HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE LI.

 

 

Un mot sur l'insurrection grecque. — Intervention de l'Europe en Grèce. — Bataille de Navarin. — Remarques au sujet de l'intervention des puissances chrétiennes en Grèce. — Attitude et conduite particulières de la France dans cette circonstance. — Guerre entre les Russes et les Turcs en 1828 et 1839. — Traité d'Andrinople. — État des esprits à cette époque dans la Roumélie et à Constantinople. — Mot d'un Russe au sujet des victoires de ses compatriotes sur les Turcs. — Rébellion de Méhémet-Ali. — Son caractère. — Succès d'Ibrahim-pacha en Syrie et dans l'Asie Mineure. — Médiation de la France et de l'Angleterre. — Intervention armée de la Russie. Convention de Kuntayeh. — Traité de Hunkiar-Kélessi. (De 1828 à 1833).

 

Lorsque, dans le premier volume de cet ouvrage, les lâchetés, les turpitudes, les crimes des Grecs du Bas-Empire passaient sous notre plume, nous ne pouvions retenir notre indignation, notre mépris, et nous nous armions contre les Byzantins de toutes les sévérités de l'histoire. Mais quels éloges ne devons-nous pas, maintenant, à ces populations de l'Hellade, du Péloponnèse, de l'Attique, du Magne, des Cyclades qui, lasses d'un joug ignominieux, ont brisé leurs chaînes, comme le disait Colocotroni, sur le front de leurs tyrans ! Les Turcs devaient aux Grecs cette revanche ! Leurs exploits de six années y Navarin et, enfin, l'épée de la France, vengèrent près de quatre siècles d'esclavage.

Nous n'entreprendrons pas de retracer ici l'histoire de l'insurrection de la Grèce ressuscitée ; elle est trop belle et fait trop d'honneur aux Hellènes pour ne pas la présenter dans tous ses dramatiques et intéressants détails. Un simple abrégé lui enlèverait, en la rapetissant, son caractère de grandeur. Les Marc Botzaris, les Mavrocordato, les Colocotroni, les Canaris, les Miaulis, les Kariaskaki, les Hypsilanti, les Nikétas, les Colio-Poulo, les Condouriotis et une foule d'autres héros de la Grèce chrétienne n'ont rien à envier à la gloire des Cimon, des Miltiade, des Alcibiade, des Thémistocle, des Périclès, des Épaminondas et des Léonidas. Ils se sont montrés les dignes fils de ces grands hommes qui, eux aussi, versèrent leur sang pour la cause nationale.

Renonçons donc à parler, dans cet ouvrage, des longues souffrances, des désastres, des malheurs et des hauts faits des Grecs des temps nouveaux. Peut-être nous sera-t-il donné de retracer un jour ce tableau d'histoire qui a tous les caractères d'une épopée. Mais nous voudrions présenter, dès ce moment, quelques observations sur l'intervention de l'Europe dans l'indépendance définitive de la Grèce.

Dans le traité de Londres, du 6 juillet 1827, les trois puissances médiatrices apparaissaient avec les tendances particulières de leur caractère et de leur génie ; la Russie espérait ajouter quelque chose à son influence parmi les Grecs ; l'Angleterre, à laquelle toute marine porte ombrage, entrevoyait une occasion probable de détruire les vaisseaux musulmans ; la France seule se préoccupait de la délivrance de la Grèce.

Le combat de Navarin ne fut qu'une extermination. Les Anglais, dans cette journée du 20 octobre 1827, cachaient mal leur impatience de tirer et leur crainte que leurs canons ne restassent muets. D'ailleurs, ce combat contre lequel on a tant déclamé, était devenu inévitable. Dans l'entrevue qui eut lieu, le 25 septembre, entre l'amiral Codrington, le contre-amiral de Rigny et Ibrahim-pacha, il fut signifié à celui-ci que si un seul coup de canon était tiré contre les vaisseaux alliés, cet acte d'agression deviendrait le signal d'un combat général, dont la destruction de la flotte ottomane serait la conséquence inévitable[1]. Les amiraux anglais et français déclarèrent en même temps au général en chef de l'armée musulmane qu'aux termes du traité de Londres, toute collision devait immédiatement cesser entre les Turcs et les Grecs, et que si de nouvelles luttes s'engageaient, les alliés les réprimeraient par la force.

Ibrahim-pacha donna sa parole de ne recommencer les hostilités contre les Grecs, que s'il en recevait l'ordre exprès de la Sublime Porte. Au mépris de la foi jurée, le fils de Méhémet-Ali dirigea sur Patras, sans attendre la réponse de Constantinople, une partie de sa flotte portant des troupes de débarquement, pénétra en Morée et entreprit contre les Grecs une campagne d'extermination. Il fit égorger et égorgea de sa propre main des vieillards, des femmes, des enfants sans défense, et promena partout le fer et la flamme.

Ces actes de barbarie, la violation du serment d'Ibrahim avaient indigné les chefs de l'armée chrétienne. Cependant les alliés se trouvant en face des vaisseaux turcs dans la rade spacieuse de Navarin, ne commençaient pas l'attaque. Mais un canot anglais ayant été assailli à coups de fusils partis d'un vaisseau ottoman, la frégate anglaise à laquelle ce canot appartenait, répondit par une décharge de mousqueterie. Le combat devint bientôt général, et quelques heures après, soixante navires de guerre musulmans avaient été mis en pièces ou coulés à fond. La moitié de l'équipage turco-égyptien périt dans le combat.

Il ne serait pas sûr, d'après des témoignages sérieux, que les Anglais n'eussent pas provoqué eux-mêmes l'accident qui détermina la bataille. Ce canot, qui allait rôder autour du vaisseau musulman, apparut aux Turcs comme une menace. Quoi qu'il en soit, le lord chancelier, à l'ouverture du parlement[2] (29 janvier 1828), déplora, avec une sincérité toute britannique, comme un sinistre événement (untoward event), le combat avec une nation alliée. Le roi de France, à l'ouverture des chambres (5 février 1828) tint un plus loyal langage, quand il dit : « Le combat imprévu de Navarin a été à la fois une occasion de gloire pour nos armes et le gage le plus éclatant de l'union des trois puissances. »

Ainsi que nous le disions tout à l'heure, le gouvernement français voulait seul, sérieusement, l'indépendance de la Grèce. Pas plus que le traité du 6 juillet, la convention signée à Alexandrie, entre Codrington et Méhémet-Ali, n'assurait cette indépendance. Aux termes du traité de Londres, la Grèce restait tributaire de la Porte. Le troisième paragraphe de la convention d'Alexandrie (6 août 1828) stipulait que les troupes égyptiennes évacueraient la Morée le plus tôt possible, et le septième paragraphe permettait à Ibrahim-pacha de laisser huit mille hommes de garnison en Morée ! La diplomatie libératrice de la France se trouvait en présence de la politique équivoque et tortueuse de l'Angleterre.

Charles X déclara qu'il ne voulait plus souffrir les Turcs en Grèce. C'était une parole digne d'un fils de saint Louis. Sans consulter les puissances, il arma une flotte expéditionnaire de vingt mille hommes, dont il confia le commandement au lieutenant général Maison. L'escadre française arriva en vue de Navarin, le 29 août 1828. Ce fut un beau spectacle, lorsque, à une portée de canon de la rade de Navarin, les amiraux de Rigny, Pulteney, Malcom et Heyden, à la tête de leurs escadres, se rangèrent autour du vaisseau le Conquérant comme pour présenter l'armée française à la nation dont elle devait assurer la délivrance. La convention d'Alexandrie n'étant point encore exécutée, l'expédition ne débarqua pas à Navarin, mais à Coron. Une proclamation du président Capo d'Istria avait annoncé aux Hellènes la venue prochaine d'une armée du roi de France. A la première vue des vaisseaux libérateurs, les Grecs de Coron se prosternèrent la face contre terre, à la fois pour saluer le pavillon de la délivrance et pour remercier Dieu !

L'inactivité imposée d'abord à nos soldats fut comme un mécompte pour leur courage. Les maladies, nées des pluies d'automne et des inondations, décimaient des hommes qui cherchaient des ennemis à combattre, et ne trouvaient que la fièvre et la dysenterie. Les Turcs virent tomber au pouvoir des Français Coron, Navarin, Modon et Patras, sans opposer une sérieuse résistance. La capitulation de Patras entraînait celle du château de Morée, mais les agas, qui le défendaient, déclarèrent qu'ils s'enseveliraient sous ses ruines, plutôt que de se rendre. Un feu terrible eut raison de ces résistances (30 octobre 1828). Le 29 décembre, une portion de notre armée s'embarquait pour reprendre le chemin de France ; la Grèce était délivrée : le noble but de l'expédition était accompli.

Cette campagne se fit sans efforts. Le château de Morée fut la seule place qu'il fallut emporter. Nos soldats n'eurent à faire admirer que leur forte patience, leur discipline et leur belle tenue. Ce fut devant cette superbe tenue de notre armée que les Égyptiens évacuèrent le Péloponnèse, bien plus que devant la convention ambiguë d'Alexandrie. Si l'expédition ne fut marquée par aucun acte militaire éclatant, elle est marquée dans l'histoire par son caractère de grandeur morale. La France, qui n'avait qu'à suivre ses traditions séculaires, s'en alla protéger un peuple chrétien et le sauver d'une longue servitude ; l'appui vainqueur qu'elle lui prêta fut loyal, désintéressé, généreux. Elle retrouvait dans la Morée, les traces de son passé, et la France nouvelle voyait se lever devant elle les ombres héroïques de la France des vieux temps. Partout où se portait ses regards, elle reconnaissait les vestiges des valeureux compagnons de Guillaume de Champlitte et de Geoffroy de Villehardouin, le neveu du célèbre maréchal de Romanie ; elle apercevait les débris de cette Grèce féodale enfantée par les exploits des croisés de Champagne, et qui se maintint vigoureusement pendant deux siècles.

Le dévastateur du Péloponnèse, l'homme dont la carrière militaire était déjà marquée par tant de barbares atrocités, Ibrahim-pacha, convié à une réunion chez le général Maison, adressa ces paroles à des officiers de l'état-major : « Pourquoi, après être allés, il y a cinq ans, en Espagne, pour faire des esclaves, venez-vous maintenant en Grèce pour faire des hommes libres ? » Ces mots qui furent probablement inspirés au fils de Méhémet-Ali par des aventuriers de ce temps-là, eurent un grand succès au milieu de ces hommes qu'on avait vus libéraux à Paris et qu'on retrouvait parmi la basse valetaille du gouvernement d'Alexandrie. Il se rencontra aussi en France un certain parti pour les applaudir. Depuis ce temps, la Vérité a fait son chemin, et le temps de la réhabilitation est arrivé. Il n'y a pas aujourd'hui un seul homme éclairé et de bonne foi qui ne rende justice à la grandeur de la politique extérieure de la restauration et à ses vues éminemment françaises. La guerre d'Espagne de 1823 fut une œuvre nationale ; il s'agissait, pour la maison de Bourbon, de s'asseoir fortement en face de la révolution menaçante ; il s'agissait pour la France, et ce fut sa politique de tous temps, d'assurer sa sécurité du côté des Pyrénées. La monarchie française n'a jamais fait ni aidé la servitude, et les révolutions de notre âge nous ont appris de quel côté se trouvent les amis les plus vrais de la dignité humaine et de la liberté. La France, dans son expédition vers la péninsule hispanique, continua, malgré l'Angleterre, sa politique prépondérante des grandes époques, et dans son expédition de Morée, elle reprit sa vieille et glorieuse épée au profit de l'Orient chrétien.

Pendant que les Français expulsaient les Turcs de la Morée, cent mille Russes, commandés par l'empereur Nicolas en personne, par son frère, le grand-duc Michel, et par le feld-maréchal Wittgenstein, qui avait le titre de général en chef, battaient les Osmanlis du côté du Danube, et le vaillant comte Paskewitch les anéantissait dans le nord de l'Asie ottomane.

Dès le mois d'avril 1828, un manifeste russe avait fait publiquement connaître les griefs de cette puissance contre la Porte. L'empereur Nicolas reprochait énergiquement au sultan Mahmoud d'avoir violé le traité de Boukarest de 1812, en dévastant la Servie en 1814, en 1815, en 1816, et en opprimant de noua veau la Valachie et la Moldavie. Il protestait contre l'expulsion, du territoire ottoman, des sujets russes, et contre la saisie des navires marchands chargés de grains, après la bataille de Navarin. C'est pour ces griefs et d'autres encore, que la Russie déclarait la guerre à la Sublime Porte. Mais Nicolas annonçait hautement que dans cette guerre, il n'avait aucune intention d'augmenter ses possessions territoriales ; il exigerait seulement la libre-navigation dans le Bosphore et dans la mer Noire, stipulée dans les traités antérieurs ; la Russie demanderait une indemnité pour ses sujets qui avaient éprouvé des pertes, par suite de la conduite spoliatrice et des vexations du gouvernement ottoman ; enfin, elle obligerait la Turquie à rembourser au gouvernement russe toutes les dépenses que celte guerre allait occasionner.

Dans un contre-manifeste, le divan repoussa toutes ces accusations qui étaient cependant appuyées sur des faits incontestables, et finit par déclarer que si les traités avaient été violés, la Russie seule en était coupable. Mais quelques mois auparavant, la Porte, qui s'attendait à cette guerre, avait lancé des circulaires à tous les pachas des provinces. Dans ces circulaires, où le Grand-Seigneur cherchait à rallumer le fanatisme musulman contre les chrétiens, on disait que les agressions prochaines des Moscos avaient pour but d'anéantir l'empire ottoman et de réduire les Osmanlis à l'état de rayas. « Que tous les fidèles musulmans, riches ou pauvres, lisait-on dans une de ces lettres secrètes, sachent bien que dans la nouvelle lutte qui se prépare, c'est pour eux un devoir sacré de combattre les giaours. Sacrifions, s'il le faut, dans cette guerre sainte, nos vies et nos fortunes ! Disciples du prophète ! écoutez la voix de la religion et sauvez l'empire menacé par les infidèles ! Amin ! (Amen). »

Au mois de mai 1828, cent mille Turcs, commandés par Hussein-pacha, l'un des généraux qui avaient le plus contribué à la destruction des janissaires, marchaient contre les Russes. Ceux-ci étaient déjà sur la rive gauche du Danube, après s'être emparés, sans coup férir, de la Moldavie et de la Valachie, dont les populations, appartenant à la religion grecque, étaient dévouées aux intérêts moscovites. Une foule de combats partiels, dans lesquels les Ottomans furent presque toujours battus, marquèrent le commencement de la campagne. Les Turcs se défendirent vigoureusement à Silistrie, à Routschouk, à Schoumla, villes inutilement assiégées par leurs ennemis. Mais l'importante place de Varna, sur la mer Noire, capitula le 10 octobre 1828, après un siège meurtrier de quarante jours. Les Russes y perdirent beaucoup de monde. Youssouf-pacha, l'un des chefs de l'armée ottomane, passa armes et bagages dans le camp des Moscovites. Cette défection, achetée, dit-on, par l'or des Russes, détermina la chute de Varna. Ce qui est certain, c'est que ce général se retira en Russie où il vécut dans une honteuse splendeur, bien que Mahmoud II eût confisqué toutes ses richesses en Turquie. Si la conduite de Youssouf-pacha fut celle d'un traître, celle d'Izzet-Méhémet, gouverneur de Varna, excita l'admiration même de ses ennemis. Sommé plusieurs fois de se rendre, il répondit toujours qu'il ne demanderait jamais grâce aux giaours. Il combattit en vaillant soldat jusqu'à la dernière heure. L'empereur Nicolas donna des éloges publics à son courage ; ne voulant psi exposer Varna aux horreurs d'une place prise d'assaut, il fit proposer au gouverneur de sortir de la ville avec tous les honneurs de la guerre. Izzet-Méhémet, qui n'avait plus que trois cents hommes avec lui, accepta la proposition. Pour récompenser Méhémet de sa belle conduite à Varna, Mahmoud II le nomma grand vizir, titre qu'il ne conserva pas longtemps, car il n'avait point les qualités d'un homme d'État, Le sceau de l'empire fut confié à Reschid-pacha qui s'était rendu célèbre par le siège et la prise de Missolonghi.

L'empereur Nicolas se rendit en poste à Saint-Pétersbourg après la conquête de Varna. Il organisa une armée de cent soixante mille hommes pour la campagne de 1829, et en confia le commandement supérieur à l'illustre comte Diébitsch. Cette guerre de 1829 ne fut qu'une continuation de triomphes pour les Russes. Diébitsch s'y montra digne de sa brillante réputation militaire. Sa tactique dérouta complétement les combinaisons du grand vizir Reschid. Le plan de campagne du général russe fut tel qu'après avoir écrasé une armée turque de plus de soixante mille hommes à Kulektscha, en Bulgarie, au mois de juin 1829, il exécutait, le 22 juillet, à l'insu de Reschid-pacha, son audacieuse entreprise du passage des Balkans, du côté d'Aïdos. Bientôt il reçut le glorieux surnom de Balkanski. Jusqu'alors les Balkans avaient été considérés comme l'inexpugnable rempart de la Thrace. Diébitsch voulut donner un démenti à cette opinion.

Il était déjà sur la route d'Andrinople, balayant tout ce qui s'opposait à sa marche, quand le grand vizir apprit que les Russes avaient franchi ce mont célèbre. Le 19 août, Diébitsch, à la tête de trente mille hommes, plantait sa tente sous les murs de la seconde ville de l'empire ottoman. Andrinople renfermait en ce moment une garnison turque de quinze mille hommes. La population de cette ville, dont les trois cinquièmes étaient et sont encore musulmans, s'élevait à cent vingt mille habitants. Les remparts étaient hérissés de bouches à feu. La place abondait en vivres, en munitions de guerre. Elle pouvait, tout le monde l'a reconnu, repousser l'ennemi. Que firent les Turcs ? Ils envoyèrent, en suppliants, des parlementaires à Diébitsch pour lui proposer une capitulation ! L'histoire du Bas-Empire n'a pas de pages plus honteuses que celle que nous indiquons en ce moment dans l'histoire ottomane.

Le général russe répondit aux députés osmanlis qu'il consentirait à la capitulation si l'artillerie, les étendards, les vivres, les munitions de guerre lui étaient livrés, et si les troupes turques évacuaient Andrinople sans prendre, toutefois, la route de Constantinople. « Si demain matin, avant neuf heures, ajouta-t-il, ces conditions ne sont pas acceptées, j'ordonnerai un assaut général. » Les parlementaires rapportèrent cette réponse aux chefs de la garnison et aux ulémas qui en furent terrifiés. Le lendemain matin (20 août), avant l'heure fixée par Diébitsch, les mêmes envoyés osmanlis se présentèrent au général moscovite et le supplièrent d'accorder des conditions meilleures pour la ville. Diébitsch sortit alors de sa tente sans rien répondre aux Turcs ; il monta à cheval et donna à son armée le signal de l'attaque. L'armée s'ébranla à la voix de son chef. A l'instant même les Ottomans épouvantés acceptèrent toutes les conditions qui leur étaient imposées. Les Russes entrèrent dans Andrinople et prirent possession de la ville sans tirer un coup de fusil.

Le fameux traité d'Andrinople fut signé le 14 septembre 1829. Fidèle à sa parole donnée dans son manifeste de 1828, l'empereur Nicolas ne demanda aucun agrandissement pour son empire du côté de la Turquie. Il rendit à Mahmoud Il tout ce que les armées moscovites avaient conquis pendant ces deux années, c'est-à-dire presque toute la Turquie d'Europe. Le Pruth continua à être la limite des deux empires en Europe. En Asie, où le général Paskewitch avait conquis une grande partie de l'Arménie, l'empereur Nicolas ne voulut conserver qu'un faible district enclavé dans la région supérieure du bassin de Kour, et renfermant la forteresse d'Akalziké. Les négociateurs russes appelaient cette cession, exigée par eux, un simple redressement de frontière[3].

La Moldavie, la Valachie, la Servie conservèrent les droits et privilèges que leur avaient accordés, sous la protection de la Russie, les traités antérieurs. La Porte s'obligea à payer six millions de francs aux marchands russes établis dans l'empire ottoman pour les indemniser des pertes qu'ils avaient essuyées pendant la guerre, et cent vingt millions de francs, au gouvernement de Saint-Pétersbourg[4]. Il fut stipulé que le passage du Bosphore et celui des Dardanelles seraient ouverts aux navires marchands portant pavillon russe. Les Moscovites, voyageant ou résidant en Turquie ne devaient être désormais justiciables que des ambassadeurs et des consuls de leur nation. Tel fut, en substance, ce traité qui aurait pu être plus désastreux encore pour la Turquie si l'empereur Nicolas l'avait voulu. Il entra dans sa politique de ne rien exiger de plus de l'empire ottoman.

La plus vive consternation se répandit parmi la population turque de Stamboul quand elle apprit l'entrée des Russes dans Andrinople. Les musulmans de la capitale ottomane, comme les Francs et les Grecs de Péra et de Galata, s'attendaient chaque jour à voir arriver les Moscovites sur les bords du Bosphore. Rien, en effet, n'aurait pu s'opposer, en ce moment, à leur marche triomphante vers la grande cité. Constantinople était presque dépourvue de garnison, et les troupes turques, répandues dans la Roumélie, étaient complétement démoralisées et fuyaient devant les Moscos. A la peur, qui avait saisi les populations musulmanes de la Roumélie et de Stamboul, se mêlaient des murmures contre Mahmoud II sur lequel on ne craignait pas de faire peser toute la responsabilité de tant de défaites, de tant de hontes. On disait tout haut qu'Allah châtiait les vrais croyants à cause de la destruction des janissaires, des derviches bektachis, et en punition des usages des giaours récemment introduits dans l'empire du croissant. On disait que les troupes nouvellement organisées n'avaient pas su défendre la Turquie et que tous les malheurs dont elle était maintenant accablée ne seraient pas arrivés si les janissaires eussent été encore debout. L'histoire des derniers temps avait cependant prouvé que les janissaires eux-mêmes n'avaient pu empêcher les succès des Russes sous Catherine II et sous l'empereur Alexandre. Mais l'empire ottoman était épuisé. Ses jours de gloire étaient passés depuis plus d'un siècle. L'ignorance du peuple ne voyait qu'une faute d'un sultan dans ce qui était le résultat de cent cinquante années d'incurie, de mauvaise administration et d'affaissement successif. Dans les campagnes de 1828 et 1829, la Russie acheva de mettre à nu l'impuissance de l'empire ottoman. Un musulman qui fut un des ministres de la Porte, Ismaël-bey, a peint la triste situation de son pays par une métaphore qui mérite d'être citée : Depuis un siècle, a-t-il dit, la Turquie est comme une tabatière garnie de brillants qui ne contient que des immondices : c'est la Russie qui a enlevé le couvercle[5].

Nous trouvant à Péra en 1837, nous demandions à un voyageur russe pourquoi ses compatriotes n'étaient pas venus prendre Constantinople en 1829, après leur entrée à Andrinople : C'est qu'à cette époque, nous répondit-il, la poire n'était pas encore mûre.

La poire a considérablement mûri depuis 1829 !

Chose singulière ! ce fut à la Russie, qui l'avait battue, humiliée quatre années auparavant, que la Turquie s'adressa, en 1833, pour être secourue contre Ibrahim-pacha ! celui-ci après avoir vaincu les Osmanlis à Saint-Jean d'Acre (mai 1832), à Damas (juin), à Homs (18 juillet), à Beïlan (20 juillet), à Konia (décembre) se trouvait, avec son armée victorieuse, à Kutayeh, dans le cœur de l'Asie Mineure d'où il menaçait Constantinople Avec cette loyauté qui a toujours caractérisé sa politique, Méhémet-Ali profita de l'épuisement où se trouvait la Turquie par suite de la dernière guerre avec les Russes, pour se révolter contre sou maître et son souverain Mahmoud H. Aussi tous les triomphes des Égyptiens en 1832 ne furent que des victoires faciles. Le pacha d'Égypte avait prévu, sans grands efforts de génie, qu'il pouvait, en ce moment, se montrer impunément rebelle. Dès le mois d'août 1832, toute la Syrie lui appartenait ; il traitait d'égal à égal avec le sultan de Stamboul.

Une superbe flotte russe, appelée par Mahmoud II pour le protéger, était à l'ancre dans le Bosphore le 20 février 1833. Elle y resta malgré les instances de l'ambassadeur français, le baron Roussin, qui voyait avec dépit la Turquie sous le protectorat immédiat du souverain du nord. Cependant l'amiral moscovite consentit à aller mouiller à Sizépoli, le port le plus voisin de Constantinople, jusqu'à ce que la France et l'Angleterre, qui offraient leur médiation entre le sultan et son vassal révolté, eussent réglé les conditions de la paix. Les premières négociations ayant échoué, Ibrahim-pacha reprit sa marche sur Constantinople et la flotte russe retourna dans le Bosphore. Quinze mille soldats moscovites débarquèrent à Scutari et prirent position entre le canal de Constantinople et l'armée égyptienne qui s'avançait vers Stamboul. Le baron Roussin et lord Ponsomby adressèrent de nouvelles réclamations au divan au sujet de la présence des Russes dans le canal de Constantinople. Le comte Orloff, envoyé extraordinaire du czar et commandant en chef des troupes auxiliaires déclara hautement que l'armée moscovite ne quitterait la Turquie que lorsque Ibrahim-pacha aurait repassé le Taurus. Ce ne fut point, comme on l'avait dit dans le temps, la diplomatie française et anglaise qui arrêta Ibrahim dans sa marche vers Stamboul, mais bien l'énergique attitude des Russes armés à Scutari.

Enfin, par la convention de Kutayeh du 5 mai 1833, à laquelle les deux puissances médiatrices ne prirent aucune part directe, Mahmoud Il accorda à Méhémet-Ali le pachalik d'Adana et toute la Syrie aux mêmes titres que les autres pachas gouvernaient les provinces ottomanes.

Les Égyptiens évacuèrent alors l'Asie Mineure, et les Russes, qui ne s'étaient pas contentés, comme la France et l'Angleterre, de prêter au sultan un vain appui de paroles, s'éloignèrent du Bosphore. Tout le monde à Constantinople reconnut et loua l'excellente discipline, la bonne tenue des soldats moscovites pendant leur séjour sur les rives du Bosphore. Le sultan se montra plein de reconnaissance envers l'empereur Nicolas qui l'avait secouru, les armes à la main, dans un moment si critique. Sans doute il n'y avait pas à craindre que Méhémet-Ali pût s'asseoir sur le trône d'Osman à la place de Mabmoud II. La Turquie, profondément attachée à la race d'Erthogrul, n'est pas un pays où on puisse renverser et détruire une dynastie par une surprise ou un coup de main ; mais les mécontentements d'une foule d'Osmanlis de Stamboul contre Mahmoud II, et le manque de moyens répressifs de ce prince, eussent été des causes inévitables de déchirement et de ruines au sein de la capitale ottomane et dans toute l'étendue de l'empire. L'intervention moscovite prévint, en ce moment, de grands malheurs. Cette intervention était-elle moralement désintéressée ? nous sommes loin de le penser, car toujours la Russie a voulu faire triompher son influence à Constantinople, et le célèbre traité de Hunkiar-Kélessi, du 8 juillet 1833, fut la consécration de cette influence aujourd'hui sans rivale. Par ce traité d'amitié d'où furent exclues la France et l'Angleterre, la Russie s'engagea à défendre la Turquie contre tous ses ennemis intérieurs, et le gouvernement turc promit de fermer les Dardanelles, dans des circonstances stipulées, à tous les bâtiments de guerre des autres nations maritimes[6]. Cette dernière clause donna lieu, un peu plus tard, à l'observation suivante : Le czar Alexandre avait dit des Dardanelles qu'elles étaient une des portes de sa maison. Nicolas, par le traité de Hunkiar-Kélessi, A MIS LA CLEF DE CETTE PORTE DANS SA POCHE.

Sur la rive asiatique du Bosphore, en face de Thérapia, nous avons vu, à Hunkiar-Kélessi, dont le nom veut dire port du dispensateur du sang, le bloc de granit qui marque la place où les Russes campèrent en 1833. L'Inscription suivante, composée par Pertew-effendi, alors ministre de l'intérieur, est gravée, en langue turque, sur ce bloc : Cette plaine a donné une courte hospitalité à l'armée russe. Que cette pierre monumentale en perpétue le souvenir ! Puisse l'alliance des deux cours demeurer aussi ferme, aussi solide que cette pierre ! et puisse cet événement être à jamais célèbre dans les annales de l'amitié !

Les annales de l'amitié, dans les relations des peuples et des gouvernements, sont moins fécondes que celles des jalousies, des convoitises, des querelles sanglantes. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, il y aura des guerres, disait récemment un prince illustre[7]. En politique, en effet, dans les rapports de nation à nation, l'ami de la veille est souvent l'ennemi du lendemain. La paix universelle, éternelle, est un beau rêve, mais ce n'est qu'un rêve.

 

 

 



[1] Voyez Juchereau de Saint-Denys.

[2] Le roi d'Angleterre malade ne put ouvrir le parlement en personne.

[3] Juchereau de Saint-Denys.

[4] Un peu plus tard, l'empereur Nicolas accorda au sultan une réduction considérable sur cette somme de cent vingt millions de francs.

[5] Rizzo-Nèroulos. Histoire de la Grèce.

[6] Juchereau de Saint-Denys.

[7] Le prince de Prusse. Discours aux vétérans à l'occasion du quarantième anniversaire des guerres de 1813, 1814 et 1815, prononcé à Coblentz, le 3 février 1853.