HISTOIRE DU PEUPLE D’ISRAËL

TOME PREMIER

LIVRE II. — LES BENI-ISRAËL À L’ÉTAT DE TRIBUS FIXÉES DEPUIS L’OCCUPATION DU PAYS DE CHANAAN JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DÉFINITIF DE LA ROYAUTÉ DE DAVID

CHAPITRE XIV. — INSTITUTION DE LA ROYAUTÉ.

 

 

La royauté devenait une nécessité absolue pour Israël. Toutes les tribus sémitiques, en passant de l’état nomade à l’état sédentaire, avaient adopté cette institution. Seul, Israël avait lutté pendant. deux ou trois siècles contre la fatalité qui s’imposait. L’ancien régime patriarcal, complété de la. manière la plus insuffisante par les institutions religieuses de Gilgal, de Béthel, de Silo, de Mispa, par l’arche, l’éphod, l’oracle de Iahvé, les nebiim, les sofetim, était devenu une impossibilité. il mettait Israël dans un état d’infériorité sensible l’égard de ses voisins, surtout à l’égard des Philistins, dont le territoire n’était pas le vingtième du territoire d’Israël, mais dont les institutions politiques et militaires étaient bien supérieures. A toutes les objections que faisaient les sages, partisans des vieilles idées, le peuple répondait : Non, il faut que nous ayons un roi, pour que nous soyons comme toutes les nations, et que notre roi nous gouverne, et qu’il sorte, à notre tête, et qu’il combatte nos guerres[1].

Le roi, ou mélek, si ardemment demandé, parce qu’évidemment les conditions du siècle le réclamaient, est, on le voit, le basileus des Grecs homériques. Le basileus, comme son nom l’indique[2], marche en tête du peuple, entraîne le peuple à la bataille, un bâton à la main ; voilà sa fonction ; voilà son rôle. C’est le Herzog germanique. Il a fallu d’énormes transformations pour qu’une royauté née sous de telles auspices soit devenue une sorte de sacrement. Nous assisterons d’âge en âge à cette évolution singulière des idées d’Israël. A l’heure où nous sommes arrivés, le problème est tout profane et militaire : Israël veut exister comme nation. Chaque pas vers l’unité nationale est un pas vers la royauté. L’œuvre vainement tentée par Gédéon, Abimélek, Jephté, allait enfin être accomplie par un Benjaminite, médiocre d’esprit, mais brave et fort, que les besoins du temps devaient élever au-dessus de ce que son mérite et son ambition semblaient comporter.

Saül prit la royauté sur Israël, dit le plus ancien texte relatif à ces événements[3]. On ne saurait nier cependant que Samuel n’ait pu avoir, en ce grave événement, une part décisive, non pour combattre l’établissement de la monarchie, selon la version plus tard accréditée par l’historien théocrate, mais, au contraire, pour y servir, comme nous le disent les textes les plus anciens[4]. Selon ces textes, Samuel, sur une révélation de Iahvé, aurait désigné le roi et l’aurait consacré. Impossible de savoir, pour une aussi haute antiquité, de telles choses avec précision. Saül avait, indépendamment de toute désignation prophétique, les qualités royales du temps. Il était l’homme accompli d’un âge simple où la force corporelle passait pour le premier des dons.

C’était un héros antique, un grand et bel homme, très courageux, très robuste, de Gibéa en Benjamin. Le clan des Benjaminites constituait toujours la sélection militaire d’Israël. Ils étaient vigoureux, adroits, rompus aux exercices du corps. Quand Saül était dans la foule des Benjaminites, il dépassait tout le monde de la hauteur des épaules. Des circonstances, sur lesquelles s’exerça la légende, le mirent, en rapport avec Samuel[5]. Saül fit, à ce qu’il parait, un séjour prolongé chez les prophètes, dansant et chantant avec eux[6]. Il prit là des habitudes d’exaltation qui, après l’avoir servi, devaient le perdre. Les gens de Gibéa, ses compatriotes, le voyant de la sorte agité par l’esprit de Dieu, furent étonnés, et un proverbe fut frappé à ce sujet : Quoi, Saül aussi parmi les prophètes ! » Saül s’imposa d’abord une certaine réserve sur ses relations avec Samuel. Il attendait qu’une occasion d’éclat vînt le désigner au choix des tribus.

Elle ne tarda pas à se présenter. La ville de Jabès en Galaad, vivement serrée par Nahas l’Ammonite, envoyait messages sur messages aux tribus pour qu’on vînt la secourir. Gibéa, centre très militaire, ressentit une vive émotion ; Saül fut saisi par l’esprit de Dieu et entra dans des transports de colère. Il prit une paire de bœufs, les mit en pièces et envoya les morceaux à tous les cantons ‘d’Israël, avec des émissaires qui disaient : Ainsi sera-t-il fait aux bœufs de quiconque ne suivra pas Saül. Un mouvement extraordinaire s’empara du pays ; l’affaire fut menée avec promptitude ; Jabès en Galaad fut débloqué au bout de quelques jours.

C’était bien là un indice des grands progrès accomplis dans l’œuvre d’unification d’Israël. Benjamin se levant pour voler au secours d’une ville aussi éloignée que Jabès, voilà un fait tout non veau. Le héros benjaminite qui l’avait réalisé était de droit roi d’Israël. Il y eut des signes d’opposition, que Samuel paraît avoir calmés[7]. Le prophète avait fixé Galgal[8] comme le lieu où l’on devait procéder à l’établissement de la royauté. Il fut fait comme il l’avait voulu. A Galgal, le peuple étant assemblé, Safi], fut proclamé roi d’Israël, en présence de Iahvé. On fit des sacrifices d’actions de grâces. Le peuple se livra, avec Saül, à de grandes réjouissances.

D’après ce récit, de beaucoup le plus authentique, la royauté est une bonne chose. C’est Dieu qui la donne au peuple, sans qu’il l’ait demandée, comme une sauvegarde. Tout se fait avec la connivence de Samuel. Plus tard, on raconta l’événement d’une tout autre manière. On supposa que Samuel, devenu vieux, établit ses deux fils, Joël et Abiah, juges sur Israël[9], mais que ceux-ci, loin d’imiter leur père, se laissèrent corrompre, reçurent des cadeaux, firent fléchir la justice. Alors tous les vieillards d’Israël seraient venus trouver Samuel à Rama, et lui auraient demandé un roi pour les gouverner, comme en ont tous les peuples. Non sans de vives objections, et après leur avoir tracé un tableau fort sombre des abus de la royauté, Samuel aurait consenti à contrecœur.

Ce sont là les sentiments qu’éprouvèrent en effet les prophètes, à une époque bien plus moderne. On les prêta rétrospectivement à Samuel. Les hommes de Dieu, les prophètes qui avaient pour idéal de revenir sans cesse à l’ancienne vie patriarcale, et qui trouvaient le plus souvent dans la royauté un obstacle à leurs utopies, voyaient une sorte de sacrilège en la transformation qui fit d’Israël un pays comme un autre. Iahvé était le vrai roi du peuple, dans le système théocratique. Lui substituer un roi profane était une impiété, une ingratitude, une apostasie[10]. C’était une marque de défiance ; c’était dire à Iahvé qu’il ne suffisait pas à défendre son peuple, qu’un roi valait mieux. La théocratie revêtait ainsi l’apparence de la démocratie. Le roi, représentant d’une société laïque et profane, apparaissait comme une diminution de la société religieuse.

Tel ne fut sûrement pas le sentiment de Samuel. La satire qu’il est censé faire de la royauté vise le règne de Salomon, qu’il ne pouvait prévoir soixante ans d’avance. Mais, idéalement parlant, la page fine et naïve où se résume la politique de la théocratie israélite[11] a toute sa vérité. La dualité est déjà établie. Israël aspire à deux choses contradictoires ; il veut être comme tout le monde et être à part ; il prétend mener de front une destinée réelle supportable et un rêve idéal, impossible. Le prophétisme et la royauté sont mis, dès l’origine, en opposition absolue. Un état laïque, obéissant à toutes les nécessités des états laïques, et une démocratie théocratique, minant perpétuellement les bases de l’ordre civil ; voilà la lutte dont le développement remplit toute l’histoire d’Israël et lui donne un si haut cachet d’originalité. En choisissant pour théâtre de la lutte la conscience même de Samuel, l’historien théocrate a fait comme Denys d’Halicarnasse, prêtant les raisonnements les plus profonds de la politique romaine à Romulus.

L’institution de la royauté en Israël fut un fait tout profane ; il ne s’y mêla aucune idée religieuse. Bien que des récits fort anciens nous montrent Saül en rapports avec les nabis, il ne tenait rien, à ce qu’il semble, des cohanim. La fiole d’huile que Samuel est censé verser sur sa tête[12] est une légende et, en tout cas, n’est pas inconciliable avec les données très sérieuses qui montrent la royauté d’Israël sortant d’une espèce de champ de mai. Les sacrifices qui se firent, dit-on, à Galgal étaient le festin obligé de toute solennité. Le narrateur biblique entend sans doute que ces sacrifices furent offerts à Iahvé. Cela put être. Remarquons cependant que Saül fut, comme Gédéon et Jephté, un adorateur intermittent de Iahvé. Ses fils s’appellent Jonathan, Meribaal, Isbaal[13], Milkisua[14] ; ce qui prouve qu’il flottait entre les mots de Baal, de Milik ou Moloch, de Iahvé, pour désigner la divinité. L’impossibilité où il se trouva, durant tout son règne, de s’entendre avec les prophètes et les prêtres, prouve bien que l’origine de son pouvoir fut laïque, et c’est bien là le caractère que la royauté gardera en Israël jusqu’à ses derniers jours. Le roi fut fait en Israël par l’assemblée des chefs du peuple et l’accord de toutes les tribus ; voilà une des rares généralités historiques qu’on lit dans les vieux textes hébreux, et la place singulière où se lit cette maxime[15] n’est pas une des moindres preuves de la haute signification constitutionnelle qu’on lui donnait.

 

 

 



[1] I Samuel, VIII, 5-G, 49-20.

[2] Comparez Agésilas.

[3] I Samuel, XIV, 47. Le mot רכל signifie prendre comme une proie, comme un butin.

[4] I Samuel, IX, jusqu’à X, 16, — reprend à XI, 1 et suiv., — puis à XIII, 2 et suiv., — interrompu à XIII, 8, — reprend à XIII, 15. — Ch. XIV, également très ancien, au moins en partie. — La vieille source analogue aux Juges reprend au ch. XVII.

[5] Rama et Gibéa ne sont guère qu’à une demi-lieue l’un de l’autre.

[6] Voir les deux récits difficilement intelligibles : I Samuel, X, 10 et suiv., XIX, 18 et suiv. ; tous deux en rapport avec Samuel.

[7] I Samuel, X, 21-27 ; XI, 12 et suiv.

[8] Il règne les plus grands doutes sur les diverses localités qui ont porté le nom de Galgal ou Gilgal. Plusieurs pensent qu’il s’agit ici d’un Gilgal qui aurait existé eu Éphraïm.

[9] Selon I Samuel, VIII, 1, ils auraient jugé tous les deux à Beerseba. Cela est bien peu probable. Je suppose que la vraie leçon était עכשיראכ רעו זרט, comme dans I Samuel, III, 20, conformément à la fausse idée que tous les sofet ont jugé sur tout Israël.

[10] I Samuel, VIII, 7.

[11] I Samuel, ch. VIII. L’auteur théocrate reprend au ch. X, 17 et suiv., — puis au ch. XII, 1 et suiv., — puis au ch. XIII, 8-14, — puis au ch. XV.

[12] I Samuel, X, 1 et suiv., peu d’accord avec ce qui suit. Saül eût été sacré avant qu’il fût question de sa royauté.

[13] Un de ses petits-fils s’appelle également Meribaal.

[14] Comparez Élisua, fils de David.

[15] Deutéronome, XXXIII, 5 : prologue des Bénédictions de Moïse, composé de phrases, sans rapport avec le morceau, et qu’on voulait fixer quelque part.