L'EUROPE ET LES BOURBONS SOUS LOUIS XIV

AFFAIRES DE ROME. — UNE ÉLECTION EN POLOGNE. — CONFÉRENCES DE GERTRUTDENBERG. — PAIX D'UTRECHT

 

CHAPITRE V.

 

 

Przebendowski détermine Frédéric-Auguste de Saxe à se mettre aussi sur les rangs. — Caractère et conduite de Frédéric-Auguste. — Ses démarches hardies et habiles. — Il gagne le pape, ainsi que le nonce de Varsovie. — Efforts de l'abbé de Polignac pour déjouer la tactique du nonce. — Przebendowski essaye en vain de corrompre Polignac. — Lutte ardente de ces deux représentants du parti saxon et du parti français. — Plaine de Wola, théâtre de l'élection. — Première journée : Conti est sur le point d'être proclamé. — Seconde journée : bénédiction du camp par le cardinal Radziejouwiski. — Triomphe éclatant de Conti sur Frédéric-Auguste. — Génie de Przebendowski, qui parvient à faire retarder une fois de plus la proclamation. — Son activité et son habileté pendant la nuit suivante. — Troisième journée : proclamation du prince de Conti par le primat, et, presque aussitôt, de Frédéric-Auguste par l'évêque de Cujavie. — Empressement de Frédéric-Auguste. — Indifférence de Conti. — Celui-ci débarque à Dantzig et en repart peu de temps après. — Causes de ce départ. — Suprêmes et inutiles efforts de Polignac. — Conséquences de cet échec, dont il n'est nullement responsable. — Irritation de Louis XIV, dont la colère frappe injustement l'abbé de Polignac.

 

Pendant que ces enchères publiques agitaient l'Europe et déshonoraient la noblesse polonaise, un candidat, dont le nom avait à peine été prononcé dans les diétines préparatoires, attirait tout à coup l'attention et entrait sérieusement en lice.

Frédéric-Auguste de Saxe, se méprenant sur la situation réelle des divers prétendants au trône de Pologne, hésitait à y aspirer en même temps que Conti et les fils de Sobieski, quand un obscur gentilhomme polonais fit cesser ses hésitations. Intrigant par nature, peu soucieux des moyens, Jean-Georges Przebendowski avait trahi tous ses serments pour parvenir au but fixé par son ambition. Luthérien, il s'était fait catholique afin de pouvoir être nommé sénateur-castellan de Culm. Aussi longtemps que la faction du prince Jacques avait été supérieure à celle des autres prétendants, il avait accepté son argent et appuyé sa candidature. Il s'était ensuite séparé de lui et était entré dans le parti du prince de Bade, dont il n'avait pas tardé à reconnaître la faiblesse. Il offrit alors ses services à l'abbé de Polignac entre les mains duquel il prêta avec quelques nobles de la Prusse polonaise un solennel serment de fidélité. Mais, insatiable dans son avidité, voulant d'ailleurs que le futur roi ne dût qu'à lui seul sa couronne, Przebendowski quitta un parti qui lui paraissait avoir épuisé ses ressources pécuniaires, et, se rendant tout à coup à Dresde, il y vit l'électeur.

Ce prince devait à un séjour assez prolongé en France une élégance de ton et un goût de luxe qui lui avaient déjà permis de rendre la cour de Saxe une des plus brillantes de l'Europe. Il connaissait à fond l'art de la guerre qu'il avait appris de ses ennemis en Franche-Comté, et, avant conservé fidèlement les premières impressions de sa jeunesse, il unissait à l'amour des plaisirs et des fêtes, à la mollesse d'une vie voluptueuse, les soucis de l'ambition et l'inquiétude d'une humeur guerrière. Alors âgé de vingt-sept ans, il ne demandait qu'une occasion d'étendre ses possessions. D'une bravoure à toute épreuve, entreprenant, audacieux, porté par tempérament aux choses extraordinaires, il entrevit avec joie la perspective séduisante que lui découvrit Przebendowski. Il ne lui présenta qu'une objection, mais sérieuse : Je suis luthérien, lui dit-il, et la Pologne ne peut élire qu'un roi catholique. — Il n'y a de mauvais moyens que ceux qui ne réussissent point, lui répliqua son interlocuteur ; pour entrer dans le sénat, je me suis fait catholique ; Votre Altesse peut bien en faire autant pour une couronne ; et comme Frédéric-Auguste hésitait, son pressant séducteur lui cita les exemples d'un de ses glorieux ancêtres cédant à Charles-Quint[1], du landgrave de Hesse obéissant aux théologiens protestants[2], et de bien d'autres encore sans oublier celui de Henri IV. On prévit même le cas où, s'étant fait catholique, l'électeur ne parviendrait pas au trône et on s'enquit des moyens qu'il pourrait employer pour redevenir luthérien. Mais les expédients ne manquaient pas au peu scrupuleux Przebendowski qui, tout en assurant le succès, sut, ce qui est rare, parer à tout, même à un échec. Il fut convenu en effet que l'abjuration se ferait entre les mains d'un certain Zeitz, autrefois protestant, devenu catholique par ambition, alors évêque de Raab en Hongrie, et tout dévoué à l'électeur auquel il devait sa fortune ecclésiastique. Quinze jours avant l'élection royale, Frédéric-Auguste se rend à Baden, près de Vienne. Il y rencontre comme par hasard l'évêque de Raab, entre avec lui dans un pavillon, et en sort un moment après, muni d'un certificat attestant son abjuration qui ne deviendra pourtant officielle qu'après l'élection. Aussitôt Przebendowski s'en empare, et, tandis qu'il le colporte dans Varsovie, l'électeur fait avancer quelques troupes vers les frontières de la Pologne, vend pour avoir des fonds au duc de Hanovre ses droits sur un duché d'Allemagne[3], au clergé de Saxe, son riche domaine de Misnie ; et, ces ressources étant encore insuffisantes, il fait un traité avec les juifs allemands qui s'engagent à lui remettre tout l'argent dont il aura besoin. Ce n'est pas tout : il envoie à Rome, auprès d'Innocent XII, le baron de Roze afin d'annoncer officiellement une conversion qui réjouit d'autant plus le Saint-Siège que la Saxe a été le berceau du luthéranisme. Ne cachant plus ses projets, il ne craint pas d'écrire à Louis XIV lui-même pour lui demander sa protection. C'était le mettre dans un embarras extrême. Louis XIV, en effet, qui n'avait jamais consenti à faire connaître aux autres puissances la candidature de Conti, craignit ou de nuire à la nomination du prince français en paraissant encourager l'électeur, ou de compromettre sa propre dignité en déclarant ouvertement un projet qui pouvait ne pas se réaliser. Il garda donc le silence, se tint dans une réserve qu'il crut prudente, et cacha cette démarche franche et hautaine même à l'abbé de Polignac.

Celui-ci, de plus en plus isolé, de plus en plus réduit à ses propres forces, ne se laisse pourtant pas abattre. Il n'ignore aucune des démarches de son nouveau et dangereux adversaire, et il met à déjouer ses projets la même habileté que déploie Przebendowski à les concevoir.

Comme il sait que Davia, nonce du pape[4], malgré la déclaration faite par le Saint-Siège qu'il gardera la neutralité entre le candidat du roi très-catholique et le luthérien converti, penche vers ce dernier, soit pour obéir à des instructions sécrètes[5], soit en haine de la France, et qu'il va vantant partout et proclamant miraculeuse la conversion de Frédéric-Auguste, il écrit à l'ambassadeur du Saint-Siège une lettre sévère, dans laquelle il s'étonne que celui qui représente le père commun des chrétiens montre dans cette affaire une partialité aussi révoltante, et il le prie de considérer qu'ils ont tous les cieux des maîtres qui jugeront leur conduite par les effets. La nouvelle de l'abjuration s'accréditant de plus en plus, Polignac fait habilement répandre qu'elle ne peut pas être réelle ; que, dans tous les cas, elle n'est que momentanée, la femme de l'électeur étant demeurée luthérienne[6], et qu'il ne tardera pas à revenir lui-même à une religion qui a été la sienne jusqu'à cette époque.

Przebendowski ayant discuté la valeur des offres de l'abbé de Polignac et ayant mis en doute l'exécution de ses promesses, l'ambassadeur français lance un écrit dans lequel il fait remarquer que Frédéric-Auguste n'a attendu si tard pour déclarer ses prétentions qu'afin qu'on n'eût pas le temps d'examiner un candidat aussi suspect et de vérifier la sincérité de ses engagements.

Quelques jours avant l'élection[7], Przebendowski qui s'est fait un parti puissant, mais qui n'a pas encore entamé celui du prince de Conti, songe, pour y parvenir, à mettre en lutte tout à la fois le patriotisme et les intérêts particuliers de son adversaire. Quelques magnats, jusque-là dévoués à la France et corrompus par lui, se présenteront chez Polignac, lui montreront les malheurs dont la Pologne est menacée par l'existence des deux partis opposés, et lui exposeront qu'un moyen se présente de mettre la république en repos, tout en sauvegardant l'honneur de la France et en ménageant les intérêts de son représentant. Ce serait, lui dira-t-on, de consentir à l'élévation du duc de Saxe et de l'obliger à restituer à Louis XIV les sommes dépensées jusqu'à ce jour en Pologne. La députation donnera en terminant l'assurance à l'abbé de Polignac que Frédéric-Auguste fera en sa faveur tout ce que la reconnaissance exigerait qu'il fit en faveur de quelqu'un à qui il serait redevable du trône, et l'on promettra à l'ambassadeur français une présentation prochaine pour le cardinalat[8].

L'abbé de Polignac, averti de cette résolution la veille du jour où l'on devait se présenter chez lui, accourt aussitôt au sénat ; il repousse avec indignation et fierté cette offre outrageante ; il déclare hautement que jamais et à aucun prix il ne délaissera le but de sa mission. Puis il s'étonne de nouveau de voir la nation polonaise si jalouse de sa liberté se choisir un roi parmi les princes allemands, après les avoir refusés jusque-là chaque fois qu'ils se sont présentés. — Si l'électeur de Saxe monte sur le trône, dit-il avec une grande éloquence[9], la foi de vos pères jusqu'ici laborieusement conservée court risque de s'éteindre. Quand le sénat ne peut être composé que de catholiques, la nation souffrira-t-elle que le sceptre passe aux mains d'un prince luthérien après avoir été porté par ce roi Casimir auquel la cour de Rome a donné le titre mérité d'orthodoxe, parce qu'il a purgé de l'hérésie le sénat de Pologne ?

On le voit, les deux représentants font mouvoir tous les ressorts afin de procurer à leur candidat cette couronne élective. D'un côté, un faiseur de rois auquel tous les moyens paraissent devoir être employés et dont l'esprit inventif trouve sans cesse de nouvelles ressources et de nouveaux plans d'attaque ; de l'autre, un ministre éloquent, actif, résolu, mais dont la dignité ne fait jamais naufrage dans ces luttes et dans ces intrigues compromettantes, combattent avec une égale persistance et une même habileté, s'épiant mutuellement, devinant leurs intentions, déjouant leurs artifices, ayant une réfutation pour chaque attaque, une objection pour chaque demande, paraissant s'éviter pour mieux se surprendre, et se retrouvant toujours en face l'un de l'autre ; le premier souple, narquois et rusé, le second digne, hautain et ferme. Leurs efforts à tous deux vont être couronnés de succès.

Le jour marqué pour l'élection arrive enfin. Le 25 juin 1697, la plaine de Wola, près de Varsovie, est une fois de plus le théâtre de ce grand acte de la souveraineté nationale.

Qu'on se représente une vaste plaine qu'entoure à perte de vue une quantité innombrable de tentes, et dont l'horizon, immense d'un côté, est borné de l'autre par les clochers élancés de Varsovie et par de vertes collines au pied desquelles coule la Vistule. Au milieu de la plaine est un carré long formé par des murailles assez basses pour que l'intérieur soit au loin ouvert aux regards, et par des fossés assez vastes pour qu'il soit fermé aux agressions de l'ordre équestre. Trois portes, celles de la grande Pologne à l'ouest, de la petite au midi et de la Lithuanie à l'est, permettent de pénétrer dans cette enceinte, à l'extrémité de laquelle est la szopa, pavillon destiné aux sénateurs, et dont le reste forme le kolo ou champ des nonces de l'ordre équestre.

Dès la pointe du jour, ce camp souverain est occupé par l'élite de la nation, et, dans le reste de la plaine, ne tardent pas à arriver tumultueusement les électeurs. Ce sont plus de cent mille gentilshommes à cheval et armés, groupés par palatinat, vêtus avec un luxe désordonné et barbare, quelques-uns portant sur leur personne, soit en fourrures soit en armes, toute leur fortune, tous rivalisant de somptuosité et d'opulence, tous pouvant être rois avant la fin du jour et marquant par un regard digne et hautain l'orgueil qu'ils ressentent de ce glorieux et funeste privilège. Mais là n'est pas seulement tout ce qui, dans la république, possède un cheval de bataille : quelques milliers de gentilshommes campagnards déshérités de la fortune, et d'autant plus fiers, sont venus à pied à ce rendez-vous général, et, s'étant alignés, armés de faulx, sur les revers des' fossés, ils protestent par un maintien énergique de la réalité de leurs droits et de l'égalité qui, ce jour-là, les élève au rang des plus illustres seigneurs de la Pologne.

Rien n'égale l'agitation et le mouvement de l'innombrable foule qui se presse autour des nobles électeurs. Des cortèges de palatines et de castellanes parcourent les rangs et vont partout prodiguer leurs conseils et leurs largesses. Les évêques à cheval, le crucifix à la main, abordant chaque groupe, bénissent les étendards et exhortent à la concorde. Ici, autour de tables immenses et surchargées, de vives discussions s'engagent, et déjà les sabres brillent hors du fourreau. Là de jeunes gentilshommes luttent à la course, et quelques-uns de ces combats pacifiques, auxquels se mêlent les irritants débats de l'élection, se terminent dans le sang Plus loin, des escadrons manœuvrent au bruit de fanfares guerrières ; ailleurs des chants nationaux se font entendre et excitent le patriotisme des auditeurs. Partout les armures étincelantes éclairent la plaine de mille feux ; partout on voit ces descendants des Sarmates, vêtus comme leurs ancêtres de peaux de bêtes fauves et ne se distinguant d'eux que par les pierreries dont ils les surchargent ; partout des cris barbares, des combats sanglants et des mœurs d'un autre âge : singulier spectacle qui nous ramène de plusieurs siècles en arrière, et qui, ressuscitant un passé reculé, donne, à la fin du règne de Louis XIV, une reproduction exacte des antiques et tumultueux champs de mai !

Peu s'en fallut que l'élection. qui cette fois ne devait se compléter qu'après trois jours, ne se terminât dès les premiers instants à l'avantage de Conti. L'évêque de Plock, soutenu par le primat Radziejouwiski, ayant en effet dans la matinée prononcé un discours en faveur du candidat français, les palatinats de Sieradz, de Rawa, de Plock et de Prusse lui répondirent par un cri unanime d'assentiment. Przebendowski, effrayé par cette manifestation inattendue en ce moment et ayant voulu prononcer à son tour quelques paroles, en avait été empêché par le chevalier Czapski qui, lui disant : Traître, tu as bien vite oublié tes serments ! l'aurait tué d'un coup de pistolet, si un prêtre n'en eût relevé le canon avec sa canne. Cependant l'enthousiasme allumé par l'évêque de Plock gagnait peu à peu le camp tout entier, et la couronne allait être décernée par acclamation à Conti, quand Przebendowski, qui connaît le respect des Polonais pour tout ce qui touche, même quant aux formes, à leur chère constitution, se rappelle qu'on n'a pas donné le temps au primat de remplir la formalité de la proclamation officielle des candidats. Il accourt vers les palatinats qui ne sont pas encore complètement entraînés ; il leur montre la constitution menacée par l'emportement irréfléchi des Contistes, et, parvenant à gagner du temps, il obtient que rien ne soit résolu dans cette journée.

Le 26, le sénat et le corps des palatins, entourant le cardinal Radziejouwiski primat-interroi, s'assemblent dans l'église cathédrale de Saint-Jean, et, après quelques prières, ils se rendent en ordre et processionnellement dans le camp de Wola. Dès qu'ils y sont parvenus, le primat proclame à haute voix le nom de chacun des candidats, commençant par le prince de Conti, dont il fait un grand éloge, et terminant par Frédéric-Auguste qu'il se contente de nommer. Puis, selon l'usage, il se place devant la szopa en vue de tous, et il s'agenouille religieusement, demandant l'inspiration d'en haut pour cette foule agitée et turbulente qui va choisir le premier magistrat de la république. Le moment est solennel : le silence se fait dans toute la plaine, tous les cœurs battent et les têtes s'inclinent devant le prélat qui se lève, et, se tournant vers chacune des quatre régions du camp, les bénit tour à tour. Il rentre ensuite dans le pavillon et y demeure, tandis que les évêques, les palatins et les castellans vont se mettre à la tête de leurs palatinats.

Tout d'abord, trois des escadrons de Cracovie et un de Posnanie acclamèrent le prince Jacques, mais faiblement ; et aussitôt les cris de : Vive Conti ! furent poussés avec force par les trois autres escadrons de Cracovie, cinq de Posnanie et tous ceux de Wilna. Tout à coup une troisième acclamation se fait entendre : le nom de Frédéric-Auguste est prononcé par les palatinats de Samogitie, de Mazovie et par quelques escadrons de Prusse. Le tumulte est alors à son comble ; les trois cris différents des électeurs ébranlent le

champ d'élection, les adversaires irrités se précipitent les uns sur les autres ; jusque-là divisés par étendards, ils se mêlent, se confondent, se bouleversent, et la poussière soulevée par ces sauvages escadrons couvre d'un immense voile la plaine entière. Les pointes des sabres, d'abord levées vers le ciel, se baissent pour frapper des compatriotes ; le camp souverain lui-même est souillé, et le citoyen Papieski, ayant persisté à acclamer le prince Jacques, est tué par un Contiste, et il vient, en mourant, ensanglanter la robe du primat-interroi.

Au milieu de cet horrible chaos apparaît Przebendowski qui apporte un bref signé par le nonce du pape, reconnaissant la conversion de l'électeur et conseillant aux Polonais d'appeler ce prince sur le trône. Mais, dans le tumulte, il est impossible de vérifier l'authenticité de cet acte. Les Contistes affirment qu'il est faux[10], et Przebendowski, pour la seconde fois, est sur le point d'être massacré. Les cris ayant augmenté, le bruit des armes, les piaffements des chevaux produisant un tel vacarme qu'op ne peut plus rien entendre ni rien distinguer, le cardinal-primat donne l'ordre au maréchal d'élection de faire réunir les Contistes à la droite du camp et les Saxons à la gauche. Deux cent vingt escadrons se rangent à droite, et quarante seulement leur font face.

Cette épreuve était décisive. Le prince Jacques, abandonné de tous, avait fui à Varsovie. Polignac venait d'expédier un courrier annonçant à Louis XIV ce magnifique résultat. Le nonce du pape battu se résignait et envoyait féliciter le vainqueur. Tout semblait décidé.

Mais, des partisans de Frédéric-Auguste tous atterrés, seul Przebendowski ne perdait point courage. A son instigation, quatorze des escadrons de son parti font savoir au primat qu'à la faveur de la nuit, ils passeront dans les rangs opposés et augmenteront ainsi l'immense majorité déjà assurée à Conti. Polignac, qui comprend que son adversaire aspire à gagner une nuit encore, accourt auprès de Radziejouwiski. Il le prie de considérer combien la multitude est versatile et l'adjure de ne pas renvoyer sa sanction au lendemain et de décerner le soir même la couronne. Mais le primat, soit qu'il voulût rendre la proclamation plus solennelle, en ne la faisant pas pendant la nuit, soit qu'il pensât, en la renvoyant au lendemain, assurer à Conti la presque unanimité des suffrages, soit encore qu'il eût pour but de prolonger en sa faveur le temps pendant lequel il était roi, opposa le plus opiniâtre refus à la demande de l'ambassadeur français, et, ordonnant à tous de demeurer à cheval dans le champ d'élection, il se coucha dans son carrosse et y attendit le jour.

Przebendowski sut mettre à profit les quelques heures que la fortune, ou plutôt son génie, lui avait assurées. Dès que la nuit est complète, il court chez les ministres résidents opposés à la France, et ils étaient alors nombreux. Il réunit ainsi chez Davia, nonce du Saint-Siège, l'ambassadeur d'Autriche et les envoyés de Saxe, de Bavière, de Brandebourg, de Neubourg, de Lorraine .et de Venise. Il y entraîne sans peine l'évêque de Cujavie et le prince Sapieha dont l'humeur tracassière fait toujours d'eux les adversaires du parti qui triomphe ; et Marie-Casimire, plus attachée maintenant à exclure Conti qu'à élever son fils, entre avec passion dans un complot tramé contre le candidat français. Przebendowski leur montre à tous, dans un discours rapide et concluant, l'influence de plus en plus menaçante de la France. A Conti éloigné et indifférent, il oppose Frédéric-Auguste, qui est proche et qui se hâte. Il obtient l'abandon de toutes les prétentions en faveur de son candidat, et de fortes sommes qu'aussitôt il envoie au camp. A deux heures du matin, au sortir de cette réunion, il se rend avec Fleming[11] chez l'abbé de Polignac, et, voulant employer directement contre lui cette arme de la corruption qui lui a été si utile jusque-là, il lui affirme que le parti de l'électeur est en état maintenant de résister à tout ; mais que, désirant agir loyalement, il vient lui réitérer par lui-même les offres avantageuses qu'il lui a fait transmettre autrefois. Polignac indigné les chasse après avoir reproché son infâme trahison à Przebendowski, qui, sans l'écouter, retourne à Wola.

Quel ne fut pas l'étonnement, l'effroi et la consternation du parti français quand le soleil du 27 vint éclairer l'œuvre corruptrice de Przebendowski et montrer le camp saxon, qui la veille encore était si peu redoutable, égalant presque le camp des Contistes, le mesurant du regard, le menaçant et tout prêt à fondre sur lui ! La journée se passa en injures, en débats et en récriminations. Vingt fois on fut sur le point d'en venir aux mains, et le champ d'élection faillit se changer en un champ de carnage. Vingt fois de grossières vociférations, que se lançaient entre eux les apostats et les traîtres, auraient allumé la guerre civile, si le primat ne s'était interposé et n'avait, au péril de sa vie, empêché l'effusion du sang. Enfin, à six heures du soir, désespérant de pouvoir augmenter le nombre des Contistes, Radziejouwiski proclame François-Louis de Bourbon, prince de Conti, roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie.

Puis il se rend à l'église de Saint-Jean, dont il fait enfoncer les portes fermées par l'ordre des Saxons, et il entonne le Te Deum.

Au même moment, l'évêque de Cujavie, se prévalant du départ du primat, proclamait à Wola, roi de Pologne, Frédéric-Auguste de Saxe. A minuit, il se rendait à son tour à l'église de Saint-Jean, et il y chantait un Te Deum d'actions de grâces, pendant que Varsovie s'illuminait et que le canon se faisait entendre en l'honneur du prince de Conti.

La Pologne avait deux rois. Mais tandis que l'un, qui surveillait l'issue de l'élection sur les frontières mêmes, les envahissait aussitôt avec une armée de dix mille hommes et venait confirmer sa nomination par sa présence ; tandis qu'il renouvelait solennellement son abjuration et qu'il envoyait soixante mille écus à Przebendowski pour se gagner de nouveaux partisans, l'autre recevait, coup sur coup, de l'ambassadeur français, deux courriers qu'il laissait sans réponse[12], et, le 1er août seulement, il lui écrivait une lettre d'acceptation aussi froide que laconique. Enfin, le 3 septembre, après un long entretien avec Louis XIV, on le vit sortir du cabinet du roi, les larmes aux yeux[13], et se décider, malgré lui, à se mettre en route. Il était trop tard.

Comment, en effet, Polignac aurait-il pu l'emporter, seul et dénué de ressources pécuniaires[14], sur un rival riche, généreux, armé et présent ? C'est en vain qu'il fait intervenir en sa faveur les évêques du royaume. Auguste, à la tète de son armée, brave les foudres de l'Église. C'est en vain que l'ambassadeur français, aidé du primat, fait établir une garde auprès du corps de Sobieski pour empêcher qu'on ne l'enlève et qu'on ne le porte à Cracovie où il est d'usage que l'ensevelissement du dernier roi et le couronnement de son successeur aient lieu dans la même cérémonie. Auguste fait dresser dans la cathédrale de cette ville un cénotaphe qui parait contenir le corps de Sobieski[15], et, le 15 septembre, il est en grande pompe[16] couronné par l'évêque de Cujavie. C'est en vain que le primat, sur les droits duquel ce dernier empiète, lance contre lui un violent manifeste. Le nonce du pape encourage dans sa résistance l'évêque rebelle[17]. C'est en vain que Polignac crie à l'illégalité et à la révolte, qu'il renouvelle ses promesses d'argent à ceux que l'or de Saxe détache de son parti, qu'il essaye de corrompre les uns et de menacer les autres. Vana est sine viribus ira, lui est-il répliqué[18], et, malgré toute la souplesse de son talent, l'ambassadeur reste sans réponse en face de ceux qui lui demandent l'argent et le roi promis.

Enfin, le 25 septembre[19], Jean Bart, dont ce fut le dernier voyage, amena le prince de Conti sur la plage de Dantzig. L'influence du nom français, la puissance de Louis XIV, l'éclatante renommée de Conti étaient telles qu'au bruit de son arrivée tout s'émut. Les Contistes prirent les armes, Polignac détermina les grandes familles des Sapieha, des Zaluski, des Kontzki à se rendre au-devant du roi français. Mais, malgré les instances de ses partisans, celui-ci ne voulut pas entrer dans la ville. Préférant attendre des forces plus considérables et se laissant refroidir par la résistance toute naturelle de la protestante Dantzig[20], il resta en rade et déconcerta ses amis par ses hésitations inattendues et par ses répugnances non dissimulées. C'est que la duchesse de Bourbon, qui avait fait tous ses efforts pour empêcher le départ de Conti, était demeurée à Versailles, et son mélancolique amant ne pouvait supporter cette séparation. Ce voyage qui l'approchait du trône lui avait été odieux parce qu'il l'éloignait de celle qui régnait impérieusement sur lui et à laquelle il sacrifiait en ce moment jusqu'à sa réputation, car on doutait alors même de son courage. Lorsqu'un nombreux parti accourait pour l'acclamer et le défendre, lorsque les espérances renaissaient dans l'esprit de Polignac, lorsque tant d'ambitions s'étaient éveillées, tant d'intrigues avaient été nouées pour obtenir cette couronne, celui-là seul qui l'avait reçue, aveuglé par sa passion, n'aspirait qu'à la perdre. Le 6 novembre, le prince français apprend que l'armée de son compétiteur a battu une troupe de Contistes. Aussitôt, ayant de la peine à cacher sa joie, il repart[21] et revient à Paris où il se trouva, dit Saint-Simon, plus à son gré que roi à Varsovie. Saint-Simon ajoute que Conti pardonna difficilement à Polignac la peur qu'il lui avait donnée.

Ce trait est le meilleur éloge de l'habileté du diplomate français. Il avait en effet atteint le but, et seul, dans un pays éloigné et si différent du nôtre, mais avec son éloquence, son courage et les ressources inépuisables de son esprit, il avait réussi. Il y avait perdu une partie de sa fortune[22], compromis sa santé, exposé sa vie. Il avait été réduit pour lutter avec quelques chances de succès de se servir des armes de ses adversaires, la corruption, l'intrigue, la ruse ; mais il l'avait fait sans amoindrir son caractère, et, malgré l'infériorité que lui assuraient contre des antagonistes sans scrupules sa nature droite et son respect pour lui-même, il avait exécuté sa mission, était parvenu à saisir la couronne, et, en l'absence de celui qui devait la porter, à la garder un moment entre ses mains. Mais, après s'être heurté contre tant d'obstacles prévus et en avoir triomphé, ses efforts étaient venus se briser contre le dernier de tous, le plus inattendu, le plus insurmontable, le découragement du prince de Conti.

Par une fatalité unique, les qualités mêmes de ce prince si bien doué lui ont manqué au seul instant où les destinées de la Pologne ont été placées entre ses mains. Jusque-là ferme et brave, il a tout à coup hésité à marcher contre son compétiteur. Jusque-là plein d'audace et d'ambition, le découragement l'a saisi quand il s'est agi de poser sur sa tète la couronne de Pologne. Sa belle nature s'est un moment transformée, et la plus futile des causes a éloigné à jamais le prince qui était le mieux fait pour régner, le plus propre à assurer le-bonheur de la Pologne et peut-être à prévenir sa lamentable fin. N'ayant pas en effet, comme Frédéric-Auguste, deux royaumes à gouverner, il se serait donné tout entier à celui-là. Bon et affable, il n'aurait pas effarouché les grands ; généreux et intrépide, il .aurait plu à la multitude ; indépendant et appartenant à une nation éloignée, il ne serait pas devenu, comme allait l'être le roi saxon, le docile instrument de ses voisins. Enfin, il aurait établi entre les deux maisons de France et de Pologne un lien qu'il n'eût plus été possible de rompre ; la France se serait dès lors intéressée directement au sort de la Pologne, et, au moment du danger, elle ne serait pas restée spectatrice indifférente de la plus inique et de la plus lâche des spoliations.

Mais la Providence refusa aux Polonais ce moyen de salut. Tandis que Jean Bart ramenait en France le seul espoir des amis, rares alors, de la Pologne, Frédéric-Auguste prenait possession du trône, s'entourait d'une garde de Saxons et faisait ainsi pour la première fois pénétrer chez la plus fière des nations les armées étrangères qui, hélas ! s'y succéderont désormais. Après avoir vainement essayé d'asseoir un pouvoir absolu sur la force, il ne devait pas tarder à asservir ses nouveaux sujets par la mollesse, par le luxe, par une plus grande corruption, et à ouvrir pour la Pologne l'ère funèbre des châtiments et des expiations après laquelle viendra l'ère glorieuse de la régénération par le martyre, que l'on voudrait voir suivre d'une prompte et complète résurrection.

Les fêtes du couronnement de Frédéric-Auguste furent splendides. La veuve de Sobieski, entourée de ses enfants, eut l'impudeur d'y assister. Elle espérait reprendre son influence sur les affaires du pays. Mais ses prétentions ne tardèrent pas à être réduites à néant. Chassée de la Pologne, elle subit la plus amère souffrance pour les ambitieux et les intrigants, la privation de ce pouvoir qu'ils ont tant aimé. Elle fut assez malheureuse pour vivre vingt ans encore ; et, après avoir traîné misérablement son inquiète vieillesse en Allemagne et en Italie, elle vint mourir à Blois, âgée de soixante-quinze ans.

Louis XIV fut on ne peut plus irrité de la non-réussite de ses projets[23]. Chez lui l'homme fut encore plus humilié que le roi, et il souffrit bien moins de ce qu'un prince étranger occupait le trône de Pologne[24], que du retour de Conti. Il ne pouvait pas s'habituer à la présence d'un prince d'autant plus antipathique qu'il avait conçu un moment l'espérance d'en être glorieusement délivré, et qu'il le savait intérieurement satisfait de ce qui causait sa propre douleur. Se laissant aveugler par la colère, il oublia les efforts persévérants, le zèle dévoué, le succès incontestable de son ambassadeur, et ne voulut voir que le résultat.

L'abbé de Polignac fut l'innocente victime du royal mécontentement et il reçut, à un mois d'intervalle, les deux lettres suivantes :

Il est aisé de comprendre, monsieur, disait Louis XIV dans la première, que vous n'avez désormais aucun service à me rendre dans le voisinage de la Pologne. Le seul ordre que j'aie donc à vous donner est de revenir incessamment dans mon royaume et d'attendre sur la frontière que je vous fasse recevoir mes instructions.

Voici la seconde :

Monsieur l'abbé de Polignac, je vous écris cette lettre pour vous faire savoir que mon intention est que vous vous rendiez de suite dans votre abbaye de Bomport et que vous y demeuriez jusqu'à nouvel ordre.

LOUIS.

 

 

 



[1] En 1530, dit Przebendowski, l'empereur Charles-Quint menaçait l'électeur de Saxe de le déposséder s'il n'assistait pas, en qualité de connétable, à une messe que l'on devait célébrer à Augsbourg. L'électeur se résigna.

[2] En 1540, les théologiens protestants permirent au landgrave de Hesse de faire semblant d'être catholique pour ne pas perdre le rang et la position qu'il occupait.

[3] Le duché de Saxe-Lauenbourg. Il vendit ses droits moyennant la somme de cinq cent mille écus.

[4] Davia venait d'être envoyé de Cologne à Varsovie afin d'y ménager les intérêts de la cour de Rome en ce qui concernait la succession de Sobieski.

[5] Il est certain que le pape, d'autant plus charmé de cette conversion que la Saxe était luthérienne, envoya à l'électeur le témoignage de sa plus vive satisfaction. On assure qu'il ne s'en tint pas là, et qu'il donna l'ordre à son légat d'appuyer de toute son influence les prétentions de ce prince à la royauté. Cette assertion se trouve énoncée dans le tome III, p. 7, de la Pologne. Une dépêche du cardinal Janson, ambassadeur de France à Rome, fait douter de l'exactitude de cette assertion, et donne lieu de croire qua le Saint-Siège est resté neutre entre les deux candidats. Cette dépêche est citée plus loin.

[6] Christine Eberhadine ne voulut jamais renoncer au luthéranisme, et, pour ce motif, elle ne put pas être couronnée reine de Pologne. Bien plus, lorsque plus tard la nouvelle de l'élection de Frédéric-Auguste parvint à Dresde, le prince Egres de Füstenberg, gouverneur de la ville, ayant ordonné qu'on célébrât la messe dans le château et qu'on y chantât le Te Deum, l'électrice en fit fermer les portes et refusa de prendre le titre de reine qu'on lui donnait. Quant à l'électrice douairière, elle se livra à des emportements qui allèrent jusqu'au scandale.

[7] Le 23 juin 1697.

[8] Histoire de Frédéric-Auguste, t. II, p. 172.

[9] L'ambassadeur de l'Empire, le comte de Lamberg, évêque de Passau, fut moins éloquent et surtout moins habile. S'étant servi à l'égard de la sérénissime république d'expressions qu'on considéra n'être pas assez respectueuses, il fut interrompu violemment et assailli de telles injures qu'il fut contraint de s'arrêter. Sur ces entrefaites, ayant été pris d'un saignement de nez, il quitta la séance et fut poursuivi de buées et de clameurs.

[10] Les Contistes avaient raison. Frédéric-Auguste n'abjura le protestantisme que le 2 juillet 1697. La formule de sa confession de foi en vingt-deux articles est donnée tout entière dans l'ouvrage allemand de Foerster, les Cours et les cabinets de l'Europe au dix-huitième siècle.

[11] Fleming, envoyé de Frédéric-Auguste à Varsovie, et dont Przebendowski était le gendre. Histoire de Frédéric-Auguste, tome II, p. 172 et 193.

[12] Galleran, secrétaire de Polignac, arriva à Marly le jeudi 11 juillet avec la bonne nouvelle. Louis XIV, après avoir félicité le prince de Conti, voulut le traiter en roi, ainsi qu'il devait le faire trois ans plus tard à l'égard du duc d'Anjou. Mais Conti le supplia d'attendre que son élection fût hors de doute. Cette modestie qui venait de désir, dit Saint-Simon, fut fort louée. Le roi y consentit, mais ne laissa pas que de vouloir rendre la nouvelle publique. Il sortit de la chambre de madame de Maintenon dans le grand cabinet, et, en montrant le prince de Conti : Je vous amène un roi, dit-il. Bientôt la nouvelle se répandit, et Conti fut complimenté par chacun. Mémoires de Saint-Simon, tome I, p. 286.

[13] Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 287.

[14] L'abbé de Polignac écrivait à M. de Torcy : Si les fonds nécessaires eussent été envoyés et le prince élu présent ou du moins dans le voisinage, la double élection ne se serait pas faite, ou elle n'aurait pas subsisté un seul jour. Mais je me trouve, avec un titre incontestable, c'est-à-dire après une élection légitime, sans roi et sans argent, au lieu que l'électeur de Saxe est aux portes du royaume avec ses troupes et l'assistance de tous les États voisins intéressés à le soutenir.

Et plus tard il lui écrivait : Combien durera ce silence qui me désespère ? Ne songe-t-on pas que depuis deux mois on ne vit que d'espérances ? Ne paraîtra-t-il pas de lettre et de courrier qui nous soulagent et qui nous disent enfui : Le roi est parti ! Si vous saviez, monsieur, la peine que je souffre dans cette incertitude, et combien j'imagine de moyens pour conserver cette couronne que l'on refuse en France à mesure qu'on s'empresse ici de nous la donner, vous auriez pitié du pauvre martyr. Comment veut-on que je persuade aux Polonais que le roi n'abandonne pas cette affaire, puisque Sa Majesté ne s'explique qu'une fois en six semaines, encore n'est-ce qu'à demi ? Nous avons dit tant de fois que tout périrait si le prince ne venait bientôt, est-ce une raison pour le retenir ? C'est un véritable miracle que l'affaire se soutienne encore. A la fin, on se lassera, et la Providence en décidera.

[15] Il advint, dit Salvandy (Histoire de Jean Sobieski, t. II, p. 409), que Sobieski, dont les funérailles se trouvèrent remises à un autre règne, attendit trente-six ans pour un tombeau. Il sembla resté debout au milieu de son peuple pour assister à l'accomplissement de ses présages, et voir après lui les nations voisines fouler la république aux pieds.

[16] On peut voir le détail du couronnement dans le tome II (p. 206 et suivantes) de l'Histoire de Frédéric-Auguste déjà citée. Ce prince y montra la plus fastueuse prodigalité.

[17] Louis XIV, informé et indigné de la conduite du nonce à Varsovie, envoya aussitôt au pape une lettre dans laquelle il priait le Saint-Père de réparer, autant qu'il serait en lui, cette mauvaise conduite ; d'écrire aux évêques de Pologne, de leur montrer le péril auquel ils exposaient la religion, et de les exhorter à la défendre en maintenant l'élection légitime qui devait être seule capable de préserver la croyance catholique du préjudice irréparable qu'elle recevrait si l'électeur de Saxe montait sur le trône de Pologne. La lettre suivante tendrait à prouver qu'en réalité la cour de Rome ne soutenait pas Frédéric-Auguste. Elle est adressée à l'abbé de Polignac par le cardinal de Janson, ambassadeur français auprès du Saint-Siège : Mon cher seigneur, j'ai lu avec le plus grand déplaisir la lettre de Votre Excellence, qui m'apprend la double élection qui s'est faite pour donner un roi à la Pologne, et la conduite peu équitable qu'a tenue le nonce apostolique. Sa Sainteté n'ignorait pas ce qui s'est passé dans la diète. Son courrier est arrivé hier. Je ne puis vous exprimer la douleur dont est pénétrée Sa Sainteté à la vue du danger qui menace notre sainte religion dans ce royaume par l'élection de l'électeur de Saxe, dont l'abjuration nous est très-suspecte. Néanmoins, nous espérons que ceux qui ont pris le bon chemin se soutiendront et qu'ils ramèneront les personnes qui s'en sont écartées. Le Saint-Père a établi une congrégation d'État de dix-sept cardinaux qui ont fort désapprouvé la conduite du nonce. Cependant ils n'ont encore rien décidé, parce qu'ils attendent un autre courrier, qui doit arriver le 27 du présent mois. Je l'attends moi-même avec impatience, afin que je puisse être instruit avant mon départ de cette ville de l'état des affaires de Votre Excellence.

[18] Lettre de Polignac à M. de Torcy.

[19] D'autres disent le 5 octobre. Il avait quitté Paris le 3 septembre et s'était embarqué, le 7, à Dunkerque.

[20] Résistance d'autant plus naturelle qu'elle fut encouragée par Marie-Casimire qui habitait alors Dantzig.

[21] Dans une lettre adressée au primat de Pologne, Conti s'exprima ainsi : Pour moi, je suis fort tranquille sur la préférence qu'on a donnée à mon rival. Quand on est prince du sang de France, on peut se passer d'être mieux.

[22] Tous ses équipages et ses effets, d'une valeur de cinquante mille écus, furent pillés à Dantzig.

[23] Il ne pouvait voir Conti, dit Saint-Simon, sans un grand déplaisir de n'avoir pu s'en défaire honnêtement par une couronne. Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 329.

[24] Dès l'année suivante, Auguste de Saxe fut reconnu roi de Pologne par toute l'Europe, même par la France. Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 380.