à ses faiseurs ; c'est ce qu'il faut annoncer dans tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans tous les journaux, ce qu'il faut répéter en prose, en vers, et même en chansons[17]. Dès à présent des bruits de paix circulaient dans les faubourgs, et voilà quelle était pour le peuple, à la veille de Brumaire, la grosse nouvelle, la circonstance majeure ; un rapport de la police militaire définit ainsi cet état d'esprit : Paris est calme ; les ouvriers, surtout au faubourg Antoine, se plaignent de rester sans ouvrage, mais les bruits de paix généralement répandus paraissent avoir sur l'esprit public une influence très favorable[18].

Les troupes de Paris ne demandaient en général qu'à seconder impétueusement l'entreprise. La garnison comprenait toujours, outre les grenadiers du Directoire et des Conseils, un peu plus de sept mille hommes : trois demi-brigades d'infanterie, les 6e, 79e et 96e, les 8e et 9e dragons, le 21e chasseurs, avec quelques détachements d'artillerie et le dépôt de la 9e légère[19]. La plupart de ces troupes avaient vu Bonaparte à l'ouvre, et son seul nom les faisait vibrer ; de plus, elles souffraient matériellement. En thermidor dernier, Paris avait vu arriver de captivité la 79e demi-brigade, renvoyée par l'ennemi dans un dénuement complet, les hommes hâves, émaciés, déguenillés, racontant leurs exploits inutiles de Corfou et leurs prodigieuses fatigues[20]. Faute d'argent, le Directoire ne parvenait pas à pourvoir aux besoins des troupes, et leur exaspération croissait contre ce gouvernement mauvais payeur, bavard, impuissant, corrompu, qui affamait le soldat et laissait péricliter les armées. Bonaparte au contraire était pour elles le dieu de la guerre ; c'était aussi l'homme qui portait avec soi le miracle, qui découvrait des ressources où nul autre n'en soupçonnait, qui dispensait largement l'idéal et savait procurer à ses soldats des commodités de l'existence, qui leur donnait de la gloire et du pain. Les régiments de cavalerie paraissaient particulièrement sûrs ; le 9e dragons, composé d'intrépides, avait pour colonel le Corse Sébastiani, qui servait fanatiquement Bonaparte, par esprit de clan.

La garde du Directoire et des Conseils comptait près de quinze cents hommes : pour le Directoire, deux cent deux grenadiers à pied ou à cheval, avec un nombreux état-major ; pour les Conseils, douze cent quatre-vingts grenadiers à pied. Ces grenadiers étaient des hommes d'au moins cinq pieds cinq pouces, mieux payés et nourris que le reste de la troupe, fiers de leur bel habit bleu à buffleteries blanches, avec bonnet d'ourson traversé de cordelières rouges et plumet écarlate ; rudes et casseurs, prenant avec la discipline d'étranges libertés et fumant la pipe jusqu'en service d'escorte, narguant et maltraitant volontiers le bourgeois qui les exécrait. L'effectif était de provenance hétéroclite : un reste des anciens gardes de la Connétablie, affectés en 1789 au service de la Constituante ; des hommes ayant appartenu lors du 14 Juillet aux Gardes françaises, au corps défectionnaire, dont ils avaient conservé les mœurs ; des gaillards d'un passé louche, de purs chenapans et des souteneurs[21] ; puis, des patriotes à tous crins, des sacripants de faubourg enrôlés à différentes époques ; tout cela fondu ensemble pour former les gendarmes de la Convention nationale, qui n'avaient vu l'ennemi qu'en Vendée, dans une courte campagne ; à côté d'eux, des soldats de métier, d'anciens militaires, introduits successivement au corps et tirés surtout de l'armée d'Allemagne[22].

Ces grenadiers de Brumaire étaient en somme tout l'opposé des prétoriens qu'on a signalés en eux. Les prétoriens de Home ne connaissaient que leur chef et le plaçaient au-dessus des lois ; pour eux, la patrie était le camp et non pas la cité. Autour des Conseils et du Directoire, on avait affaire à des hommes dont la plupart ne connaissaient pas Bonaparte et restaient imprégnés de passions civiques. Chauds démocrates, durs policiers, grands assommeurs de muscadins et autres aristocrates, ils s'estimaient gardiens des institutions. Bien que beaucoup d'entre eux, à raison de leur immoralité, s'offrissent à la corruption, les grands mots qui avaient tant de fois sonné à leurs oreilles : souveraineté du peuple, sanctuaire des lois, inviolabilité de la représentation nationale, n'avaient pas perdu sur eux tout empire. Vis-à-vis d'une entreprise qui les mettrait en cas de se tourner contre l'une des assemblées, quelle serait leur disposition ? Il était difficile de le savoir exactement ; il y avait de ce côté quelque chose d'obscur et de douteux, des précautions à prendre et des apparences à garder.

Au reste, il ne faudrait pas croire que les soldats et officiers des autres corps, à quelque catégorie qu'ils appartinssent, fussent des instruments passifs dans la main de leurs chefs. D'esprit à la fois très militaire et très révolutionnaire, ils méprisaient dans le régime existant les hommes plus que les institutions ; ils voulaient au pouvoir des patriotes éprouvés, des républicains illustres, militaires autant que possible, mais gouvernant dans les formes et avec les attributs de la puissance civique. Leur imagination enivrée de souvenirs classiques appelait à leur tête des consuls au front lauré, entourés de faisceaux et de licteurs, s'appuyant sur la sagesse du Sénat et incarnant la majesté du peuple. Ils n'eussent jamais prêts les mains à établir le pur régime du sabre, à créer une dictature affichée et patente. Suivraient-ils Bonaparte jusqu'au bout de l'aventure, jusqu'à la violence physique contre les Directeurs et députés hostiles ? Oui, mais à condition qu'ils crussent régénérer l'autorité civile et non la détruire, à condition aussi qu'un chef dissident, un général glorieux ou respecté ne vint point dénoncer la dictature, provoquer dans l'esprit tempétueux des troupes un remous, un contre-courant, et sauver militairement les institutions.

Parmi les généraux que pouvait tenter ce rôle, on s'occupait d'immobiliser Jourdan. Augereau restait incapable d'agir par impulsion spontanée. Lucien répondait de ce matamore et affirmait qu'en dépit de ses paroles furibondes il viendrait au commandement : Je l'appellerai le pistolet à la main, et il viendra[23]. Moreau et Bernadotte étaient à considérer plus sérieusement. Moreau passait pour le second homme de guerre de la République, mais ce général n'avait rien dans sa personne qui pût enthousiasmer et séduire ; il manquait de panache ; il avait plus de réputation que de popularité. Sa conduite incertaine en Fructidor l'avait signalé aux méfiances des républicains exaltés. On a vu d'ailleurs qu'il s'était tout de suite effacé devant Bonaparte, reconnaissant la nécessité d'une opération de vigueur et répugnant à se charger de la besogne. Néanmoins, comme il avait hors du champ de bataille l'esprit timoré et vacillant, il était prudent de se l'attacher plus positivement, de le faire collaborer même et de se fortifier de ce grand nom.

Avant le retour d'Égypte, Bonaparte et Moreau ne se connaissaient pas personnellement ; ils ne s'étaient jamais vus. Ce fut le président Gohier qui très innocemment les mit en rapport chez lui le 30 vendémiaire, à la suite d'un diner. Bonaparte se montra prévenant avec tact ; il aurait dit d'abord à Moreau : Général, j'ai eu plusieurs de vos lieutenants avec moi en Égypte, ce sont des officiers fort distingués[24]. La louange était indirecte et le compliment adroit. Dans les jours suivants, les relations s'établirent, et bientôt le don fait par Bonaparte à Moreau d'un damas orné de brillants et estimé dix mille francs scella le pacte. Tout en se tenant à l'écart des intrigues préparatoires, Moreau se déclara prêt à marcher au premier signal ; il irait au coup d'État comme à un service commandé, fuyant toute initiative et se plaçant volontairement en sous-ordre. Ce n'était point qu'il ne jalousât Bonaparte, mais il le jalousait à sa façon et ne lui enviait nullement la primauté civile. Son espoir secret était que Bonaparte, en se jetant dans la politique, où il pourrait, comme tant d'autres, s'enliser et se perdre, le débarrasserait d'un rival formidable dans le commandement des armées.

Tout autre était Bernadotte, ce général politicien qui s'était mis pendant son récent passage au ministère de la guerre en éclatante huilière et qui avait paru incarner un moment la défense nationale. Sa popularité restait réelle ; son physique avantageux, sa faconde, ses cordiales manières, quelque chose de large et de somptueux dans l'accueil, lui donnaient action et prise sur les hommes. A ne considérer que l'aspect des choses, bien qu'il fût toujours classé comme Jacobin, il paraissait appartenir plus que personne aux Bonaparte, ayant épousé Désirée Clary, belle-sœur de Joseph. Au fond, nul n'était moins sûr que ce quasi-parent. Il ne se consolait pas d'avoir pu saisir le pouvoir, alors qu'il était ministre, et de l'avoir laissé échapper par défaut de caractère ; consentirait-il à en faciliter la surprise à un autre ?

Bonaparte l'attirait chez lui, tâchait de le prendre par les sentiments ou bien le taquinait et le plaisantait, l'appelait tour à tour Chouan et Jacobin. Il essaya de le compromettre et de l'afficher, s'invitant à déjeuner chez lui et allant ostensiblement lui demander une tasse de café[25]. Bernadotte ne se refusait pas au contact ; il était de toutes les réunions de famille et des parties de campagne, rendait grandement les politesses, invitait. les Bonaparte à diner dans sa maison de la rue Cisalpine ; il s'y montrait hôte aimable, causeur abondant ; puis, en face de toute invite directe, il se dérobait derrière de grands mots et alléguait des principes. Joseph et Napoléon le faisaient surveiller et câliner par sa femme, inféodée aux Bonaparte, et avaient installé chez lui une police d'alcôve. Bernadotte se défiait de sa femme tout en l'aimant beaucoup, glissait entre les liens dont on cherchait à l'enlacer et se dégageait toujours. Personne ne savait au juste ce qu'i. ferait et lui-même l'ignorait, partagé entre ses ambitions tenaces, ses jalousies lancinantes et ses volontés incertaines. Pour le moment, il restait à côté de l'entreprise, observateur inquiet, trop hésitant pour se jeter à l'encontre, trop ambitieux pour se subordonner.

Des autres généraux, qu'ils fussent ou non pourvus de commandements, rien à craindre. Macdonald, Beurnonville, Sérurier, s'étaient offerts. Lefebvre, commandant de Paris, obéirait à Bonaparte dès que celui-ci serait devenu par décret des Anciens son supérieur hiérarchique et serait heureux d'obéir à un tel chef. Il dirait le 18 brumaire : Ce n'est point une constitution qu'il nous faut, c'est une consigne[26].

Les généraux ramenés d'Égypte, les aides de camp furent d'excellents intermédiaires avec les officiers qui n'avaient pas devancé l'appel de Bonaparte. Murat, qui rêvait d'épouser Caroline, et Leclerc, mari de Pauline, se répartirent principalement la besogne. Murat avait servi dans le 21e chasseurs ; il échauffa le zèle de ses anciens camarades. Leclerc, estimé et capable, possédait de nombreuses relations dans le personnel militaire et les utilisa. La propagande gagna ainsi de proche en proche jusqu'à des milieux qu'il était particulièrement intéressant d'atteindre. On acquit la conviction que le commandant de la garde directoriale, l'adjudant général Jubé, plus politicien que soldat, protégé de Barras, serait le premier à rompre avec son protecteur et à se ranger aux côtés de Bonaparte. Blanchard, qui commandait la garde des Conseils, avait déjà trahi son devoir au 18 fructidor et pactisé avec les envahisseurs ; son avilissement le rendait de prise facile. Le Directoire l'avait avancé et choyé à raison de ses honteux services en Fructidor ; précisément parce qu'il faisait de la politique sous les armes, il se retournerait contre le Directoire en Brumaire[27]. Avec les sous-ordres, de bas entremetteurs furent parfois employés ; des embauchages furent pratiqués.

Il est certain que de l'argent fut répandu ; d'où venait l'argent ? Bonaparte avait rapporté d'Italie plusieurs millions ; pendant l'expédition d'Égypte, Joseph, chargé de gérer cette fortune, en avait fait le fonds commun de la famille ; lui et Lucien avaient employé les millions à s'acheter des terres, des châteaux, à mener grand train et à servir leurs ambitions. Lors de son retour, Bonaparte, d'après Rœderer[28], ne se trouva pas cent louis devant les mains, avec une femme effroyablement endettée. Sans prendre l'assertion de Rœderer au pied de la lettre, il est hors de doute que l'argent liquide faisait défaut, mais les vexations fiscales des derniers mois et l'impôt progressif avaient préparé des ressources, en faisant désirer à la finance un sauveur.

Une dernière menace venait d'affoler les fournisseurs. Sur l'initiative du député Delbrel, une proposition votée par les Cinq-Cents et soumise aux Anciens tendait à suspendre les délégations consenties aux fournisseurs sur la rentrée de certains impôts et à leur enlever le droit de se payer eux-mêmes. Ils se jetèrent vers Bonaparte pour parer ce coup. Les grosses compagnies qu'ils avaient formées promirent vraisemblablement appui, sous la condition qu'on ne toucherait pas à leur privilège et qu'on sauverait leur gage[29].

Un homme avait déjà pris les devants et se faisait bailleur de fonds ; c'était le banquier et fournisseur Collot, doué d'une rare intelligence et d'un esprit brillant, financier et poète, homme de jugement et d'enthousiasme. Il connaissait tous les côtés (lu caractère de Bonaparte et subissait néanmoins la prise du grand entraineur d'hommes. L'ayant naguère accompagné jusqu'à Malte, il disait pendant la traversée à Junot : Tu vois bien cet homme ; si cela lui était commode, il n'y a pas un de nous qu'il ne fit jeter par-dessus bord, mais pour le servir nous nous y jetterions tous avant qu'il l'eût dit[30]. Au retour d'Égypte, il servit très utilement, à sa façon, et concourut par moyens d'argent. D'autres avances individuelles Furent sollicitées et obtenues, quelques-unes refusées. Bonaparte ne dédaignait pas de mettre lui-même la main aux négociations. Un soir, il s'en fut chez le banquier Nodier, dans sa maison de Sèvres, et en revint très content[31] ; le plaisir d'une villégiature automnale ne suffit pas à expliquer cette satisfaction. Il ne parait point pourtant que les grands banquiers aient dès à présent contribué ou du moins figuré en nom ; ils désiraient certainement le succès et seraient là pour adoucir les difficultés du lendemain. La connivence des capitaux mobiliers fût acquise à celui dont ne désespéraient pas encore les agitateurs jacobins.

 

III

Ainsi se menait l'affaire. Les conciliabules entre affidés se tenaient un peu partout, chez l'un ou chez l'autre, avec une précipitation furtive. Bonaparte recevait maintenant à toute heure. Un matin, l'adjudant général Thiébault arrivant chez lui à dix heures le trouvait en conversation avec un premier visiteur, dans le fond du salon ; la conférence terminée, Bonaparte venait à l'officier et l'invitait à déjeuner sans façon. Joséphine était déjà descendue ; on se mettait à table. Pendant le repas, Bonaparte stigmatise les institutions et les gouvernants, avec des mots superbes. Ces hommes ravalent au niveau de leur impéritie la France, qu'ils dégradent et qui les réprouve[32]. Le déjeuner s'abrège, car on est venu dire que le général Sérurier attend dans le salon. Avec des cajoleries, Bonaparte insinue à Thiébault de se tenir prêt à faire près de lui service d'aide de camp, en cas d'événement, et le renvoie à s'inscrire chez Berthier, qui catalogue des noms et dresse des listes.

Pendant l'après-midi, l'afflux des empressements individuels continuait, et le jour peu à peu tombant, la maison dissimulée au fond d'une étroite allée s'éclairait. Moreau arrivait presque en cachette, amené par Joseph, se confirmait d'un mot dans l'alliance et puis s'esquivait. a Le salon de la petite maison de la rue de la Victoire était déjà encombré par les personnes qui s'y trouvaient réunies[33]. A dîner, il y avait toujours un ou deux savants, avec des militaires. La réception se prolongeait ensuite, s'ouvrant à quelques privilégiés de tous les mondes, à ceux qu'il importait d'avoir, à ceux qu'il importait de tromper.

Le cadre était élégant dans ses proportions exiguës, le milieu très parisien suivant la mode d'alors, c'est-à-dire grec, corinthien, romain, égyptien, avec des réminiscences de l'ancien goût français et des grâces retardataires : un décor à colonnes, à fines moulures dorées, à pavement de mosaïque, à peintures murales où voletaient des figurines ailées ; parmi la disposition des acajous et des bronzes, parmi les trépieds et les urnes, Joséphine jolie encore aux lumières, avec son visage fardé et ses artifices de toilette, tenant cercle, attirant le Directeur Gohier sur un canapé près d'elle, excellant à détourner la conversation des sujets scabreux et à la porter avec agrément sur des frivolités ; Hortense paraissant parfois dans sa sveltesse de pensionnaire ; peu de femmes, quelques femmes à peplum, s'abandonnant en des poses hardies, causant, zézayant, parlant librement d'un ton mièvre ; auprès d'elles, penchés pour les écouter, des hommes politiques à tenue de procureurs, le menton sur la cravate[34], le col perdu dans un flot de mousseline et dans l'engoncement de l'ample habit noir, quelques ci-devant d'une élégance vieillotte et d'emphatiques généraux, des aides de camp à dolman chamarré, car toujours passaient, en cette molle société de la Révolution finissante, parmi ces chairs de femmes à peine gazées de transparentes étoffes, une rudesse et un éclat d'uniformes, comme un cliquetis de sabres et un battement de sabretaches.

Bonaparte restait le centre ; adossé à la cheminée ou traversant les groupes, il causait vivement, familier avec autorité, et courbait sous son regard tous ces hommes qui le dépassaient de la tète ; dans des a parte, il abordait le grand objet, discutait, enflammait, rassurait, allait au-devant des objections et les réfutait : l'accuser de vouloir autre chose qu'une république fondée sur les principes, quelle absurdité ! Il n'y aurait qu'un fou qui voulût de gaieté de cœur faire perdre la gageure de la république contre la royauté de l'Europe, après l'avoir soutenue avec quelque gloire et tant de péril... Ce serait une pensée sacrilège que celle d'attenter au gouvernement représentatif dans le siècle des lumières et de la liberté[35]. Contre le régime, il coalisait les mécontentements, attisait les haines ; il essayait de diviser ses adversaires en rapportant des médisances et descendait aux commérages, maniait et triturait les basses matières de la politique, puis tout d'un coup s'élevait au-dessus d'elles, dominait, planait, modelait une haute conception en un tour de phrase ferme, plein, sculptural, simple et beau comme l'antique.

Maintenant, il sortait un peu le soir, se montrait parfois dans un salon. Un soir, sa présence inopinée au ministère des relations extérieures, chez Mme Reinhard, qui inaugurait des réceptions périodiques, fit événement. Le monde officiel et le monde diplomatique étaient là. Il parut à la fois modeste et dominateur, simple comme quelqu'un qui peut prétendre à tout[36] ; il semblait vouloir se confondre dans la foule, bien sûr qu'il y resterait le point de mire de tous les regards. Il ne faisait pas de frais, et pourtant l'intérêt prodigieux de sa conversation, l'aisance supérieure de son esprit, captaient plus lue des amabilités banales. On attendait de lui de grands secours et on ne songeait pas à lui demander de petits services. Un jeune imprudent qui l'avait prié d'appuyer une requête auprès du Directoire s'était attiré cette réponse : Là où je suis, je commande ou je me tais[37].

Chez lui, autour de lui, les amis, les familiers, les frères, manœuvraient selon leurs aptitudes. Rœderer et Regnauld, avisés et pratiques, faisaient modestement de bonne besogne. Talleyrand, nonchalamment accoudé au rebord d'un canapé où s'incrustaient des bronzes, presque étendu, le visage impassible, les cheveux poudrés, parlait peu, plaçait parfois le mot fin et mordant, éclairait la conversation d'un trait lumineux, puis retombait à un air d'indifférence et à une lassitude distinguée[38]. Arnault le littérateur, les écrivains recueillaient les mots du général pour les mettre en articles. Boulay montrait de fortes qualités de décision, et Réal, terroriste revenu de loin, très intelligent, jovial, cynique, lançait à tout propos de grosses facéties que rendait plus comiques sa figure de chat-tigre[39].

Joseph avait du liant et le prestige des manières. Sa maison, son bel hôtel de la rue des Errancis, dans le quartier du Rocher, était aussi un centre. On travaillait encore chez Talleyrand, rue Taitbout, tandis que Mmes Grand et de Cambis faisaient la partie du maître de la maison, tandis que la duchesse d'Ossuna, à demi assise sur une console, jasait avec M. Rœderer et que Lemaire le latiniste débitait des plaisanteries de collège[40]. On travaillait dans des salles de commission, dans des appartements de députés, jusque dans des cabinets de restaurant et des couloirs de théâtre, Paris étant déjà cette ville où les plus pressants intérêts se discutent dans un entr'acte d'Opéra[41]. Les brumairiens eurent leur restaurateur attitré, Rose, qui avait eu l'ingénieuse idée de mettre sa carte en couplets. A chaque réunion, une recrue nouvelle, une figure inattendue de député ou de fonctionnaire apparaissait, et c'était parmi les autres un étonnement, une joie : quoi ! un tel en était, et cet autre ; tout le gouvernement conspirait donc contre lui-même !...

Parmi les ministres, Cambacérès concourait de sa haute influence. Sieyès avait inutilement tâté Robert Lindet, ministre des finances[42] ; le ministre de la guerre, Dubois-Crancé, restait sur la défensive, mais le décret des Anciens le dessaisirait de toute autorité effective sur les troupes. Les autres, en dehors de Fouché, ne comptaient guère. Joseph avait amené Le Couteulx de Canteleu, qui présidait l'administration centrale de la Seine, le département, et qui apportait le secours très précieux du premier pouvoir de la cité. Réal, commissaire près le département, avait action sur les commissaires d'arrondissement et les tenait en main. Parmi les Anciens, Cornudet, Regnier, Cornet, Fargues, étaient les plus engagés ; Chazal, Boulay, Gaudin, Frégeville, Villetard, travaillaient leurs amis des Cinq-Cents. Sémonville, qui avait le diagnostic du succès, s'était mis tout de suite de la partie, et Benjamin Constant, célèbre par ses écrits, désespéré de n'avoir pas encore réussi à s'introduire dans les assemblées, se promettait de la révolution en vue une grande situation parlementaire : il travaillait avec zèle, ainsi que beaucoup d'autres qui plus tard censurèrent avec aigreur le gouvernement de Bonaparte[43]. Ils agissaient chacun dans sa sphère, recueillaient des adhésions ou des demi-adhésions, se donnaient beaucoup de mal pour aider à la force des choses. Ils ne faisaient que suivre le mouvement sans le créer, emportés par le glissement de tout un peuple vers l'être extraordinaire et ensorcelant, vers l'élu de l'instinct national.

Le nombre des initiés au fin du secret, c'est-à-dire à la procédure d'exécution et à la marche adoptée, n'en demeura pas moins très restreint. En dehors de leurs amis de la première heure, Bonaparte et Sieyès n'admirent que peu d'hommes aux ultimes confidences. Aux autres, on ne découvrit que le rôle assigné à chacun d'eux, le service à rendre, la partie à tenir dans l'ensemble. Aux timorés, on n'annonçait que de légères retouches aux institutions, un avenir où ils garderaient ou trouveraient leur place, et les chefs du complot se montraient d'autant plus discrets sur cet avenir qu'ils n'arrivaient toujours pas à le préciser entre eux, qu'ils continuaient d'obéir à une tendance réorganisatrice plus qu'à un plan arrêté de reconstitution. Il en résulterait pour la cause une force et une faiblesse ; c'est ce qui permit la fusion des complicités et ce qui devait en même temps donner à l'action quelque chose d'épars et de flottant.

Au milieu de cette connivence à la fois universelle et vague, les meneurs n'étaient pas toujours rassurés, car, malgré tout, une indiscrétion, une trahison pouvait les perdre. Un soir, Bonaparte et quelques affidés s'étaient réunis chez Talleyrand, quand un bruit de cavalerie grondant soudain et paraissant s'arrêter devant la porte les mit en émoi ; vérification faite, ce n'était qu'un détachement de gendarmerie à cheval escortant depuis le Palais-Royal la recette des jeux, qu'il fallait protéger contre les rôdeurs et détrousseurs embusqués à tous les coins de rue[44]. La police se gardait de troubler les opérations du complot, se faisait volontairement aveugle et sourde. Fouché avait décidé qu'il n'y avait pas conspiration ; il l'affirmait très haut, et on devait l'en croire, car, s'il en existait une, il le saurait et agirait terriblement. Il disait cela le soir chez Bonaparte avec des mots qui faisaient peur aux dames et donnaient froid dans le dos : S'il y avait conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle ?[45]

Dans les derniers temps, Fouché fut lui-même exclu du secret total. Depuis que la partie s'était étroitement liée avec Sieyès à l'exclusion de Barras, dont Fouché restait l'ami, le ministre de la police ne semblait plus assez star pour qu'on l'avertît d'avance ; il suffirait d'ailleurs, une fois la crise ouverte, de prendre promptement l'avantage pour l'avoir avec soi.

Au reste, Fouché ne paraît pas avoir sollicité des confidences qui l'eussent par trop compromis. Après avoir contribué à mettre l'affaire en train, il la laissait se développer et n'y opposait aucun obstacle, mais évitait de s'y engager à fond, car elle lui semblait avoir quelque peu dévié et perdu de ses chances de succès. Autour de Bonaparte, qui voyait-il maintenant ? Des orateurs diserts, des théoriciens, des membres de l'Institut, espèce d'hommes essentiellement impropres aux opérations de vigueur ; quelques Jacobins bien stylés, bien dressés, lui eussent paru beaucoup mieux convenir ; avait-il si tort, puisque les amis parlementaires de Bonaparte finiraient, dans la journée du 19, par laisser l'entreprise en détresse ? Donc, Fouché se réservait, ne croyant pas à la résistance du Directoire et ne croyant pas absolument au succès de Bonaparte, ménageant entre les deux ses chances personnelles et faisant son jeu à part. Il immobilisait pour le moment sa police, mais la tenait solidement en main, espérant peut-être, entre le Directoire abattu et l'entreprise défaillante, rester seul sur pied et maître de la situation. Au lieu d'interroger Bonaparte, il lui donnait un beau dîner après lequel on entendait Lais et Chéron chanter des poèmes d'Ossian[46]. Prêt à tout événement, il pouvait se priver d'inutiles curiosités. Malgré des témoignages divergents, il ne faut plus douter que Bonaparte lui ait dissimulé les dispositions dernières et laissé ignorer le jour[47].

Tout commandait maintenant de fixer une date et d'aboutir. Le bruit du travail s'opérant n'échappait plus à une partie du public et le remettait en alarme. Les affaires et le commerce se sentaient encore plus paralysés. Personne n'ose rien entreprendre, rapportait une note de police : on dit qu'il se prépare un nouveau coup[48]. La lourdeur d'atmosphère qui précède l'orage succédait à une accalmie momentanée ; il serait dangereux de prolonger ce malaise. Les officiers, les sabreurs s'impatientaient. Fait plus grave, la majorité des Cinq-Cents inclinait à rapporter les lois désastreuses qu'elle avait elle-même votées, à répondre en ce point au vœu général. Aux environs du 15, elle discutait très sérieusement les moyens de remplacer l'emprunt forcé et progressif par une contribution moins vexatoire. Si on laissait au régime actuel le temps de se modérer, il pourrait reprendre quelque faveur auprès du public assoiffé de repos ; à tout prix, il fallait lui enlever le bénéfice des mesures réparatrices et brusquer sa chute.

Au dernier moment, quelques-uns des parlementaires entrés dans le complot se troublèrent ; ils bouclaient devant l'obstacle, à le voir de trop près, et réclamaient des ajournements. Bonaparte trouva que ces imbéciles faisaient bien des façons. D'après Arnault, il leur accorda cependant quarante-huit heures pour se défaire de leurs scrupules : Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je consens à faire avec eux[49]. Il n'admit pas d'autre retard et s'en tint comme date définitive au 18 brumaire, qui correspondait au neuvième jour de novembre.

 

IV

Le 15, un grand repas devait être offert par les Conseils aux deux généraux illustres qu'un hasard heureux réunissait dans Paris, Bonaparte et Moreau. Des difficultés cependant avaient surgi et les Conseils n'arrivaient pas à se mettre d'accord même sur un dîner ; quelques députés jacobins protestaient, leurs objections portant, il est vrai, contre Moreau suspect de modérantisme, et non contre Bonaparte. Pour sortir d'embarras, les organisateurs de la fête décidèrent qu'elle se ferait par souscription dans les Conseils ; participerait qui voudrait, moyennant trente francs. Le banquet put ainsi avoir lieu au jour dit dans l'église Saint-Sulpice, transformée depuis la Révolution en temple de la Victoire.

La nef fut somptueusement ornée de tapisseries et de trophées ; on lui fit une parure de drapeaux conquis. Au-dessus du ci-devant maitre-autel, une inscription patriotique fut placée. Le quartier vit ces préparatifs avec quelque appréhension, car on craignait que les hommes pour qui tout était occasion d'attentat ne fissent sauter l'église ; les paniers couverts qu'on avait vu porter dans les sous-sols et qui contenaient des bouteilles de vin, pourraient bien être remplis de poudre. Le 15, la réunion était annoncée pour six heures. Dans le peuple assez nombreux qui s'était amassé aux abords du temple et piétinait sous la brume, des propos se tenaient contre l'inutile dépense faite par le Corps législatif au milieu de la misère Générale ; on entendait dire dans les groupes : Si les députés avaient voulu, ils auraient fermé les bouches en donnant la même somme que leur a coûtée ce repas aux comités de bienfaisance[50]. Mais une grande curiosité de Bonaparte dominait cette foule aigrie : La plupart des curieux n'y étaient que pour voir le général Buonaparte[51]. Quand il arriva en voiture avec ses compagnons d'Égypte, ses Africains, le peuple se mit à crier : Vive Bonaparte ! La paix ! La paix ![52]

Maintenant, dans la grande nef profanée, où l'atmosphère était glaciale et où l'humidité de novembre pénétrait en buée, sept cents convives s'efforçaient de festoyer : cinq cents députés, deux cents invités, parmi lesquels figuraient l'amiral espagnol Mazarredo et Kosciusko. Le président des Anciens était au haut de la table, au milieu à droite le président du Directoire, à gauche le général Moreau, ensuite le président des Cinq-Cents, puis le général Bonaparte[53]. Ces agapes essentiellement civiques se firent au son des belles orgues de Saint-Sulpice, touchées par un membre du Conservatoire. Des couplets d'une platitude peu commune, œuvre du député Félix Faulcon, furent chantés en l'honneur des deux héros, le Scipion et le Fabius français. Les journaux célébreraient le lendemain le brillant et la cordialité de la fête ; phraséologie de commande, car l'anxiété des veilles de bataille avait pesé sur tout le monde, les partis se suspectant

les uns les autres et se guettant du coin de l'œil alors qu'ils semblaient fraterniser dans ce dîner Lamourette. L'absence de Jourdan, d'Augereau, de Bernadotte fut remarquée ; il est vrai que Jourdan se réservait de diner le lendemain chez Bonaparte en petit comité. Bonaparte mangeait peu, touchant à peine aux plats, craignant peut-être un empoisonnement. Quand vint la longue série des toasts, il se leva et but à l'union de tous les Français ; ce toast était déjà un programme de gouvernement.

Il rompit séance un des premiers, se coula le long de l'immense table, jetant çà et là un coup d'œil d'intelligence, un muet encouragement, évitant de provoquer aucune manifestation ; les convives le croyaient encore au milieu d'eux lorsqu'il avait déjà disparu par une porte latérale, emmenant ses aides de camp, entraînant Moreau.

Il revit Sieyès dans la nuit, ce qui ne l'empêcha pas le lendemain de recevoir gracieusement à sa table Jourdan, coryphée du parti adverse. Après le dîner, d'après Jourdan lui-même, la conversation suivante s'engagea en particulier :

BONAPARTE. — Eh bien, général, que pensez-vous de la situation de la République ?

JOURDAN. — Je pense, général, que si on n'éloigne pas les hommes qui gouvernent si mal et si on ne constitue pas un meilleur ordre de choses, il faut désespérer du salut de la patrie.

BONAPARTE. — Je suis bien aise de vous voir dans ces sentiments. Je craignais que vous ne fussiez du nombre de ceux qui sont entichés de notre mauvaise constitution.

JOURDAN. — Non, général, je suis convaincu que des modifications dans nos institutions sont nécessaires, mais il faut qu'elles ne portent aucune atteinte aux principes essentiels du gouvernement représentatif et aux grands principes de liberté et d'égalité.

BONAPARTE. — Sans doute, il faut que tout soit fait dans l'intérêt du peuple, mais il faut un gouvernement plus fort.

JOURDAN. — J'en conviens, général, et mes amis et moi, nous sommes prêts à nous réunir à vous, si vous voulez nous faire part de vos desseins.

BONAPARTE. — Je ne puis rien faire avec vous et vos amis, vous n'avez pas la majorité. Vous avez effrayé le Conseil par la proposition de déclarer la patrie en danger, et vous votez avec des hommes qui déshonorent vos rangs... Je suis convaincu de vos bonnes intentions et de celles de vos amis, mais dans cette occasion je ne puis marcher avec vous. Au reste, soyez sans inquiétude, tout sera fait dans l'intérêt de la République[54].

Il continua quelque temps sur ce ton, évita de se montrer totalement inféodé à Sieyès et s'exprima avec plus ou moins de mépris sur chacun des Directeurs[55]. L'arrivée de Boulay interrompit le colloque. Bonaparte avait obtenu en somme de Jourdan un reniement formel des institutions ; c'était un aveu bon à enregistrer et qui pourrait servir. Ce que le général jacobin omet dans son récit, ce qui paraît néanmoins vraisemblable, c'est que Bonaparte lui fit entrevoir des garanties et des satisfactions personnelles ; la conduite ambiguë de Jourdan le 18 et le matin du 19 suffirait à le prouver. Les autres Jacobins, vaguement prévenus, cherchaient toujours à prendre les devants, mais se consumaient en discussions vaines et tâtaient inutilement les faubourgs.

Le 10 et le 17 furent employés par Bonaparte et ses alliés aux préparatifs et fourberies de la dernière heure. Les présidents des deux Chambres, les inspecteurs de la salle, les entraîneurs parlementaires se distribuèrent les rôles. La minute du décret de translation fut rédigée, en sorte que les Anciens auraient à voter sur un acte tout préparé. Bonaparte, qui attendrait chez lui, monterait aussitôt à cheval, se rendrait à l'appel des Anciens et, recevant d'eux l'investiture, prendrait militairement possession de Paris. Comme ses chevaux de selle n'avaient pas eu le temps de rejoindre, ce fut un homme de mer, l'amiral Bruis, qui lui prêta un cheval d'Espagne noir d'une beauté remarquable[56], mais ardent et rétif. Afin de se composer pour l'instant de son apparition un puissant état-major et de mettre à ses côtés comme une imposante représentation de l'armée, Bonaparte fit savoir à tous les officiers qui avaient demandé à lui présenter leurs hommages, à ceux qu'il avait déjà vus et sur lesquels il pouvait compter, aux adjudants de la garde nationale, qu'il les recevrait chez lui le 18 à six heures du matin ; le prétexte d'un voyage justifiait l'heure insolite. D'après les termes de l'appel, chacun des officiers put croire que l'invitation était pour lui seul[57] ; on les grouperait ainsi à leur insu et en évitant toute indiscrétion.

Comme il importait d'avoir d'avance sous la main un rassemblement de troupes, Bonaparte s'ouvrit le 17 à Sébastiani, à qui on pouvait tout demander en fait d'aventureux dévouement. II fut convenu que Sébastiani n'attendrait pas le décret des Anciens et un ordre régulier pour rejoindre avec sa troupe, composée de dragons à pied et de dragons à cheval. Le 18, avant le lever du jour, il mettrait son monde en mouvement, donnant pour prétexte aux officiers et aux hommes une revue soi-disant commandée en l'honneur de Bonaparte et où ils auraient à défiler devant le grand victorieux, ce que tous désiraient extraordinairement. Il établirait ses hommes à pied sur la place de la Concorde, en les appuyant de deux escadrons, puis avec le reste de ses dragons montés viendrait se mettre à la disposition de Bonaparte et lui composerait une solide escorte. Les chasseurs du 21e seraient également amenés à proximité, Murat se chargeant d'enlever les officiers, et le 8e dragons s'associerait au mouvement. Dragons et chasseurs se trouveraient ainsi sur pied dès le début et en mesure de pourvoir à toutes les conjonctures[58].

La question de savoir ce que feraient les faubourgs préoccupait toujours les meneurs ; Le Couteulx de Canteleu, interrogé par Bonaparte, prit soin de le rassurer : Paris restera tranquille ; il ne peut plus y avoir d'agitation qu'entre les gouvernants[59].

Il était néanmoins indispensable d'expliquer le fait aux Parisiens dès qu'il se produirait, de les rassurer et de les convaincre ; dans ce but, on prépara des affiches, des proclamations, des brochures de propagande instantanée. Bonaparte inspira le ton et l'esprit général de ces productions. Bourrienne écrivait sous sa dictée ; Regnauld de Saint-Jean-d'Angély et Rœderer précisèrent la forme et firent imprimer clandestinement les pièces. Le fils de Rœderer fut introduit comme apprenti chez l'imprimeur Demonville et mêlé au personnel de la maison ; dans une petite pièce séparée, il opéra lui-même le travail de composition, les feuilles aussitôt tirées devant être portées par ballots au département, qui les ferait placarder ou distribuer par ses moyens ordinaires. Plusieurs des proclamations et affiches ne furent pas communiquées en minute à Sieyès ; leur style n'eût pas été de son goût[60]. Les journaux ne surent rien ou furent discrets ; un seul d'entre eux, le Surveillant, qui parait avoir eu des attaches avec les frères de Bonaparte, eut à préparer pour le 18 quelques lignes de tête où il annoncerait des événements réparateurs. On dit que des hommes influents s'en occupent, qu'ils songent à dire de fortes vérités, à les faire retentir du haut de la tribune nationale, et à montrer enfin aux Français quels sont les périls, quelles sont les ressources[61]. Les autres journaux ne parleraient que le 19 des événements de la veille.

Malgré ces précautions, il était impossible que la rumeur ambiante n'arrivât point jusqu'aux Directeurs non mis dans la confidence et que ceux-là ne fussent pas prévenus, quand tout le monde à peu près l'était. Ils reçurent des avertissements, mais Barras voulait tout ignorer, Gohier et Moulin ne savaient rien voir. Pour capter Gohier et le tenir en confiance, Bonaparte utilisa Joséphine. Je ne sais s'il était mon partisan, a-t-il dit en parlant de Gohier[62] ; il faisait la cour à ma femme. Le fait est que ce Jacobin bourgeois, de tempérament fort libertin, subissait le charme de Joséphine, qui lui semblait d'essence supérieure et représentait à ses yeux la femme du monde ; il jouissait délicieusement à se sentir transporté près d'elle dans un milieu d'élégances et de raffinements, à frôler cette créature de grâce et d'amour. Il la visitait tous les jours à quatre heures et revenait souvent pour la réception du soir[63]. Joséphine cultivait ces dispositions, à l'aide de coquetteries sans conséquence, et s'était mise au mieux avec le ménage Gohier, se laissant courtiser par le mari et affectant une grande amitié pour la femme.

D'ailleurs, Gohier savourait trop les avantages de sa position officielle, beau logement, bonne table et le reste, pour ne pas incliner à un optimisme béat ; convaincu que les victoires de Masséna et de Brune avaient dégagé l'avenir, que les victoires prochaines de Bonaparte l'assureraient, il n'apercevait point le délabrement des institutions et ne pouvait se figurer que tout n'allât pas pour le mieux sous un régime où Gohier était un cinquième de roi.

Le 17, Bonaparte dîna chez Cambacérès au ministère de la justice. Une légende à laquelle le général lui-même a donné naissance, s'est accréditée à propos de ce dîner ; on l'y a représenté se rencontrant avec Treilhard, Merlin, Target et autres fameux jurisconsultes, dissertant sur le futur Code civil et posant les bases de ce grand acte, émerveillant ses auditeurs par son extraordinaire liberté d'esprit et la soudaineté de ses intuitions. En réalité, Cambacérès n'avait convié aucun jurisconsulte, seulement quelques généraux et administrateurs initiés au secret. Loin de s'élever à de sereines hauteurs, la conversation languit ; le repas manqua totalement de gaieté, car chacun pensait au lendemain et sentait en somme qu'il jouait sa tête[64].

A deux heures de la nuit, Bonaparte fit porter à Moreau et à Macdonald l'avis de se rendre chez lui dès le lever du jour, à cheval ; les officiers y seraient déjà rassemblés. Lefebvre fut également prié de passer. Un aide de camp expédié à Sieyès eut à l'instruire des dispositions militaires, mais il les lui communiqua tout de travers ; fut-ce hasard, confusion ou perfidie[65] ? On verra qu'à Sieyès lui-même la journée du lendemain ménageait des surprises.

Joséphine de son côté s'employait, après avoir renvoyé à Saint-Germain, chez Mme Campan, Caroline et Hortense. A minuit, elle griffonnait et faisait porter au Luxembourg par Eugène un court billet, dont le fac simile nous a été conservé ; elle v priait Gohier à déjeuner pour le lendemain à huit heures[66]. C'était un moyen de l'attirer dans un guet-apens fleuri ; on le retiendrait rue Chantereine moitié par douceur et moitié par contrainte, puis on le hisserait à cheval aux côtés de Bonaparte, et on lui ferait mener le deuil de son propre gouvernement, ce qui pourrait agir sur les esprits hésitants. En attendant et jusqu'à la dernière minute, aucune ruse ne fut épargnée pour tromper Gohier et Barras, pour faire croire au premier qu'on ne ferait rien et au second qu'on ne ferait rien sans lui. Dans la journée, Bonaparte s'était annoncé chez Barras, en manifestant le désir d'un entretien décisif, puis s'était fait excuser par Bourrienne, en alléguant un grand mal de tête. Suprême rouerie, il s'était invité à dîner chez le président du Directoire... pour le 18 brumaire. En fait de conspiration, disait-il plus tard, tout est permis[67].

 

 

 



[1] Notice de Cornet sur le 18 brumaire, p. 7.

[2] Notes manuscrites de Grouvelle.

[3] Notice inédite de Jourdan sur le 18 brumaire. Cf. la conversation entre Bonaparte et Réal, recueillie par Le Couteulx, LESCURE, II, 220-221.

[4] Éclaircissements inédits.

[5] Notes manuscrites de Grouvelle.

[6] Paroles de Bonaparte devant les Anciens, le 19 brumaire.

[7] Notice de Jourdan.

[8] Rapports de police intercalés dans les Mémoires de Barras, IV, 80.

[9] Rapports de police intercalés dans les Mémoires de Barras, IV, 59.

[10] Rapports de police intercalés dans les Mémoires de Barras, IV, 59.

[11] Voyez la lettre de Portalis dans le Publiciste du 22 brumaire. D'autre part, on lit dans les Mémoires inédits de BARTHÉLEMY : Comme depuis quelque temps un grand changement était prévu et que mes parents et mes amis ne doutaient plus que je ne fusse bientôt rappelé en France, mon frère Anicet se mit en route de très bonne heure dans la matinée du 1er novembre pour venir me chercher. Barthélemy était alors à Hambourg.

[12] LA FAYETTE, V, 146.

[13] Paroles à Mme de Rémusat, citées par YUNG, Bonaparte et son temps, III, 320.

[14] Lettres de madame Reinhard, 28 vendémiaire, p 91.

[15] Rapport de l'état-major, 25-26 vendémiaire. Archives nationales, AF, III. 168.

[16] Mémorial de Norvins, II, 217.

[17] Souvenirs d'un sexagénaire, par Arnault, dans LESCURE, II, 258. La chanson fut effectivement composée par Arnault et Cadet-Gassicourt et devint la fameuse Fanfare de Saint-Cloud.

[18] Archives de la guerre, correspondance générale, bulletin du 12 brumaire. Cf. les rapports de l'état-major, 1er-16 brumaire. Archives nationales, AF III, 168.

[19] Archives de la guerre, état des troupes composant la garnison de Paris du 16 au 30 brumaire an VII. Nous ne comptons pas vingt-huit compagnies de vétérans nationaux, les deux bataillons auxiliaires de la Seine et 168 gendarmes. La 17e division comprenait en tout 15.725 hommes.

[20] Publiciste du 20 thermidor.

[21] Sur certains d'entre eux réformés plus tard par Bonaparte, les rapports de police fournissent cette note caractéristique : Des officiers réformés de la ci-devant garde du Corps législatif, ainsi que des grenadiers chassés du même corps pour cause d'insubordination et de débauche, sont restés à Paris... On les surveille avec d'autant plus de soin que la plupart paraissent ne subsister que par le commerce des femmes de mauvaise vie et qu'ils infestent les environs du palais du Tribunat (Palais-Royal). 4 messidor an VIII. Archives nationales, AF, IV, 1329.

[22] Mémoires de Mathieu Dumas, II, 102.

[23] Notes manuscrites de Grouvelle.

[24] Le Publiciste, 2 brumaire.

[25] Mémoires de Barras, IV, 48. Cf. TOUCHARD-LAFOSSE, 226 et suivantes. Les renseignements fournis sur Bernadotte dans les Mémoires de Barras et dans l'ouvrage de Touchard-Lafosse paraissent bien provenir de la même source, et d'une source directe, c'est-à-dire de Rousselin de Saint-Albin, homme de confiance du général.

[26] Bulletin de police du 28 septembre 1808. Archives nationales, AF, IV, 1503.

[27] Nous donnons à l'Appendice II, le résumé des états de service de Jubé et de Blanchard, tels qu'ils sont conservés aux archives de la guerre. Ils sont caractéristiques.

[28] Œuvres, III, 295.

[29] Delbrel écrivait plus tard : J'ai bien lieu de croire que ces compagnies furent des auxiliaires fort utiles pour l'accomplissement de la révolution projetée. Sans doute, elles ne prêtèrent leur concours qu'à la condition que la résolution par moi provoquée et adoptée par le Conseil des Cinq-Cents serait rejetée par celui des Anciens. Manuscrit publié dans la Révolution française, t. XXV. On verra ce qui se passerait effectivement à ce sujet le soir même du 19 brumaire.

[30] Renseignement particulier.

[31] Renseignement particulier.

[32] Mémoires de Thiébault, II, 61.

[33] Mémoires de Joseph, I, 76.

[34] Archives de Chantilly, lettre du 1er jour complémentaire an VIII.

[35] RŒDERER, Œuvres, III, 300, et CAMBACÉRÈS, Éclaircissements inédits.

[36] Lettres de madame Reinhard, 92.

[37] Lettres de madame Reinhard, 93.

[38] Lettres de Charles de Constant, 87.

[39] ALLONVILLE, Mémoires, III, 65

[40] Paroles de Bonaparte citées par YUNG, Bonaparte et son temps, III.

[41] Arnault, dans LESCURE, II, 245.

[42] Armand MONTIER, Robert Lindet, 379, d'après une note manuscrit de Lindet.

[43] CAMBACÉRÈS.

[44] Mémoires de Talleyrand, I, 272.

[45] Arnault, dans LESCURE, II, 254.

[46] Journal des hommes libres, 14 brumaire.

[47] Cambacérès confirme le fait très expressément, quoi qu'on ait dit et répété.

[48] Note reproduite dans les Mémoires de Barras, IV.

[49] Mémoires d'un sexagénaire, 215. Cf. Sébastiani, dans VATOUT, le Palais de Saint-Cloud, 238. Faut-il croire au bruit répandu d'après lequel Bonaparte, obligé de renoncer à la date primitive du 16, préféra lui-même ne pas tenter l'aventure le 17 parce que ce jour était un vendredi ? A vérifier la concordance des deux calendriers, on reconnait que le 17 tombait effectivement un vendredi.

[50] Rapport de l'état-major, 13-14 brumaire. Archives nationales, AF, III, 168A.

[51] Rapport de l'état-major, 13-14 brumaire. Archives nationales, AF, III, 168A.

[52] Journal le Propagateur.

[53] Publiciste du 17.

[54] Notice inédite de Jourdan.

[55] Notice inédite de Jourdan.

[56] RŒDERER, III, 301.

[57] Commentaires, IV, 18.

[58] Relation de Sébastiani, dans VATOUT, 237. C'est ainsi qu'une espèce de pronunciamiento de cavalerie dut concorder avec le coup d'État parlementaire.

[59] LESCURE, II, 213. Brinkman dit la même chose à peu près en mêmes termes. Le peuple ne se soucie plus des querelles de ses gouvernants. P. 323.

[60] Notes manuscrites de Grouvelle.

[61] Le Surveillant du 18 brumaire.

[62] Journal de Sainte-Hélène, I, 470.

[63] Gohier, qui vécut fort tard, était un homme de taille un peu au-dessous de la moyenne et de complexion solide, avec un grand nez sensuel ; l'une de ses occupations était de tenir par écrit et fort exactement la liste de ses exploits galants ; il se piquait aussi de littérature aimable et rimait des chansons.

[64] CAMBACÉRÈS. A d'autres moments de ces suprêmes journées, Bonaparte manifestait une gaieté un peu outrée et chantonnait. Un journal écrivait : Bonaparte est extrêmement gai depuis quelques jours. Ses familiers ont remarqué qu'il chantait son pont-neuf favori : Écoutez, honorable assistance, qu'il ne chante que lorsqu'il a l'esprit tranquille et le cœur satisfait. Le Diplomate, 19 brumaire.

[65] Notes manuscrites de Grouvelle.

[66] Venez, mon cher Gohier, et votre femme, déjeuner avec moi demain à huit heures du matin. N'y manquez pas ; j'ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes. Adieu, mon cher Gohier. Comptez toujours sur ma sincère amitié. — LAPAGERIE-BONAPARTE, Mémoires de Gohier, dans LESCURE, II, 55.

[67] Journal de Sainte-Hélène, I, 470.