Jean Sans-Peur duc de
Bourgogne. — Guerre contre les Anglais, sans résultat. — Jean Sans-Peur
encourage le peuple à refuser l’impôt. — Dilapidations du duc d’Orléans. — Le
moine augustin Jacques Legrand. — Le duc de Bourgogne marche sur Paris à la
tête d’une armée — Fuite du duc d’Orléans et de la reine à Melun. — Jean
Sans-Peur ramène le dauphin à Paris. — Sa popularité. — Préparatifs du duc
d’Orléans. — Paix de Vincennes. — Remontrances de l’Université. — Jean
Gerson. — Efforts de l’Université pour l’extinction du schisme. — Fêtes de
Compiègne et de Paris. — Siège de Calais par Jean Sans-Peur. — Expédition du
duc d’Orléans en Guyenne. — Les deux princes échouent et rentrent à Paris. —
Irritation de Paris et de l’Université contre le duc d’Orléans. — Exactions
des princes et des seigneurs. — Assassinat du duc d’Orléans. — Fuite de Jean
Sans-Peur.
Le duc
de Berri, qui avait été atteint de la même maladie que Philippe-le-Hardi, et
qui venait d’échapper à la mort, pleura le frère qu’il avait toujours aimé.
Le roi, qui recouvra une lueur de raison vers la Pentecôte, donna aussi à ce
prince des larmes sincères, et lui fit célébrer de magnifiques obsèques
auxquelles il assista avec toute la cour. Louis d’Orléans seul ne fut point
affligé de cette mort, qui le laissait sans concurrent au pouvoir. Le duc de
Bourbon n’avait pas assez d’influence pour prétendre à la domination du
conseil royal. Jean de Berri n’avait jamais obtenu l’affection et l’estime du
peuple, et ne paraissait nullement disposé à sortir de son indolence pour
disputer l’autorité à son neveu, qui était maître de son cœur et de son
esprit. Ainsi la reine et lui se regardaient comme les maîtres du royaume. Le
prince croyait n’avoir rien à craindre du nouveau duc de Bourgogne, plus
jeune que lui de quelques années, sans expérience, et sans aucun titre pour
entrer en concurrence avec lui. Mais il se trompait, et le caractère du fils
ainé de Philippe-le-Hardi, qu’il n’avait pas assez pénétré, devait faire
disparaître cette présomptueuse confiance. Jean,
duc de Bourgogne, qui avait pris part à la funeste campagne de Nicopolis,
était âgé de trente-un ans à la mort de son père. Il était de petite taille,
mais d’une complexion robuste. Il avait les yeux noirs et vifs, les traits
assez réguliers. Si la nature lui avait refusé l’art de la parole qui
entraîne et subjugue les esprits, elle lui avait donné de l’intelligence, du
jugement et de la capacité. Quoique son père eût chargé du soin de l’élever
les maîtres les plus célèbres de l’époque, il montra peu de goût pour les
lettres. Dès son enfance, il manifesta au contraire une grande passion pour
les armes. Malheureux dans l’expédition de Hongrie, il y avait cependant
acquis la réputation de brave chevalier, et même d’habile capitaine ; on
l’avait vu donner aux soldats l’exemple du travail et de la frugalité.
Héritier de l’ambition de son père, sans posséder les qualités qui en
tempèrent la violence, il voulait gouverner le royaume. Quelques écrivains
ont cru qu’il ne voulait pas se contenter de régner à la place d’un fantôme
de roi, mais qu’à une époque où les plus violentes passions ne subissaient le
frein, ni de la morale, ni delà religion, où tous les principes de justice et
d’honneur étaient foulés aux pieds, il aspirait à la couronne. Pour
l’exécution de ses projets, il ne croyait aucune voie illégitime. Plein de
bonté pour ses sujets, illes gouverna toujours avec douceur, et conformément
aux lois. Affabilité, bienveillance, caresses, tout était mis en usage par ce
prince pour se faire des créatures. Prodigue à l’égard de ses amis, lorsqu’il
avait reconnu leur fidélité, il ne s’inquiétait ni de leurs mœurs, ni de leur
caractère. Implacable dans sa haine et dans sa vengeance, il sacrifiait tout
aux moyens de satisfaire ces deux cruelles passions. Tel était le prince que
le duc d’Orléans allait rencontrer sur la scène politique. Avant
de commencer le rôle qui lui était réservé, Jean Sans-Peur alla prendre
possession des duché et comté de Bourgogne, de la Flandre et de l’Artois, que
lui avait laissés son père. Il se rendit ensuite à la cour de France avec son
frère Antoine, pour prêter foi et hommage au roi. Il retourna quelques jours
après dans ses Etats, et laissa le champ libre au duc d’Orléans, qui en
profita pour se faire donner par le roi des places qui couvraient Paris au
nord, Couci, Ham, Soissons. Il fit ensuite révoquer l’édit qui interdisait au
pape Benoit XIII toute levée d’argent sur le clergé de France. Enfin il reçut
avec honneur l’ambassadeur d’Owen Glendower, chef des insurgés gallois, qui
venait en France pour demander quelques secours contre Henri. Le 14 juillet,
il signa au nom du roi un traité avec cet ambassadeur, et lui donna un casque
doré, une épée et une cuirasse de grand prix pour Glendower. Il fut résolu
qu’on enverrait dans le pays de Galles 8.000 hommes sous les ordres de
Jacques de Bourbon, comte de la Marche, et qu’on équiperait à Brest le nombre
de vaisseaux nécessaire pour le transport. On fit aussitôt partir par la
Seine plusieurs bateaux chargés d’armes, que, des ports de la Normandie, on
devait débarquer dans le pays de Galles. Pendant les préparatifs de
l’expédition, le duc d’Orléans, qui seul parmi les princes voulait qu’on fît
aux Anglais une guerre continue, envoya en Guyenne le connétable d'Albret,
avec une armée dont le chef nominal était le jeune comte de Clermont, fils du
duc de Bourbon. Albret força bientôt les garnisons anglaises à chercher un
asile dans leurs forteresses, et s’empara de quelques-unes de leurs places
dans la Guyenne et le Limousin. Cette dernière province fut presque
entièrement délivrée des Anglais par le comte de Clermont. En même temps, le
sire de Savoisy, grand maître d’hôtel de la reine, brave chevalier, qui
jouissait d’un grand crédit auprès du duc d’Orléans, fut envoyé en Castille pour
demander le secours d’une flotte contre l’Angleterre. On semblait avoir
renoncé à tout ménagement avec ce royaume ; car sur plusieurs points de la
France, des seigneurs et des capitaines, souvent sans en avoir reçu l’ordre,
livraient aux Anglais des combats plus ou moins meurtriers. On ne leur
faisait pas avec moins d’ardeur la guerre sur mer. Ainsi trois jeunes
gentilshommes de la Normandie, aînés de leurs maisons, les sires delà
Roche-Guyon, de Martel et d’Acqueville, ayant équipé plusieurs vaisseaux et
assemblé 200 hommes, se mirent en mer et allèrent descendre dans l’île de
Portland, qu’ils ravagèrent ; mais accablés par des forces supérieures, après
avoir déployé le plus grand courage, ils furent obligés de se rendre, et
furent conduits en Angleterre[1]. Une
expédition plus importante, et qui ne fut pas d’abord plus heureuse, ce fut
celle de l’île de Jersey. Trois vaillants chevaliers bretons, les sires
Guillaume Duchâtel, de Châteaubriant et de la Jaille, secrètement encouragés
par le conseil, osèrent l’entreprendre avec environ 2.000 soldats, dont la
plupart étaient gentilshommes. En chemin ils rencontrèrent quelques vaisseaux
castillans chargés de vin pour l’Angleterre. Châteaubriant voulait les
épargner comme amis et alliés de la France, mais Duchâtel et la Jaille les
poursuivirent, les attaquèrent et les prirent. Mécontent de leur conduite,
Châteaubriant se retira avec la division placée sous ses ordres. Les deux
autres continuèrent, quoique affaiblis du tiers, et débarquèrent dans l’île
de Jersey. Mais déjà la nouvelle de leur entreprise y était arrivée, et l’on
y avait pris toutes les précautions nécessaires pour les recevoir. Ils
trouvèrent 6.000 hommes sous les armes, et retranchés derrière un fossé
profond que remplissaient les eaux de la mer. A cette vue, Duchâtel proposa
de se retirer, ou du moins d’attendre si Châteaubriant, se repentant d’avoir
abandonné ses braves compagnons, ne viendrait point les rejoindre. Le sire de
la Jaille, vif et impétueux, est d’avis d’attaquer l’ennemi ; des Bretons ne
doivent pas reculer devant des Anglais. Il ajoute quelques paroles qui
semblent reprocher à Duchâtel sa timidité. Ce dernier, qui n’était pas moins
brave que son noble compagnon d’armes, croit son honneur intéressé, et
quoique la prudence lui ordonne de se retirer, il veut montrer combien peu il
estime la vie. Il se jette à la nage avec les siens à travers le canal qui
protégeait le retranchement des ennemis. Son exemple est suivi par la Jaille.
Parvenus à l’autre bord après avoir essuyé tous les traits de l’ennemi, les
Bretons attaquent les Anglais avec fureur ; partout ils sèment l’effroi et la
mort, et 1,500 ennemis sont étendus sur le champ de bataille. Mais bientôt
ces généreux guerriers succombent sous le nombre ; la plus grande partie
périt, et le reste fuit en désordre. Pressé de se rendre, Duchâtel n’y veut
point consentir ; frappé d’un coup mortel, il tombe noyé dans son sang, et
rend le dernier soupir dans une ville voisine où il avait été transporté. Le
frère de ce héros, le sire Tanneguy Duchâtel, entreprit de le venger. Il
n’avait pas moins de valeur, mais il avait plus de prudence. Il rassembla
secrètement 400 gentilshommes, et se trouva bientôt à la tête d’une
expédition plus nombreuse et mieux concertée. Il entra dans le port de
Jersey, attaqua la ville à l’improviste, et la livra aux flammes après
l’avoir pillée. Il s’embarqua ensuite avec la plus grande célérité, sans
avoir perdu un seul homme, parcourut les côtes de l’Angleterre, descendit
près de Darmouth, mit tout le pays à feu et à sang, et revint en Bretagne
chargé de butin[2]. Les
Anglais à leur tour désolaient souvent les côtes de la France ; la Normandie
eut beaucoup à souffrir de leurs ravages. L’expédition projetée dans le pays
de Galles aurait pu faire une heureuse diversion à tous leurs mouvements. On
avait fait de grands préparatifs à Brest ; on y avait rassemblé une flotte,
et des chevaliers s’y étaient rendus en grand nombre. Instruit de ces
préparatifs par les nombreux agents qu’il soudoyait, et parmi lesquels des
historiens comptent le nouveau duc de Bourgogne, le roi d’Angleterre avait
réuni des forces imposantes pour s’opposer à la descente des Français. Mais
il fut bientôt délivré de toute crainte. Le comte de la Marche, qui avait
reçu le commandement de la flotte de Brest, faisait ce que le duc de Berri
avait fait autrefois : il s’obstinait à rester à Paris, où il perdait un
temps précieux dans les divertissements delà cour, dans les jeux de cartes et
de dés, pour lesquels il montrait trop de passion. Malgré l’impatience des
chevaliers qui l’attendaient a Brest, le jeune comte n’arriva qu’à la
mi-novembre, après avoir dépensé la plus grande partie de l’argent destiné à
payer les troupes, et lorsque déjà soufflaient les vents contraires. Il fut
abandonné par un grand nombre de soldats, et s’embarqua avec le reste. Comme
la saison était trop avancée pour tenter une expédition dans le pays de
Galles, le comte de la Marche descendit à Darmouth et à Falmouth. Mais aux
premières démonstrations des habitants du pays, il donna précipitamment le
signal de la retraite, et au retour il perdit quelques vaisseaux par la
tempête. De piquantes railleries accueillirent le chef de cette ridicule
expédition. Les écoliers attroupés sur son passage se mettaient à rire et
disaient : Mare vidit, et fugit. Sa réputation en souffrit aussi à la
cour, et pour la rétablir, il eut besoin de se signaler par des actes de
courage, qui prouvèrent que le cœur n’avait point eu de part aux fautes qu’il
avait commises. Au
milieu de cette guerre sans résultats décisifs, qui occasionnait cependant de
grandes dépenses, un murmure général s’élevait contre le gouvernement de la
reine, et du duc d’Orléans. Ce prince avait seul profité du produit de la
dernière taille, il l’avait dissipé en fastueuses prodigalités, en
acquisitions de domaines. Quelles sommes ne fallait-il pas aussi pour
soutenir le luxe d'Isabeau ? Il courait même contre elle des bruits injurieux
; on disait qu’elle faisait passer en Allemagne des trésors qui épuisaient le
royaume ; qu’on avait arrêté cette année même à Metz six mulets chargés d’or
et d’argent, que personne n’avait réclamés, et dont les habitants de cette
ville profilèrent. La Bavaroise les envoyait probablement chez elle,
disait-on, pour s’assurer plus tard des ressources dans sa patrie. Il fallut
cependant recourir à un nouvel impôt pour faire une guerre digne de la
France. Ce fut dans ce but que le conseil se rassembla vers la fin de février
1405. Le duc d’Orléans avait inutilement obtenu du pape Benoît une défense au
nouveau duc de Bourgogne de se mêler des affaires du royaume. Jean Sans-Peur
était entré au conseil avec ses deux frères, les ducs de Limbourg et de
Nevers. Louis d’Orléans proposa donc une nouvelle taille générale, en
représentant que le trésor était épuisé, et qu’il fallait se précautionner
contre les Anglais, qui menaçaient tous les jours d’une descente. Jean
Sans-Peur ne laissa pas échapper l’occasion de reprendre le rôle populaire
qu’avait adopté son père sur la fin de ses jours. Il exposa la misère et
l’épuisement du peuple, et dit que lui imposer encore une taille, c’était
vouloir le réduire au désespoir. Il ajouta fièrement que si, malgré son avis,
le conseil autorisait cette tyrannie, il saurait bien empêcher ses sujets de
la payer. Le duc de Bretagne, qui était arrivé depuis peu de jours à Paris
pour emmener sa jeune épouse, tint à peu près le même langage. Son opposition
était d’autant plus noble, que la France lui devait encore 100.000 écus pour
la dot de la duchesse sa femme ; mais il déclara qu’il aimait mieux attendre
le paiement qui lui était dû, que de voir mettre un nouvel impôt sur le
pauvre peuple. Malgré
l’opposition des ducs de Bourgogne et de Bretagne, la majorité du conseil
vota la taille. Elle fut résolue, criée et publiée le 5 mars, et, comme la
précédente, levée avec la plus cruelle rigueur. Les deux princes opposants se
hâtèrent de quitter Paris et de retourner dans leurs Etats, pour ne pas être
témoins de la misère publique. Partout on voyait des malheureux qui n’avaient
pu payer la taille, dépouillés de leurs meubles, de la paille même de leurs
lits, et traînés dans les prisons en poussant des cris lamentables. De tous
côtés retentissaient les plus sinistres imprécations contre la femme et le
frère du roi, et leurs complices. Ils dévoraient les revenus du domaine,
tandis que le pauvre insensé, devenu pour ses proches un objet d’indifférence
et de dégoût, abandonné aux soins de serviteurs dont on ne payait pas les
gages, manquait souvent des choses nécessaires à la vie. Enfin l’exaspération
était si grande dans Paris, que le duc d’Orléans fit défendre à son de trompe
aux bourgeois de porter ni épée, ni couteau, ni aucune arme défensive. Au
milieu de cette disposition des esprits, de cette indignation universelle, la
popularité de Jean Sans-Peur allait toujours croissant, et les Parisiens le
nommaient hautement leur protecteur. Il était alors dans les Pays-Bas, occupé
à recueillir le riche héritage de Marguerite de Flandre, sa mère, qui était
morte d’apoplexie dans la ville d’Arras. La succession de la Flandre, de
l’Artois et du comté de Bourgogne, dont le duc devint le souverain absolu,
augmenta beaucoup sa puissance ; elle devait aussi le rendre plus audacieux.
A la cour, son absence laissait le champ libre à la domination d’Isabeau de
Bavière, ainsi qu’à ses plaisirs et à ceux du duc d’Orléans. Malgré les fréquentes
rechutes du monarque, la reine et le duc faisaient succéder les fêtes aux
fêtes, les plaisirs aux plaisirs ; ce n’étaient que bals, tournois, repas et
promenades. Maîtres des trésors de l’État, ils étalaient une magnificence
inouïe. Chaque jour la reine inventait une nouvelle mode ; aussi
l’appelait-on communément la Grande-Gaure, c’est-à-dire la superbe et la
magnifique. Au milieu de ce luxe effréné, la mère dénaturée oubliait ses
enfants, qui n’étaient guère mieux traités que leur malheureux père. Lorsque
les ressources étaient épuisées par les plus folles dépenses, le duc
d’Orléans levait des impôts, diminuait le titre de la monnaie, et se livrait
aux plus odieuses dilapidations. Personne n’osait se plaindre, quand un
homme, appuyé sur la vérité et la sainteté de son ministère, osa
l’entreprendre. Un
moine augustin, Jacques Legrand, qui avait autrefois dédié un livre au duc
d’Orléans, prêchant devant la reine le jour de l’Ascension, déclama avec
force contre les désordres de la cour, contre la reine et contre le duc. Il
attaquait avec courage la corruption des mœurs publiques, les dérèglements
des grands, l’indécence des femmes, la mollesse des chevaliers et des
écuyers, le luxe des habillements, les prodigalités de la cour, les abus, la
danse et les modes. La reine, au lieu de s’irriter, dissimula et crut le
silence plus propre à faire évanouir les reproches que lui avait adressés le
prédicateur. Le roi avait en ce moment quelques lueurs de raison ; on lui
parla du Père Legrand et des prétendus outrages qu’il avait faits à la reine
; mais, au lieu de se mettre en colère et de le punir, il voulut aussi
l’entendre le jour de la Pentecôte. Alors l’intrépide prédicateur s’étendit
avec plus de hardiesse encore sur les désordres de la cour ; il fit une
peinture éloquente de la dilapidation des finances et de la misère publique.
Il dit que le roi était vêtu de la substance, du sang, des larmes et des
gémissements du peuple, dont les cris montaient jusqu’au pied du trône de
Dieu. Il parla ensuite de quelqu’un qu’il nomma seulement le duc, qui était
fait pour être l’amour et l’espérance de la France, mais que sa vie
licencieuse et son insatiable cupidité avaient rendu l’objet des malédictions
publiques. Il termina en prédisant que, si on persévérait dans ces crimes, le
Dieu qui dispose à son gré du sceptre des rois, ferait passer la couronne sur
une tête étrangère. Les
courtisans accusaient l’augustin d’avoir perdu le respect qu’il devait au
roi, et d’être sorti des bornes de son ministère ; mais celui-ci leur imposa
silence, et approuva le zèle et la fidélité du prédicateur. Il pensait
sérieusement à réformer les abus qu’il avait signalés, à porter un prompt
remède à tous les maux qu’il avait découverts, lorsque, le 9 juin, il retomba
dans sa frénésie. Les espérances que le peuple avait conçues s’évanouirent
aussitôt. Les grands et les dames de la cour ne changèrent rien à leurs
habitudes de luxe et ne réformèrent point leurs mœurs ; la reine et le duc
d’Orléans continuèrent de mériter la haine du peuple. Un jour cependant,
épouvantés par un furieux orage qui les avait assaillis pendant une promenade
dans la forêt de Saint-Germain, et qui avait failli leur couler la vie, ils
se persuadèrent que c’était un signe de la colère céleste, et montrèrent
quelque repentir. Le duc résolut de se réformer, de soulager la misère du peu
pie, et lit publier qu’il payerait ses dettes le dimanche suivant. Au jour
marqué, plus de huit cents créanciers se présentèrent à son hôtel ; mais le
prince avait, déjà oublié sa bonne résolution : ses valets offrirent aux
marchands un tiers de leurs créances, et les congédièrent avec force railleries. Les
excès et l’ambition de Louis d’Orléans finirent par soulever contre lui la
plupart des princes et des seigneurs qu’il avait d’abord attachés à ses
intérêts par ses prodigalités et ses manières séduisantes. Le duc profita
d’une rechute de son frère pour se conférer à lui-même le gouvernement de la
Normandie, qui pouvait lui fournir des ressources que Paris lui refusait. Il
se rendit dans cette riche province pour en prendre possession ; mais les
Normands ne voulurent point reconnaître leur nouveau gouverneur, et les
commandants des forteresses, qu’il engageait à lui remettre leurs places,
répondirent avec fermeté qu’ils les tenaient du roi, et qu’ils ne les
rendraient qu’à lui-même ou sur des ordres formels de sa part. Il ne trouva
pas les bourgeois de Rouen mieux disposés pour lui ; il leur fit ordonner de
porter leurs armes au château : « Nous les porterons, lui répondirent-ils
avec dérision ; c’est-à-dire que nous irons armés, armés aussi nous
reviendrons. » Après
cette fausse démarche, le duc revint à la cour ; et lorsque le roi eut repris
quelque santé, il profita de l’ascendant qu’il exerçait sur le malheureux
monarque et le sollicita de le confirmer dans le gouvernement de la
Normandie. Charles n’osa pas refuser son frère ; mais il dit qu’il fallait le
proposer au conseil. Il se trouva des conseillers assez hardis pour
représenter au monarque combien il importait de ne pas détacher ce
gouvernement du domaine royal. Quelques-uns des principaux seigneurs eurent
même le courage d’instruire le roi du désordre qui régnait dans les finances,
des dépenses excessives de la reine et du duc d’Orléans. Ils lui apprirent
que leur avidité ne respectait même pas les fonds destinés à l’entretien de
la famille royale, que ses enfants étaient négligés, et qu’il n’y avait pas
de quoi subvenir aux dépenses de la table du dauphin. Frappé de cette
dernière circonstance, le roi fit aussitôt venir son fils, qui déclara que ce
fait était vrai, et ajouta que depuis trois mois il avait eu souvent le
dessein d’en avertir son père, mais qu’il avait été retenu par les caresses
de la reine, et qu’il avait gardé le silence dans la crainte de lui déplaire.
La gouvernante confirma la vérité de ces paroles, et dit en outre que le
dauphin avait quelquefois manqué d’habits pour changer. Charles donna de
justes éloges à la fidélité des officiers du jeune prince, et pour témoigner
sa reconnaissance à la gouvernante, il lui fit présent d’une coupe d’or dans
laquelle il venait de boire[3]. Instruit
de la triste situation du royaume, et déterminé à réformer tous les désordres
du gouvernement, le roi convoqua un grand conseil afin d’y aviser. Il voulut
avoir l’avis de tous les princes du sang, et le duc de Bourgogne fut invité à
se rendre à la cour. On attendait impatiemment le résultat de ces bonnes
dispositions, lorsqu’il fut attaqué de sa maladie, dont les accès furent plus
longs que les précédents (15 août 1405). Cependant le duc Jean, résolu de se mettre par la
force à la tête du gouvernement, partit d’Arras avec 800 lances, que devaient
suivre au besoin des forces plus considérables, et se dirigea vers Paris. Il
apprit en route la rechute du roi, ce qui ne l’empêcha pas de faire
diligence. Le 22 août, il arriva à Louvres en Parisis, publiant qu’il venait
faire hommage au roi de ses États. Les
forces rassemblées par le duc de Bourgogne, dans le dessein apparent de se
venger des Anglais, qui avaient fait une descente dans le port de l’Écluse,
n’avaient point inquiété le duc d’Orléans. Mais il fut frappé comme d’un coup
de foudre en apprenant la rapidité de sa marche. Comme il manquait d’argent
et de troupes pour résister à un ennemi armé et audacieux, et qu’il redoutait
une insurrection populaire, il prit la fuite et partit pour le château de
Pouilly-le-Fort, où la reine s’empressa de le suivre. Ils avaient laissé au
duc Louis de Bavière et à plusieurs autres seigneurs l’ordre de leur amener
le lendemain le dauphin avec ses frères et les filles du duc de Bourgogne,
qu’ils regardaient comme des otages de la foi de ce prince, capables sans
doute de le contenir. Toutes les troupes devaient aussi les rejoindre à
Melun. Le duc
de Bourgogne, instruit à Louvres de la fuite de la reine et du duc d’Orléans,
et du départ des enfants de France, s’élança sur le plus rapide de ses
chevaux et vola sur leurs traces, suivi de quelques cavaliers. Il traversa
Paris au grand trot, sans être arrêté par les instances du peuple, qui le
regardait comme un libérateur. Il rejoignit l’escorte du dauphin à Juvisy, se
présenta tout couvert de poussière au petit prince, et, après l’avoir salué
respectueusement, lui demanda où il allait, si ce voyage lui était agréable,
et si, au lieu de le continuer, il n’aimerait pas mieux revenir à Paris.
Lejeune prince, mécontent d’avoir quitté la capitale, d’où on l’avait enlevé
malgré lui, répondit qu’il suivrait le duc avec plaisir. Jean Sans-Peur
ordonna de faire retourner sur-le-champ vers Paris la litière qui emmenait le
dauphin. Le prince Louis de Bavière fit quelques efforts pour s’y opposer ;
mais le Bourguignon, le regardant avec son air fier et terrible, lui dit
qu’il ramènerait l’héritier du trône à Paris, malgré lui et malgré tous ceux
qui tenteraient de s’y opposer. Ces menaces épouvantèrent le cortège, qui
s’enfuit rapidement pour informer la reine et le duc d'Orléans de ce qui
venait de se passer. Ils étaient alors au château de Pouilly, et ils allaient
se mettre à table, lorsqu’ils apprirent cette nouvelle. Ne se croyant pas en
sûreté dans ce lieu, où les hommes d’armes du duc de Bourgogne pouvaient les
surprendre, ils s’enfuirent aussitôt à Melun. Jean
Sans-Peur conduisit tranquillement à Paris le dauphin, toujours accompagné du
duc de Bavière, avec les autres enfants de France. Les ducs de Berri et de
Bourbon, et les rois de Sicile et de Navarre, applaudissant à son action,
sortirent au-devant de lui en grand appareil lorsqu’il rentra dans la
capitale. Il y fut reçu aux acclamations du peuple, qui le regardait comme le
défenseur des intérêts publics. Le duc Jean alla d’abord s’installer avec le
dauphin dans le Louvre, où il établit une forte garde[4]. Dès le
lendemain 26 août, il convoqua dans l’hôtel Saint-Paul, au nom du dauphin,
les ducs de Berri et de Bourbon, les rois de Sicile et de Navarre, le conseil
du roi et plusieurs prélats. Les membres de l’Université et les bourgeois
dominaient dans cette assemblée. Le fauteuil du roi était occupé par le
dauphin. Là, par l’organe d’un savant docteur, Jean de Nielle, il exposa la
triste situation du royaume, et dénonça la mauvaise administration du duc
d’Orléans. Il protesta avec force de la pureté de ses intentions, et offrit,
pour réformer les nombreux abus et rétablir l’ordre dans le royaume, sa
personne, ses biens et ses amis. Toute l’assemblée donna une entière
approbation à la conduite qu’il avait tenue. Le peuple embrassa la cause du
duc Jean avec un enthousiasme difficile à décrire, lorsque, de concert avec
le duc de Berri, nommé par le conseil capitaine de Paris, il invita les
bourgeois à s’armer, à rétablir les portes de la ville et à refaire les
chaînes pour défendre leurs rues. L’ordre fut donné aux forgerons et aux serruriers
d’en fabriquer de nouvelles, et en huit jours tout Paris fut sous les armes,
et les rues barrées chaque nuit par de formidables chaînes. Louis d’Orléans,
retiré à Melun, paraissait peu disposé à céder l’autorité à son redoutable
adversaire. Il disait hautement qu’il saurait bien châtier les rebelles,
qu’il mourrait plutôt mille fois que de laisser sans vengeance l’injure faite
à la reine et à lui-même, et envoyait au Parlement l’ordre de fermer les
portes de Paris aux troupes étrangères de Jean Sans-Peur. En même temps, il
mandait de tous côtés, au nom du roi, des gens d’armes pour marcher contre le
prince qui avait osé attenter à la majesté royale. Instruit
de tous les mouvements que se donnait le duc d’Orléans pour assembler des
troupes et pour s’opposer à ses desseins, le duc de Bourgogne avait recours
aux grands moyens. Il envoyait à tous les capitaines des places de
l'lle-de-France, de la Normandie et de la Picardie, l’ordre de veiller à la
sûreté de leurs villes, et de n’y laisser entrer personne de suspect.
Quoiqu’il fut assuré des bonnes dispositions de Paris à son égard, il plaçait
des gardes à toutes les avenues de son hôtel. Un corps de cinq cents gens
d’armes d’élite parcourait la ville pendant tout le jour, et la nuit le guet
était composé d’un même nombre d’hommes. Le duc confiait ensuite le
gouvernement de la Bastille au sire de Saint-Georges, et celui du Louvre à
Renaud d’Angennes, ses partisans les plus dévoués. De nombreux renforts lui
avaient été amenés par le comte de Clèves et par Jean de Bavière, évêque de
Liège, connu sous le nom de Jean Sans-Pitié ; 20.000 soldats, venus de
différents pays d’Allemagne, étaient alors rassemblés dans Paris. Il s’en
trouvait encore dans les environs un nombre considérable, qui exerçaient
d'horribles dégâts. De son
côté, le duc d’Orléans, ayant rassemblé les forces qui lui avaient été
amenées à Melun par le duc de Lorraine et par quelques autres seigneurs,
prenait une attitude des plus menaçantes. Les bourgeois craignaient à chaque
instant de voir éclater la guerre civile, et paraissaient vivement désirer
une sincère réconciliation entre les deux princes, et l’on faisait des
prières et des processions pour l’obtenir du Ciel. Le duc de Bourbon fut
envoyé à Melun pour entrer en négociations avec le duc d’Orléans. Mais ce
dernier, qui comptait avoir le bon droit de son côté, comme frère du roi et
comme lieutenant général du royaume, ne voulut pas entendre parler de propositions
d’accommodement (31 août).
Le lendemain, le duc de Bourbon y retourna avec le comte de Tancarville et le
sire de Montagu ; mais il fut reçu avec encore plus de hauteur. Le roi de
Sicile, qui les suivit, fut mieux accueilli. Sur cette nouvelle,
l’Université, qui se mêlait dans toutes les affaires, crut qu’elle serait
écoutée, et envoya des députés pour offrir sa médiation. La reine ne voulut
point les entendre ; et si le duc leur accorda audience, ce ne fut que pour
se moquer des discours de ses docteurs, tout hérissés de citations grecques
et latines. Le vieux duc de Berri, qui avait conservé quelque ascendant sur
l’esprit de son neveu, se rendit aussi auprès de lui, à Melun, et lui parla
avec l’autorité que lui donnaient son âge et son rang. Quoiqu’il ne pût en
obtenir ni son retour ni celui de la reine, il jeta dans son esprit des
semences de crainte et de défiance qui ne tardèrent pas à produire des
fruits. Pendant
qu’il se disposait à marcher contre Paris, le duc d’Orléans ne cessait point
de pratiquer des intelligences dans cette ville. Il gagna le capitaine de la
porte Saint-Martin, qui promit de la livrer à ses troupes. Par l’ordre du duc
Louis, des bateaux chargés de soldats descendirent la Seine pour s’assurer de
ce poste. La trahison fut découverte, et Jean Sans-Peur fit arrêter le
capitaine, contre lequel il n’y eut pas de preuves suffisantes. Il fut
cependant jeté en prison, et la porte Saint-Martin fut murée. La nuit, les
troupes qui remontaient la Seine arrivèrent au pied de l’hôtel de Nesle,
habité par le duc de Berri, et tentèrent de le forcer ; mais elles furent
repoussées. Comme les bateaux se dirigeaient vers le quartier de l’hôtel
Saint-Paul, le bruit se répandit dans Paris qu’on voulait enlever le roi.
Aussitôt les bourgeois éperdus se précipitent en armes pour le défendre, et
le duc de Bourgogne se présente à la tête de 500 chevaliers. Les Orléanais,
ne jugeant pas à propos de résister, se retirèrent promptement et sans être
poursuivis. Toutefois, ces tentatives ne laissèrent pas d’alarmer le
Bourguignon, qui redoubla de vigilance. Il ordonna aux habitants de boucher
tous les soupiraux des caves, de peur d’incendie, fit tendre le long de la
rivière des chaînes qui la fermaient, renforça tous les postes, et engagea le
roi de Sicile à réunir à l’armée des princes les aventuriers qu’il avait rassemblés
pour tenter une expédition en Italie. Le 20
septembre, le duc d’Orléans fit la revue générale de ses troupes dans la
plaine de Melun, et se mit en marche vers Paris, sans attendre les nombreux
auxiliaires du duc de Gueldre et d’Adolphe IV, duc de Clèves, qui étaient
déjà arrivés à la frontière. Un détachement de son armée s’empara de
Charenton. Alors le duc de Bourgogne prit position au-dessus de Montfaucon.
La proximité des armées semblait rendre la bataille inévitable ; les deux
partis avaient déployé leurs bannières, dont les symboliques provocations
annonçaient leurs prétentions au pouvoir. Celles du duc d’Orléans
représentaient un bâton noueux avec la devise : Je l’envie (je porte le
défi). Le duc de
Bourgogne avait fait peindre sur les siennes un rabot pour polir le bâton
avec cette devise : Je le tiens[5]. On ne
combattit pas ; les deux rivaux réfléchirent sur les terribles conséquences
d’un engagement général, et entamèrent de nouvelles négociations à Vincennes,
sous la médiation des rois de Sicile et de Navarre, et des ducs de Berri et
de Bourgogne. Enfin, après deux mois de cruelles anxiétés et de pillage
autour de Paris, et après huit jours de conférences, on parvint à leur faire
conclure la paix. Soit que Jean Sans-Peur craignît un revers, soit qu’il
voulût attendre une occasion plus favorable, il se contenta d’exercer la
lieutenance générale du royaume avec le duc d’Orléans, qui conserva seul la
direction générale des finances (17 octobre 1405). La paix de Vincennes fut
proclamée à Paris par l’ordre du duc de Bourgogne lui-même, et les troupes
furent aussitôt licenciées, à la grande satisfaction des peuples, qui avaient
eu longtemps à gémir de leurs désordres et de leurs ravages. Le 18, la reine
fit son entrée dans Paris avec ses enfants qu’on lui avait amenés ; les ducs
de Bourgogne et d’Orléans étaient à cheval avec les autres princes. Le soir,
chez le duc de Berri, ils consentirent à s’embrasser, se jurèrent une amitié
éternelle, mangèrent ensemble, et, comme preuve d’une sincère réconciliation,
ils couchèrent dans le même lit. « Mais, dit Monstrelet, celui qui connaît
les pensées des cœurs, sait du surplus ce qu’il en était. » Quoique
la discorde restât la même entre les deux rivaux, les médiateurs de la paix
vinrent à bout durant quelque temps d’éloigner des débats intérieurs du
conseil la violence qu’ils y avaient d’abord apportée. Ils travaillèrent,
d’un commun accord, aux réformes qu’avait proposées le duc de Bourgogne. Mais
quelques suppressions d’offices et quelques diminutions de gages, ce fut
toute la réforme[6]. L'Université, qui espérait
comme la cour le rétablissement de la paix, fut admise dans le conseil pour
faire des remontrances aux princes sur la situation du royaume. L’orateur
était le chancelier de Notre-Dame, le célèbre Jean Charlier, dit Gerson du
nom du village où il était né, et à qui de graves autorités ont attribué l’Imitation
de Jésus-Christ. Le docteur évangélique, qui avait déjà fait preuve en
plus d’une occasion d’énergie et de talent, adressa d’éloquentes paroles aux
princes pour les exhorter au bien public. Dans le tableau qu’il traça des
malheurs de la France, il n’oublia pas la déplorable situation du roi, que,
par une coupable indifférence, ses ministres et ses parents eux-mêmes
laissaient dans un honteux abandon. Si les
pieuses remontrances de Gerson furent impuissantes contre les passions des
princes et des grands, elles ne furent cependant pas inutiles pour le pauvre
roi. Depuis cinq mois que durait sa nouvelle rechute, il était abandonné aux
mains de quelques valets subalternes, et manquait des secours qu’on n’aurait
osé refuser au plus obscur de ses sujets. Personne ne présidait à son régime
alimentaire ; il ne mangeait que ce qu’il voulait et aux heures qu’il lui
plaisait ; souvent on le laissait se jeter comme un loup sur la nourriture
qu’on lui apportait. Dans la crainte d’augmenter sa fureur en résistant à sa
volonté, on avait négligé de changer son linge et ses vêtements ; aussi
était-il couvert de malpropreté et rongé de vermine. Il s’était enfoncé
secrètement dans la chair un morceau de fer qui avait formé un ulcère infect
; comme on ne l’en avait pas retiré, et qu’on n’osait s’approcher de lui pour
lui porter remède, le mal faisait chaque jour des progrès effrayants. Enfin,
ramenés à de meilleurs sentiments parles pieux avertissements de Gerson, les
princes appelèrent auprès de lui des médecins. Ceux-ci, ne trouvant point
dans leur art de remède contre l’opiniâtreté du roi, eurent recours à un
singulier stratagème qui leur réussit. D’après leur avis, on fit éloigner un
soir tous les officiers qui étaient habituellement auprès de lui pour son
service, et on introduisit dans sa chambre douze hommes de la plus haute
taille, barbouillés de noir et bien cuirassés dans la crainte qu’il ne les
blessât ; ils gardaient un profond silence. Ils s’approchèrent brusquement de
lui et le saisirent. Mais le pauvre insensé, tremblant de crainte et pleurant
comme un enfant, n’opposa aucune résistance. On le leva, on lui coupa la
barbe, on le fit changer de vêtements, et les nouveaux soins dont il fut
l’objet l’arrachèrent à la mort. Il se sentit bientôt plus calme, et l’on vit
renaître en lui quelques lueurs de raison. Dans son état de complète démence,
il regardait avec étonnement tous ceux qui venaient le visiter ; il ne leur
adressait aucune parole, il ne reconnaissait personne excepté Juvénal des
Ursins ; la visite de l’ancien prévôt de Paris paraissait lui faire plaisir
et il lui disait : « Juvénal, faites en sorte que nous ne perdions rien de
notre temps[7]. » Comme
le duc d’Orléans n’était plus le seul arbitre des affaires publiques, on
craignit moins d'élever des réclamations sur plusieurs actes de son autorité
passée. Ainsi l’Université attaqua la décision que ce prince avait fait
prendre au sujet du schisme, qui durait toujours, malgré les promesses que le
pape Benoit avait faites. Ce pontife, voulant cependant montrer qu’il ne
tenait pas à lui de finir le schisme, avait envoyé des ambassadeurs à Rome,
au pape Boniface IX, pour lui demander une conférence. Ce dernier mourut sur
ces entrefaites, et les cardinaux entrèrent aussitôt en conclave, et élurent
Cosmat de Meliorati, qui prit le nom d’Innocent VII. C’était un homme pieux,
doux et sage, qui prétendait mettre fin au schisme par la voie du concile.
Benoît, ravi des dispositions d’Innocent, persista dans son dessein d’aller à
Rome pour accélérer l’union de l’Église. Il se rendit à Nice, afin de passer
en Italie, et obtint du roi de Sicile qu’il l’accompagnerait dans ce voyage
solennel. Mais comme il manquait d’argent, il ordonna, du consentement de la
cour, l’imposition d’un décime sur tout le clergé du royaume. Malgré ses
privilèges, l’Université elle-même n’en fut pas exempte, et ses réclamations
furent même assez mal accueillies des princes. Parti de Nice sur la flotte du
roi de Sicile, Benoît XIII se rendit à Gênes, que l’influence française avait
attirée à son obédience. Il y fut reçu avec les plus grands honneurs ; mais
sur le bruit qui se répandit d’une maladie contagieuse qui désolait la
Ligurie, il revint aux îles de Hyères et à Marseille. L’année
suivante, l'Université, à laquelle le roi, dans un intervalle lucide, avait
accordé l’exemption du décime, éclata cependant de nouveau et demanda encore
la soustraction d’obédience à Benoît XIII. En dépit des efforts du duc
d’Orléans, l’affaire fut soumise au parlement, qui condamna au feu une lettre
de l’université de Toulouse en faveur du pape d’Avignon, et Juvénal des
Ursins soutint avec éloquence l’opinion de l’Université de Paris. Le
parlement ne prononça cependant point sur la question d’obédience, qui fut
renvoyée à une assemblée générale du clergé. Réunie au mois de novembre,
cette assemblée opina pour la convocation d’un concile général et pour la
soustraction entière d’obédience à Benoît. Sur ces entrefaites, le pape
Innocent VII était mort à Rome (6 novembre 1406) ; et les cardinaux avaient
donné la tiare à un homme d’une sainte vie et d’une sévérité antique, au
cardinal-prêtre, Angelo Corrario, qui prit le nom de Grégoire XII. Au
milieu des dissensions civiles et religieuses, la guerre contre les Anglais
n’avait pas été poussée avec la vigueur nécessaire, et cependant la partie
énergique et remuante de la nation demandait leur expulsion de la France.
Aussi le conseil accueillit-il favorablement Thomas Percy, comte de
Northumberland, qui avait paru un instant près de renverser Henri de son
trône, et qui, vaincu à son tour, venait chercher un asile en France et
demander des secours au profit du prince Édouard, comte de March, prétendant
à la couronne d'Angleterre. On résolut de donner une nouvelle impulsion à la
guerre, et les deux princes lieutenants généraux du royaume tombèrent
d'accord pour agir contre les Anglais. Le duc Jean fut nommé gouverneur de la
Picardie, et capitaine général d’une armée qui ferait le siège de Calais,
dont la garnison commettait souvent des hostilités dans ses États d’Artois.
Le duc d’Orléans se chargea d’attaquer les Anglais en Guyenne, où, depuis
l’année précédente, le gendre du duc de Berri, le comte Bernard d’Armagnac,
avait battu les ennemis en diverses rencontres et leur avait enlevé plusieurs
forteresses. Dès le mois de mai, Jean Sans-Peur avait envoyé des troupes en
Flandre sous les ordres du sire de Saint-Georges, son lieutenant, qui avait
avec lui plusieurs autres seigneurs de Bourgogne. Les ’ frontières furent
défendues avec succès par ces troupes, qui n’étaient pas assez nombreuses
pour tenter de grandes entreprises. Les comtes de Clermont et d’Alençon,
conformément aux ordres du duc d’Orléans, avaient suivi de près en Guyenne le
sire Guillaume le Bouteiller, qui s’y était rendu avec un renfort
considérable. Cette armée pouvait obtenir d'heureux résultats, car la
situation de l’Angleterre ne permettait pas à son roi de faire passer des
secours suffisants en Guyenne. Le connétable sire d'Albret, dont l’influence
était grande dans les contrées méridionales, excitait d’ailleurs le zèle des
seigneurs du pays ; lui-même s’était déjà emparé de quelques places, et avait
resserré la ville de Bordeaux. Les Français s’attendaient à voir débarquer en
Guyenne une armée anglaise pour les combattre ; elle n’arriva pas ; mais pour
se saisir de tout le pays, il leur fallait des forces plus considérables, et
le duc d’Orléans était vainement attendu. Les
princes étaient retenus loin des armées par de pompeuses fêtes où ils
figurèrent tous ensemble à Compiègne, à l’occasion d’un double mariage.
Charles d’Angoulême, fils aîné du duc d’Orléans, épousa madame Isabelle de
France, veuve du malheureux Richard II, laquelle sembla regretter le titre de
reine qu’elle perdait ; Jean, duc de Touraine, second fils du roi, fut uni à
Jacqueline de Bavière, fille de Guillaume comte d'Ostrevant. Dans les fêtes
célébrées à Compiègne, puis à Paris, à cette occasion, les princes
rivalisèrent de magnificence, et semblèrent avoir oublié leurs discordes. Les
deux armées réclamaient leur présence, mais le duc d’Orléans ne voulut pas
s’éloigner de la capitale tant que le duc de Bourgogne y resterait, dans la
crainte que celui-ci ne profitât de son absence pour s’emparer de tout le
pouvoir. Les mêmes motifs retenaient Jean Sans-Peur à la cour. Ils cédèrent
enfin aux plaintes qu’excitait leur honteuse inaction, et résolurent d’aller
prendre le commandement des armées. Ils firent de nouveaux préparatifs, et
une nouvelle taille fut levée d’un commun accord pour les frais de l’expédition.
Pour ne pas entendre les murmures du peuple, ils s’empressèrent tous les deux
d’abandonner Paris ; mais déjà la saison était avancée. Le duc
de Bourgogne alla joindre le sire de Saint-Georges, qui avait dressé son camp
auprès de Saint-Omer, où s’étaient rassemblées de nombreuses troupes que le
duc avait levées en grande partie dans son comté de Flandre. Il avait aussi
préparé à grands frais des munitions considérables, des machines et 1.200
canons qu’on chargeait avec des pierres, mais dont la plupart étaient fort
petits. Par son ordre, beaucoup de navires furent assemblés pour bloquer le
port de Calais, et cinq cents ouvriers travaillèrent à construire une ville
de bois, de huit cents pas de long, environnée de bastions et de forts. Une
forêt voisine avait été abattue pour élever cette ville en charpente,
destinée à mettre en hiver une grande partie de l’armée à l’abri des rigueurs
de la saison et des sorties des assiégés. Profitant de ces interminables
lenteurs, les Anglais ravitaillèrent Calais, augmentèrent leurs moyens de
défense et rendirent la place imprenable. Arrivé
en Guyenne lorsqu’il eût fallu en revenir, le duc d’Orléans n’écouta point
les conseils des vieux chevaliers qui connaissaient la guerre, et donna
bientôt les preuves de son inexpérience et de sa présomption. À la tête de
5.000 hommes d’armes, d’arbalétriers et d’une infanterie peu nombreuse, il
mit le siège devant Blaye, dont la garnison promit de se rendre quand il
serait maître de Bourg. Le prince alla donc attaquer cette place, située au
confluent de la Garonne et de la Dordogne, la plus forte que les Anglais
possédassent en Guyenne, et dans laquelle un intrépide gouverneur commandait
une bonne garnison. La place fut défendue avec vigueur et habileté, et le
siège traîna dans la mauvaise saison. Les pluies, le froid et la gelée se
firent sentir successivement, et bientôt les vivres manquèrent. Un convoi qui
en transportait de la Rochelle, sous la conduite de l’amiral Clignet de
Brabant, une des créatures du duc d’Orléans, fut attaqué par les Anglais.
Quoiqu’il eût soutenu le combat avec honneur, il ne put débarquer les
provisions que l’armée attendait avec tant d’impatience. Les maladies
exercèrent de cruels ravages dans le camp ; chaque jour l’armée dépérissait ;
chaque jour les soldats, ne recevant pas leur solde, l’abandonnaient. Leduc
se roidissait contre tous les obstacles et s’obstinait à ce malheureux siège.
Mais pour s’étourdir, il passait presque tout le temps à se divertir dans sa
tente, et perdait au jeu tout l’argent destiné aux soldats. Enfin, après
trois mois, le duc, reconnaissant l’impossibilité de continuer la guerre,
leva le siège et quitta l’armée, couvert de honte et bien éloigné des pensées
ambitieuses qui l’avaient conduit à cette expédition (13 janvier
1407). En partant,
il s’était flatté de l’espoir de s’emparer de la grande ville de Bordeaux, et
d’obtenir du roi le duché d’Aquitaine sous l’hommage de la couronne. Mais il
aurait pu se consoler de cette honteuse disgrâce, en voyant que l’expédition
conduite par son rival n’avait pas obtenu un succès beaucoup meilleur. Le duc
de Bourgogne avait employé plus de deux mois à ses immenses préparatifs, et
avant qu’il pût en faire usage contre Calais, l’argent lui manquait. Comme il
avait aussi épuisé ses propres finances, il se trouva dans l’impuissance
d’agir. D’ailleurs les pluies d’automne, qui avaient commencé, s’opposaient à
la continuation du siège. Mais Jean Sans-Peur était si ébloui de la gloire
dont il se couvrirait en enlevant aux Anglais la clef de la France, qu’il se
refusait à voir les obstacles. La honte d'abandon-ncr son entreprise, sans la
compensation du moindre succès d’avant-poste, le retenait encore sous les
murs de Calais. Comme il ne voyait point arriver les secours qu’on lui avait
promis, il envoya le sire de Croy, le sire de Châlons et plusieurs autres de
ses fidèles serviteurs demander des fonds au conseil du roi. Mais toutes
leurs instances furent inutiles : la conduite du roi de Sicile, qui s’était
emparé des sommes levées dans le Maine et l’Anjou, les folles dissipations du
duc d’Orléans, et la préférence accordée à son armée dans la distribution des
secours d’argent, avaient épuisé tout le produit du dernier subside. Le
conseil, instruit de ce qui se passait à Calais, et surtout du nombre
prodigieux de troupes que l’Angleterre débarquait journellement, s’opposa
sagement à une entreprise dans laquelle le duc de Bourgogne affectait de
persévérer. Il lui ordonna de terminer cette expédition, qui ne pouvait être
pour le présent que préjudiciable à la France, et de licencier ses nombreux
hommes d’armes. Le duc parut voir une énorme injustice dans cet ordre, et
cependant il obéit, au grand mécontentement de ses chevaliers, qui jurèrent
de revenir sous les murs de Calais au printemps suivant. Après
avoir licencié, d’après l’ordre du roi, la brillante armée avec laquelle il
assiégeait Calais, le duc de Bourgogne revint à Paris, désespéré d’avoir été
forcé d’abandonner une guerre qui devait lui donner gloire et profit, et de
laquelle il ne rapportait que honte et dommage. Sa haine contre le duc
d’Orléans, qu’il accusait d’avoir détourné pour ses plaisirs l’argent avec
lequel on eût pris Calais, s’envenima davantage. Ce dernier était aussi
rentré dans la capitale, poursuivi par les malédictions du peuple, et chargé
du mépris de tous les gens de guerre, pour avoir perdu au jeu l’argent qui
leur était destiné[8]. Peu à
peu les Parisiens se déclaraient contre le duc d’Orléans. Le corps formidable
de l’Université de Paris couvait contre lui une haine profonde, parce que, au
milieu du schisme qui désolait l’Église, il favorisait le pape qu’elle
repoussait, et qu’il faisait donner les bénéfices à d’autres qu’à ses
membres. Le duc avait d’autant plus à craindre de ce corps, que sa puissance
était à peu près sans contrôle. Il n’était sûr pour personne, si haut qu’il
fût placé, de se heurter contre lui. Malgré
la honteuse issue de son expédition, Louis d’Orléans obtint du roi le
gouvernement de Guyenne, qu’il désirait depuis longtemps ; ce qui redoubla la
haine du duc de Bourgogne, que tout semblait d’ailleurs favoriser ; car le
parti de son cousin allait toujours s’affaiblissant, et recevait un nouveau
coup par la mort de son ami Olivier de Clisson. La plus grande partie de
l’année 1407 s’écoula néanmoins sans explosion violente, et jusqu’à l’automne
les dissensions des ducs se concentrèrent dans l’enceinte du conseil royal. Du
reste la situation du pays, de même que celle des deux rivaux, faisait
craindre à chaque instant quelque catastrophe. Les princes et les seigneurs
commettaient tous les jours des brigandages inouïs. Non-seulement ils
n’acquittaient plus leurs dettes, mais ils laissaient leurs serviteurs
prendre par violence chez les marchands tout ce qui pouvait servir à leur
table, ou tout ce qui les tentait eux-mêmes. On les voyait se répandre dans
les campagnes, rançonner les fermiers au désespoir : malheur à ceux qui
voulaient opposer de la résistance, ou qui, pressés par le besoin,
manifestaient quelque prétention à être remboursés ; s’ils élevaient la voix,
s’ils se montraient exigeants, ils étaient honnis et maltraités, et
quelquefois jetés à la porte de l’hôtel. Les officiers delà reine et ceux du
duc d’Orléans se distinguaient surtout par leurs déprédations ; plusieurs
fois ils poussèrent l'audace jusqu'à troubler l'asile de l’indigence et de la
douleur, jusqu’à dévaliser l'Hôtel-Dieu de Paris. Les cris de désespoir, les
imprécations du peuple pénétrèrent jusqu’au roi dans un de ses moments
lucides, et l’infortuné apprit qu’il ne mangeait pas un morceau de pain qui
ne fût assaisonné de la malédiction des pauvres. Il s’efforça de mettre fin
aux violences exercées contre ses sujets, en rendant une ordonnance qui fut
souvent mal observée, et qui ne changea rien aux dispositions haineuses du
peuple à l’égard du duc Louis. Les querelles de ce prince avec Jean Sans-Peur
devenaient de plus en plus fréquentes et passionnées ; leurs courtisans
semblaient prendre à tâche de les aigrir l’un contre l’autre. Le duc de
Berri, la reine, le duc de Bourbon et le roi de Sicile étaient sans cesse
occupés à les réconcilier ; tous les jours c’étaient de nouveaux serments
d’amitié, puis de nouveaux différends. On crut enfin, vers le milieu de
novembre, les avoir ramenés à de meilleurs sentiments. Le duc d'Orléans,
tombé malade à cette époque, se tenait à son château de Beauté, que la Marne
arrose de ses replis capricieux ; Jean Sans-Peur alla lui rendre visite, et
lui montra toute la tendresse d’un frère. Louis revint à Paris aussitôt qu’il
fut rétabli. Le duc de Berri, qui appelait de tous ses vœux une amitié
sincère entre les deux princes, les engagea à cimenter leur réconciliation
par tout ce que la religion a de plus sacré. Le dimanche 20novembre, il mena
ses neveux entendre la messe au couvent des Augustins, dont l’église fut
ornée comme aux jours de grandes fêtes, et une cérémonie des plus touchantes
y fut célébrée. Là, en présence de leurs hommes d’armes, de leurs écuyers et
de leurs pages assemblés devant les portes de l’église, qu’on avait laissées
ouvertes, et d’un peuple nombreux qui se pressait autour d’eux pour voir ce
qui se passait dans l'intérieur, au moment le plus imposant de la messe, Jean
de Bourgogne et Louis d’Orléans se prosternèrent et se mirent en prière. Tout
le monde tombe à genoux, et un religieux silence règne dans la foule. Alors
la main du duc de Bourgogne s’enchaîne dans celle du duc d’Orléans ; leur
union est resserrée par les serments les plus solennels, et consacrée par
tout ce que le christianisme a de plus auguste et de plus vénéré, par le
corps de Jésus-Christ, qu’ils reçoivent à la table sainte. Les bourgeois et
les serviteurs des princes se relèvent en criant : « Noël ! Noël ! Vivent nos
seigneurs d’Orléans et de Bourgogne ! » Et aussitôt le Te Deum retentit sous
les voûtes de l’église. La messe terminée, les deux princes sortirent, et
parurent se tenant par la main. Auprès d’eux se pressaient les ducs de Berri
et de Bourbon, et le roi de Sicile, duc d’Anjou, suivis de nombreux seigneurs
et prélats. Le duc de Bourgogne, malgré son visage sombre et sévère, s’efforçait
de sourire au peuple qui se précipitait pour le voir. Le duc d’Orléans se
détournait pour rire avec les jeunes seigneurs qui l’entouraient. Divers
sentiments agitaient alors la foule ; les uns ne pouvaient croire qu’une paix
si solennellement jurée sur le corps de Jésus-Christ ne fût pas éternelle ;
les autres imaginaient que ces semblants d’amitié, auxquels on devait être
accoutumé depuis la paix de Vincennes, si souvent rompue et si souvent
renouvelée, ne seraient pas durables. Ceux du parti bourguignon disaient que
Jean se laissait amuser par les belles paroles de son adroit cousin, mais
qu’il tiendrait la foi qu’il avait jurée ; ceux du parti d’Orléans, qu’en
faisant à Louis le serment de fraternité, le Bourguignon avait bien d’autres
pensées au cœur. Le pauvre peuple se figurait, dans sa simplicité, que ses
misères et les désordres allaient enfin avoir un terme, puisque les ducs
étaient devenus bons amis. Le
mardi suivant, le duc de Berri invita ses neveux à un grand dîner dans son
hôtel de Nesle. Cet hôtel, qui lui avait été donné par le roi Charles VI,
était situé sur le bord de la Seine et touchait au couvent des Augustins. Le
duc l’avait fait agrandir et y avait fait construire des appartements, des
galeries, un jeu de paume et de vastes jardins. Orné avec une splendeur sans
égale, il renfermait une riche bibliothèque, des tableaux d’Italie et des
ouvrages précieux d’orfèvrerie. Au repas, digne de la magnificence d’un oncle
du roi, les deux princes s’embrassèrent, et tout porte à croire que le duc
d’Orléans, qui s’était confessé la veille, le fit de bon cœur. Vers la fin du
repas, un page entra dans la salle apportant un plat d’or rempli d’épices.
Les deux cousins rompirent une oublie, et en mangèrent chacun la moitié. Le
duc de Berri leur fit ensuite renouveler sur la coupe hospitalière les
serments qu’ils avaient déjà faits sur le corps de Jésus-Christ. Ils burent
ensuite à leur réconciliation, aux grands applaudissements de tous les
convives et de leurs officiers, et lorsqu’ils se séparèrent le duc d’Orléans « invita
son cousin à dîner avec lui le dimanche suivant : il ne savait point qu’il
n’y aurait pas de dimanche pour lui[9]. » Ce
repas fut suivi d’un conseil tenu à l’hôtel Saint-Paul, et dans lequel les
deux princes tombèrent en désaccord sur plusieurs questions ; ils furent
rapprochés par le roi, qui lança des imprécations contre celui qui, après
avoir juré fraternité d’armes sur la sainte eucharistie, oserait violer ce
serment. Le soir même, Louis d’Orléans donna un bal dans son hôtel de Bohème,
qui était orné avec un luxe vraiment royal. Tandis que la vaste salle de ce
palais resplendissait de mille feux, qu’elle retentissait des fanfares et des
airs joyeux des ménétriers, Jean Sans-Peur s’excusait de prendre part à cette
brillante fête, et rassemblait un conseil de ses amis dans l'hôtel d'Artois,
la demeure des ducs de Bourgogne. Là se trouvaient les sires de Kelly, de
Ollehain, de Saint-Georges, des Essarts, Begnier Pot, conseillers intimes du
duc ; Jean de Saulx, chancelier de Bourgogne, et le seigneur de Croy. Jean
Sans-Peur, s’abandonnant à ses idées de vengeance, leur avoua qu’il avait
résolu la mort de Louis d’Orléans, qui avait osé livrer à la raillerie de
toute la cour l’honneur de Marguerite de Bourgogne son épouse, et distillé
son venin contre une femme innocente. Le moment lui semblait favorable : il
avait vu le peuple pendant tout le jour, il l’avait trouvé violemment irrité
contre le duc d’Orléans ; il espérait que le peuple le regarderait comme son
protecteur, et applaudirait à sa délivrance. Pour commettre le meurtre qu’il
méditait d’ailleurs depuis plus de quatre mois, le duc de Bourgogne avait
choisi un gentilhomme normand, Raoul d'Anquetonville, ancien général des
finances, que le duc d’Orléans avait chassé de l’hôtel du roi pour ses
malversations. Depuis quelques jours, ce Raoul logeait avec vingt hommes
d’armes à la maison de l’Image-Notre-Dame, vieille rue du Temple, en face de
l’hôtel de Rieux et de la Bretonnerie. Elle était ainsi nommée de ce que la
porte d’entrée était ornée d’une image de Notre-Dame en plomb, dans une niche
en saillie, avec une ouverture gothique surmontée d’une fleur de lis ; cette
image existait encore en 1790. Raoul était alors attaché au duc de Bourgogne,
et depuis quelques mois il ne le quittait plus ; c’était un homme audacieux
et méchant, il haïssait mortellement le duc Louis. Après
la séance du conseil, qui avait été assez orageuse, et dans laquelle le
seigneur de Croy avait cherché à détourner Jean Sans-Peur d’un crime qui
devait livrer sa vie aux plus cruels remords, Raoul avait eu une entrevue avec
le duc et lui avait développé tout son plan d’attaque. Le meurtre une fois
commis, lui et ses infâmes compagnons devaient trouver un refuge à l’hôtel
d’Artois, où le prévôt n’oserait mettre la main sur eux ; et si les affaires
tournaient mal, ils trouveraient un asile sûr en Flandre. A peine
Raoul avait-il laissé le duc en proie à la plus vive agitation, qu’il était
rentré dans la maison désignée pour encourager ses complices et leur
distribuer l’or qu’il avait reçu du Bourguignon ; auprès d’eux il avait
réclamé l’honneur de porter le premier coup. Le lendemain, mercredi, Louis
d’Orléans devait être frappé à sa sortie de l’hôtel Barbette. Cet hôtel
occupait l’espace compris alors entre les rues Vieille-du-Temple, de la
Perle, des Trois-Pavillons et des Francs-Bourgeois. Il tirait son nom du
financier Étienne Barbette, maître de la monnaie sous Philippe-le-Bel, auquel
il avait appartenu. Le sire de Montagu en avait fait l’acquisition sous
Charles VI, et l’avait ensuite vendu à la reine Isabelle. Elle avait agrandi
et embelli ce séjour de prédilection. C’est là que tous les soirs le duc
d’Orléans allait visiter la reine, et essayait de la consoler du chagrin que
lui avait causé une couche malheureuse ; car tout récemment elle avait mis au
monde un fils qui était mort en naissant. Le mercredi 23 novembre il y
soupait, et le repas avait été fort gai[10]. Cependant, après le souper,
Isabeau, instruite de tout ce qui s’était passé entre le duc de Bourgogne et le
duc d’Orléans, et sachant de plus que depuis quelque temps Jean retirait dans
son hôtel des gens de mauvaise mine, se laissait aller à des terreurs que
Louis s’efforçait de dissiper. En ce moment, un valet de chambre du roi, Scas
de Courte-Heuse, complice d’Anquetonville, se présente de la part du roi : «
Monseigneur, dit-il, le roi vous mande que vous veniez devers lui sans délai.
Il a hâte de vous parler pour chose qui touche grandement à vous et à lui. »
Le prince se fit aussitôt amener sa mule, et après avoir souhaité le bonsoir
à la reine, qu’il laissait plongée dans les plus vives inquiétudes, il sortit
sans autre suite que deux écuyers montés sur le même cheval, un page et
quelques valets pour éclairer. Il n’était que huit heures, mais il était déjà
tard pour ce quartier retiré ; le ciel était couvert d’épais nuages, chacun
renfermé chez soi, personne dans les rues ; partout le silence, qui n’était interrompu
de temps à autre que par les hurlements lugubres de quelques chiens. Point de
lumières, si ce n’est dans la maison de l’Image-Notre-Dame, où brûlait une
lampe qui répandait une faible lueur à travers les ténèbres. Quelques
instants auparavant, Raoul était descendu avec ses complices, et il avait
tout préparé pour le crime. Il les avait disposés sans bruit près des
maisons, dans la crainte de réveiller les gens de l’hôtel de Rieux. Peu de
minutes après, il entend quelqu’un qui venait en sifflant par la porte
Barbette, c’était Scas. « Tenez-vous prêts, dit-il à Raoul et à ses gens ; le
duc vient suivi de deux écuyers, d’un page et de trois valets. — Dieu soit loué
! répondit Raoul, tout va bien, cache-toi ! » Scas était à peine entré
dans la maison, que le pas des chevaux se fit entendre. Les maisons se
teignent au loin de la lueur rougeâtre des torches que portaient les valets.
Raoul et ses gens demeurent immobiles. Bientôt ils voient sortir de la porte
Barbette le duc d’Orléans sur sa mule, accompagné ainsi que nous l’avons dit.
Il était vêtu d’une simple robe de damas noir, fourrée de martre ; il s’en
allait parla vieille rue du Temple, en arrière de ses gens, chantant à
demi-voix un air favori et jouant avec son gant. Ses deux écuyers arrivent
devant les brigands, armés les uns d’épées toutes nues, les autres de haches,
et quelques-uns de becs de faucon et de massues de bois garnies de pointes de
fer au bout. Le cheval, effrayé par la vue des armes, se cabre, hennit, prend
le galop et emporte les écuyers. Aussitôt un coup de sifflet part ; tous les
assassins s’élancent de leur embuscade, et tombent sur la victime désignée à
leurs coups, en criant : « A la mort ! à la mort ! » D'Anquetonville frappe
en même temps le duc de sa hache, et lui abat le poing gauche. « Qu’est-ce
ceci ? D’où vient ceci ? Je suis le duc d'Orléans. — C’est ce que nous
demandons, » répliquèrent quelques-uns d’entre eux en frappant sur le prince,
qui mettait son bras devant. Bientôt il fut renversé de sa mule ; il se
releva sur ses genoux ; mais les coups de haches, d’épées et de massues
redoublèrent, et delà tête fendue la cervelle tomba sur la chaussée. Le page
qui l’accompagnait, et qu’il aimait plus que tous les autres, tira son épée
et se jeta au-devant de son maître. « Voilà pour toi, lui cria Raoul en le
frappant, et le page tomba sur le corps du prince. Un autre cria : « Au
meurtre ! au meurtre ! » il fut blessé à la tête et au bras, et s’enfuit par
la rue des Rosiers. Jacquette, femme de Jacques Griffart, pauvre cordonnier
qui habitait une chambre dépendante de l’hôtel de Rieux, ouvrit sa haute
fenêtre, et voyant ce qui se passait, elle se mit aussitôt à crier de toutes
ses forces : « Au meurtre ! — Tais-toi, mauvaise femme, «ui répondit-on de la
rue. D’autres lançaient des flèches à toutes les fenêtres des maisons
voisines d’où l’on voulait regarder. Cependant le bruit et les cris avaient
attiré aux fenêtres les gens de l’hôtel de Rieux L’un des valets descendit,
et voulut entrouvrir la porte, qu’il fut obligé de refermer sur-le-champ ;
car les assassins se précipitaient sur lui. Alors, à la lueur des torches, la
femme Griffart vit sortir de la maison de l’Image-Notre-Dame un homme de
grande taille vêtu d’un chaperon rouge qui lui descendait. sur les yeux et
enveloppé dans un manteau. « Est-ce fait ? demanda-t-il à Raoul. — Oui, »
répondit celui-ci ; et traînant le cadavre près d’un tas de boue : « Le
voici. » L’inconnu s’approcha du cadavre avec un fallot de paille[11] pour s’assurer si la besogne
avait été faite consciencieusement, et après l’avoir examiné, dit à haute
voix Éteignez tout, allons-nous-en, il est bien mort. — A cheval ! » cria
Raoul à ses complices. Des chevaux préparés à la porte de la maison furent amenés.
L’un des assassins, au moment de monter à cheval, frappa encore d’un dernier
coup de massue la victime qui ne remuait plus. Dans cet instant les deux
écuyers revenaient montés sur leur cheval, et ramenant la mule du duc qui
s’était échappée. « Holà sur les ribauds ! tue ! tue ! » s’écrie l’un des
brigands. Mais les deux écuyers traversèrent au galop, se dirigèrent vers
l’hôtel Barbette en criant : « Au meurtre ! au meurtre ! » Les assassins
s’enfuirent alors par la rue des Blancs-Manteaux en criant : « Au feu ! au
feu ! » En effet des flammes sortaient de la maison de Notre-Dame, où ils
avaient mis le feu. Ils jetaient après eux des chausse-trapes de fer, afin
qu’on ne pût les suivre, et faisaient éteindre toutes les lumières qu’ils
voyaient dans les boutiques. Éveillés
par le bruit, les gens de la rue se mirent aux fenêtres et firent entendre
les mêmes cris : « Au feu ! au feu ! » Ceux de l’hôtel de Rieux sortirent
alors avec des flambeaux, et un écuyer du duc d’Orléans, neveu du maréchal,
descendu sur le théâtre du crime, trouva son malheureux maître étendu dans le
ruisseau et tout mutilé. La tête était ouverte de l’œil à l’oreille, d’une
oreille à l’autre ; la main gauche était détachée ; le bras droit, tranché à
deux places, ne tenait plus que par un lambeau, et ce fut à grand'peine qu’au
point du jour on put ramasser dans la boue sa main mutilée et jetée au loin
par la violence du coup, et la cervelle épandue sur le pavé[12]. Jacob, le jeune page allemand
qui passait pour lui avoir été donné par Isabeau de Bavière, et qui s’était
efforcé de le défendre, gisait auprès de lui et rendait les derniers soupirs
en disant : « Ah ! monseigneur mon maître ! » Les gens du voisinage, accourus
pour éteindre l’incendie, restèrent muets d'épouvante. Les deux cadavres
furent relevés en lambeaux au milieu des larmes et des gémissements, et
transportés dans la maison du maréchal. Quelques-uns de ses gens montèrent
aussitôt à cheval, et coururent aux hôtels des princes pour donner avis d’un
si grand malheur. Tout Paris connut bientôt cet horrible attentat. Il avait
été commis à trente pas de l’hôtel de la reine, et des cris redoublés étaient
venus réveiller ses tristes pressentiments, lorsqu’elle en fut instruite la
première. A cette nouvelle, elle tomba évanouie entre les bras de ses femmes,
et le trouble et l’épouvante régnaient chez elle, quand le duc de Bavière,
son frère, et plusieurs autres seigneurs et chevaliers accoururent pour la
rassurer. Malgré l’état où elle se trouvait, elle se fit sur l’heure même
transporter en litière à l’hôtel Saint-Paul, et voulut occuper, pour plus de
sûreté, une chambre voisine de celle du roi. Les bourgeois, profondément
émus, prirent les armes, et se portèrent aux hôtels des princes pour les
défendre. Une foule de seigneurs s’empressèrent d’aller former une garde au
roi[13]. « Les princes se rassemblèrent
tous sur-le-champ à l’hôtel d’Anjou, chez le roi de Sicile, avec les
principaux seigneurs du conseil. Le sire de Tignonville, prévôt de Paris,
mandé par le connétable, se rendit au plus tôt à l’hôtel de Rieux, pour
constater le crime et commencer les enquêtes ; puis il alla rendre compte aux
princes des circonstances déplorables dont il venait de prendre connaissance[14]. » Par son ordre les portes de
la ville furent fermées et soigneusement gardées, et des compagnies de
bourgeois parcoururent les rues pour maintenir l’ordre, et pour que les
meurtriers ne pussent échapper. Le
lendemain, le corps placé dans un cercueil de plomb fut transporté, au milieu
de la consternation et de la terreur générale, à l’église voisine des
Blancs-Manteaux. Le cercueil, renfermant le corps du feu duc en habit de
célestin, fut déposé tout ouvert au milieu du chœur. Au pied et en travers de
ce cercueil, était une bière de bois contenant le corps de Jacob, de ce page
fidèle qui n’avait pas voulu quitter son maître, et qui devait être enseveli
à ses pieds. A la porte du chœur se pressaient des gens du peuple ; les uns
adressaient au Ciel de ferventes prières, les autres parlaient à voix haute.
Personne d’entre eux n’aurait pensé que ce prince si jeune et si beau, si
brillant de grâce chevaleresque et de science, si joyeux deux jours
auparavant, quitterait sa riche robe de velours pour se coucher dans ce
cercueil. Toute la famille royale, éplorée et consternée, vint lui donner
l’eau bénite ; le duc de Bourgogne osa s’y présenter, et ne parut pas moins
affligé que les autres princes. « Jamais, disait-il, plus méchant et plus
traître meurtre ne fut commis et exécuté en ce royaume. » Le
vendredi, le duc d’Orléans fut enseveli avec la plus grande et la plus triste
pompe à l’église des Célestins, dans cette superbe chapelle qu’il avait bâtie
lui-même, et qu’il avait enrichie de ses dons. Après l’office des morts, où
l’évêque de Paris officia en habits pontificaux, assisté du prieur des
Célestins et de l’abbé des Guillelmites, et entouré de tout son clergé, un
morne silence succéda au chant, et ne fut interrompu que par les sanglots des
assistants. Le duc fut porté à sa dernière demeure par quatre Célestins, et
son convoi fut accompagné des quatre ordres mendiants, suivis de toutes les
paroisses de la ville avec croix et bannières, et de tout ce qu’il y avait de
seigneurs et de chevaliers. Parmi les gentilshommes qui portaient les pièces
d’honneur, c’est-à-dire Vécu, le casque, l’épée et la cotte d’armes, on
remarquait à sa douleur sombre Tanneguy Duchâtel, qui devait un jour venger
la mort de son maître par un autre assassinat. Les coins du drap mortuaire
étaient portés par le roi de Sicile, le duc de Berri, le duc de Bourgogne et
le duc de Bourbon, qu’on voyait répandre des larmes. Cependant
l’émotion causée dans Paris par ce tragique événement ne s’affaiblissait pas,
et l’inquiétude était extrême dans la famille royale et parmi tous les
seigneurs : on ne savait à qui imputer un crime aussi horrible. Les soupçons
se portèrent d’abord sur Aubert le Flamenc, seigneur de Canny, ancien
chambellan du duc ; cet homme haïssait mortellement le prince depuis une
grave offense qu’il en avait reçue. Mais une révélation inattendue et
terrible vint bientôt justifier ce gentilhomme, qui d’ailleurs était absent
de Paris depuis plus d’un an. A force d’enquêtes, le prévôt de Paris, le sire
de Tignonville, découvrit que l’hôtel d’Artois servait de refuge à un porteur
d’eau qu’on avait vu aller et venir dans la maison de l’Image-Notre-Dame,
pendant que les assassins s’y cachaient pour attendre l’occasion favorable à
l’exécution de l’odieux attentat. Après avoir entendu les témoignages des
écuyers du duc d’Orléans, de l’officier de sa fruiterie, qui s’était sauvé
tout blessé dans la maison d’une chapelière de la rue des Rosiers, ensuite
des gens de l’hôtel de Rieux, des habitants de la vieille rue du Temple et
des quartiers voisins, le prévôt avait acquis la certitude que les coupables
avaient tout préparé pour le meurtre du prince dans la maison de
l’Image-Notre-Dame, qu’ils avaient louée depuis quelques jours, et qu’après
avoir commis le crime dont Paris était épouvanté, ils s’étaient enfuis par les
rues des Blancs-Manteaux, Simon le-Franc, Maubuée, Saint-Martin, aux Ours. Il
avait pu constater leur passage dans la rue Mauconseil, où était l’hôtel du
duc de Bourgogne. Il se rendit aussitôt au conseil des princes, assemblé à
l’hôtel de Nesle, où le Bourguignon, sombre et soucieux, était venu
s’asseoir, et avait entendu avec un secret frémissement les malédictions
lancées par le duc de Berri contre les infâmes qui avaient arraché la vie à
son neveu, et qui avaient ainsi dépouillé la famille royale de son plus bel
ornement. Le sire de Tignonville, ayant été introduit, déclara que si on lui
permettait de fouiller les hôtels des serviteurs du roi, et même des princes,
il se faisait fort de trouver les coupables. Les princes lui répondirent
sur-le-champ que, s’il en était ainsi, ils lui donnaient congé et licence
d’entrer où bon lui semblerait[15]. À peine le prévôt avait-il
quitté la salle du conseil, que le duc de Bourgogne change de couleur et se
trouble. « Ah mon Dieu ! mon cousin, s’écrie le roi de Sicile en courant
à lui, sauriez-vous quelque chose ? il faut nous le dire ; car aussi bien
l’homme de votre maison sera pris. » Le duc de Bourgogne, tout
tremblant, le tire à part avec le duc de Berri, et d’une voix entrecoupée : «
C’est moi, le diable m’a tenté[16]. » À ces mots ils
reculèrent saisis d’une égale horreur ; puis le duc de Berri fondit en
larmes, et dit : « J’ai perdu mes deux neveux. » Ils se retirèrent épouvantés
dans la salle du conseil. Jean Sans-Peur, pâle et tremblant, sortit en grand
désordre, et les princes se séparèrent consternés de la perversité du
Bourguignon, qui avait conçu, comme on l’apprit bientôt, le plus noir des
projets, lorsqu’il jurait à son noble cousin une amitié fraternelle, et qu’il
partageait avec lui, au pied des autels, le corps du Christ, ce gage sacré de
la réconciliation. Le
reste du jour et la nuit suivante s’écoulèrent sans que les princes
sortissent de leur stupeur et osassent prendre une détermination. Le duc de
Bourgogne, que l’aveu de son crime avait d’abord anéanti, se remit bientôt de
sa vive émotion ; chez lui l’orgueil étouffa les remords. Il se souvint qu’il
était puissant, qu’il n’y avait pas de juges pour lui[17], et il crut que c’était aux
autres et non à lui de trembler. Le samedi matin, il osa se présenter encore
à l’hôtel de Nesle, où le conseil royal était de nouveau rassemblé chez le
duc de Berri ; il en trouva la porte fermée. Mais revendiquant son crime comme
vertu, il déclara à son oncle que c’était lui, et nul autre, qui avait fait
faire ce qui avait été fait. Puis il se retira fièrement, et laissa le duc de
Berri stupéfait de cette assurance. Le duc de Bourbon, qui entra
immédiatement après dans la salle du conseil, reprocha vivement aux autres
princes de ne l’avoir pas fait arrêter. Jean de
Bourgogne, malgré ce semblant d’audace, n’était pas rassuré ; il ne se
sentait pas en force pour braver le conseil du roi, et ne connaissait pas
encore les dispositions du peuple de Paris à son égard. Comme il craignait
d’être arrêté, il pensa aux moyens de mettre sa personne en sûreté. Il
retourna sur-le-champ à son hôtel d’Artois, monta à cheval sans délai, lui
septième seulement, et galopa sans s’arrêter jusqu’en Flandre. L’amiral
Clignet de Brabant, favori du duc d’Orléans, ayant appris qu’il fuyait, se
mit à sa poursuite avec cent vingt chevaliers delà maison du prince ; mais
Jean dut son salut à la précaution qu’il avait prise de faire couper derrière
lui le pont de Saint-Maxence. A une heure après midi, il arrivait déjà à son
château de Bapaume. Il ordonna, en mémoire du péril auquel il croyait
échapper, que dorénavant les cloches sonnassent à cette heure-là. Cela
s’appela longtemps l’Angélus du duc de Bourgogne. Pas un des assassins ne fut
puni : Raoul d'Anquetonville et ses complices sortirent déguisés de Paris, et
se retirèrent à Lens en Artois, dans les États de Jean, et y vécurent
récompensés et tranquilles. « On dit que la mort embellit ceux qu’elle frappe, et exagère leurs vertus ; mais c’est bien plutôt en général la vie qui leur faisait tort. La mort, ce pieux et irréprochable témoin, nous apprend, selon la vérité, selon la charité, qu’en chaque homme il y a ordinairement plus de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc d’Orléans, on connut ses aumônes[18]. » Parmi les princes, les seigneurs, la haute bourgeoisie, on oubliait ses défauts pour ne se souvenir que de ses heureuses qualités, de ses manières si nobles et si aimables, de sa bienveillance d’âme et de son affabilité encourageante, de sa bonté pour les doctes et les clercs, de sa charité pour les pauvres, de ce savoir si rare dans les seigneurs et les princes. On louait sa dévotion vive et sincère, et l’amour dont il avait toujours fait preuve pour tout ce qui avait rapport à la religion. On montrait aux Célestins la cellule où il aimait à se retirer. On se rappelait avec plaisir que, malgré les désordres de sa vie, il jeûnait souvent et veillait avec les religieux. Son testament, qu’il avait écrit de sa main quatre ans avant sa mort, était plein de sentiments chrétiens, et témoignait de sa pieuse munificence envers l’Église. Il y recommandait expressément de payer toutes ses dettes, et n’oubliait pas les pauvres et les hôpitaux dans la distribution de ses bienfaits. « Enfin la bonté de son âme confiante et sans fiel se manifestait dans la recommandation qu’il faisait de ses enfants aux soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu’ils étaient déjà au plus fort de leurs querelles[19]. » |
[1]
Le Religieux de Saint-Denis.
[2]
Religieux de Saint-Denis. — Juvénal des Ursins.
[3]
Religieux de Saint-Denis.
[4]
Religieux de Saint-Denis. — Monstrelet.
[5]
Monstrelet.
[6]
Michelet.
[7]
Juvénal des Ursins. — Religieux de Saint-Denis.
[8]
Religieux de Saint-Denis. — Monstrelet. — Juvénal des Ursins.
[9]
Michelet, Histoire de France, t. IV.
[10]
Religieux de Saint-Denis.
[11]
Religieux de Saint-Denis.
[12]
Mémoires académiques, t. XXI, p. 533.
[13]
Monstrelet, Chroniques, t. Ier.
[14]
De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne.
[15]
Monstrelet, Chroniques, t. Ier.
[16]
Religieux de Saint-Denis.
[17]
Michelet.
[18]
Michelet.
[19]
De Barante.