TURENNE

SA VIE, LES INSTITUTIONS MILITAIRES DE SON TEMPS

 

CHAPITRE X. — GUERRE DE HOLLANDE.

 

 

CAMPAGNE DE 1672

Causes de la guerre de Hollande. — Traité d'alliance de Louis XIV avec divers États. — Isolement des Provinces-Unies. — Ressources militaires et financières de la France. — Campagne de 1672. — Première période : Turenne isole Maëstricht, prend Burick, Rées, Arnheim, Nimègue. — Deuxième période : renversement des frères de Witt. L'empereur et l'électeur de Brandebourg prennent parti pour la Hollande. Turenne les empêche de joindre les Hollandais. — Antagonisme du maréchal et de Louvois.

 

APRÈS le traité d'Aix-la-Chapelle, Turenne consacra le temps que lui laissait la paix à des études religieuses commencées depuis plusieurs années, et il se convertit au catholicisme. Louis XIV employa toute son activité à préparer la ruine du petit peuple qui venait de l'arrêter au milieu de ses succès.

Il semblait que leur intervention eût tourné la tête aux bourgeois des États généraux : ils s'étaient attribué l'honneur de la paix avec une jactance maladroite, et une fière médaille les représentait comme les défenseurs et les conciliateurs des rois, les vengeurs de la liberté des mers, les conservateurs du repos de l'Europe. Louis XIV, qui n'aimait point qu'on lui résistât, fut blessé de cette vanité insolente. D'autre part il savait que les Hollandais supportaient mal les pertes que leur causaient ses tarifs, qu'ils étaient jaloux des progrès rapides de sa marine. Il considérait aussi la soumission de la Hollande comme le prélude nécessaire et le gage décisif de l'occupation des Pays-Bas espagnols. Cette politique est catégoriquement avouée par Louvois, qui exerçait déjà sur lui une trop grande influence à cette époque. Le véritable moyen de parvenir à la conquête des Pays-Bas espagnols, c'est d'abaisser les Hollandais et de les anéantir s'il est possible[1].

Enfin il voulait écraser la puissance des Hollandais aux Indes et donner à nos colonies et a notre marine le rang et la prépondérance des Provinces-Unies en Asie. Il demanda au grand Condé le moyen de réaliser ce projet. Je n'en connais qu'un, répartit le prince, c'est de soumettre les Provinces-Unies[2]. Du reste Louis XIV, dans un mémoire d'un ton superbe et dédaigneux, a pris la peine d'éclairer la postérité sur ses griefs contre la Hollande, sur les préparatifs et les actes de son implacable vengeance, et il ne sera pas inutile de mettre une de ces pages acerbes sous les yeux du lecteur :

Chacun sait que les Hollandais doivent leur établissement en république libre à la puissante protection que les rois mes prédécesseurs leur ont accordée depuis près d'un siècle, soit contre la maison d'Autriche, leur ancienne souveraine, soit contre l'empire et l'Angleterre ; chacun sait que, sans son appui, ces puissances, ou liguées ensemble ou agissant séparément, auroient en divers temps englouti cet État. Ces événements sont de nos jours, et il suffit pour le prouver d'alléguer la dernière guerre que l'évêque de Münster, un des plus faibles princes de l'Empire, sans aucun subside ni secours étranger, a faite en dernier lieu à cette république, qui était à deux doigts de sa perte sans les troupes auxiliaires que je lui envoyai. La postérité, qui n'aura pas été témoin de tous ces événements, demandera quel a été le prix et la reconnaissance de tous ces bienfaits. Pour la satisfaire, je veux lui apprendre que dans toutes les guerres que les rois mes prédécesseurs ou moi-même avons entreprises depuis près d'un siècle contre les puissances voisines, cette république ne nous a non seulement pas secondés de troupes ni d'argent et n'est pas sortie des bornes d'une simple et tiède neutralité, mais a toujours tâché de traverser, ou ouvertement ou sous main, nos progrès et nos avantages. Ce qui vient d'arriver le justifie assez. J'avois inutilement sollicité l'Espagne, après la mort du roi catholique, de rendre justice à la reine sur les légitimes prétentions qu'elle avoit sur les Pays-Bas. Accablé de refus continuels, j'avois pris les armes et avois porté la guerre dans ces provinces pour faire valoir les droits de cette princesse et lui faire restituer les États qui lui appartenaient. Dieu, qui est le protecteur de la justice, avait béni et secondé mes armes ; tout avait plié devant moi, et à peine avais-je paru que la plupart des meilleures places des Pays-Bas s'étaient soumises à mon obéissance. Au milieu de toutes ces prospérités, l'Angleterre ni l'Empire, convaincus de la justice de ma cause, quelque intérêt qu'ils eussent à arrêter la rapidité de mes conquêtes, ne s'y opposèrent point. Je ne trouvois dans mon chemin que mes bons, fidèles et anciens amis les Hollandois, qui, au lieu de s'intéresser à ma fortune comme à la base de leur État. voulurent m'imposer des lois et m'obliger à faire la paix, et osèrent même user de menaces en cas que je refusasse d'accepter leur médiation. J'avoue que leur insolence me piqua an vif et que je fus près, au risque de ce qui pourroit arriver de mes conquêtes aux Pays-Bas espagnols, de tourner toutes mes forces contre cette altière et ingrate nation ; mais ayant appelé la prudence à mon secours et considéré que je n'avois ni le nombre de troupes ni la qualité des alliés requis pour une pareille entreprise, je dissimulai, résolu de remettre la punition de cette perfidie à un autre temps[3].

Il ressort clairement de ce passage que l'idée fixe de Louis XIV était de faire la guerre à la Hollande, et que sa résolution fut prise dès la fin de la guerre de dévolution ; mais il la tint secrète et il en ajourna l'exécution le temps nécessaire pour achever l'organisation de ses forces de terre et de nier, dissoudre la triple alliance et gagner à sa cause l'Angleterre, la Suède et une grande partie de l'Allemagne. Lionne consacra les trois dernières années de sa vie à lui conquérir les alliances dont il avait besoin contre la Hollande. Par un traité signé secrètement le 1er juin 1670, les rois de France et d'Angleterre s'engagèrent à attaquer ensemble, dès l'année suivante, les Provinces-Unies, qu'ils devaient partager ; les Français occuperaient les provinces continentales, les Anglais la Zélande. Par un autre traité secret signé le 1er novembre 1670, Léopold et. Louis XIV s'engageaient réciproquement à ne pas secourir leurs ennemis. Le roi abandonnait à l'empereur les États de l'empire pour que Léopold lui abandonnât les Hollandais. Les Suédois désiraient garder la neutralité ; ils eurent le talent de se la faire marchander et payer ; le traité par lequel ils la stipulèrent ne fut signé que le 24 avril 1672[4].

Louis XIV obtint de la plupart des anciens alliés du Rhin tout ce qu'il voulut. L'électeur de Bavière promit (février 1670) de ne pas entrer dans la triple alliance et de travailler à renouveler la ligue du Rhin. L'électeur de Cologne, déjà lié à la France depuis deux ans, s'engagea plus étroitement (11 juillet 1671) à donner aux Français le passage, des vivres, des magasins, à leur laisser construire un pont sur le Rhin à l'endroit qu'il leur plairait de choisir. L'évêque de Münster conclut deux traités (28 juillet 1671) : par le premier, qui était publie, il restait neutre ; par le second, qui était secret, il ouvrait ses États et mettait ses ressources à la disposition du roi, moyennant un subside mensuel de dix mille écus. L'évêque d'Onasbruck, tout en ne promettant que sa neutralité, laisserait les armées françaises circuler chez lui et acheter des vivres. Enfin, le duc de Hanovre (10 juillet 1671) promettait de ne pas aider les Hollandais, de fermer ses États à leurs auxiliaires, et de livrer le passage et des vivres aux troupes françaises, moyennant dix mille écus par mois pendant deux ans et la restitution de ce que les Hollandais lui avaient pris[5].

Les Hollandais eurent beau faire les plus grands efforts pour conquérir les sympathies de l'empereur et des autres souverains allemands, ils ne purent gagner à leur cause dans toute l'Europe que l'électeur de Brandebourg et l'Espagne, et encore n'en obtenaient-ils que des promesses.

Colbert, par son habile administration, s'était mis en mesure de pourvoir à toutes les dépenses, et il promet lait au roi pour la campagne qu'il préparait cinquante millions au lieu de trente-cinq qui lui étaient demandés. Louvois mettait à sa disposition les moyens d'attaque les plus formidables, que l'ambassadeur des États généraux, Groot, faisait connaître à de Witt dès l'année 1671 : On a donné ici des commissions à cent cinquante capitaines, et chacun a reçu cinquante pistoles pour lever cinquante hommes par compagnie. On fait des levées en Angleterre, en Italie, en Suisse. Quarante nouvelles commissions pour la cavalerie et cent pour l'infanterie ont été expédiées, ajoutait-il à la fin de l'année ; on rappelle tous les officiers françois qui servent à l'étranger ; on fait ferrer les souliers à glace ; on fait une quantité de petits ponts en joncs et en roseau pour traverser les rivières. Quand plus tard la guerre devint inévitable, de Groot fit exactement connaître les préparatifs d'entrée en campagne. Quatre cents nouvelles commissions, écrit-il, sont envoyées pour établir un camp dans les Pays-Bas espagnols, et l'on fait passer des troupes en Catalogue, afin d'inquiéter au besoin l'Espagne. Cent nouvelles commissions sont préparées pour lever cinq mille cavaliers ; vingt-sept mille sont déjà montés, et l'on compte en avoir quarante mille. — Les corps d'armée réunis pour la campagne à Metz pendant l'hiver ont leur principal rendez-vous à Rocroy.

Les armements de mer étaient complétés avec le nième empressement. Louis XIV ne se contentait pas de l'équipement des nouveaux vaisseaux : il s'occupait en même temps de la défense des côtes du royaume en faisant achever la construction de cinq arsenaux, à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque et au havre. Colbert avait mis à sa disposition depuis quatre ans tout, un peuple de marins, en assujettissant les populations des ports au régime des classes ou inscription maritime qui permettait de donner aux bâtiments de guerre trente-cinq mille hommes d'équipage. En même temps, la jeune noblesse qui jusqu'alors avait négligé le service maritime commençait à le rechercher. La flotte qui, en 1767, ne comprenait que soixante bâtiments, en comptait désormais deux cents, dont cent vingt vaisseaux, et était année de cinq mille canons.

L'armée de terre, par suite de nouvelles levées, était portée jusqu'à cent soixante-seize mille hommes, et Louvois remettait à Louis XIV le compte exact des troupes destinées à entrer en campagne. C'étaient d'abord les corps d'élite. Ils comprenaient non seulement le régiment des gardes françaises, ayant pour colonel François d'Aubusson, duc de la Feuillade, et le régiment des gardes suisses, tous deux évalués à cinq mille fantassins, mais encore les différentes compagnies de la maison du roi, gardes du corps, gendarmes de la garde, chevau-légers, mousquetaires et gendarmerie royale, représentait deux mille neuf cents chevaux, commandés par les plus illustres représentants de la noblesse française : Duras, le prince de Soubise, le marquis de Rochefort, Louvigny, frère du comte de Guiche et second fils du maréchal de Gramont. C'étaient ensuite les régiments de l'armée : d'une part quarante régiments d'infanterie française donnant un effectif de cinquante-six mille hommes, et douze régiments d'infanterie étrangère s'élevant à trente mille hommes ; d'autre part, soixante-dix-huit régiments de cavalerie française, dont deux régiments de dragons et neuf régiments de cavalerie étrangère présentant en ligne plus de vingt-cinq mille chevaux. À leur suite venaient l'artillerie de campagne avec le régiment, de fusiliers et le matériel de siège, qui comprenait quatre-vingt-dix-sept bouches à feu, soixante-douze mille boulets, six cents bombes et quinze mille grenades, ainsi que trois équipages de pont et deux redoutes flottantes qui pouvaient transporter facilement trois mille hommes. Quant aux services de l'intendance, sur lesquels Louvois n'avait cessé de porter la plus active et minutieuse sollicitude, et qui n'exigeaient pas moins de deux cent cinquante-liait mille neuf cents rations à voiturer, ils étaient organisés de façon à pourvoir à tous les besoins des troupes. Avec une pareille armée d'opération, qu'on pouvait évaluer de cent dix à cent vingt mille hommes, Louis XIV avoit une escorte qui lui permettoit de s'en aller voyager tranquillement en Hollande. C'est ainsi qu'il annonçait à Vauban l'ouverture prochaine de la campagne[6].

Les États généraux, qui avaient longtemps cru que les villes fortes du Butin et Maëstricht étaient seules menacées, ne s'étaient d'abord préoccupés que de fortifier ces seuls points de leurs frontières. Du côté des Pays-Bas, leurs places du Brabant, Bois-le-Duc, Bréda, Berg-op-Zoom, n'étaient défendues que par des garnisons insuffisantes, et n'étaient pas pourvues des approvisionnements nécessaires. Maëstricht, qui était du côté du Sud la clef des Provinces-Unies, avait une garnison de huit mille quatre cents hommes qui dépassait les besoins de la défense ; mais éloignée de cinquante lieues de Bois-le-Duc, elle était bien isolée et pouvait être facilement tournée. Sur le Rhin, les postes avancés des États, Orsoy, Rhinherg, Wesel, Emmerich, faisaient partie du duché de Clèves et appartenaient à l'électeur de Brandebourg, mais les Hollandais avaient toujours tenu à y entretenir des garnisons pour rester maitres du cours du Rhin ; leurs ouvrages de défense étaient inachevés ou en ruine, leur artillerie insuffisante, et leurs garnisons privaient l'armée de campagne du concours précieux de plus de cinq mille hommes. La ligne de l'Yssel, choisie comme ligne de défense et comme carrière principale contre l'invasion, ne suffisait pas pour assurer la sécurité des Provinces-Unies, parce qu'elle ne s'appuyait au Sud que sur deux places du Wahal, le fort de Schenck et Nimègue ; or ces deux places enlevées, la ligne de l'Yssel était aisément forcée, et comme il n'y avait pas une seconde ligne de défense pour arrêter l'ennemi, les Provinces-Unies se trouvaient a découvert.

De Witt mit tout en œuvre pour assurer aux États généraux les chances de succès qui leur restaient, si incertaines qu'elles fussent. Il se préoccupait surtout de conjurer le danger en allant au-devant de l'ennemi, et il proposa aux États généraux de tomber avec toutes les forces de la république sur les places du Rhin où les Français avaient établi des magasins, de les détruire et d'entrer ensuite dans l'électorat de, Cologne et dans l'évêché de Münster pour dissiper les troupes des alliés de Louis XIV. Cette expédition eût été décisive pour les Hollandais, car elle éloignait la guerre de leurs frontières et leur donnait le temps d'armer contre la France la jalousie de l'Allemagne et de l'Espagne. Les États généraux repoussèrent ce projet, sous prétexte que la guerre n'était pas encore déclarée, et se conduisirent en cette occasion avec plus de droiture que de prévoyance. L'échec de l'entreprise destinée à prévenir l'agression de leurs ennemis réduisait les États généraux à attendre l'invasion en se tenant sur la défensive ; mais l'insuffisance de leurs ressources militaires et l'étendue des frontières qu'ils étaient obligés de protéger étaient des obstacles presque insurmontables an succès de la résistance.

L'incertitude du plan d'attaque, dont Louis XIV fit un secret impénétrable tant qu'il n'eut pas commencé les premières opérations de guerre, ne pouvait manquer de leur être funeste. L'ambassadeur des Provinces-Unies à Paris, de Groot, avait dû se contenter de transmettre à ses malices les différents projets dont il entendait parler, sans qu'il prit découvrir quel était celui auquel le roi de France donnait la préférence. C'est tout ce que Groot pouvait dire, puisque Louis XIV n'avait pris aucune résolution et qu'il attendit la jonction de ses deux principaux corps d'armée pour réunir son conseil de guerre et arrêter un plan d'attaque définitif[7].

Enfin la France et l'Angleterre déclarèrent la guerre à la Hollande le 11 avril. Ce n'était qu'une vaine formalité, car Charles II avait précédemment fait attaquer nue flotte hollandaise richement chargée. L'électeur de Cologne et l'évêque de Münster imitèrent bientôt les deux couronnes. Le dernier reprocha aux Etats généraux d'avoir tenté de corrompre les commandants de ses places, d'incendier ses magasins, d'exciter ses sujets à la révolte et même de le faire empoisonner. Il valait mieux ne pas publier de manifeste que de calomnier ainsi la république.

La campagne de 1672 peut se diviser en deux périodes : la première, du 9 mai au 26 juillet ; la deuxième, du 26 juillet au 31 décembre.

 

I

9 MAI — 26 JUILLET

Cette période n'est intéressante que par la rapidité des conquêtes ; les Hollandais n'opposent jamais un véritable corps d'arme aux Français, et ceux-ci ne rencontrent pas d'autre obstacle que l'inondation. Quoique la faveur de Turenne ait diminué, il est encore le personnage dont le public s'occupe le plus et il exerce une influence prépondérante au commencement de la campagne[8].

 

Le roi avait réglé qu'il aurait en campagne trois armées, l'une de quarante mille hommes, commandée sous ses ordres par le duc d'Orléans son frère, en qualité de généralissime, et par le vicomte de Turenne comme maréchal-général : une autre, moins nombreuse, sous les ordres du prince de Condé ; la troisième devait être celle des alliés composée des troupes de Cologne et de Münster, auxquelles se joindrait un certain nombre de troupes françaises. Le commandement de cette armée fut destiné au duc de Luxembourg.

Les maréchaux de Créqui, de Bellefont et d'Humières ne furent point employés ; ils furent même exilés tous trois, ayant refusé de servir sous M. de Turenne, quoique ce général eût été élevé bien des années plus tôt qu'eux à la dignité de maréchal de France. Louis XIV décida même que s'ils voulaient reprendre du service ils auraient à exercer, pendant quinze jours, au quartier de Turenne, les fonctions de lieutenants généraux. Ils finirent par se soumettre.

Le temps fixé pour l'entrée en campagne étant arrivé, toutes les troupes qui étaient en Lorraine et dans les autres provinces voisines de la frontière se mirent en marche du 20 au 25 avril, et le roi déclara qu'il partirait de Saint-Germain en Laye le 20 pour se rendre à Charleroi, qu'il avait désigné comme lieu de rassemblement de son corps d'armée.

Les projets pour les opérations du commencement de la campagne avaient été plusieurs fois discutés avant le départ du roi. L'électeur de Cologne et l'évêque de Münster avaient demandé avec instance, ainsi que l'évêque de Strasbourg, que la première entreprise fît le siège de Maëstricht, où les Hollandais avaient une nombreuse garnison : Condé regardait la conquête de cette place comme la plus solide et la plus utile pour se procurer un point d'appui et en même temps la liberté du cours de la Meuse ; Turenne, au contraire, représenta que la garnison montant à treize mille hommes, le siège serait long et difficile, qu'il pourrait décourager les troupes, donner aux Hollandais le temps de réunir leurs forces, d'être rejoints par celles de leurs alliés et de venir au secours de la place ; d'autre part, il soutint qu'on pouvait sans inconvénient laisser en arrière cette forteresse, qu'il serait suffisant de la bloquer, et qu'il fallait porter tolites les forces sur le bas Rhin afin de s'emparer rapidement des places et des postes qui pouvaient former des obstacles sur les chemins qu'on aurait à tenir pour marcher à la conquête de la Hollande. Son sentiment prévalut, et il fut arrêté que l'on pénétrerait immédiatement par le Rhin au cœur des pays ennemis.

Toutes les troupes, excepté celles que le prince de Condé devait amener des bords de la haute Meuse, arrivèrent successivement dans les premiers jours du mois de niai sur la Sambre, à portée de Charleroi, et le roi fixa au 12 son départ de cette place pour se rendre, le 17 ou le 18, sur la Meuse, à portée de Liège et de Viset, où l'on commençait à assembler des farines que l'on conduirait par terre a la basse Meuse pour la subsistance des armées.

Le 14 et le 15, l'armée de Turenne et différents détachements devaient commencer les opérations sur le cours inférieur de cette rivière. Masquer Maëstricht et s'emparer de Maseyk, tel était le double but à atteindre. Louvois prit les devants pour donner, d'après les intentions du roi, aux principaux officiers les instructions sur ce qu'ils auroient à faire et pourvoir aux dispositions relatives non-seulement aux approvisionnements, mais aussi à la subsistance journalière des troupes, et aux arrangements que le munitionnaire auroit à faire pour la marche des convois. Il avoit aussi à l'aire les dispositions pour la marelle du roi, de Charleroy à Liège et à Viset. Une autre mission non moins essentielle, dont il étoit en même temps chargé, fut de traiter de nouveau avec l'évêque de Münster et l'électeur sur différents articles de leurs engagements, qu'ils ne se mettoient pas en devoir de remplir.

Turenne qui étoit près du roi à Charleroy en partit le 9, menant avec lui vingt mille hommes d'infanterie et trois mille chevaux pour aller à Tongres, petite ville du pays de Liège, fermée d'une bonne muraille et en état de soutenir une attaque. Elle devoit servir d'entrepôt pour l'artillerie, les munitions et les farines qui marcheroient à la suite de M. de Turenne, et pour les approvisionnements qui devoient y être successivement envoyés des frontières de France. Outre cet avantage, ce posté situé à deux petites lieues de Maëstricht permettroit de marquer cette place du côté du Brabant. Chamilly fut détaché par le maréchal avec six bataillons et quelques régiments de cavalerie pour aller le 12 s'emparer de Tongres. Les habitants, quoique la neutralité fût établie pour tout le pays de Liège, ouvrirent leurs portes sans faire aucune résistance. Turenne le suivit de près, et arriva le 14 à Tongres avec le reste de ses troupes[9].

Le même jour Chamilly avec trois bataillons, trois cents dragons et sept cents chevaux se mit en marche pour s'emparer de Maseyk. Il eut ordre d'entrer de gré ou de force dans la place, et de l'attaquer si la résistance des habitants l'y obligeait ; à cet effet, il mena à sa suite quatre pièces de vingt-quatre et fut accompagné par Vauban et plusieurs ingénieurs, autant pour servir à l'attaque, si elle devait avoir lieu, que pour faire à la place les fortifications qui pourraient y être nécessaires. Elle devait être le dépôt des subsistances et des munitions lorsque les armées agiraient sur le lias Rhin et la basse Meuse. Conformément aux ordres du maréchal, le 15 au matin Chamilly arrivait devant Maseyk.

D'autre part Turenne, ne laissant à Tongres qu'une garnison, allait camper avec le reste de ses troupes à Petersheim, une lieue et demie au-dessous de Maestria t, afin d'être à même, suivant les circonstances, d'envoyer du renfort à Chantilly, et de jeter on pont sur la Meuse, pour faire craindre aux hollandais que lys troupes du roi ne passassent à droite de la rivière. leur donner de l'Inquiétude pour ce côté et diminuer l'attention qu'ils devaient porter sur la rive gauche. Il fit occuper par M. de Vaubrun l'abbaye d'Hoichten sur les bords de la Meuse, et chargea M. de Longes de protéger la marelle des convois et des caissons qui amenaient des provisions.

Chamilly arrivé devant Maseyk fit sommer la ville d'ouvrir ses portes. Les magistrats posant des conditions qu'il ne voulut point accepter, il mit en batterie quatre pièces de canon et dirigea des troupes derrière des murs et de grosses haies dont la ville était environnée jusqu'au bord de son fossé. Après quelques salves auxquelles la ville répondit, les habitants battirent la chamade, et Chantilly fut maitre de la place. La possession de Maseyk, un pont jeté par Turenne à Hoichten, un poste établi par Chantilly à Stockem resserraient de plus en plus Maëstricht et coupaient ses communications par la Meuse avec la Hollande. La situation de Maseyk parut même d'une telle importance que, quoique ses Illumines et quelques ouvrages qui les protégeaient lui permissent de se défendre quelque temps, Vauban eut ordre de présenter des projets pour y ajouter de nouveaux travaux. Cependant le roi ne devant point, à la paix, retenir cette place sous sa domination, n'avait pas l'intention d'en faire une forteresse de premier ordre, et il adopta le plan dont l'exécution lui parut la moins dispendieuse et qui pouvait mettre la place en état de n'avoir besoin, en cas d'attaque, que d'une garnison de trois mille hommes. Ce plan consistait à ne point envelopper les terrains et les prairies marécageuses qui environnaient plus d'un tiers de l'enceinte, mais à approcher les nouveaux ouvrages des anciens, de manière à laisser en avant tous ces terrains sur lesquels on pouvait jeter au moins deux pieds des eaux de la rivière qui entrait dans les fossés ; par l'épreuve qui fut faite on reconnut que l'inondation pouvait s'étendre en fort peu de temps sur les deux tiers du pourtour de la place Ce plan adopté, Vauban environna la ville de sept bastions, éleva un grand fort pour servir de citadelle, et traça à la droite de la Meuse un ouvrage à corne pour assurer l'usage d'un pont volant sur le fleuve.

La garnison de Maëstricht était définitivement rendue inutile à la défense des Provinces-Fuies, et l'animée ennemie restait en même temps maîtresse du cours de la Meuse, qui lui conservait, en cas de retraite, les communications avec la France. Louis XIV pouvait dès lors commencer en pleine sécurité la campagne d'invasion. Elle fut résolue dans un conseil de guerre tenu le 19 niai, et le roi décida de se rendre sur le bas Rhin où ses premières opérations seraient de prendre les places d'Orsoy, Rhinberg, Burick, Wesel et Rées, tandis que l'armée des alliés agirait du côté de la frontière de hollande à la droite du Rhin. Il fit annoncer à l'électeur de Cologne et à l'évêque de Münster qu'il arriverait sur ce fleuve le 22 mai. Louvois s'était déjà rendu à Kaiserswart que Chamilly avait fait occuper depuis longtemps, et les deux prélats y rejoignirent Louvois pour régler avec lui ce qui concernait la marche de leurs troupes et leur subsistance. Le gros de l'armée de Turenne longea la rive gauche du Rhin, et Condé passa sur la rive droite à Kaiserswart.

Le 31 mai, Turenne s'avançait devant Orsoy, où le joignit M. de Montal qui était parti la veille de Kaiserswart avec six mille hommes d'infanterie et la cavalerie qui avait hiverné dans le pays de Cologne.

Le maréchal laissa de Montai devant Orsoy et alla le 1er juin avec son armée investir Burick en même temps que le prince de Condé investissait Wesel de concert avec le duc de Luxembourg. Sa première opération fut d'élever entre Burin et le Rhin une redoute pour couper ses communications avec Wesel ; et afin d'empêcher de petites frégates que les Hollandais tenaient sur le Rhin d'approcher et de jeter dans la place des renforts et des vivres, il garnit de canons la redoute et fit établir une batterie sur le bord du Rhin au-dessous de Burin. Comme en arrivant il s'était emparé de deux barques appartenant aux ennemis, il y lit monter des fusiliers pour veiller aussi à la défense des approches de Burick et de Wesel par le Rhin. Le prince de Condé prit de son côté les mêmes précautions que Turenne pour que la garnison ne luit recevoir des secours. Il établit dans une ile située au-dessous de Wesel treize pièces de canon dont le feu se croisait avec celui de la redoute de M. de Turenne ; il lit, de même que ce général, embarquer de l'infanterie sur huit pontons pour garder le Rhin et protéger l'arrivée du pain envoyé de Dorsten à l'armée de Turenne.

Les mouvements de l'armée du roi furent combinés avec ceux de ces deux généraux, et le 2 elle arriva devant Orsoy, petite ville située sur la rive gauche du Rhin, et fortifiée par quelques bastions et des demi-lunes. Le roi, aussitôt après son arrivée, fit sommer le commandant qui refusa de se rendre, ce qui obligea de faire des dispositions pour l'attaquer. Dès le lendemain on se logea sur la contrescarpe. Le commandant demanda alors à capituler, mais le roi refusa les conditions qu'il exigeoit de lui, et lui lit savoir qu'il devoit se rendre à discrétion, et que s'il tiroit un seul coup de canon, il ne seroit fait aucune grâce à la garnison. Cela ne l'empêcha pas de faire un feu plus vif qu'il n'avoit fait jusqu'alors, mais voyant qu'il ne pourroit pas tenir longtemps, il chercha son salut dans la fuite et s'embarqua avec sa famille et ses effets les plus précieux sur une frégate hollandoise pour descendre à Rhinberg. Le roi en ayant été averti fit canonner la frégate. Les boulets y firent du désordre et le commandant se voyant au moment d'être coulé bas s'approcha du rivage et se rendit à la merci de Sa Majesté. Il n'y eut point de capitulation pour la garnison qui fut prisonnière de guerre au nombre de huit cents hommes d'infanterie et cinquante de cavalerie. Le château fut livré au pillage[10].

Turenne en établissant la redoute qui coupa la communication de Wesel avec Burick prenait ses dispositions pour l'attaque de cette dernière place. Le feu du canon de ses remparts fut assez vif, ce qui n'empêcha pas d'ouvrir le 5 au soir la tranchée fort près de la palissade. Le gouverneur de la place, Heeckeren, seigneur de Peckendam, remplit son devoir malgré le délabrement des remparts qui n'étaient garnis que de dix pièces de canon, et malgré l'insuffisance de la garnison qui ne comptait que quatre cents hommes. Au lien de se laisser intimider, il exhorta tous les officiers à sacrifier leur vie, et n'épargna ni les promesses, ni les menaces pour obtenir le concours armé de la bourgeoisie. Résolu à tout tenter pour prolonger la résistance, il essaya de tromper l'ennemi sur le nombre si restreint des défenseurs de la place, en faisant mettre sur les murailles une grande quantité de mèches allumées avec des bâtons qui pouvaient faire croire que la garnison comptait seize cents hommes. Mais Turenne, averti de cette ruse par des déserteurs, après avoir perdu, pendant deux jours par le feu de la place, six cents hommes, pressa l'assaut. Le conseil de guerre reconnaissant qu'il ne pouvait le repousser résolut de demander une capitulation. Turenne s'en référa aux ordres du roi, et avant de les avoir reçus, il exigea qu'on remit l'une des portes au régiment des gardes françaises. En même temps, il fit féliciter le gouverneur sur l'énergie de sa résistance. Mais le roi de France ne lui eu tint pas compte et fit savoir qu'il entendait que la garnison se rendit prisonnière de guerre[11].

Le lendemain de la capitulation de Burick, Wesel, située sur l'autre rive du Rhin, et qui était du côté de l'Est la clef des Provinces-Unies, tombait au pouvoir du prince de Condé. Rhinberg, qui se trouvait en état de se défendre, rivalisa avec Orsoy de soumission à l'égard de Louis XIV ; après une conférence avec le duc de Duras, le commandant de la place la rendit sans qu'un seul coup de mousquet eût été tiré.

Louis XIV s'étant emparé de quatre villes se trouvait maitre désormais des deux rives du Rhin. Il suivit, à l'aide de son pont de bateaux, toutes les troupes sur la rive droite, afin de ne pas être arrêté sur la rive gauche par le \Vahal qui était la branche du Rhin la plus large, et il poursuivit sa marche le long du fleuve, filin de chercher plus bas un passage plus facile. Il n'avait plus devant lui que deux places qui ne pouvaient arrêter sa marche, Rées et Emmerick. Condé qui avait dépassé Rées, dont le siège devait être fait par Turenne, vint l'y rejoindre. Rées était l'une des forteresses des Provinces-Unies, jadis les plus renommées.

Turenne serra le fort de Rées de si près que la garnison épouvantée n'osa tirer un seul coup ; mais la ville fit un feu de canon très vif qui incommoda beaucoup les troupes qui s'étaient approchées du fort et surtout les dragons. Les ouvrages du dehors du fort étaient en mauvais état ; mais il n'en était pas de même du château. Il était séparé du fort par un fossé très profond, défendu ainsi que le pont par deux espèces de demi-bastions placés aux deux angles du château. Le rempart était fort élevé, gabionné et fraisé. Le gouverneur confiant dans l'avantage de son poste se refusa aux propositions qui lui furent faites, et annonça qu'il ne se rendrait qu'après avoir été battu du canon. Turenne se détermina alors à faire attaquer de vive force les dehors, ils furent emportés sans peine ; la garnison trop faible pour les défendre s'était retirée dans le château ; quoiqu'il fût en état de soutenir une attaque, le gouverneur céda aux instances et aux menaces de Turenne. Il capitula le 9 mai.

La ville située sur la rive droite du Rhin était bien fortifiée de bastions et de demi-lunes, entourée de bons fossés et d'un chemin couvert palissadé. Dès que Turenne fut maitre du château, il en dirigea toutes les batteries sur la ville, ce qui y causa de si grands désordres que le 10 au matin le gouverneur ouvrit ses portes.

M. le Prince n'attendait que ce moment pour se rendre devant Emmerick situé sur la rive droite du Rhin, deux lieues au-dessous du Rées. Il y arriva le 10 au soir et y entra sans aucune opposition ; la garnison l'avait évacuée quelques jours auparavant, sur la demande l'aile aux États par l'électeur de Brandebourg, qui réclamait la neutralité de cette ville dans laquelle les archives du duché de Clèves étaient enfermées.

Cependant il était de toute nécessité de pénétrer dans la Hollande ; malgré les conquêtes que venait de faire le roi, le propre territoire des États généraux n'était point entamé ; ces conquêtes étaient humiliantes pour eux et pour leurs troupes, mais elles les privaient seulement de la possession de places et de villes appartenant à l'électeur de Brandebourg et à celui de Cologne, qu'ils ne retenaient qu'en séquestre. Il fallait, pour leur porter un coup sensible, franchir l'une des deux barrières du pays qui était le siège de l'administration de la république et le centre de ses principales ressources. Il fallait passer, soit l'Yssel, suit la partie du fleuve qui conserve encore le nom de Rhin pour prendre ensuite le nom du Leck, et s'ouvrir ainsi l'entrée soit du Wahal, soit du Bétau, qui sont connue les avenues de la Hollande[12].

La conquête des places qui étaient situées dans le Brabant hollandais entre la mer et le Rhin, telles que Berg-op-Zoom, Bréda et Bois-le-Duc, n'eût point donné accès dans le cœur du pays ; elle aurait exigé beaucoup trop de temps et permis peut-être aux alliés, que les États généraux travaillaient à acquérir, d'arriver à leur secours ; c'était d'ailleurs trop peu pour les grandes vues de Louis XIV. D'autre part, en se portant, comme le proposait Condé, sur l'Yssel, où le prince d'Orange avait concentré ses principales forces, Louis XIV pouvait se flatter de les écraser par la supériorité du nombre et ne plus trouver devant lui aucune résistance ; mais en se portant sur le Rhin, ainsi que le conseillait Turenne, il trouvait un fleuve plus facilement guéable que l'Yssel et moins fortement défendu ; en outre, il s'établissait, ainsi au cœur des Provinces-Unies, pouvant à son gré prendre, à revers les places de Wahal avant de s'engager dans le pays ennemi, ou bien se porter en avant pour couper la ligne de retraite de l'armée de l'Yssel. Aussi ce fut sur le Rhin que Louis XIV se dirigea, mais il eut soin de menacer l'Yssel par l'envoi d'un détachement qui, sous le commandement du comte de Roye, se rapprocha de Waterford, où le prince d'Orange avait son quartier général ; il déconcerta ainsi le plan de défense du prince d'Orange, en donnant jusqu'au dernier moment le change sur ses véritables desseins.

Le roi, qui voulait être présent au passage du Rhin, laissa le commandement du camp de Rées à Turenne et rejoignit Condé le 11 juin entre la petite ville d'Heussen et la tour du péage de Tolhuys, où se trouvaient deux passages devenus guéables par suite de la sécheresse. Au passage de Tolhuys, le fleuve avait une largeur de cent quatre-vingts mètres et pouvait être passé à gué, sauf dans une longueur d'environ trente mètres où l'on perdait pied. Mais la traversée guéable, dont la profondeur n'était que d'un mètre trente-trois centimètres, no laissait qu'un étroit espace et ne pouvait donner accès de front qu'à cinq ou six cavaliers. Le dimanche 12 juin, au point du jour, les mesures furent prises pour l'établissement d'un pont de bateaux protégé par une batterie. Le maréchal Wurtz, chargé de défendre le fleuve, pouvait disposer de deux mille à deux mille cinq cents hommes, mais il n'avait aucune pièce d'artillerie, et quoique la tour du péage de Tolhuys fût pourvue de trois pièces de fonte, il ne la fit occuper que par quelques soldats armés de mousquets et n'essaya pas d'inquiéter le travail de l'ennemi. Impatient d'engager l'action, Louis XIV donne l'ordre aux dragons de l'aile droite de tenter le passage au gué d'Heussen ; la rapidité du courant et le feu de l'ennemi les obligent à une prompte retraite. Le roi parait dès lors désirer que le gué de Tolhuys soit exploré, dans l'espérance que la cavalerie pourra s'y engager plus facilement qu'ailleurs. Le comte de Guiche s'offre pour s'en assurer, et, après avoir fait un rapport favorable, il est chargé de porter l'ordre de traverser le fleuve aux dix premiers escadrons de la brigade de Pillais, et il se jette à l'eau l'un des premiers, précédé des gentilshommes de sa maison, accompagné d'une quarantaine de volontaires appartenant à la plus illustre noblesse de France et suivi par le premier escadron de cuirassiers. L'avant-garde de la cavalerie des États commença la résistance : elle rejette dans l'eau les premiers cavaliers qui atteignent la rive gauche, et s'élance dans le fleuve pour repousser les autres ; mais elle se brise devant cinq escadrons français qui se sont engagés à la suite du premier, et ses débris, battus par le canon de la rive droite. ne peuvent se reformer. Elle se replie en désordre sur l'infanterie, tandis que les deux autres régiments de cavalerie, qui n'avaient pas pris part à l'action, se ce tirent sans combattre. Le passage une fois forcé, la gendarmerie française et la maison du roi traversèrent le fleuve sans obstacle ; en même temps Condé le passait sur une barque avec son fils, le duc d'Anguien, et son neveu, le duc de Longueville. Arrivé sur le bord, il n'avait plus eu face de lui qu'un régiment d'infanterie retranché dans une position favorable, mais tout prêt à demander quartier pour éviter le choc de cinq à six mille chevaux que le prince pouvait lancer sur lui. Une attaque inconsidérée des ducs d'Anguien et de Longueville, que Condé ne put arrêter, produisit alors une horrible mêlée ; l'infanterie fit plusieurs décharges meurtrières ; le duc de Longueville et plusieurs autres furent mortellement atteints ; Condé eut le poignet gauche brisé par un coup de pistolet qui lui fut tiré par un officier hollandais ; Wurtz revint à la charge avec deux escadrons qu'il avait pu retenir heureusement l'avant-garde de la cavalerie française, accourant à toute bride dégager Condé et ses volontaires, mit eu déroute Wurtz et ses escadrons et cerna si fortement l'infanterie qu'il ne put lui échapper que quelques officiers. Le soir, l'infanterie française, l'artillerie et les équipages passaient tranquillement le fleuve sur un pont de bateaux. Le roi rappela Turenne au quartier général de Rées et rejoignit ses troupes sur l'autre bord[13].

Tel fut le passage du Rhin ; célébré comme l'un des plus glorieux exploits du règne. et qui n'avait pas coupé deux cents hommes. Sans doute il était moins téméraire et surtout moins héroïque qu'on ne le crut alors, puisqu'il avait été à peine disputé ; mais il n'en donnait pas moins au roi de France les profils d'une grande victoire, puisqu'il obligeait l'armée ennemie à abandonner sans combat la ligne de défense qui pouvait arrêter l'invasion. En effet, le Rhin une fois franchi, l'Yssel ne pouvait plus servir de barrière contre l'invasion, et il fallait au plus tôt empêcher l'armée d'être prise à revers, au risque d'être écrasée sans pouvoir reculer. Aussi les mesures nécessaires furent immédiatement arrêtées par le conseil de guerre du prince d'Orange pour le déplacement du camp. Il s'agissait de savoir quelle serait la route la meilleure, celle de mer ou celle de terre. La route de mer était celle du Zuyderzée, qui permettait à l'armée de se replier librement sur la Hollande. La route de terre était celle d'Utrecht ; le prince d'Orange la préféra, comme étant la plus courte, afin de ne pas exposer ses troupes à être coupées avant d'atteindre à Kampen le lieu de leur embarquement, et il s'empressa de donner le signal du départ. Eu abandonnant la ligne de l'Yssel, il avait sous ses ordres une armée qui, malgré l'infériorité de ses forces, pouvait encore arrêter l'ennemi. S'il n'avait pas reçu jusqu'alors les derniers renforts qui lui étaient envoyés, il était sûr de les rallier dans sa retraite, et, en tenant compte des pertes d'effectif, évaluées if quinze cents hommes, que le passage du Rhin lui avait fait éprouver, il pouvait disposer d'environ vingt-neuf mille, hommes. D'accord avec les députés au camp, il n'en ramena guère avec lui que douze mille pour la défense de la Hollande, se séparant ainsi de seize à dix-sept mille hommes, dont il laissa huit mille dans les places fortes de l'Yssel et dont il employa le reste à fortifier les garnisons d'Arnheim et de Nimègue[14].

Cette dispersion de l'armée des Provinces-Unies était une faute désastreuse, et il semble que la ruine de la république soit désormais assurée. Pendant que le roi de France, après le passage du Rhin, allait s'avancer sans obstacle jusqu'aux frontières de la Hollande, l'électeur de Cologne et l'évêque de Münster se saisissaient de l'Over-Yssel comme d'une proie facile ravir. L'armée française était séparée eu deux divisions : le roi laissait, au moins nominalement, le commandement de l'une au duc d'Anguien, pour satisfaire Condé, obligé par sa blessure de se faire conduire d'Emmerick à Arnheim et d'aller ensuite achever sa guérison en France en rentrant il Chantilly ; mais il mettait sous les ordres de Turenne le principal corps de troupes destiné à continuer la campagne. Ces dispositions prises, il retourna au quartier général transporté à Emmerick, pour faire pourvoir à tous les approvisionnements de vivres et se diriger ensuite sur l'Yssel ; Turenne, dès le 15 juin, fit partir sans aucun retard eu avant-garde le comte de Guiche et le suivit avec le reste de la cavalerie et cinq cents mousquetaires, de l'infanterie et de l'artillerie. Il craignait que le prince d'Orange ne voulût tenter un coup d'audace, en rentrant par le pont de bateaux jeté sur le canal qui va d'Arnheim à Nimègue, dans la grande île de Bétau, pour s'opposer pas à pas aux progrès de l'invasion, et c'est dans celle pensée qu'il avait envoyé en toute lutte le comte de Guiche lui fennec le passage. Mais loin de se servir du pont de bateaux pour se porter en avant, le prince d'Orange s'était empressé de le rompre pour empêcher que l'armée française ne le poursuivit dans sa retraite. Arrivé en vue d'Arnheim sans avoir rencontré aucune résistance, le comte de Guiche, an lieu d'être obligé de combattre l'ennemi, n'avait plus qu'il surveiller ses mouvements.

Turenne résolut d'assiéger Arnheim et ordonna au comte de Guiche de resserrer cette ville ; celui-ci lit loger les dragons au bout du pont de bateaux, et la cavalerie prépara beaucoup de fascines pour combler les fossés. Les habitants parurent disposés à se défendre. La garnison, qui comprenait trois mille hommes d'infanterie et deux cents de cavalerie, et qui avait à son service un grand nombre de pièces d'artillerie, pouvait soutenir un siège. Le canon fut pointé sur les remparts, fit quelque mal aux dragons et emporta le comte du Plessis-Praslin, maréchal de camp, fils du duc de Choiseul, maréchal de France ; mais à peine Turenne eut-il fait établir deux ponts de bateaux pour passer ses troupes, que les habitants et les soldats, croyant la défense désormais inutile, refusèrent leur service. La soumission de la ville fut négociée, et elle s'effectua avec tant de précipitation que l'ennemi était entré avant que la capitulation fût signée. Dans le moment que la ville se rendait, trois cents paysans armés venaient pour s'y jeter : on les lit prisonniers.

D'Arnheim, Turenne partit avec cinq mille six cents hommes d'infanterie et une brigade de cavalerie pour assiéger Knodsembourg, situé vis-à-vis de Nimègue, et qui en était le poste avancé. Ce fort, élevé à la droite du Wahal, était d'ante plus important pour la défense de Nimègue qu'il couvrait le revers de cette ville, bâtie sur une pente qui s'abaisse vers la rive gauche du fleuve. La garnison, forte de trois cents hommes, était commandée par un officier énergique, Verschoor, qui était résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Elle dirigea sur les assiégeants, qui s'étaient facilement rendus maîtres d'un bastion, un feu bien nourri et leur fit perdre, en peu d'heures, quatre cents hommes, dont quarante-cinq officiers. Mais quand les munitions commencèrent à s'épuiser, le commandant du fort lit passer son frère à la nage pour aller demander au gouverneur de Nimègue les renforts qui lui étaient nécessaires. Celui-ci, croyant que les tranchées qui côtoyaient le Wahal empêcheraient le débarquement du secours, fit répondre à Verschoor qu'il ne pouvait le seconder que par le feu de la place. Verschoor allait s'ensevelir sous les ruines du fort sans un événement bizarre. Au milieu de la fusillade qui continuait, un tambour, soit par malentendu, soit par trahison, battit tout à coup la chamade. La garnison, qui se montrait déjà mécontente de n'être pas plus tôt secourue, se crut abandonnée, et malgré les efforts que fit le commandant pour arrêter les suites de ce désordre, elle parut sur les remparts pour demander quartier. Ce fut en vain qu'il tenta, avec l'aide de ses officiers, de la ramener à l'obéissance ; elle les contraignit d'envoyer des députés ait camp français. Ces députés firent au moins conclure une capitulation avantageuse. Ils refusèrent de consentir à laisser la garnison prisonnière, et, en invoquant la résolution que les officiers avaient prise de mettre le feu aux poudres si des conditions favorables étaient refusées, ils obtinrent qu'elle serait libre de se retirer avec armes et bagages à Groningue[15].

Maitre de Knodsembourg, Turenne en lit tourner le canon contre Nimègue, et il revint sur ses pas avec un corps d'infanterie et quelques escadrons pour attaquer le fort de Schenck. Située à la pointe du Bétau, à l'embranchement du Rhin et du Wahal, cette place est la clef du Bétau et le centre des relations commerciales de la hollande avec l'Allemagne. Le commandant n'avait que dix-neuf ans, et grau à la situation du fort, il pouvait le défendre facilement, malgré le mauvais état des fortifications ; mais quand il sut que Turenne commençait les travaux d'approche, il se laissa attendrir par les pleins de quelques femmes et capitula honteusement. La garnison, qui était nombreuse, fut conduite à Coverden eu Frise, et remplacée par deux cents Français et cent Suisses.

Le jour que Schenck, se rendit, un moine informa Turenne qu'il y avait une si faible garnison dans les forts de Saint-André et de Vorn qu'il suffirait de les faire sommer pour s'en rendre maitre. Le maréchal détacha d'Aspremont avec quelques centaines de cavaliers, et les deux forts capitulèrent le 20 et le 21 juin.

Nimègue était ainsi entourée de toutes parts, et Turenne, après l'avoir mise hors d'état de recevoir aucun secours, pouvait en commencer le siège en pleine sécurité. Il n'avait plus que cette dernière, barrière à renverser pour achever l'exécution de son plan de campagne, qui était l'isolement de la Hollande.

Il n'en fut point de Nimègue, comme des autres places dont la conquête avait conté si peu de temps et de inonde ; les sommations faites par Turenne au gouverneur furent inutiles, et dès le 2] juin il lit construire des batteries pour battre la ville par toute l'artillerie dont il pouvait disposer et. qui se composait de cinq pièces de douze et d'une de huit. Il avait très peu de munitions, de sorte qu'il n'était guère en état de réduire promptement une place bien fortifiée, pourvue d'une nombreuse artillerie et d'une forte garnison. En attendant qu'on lui envoyât du canon de l'armée du roi, il fit usage de celui qui était à sa disposition pour ruiner les, maisons qui étaient vues de ses batteries ; celles-ci firent beaucoup de mal. mais ne produisirent aucun effet sur l'esprit du gouverneur, qui persista dans la résolution de se défendre, ce qui fit juger au maréchal que les habitants n'avaient pas sur lui le même empire que ceux des autres places qui avaient forcé leurs commandants à se rendre.

Dans cet état, Turenne renouvela ses instances auprès du roi pour obtenir du gros canon. Ce ne fut que le 26 qu'il fut informé qu'il était arrivé des mortiers à Arnheim et qu'il descendait de l'artillerie de Wesel.

Il reçut des mortiers seulement le 30 juin et ne put achever que le 5 juillet le pont qui devait permettre à l'armée de prendre position devant la place. Le soir du 5, la tranchée fut ouverte devant Nimègue par les régiments de Champagne, Navarre, Condé et Anguien, sous la direction de M. d'Aspremont, principal officier du génie. On s'empara la n'élue nuit d'une espèce de retranchement distant de la ville d'environ deux cents pas ; de là on poussa deux tranchées jusqu'à cinquante pas du fossé, et le lendemain matin toutes les troupes furent à couvert ; un n'établit point encore de communication entre les deux tranchées, mais ou travailla à une batterie. La journée et la nuit suivantes furent meurtrières ; un assez grand nombre d'officiers et de soldats furent tués ou blessés, et la grande quantité de grenades que jetèrent les assiégés, força de retirer les mineurs au point du jour. Il y eut des pourparlers eue Turenne et les assiégés : on se donna même réciproquement des otages, mais comme on ne convint de rien, ils furent renvoyés de part et d'autre.

On continua les travaux d'approche dans la nuit du 5 au 6 : le feu de canon et de mousqueterie des assiégés fut continuel, mais il y eut peu d'officiers et de soldats tués et blessés : l'on ne perdit que deux capitaines de cavalerie. Jusqu'alors les assiégeants n'avaient eu en batterie que six pièces, quoique les assiégés leur en eussent opposé six ; on en ajouta trois le 7 au matin et trois autres le lendemain. Les deux mines lurent achevées le 8 à l'entrée de la nuit ; toutefois, le maréchal différa d'y faire mettre le feu, ne voulant point tenter un logement par des assauts contre une garnison que l'on savait être de cinq mille hommes et qui avait l'avantage d'un rempart revêtu qui dominait sur les bastions. Ce général s'étant aussi aperçu que dans la journée du 8 le leu des assiégés avait molli, espéra que le gouverneur. voyant ses ouvrages extérieurs prêts à être emportés, n'attendrait pas longtemps avant de se rendre.

En effet, le 9 au matin il demanda à capituler. Il donna de part et d'autre des otages et la capitulation fut signée le même jour avec les magistrats ; les troupes du roi prirent avant la nuit possession d'une des portes, et la garnison sortit le lendemain. Il fut constaté qu'elle était forte de prés de quatre mille hommes et composée des meilleures troupes et notamment de quatre vieux régiments d'infanterie de Flandre. En sortant de la place elle y laissa quarante-cinq drapeaux et six étendards. On y fit entrer treize compagnies d'infanterie et deux escadrons de cavalerie sous le commandement du lieutenant-colonel du régiment de Champagne[16].

Tout avait réussi à Louis XIV, et il semblait que la perte des Provinces-Unies fitI désormais assurée. Les plans stratégiques qui s'exécutaient an moment du siège de Nimègue ne pouvaient laisser de doute à personne sur l'issue de la campagne ; le roi, qui s'était réservé la conquête de la province de Hollande, v préludait en faisant tomber en son pouvoir les places de toutes les villes qu'il investissait ; il avait pris Dœsburg, Zutphen ; le marquis de Rochefort, chargé de couper les communications du prince d'Orange avec le Zuyderzée, avait reçu la soumission de toutes les places qu'il rencontrait sur sa route, et arrivé à Amersfort, qui lui était indiqué comme le but de son expédition, il apprenait à Louis XIV qu'Utrecht venait d'être abandonnée. Cent cinquante dragons détachés de son avant-garde faillirent mettre Amsterdam en danger. Naarden fut livrée par les bourgmestres ; Muyden, considérée à juste titre comme l'une des clefs d'Amsterdam, puisqu'elle ouvrait le passage de la digne qui y conduisait, avait été abandonnée par ses magistrats et ses habitants, et elle appartenait au premier occupant. On aurait dit que la vie s'était retirée de la Hollande. C'est l'heure que la Providence choisit pour donner au roi de France la première de ces grandes et sévères leçons qui devaient être si fréquentes dans cc long règne. Il fut frappé d'aveuglement au milieu de ses succès et ne sut plus discerner les conseils d'une sage raison des avis d'une complaisante admiration. Turenne et Condé lui avaient, conseillé de ne garder que les principales villes et de faire raser les fortifications des autres pour être dispensé d'y mettre des garnisons ; mais Louvois prétendit que la France avait assez de troupes, les garnisons déduites, pour conquérir les Provinces-Unies et pour contenir les autres puissances. Louis crut son ministre qui le flattait. Il est d'autant plus extraordinaire qu'on eût commis la faute de s'affaiblir par une multitude de garnisons, qu'un avait sous les yeux un exemple récent des malheurs qu'une pareille conduite avait attirés aux Hollandais. On sentit les conséquences du mauvais conseil de Louvois lorsqu'on ne put donner au maréchal de Turenne qu'environ douze mille hommes pour défendre le Rhin.

Lorsque les États généraux demandèrent la paix, le 28 juin, Turenne et Colbert voulaient qu'on acceptât leurs propositions ; Louvois persuada à Louis XIV de continuer la guerre. Or, en acceptant les conditions qu'on lui offrait, le monarque portait immédiatement notre frontière jusqu'au Rhin, préparait la réunion des Pays-Bas espagnols isolés dans les territoires français, et il évitait six ans d'une guerre immense, qui conta la vie à Turenne et ne fut terminée qu'à la fin de 1078 par le traité de Nimègue, et à des conditions moins avantageuses pour la France que celles proposées en 1672 par les Provinces-Unies. L'orgueil de Louis XIV et la hauteur de Louvois peuvent seuls expliquer l'insolente réponse faite le le' juillet aux sacrifices consentis par les États généraux.

Autres fautes : ou avait plus de trente mille prisonniers hollandais ; Condé était d'avis de les employer aux travaux publics du royaume, mais Louvois les relâcha moyennant nue rançon de deux écus par tête ; ainsi, pour une somme très modique. on rendit une armée au prince d'Orange. Il semblait qu'après le passage du Rhin les Français pouvaient marcher droit à Amsterdam et se borner à prendre les places qui se trouvaient sur le chemin de cette ville ; alors la Hollande était subjuguée : mais Louis XIV se complut dans les sièges, dont il avait contracté le goût dans la guerre de dévolution ; il manqua de décision et d'audace. et cette faute permit à Maurice de Nassau d'occuper le 20 juin, avec un fort détachement, la clef des écluses, Muyden, et d'opposer ainsi nue insurmontable barrière aux progrès de l'armée française. Avant la fin de ce mois la république recourait à la suprême ressource de l'inondation comme moyen de défense, et elle était redevable de son salut à la possession de Muyden.

Par suite de ces fautes, la première partie de la campagne de 1672 ne servit qu'à étaler pompeusement les forces de la France et à déterminer presque toute l'Europe à se liguer contre une puissance assez formidable pour lui forger des fers. Aux conditions de paix posées par Lorris XIV, la Hollande répondit par un immense cri de guerre, l'Europe par un immense cri d'indignation. Nos plus fidèles alliés rougirent, et l'on vit la Suède et l'électeur de Mayence, qui avaient reçu notre argent, exprimer le désir de rester neutres, ou offrir leur médiation ; d'autres, sans se déclarer contre nous, n'osaient plus agir en notre faveur. Le parlement sollicitait Charles II de prendre parti pour les Hollandais. L'électeur de Brandebourg et l'empereur s'unissaient contre nous sans que Louis XIV voulût le reconnaître. Il fallut donc continuer la lutte, et la responsabilité des opérations vraiment difficiles va reposer entièrement sur Turenne. L'intention du roi était d'ahan donner à un corps séparé la conservation de la province d'Utrecht cl du pays fi la droite du Rhin, et de porter ses plus grandes forces dans le Brabant hollandais.

En conséquence, il donna à Turenne l'ordre de prendre Crèvecœur et l'île de Bommel que couvrait cette place. Le maréchal prit en trois jours (16-19 juillet) Crèvecœur et les forts Orten et Engelen, qui commandaient le canal de Bois-le-Duc, attaqua Bommel et la força à capituler le 22 juillet. Le 21, il se rapprocha de l'armée du roi et alla camper à Berlikum, éloigné de Boxtel d'environ deux lieues : il se rendit près de Louis XIV qui tint un conseil de guerre où il annonça son prochain départ pour Saint-Germain et fit connaître ses dispositions pour la distribution des troupes pendant son absence.

Il fut réglé : 1° que Turenne resterait dans le Brabant avec une armée de vingt mille hommes : 2° que Chamilly retournerait à Maseyk pour bloquer Maëstricht de plus près : 3° que le duc de Luxembourg resterait chargé, avec un corps de dix-huit à vingt mille hommes, de la conservation du pays situé à la droite du Rhin, entre ce fleuve et l'Yssel, et des conquêtes qui avaient été faites pendant la campagne : 4° que M. de Lorges commanderait dans l'île de Bétau et sur le cours inférieur de la Meuse et du \N'allai, pour veiller à la sûreté de cette île et à celle des places et des forts conquis sur ces rivières et dans lesquels on laissait de nombreuses garnisons.

On peut blâmer cette dispersion des forces à une époque où les inondations et les postes, que le prince d'orange avait choisis depuis Gorcum jusqu'à Muyden, arrêtaient la conquête au Nord : il dit mieux valu laisser le duc de Luxembourg dans la province d'Utrecht, pour contenir l'armée des Etats généraux, tomber avec le reste de l'armée sur les Pays-Bas espagnols qui étaient alors dégarnis de troupes, et se dédommager par cette conquête de n'avoir pas entièrement soumis la Hollande. Turenne avait proposé de déclarer la guerre aux Espagnols, qui avaient fourni des troupes et de l'argent aux Hollandais et se préparaient ouvertement à la guerre. Louis XIV eut tort de ne pas les prévenir, comme il eut tort de ne pas croire à l'hostilité de l'empereur. Il ne fallait pas leur laisser le temps de se préparer.

 

II

26 JUILLET — 31 DÉCEMBRE 1672

 

Cette seconde période est beaucoup plus laborieuse pour Turenne que la première, car la mésintelligence éclate entre lui et Louvois au moment où il doit faire échouer, avec des forces très inégales, les entreprises d'une armée nombreuse et commandée par d'habiles généraux.

Avant de poursuivre le récit des opérations du maréchal, résumons l'histoire des changements qui se produisirent dans la situation de la Hollande au milieu de la campagne. De bonne heure le Grand-Pensionnaire de Will s'était préoccupé de la nécessité de recourir à l'inondation, et il avait pressé l'exécution de celte mesure en avant du territoire de la Hollande, sans avoir pu l'obtenir, par suite du mauvais vouloir des Mats d'Utrecht. Toutefois les États de Hollande avaient fini tardivement par discuter les moyens qui devaient être employés pour inonder chaque district ; les instructions les plus précises et les plus urgentes avaient été données A la sollicitation du Grand-Pensionnaire aux régents des villes, et le lendemain du passage du Rhin, il leur avait été prescrit de ne mettre aucun retard aux inondations ; une somme de cinquante mille florins était mise à leur disposition pour y pourvoir. Commencée le 15 juin, l'inondation était presque complète le 20 juin. Derrière ses dignes brisées la Hollande reprit courage ; elle allait rester deux ans submergée, attaquable seulement l'hiver dans les gelées, et jusque-là à peu près inaccessible. Elle s'était en quelque sorte ensevelie sous l'eau pour payer sa délivrance. En même temps les États, par des mesures énergiques, réorganisaient leurs armées de terre et de mer et rétablissaient le stathoudérat en faveur du prince d'Orange (8 juillet), qui prenait le titre de Guillaume III. Bientôt les désastres publics, en provoquant l'irritation populaire poussée à bout jusqu'au délire, préparaient et précipitaient un changement de gouvernement ; les frères de Witt étaient assassinés par une populace en furie, et Guillaume, capitaine et amiral, général à vie, jouissant d'une vraie dictature, recueillait toute la gloire du salut de la république. Tout en rendant justice aux efforts de ce prince, nous devons reconnaître avec le savant historien, qui a travaillé avec Hile critique si pénétrante à la réhabilitation des frères de Witt, que l'œuvre de la délivrance avait été promptement et efficacement préparée par les États de hollande, sous l'impulsion et sous la direction de leur Grand-Pensionnaire, avant tout changement de gouvernement, et. s'ils n'en eurent pas l'honneur ni Jean de Witt la récompense, le mérite n'en doit pas moins leur appartenir. Ce furent leurs énergiques résolutions qui malgré tous les écueils empêchèrent le naufrage.

En même temps que la Hollande trouvait sa sécurité dans les inondations et dans les mesures prises pour la résistance, l'Europe s'armait pour sa défense, et des alliances étrangères lui préparaient les secours dont elle avait besoin et qui lui avaient jusque-là manqué. L'électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, mesurant avec inquiétude les dangers qu'aurait pour l'indépendance de l'Allemagne et pour la sécurité de ses États l'agrandissement et le voisinage de la France, irrité d'autre part de l'occupation par l'armée française des places du Rhin qui lui appartenaient dans le duché de Clèves et dans lesquelles les États généraux tenaient garnison, mettait tout en œuvre pour arrêter Louis XIV : il s'engageait à fournir aux Provinces-Unies un corps d'armée de vingt mille hommes, et faisant violence aux hésitations de l'empereur Léopold Ier, il l'entraînait avec lui dans la guerre. Le 25 août il partait de Potsdam pour rejoindre ses troupes, et Montecuccoli partait d'Egra en Bohème pour prendre le commandement de l'armée impériale. Enfin l'Espagne, malgré toutes les démarches de Louis XIV, s'était engagée hardiment à la défense de la république. Le corps auxiliaire qu'elle avait mis à sa disposition (juin 1672) était venu bien utilement en aide aux États généraux, en leur permettant de fortifier les postes principaux de la Hollande, avec des troupes d'élite qui s'étaient signalées par leur discipline et le dévouement de leurs chefs. La cour de Madrid mettait à bref délai de nouveaux renforts, ordonnait de nouvelles levées et complétait ses armements maritimes. D'autres alliés ne devaient pas tarder à se joindre aux premiers coalisés[17].

Quel fut le rôle de Turenne en présence de cette situation difficile ?

Après le départ du roi, la guerre se trouvait forcément réduite à l'observation et à la défensive ; aussi le maréchal demeura avec son armée sur le territoire de Bois-le-Duc ou aux environs de Grave pendant le mois d'août. Quand il apprit que l'empereur et l'électeur de Brandebourg se disposaient à entrer en campagne, et que les États agissaient de concert avec ces deux princes, il résolut de passer le Rhin à Wesel, et de se porter dans le pays d'Essen pour observer les mouvements des Allemands et leur fermer le chemin de la Hollande. Vers le milieu du mois d'août, il avait reçu des instructions dans ce sens, écrites par le roi, et en les lui transmettant, Louvois lui disait : Je ne vous répète point ce que vous verrez dans la lettre du roi, où les pensées de Sa Majesté sont si nettement expliquées que je n'ai rien à y ajouter. Je dis les pensées de Sa Majesté, parce qu'elle n'a rien voulu vous prescrire : mais après vous avoir fait entendre ce qu'elle croit être de mieux, elle vous laisse la liberté tout entière d'exécuter ce que vous jugerez plus à propos pour la conservation de ses conquêtes et pour maintenir le cours du Rhin libre, qui sont les deux principaux motifs qui ont porté Sa Majesté à vous donner ordre de vous avancer par delà du Rhin. On verra bientôt ce que Louis XIV et son ministre entendaient par cette liberté qu'ils paraissaient accorder si largement à Turenne.

Les armements de Louis XIV, le grand nom de Turenne jetèrent l'hésitation parmi les Allemands et leur inspirèrent une grande circonspection ; aussi leurs armées marchaient avec une lenteur presque ridicule, et Turenne crut devoir exécuter son mouvement vers le Rhin avec la même prudence, tant pour ne pas s'exposer à perdre les places du Bétau que pour deviner le but de l'ennemi. Le L'étau est en tel état que, si je m'éloignois avant qu'il y cuit marché un corps dans le pays, toutes les places du pays où il y a des garnisons, étant coupées, seroient perdues. — Je vois bien que l'armée de l'empereur viendra, mais lentement ; c'est pourquoi il faut se conduire en voyant loin devant soi, se mettre eu état tue les combattre s'ils approchent, et ne pas ruiner les troupes ; c'est sur ce fondement-là que je tâcherai d'agir[18].

Il traversa le Rhin à Wesel le 10 septembre, après avoir adressé aux princes riverains un manifeste pour les rassurer sur ses intentions et les informer qu'il n'en voulait qu'a ceux qui menaçaient les alliés du roi. Il s'empara d'Essen, puis de Steil (25 septembre), d'où il manœuvra pour couvrir le Rhin de Wesel à Coblentz. A la même époque Condé arrivait en Alsace, avec dix-huit mille hommes pour prendre sur le haut Rhin les mêmes précautions que Turenne prenait sur le cours inférieur du fleuve ; et le duc de Duras gardait la Mense avec tu corps d'observation.

Ici commence pour Turenne une série de difficultés et d'épreuves qui lui vinrent de la cour bien plus que de l'ennemi : Pendant les quatre dernières années de sa glorieuse vie, ce ne fut pas de Montecuccoli qu'il se préoccupa davantage, ce fut de Louvois. La lutte s'engagea dès le premier moment, sérieuse pour Turenne, car il avait à la fois contre lui Louis XIV, Louvois et le prince de Condé. Voici à quelle occasion la lutte éclata.

Les alliés entreprirent rien de sérieux avant le milieu d'octobre ; toutefois, au commencement de ce mois, ils approchèrent du Rhin, faisant mine de vouloir attaquer l'Alsace et la Lorraine. Turenne convaincu qu'ils ne cherchaient qu'à joindre le prince d'Orange, surveilla particulièrement Cologne et Coblentz, ne sortit pas des environs de ces villes et s'attacha uniquement à leur barrer le passage du Rhin, tandis que Louis XIV lui prescrivait de poursuivre l'ennemi et de le combattre. A la cour on avait la prétention de régler les plus petits détails de ses mouvements. De là, entre elle et Turenne, cette correspondance pleine d'amertume dont M. C. Roussel, a déjà reproduit les meilleures parties, en faisant sur la situation de fort justes observations :

En donnant part à Turenne de la formation de l'armée de Condé, Louvois lui prescrivait, au nom du roi, d'envoyer des renforts à cette armée, si les Allemands se rapprochaient de M. le Prince : et au besoin même, s'ils passaient le Rhin entre Coblentz et Mayence, de le rejoindre avec toutes ses forces. Turenne assurément ne refusait pas de se conformer aux intentions du roi ; mais il n'entendait pas s'y conformer à la lettre, se réservant, d'y satisfaire au moment qu'il jugerait le plus convenable. Cependant M. le Prince était bien empêché ; les Allemands s'apprêtaient à passer le Mein son armée était faible ; il ne pouvait rien faire sans les troupes que Turenne lui devait envoyer. Turenne les lui annonçait, nais il le priait en même temps de ne leur donner aucun ordre, parce qu'il était, disait-il, plus à portée de les faire marcher quand il faudrait. Il y avait un malentendu d'autant plus regrettable que, pour justifier sa conduite, Turenne se référait à des explications qu'il croyait avoir données dans une précédente dépêche, et qu'en effet il n'avait pas données.

Le prince de Condé demeurait donc inactif et mécontent. Tout ce que me mande M. de Turenne, écrivait-il à Louvois, ne m'embarrasse pas peu, et me met en état de ne savoir quasi quel parti prendre. Car, de marcher entre Trèves et Coblentz, et n'avoir que ce que j'ai, et les troupes de M. de Turenne a Andernach, avec ordre de ne pas recevoir mes ordres, si les ennemis venoient à moi, je pourrois mal passer mon temps. Cela me fait résoudre à attendre encore et il me conduire ensuite suivant les  avis que j'aurai de M. de Turenne qui peut-être se ravisera. Si j'apprenois que les ennemis eussent fort avancé leur pont, je retournerois à Sierk, en attendant des nouvelles des troupes qu'il plaira a M. de Turenne de nous envoyer. Sa Majesté fera sur tout ceci telle réflexion qu'il lui plaira, connoissant mieux que personne ce qui est du bien de son service. Je me contente de lui mander la vérité du fait et d'être toujours prêt à faire ce qu'elle m'ordonnera. Cette lettre, surtout la dernière phrase, critique par contraste des allures indépendantes de Turenne, ne pouvait qu'augmenter le mécontentement de Louis XIV. Je sais qu'il est inutile de vous dire deux fois chose, écrivait-il à M. le Prince ; mais à Turenne, c'étaient des injonctions toujours renouvelées et jamais obéies.

Le roi n'avait pu se persuader que, si Turenne l'eût bien voulu, les Allemands n'eussent reçu quelque sévère leçon. On le répétait autour de lui, dans la foule des courtisans oisifs, ignorants et médisants par état. Louvois. qui les connaissait bien et qui les méprisait au fond, se donnait le plaisir, tout en affectant de les blâmer, de transmettre leurs sottises à Turenne. Les gens qui ont coutume de raisonner, lui écrivait-il, surtout sur ce qu'ils n'entendent pas, ne prêchent autre chose, si ce n'est qu'au lieu de demeurer à Mulheim, si vous vous fussiez avancé, vous auriez ou battu les ennemis, ou les auriez obligés à s'éloigner du Rhin. Louvois n'était-il que l'écho complaisant de ces mauvais bruits ? Il les encourageait tout au moins et les propageait ; car il écrivait au prince de Condé : Il est certain que si M. de Turenne n'eût point séjourné aux environs de Cologne, et qu'il eût marché droit aux Allemands, il les auroit poussés bien loin ; mais votre Altesse sait bien qu'à ce qui est fait il n'y a pas de remède ; ainsi il n'y faut plus penser. Et deux jours après : Je ne réponds rien à votre Altesse sur ce qu'elle mande de la marche de M. de Turenne, parce qu'il n'avoit pas encore reçu les derniers ordres de Sa Majesté, lesquels sont si positifs qu'il n'y a pas d'apparence qu'il se dispense de les exécuter. A quoi le prince de Condé, toujours irrité, répliquait : Je doute fort qu'il fasse ce qu'on lui a ordonné.

L'inexécution de ses ordres les plus précis causait à Louis XIV un grand chagrin ; cependant il voulait bien admettre que Turenne eût les meilleures raisons du monde pour ne pas s'y conformer ; mais ce qu'il ne pouvait souffrir, c'est que Turenne ne prit, pas la peine de lui en donner le détail. Je crois être obligé de vous dire, lui écrivait Louvois, qu'il sera bien à propos que, quand vous ne croirez pas pouvoir exécuter ce que Sa Majesté vous mandera, vous lui expliquiez fort au long les raisons qui vous en empêchent, ayant trouvé fort à redire que vous ne l'ayez pas fait jusqu'à présent.

A tous ces reproches directs ou indirects, accusations ou insinuations, Turenne faisait d'abord une réponse péremptoire : il était en face de l'ennemi, dont il connaissait mieux que personne les mouvements et les forces, sur un terrain dont il pouvait seul apprécier les difficultés et les avantages, enfin dans une situation où la moindre manœuvre risquée mal à propos pouvait tout compromettre. A ce qui n'était en apparence que bruit de courtisans, comme d'aller battre l'ennemi, il répondait en haussant les épaules : Si on étoit sur les lieux, on riroit de cette pensée-là. Sa Majesté sait bien qu'il n'y a personne qui ne dise et qui n'écrive que si l'on alloit aux ennemis, ils se retireroient bien loin.

Au reproche plus fondé de ne pas donner assez de détails sur ses résolutions, il reconnaissait franchement, mais un peu sèchement son tort : Je ne manquerai plus une autre fois de rendre un compte bien exact de ce qui m'empêchera de faire ponctuellement ce que le roi commande ; car il est vrai que je fais cette faute-là, qui est que, quand je crois qu'une chose ne se peut on tic se doit pas l'aire et que je suis persuadé que le roi, qui me la commande, changeroit de pensée s'il voyait la chose, je n'en dis pas les raisons. J'y aurai plus de précaution à l'avenir. Un peu plus tard, lorsque la raison, la justice et le tour des événements lui mirent donné gain de cause, il écrivait à Louvois, sur un ton plus conciliant, et avec ce rare sentiment de modestie que les grands esprits savent joindre à la conscience de leur mérite :

Le pays ici est fait de façon qu'il y a de certaines choses que l'on croit aisées quand le roi les ordonne, qui sont néanmoins entièrement impossibles, de sorte que si on ne se contentoit pas d'être bien assuré que l'on aime mieux bien servir le roi que toutes les choses du monde, on se tourneroit la tète. Vous savez bien, monsieur, que l'expérience fait dire sur certaines choses que cela ne se peut pas. Quoique je n'aie pas trop bonne opinion de moi, je me croirois incapable de servir le roi, si ou ne pouvoit pas asseoir un peu de fondement sur ce que je dis.

Turenne avait peut-être manqué par la forme ; mais le parti qu'il avait pris et auquel il s'était opiniâtrement attaché était le meilleur. Profondément convaincu qu'il fallait à tout prix empêcher la jonction des armées allemandes et du prince d'Orange, il tic s'était pas laissé distraire par les feintes de l'ennemi. Ce n'est pas assurément par un sentiment de jalousie, indigne de son caractère, qu'il avait négligé, lorsque les Allemands avaient passé le plein, d'envoyer au prince de Condé les renforts que celui-ci réclamait avec instance ; c'est qu'il savait de science certaine que la Lorraine et l'Alsace n'étaient pas sérieusement menacées. Le polit de Strasbourg, le seul par où les confédérés auraient pu franchir le Rhin de ce côté-là, n'eût-il pas été, sur les instructions de Louvois, détruit par le prince de Condé, ils n'auraient pu tenter ce passage qu'eut renonçant à leur premier plan de campagne, à leurs conventions avec le prince d'Orange, et surtout au système de guerre prudente et circonspecte auquel on avait eu déjà tant. de peine il faire consentir la timidité de l'empereur Léopold. Ce ne fut pas, en effet, du côté de Strasbourg, ce fut auprès de Mayence que les Allemands surprirent le passage du Rhin, le 25 novembre[19].

Ils se croyaient le chemin libre par l'électorat de Trèves vers la Hollande. ils avaient compté sans Turenne. Celui-ci porta immédiatement son quartier général à Witlich, bourg de l'électorat de Trèves situé sur le chemin de Liège et de Maëstricht à Mayence. Cette position était d'autant plus avantageuse que le prince d'Orange ne pouvait joindre les Allemands, ni ceux-ci marcher vers la Meuse sans rencontrer le général français, qui n'avait qu'un mouvement à faire pour se jeter dans leur flanc, s'ils teillaient de passer à droite ou à gauche. Il leur coupait toutes les routes de sorte qu'il ne leur restait d'autre alternative que de risquer une bataille dans laquelle ils courraient toutes les chances d'une extermination complète, ou de retourner chez eux, puisqu'ils ne pourraient demeurer dans ce pays ravagé sans y mourir de faim. La retraite leur partit préférable au combat. Renonçant à se maintenir sur la rive gauche du Rhin, ils repassèrent sur la rive droite et franchirent le Mein avec le double projet de s'établir sur les terres de l'électeur de Cologne et de l'évêque de Münster pour obliger ces deux princes de renoncer à l'alliance de Louis XIV et de faire ensuite par la Frise leur jonction avec les Hollandais. Comme pour mieux justifier les prévisions de Turenne, le prince d'Orange s'avança bientôt dans l'espoir de rallier, les Allemands ; il traversa le Brabant, entraîna ses meilleures troupes au delà de Maëstricht, et il arrivait sur les bords de la Roer, quand il apprit la retraite des confédérés. Furieux, il voulut se dédommager par un audacieux coup de main et il tomba sur Charleroi qu'il assiégea le 15 décembre. S'il réussissait, la communication était coupée entre la France et ses armées ; aussi l'alarme fuit vive à la cour. Louis XIV courut à Compiègne et lit avancer Condé au secours de la place, dont la situation était d'autant plus critique que le gouverneur, comte de Montai, en était sorti pour une expédition dans le voisinage avant l'arrivée du prince d'Orange. Heureusement une ruse de guerre permit à Montal d'y rentrer avec quelques ingénieurs, et, comme dit Louis XIV dans son Mémoire sur la guerre de Hollande, il tint lieu de secours. Une violente canonnade, une sortie énergique tirent tomber les armes des mains des ennemis, et le 22 décembre le prince d'Orange se retirait avec un nouveau dépit. La conduite de Turenne, qui était si vivement discutée en France, ne mérite donc que des éloges ; il avait défendu l'Alsace et la rive gauche du Rhin plus sûrement qu'en livrant une bataille comme on le lui demandait. S'il l'eût gagnée, il n'aurait pas rendu la situation des Allemands plus malheureuse qu'elle ne l'était par suite de cette retraite qui leur coûta tant d'hommes et tant de chevaux ; s'il l'eût perdue, il aurait été obligé de s'éloigner d'Andernach et de Mayenne et de se retirer en Alsace ou en Lorraine ; alors les Allemands auraient rejoint les Espagnols et les Hollandais. Une. Cois de plus il avait bien mérité de la France et Louis XIV plus tard lui rendit justice : Le vicomte de Turenne, dit-il, vers la mi-novembre, passa le Rhin et vint se poster dans des quartiers près de Witlich, à portée de soutenir son pont et d'empêcher la jonction des Hollandais et des Allemands. Celle disposition réussit parfaitement bien ; les ennemis des deux nations, voyant leur projets déconcertés et l'impossibilité qu'il y avoit de se joindre, firent un assez long séjour, les uns auprès de Saint-With, et les autres auprès de Mayence ; et enfin désespérant de pouvoir rien entreprendre du reste de la campagne, prirent le parti de marcher pour retourner prendre des quartiers d'hiver dans leur pays[20]. Ce résultat, que Turenne avait prévu, et qu'il avait poursuivi malgré une opposition systématique, pouvait satisfaire le roi et le ministre de la guerre ; ce n'était pas assez pour le maréchal !

 

 

 



[1] Gaillardin, III, 568 ; IV, 14 ; Mignet, Succession, III, IVe partie.

[2] Lort-Sérignan, p. 17.

[3] Mémoires de Louis XIV, dans Rousset, I, 517.

[4] Dareste, V, 437-451 ; Gaillardin, IV, 28-33.

[5] Dareste, V, 437-451 ; Gaillardin, IV, 28-33.

[6] Lefèvre-Pontalis, Campagne de 1672. Il a puisé la plupart de ces renseignements dans les rapports de Groot et dans la relation de la campagne de Hollande pour le prince de Condé : Archives de Chantilly. — Cf. D. G. A., n° 292, Louis XIV à Vauban, 8 avril 1672.

[7] Lefèvre-Pontalis, Campagne de 1672, a fait une minutieuse analyse des dépêches de Jean et de Corneille de Witt, de Groot, du prince d'Orange.

[8] Les bruits de Paris le faisaient à la fois connétable et même roi de Pologne. Rousset, I, 555.

[9] D. G. A., n° 297, opérations du mois de mai.

[10] D. G. A., n° 297, opérations du mois de juin.

[11] Lefèvre-Pontalis, Campagne de 1672, siège de Burick.

[12] D. G. A., n° 297 ; opérations de juin.

[13] Lefèvre-Portalis, Campagne de 1672, passage du Rhin ; D. G. A., n° 297, 10-12 juin.

[14] Lefèvre-Portalis, Campagne de 1672, passage du Rhin ; D. G. A., n° 297, 10-12 juin.

[15] Lefèvre-Pontalis, Campagne de 1672, siège de Knodsembourg.

[16] D. G. A., n° 297, p. 119-129 ; ibid., 155-119, pour les opérations du maréchal jusqu'au départ du roi.

[17] Lefèvre-Pontalis, Campagne de 1672, fait un récit émouvant de l'héroïsme des Hollandais et des frères de Witt.

[18] La lettre de Louvois est tirée de Rousset, I, 584 : les autres fragments sont tirés de Grimoard, II, 57-59.

[19] Rousset, I, 398-401.

[20] Mémoires de Louis XIV, dans Rousset, I, 558. Les opérations de Turenne depuis le 10 août sont très détaillées dans D. G. A., n° 297, p. 207 sq., 245, 251, 372 ; et n° 298, p. 111 sq. Le ministère de la guerre, ayant l'intention de publier les Mémoires du général de Vault, m'a interdit d'en copier plusieurs pages de suite.