HISTOIRE DU PEUPLE D’ISRAËL

TOME TROISIÈME

LIVRE VI. — LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE

CHAPITRE XI. — IAHVÉ DIEU UNIVERSEL.

 

 

Les anciens prophètes avaient annoncé qu'après les réparations accordées à Israël par son Dieu national, ce Dieu national deviendrait le Dieu universel du genre humain. Chez le Second Isaïe, cette pensée est claire, développée, constante avec elle-même. Il ne faut pas, pour cette époque, attacher au mot conversion le sens dogmatique qu'on y a mis depuis. Il n'était pas rare de changer de Dieu protecteur, quand on en trouvait un plus puissant.

La conversion des goïm sera la conséquence de la chute de Babylone. Ceux qui échapperont à la catastrophe deviendront des missionnaires de Iahvé[1]. Ils iront de tous les côtés, à Tharsis, à Phout, à Loud, à Tubal, à Iavan, aux îles lointaines, qui n'ont jamais entendu parler de Iahvé ; là ils proclameront la gloire de Iahvé, et ils ramèneront les Israélites exilés, à cheval, en voiture, en litière, sur des mulets, sur des dromadaires, vers la montagne sainte. Iahvé désormais sera adoré par le monde entier. Les païens, voyant les faveurs que Iahvé accorde à son peuple, voudront être les adorateurs d'un Dieu si profitable aux siens[2].

Tout le monde tâchera ainsi de s'affilier à Israël, se réclamera d'Israël, le flattera. On prendra à l'envi des kounia israélites[3], comme les Israélites, à Babylone, prenaient souvent des noms chaldéens. Le Serviteur de Dieu sera la lumière des nations[4]. Celles-ci apporteront des offrandes à Jérusalem dans des vases purs. Iahvé se choisira parmi elles des prêtres et des lévites. Au temple, ce sera une fête perpétuelle : de sabbat en sabbat, de nouvelle lune en nouvelle lune, ce seront des théories d'adorants qui viendront se prosterner. Dieu, c'est-à-dire Iahvé, aime Israël ; mais il aime aussi l'humanité, et un jour l'humanité ne se distinguera pas d'Israël. Israël embrassera l'univers. La prière remplacera le sacrifice. Le sabbat sera presque la seule pratique extérieure de la religion de l'avenir.

Le premier évangéliste de l'universalisme, le mebasser de la religion de l'humanité, c'est bien le prophète anonyme de 536. Le messager de bonne nous elle, dont les pieds apparaissent sur les montagnes comme une aurore matinale, c'est bien lui. Par lui le monde a entendu pour la première fois cette grande parole : Les peuples n'ont qu'un seul Dieu, dont l'univers est le temple[5] ; on l'honore par la justice. Tous les prophètes, depuis Amos, avaient travaillé à épurer ainsi Iahvé de ses scories naturalistes et de ses partialités nationales. Isaïe, en particulier, a, dans le sens de l'universalisme, des accents de la plus grande élévation. Il n'est donc pas surprenant que ce soit sous le couvert de son nom que nous voyions se produire, avec la plus grande clarté, au VIe siècle, la proclamation de Iahvé comme Dieu suprême de l'univers et de l'humanité[6]. L'anonyme de 536 est le dernier aboutissant de trois siècles du plus grand effort religieux (le christianisme excepté) dont l'histoire ait gardé la trace visible. Avec lui nous sommes au haut de la montagne d'où l'on aperçoit Jésus sur le sommet d'une autre montagne, et dans l'intervalle une bien grande dépression.

Par l'élévation du sentiment, la hardiesse des tours, l'eurythmie toute classique des images, le nombre de beaux mouvements qu'il a fournis à la mysticité chrétienne, le prophète de 536 occupe dans la littérature hébraïque une place à part. L'onction et la douceur de sa parole[7] en font déjà presque un chrétien. L'atmosphère lumineuse de son livre est la même que celle de l'Évangile. Son Iahvé commence à se fatiguer du rôle singulièrement dur que lui ont prêté les anciens prophètes ; il ne songe plus à tout détruire ; il serait fâché, par trop de rigueur, de supprimer l'humanité.

Je ne veux pas disputer sans trêve

Être toujours en colère ;

Car l'esprit finirait par s'éteindre devant moi,

Ce souffle que j'ai créé[8].

On touche au Dieu père. Le portrait de l'Homme de douleurs a été pris par dix-huit siècles comme un portrait de Jésus. Le Second Isaïe est de beaucoup le livre biblique qui a le plus fourni au christianisme. Il a passé presque tout entier dans la prédication et la liturgie de l'Église.

Avec les idées fausses de critique littéraire qui sont généralement répandues, on est surpris qu'un inconnu ait fait un tel chef-d'œuvre. Mais c'est un inconnu aussi qui a composé le livre de Job ; c'est un inconnu qui a écrit la rédaction dite jéhoviste de l'Hexateuque. Les belles œuvres des époques sincères, non tourmentées du mal littéraire, sont toutes anonymes. La question de gloriole personnelle, et même de mérite personnel, est nulle à ces époques. Les Évangiles sont anonymes ; il ne saurait venir à la pensée de personne de dire que saint Matthieu a du talent. Sait-on qui a fait Homère, qui a fait l'Imitation de Jésus-Christ ? François de Sales a dit le mot juste sur de tels livres : Leur véritable auteur c'est le Saint-Esprit.

Le prophète innommé de 536 est ainsi le plus grand des prophètes, justement parce qu'il est innommé. C'est le premier des penseurs humanitaires. Nous tous dont la religion est d'espérer un avenir où l'humanité se consolera enfin de ses souffrances, nous le saluons comme notre maître. La Grèce, qui a créé de si belles choses, l'art, la science, la philosophie, la liberté, n'a pas créé l'humanitarisme. Elle était trop dédaigneuse des barbares pour cela. Certes le juif méprisait aussi les goïm ; mais le dédain juif n'a pas eu des conséquences aussi désastreuses que le dédain grec. Il n'a pas empêché le christianisme ; tandis que le dédain grec a empêché Constantinople d'assimiler les barbares de race slave, de conquérir à fond la péninsule des Balkans et l'Orient, ce qui lui eût permis d'étouffer l'islam en son œuf.

La seule chose qui blesse dans le Second Isaïe, c'est le nom de Iahvé. Ce nom de Dieu particulier n'a que faire dans un livre universaliste à ce point. Certes il eût été conséquent de supprimer dès lors ce mot bizarre. Un Dieu qui a un nom propre est un faux Dieu. Il est un dieu entre plusieurs autres, et, lors même qu'on arrive à prouver que lui seul est Dieu et que les autres ne sont rien, il n'en reste pas moins qu'il a été en concurrence, en compétition avec d'autres. Mais renoncer à Iahvé eût été, à cette date, impossible. C'eût été la destruction de la nation ; Iahvé avait tant fait pour elle ! C'eût été la philosophie ; or la philosophie n'a eu que de nos jours son influence directe dans les choses humaines. Le travail de l'esprit israélite, au fond singulièrement rationaliste, consista à identifier Iahvé avec le Dieu suprême, El, Adonaï, Saddaï, Élohim, à ramener Iahvé à Élohim, à prononcer implicitement cet aphorisme : Iahvé, c'est Élohim, à revenir ainsi, après des siècles de tâtonnements, à l'unité divine, que les vieux patriarches du désert avaient entrevue dans leurs longues heures d'oisiveté.

Il semble, du reste, que désormais le nom de Iahvé sera une gêne ; on va bientôt le remplacer par le mot vague Adonaï, le Seigneur. On évitera de le prononcer (ce qui sera une façon de le supprimer), et les voyelles s'en perdront. Iahvé disparut vraiment dans sa victoire. De là cette singularité que le nom du Dieu qui a conquis le monde, et a passé Dieu unique, est inconnu de tous ceux qui ne sont pas hébraïsants de profession, et que même ceux-ci ne savent comment le prononcer. Il était juste que le particulier fût absorbé dans la victoire de l'absolu, et qu'Israël oubliât jusqu'au nom du dieu national qui avait été la source de toutes ses erreurs.

Les nations hénothéistes, ayant un Dieu particulier, mais n'en ayant qu'un, ont une grande facilité pour arriver au monothéisme, tandis que les races foncièrement polythéistes, comme la race aryenne, y arrivent lentement et par des emprunts. Iahvé a eu raison de Camos, de Milkom, de Salm, de Baal ; tandis que ni Jupiter ni Brahma n'ont jamais pu supprimer complètement leurs parèdres. Le phénomène du duc de France, devenant roi de France par sélection entre ses pairs, d'abord les subordonnant, puis les étouffant les uns après les autres, n'a pas lieu en théologie. Le carlovinge du moyen âge, n'ayant pas de territoire propre, régnant partout et ne régnant nulle part, n'a guère non plus d'analogue dans l'histoire religieuse. Gengiskhan, employant vingt ans à devenir maître dans un petit pays de dix ou douze lieues, puis envahissant le monde comme un cyclone, voilà plutôt l'analogue de la victoire de Iahvé. Le monothéisme dans l'humanité a eu pour origine le Dieu protecteur d'une petite tribu. Le culte du dieu protecteur entraîne des câlineries, des relations intimes, filiales d'un côté, paternelles de l'autre, que n'inspire pas un absolu toujours identique à lui-même et impersonnel. L'abstraction n'est pas propagandiste. La façon dont un chrétien pieux parle à Dieu n'aurait pas de tels accents de tendresse, si, derrière le Dieu en trois personnes, il n'y avait un Dieu plus tangible, qui a porté sa tribu dans son sein comme une nourrice, l'a caressée, lui a parlé comme à un enfant[9].

 

 

 



[1] Isaïe, LXVI, 18 et suiv.

[2] Isaïe, LV, 5 ; LX, 9.

[3] Isaïe, XLIV, 5.

[4] Isaïe, XLIX, 6.

[5] Isaïe, LXVI, 1-2.

[6] Isaïe, XLIV, 6, LXVI, 1 et suiv.

[7] Isaïe, XLIV, XLVI.

[8] Isaïe, LVII, 16.

[9] Isaïe, XLIV, 1 et suiv.