TURENNE

SA VIE, LES INSTITUTIONS MILITAIRES DE SON TEMPS

 

CHAPITRE IX. — TURENNE ET LA GUERRE DE DÉVOLUTION - 1659-1668.

 

 

Turenne aux Pays-Bas après la paix des Pyrénées. — Il est nommé maréchal général. — Ses dernières relations avec Mazarin. — Gouvernement personnel de Louis XIV. — Premières négociations relatives la succession d'Espagne. — Rôle de Turenne dans les préparatifs de la guerre de dévolution. — État des Pays-Bas. — Conquête de la Flandre. — Paix d'Aix-la Chapelle.

 

LE dernier historien de Mazarin, arrivé à l'année 1659, fait un tableau lugubre des rivalités ambitieuses et des honteux brigandages de l'abbé Fouquet et de son frère le surintendant. A ces courtisans avides et voleurs, il est heureux de pouvoir opposer une noble et grande figure, celle de Turenne : Après de longues et glorieuses campagnes, le maréchal n'avait pas abandonné son armée pour venir, comme le faisaient la plupart des généraux, se reposer à Paris et jouir de ses succès ; il était resté sur la frontière, à la tête de ses troupes, attentif à tous les mouvements de l'Angleterre, des Pays-Bas et de l'Allemagne. Sa correspondance avec Mazarin prouve avec quel soin il les suivait, toujours prêt à profiter des fautes des ennemis et à saisir les occasions avantageuses à la France[1]. C'est bien là le jugement que mérite la conduite de Turenne, et nous montrerons que tout est vrai dans ce sobre éloge, en étudiant plus tard les services politiques du maréchal.

Achevons ici l'étude de son rôle militaire aux Pays-Bas en cette année 1659, où les gloires compensent si justement les peines d'un grand cardinal et les labeurs du plus attachant des soldats de la France.

Trois causes retinrent Turenne sur le théâtre de la guerre : la nécessité de continuer la défense tant que l'on ne fut pas assuré de la paix ; l'obligation de licencier une partie de l'armée, quand elle fut définitive ; l'exécution des clauses du traité des Pyrénées relatives à l'échange de quelques places entre les deux gouvernements. Rentré à Paris au commencement de février, il se retrouvait vers la fin du printemps à la frontière et ne la quittait qu'en août, à cause de la maladie de sa sœur. Le Tellier lui envoyait encore trois cents chevaux d'artillerie le 19 mai, et lui prescrivait de les répartir dans les garnisons d'Amiens et d'Oudenarde pour être employés à voiturer les munitions qu'il pourrait y avoir à mettre clans les autres places de Flandre[2]. C'est le 6 septembre seulement qu'il recevait la nouvelle que la paix et le mariage étaient deux choses bien assurées, et jusqu'à ce jour il tint ses troupes en état de reprendre la campagne, les garnisons en état de défendre les places qui leur étaient confiées. Après la signature du premier traité de paix, le 4 juin, le roi et le cardinal durent recourir fréquemment à sa prudente vigilance pour faire des réformes dans les troupes et procéder à l'échange des forteresses, sans compromettre les intérêts de la France et sans provoquer les plaintes du gouvernement espagnol. Dès le 16 octobre, il apprenait que le Tellier avait envoyé à Mazarin un étal des troupes composant toutes les armées, afin que le cardinal pût juger d'avance ce qu'on en pourrait retrancher ; et après la signature du traité définitif, il reçut de Louis XIV un long mémoire et plusieurs états relatifs à la réduction de l'armée de. Flandre, avec ordre d'exécuter immédiatement cette difficile opération. Il accomplit cette mission avec autant d'humanité pour les soldats que de bienveillance pour les officiers ; il assura aux premiers des ressources pour quelque temps, et il ménagea aux autres les moyens de rentrer dans l'armée, mi l'autorisation de prendre du service en d'autres pays[3]. L'échange des places fut affaire fort délicate : il y avait un profond sentiment de défiance entre les deux gouvernements, et ils se montrèrent aussi peu empressés l'un que l'autre à tenir les clauses qu'ils avaient signées. L'un des principaux obstacles à l'exécution de cette partie du traité de la part des Français venait des ministres espagnols aux Pays-Bas : ils accusaient don Louis de Haro d'avoir trahi les intérêts de l'Espagne en acceptant des conditions trop désavantageuses et d'avoir ouvert à la France le Hainaut, le Luxembourg et les Flandres, en nous cédant des places importantes sur les frontières de ces provinces ; on parlait même de différer la publication du traité de paix jusqu'à la célébration du mariage. Le marquis de Caracène, le principal auteur de cette opposition à la paix, refusait également de licencier les troupes de Coudé, et Mazarin doit recourir au crédit et à l'adresse de M. le Prince pour obtenir satisfaction. Condé s'empresse d'agir pour obtenir que les clauses du traité relatives ses troupes fussent loyalement observées. En présence de ces difficultés, Turenne dut déployer aillant d'habileté que d'énergie, de prudence que de résolution, d'alitant plus que le gouvernement s'en rapportait complètement à son dévouement. Il exécuta lentement le licenciement des troupes, plus lentement encore la remise aux Espagnols des places occupées par les Français ; il entretint une correspondance très suivie avec le Tellier, Mazarin, le comte de Chantilly, l'intendant Talon, résumant clairement dans ses accusés de réception les instructions qu'il recevait de la cour, les transmettant à ses subordonnés avec une netteté qui n'existe régulièrement que dans ses dépêches, faisant faire des états minutieux de tout ce que les Espagnols pouvaient laisser en vivres et munitions dans leurs places, de manière à ne léser les intérêts de personne. Je citerai un seul exemple de ces instructions :

Pour ce qui est de Philippeville et de Marienbourg, il faut que vous leur demandiez l'état des munitions et de ce qu'ils y laisseront, tant de celles de guerre que de bouche, afin que, prenant l'inventaire comme vous aurez fait sans doute des places du roi qui se rendent en Flandre, vous puissiez convenir dans le lien où vous vous assemblez avec MM. les députés de ce qui demeurera de plus d'un côté ou de l'autre ; et il faut tâcher à faire que la chose soit la plus égale qui se pourra ; et comme on rend plus de places du côté du roi, il faut leur laisser le moins qu'il se pourra de choses au-dessus de ce qu'ils auront livré ; car ils trouveraient assez de raisons pour les retenir, et les procès contre ceux qui ont la main garnie, ne valent rien. Pour Avesnes, je crois que n'en étant pas parlé, M. le prince la remettra. Ainsi, il ne faut convenir que des choses portées par les articles de la paix dont vous avez les copies[4].

Quoique d'un caractère très loyal, il ne dédaigne point de recourir aux finesses de la diplomatie de Mazarin et de le Tellier toutes les fois que l'intérêt de la France le lui conseille ; ainsi il écrit à Talon, le 15 janvier : Si ces MM. les députés croient assurément que je vous manderai de convenir du jour des restitutions et de l'exécution de toutes choses par ce courrier ici, vous pourrez leur dire que je vous ai seulement écrit ce qui est ci-dessus, et ce qui sera contenu dans la lettre, mais que pour le jour j'ai retenti un courrier, afin que dès que j'aurai une confirmation de l'arrivée de la ratification je vous le dépêche en diligence, et qu'ainsi vous attendez à toute heure de recevoir les ordres pour prendre le jour. Mais si les affaires des échanges des munitions vous donnent occasion d'y avoir encore quelque chose qui vous arrête et vous donne lieu d'y demeurer pour en traiter, vous pourrez ne leur pas faire voir le temps si prompt de recevoir les ordres pour le jour. La vérité est que M. le Tellier me mande que M. le maréchal de Gramont a écrit à la cour ; que Watteville a reçu la ratification à la frontière : vous jugez bien que la chose ira bien vite à la Cour ; et ainsi, vous recevrez bientôt de mes nouvelles pour prendre le jour ; il faut toujours travailler avec eux sur ce fondement-là que ce sera en deux termes, à huit jours l'un de l'autre, et du même nombre de places clans chaque temps qu'il est porté par les articles de la paix ; duquel il ne faut point sortir, et convenir de cela comme d'une chose arrêtée[5].

Ce langage lui était inspiré soit par Mazarin, soit par le Tellier ; ce dernier lui conseillait cette attitude équivoque, dissimulée, dans une longue lettre du 19 décembre : Sa Majesté n'ayant point de nouvelles que cet échange des ratifications, qui se devoient faire dès le 6 du présent mois, soit encore effectué, elle m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle désire que vous différiez la restitution du premier ternie jusqu'à ce qu'elle vous donne avis que ledit échange des ratifications aura été fait, sans pourtant donner à connoitre que vous ayez reçu cet ordre de sa part, faisant cependant travailler é l'avancement des choses qui doivent précéder ladite restitution, et au cas qu'après que le tout sera disposé, et qu'il n'y aura plus qu'il donner vos ordres pour remettre réciproquement les places, vous n'avez point avis de la part de Sa Majesté de l'échange des ratifications, alors elle trouve bon que vous vous expliquiez, que vous ne pouvez donner vos ordres pour In restitution jusqu'à ce que, vous ayez été averti de la part de Sa Majesté de l'échange des ratifications, observant de bien faire connaître à M. de Caracène que l'on ne doute point que la chose ne s'effectue, et que l'on sait que le retardement qui y est apporté procède de celui qui est arrivé au retour de M. don Louis de Haro, ainsi qu'il est expliqué ci-dessus. Vous observerez encore, s'il vous plaît, d'apporter le inique retardement à la seconde restitution qu'à la première, proportionnément à la différence qui y a été mise par le traité[6].

On finit par s'entendre vers le milieu de janvier. Turenne prit ses dispositions pour assurer aux troupes de Condé de l'argent et des garnisons et les mettre sous la main du roi, et les restitutions de places durent être faites du 20 février au 2 mars : le 20, le maréchal Fabert recevait pour le compte du roi Rocroi et Linchamps, où Condé tenait des garnisons ; et nos troupes évacuaient Oudenarde, Menin, Commines, Furnes, Dixmude. Le 5 mars, Turenne annonçait à Mazarin que la restitution de Hesdin, Philippeville et Marienbourg s'opérait, n'étant retardée de quelques jours que par une simple formalité ; et il rejoignait la cour qui s'était rendue di Languedoc en Provence, pendant qu'il assurait l'exécution de la paix des Pyrénées. A Montpellier où il trouva le roi le b avril, il reçut comme récompense de ses glorieuses campagnes le brevet de maréchal général des années du roi. En le lui remettant, Louis XIV lui dit : Vous savez qu'il ne tient qu'à vous que je fasse encore davantage. Dans l'acte de nomination, il avait tenu à rappeler les titres qu'avait le maréchal à une promotion extraordinaire : Nous ne pouvions faire un meilleur choix, ni qui reçut plus d'applaudissements... pour l'estime et la réputation universelles, que les recommandables qualités qui sont en sa personne, et les grands et signalés services qu'il nous a rendus et cet État, lui ont acquises[7]...

Le même jour Turenne prêta serinent entre les mains du roi, et le 7 il partit avec lui pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz, où devait se célébrer le mariage. Au dîner qui eut lieu le jour de la cérémonie, le roi d'Espagne demanda à Anne d'Autriche si Turenne était parmi les grands seigneurs qui se pressaient à la table royale, et quand elle le lui eut désigné, il le contempla et murmura à l'oreille de sa sœur ces mots, que l'histoire doit recueillir comme un éloge de valeur dans la bouche d'un ennemi : Voilà un homme qui m'a fait passer bien des mauvaises nuits.

Au retour de ce voyage dans le Midi, Turenne résida tantôt à Fontainebleau, tantôt à Paris, entretint des relations avec un grand nombre de hauts personnages de l'Europe, et bien qu'il n'eût aucune prétention à jouer un rôle diplomatique, il fut mêlé à plusieurs négociations que nous ferons ultérieurement connaître. Elles ont rempli sa vie jusqu'au jour où la destinée de la France le l'appela encore une fois sur les champs de bataille contre l'Espagne. Dans cette courte période de repos, qu'il aurait voulu couvrir d'une nouvelle gloire en aidant au rétablissement des Stuarts, il perdit l'homme qui l'avait peut-être le mieux apprécié sans conquérir sa confiance, Mazarin. Malgré les nombreux témoignages de sympathie qu'il lui avait donnés, le cardinal sentait que le maréchal n'avait pas foi en sa parole, et à la fin de 1639 il était encore obligé de chercher à la convaincre de la sincérité de son amitié. Pour ce qui est de vos intérêts, lui écrivait-il le 16 octobre, je vous dirai librement que vous me faites grand tort. quand vous m'en sollicitez, car je vous puis assurer avec vérité que je les ai autant à cœur que vous-même, et vous nie feriez grande injustice si vous étiez capable d'imaginer que j'eusse moins d'amitié pour vous dans la paix que dans la guerre, puisque je suis fort persuadé que vous serez autant de unes amis dans un temps que dans l'autre, et que vous servirez toujours le roi et l'État avec la passion et le zèle que vous avez fait jusques à présent[8].

A la nouvelle de la rentrée de Condé en France et de son arrivée à la cour, Turenne éprouva de vives inquiétudes, craignant que l'influence de M. le Prince et de son parti ne lui fia préjudiciable auprès du roi. Mazarin s'empressa de le rassurer et ne négligea rien pour mettre un terme à ses soucis. Il lui écrivit de Tarascon le 15 janvier 1660 une lettre qui honore sa mémoire, et réfute complètement les calomnies de ceux qui ont prétendu que Mazarin avait voulu lui ravir l'honneur de la victoire des Dunes, et qu'une sourde inimitié avait existé entre eux depuis cette époque. Cette lettre est une protestation d'amitié si vive et si sincère, un témoignage si flatteur pour Turenne qu'elle mérite d'être reproduite tout entière : Il me semble d'avoir vécu avec vous d'une manière à prendre toujours la dernière confiance en moi, puisque, sans parler de la connoissance que j'ai de votre mérite et des services que vous avez rendus à l'Etat, j'ai une amitié et une estime singulières pour vous, dont je vous réponds que chacun est entièrement persuadé et qu'on le sera toujours de plus en plus, puisque je ne me lasserai jamais de vous servir en toutes choses qui pourront réussir à votre satisfaction par mes soins et par mon crédit. M. le Prince est un grand homme et a des qualités fort considérables ; mais je vous puis dire hardiment, sans lui faire aucun tort, que vous ne devez rien espérer ni craindre de ses bons ou mauvais offices auprès du roi, et vous devez croire, ce me semble, qu'au premier abord qu'il va faire à présent la cour, il ne songera qu'il ses affaires particulières, et surtout à pratiquer tous les moyens imaginables pour s'assurer de la bienveillance de Sa Majesté après ce qui s'est passé. Vous pouvez donc avoir l'esprit tout à fait en repos et être persuadé que vous ma trouverez, en cette rencontre, aussi passionné et effectif pour votre service, comme j'ai ou le bonheur de l'être dans toutes les autres qui se sont présentées par le passé[9].

La preuve de l'affection exprimée dans cette lettre ne s'était pas fait attendre, puisque, à quelques semaines de là, Turenne avait été nommé maréchal général. Je ne sais s'il éprouva quelque regret d'avoir été longtemps déliant à l'égard du premier ministre ; ce qui est certain, c'est qu'il la nouvelle que le cardinal était dangereusement malade, il voulut le voir et se présenta plusieurs fois chez lui sans être reçu. Il en fut si affligé qu'il s'en plaignit à l'évêque de Fréjus, Ondedei, et. que celui-ci vint le chercher la veille de la mort de Mazarin. Le cardinal l'accueillit affectueusement et lui dit qu'il avait engagé le roi à n'oublier jamais ses grands services, et que, connaissant le cœur de Sa Majesté, il ne devoit pas être en peine là-dessus ; que, pour lui, il se sentoit une véritable joie de mourir son serviteur et ami. En disant cela, il tira de son doigt un diamant de 1.000 pistoles qu'il lui donna, le priant de le garder comme un gage de son amitié ; puis, voulant témoigner de la fermeté on présence d'un des plus braves hommes du monde, il lui dit qu'il espérait tout de la miséricorde de Dieu. mais qu'il ne craignait rien. Quand le monde, lui dit-il en latin, tomberait en ruines, je ne tremblerais pas. Ils ne parlèrent point de leurs anciens engagements ; mais l'abbé de Choisy, qui nous donne ces détails, ajoute que l'évêque de Fréjus ayant proposé au cardinal le mariage de sa nièce Marie Mancini avec M. de Bouillon, le cardinal, presque agonisant, n'avoit voulu écouter aucune proposition ; il avait dit seulement que sa nièce ne demeureroit pas avec huit cent mille francs d'argent comptant et le gouvernement d'Auvergne. Effectivement, l'année suivante la reine mère la maria au duc de Bouillon, qui était alors sans contredit le meilleur parti de France[10].

Quelques heures après cette entrevue, le 9 mars 1661, s'éteignait le grand homme, qui avait fait appel à l'histoire, et que l'histoire a mis deux siècles à réhabiliter ! Quelques reproches qu'on puisse adresser à son administration financière, on ne, saurait oublier qu'en assurant le triomphe de la royauté site les factions, il a complété l'œuvre de Henri IV et de Louis XIII, relevé la puissance de la France an dehors, préparé et signé la paix de Westphalie qui nous a donné l'Alsace, Brisach et Philipsbourg ; la paix des Pyrénées, qui nous a valu l'Artois, le Roussillon et une partie de la Flandre ! On ne saurait oublier également qu'il léguait à Louis XIV, pour continuer son œuvre et maintenir la France au premier rang des nations, Lionne, le Tellier, Colbert, Turenne, Condé, tous unis dans une même pensée, la gloire du roi et la grandeur de la France. Connue le ministre, qui les groupa autour d'un roi de vingt-deux ans, ces hommes ne furent ni sans faiblesse ni sans défaut ; mais si l'on vent bien voir ce qu'ils ont fait avec lui pour réunir les membres épars de la grande famille française, on nous pardonnera de nous être attaché passionnément an tableau de leurs mérites et au récit des efforts qu'ils ont faits pour consoler et dédommager la patrie de leurs fastes. Leur gloire est une part de notre héritage national, et quiconque a l'orgueil de la France souhaitera avec nous que son génie tutélaire lui réserve des hommes de cette trempe pour les heures douloureuses qui traversent la vie des nations comme celle du plus humble des mortels !

Après Mazarin, une phase nouvelle s'ouvre dans l'existence de Turenne : il est dans tout l'éclat. de sa gloire, jouit de la confiance de son souverain, et bénéficie de l'isolement dans lequel Condé sera quelque temps tenu toutefois la supériorité de son mérite et son crédit vont armer contre lui la jalousie d'une famille puissante, et il regrettera peut-être bien des fois la main vigoureuse qui, en le défendant contre les cabales, l'avait aidé à entrer si promptement dans la gloire ; mais avant de raconter ses dernières épreuves et ses derniers triomphes, examinons les projets du jeune souverain qui allait régner en maître incontesté.

Tout le monde sait que l'éducation de Louis XIV avait été fort négligée, et que c'est seulement dans les derniers temps de sa vie que Mazarin avait essayé de 'l'initier au gouvernement en lui donnant quelques leçons de politique générale. Il avait condensé dans ses leçons tous les conseils que peuvent inspirer une longue pratique du gouvernement intérieur et une vaste expérience des cabinets étrangers. Louis XIV comprit la sagesse de ses avis, l'utilité de ses recommandations, et s'empressa d'y conformer sa conduite en se passant de premier ministre. Il prit possession du gouvernement, travaillant deux fois par jour avec ses ministres, consacrant six heures aux affaires de l'État, étonnant tout le inonde par ses résolutions, mais ne réussissant convaincre personne de sa fidélité à la grande loi du travail qu'il s'imposait et qu'il devait cependant observer pendant cinquante-quatre ans. D'une ambition sans bornes, d'un amour déréglé pour la gloire, impatient d'agir pour son compte et de s'illustrer lui-même, disposant d'admirables instruments pour l'exécution de ses plans, il sentit promptement que le moyen de sa grandeur était en Espagne, et il résolut d'achever l'abaissement de la branche espagnole de la maison d'Autriche, commencé au traité des Pyrénées, et de consommer sa ruine. Il y travailla dès l'année 1061, d'une part, en réorganisant toutes les branches de l'administration et de la fortune publique, agriculture, commerce, industrie, finances. marine, armée, de manière à s'assurer les ressources de la force ; d'autre part, en négociant avec l'Espagne pour obtenir la révocation de l'acte de renonciation à ses droits sur la succession de Philippe IV, et avec plusieurs cabinets de l'Europe pour les préparer à la revendication des droits de Marie-Thérèse et leur faire accepter ses prétentions[11].

Ces négociations étaient opportunes, parce que Philippe IV pouvait mourir d'un moment à l'autre, et qu'il n'avait pour héritier qu'un enfant maladif et infirme, Charles Il ; elles étaient justes, parce qu'il avait été convenu, tant par le contrat de mariage que par le traité des Pyrénées, que la dot de Marie-Thérèse serait payée en trois ternies : le premier la veille du mariage, le second six mois après. le troisième dix mois après le second ; malgré cette clause, Philippe IV ne payait ni les termes échus ni les intérêts. Ces négociations réussirent parce qu'elles étaient conduites par lin homme d'un génie supérieur, Lionne, esprit souple, aisé, adroit, connaissant les diverses cours de l'Europe, qui a mérité d'être appelé par Saint-Simon le plus grand ministre du règne de Louis XIV. Quelque grand que Mt le succès qui les couronna, ces négociations durèrent plusieurs années, et elles forment l'une des trames diplomatiques les mieux ourdies qu'ait vues le XVIIe siècle. Louis XIV, bien convaincu que la renonciation de la reine était annulée, parce que les conditions essentielles n'en avaient pas été observées, croyait fermement qu'outre les droits généraux qu'elle avait à la succession totale de l'Espagne, droits qui ne pouvaient être invoqués qu'il la mort de Philippe IV et à celle de Charles II, elle en avait de particuliers sur la succession des Pays-Bas, dont l'ouverture ne dépendait que de la mort de Philippe IV. Il se fondait sur le droit de dévolution, coutume de Brabant, suivie dans quelques provinces des Pays-Bas, d'après laquelle les biens patrimoniaux appartenaient. aux enfants du premier lit, sans égard aux enfants du second. Au moment même du nouveau mariage, la succession en était dévolue aux enfants nés du mariage précédent. Le père remarié restait seulement usufruitier de l'héritage dont ses enfants devenaient propriétaires, quoiqu'ils ne dussent entrer en possession qu'à sa mort[12]. Cette coutume, de droit civil, Louis XIV voulut la transporter dans l'ordre politique. Marie-Thérèse, issue du mariage de Philippe IV avec Élisabeth de France, excluait de la souveraineté des Pays-Bas son frère Charles, prince royal d'Espagne, issu du mariage de Philippe IV avec Marie-Anne d'Autriche.

On ne pouvait admettre, comme le disait si justement Jean de Witt, qu'une coutume civile d'un canton de Brabant fût applicable une succession politique, qui était régie par un droit spécial ; néanmoins Louis XIV nit autant d'ardeur à rechercher cette succession partielle qu'il en avait apporté à affirmer ses droits sur la succession totale, et il travailla à faire reconnaître cette nouvelle prétention comme la première par les principaux cabinets de l'Europe. Après la mort de Philippe IV (15 septembre 1665), qui avait laissé un testament tout opposé aux vues du roi de, France, il essaya sans succès de faire admettre par la cour d'Espagne le droit de dévolution et d'obtenir amiablement une partie des Pays-Bas. Contraint d'ajourner l'exécution de ses projets par la guerre, qui eut lieu de 1665 à 1667 entre l'Angleterre et la Hollande, il ne donna qu'une assistance apparente aux Hollandais ses alliés, tout en continuant ses préparatifs contre les Espagnols, et quand il cuit assuré la paix maritime aux conférences de Bréda, il conclut, le 31 mars 1667, un traité d'alliance offensive et défensive avec le Portugal en vue de la guerre de dévolution. Le moment était opportun pour entrer en campagne : les Hollandais étaient affaiblis par une guerre on encore réglée, puisque la paix n'était pas faite ; les Portugais étaient enchaînés à la cause de la France par un traité ; les Espagnols, endormis par l'archevêque d'Embrun, ambassadeur de Louis XIV, n'avaient aucune alliance et vivaient dans la plus profonde sécurité. Des arrangements secrets avec les princes allemands, riverains du Rhin, et avec l'Angleterre nous assuraient la neutralité de l'empereur et des Anglais. Enfin tout avait été préparé pour que la promptitude du succès répondit à la soudaineté de la déclaration de guerre. Les ressources dont Louis XIV disposait à l'intérieur égalaient, si elles ne dépassaient, celles qu'il s'était ménagées au dehors par les traités d'alliance Ou des actes de neutralité. Les finances avaient été si bien administrées par Colbert que l'État pouvait disposer, pour ses besoins, de 31.171.902 livres de plus à cette époque qu'il la mort de Mazarin, bien que les charges pesant sur les peuples eussent été réduites de 53.377.172 livres à 32.554.913 livres. La flotte, qui en 1661 ne comptait que dix-huit bâtiments de guerre de trente à soixante-dix canons, était en 1667 de cent dix navires de diverses grandeurs, garnis de trois mille sept cent treize canons,

et montés par vingt et un mille neuf cent quinze hommes d'équipage, sans comprendre les officiers. L'armée de terre était aussi dans un état magnifique : après les licenciements qui suivirent la paix des Pyrénées, Louis XIV avait encore sous les armes environ cent vingt-cinq mille hommes, et il s'était appliqué à soumettre tout le monde, officiers et soldats, à une discipline sévère.

Vers le commencement de mai ses préparatifs étaient terminés, mais il voulut tromper l'Espagne jusqu'au dernier moment, et, quoiqu'il eût passé en revue, sous le château de Saint-Germain, les troupes qui devaient l'accompagner, il écrivit à l'archevêque d'Embrun que ce mouvement de troupes n'était qu'une simple parade. Le S mai il lui transmettait la lettre par laquelle il notifiait ses prétentions à la reine d'Espagne, ainsi que le fameux manifeste, rédigé en français et en espagnol, et intitulé : Traité des droits de la reine très chrétienne sur divers États de la monarchie d'Espagne, traité divisé en deux parties consacrées, l'une à exposer les prétentions de Marie-Thérèse à la succession totale de la monarchie espagnole, en cas d'extinction de la ligne masculine, l'autre à justifier ses revendications actuelles sur les provinces suivantes : duché de Brabant, marquisat d'Anvers et duché de Limbourg, seigneurie de Malines, Haute-Gueldre, comté de Namur, comté d'Artois, duché de Cambrai, comté de Hainaut, un tiers du comté de Bourgogne et un quart du duché de Luxembourg. Quelques jours après, le même traité était adressé aux divers princes de l'Europe par l'entremise des ambassadeurs et ministres français, qui étaient chargés de présenter à l'Europe l'entreprise de Louis XIV sur les Pays-Bas non comme une guerre, mais comme une entrée en possession de ce qui lui appartenait ; il donnait à son invasion de la Flandre le nom de voyage[13].

La cour d'Espagne, sortant de son apathie, voulut alors entrer en négociations. Il était trop tard. Louis XIV quittait Saint-Germain le 10 mai, et le 21 il était au quartier général devant Amiens.

Quel rôle Turenne avait-il joué dans cette période de négociations ? Ou a prétendu que c'est lui qui avait fait connaitre à Louis XIV le droit de dévolution. Si cette allégation répétée depuis le XVIIe siècle ne repose sur aucune preuve, ce qui est bien certain, c'est qu'il avait été consulté, dès l'année 1665, sur les résolutions à prendre dans la triple éventualité de la mort du roi d'Espagne, de l'infant, ou de tous les deux, et qu'il était l'auteur de tous les préparatifs militaires organisés en vue d'une expédition dans le Nord-Est. En prévision de la mort de Philippe IV, il conseillait d'empêcher le Portugal de se lier trop étroitement avec les Anglais et de l'aire sa paix avec les Espagnols, et en même temps de surveiller l'Allemagne, la Suède, le Danemark, la Lorraine, et d'augmenter le nombre des troupes et les approvisionnements. En cas de mort de l'infant seul, le roi d'Espagne ne pouvant survivre longtemps, tous les préparatifs et toutes les négociations précédemment indiquées par Turenne seraient utiles. Enfin, si le roi et son fils venaient à mourir, ce serait un si grand bouleversement qu'il serait trop long de discuter à l'avance le parti qu'il y aurait à prendre. Toutefois il faudrait avoir plus de troupes que le roi n'en a présentement, et il serait encore plus nécessaire que dans les deux premières hypothèses de posséder deux magasins, abondamment pourvus, en Picardie et en Champagne, à raison des opérations qu'il y aurait à entreprendre en divers endroits, surtout en Franche-Comté. Les avis de Turenne sur les apprêts militaires doivent trouver place ici :

Je ne sais pas ce que le roi pourroit mettre d'infanterie ensemble, sans compter ses gardes, en laissant une quantité de troupes raisonnable dans les garnisons, je crois qu'on peut se passer de peu de gens. Il faut faire là-dessus un calcul exact ; faire une provision de salpêtre et de boulets ; faire connoitre aux marchands qu'on aura bientôt besoin d'eux ; donner ordre promptement aux fontes de travailler au canon, s'il n'y en a pas assez ; et, pour les munitions de guerre, faire deux magasins, l'un à Amiens et l'autre à Reims ; il est plus aisé de les avancer, quand on en a besoin, que de les transporter d'une place à une autre, surtout dans le pays entre la Sambre et la Mense, qui est fort difficile pour le charroi, et ce transport seroit fort dangereux à faire dans le temps de la guerre.

Pour la cavalerie, le roi sait le nombre qu'il en a : on s'est toujours servi, dans le commencement des guerres, de levées en Allemagne, et peut-être que les alliés du roi pourront lui en fournir ; mais il est certain que, quoique le roi en entretienne beaucoup plus depuis la paix des Pyrénées que pendant les paix précédentes, il seroit cependant nécessaire d'en avoir plus que le roi n'en a présentement pour entrer en Flandre[14].

Les conseils donnés par Turenne furent suivis à la lettre, et il faut reconnaitre que dans tous les apprêts de la guerre des Pays-Bas, c'est lui qui a pris la haute direction, qui a été le véritable ministre de la guerre, et que le Tellier et son fils ont agi sous ses ordres, connue ses premiers commis. C'est l'opinion de l'historien de Louvois, M. Camille Roussel, et toute la correspondance de Turenne m'a confirmé dans ce sentiment. Voici d'ailleurs d'autres preuves du rôle prépondérant de Turenne tirées de l'histoire de Louvois.

Vers la fin de l'année 1665, on avait commencé à faire des levées extraordinaires. Le roi se proposait de passer en revue les nouvelles troupes, au nombre de sept à huit titille hommes de pied et de deux à trois mille chevaux. Cette revue devait avoir lieu, le 10 janvier 1666, dans la plaine de Breteuil, en Picardie. Louvois avait déjà pris les devants, pour qu'a son arrivée le roi trouvât tout en ordre, lorsque la maladie et bientôt la mort de la reine mère, Anne d'Autriche, changèrent toutes les dispositions de la cour. Toutefois Louis XIV ne voulut pas que ce qu'il devait y avoir de sérieux et d'utile dans cette cérémonie militaire fût perdu pour le bien de l'année. Turenne se rendit à Breteuil au jour marqué ; il examina les hommes, leur équipement, leurs armes ; il les vit manœuvrer et défiler ; tout se passa comme si le roi eût été présent, et peut-être avec plus de profit pour son service. Le contrôle attentif et sévère d'un grand capitaine, habilité aux mille détails de la vie militaire, valait sans doute mieux que le regard majestueux et distrait d'un jeune prince, moins préoccupé de bien voir que de se faire voir. L'œil dit maure, dans une telle circonstance, c'était l'œil de Turenne. Le Tellier, qui ne s'y trompait pas, avait d'avance recommandé son fils à l'indulgence du maréchal. Que si vous ne trouvez pas, lui écrivait-il, que les choses répondent à ce que l'on a pu désirer de ses soins, je vous supplie très humblement. Monseigneur, de vouloir bien faire considération sur la difficulté qu'il y a ordinairement de réussir dans une affaire, Mi il faut que tant de gens contribuent. Turenne se montra satisfait ; cette revue fut un premier succès pour Louvois[15].

Qu'avait fait l'Espagne pour répondre à cette foudroyante activité ? Nous allons le demander à un contemporain qui la connaissait bien, au comte de Guiche.

Don Juan d'Autriche, quoique revêtu du titre de gouverneur général des Pays-Bas, n'y était jamais revenu après la paix des Pyrénées. Le marquis de Castel-Rodrigo fut nommé à ces fonctions en 1664, avec la clause : Par provision, et jusqu'à ce que le roi pût envoyer au Pays-Bas une personne royale de son sang.

Le marquis de Castel-Rodrigo avait succédé dans ce gouvernement au marquis de Caracène, et celui-ci y avait été précédé par le conne de Fuensaldague : ce dernier s'était toujours montré magnifique et désintéressé, au point qu'après avoir rempli les plus belles charges il mourut avec soixante pistoles dans sa cassette, après avoir vendu et engagé beaucoup de son propre bien.

Le marquis de Caracène avait suivi une route toute différente. Ces deux gouverneurs généraux faisaient profession d'inimitié déclarée, et, comme c'est l'habitude de presque tous les Espagnols, qui se succèdent aux places, d'élever leurs créatures et de détruire celles de leurs prédécesseurs, Caracène et Fuensaldague, qui s'étaient succédé, n'avaient pas manqué d'agir de la sorte.

Le marquis de Caracène avait toujours désiré se démettre de son gouvernement, dans la crainte que le roi de France n'y portait la guerre, qu'il ne se voyait pas en état de soutenir. Il avoit donc toujours traité les Pays-Bas comme une maison que l'on abandonne sans y vouloir retourner ; c'est-à-dire qu'il ne se fût pas soucié d'en emporter jusqu'à la clef et jusqu'à la serrure. En un mot, il y avoit fort bien fait ses affaires et très mal celles du roi son maitre ; car, bien que le secours d'Espagne fût médiocre pour l'entretien des troupes et des places, le pays y pouvoit fournir sans aucune surcharge si l'on eût voulu y établir quelque ordre et songer à le bien défendre. Les provinces qui le composent en proposèrent souvent des expédients très convenables, mais au lien de les accepter, le marquis de Caracena ne cherchoit que son compte et laissoit aller le reste au gré de la fortune. Il fit passer beaucoup d'argent en Espagne où il alloit commander, et laissa au marquis de Castel-Rodrigo les Pays-Bas plus en désordre que jamais. Ces provinces se trouvoient presque sans défense, et le génie supérieur du marquis de Castel-Rodrigo ne put suppléer ni à l'épuisement des finances qu'avoit causé le marquis de Caracena, son prédécesseur, ni à la faiblesse et aux lenteurs du conseil de Madrid.

En parlant du marquis de Castel-Rodrigo, le comte de Guiche dit qu'il était glorieux, plein de lui-même, mais qu'il ne manquait ni d'esprit ni de valeur. Il ne pouvait pas être plus désintéressé que Fuensaldague, tuais il voulait le paraître encore davantage. Affectant de négliger ses intérêts et de prodiguer sa fortune, il montrait un zèle extraordinaire à conserver ce qui appartenait à son maitre. S'il avait voulu se souvenir qu'il était parvenu à rage de quarante-cinq ans sans avoir jamais été à la guerre, et que c'est un métier si difficile que la théorie seule ne l'enseigne jamais a personne, il s'en fuit beaucoup mieux acquitté et n'aurait pas fait d'aussi lourdes fautes.

Sa première démarche fut de paraître entièrement opposé à son prédécesseur, surtout dans ses rapports avec les Français. Caracène les avait traités avec civilité, et suivant l'esprit qui dominait alors à la cour d'Espagne, il avait crut devoir soigneusement éviter tout ce qui tendrait à amener une rupture entre les deux gouvernements. Le marquis de Castel-Rodrigo, entrainé par son propre tempérament, et croyant aussi qu'il était de l'intérêt de son maître d'éloigner ses sujets de tout ce qui avait rapport à la Franco, défendit les habits, les couleurs et les modes qui étaient en vogue à Saint-Germain, et voulut que la cour d'Espagne fût le modèle qu'on suivit à Bruxelles ; mais il lui fut impossible de changer complètement, des habitudes anciennes, que le voisinage de Paris contribuait encore à entretenir, que les Espagnols venus aux Pays-Bas avaient eux-mêmes acceptées, et il réussit à mécontenter tout le monde. Ce changement subit fit assez de bruit. Le roi Louis XIV, comme le plus intéressé, sembla le trouver plus mauvais que personne, et c'en fut assez pour que le marquis de Castel-Rodrigo allât plus loin dans cette voie. Il crut qu'autant il se montrait antipathique à la France, autant il devait bien traiter les Allemands, que ses prédécesseurs avaient toujours négligés. Il avoit été longtemps ambassadeur dans l'empire, avec succès par ses négociations, où il s'étoit acquis une grande estime et une particulière affection de tous les princes, à qui il s'étoit accommodé en buvant et en traitant à leur mode, quoiqu'elle soit sans doute très différente de celle des Espagnols, en r il est certain que ces deux nations n'ont d'autre rapport que celui d'une grande gloire et l'affection d'une gravité extérieure qui les a rendues d'ailleurs incompatibles entre elles-mêmes aussi bien qu'avec les autres peuples.

La différence que j'ai trouvée entre le tempérament de ces deux peuples. dont la vanité a des effets semblables en apparence, c'est que la gloire des Espagnols, étant suscitée dans leur tète, les porte, par l'estime qu'ils font d'eux-mêmes, à ne trouver rien qui ne soit au-dessous d'eux, et que les Allemands. au contraire, sont différents en ce qu'ils appréhendent de n'être pas assez estimés. Ils soupçonnent les François de moquerie, et craignant le mépris des Espagnols, et sans approfondir ce qui les rend si estimables à eux-mêmes, ils se remplissent d'abord de la gloire de leur naissance et très facilement de leur mérite personnel. Mais lorsque des François et des Espagnols prennent le soin d'éloigner de leur conduite cet esprit de mépris et de moquerie que les Allemands craignent si fort, ceux-ci ont la plus grande joie du monde de vivre et de traiter avec eux, et l'on achève de gagner leurs bonnes grâces, pourvu qu'ont puisse boire et qu'on veuille faire de la dépense. Le marquis de Castel-Rodrigo s'étoit, comme j'ai dit, bien acquitté de l'un et de l'autre, et certes je ne crois point qu'il y ait homme plus propre que lui à réussir dans une ambassade difficile, où il faille traiter avec esprit et délicatesse, et, enfin, lorsqu'il s'agit de soutenir des affaires par hauteur et par courage. Mais l'usage de ces seules vertus ne suffit pas pour former un hou capitaine, et peuvent bien le perdre lorsque, les écoutant uniquement, il se persuade que, sans pratique de la guerre, elles peuvent suffire à la conduite d'mie année. Le marquis de Castel-Rodrigo désiroit que la meilleure partie de celle qui devoit commander aux Pays-Bas fût composée d'Allemands, parce qu'en étant, comme j'ai dit, très aimé, il prenoit en eux une entière confiance. Il affectoit partout de les traiter avec tant de soin, que ce bon traitement donna de la jalousie non seulement aux Flamands, mais même aux Espagnols qui servaient aux Pays-Bas, ce dont il ne s'émut pas beaucoup ; car, n'étant pas d'un naturel fort corrigible, dès qu'il aperçut que sa conduite était blâmée, il redoubla ses caresses, et leur fit d'autant plus de grime qu'on y trouvoit à redire, et faisoit assez connoître par tout son procédé qu'il ne se soucioit pas de ménager personne.

Le comte de Guiche rapporte ensuite plusieurs traits qui prouvent que ce marquis de Castel-Rodrigo permettait à son humeur tout ce qui dépendait d'elle, qu'il s'embarrassait moins des formes que ne l'avait jamais fait aucun Espagnol, et il ajoute : On peut dire de lui qu'il étoit différent des Espagnols en beaucoup de choses, car, à commencer par leurs rois, qu'ils ont tous fantaisie d'imiter dès qu'ils sont élevés dans les postes, l'abord est très aisé, et les audiences sont affectées à des heures immanquables. Le marquis de Castel-Rodrigo les assigna donc ponctuellement, à son arrivée aux Pays-Bas, suivant le style de ses prédécesseurs ; mais, par l'affectation de ne leur ressembler en rien, il manqua presque toujours de s'y rendre, et plus le trouva-t-on à redire, plus s'éloigna-t-il d'y satisfaire....

L'on batissoit Charleroy, sans que pour cela le marquis de Castel-Rodrigo négligeât aucunement le rétablissement des autres places, qui en avoient un besoin extrême. Ainsi Von ne le peut blâmer de s'y être appliqué de son mieux, mais aussi l'on ne peut sans trop de Batterie le louer d'avoir préféré des murailles aux hommes qui les défendent, les unes ne servant, à vrai dire, qu'il garantir seulement ceux-ci. Il ne faut donc pour tonte excuse alléguer en sa faveur, si ce n'est qu'il n'a jamais été à la guerre....

Après que le marquis de Castel-Rodrigo eut mis Charleroy en état d'y pouvoir confier une garnison, il revint à Bruxelles avec des douleurs de goutte, et se donna si fort au soin de sa santé que, pendant l'espace de deux mois, personne ne put avoir audience, quoiqu'il y eu eût un grand nombre à qui elle étoit tout à fait nécessaire. Il n'étoit néanmoins pas si inutile dans ce temps-la, car il donnoit ses ordres et faisoit diverses dépêches ; mais comme il avoit embrassé toutes les fonctions politiques et utilitaires, il eu échappoit une infinité qui faisoit crier sans cesse contre lui[16].....

J'ai cru devoir insérer ici cette naïve et piquante peinture de la situation des Pays-Bas à l'époque de la guerre de dévolution, pour mieux faire apprécier quels faibles liens attachaient ces provinces à la métropole, et pour montrer, comme le disait Louis XIV, qu'elles avaient intérêt à se rapprocher dut cœur et de l'âme de leurs États pour eu recevoir les secours et les influences nécessaires. Elles étaient abandonnées, non au gouvernement, mais aux caprices de ceux que la cour de Madrid y envoyait, les uns ne songeant qu'il v rapiner pour s'enrichir personnellement, les autres y donnant un libre cours leur morgue castillane, et humiliant les habitants de ces provinces. Il était temps de les soustraire à l'Espagne et de les rattacher il la France, dont elles sont les membres naturels et dont elles n'avaient été séparées que par les artifices de la politique et la violence. Qu'avaient encore il faire les Pays-Bas et la Franche-Comté de cette Espagne, qui ne les touchait que pour les épuiser an profit de ses mitres ambitions ?

La Flandre, désorganisée par ses maîtres, ne devait pas opposer une résistance bien longue à une armée aussi puissante que celle qui allait l'envahir.

Les places de Picardie avaient été pourvues de vivres et de munitions de guerre, et l'on avait discrètement acheminé sur la ligne de la Somme 50.000 hommes, choisis parmi les meilleures troupes de la France. Le 10 mai, Turenne prenait le commandement général et se mettait il la tête du corps le plus considérable, qui comptait 55 000 hommes et devait opérer entre la Lys et la Meuse ; il avait à sa gauche, entre la Lys et la mer, le maréchal d'Aumont, avec 8.000 hommes ; à droite le marquis de Créqui, avec un corps de semblable force, en observation contre les Allemands dans les trois évêchés. Le 16, le roi quittait Saint-Germain : il allait étudier l'art de la guerre sous le plus grand et le plus complet des maîtres. Louvois y venait aussi pour se perfectionner dans la science de l'administration, et Turenne devait l'aider de ses leçons, de ses conseils, de sa sévérité même.

Le roi, arrivé à Avesnes, y fit la revue des troupes qui s'y trouvaient et se rendit ü l'armée de Turenne qui avait déjà pris Armentières, Binche et venait d'entrer il Charleroi on elle était campée. Les Espagnols n'avaient pas eu le temps d'achever les fortifications de cette ville, et le marquis de Castel-Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas, les avait démolies ; Turenne, frappé de la situation offensive de celte place, entre Mons et Namur, conseilla au roi d'en relever les défenses et de s'y arrêter tout le temps nécessaire pour ce travail. L'armée entière y travailla quinze jours sous la direction de Vauban, et l'on ne se remit en marche que le 16 juin, après avoir laissé à Charleroi 2.400 hommes pour garnison et le comte de Montal pour gouverneur.

Turenne, qui, en faisant une pointe sur la Sambre, n'avait voulu que tromper les Espagnols sur ses projets véritables, se rabattit sur l'Escaut en passant entre Mons et Bruxelles et marcha vers Ath que les Espagnols abandonnèrent à son approche. Les bourgeois vinrent implorer la clémence du roi, qui reçut leurs serments de fidélité et leur laissa la garnison qu'ils lui demandèrent. Des ordres furent donnés pour fortifier cette ville ; on répara quelques demi-ternes et le chemin couvert ; on rétablit les murailles et les fossés qui y étaient fort larges et remplis d'eau. Ath devait, être bientôt l'une des places les plus régulières des Pays-Bas.

Sur ces entrefaites, le maréchal d'Aumont, qui avait pris Bergues et Furnes, reçut l'ordre de détacher douze cents chevaux pour garder les avenues de Tournai et de faire avancer autant d'hommes d'infanterie vers la Bassée. En même temps, Monsieur, avec les .troupes de Lorraine, allait investir Tournai d'un autre côté, et Turenne y arrivait avec le roi le 21 juin. La place reconnue, on jeta un pont de bateaux sur l'Escaut, au-dessus de la ville, pour faire passer les troupes que le marquis de Puiguilhem avait ordre de poster, à mesure qu'elles avanceraient, entre les quartiers de Bellefont et de Duras, et le 22 on disposa deux fausses attaques.

Le roi, qui voulait prendre part aux fatigues du siège pour donner exemple à ses troupes, passa quelques nuits an bivouac qu'on montait régulièrement, parce qu'il n'y avait point de lignes de circonvallation. Les assiégés avant fait une sortie furent repoussés, et comme ils étaient déjà très surpris de l'audace avec laquelle leur chemin couvert avait été attaqué et pris, ils appréhendèrent d'être emportés d'assaut lorsque les brèches seraient faites par les batteries, et ils envoyèrent des députés au roi, de la part du clergé et des bourgeois, pour offrir de rendre la ville, à condition que leurs privilèges seraient conservés. La capitulation fut signée par le marquis de Trésigny, gouverneur de la ville, et le 25 juin le roi entra dans Tournai précédé de deux compagnies de mousquetaires eu casaques bleues chamarrées d'argent, suivi de chevau-légers de sa garde en casaques rouges et d'une partie de ses gardes. Le roi était accompagné d'un grand nombre de princes et seigneurs magnifiquement vêtus et suivi d'autres gardes du corps et de ses gendarmes.

Les dispositions prises pour assurer cette nouvelle conquête, l'armée prit la route de Douai, qui fut investi le 1er juillet. Le 5, on ouvrit la tranchée sur le soir par deux endroits. Elle fut poussée à deux cents pas du chemin couvert, et on commença à établir plusieurs batteries. Les travaux furent poussés les jours suivants avec tant de diligence que le 6 on fut en état d'attaquer le chemin couvert. Le marquis de Castelnau à la tête de son régiment en chassa les ennemis et s'y fit un bon logement. Le gouverneur arbora aussitôt un drapeau blanc pour demander à capituler, et les otages ayant été envoyés de part et d'autre, les articles de la capitulation furent signés le lendemain, et Louis XIV prit possession de la place et du fort de Scarpe, qui la couvrait au nord. Quelques jours après le corps du maréchal d'Aumont réduisait Courtrai.

La monotonie de ces sièges faciles fut un instant rompue par le spectacle féerique que Louis XIV tint à donner à ses nouveaux sujets. Il alla chercher la reine à Compiègne, et les villes de Flandre virent toutes les splendeurs de Saint-Germain, le roi, la reine, Mlle de la Vallière, les dames, les courtisans : Tout ce que vous avez vu de la magnificence de Salomon et de la grandeur du roi de Perse, écrivait à Bussy-Rabutin le comte de Coligny, n'est pas comparable à la pompe qui accompagne le roi dans son voyage. On ne voit passer par les rues que panaches, qu'habits dorés, que chariots, que mulets superbement harnachés, que chevaux de parade, que housses brodées de fin or. — Tous les courtisans, les officiers et les volontaires sont partis avec des équipages somptueux, ajoutait Mme de Bouchet ; on compte trente mille chevaux seulement à ces équipages. Dans la promenade militaire que faisait Louis XIV, ce luxe d'accompagnement n'était qu'un agrément de plus ; c'eut été un grand embarras, si la guerre avait été sérieuse. Turenne et Louvois se rencontrèrent pour démontrer au roi les dangers de la magnificence.

Les conquêtes recommencèrent par la prise d'Oudenarde que le maréchal d'Aumont enleva du 29 au 31 juillet : mais Turenne ne put surprendre 1cnderinonde, comme il l'espérait. Située sur le bas Escaut, cette ville, en tombant au pouvoir des Français, devait permettre d'isoler complètement la Flandre et entraîner la chute de Gand et de Bruges. Turenne ordonna donc an comte de Duras de l'investir au Nord avec un gros détachement. Par malheur Duras ne put arriver assez tôt pour empêcher les Espagnols de jeter 2.500 hommes dans la place et d'ouvrir les écluses ; et quand Turenne arriva, il lui était impossible de trouver un terrain propre à des travaux d'approche, tant l'inondation s'était étendue dans la plaine, du côté de Bruxelles et du côté d'Anvers. Il ne restait plus qu'il renoncer à faire un siège et à se replier sur Oudenarde. C'est le parti que prit Turenne, malgré les murmures et les plaisanteries des jeunes officiers.

Il n'y avait pas eu d'échec puisque l'on n'avait pas tenté une attaque, mais simplement une surprise qu'un accident de la fortune avait empêché de réussir. Telle était cependant la jalousie de l'Europe qu'on donna à ce léger insuccès les proportions d'un désastre, et qu'à Vienne notre ambassadeur reçut pendant plusieurs jours les compliments de la cour et du corps diplomatique, pour la perte de 6.000 hommes que nous avions faite devant Dendermonde. Turenne ne permit pas aux Allemands de prolonger leurs grosses plaisanteries. Le 10 août il investissait Lille, et les rires cessaient, mais non les illusions. On espérait bien que la gloire du roi de France y trouverait son tombeau.

L'entreprise était difficile ; en effet, si les Espagnols avaient fait peu de résistance dans l'attaque de toutes les places qu'on venait de leur enlever, ils avaient eu le temps de se remettre de leur première surprise, et ils avaient pris des mesures pour mettre à couvert cette grande ville ; il y avait nn gouverneur, le comte de Croy, brave de réputation, mie bourgeoisie, nombreuse et très hostile à la France, des vivres, des munitions de guerre pour faire une forte résistance, une garnison de deux mille fantassins et de huit cents chevaux ; on savait aussi que le marquis de Castel-Rodrigo avait promis de faire tous ses efforts pour sauver cette place. D'autre part, l'armée du roi était fort diminuée par les garnisons qu'il avait fallu mettre dans toutes les places conquises, et par les pertes qu'on avait faites dans les sièges. Le comte de Marchin, qui commandait les troupes espagnoles en Flandre, et qui avait été exclu par Mazarin de l'amnistie générale, avait rassemblé un corps de six mille hommes avec lesquels il espérait faire entrer des secours dans cette place. La ville de Lille étant très grande, il fallait des lignes bien étendues pour en fermer toutes les avenues.

Turenne prit ses dispositions pour un siège sérieux et long ; il rappela Créqui de son poste d'observation sur la Moselle, afin de combler les vides faits dans l'armée royale et d'occuper les passages par où une armée de secours pourrait déboucher, et il confia la direction des travaux à Vauban. Dés le 10 août une ligne de contrevallation entoura la place pour arrêter les sorties de la garnison ; le 11, une ligne de circonvallation enferma le camp pour le protéger contre les attaques du dehors. Le 18 tout était disposé pour l'ouverture de la tranchée, et elle se lit dans la nuit par deux endroits ; le premier et le second bataillon des gardes françaises l'ouvrirent à droite ; les régiments de Picardie et d'Orléans à gauche. Le matin du 10 les assiégés firent une, sortie à l'attaque des gardes ; mais ils furent repoussés et reconduits jusqu'au chemin couvert. On établit ce jour-là une batterie de vingt-cinq pièces de canon qu'on nomma la batterie royale. Une nouvelle sortie des assiégés, le 20 au matin, ne réussit pas mieux que la première, et la grosse artillerie put commencer le feu contre la place ; elle détruisit en peu de temps les défenses, et démonta toutes les batteries des assiégés, à l'exception d'une de. quatre pièces de canon, qui était dans un moulin et qui tua beaucoup de canonniers et de travailleurs. Les ennemis firent encore le 22 une sortie qui demeura sans résultat. Les nuits du 22 au 25 et du 25 au 24 furent employées à pousser les tranchées jusque sur le glacis, et à portée d'enlever le chemin couvert. Les gardes françaises, les régiments de Picardie et d'Orléans l'attaquèrent à minuit, le 25, avec beaucoup de vigueur, et après une résistance opiniâtre les assiégés l'abandonnaient, et les troupes s'y logèrent ; une batterie fut aussitôt. construite sur la contrescarpe et armée de vingt-deux pièces de vingt-quatre pour battre en brèche deux demi-lunes encore occupées par les Espagnols. Elles furent emportées dans la nuit du 26 au 27 par les mousquetaires et les gardes françaises avec beaucoup de valeur, après un combat acharné qui coûta aux belligérants un inonde considérable. La prise de ces demi-lunes permettant l'assaut, les bourgeois redoutèrent les graves conséquences qu'il aurait pour eux, et obligèrent le gouverneur de faire battre la chamade le 27 pour demander à capituler ; les articles de la capitulation réglés et signés, la garnison sortit le 28 au matin au nombre de dix-sept cents hommes d'infanterie et de huit cents chevaux qu'on conduisit à Ypres. Le même jour, Louis XIV entrait à Lille et recevait le serment de fidélité des magistrats et des bourgeois, à qui il accordait la confirmation de leurs privilèges. Pendant ce siège, il avait fait preuve d'un grand courage, ne manquant pas un jour d'aller à la tranchée, assistant aux attaques du chemin couvert et des demi-limes, encourageant les troupes par sa présence et son exemple, et n'épargnant ni ses soins ni ses veilles.

Les trois frères Catinat, se trouvaient à cette action ; l'un Catinat, d'Arcy, fut tué, et, comme il était capitaine des gardes, le roi ordonna que le brevet de capitaine resterait dans sa famille ; le plus jeune, Nicolas de Catinat, le futur maréchal, au plus fort de la mêlée, lit une charge si vigoureuse devant la contrescarpe que Louis MY le remarqua et voulut savoir qui il était. C'est lui qui nous apprend, dans ses Mémoires, que le roi s'exposa tellement que Turenne dit : qu'il se retireroit si Sa Majesté Ile se ménageoit pas davantage.

Lille était il peine rendue, que le comte de Marchin, qui avait réuni douze mille hommes. s'avançait pour y jeter des secours, et, quand il eut appris qu'elle avait capitulé, il prit le parti de se replier vers le Nord avec sa cavalerie et d'envoyer son infanterie dans les villes maritimes de la Flandre. Mais Turenne avait fait son plan pour lui couper la retraite : il avait dirigé Créqui sur Gand, le marquis de Bellefont dans la direction de Bruges, et ces deux officiers avaient pris position au delà du canal de ce nom, leurs vedettes en vue les unes des autres. Le 30 au soir, Marchin, ayant été informé à Bruges de la présence des Français sur la route de Gand, crut qu'il était impossible que ce frit l'armée royale et qu'il ne s'agissait que d'une avant-garde. Le 31 il se promettait d'en avoir facilement raison avec ses huit mille cavaliers, et il s'empressa de traverser le canal au-dessus du seul point qu'il savait être gardé par les Français. Il venait ainsi de se placer entre Créqui et Bellefont, au moment même où il se félicitait d'avoir trouvé et tourné ses adversaires. Tout à coup Créqui le chargea vivement et dispersa une première colonne : celle-ci, après s'être reformée, fut de nouveau mise en désordre et poursuivie jusque sur le territoire de la Flandre hollandaise. Marchin voulut alors ramener ses autres colonnes à Bruges, mais il trouva Bellefont qui lui barrait la route et qui rompit ses escadrons. Il ne put ramener à Bruges que de petits détachements par des chemins détournés. Il avait laissé sur le champ de bataille cinq cents morts ou blessés, quinze cents prisonniers, plusieurs centaines de chevaux, dix-huit étendards et cinq paires de timbales.

Après ce succès, on aurait pu aller plus loin et tenter les approches de Gand ; mais les pluies torrentielles. qui tombaient depuis le siège de Lille, avaient fatigué les troupes, de telle sorte que l'on dut renoncer à toute entreprise sérieuse.

Louis XIV nomma le lieutenant général, marquis d'Humières, gouverneur de Lille et de la Flandre ; il laissa à Turenne le soin des troupes et rentra en France au commencement de septembre.

Le roi ne croyait pas la lutte finie et ne renonçait pas à de nouvelles conquêtes : Appliquez-vous, écrivait-il à Turenne, dès le 15 septembre, à ce que l'infanterie entre dans les quartiers, forte et en bon état ; il faut absolument qu'elle soit admirable l'année prochaine. Je fais de grands projets de troupes ; j'ai tout dans ma tète, et vais travailler à l'exécuter quoi qu'il en coûte. Je repasse dans ma tête des desseins que je ne trouve pas impossibles. Qu'ils me paraissent beaux ! Turenne avait déjà pourvu, avec sa vigilance accoutumée, au salut de cette infanterie qui lui était recommandée. Castel-Rodrigo, ayant formé le projet de l'affamer pendant l'hiver, avait tenté de fortifier Alost, et d'en faire un quartier général pour les partis qu'il lancerait dans tolites les directions. Turenne l'arrêta brusquement ; il attaqua la ville de vive force, sans travaux d'approche, et le 12 septembre les Espagnols l'évacuèrent, et les fortifications furent rasées. Louis XIV, qui n'avait jamais assisté ni à une bataille, ni à un siège où l'on eût perdu beaucoup de monde, fut surpris d'apprendre que cette Affaire avait coûté cinq on six cents morts ou blessés, et il écrivit au maréchal : Je suis fâché qu'il y ait eu tant de gens blessés devant un lieu corn celui-là. Il ignorait que Turenne n'avait pas l'habitude de prodiguer le sang de ses soldats, et que s'il avait dû les exposer il une attaque à découvert, c'est que, la saison étant très mauvaise, les chemins défoncés, le transport de l'artillerie impossible, on ne devait pas faire un siège régulier qui, avec la lenteur des préparatifs, aurait pu se terminer par un insuccès. Il fallait agir vite, et Turenne eut raison de risquer une attaque à découvert. Ce fut son dernier fait d'armes pendant cette campagne. Il était temps de s'arrêter, car l'état sanitaire des troupes était déplorable. La correspondance de Turenne et de Louvois nous fournit des détails qui nous sembleraient invraisemblables s'ils n'étaient donnés par des témoins oculaires n'ayant aucun intérêt à exagérer le mal. Louvois écrivait : La brigade de Champagne qui est demeurée à Lille, aussi bien que la cavalerie, périt au dernier point, à ce que m'a rapporté M. Charuel, y ayant jusqu'à quatre cents malades dans un régiment de mille hommes, ce qui provient de ce que lesdits malades n'ont. point été assistés, qu'aussi pas un ne guérit, et que les soldats étant réduits à boire de méchante eau et à manger du pain le deviennent souvent. Les soldats ont un tel entêtement de ne point aller à l'hôpital que j'en ai vu demeurer à Lille, dans des corps de garde, malades à ne pouvoir se remuer, aimer mieux manger du pain et boire de l'eau que de s'y laisser porter. — Lille était une grande ville, pleine de ressources : quelle devait donc être la condition du soldat, dans les quartiers moins importants ? A Charleroi, la misère était si grande qu'il n'avait pas été possible de faire faire des baraques neuves pour les troupes ; ceux des ouvriers qui n'étaient pas morts de faim s'étaient enfuis.

Turenne fut ému de pitié à la vue de tant de misères ; il ne cessa de les signaler à Louvois, et de prendre tontes les mesures propres à les soulager ; à Paris, on n'y était pas insensible, et le secrétaire d'État de la guerre mettait  de l'empressement à approuver les résolutions de Turenne, ainsi qu'une ardeur sincère à prendre soin des malades : Le roi, écrit-il à Turenne, a tort approuvé tout le soin que vous avez fait prendre pour les malades, et il demeure avec justice bien persuadé que rien au monde n'est plus utile à son service. S'adressant en même temps à l'intendant Charuel, il lui dit : Comme le soulagement des malades est une affaire que j'ai mise sur mon compte, vous me ferez grand plaisir de vous appliquer à une œuvre qui est, tout ensemble, utile au service du roi et très charitable. Vous devez vous y appliquer sans perte de temps, et je voudrois bien pour ma satisfaction que, quand M. de Turenne passera dans les places, en revenant à la cour, il pût voir les choses bien établies à cet égard afin qu'il demeurât satisfait de nos soins[17].

L'année 1667 marque le terme sinon de la grandeur, au moins de l'influence de Turenne. Placé jusqu'à ce jour sous la tutelle dit maréchal, Louvois lui rendait compte de tout, des affaires qui se passaient à la cour comme des (l'oses de la guerre. Il se montrait soumis, timide. plein de défiance de lui-même. C'était un Louvois contraint et dompté, qui rongeait son frein, et qui cherchait l'occasion de regimber contre Turenne et de le désarçonner. Elle se présenta à la fin de la campagne et il ne la laissa pas échapper.

Impuissant à défendre ses États, le cabinet de Madrid avait fait appel à toutes les défiances, à toutes les jalousies que pourrait susciter ce jeune roi de France, tout resplendissant de gloire, et que rien ne semblait arrêter. Il tentait de soulever contre lui la Hollande, l'Angleterre, les princes de l'empire. Les Hollandais, qui ne voulaient à aucun prix du voisinage des Français, intervinrent les premiers en faveur de l'Espagne vaincue, et dès le mois de juillet ils pressaient Louis XIV d'expliquer nettement ses intentions ; ils renouvelaient leurs instances après la prise d'Alost, 'et le roi déclarait qu'il se contenterait des villes conquises, ou d'un équivalent, qui serait la cession du Cambrésis, de Douai, Aire, Saint-Omer, Bergues et Furnes, avec la Franche-Comté ou le Luxembourg. C'est la fameuse alternative, qui revint si souvent dans les correspondances diplomatiques, et devait être un jour la hase des arrangements définitifs. En la posant, Louis XIV promit de n'attaquer, pendant trois mois, aucune place où il fût besoin du canon, afin de laisser à l'Espagne le temps de réfléchir et d'accepter. L'Espagne, qui ne voulait pas se voir aussi abattue qu'elle l'était réellement, s'opiniâtra à ne donner aucune réponse, et quand les trois mois furent écoulés, le roi signifia qu'il ne continuerait pas la surséance. Craignant de plus en plus de le voir reparaître en Flandre, les Hollandais conçurent le projet de l'arrêter en forçant l'Espagne à céder, et à cet effet ils se rapprochèrent de l'Angleterre et de la Suède, et ouvrirent des négociations pour former avec ces puissances la triple alliance. Les bases en étaient arrêtées en cinq jours, et elle fut signée le 25 janvier. Mais la diplomatie française était alors merveilleusement conduite : Grémonville à Vienne, Gravelle à Mayence, Pomponne en Suède, d'Estrades en Hollande, secondaient avec une rare habileté la vigilance de Lionne ; aussi tous les pourparlers qui avaient été échangés entre Amsterdam, Londres et Stockholm étaient-ils connus régulièrement à Paris, et Louis XIV eu plein hiver se préparait à tenir la campagne avec trois armées. C'est alors que l'on conspira contre Turenne, qui depuis neuf ans exerçait sur toutes les matières de la guerre une influence, prépondérante ; c'est lui qui en avait organisé les préparatifs et dirigé l'exécution, et lorsque les troupes reprenaient leurs quartiers d'hiver, c'est à lui encore que Louvois devait rendre compte des mesures prises. Turenne ne le flattait pas et gardait, quoique sans morgue, sa dignité de supérieur vis-à-vis de lui. Sous cet habile et sévère maître, le jeune secrétaire d'État de la guerre avait fait de rapides progrès, mais maintenant qu'il avait conscience de ses forces, de son expérience, et qu'il sentait la fortune lui sourire, il ne pouvait plus se plier au joug. Son père l'aida à neutraliser l'influence de Turenne et par suite à s'émanciper. Il crut qu'il amoindrirait Turenne en lui donnant un pendant et il insinua au roi que le génie du maréchal, si grand qu'il fût, ne pouvait plus suffire aux développements de la guerre, que pour l'exécution de ses vastes projets il avait besoin de plus d'un lieutenant, et qu'il ferait à la fois un acte magnanime et utile à sa gloire en employant les talents militaires du prince de Coudé. L'intrigue devait d'autant mieux réussir que le Tellier, ancien confident de Mazarin, était bien connu pour n'avoir aucune sympathie pour M. le Prince, qui de son côté ne manquait pas de griefs contre lui. Proposer à Louis XIV de recourir aux services de Condé, c'était paraître faire acte de désintéressement et n'avoir en vue que le bien de l'État et la gloire du monarque. Louis XIV se laissa aisément convaincre, et nous devons reconnaitre, à l'honneur de Condé, qu'il n'eut jamais à se reprocher de lui avoir rendu sa confiance. Il la lui donna pleine et entière au premier jour de cette réconciliation ; instruit des intrigues des Hollandais, il l'informa du dessein qu'il avait de dérouter leurs calculs malveillants par une brusque attaque sur la Franche-Comté, terrain qui n'était point couvert par leur médiation. On sait avec quelle habileté Condé prépara l'entreprise, et avec quelle promptitude il l'exécuta ! Il quitta la cour dans les premiers jours de décembre, comme pour aller tenir les États de la province de Bourgogne, dont il avait le gouvernement, et le 19 février la Franche-Comté était conquise !

Cette conquête, plus rapide que celle de Flandre, produisit autant d'admiration à l'intérieur que de colère au dehors. Les Hollandais rappelèrent Louis XIV l'alternative et demandèrent qu'on leur laissât jusqu'à la fin de mai pour la faire accepter par l'Espagne. Le roi se refusa à prolonger la trêve ait delà de mars, et piqué jusqu'au vif, selon son expression, par la conspiration des Hollandais contre ses desseins, il eut la pensée de tourner toutes ses forces contre cette altière et ingrate nation. Il se prépara du moins à vigoureusement agir aux Pays-Bas après l'expiration de la trêve, et il concentra sur la frontière plus de cent mille hommes ; mais la triple alliance, officiellement connue, divisa la cour en deux partis, les uns voulant la paix, les autres la guerre. Turenne, Condé, Louvois conseillaient au roi de briser cette barrière et de passer outre ; Colbert et de Lionne, qui savaient que nous n'avions ni armées, ni argent, ni alliances pour soutenir une guerre générale, étaient d'un avis contraire. Louis XIV écoutait les uns et les autres, et tout en laissant les négociations se poursuivre, il se préparait à partir ; un fantôme de congrès s'ouvrait à Aix-la-Chapelle, sous la médiation nominale du pape Clément IX ; mais c'est à Saint-Germain que tout se traitait réellement, ce qui n'empêchait pas le Tellier à Paris, Louvois aux Pays-Bas, d'assurer la subsistance des troupes. Enfin, vers le 15 avril, la paix était faite ; les envoyés de l'Angleterre et de la Hollande, Trevor et Van Beuningen, avaient accepté toutes les conditions que le roi de France imposait, et l'on expédiait aux plénipotentiaires de parade réunis à Aix-la-Chapelle les divers articles du traité pour les copier et les signer. Dès le 14, dans une lettre confidentielle, le Tellier faisait part à son fils des véritables sentiments que ce dénouement inspirait à Turenne : M. de Turenne, ayant entendit hier matin ce que le roi dit des propositions des Anglois et des Hollandois, parut comme un homme qui auroit reçu un coup de massue. Il dit que dans douze jours, quand don Juan arriveroit, les affaires changeroient, que cependant il falloit aller uniment, ce qu'il répéta plus de douze fois, même, en se retirant, dont monseigneur le prince s'est fort diverti. Il m'a dit ce matin qu'il vous écriroit un mot sur ces affaires-là, et qu'il estimoit que dans douze jours les choses pourroient changer. Effectivement cette paix fut un tel coup de massue pour Turenne, qu'il refusa de croire à la possibilité d'un arrangement définitif, ainsi que Louvois l'écrivait confidentiellement à son père le 18 : Celui que vous dites qui répéta plus de douze fois qu'il faiblit aller cependant uniment, m'a écrit comme un homme qui n'est pas persuadé que la paix soit encore faite[18]. Il lui fallut bien se rendre à l'évidence, puisque le traité de Saint-Germain fut ratifié le 2 mai 1668 par la paix d'Aix-la-Chapelle, qui consacrait toutes ses conquêtes : Louis XIV rendait la Franche-Comté et devait posséder irrévocablement Charleroi, Binette, Ath, Douai, le fort de Scarpe, Tournai, Oudenarde, Lille, Armentières, Courtrai, Bergues, Furnes, et toute l'étendue de leurs bailliages, châtellenies, territoires, gouvernances, prévôtés, appartenances, dépendances et annexes de quelque nom qu'elles puissent être appelées. En outre le traité des Pyrénées était confirmé, mais sans que les parties, dit le texte, aient acquis aucun nouveau droit, ou puissent recevoir aucun préjudice sur leurs prétentions respectives, en toutes les choses dont il n'est pas fait mention expresse par le présent traité. Il n'était donc question ni des droits de la reine qui avaient été le motif de la guerre, ni de la renonciation de cette princesse à la succession espagnole, et sur ce point les choses demeuraient dans le même état qu'avant la guerre. Le parti militaire français ne pouvait être satisfait, car la frontière était moins sûre que jamais. Ce n'était qu'un enchevêtrement de villes et de territoires, de postes français avancés sur la frontière espagnole, de postes espagnols avancés sur la frontière française : Bergues et Furnes se relient à Dunkerque ; Armentières, Lille, Douai, Tournai se soutiennent mutuellement ; mais Oudenarde, Ath, Binche, Charleroi forment une pointe au cœur des Pays-Bas ; les places espagnoles de Cambrai, Bouchain, Valenciennes et Condé commandent le cours de l'Escaut et coupent en deux le territoire français ; Aire et Saint-Orner sont enclavées au milieu des populations de l'Artois. C'est à croire que cette paix n'est qu'un armistice et que chacun des belligérants a tenu à garder ses positions. Que n'a-t-on donné un coup d'épée. comme le voulait Turenne ! L'alliance entre la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies n'offrait pas un caractère de franchise et de stabilité qui pût nous inquiéter sérieusement, tandis que l'apparence de magnanimité de Louis XIV ne faisait illusion à personne et ne rassurait aucun de ses ennemis. Il avait cédé à la triple alliance, mais son mauvais vouloir était une chose si connue de tous que le lendemain du jour où la paix fut signée, l'ambassadeur espagnol dit : Ce sera bientôt le tour des Provinces-Unies ; et d'Estrades de son côté ne faisait pas un mystère que son maitre payeroit avec usure aux marchands de fromages hollandois la duplicité de leur conduite. Des traités de paix établis dans de pareilles conditions ne sont que des déclarations de guerre anticipées[19].

 

 

 



[1] Chéruel, Mazarin, III, 287.

[2] Barthélemy. p. 96 : Grimoard, I, 557.

[3] Grimoard, I, 559.

[4] Grimoard, I, 554.

[5] Grimoard, I, 554.

[6] Grimoard, I, 545.

[7] Archives du ministère des affaires étrangères, section France, t. DCCCCIX, f° 88.

[8] Chéruel, Mazarin, III, p. 500.

[9] Chéruel, Mazarin, III, p. 501.

[10] Mémoires de l'abbé de Choisy, Édition Petitot, p. 201-205.

[11] Mignet, Introduction aux négociations, p. XLIX-LIX.

[12] Mignet, Négociations, I, 160.

[13] Mignet, Négociations, II, 90. On trouve un état très développé de l'armée française à cette époque dans la Relation de la guerre de Flandre en l'année 1667, Paris, Barbin, 1668, in-12, p. 1626, D. G. B.

[14] Ramsay, II, Preuves, XXXV ; Grimoard, I, 410 sq.

[15] Rousset, I, 94 sq.

[16] Ces fragments de témoignages contemporains ont été empruntés à l'Histoire de Guillaume III et Louis XIV, par Sirtema de Grovestins, chapitre de la guerre de dévolution.

[17] Voyez pour le détail des opérations militaires de la guerre de Dévolution : Mémoires de Catinat, I, 5 ; Grimoard, I, 442-465 ; il n'a donné qu'une partie des lettres adressées â Turenne par le Tellier et Louvois ; celles qui sont encore inédites se trouvent D. G. A., registre 208, n° 1,

2, 11, 16, 24, 30, 54, 40, 48, 75, 74, 92, 101, 130. — Voyez pour les textes cités ci-dessus, p. 243-214 : Grimoard, I, 454, 459 ; Rousset, I, 118.

[18] Rousset, I, 147, 149.

[19] Sirtema, II, 146 sq. : Gaillardin, III, 366-370.