HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XLVI.

 

 

Succession de grands vizirs après Raghib-pacha. — Leur incapacité. — Mort de Babir-pacha. — Question polonaise. — Elle est cause de la guerre entre les Turcs et les Russes. — Stanislas Poniatowski. — Catherine II. — M. d'Obreskoff, ambassadeur russe, devant le grand vizir. — Le représentant moscovite est enfermé aux Sept-Tours. — Départ de l'armée turque pour combattre les Russes. — Plan de campagne du grand vizir Mohammed-Emin. — Les confédérés polonais appellent les Ottomans. — Belle conduite de l'évêque de Kaminiek. — Soulèvement à Constantinople contre les chrétiens. — L'ambassadeur autrichien et sa famille insultés. — Plan de campagne des généraux de Catherine. — Krim-Ghiraï, khan de Crimée. — Mort du grand vizir Emin, du prince Callimachi et de l'interprète de la Porte. — Détails. — Succès des Russes en Moldavie, en Valachie. — Les Turcs sont partout battus. — Incendie de la Sotte ottomane à Tschschmé. — Soulèvement en Grèce. — Massacres. — La flotte russe bloque les Dardanelles et se retire ensuite. — Vers de Voltaire à Catherine. — Négociations diplomatiques. — Incapacité des Turcs (de 1763 à 1771).

 

Un honnête musulman, qui n'avait aucune des qualités d'un homme d'État, et qui n'était pas même un soldat courageux, Hamza-Hamid, ancien secrétaire du cabinet de Raghib-pacha, succéda à celui-ci au grand vizirat. « Sous le ministère de Hamid, a dit un biographe des grands vizirs[1], il n'arriva rien de remarquable ni en bien, ni en mal ; mais les serviteurs de Dieu, ajoute l'écrivain ottoman, n'eurent point à gémir de la méchanceté de Hamid. » Ces dernières paroles étaient un éloge : les Osmanlis avaient eu si souvent à souffrir de la tyrannie d'une foule de grands vizirs, qu'ils bénissaient celui qui, au moins, ne les tenait pas courbés sous un joug de fer : Ne nous faites pas de bien si vous le voulez, semblaient-ils leur dire ; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne pas faire peser sur nous la main de l’oppression.

Hamid ne garda que six mois le sceau de l'empire qui fut donné à Bahir Moustapha-pacha, gouverneur d'Alep. Homme fourbe, avare et cruel, Bahir n'administra qu'en abattant des têtes. Imitateur vulgaire de Raghib-pacha qui, pour éloigner le sultan des affaires, lui adressait des rapports et des compliments, Bahir faisait parvenir de nombreuses lettres à Sa Hautesse. Dans une de ces lettres où le grand vizir demandait à Moustapha III la permission de rendre hommage à son étrier impérial, on trouve les paroles suivantes : Nous élevons nos soupirs vers les cieux. Le monde doit apprendre à nous connaître. Nous sommes heureux de nous jeter dans la poussière que foulent les pieds de notre padischah. Il y a longtemps que Bahir n'a pas vu son seigneur.

Ces plates adulations ne préservèrent pas Moustapha-pacha du sort réservé à tant de vizirs. Le sultan lui fit couper la tête en 1764. Mouhsinzadé-Mohammed, gouverneur de Roumélie, remplaça Bahir au poste de premier ministre. Il n'y fit preuve que d'incapacité, et en 1768, le sultan lui donna pour successeur Hamza-pacha, qui fut bientôt remplacé par Mohammed-Émin, vizir dépourvu de talents militaires. A aucune époque de l'histoire ottomane, il ne se rencontra une aussi grande pénurie d'hommes remarquables que sous le règne de Moustapha III. Comme nous l'avons dit dans notre précédent chapitre, l'illustre Raghib-pacha ne laissa après lui que des ministres indignes ou incapables.

Les germes de la guerre entre la Porte et la Russie, de cette guerre qui devait aboutir au traité de Kaïnardjé si désastreux pour la Turquie, existaient depuis l'élévation de Bahir à la première dignité ottomane ; ils couvèrent pendant l'administration de Hamza-pacha, de Mouhsinzadé, et firent explosion, enfin, sous le ministère de Mohammed-Émin.

La question polonaise provoqua, on le sait, la lutte acharnée entre Moustapha III et Catherine II, cette femme dont le génie et la gloire élevèrent si haut la nation moscovite, mais dont le nom rappelle de scandaleuses débauches et un crime : le meurtre de son époux, Pierre III, qui d'ailleurs avait déshonoré par des mœurs crapuleuses le trône de Pierre le Grand.

Sous le prétexte risible de sauvegarder l'indépendance polonaise, Catherine couvrit de troupes les bords de la Vistule, et donna, en 1764, après la mort d'Auguste III, la couronne de Sobieski à Stanislas Poniatowski, ancien favori de la czarine. Elle la lui donna malgré la France, malgré la Turquie, malgré une grande partie de la nation polonaise. Stanislas, jeune, beau, spirituel, léger, ne fut point l'élu de la Pologne, mais celui de la Russie à laquelle il finit par livrer son pays pendant que l'héroïque Kosciusko versait son sang pour le sauver. Poniatowski ne fut point le Constantin Paléologue de son royaume. Tout le monde sait aujourd'hui qu'il dénonça lui-même à Ingelstrom, ambassadeur russe, les patriotes polonais qui voulaient délivrer leur patrie ou mourir pour elle les armes à la main. C'est à la cour de Russie que Stanislas, détrôné, alla mourir. Ce n'est pas ainsi qu'aurait dû tomber le dernier roi de Pologne !

Mais la Pologne, au moment de l'avènement de Poniatowski, se déchirait elle-même dans son anarchie entre les dissidents et les catholiques ; au lieu de rétablir l'ordre et la paix., la Prusse et la Russie attisaient elles-mêmes le feu de la guerre civile, afin de se rendre nécessaires dans leurs manœuvres de protection pour ce pauvre pays, qui, bientôt, devait devenir leur proie.

Dans une lettre que le grand vizir Bahir Moustapha écrivait, en 1764, au comte Branicki, chef de la confédération polonaise, il disait : « Votre royaume sera entièrement dévoré par les étrangers si vous continuez à rester désunis. Faites vos affaires vous-mêmes, et n'appelez pas l'intervention des puissances voisines, qui sont vos ennemies. Restez unis ! ne voyons-nous pas dans l'histoire de l'antiquité, que tout empire divisé a été ruiné, et que ses habitations sont devenues la retraite des oiseaux nocturnes ? »

Ce langage du bon sens ne fut point écouté : la Pologne continua à vivre dans le trouble et l'anarchie.

Quand il n'en était plus temps, quand la Pologne ne s'appartenait plus, quand sa dernière heure allait sonner, elle songea à changer sa constitution, première cause de ses malheurs, et ensuite de sa mort ; en 1791, la Pologne promulgua la charte qui rendait te trône héréditaire, accordait des droits politiques à la bourgeoisie, et adoucissait le sort des serfs. Si de pareilles mesures eussent été prises pendant que Sobieski remplissait le monde du bruit de son nom, la Pologne serait encore debout ; elle n'eût pas péri, assurément, il faut bien le reconnaître, si Catherine eût accepté la charte de 1791. Mais elle voulut conserver à la république son ancienne liberté, garantie, disait-elle, par ses traités avec l'impératrice. Jamais comédie ne fut plus effrontément jouée à la face de l'univers.

Le projet de Catherine d'élever son favori Poniatowski sur le trône de Pologne n'était un secret pour personne ; elle l'avait publiquement fait connaître elle-même, en 1757, quand elle n'était encore que grande-duchesse, et que Poniatowski était ambassadeur d'Auguste III à Saint-Pétersbourg ; dans un souper, avec de gais convives polonais, Catherine leur dit, dans l'abandon de la familiarité : Savez-vous bien que je vous donnerai un jour mon cher Stanislas pour rois ?[2]

Seule la Turquie était intéressée à s'opposer par tous les moyens à l'envahissement de la Pologne par la Russie, car cet envahissement, qui établissait la domination moscovite au nord, menaçait, du même coup, les frontières de l'empire ottoman, La Porte, de concert avec la France, ne put empêcher l'élection de Poniatowski. Quand cette élection fut accomplie le Divan s'en alarma, et ce fut en vain qu'il réclama l'alliance de la Prusse, de l'Autriche qui, dans cette grande affaire, avaient confondu leurs intérêts avec ceux de la Russie.

Le soulèvement des Valaques, des Monténégrins, sujets de la Porte, soulèvement provoqué, disait-on, par Catherine, des forteresses récemment construites par l'impératrice sur les frontières de l'empire ottoman, mirent le comble à la colère du Divan. Il cria à la violation des traités, et un fetva du grand moufti légitima la guerre contre la Russie.

Le 6 octobre 1769, M. d'Obreskoff, ambassadeur russe, depuis seize ans, à Constantinople, fut mandé devant le grand vizir, Hamza - pacha. Le ministre ottoman, laissant éclater toute la violence de son caractère et de son indignation, appela traître, parjure M. d'Obreskoff. Le vizir tira de son sein un traité de 1764 par lequel la Russie s'était engagée à n'entretenir que sept mille hommes de troupes en Pologne, et cela pendant quelques mois seulement ; M. d'Obreskoff reconnut lui-même qu'au lieu de sept mille soldats, il y en avait en ce moment vingt-cinq mille sur les bords de la Vistule. Hamza-pacha reprocha aussi à l'ambassadeur d'avoir assuré jusqu'ici au Divan que les troupes de sa souveraine n'étaient à Varsovie que pour conserver les libertés polonaises, tandis que ce n'avait été, en réalité, que pour opprimer ce pays. Comment ne rougis-tu pas, vil giaour, ajouta le vizir en s'adressant à M. d'Obreskoff, comment ne rougis-tu pas des atrocités de tes compatriotes dans une contrée qui ne leur appartient pas ?

L'ambassadeur essuya ce torrent d'injures avec un calme qui déconcerta le grand vizir ; il se contenta de lui dire froidement, poliment, que la Russie ne désirait pas la guerre, mais qu'elle saurait soutenir celle qui venait de lui être déclarée.

Hamzi-pacha somma M. d'Obreskoff de signer, au nom de sa souveraine, et sous la garantie du Danemark, de la Suède, de la Prusse et de l'Angleterre ; une déclaration par laquelle la Russie renoncerait à toute intervention en Pologne et retirerait immédiatement ses troupes de ce pays. M. d'Obreskoff, conservant son impassibilité froide et digne, refusa de signer cet écrit, disant qu'il n'en avait ni le droit ni le désir. L'ambassadeur fut sur-le-champ jeté dans le redoutable château des Sept-Tours, tombeau de tant de victimes.

Le 26 mars 1769 une nombreuse et brillante armée, à la tête de laquelle marchait un grand vizir incapable, Mohammed-Emin, partit de Constantinople pour aller combattre les Russes. Le projet du généralissime ottoman n'était rien moins que de pénétrer en Pologne afin d'en chasser les Moscovites, et de conquérir ce pays pour le compte de la Porte. Le parti polonais, opposé à Stanislas Poniatowski ; et à la Russie par conséquent, entretenait des intelligences avec les Turcs et les appelait à son secours. Épouvantés de tous les malheurs qui pouvaient tomber sur la Pologne par l'invasion des Ottomans, l'évêque de Kaminiek écrivit au comte Potocki, l'un des principaux chefs de la confédération polonaise, qu'attirer les Turcs pour chasser les Russes, ce serait mettre le feu à la maison pour en chasser les insectes. Mais les haines implacables des confédérés contre les Moscovites les aveuglaient à ce point de ne pas comprendre les calamités que pouvaient leur préparer les Ottomans : ils persistaient à recourir aux armes musulmanes pour les délivrer des Russes : Nous savons, disaient les confédérés, nous savons que les Turcs dévasteront notre per ; nous serons pauvres, mais nous serons libres[3] !

Libres ! avec les Turcs ! C'eût été changer de maîtres, et en changer pour la plus grande désolation de la Pologne. Voyez donc la liberté dont jouissaient les habitants du Péloponnèse et de l'Attique avant 1827, époque à laquelle ils brisèrent définitivement, à l'aide des nations chrétiennes, un joug odieux !

C'était toujours au moment où les Osmanlis étaient en guerre avec quelque puissance européenne que se déchaînaient les haines des musulmans contre les chrétiens. Les Grecs de Constantinople, soupçonnés, en pareille circonstance, de faire cause commune avec les ennemis de la Turquie, se voyaient en butte aux plus horribles traitements. Le jour même du départ de l'armée du sultan pour les rives du Dniéper et de la Vistule ; la populace turque de Stamboul se rua sur les rayas, en massacra un grand nombre et pilla leurs boutiques.

M. de Brognard, internonce d'Autriche, sa femme, ses quatre filles et plusieurs personnes attachées à l'ambassade, étaient venus se placer dans une maison du quartier arménien pour voir le défilé des bataillons ottomans. Des bandes de Turcs armés de bâtons, de couteaux, de lances, de sabres, les assiégèrent dans cette demeure ; ils en enfoncèrent les portes en criant : Tuez, tuez les giaours, ou vos faces noirciront au jour du jugement dernier ! L'ambassadrice et ses filles furent violemment dépouillées de leurs voiles, renversées, traînées par les cheveux et foulées aux pieds. M. de Brognard fut lui-même personnellement insulté. Lui, sa famille, les personnes qui l'accompagnaient eussent été peut-être égorgés, comme les Grecs, sans l'intervention de quelques officiers de police, qui purent les ramener, la nuit, dans leur palais de Péra.

Le principe ottoman eltschiyé zewal yok — aucun mal ne peut atteindre les envoyés —, n'a pas toujours été pratiqué par la Porte qui n'a jamais mis beaucoup d'empressement à punir ses sujets coupables d'insultes envers les représentants des nations étrangères. Moustapha III ne châtia pas les insulteurs du 26 mars 1769. Disons aussi que l'Autriche ne demanda elle-même aucune réparation. Le cabinet de Vienne se contenta d'une addition au traité de paix de Belgrade de 1739, addition que la Porte lui avait jusqu'ici refusée : c'étaient les mots paix éternelle. M. de Brognard, ne pouvant plus rester à Constantinople après les outrages qu'il avait publiquement reçus, quitta bientôt cette résidence où il fut remplacé par le baron de Thugut, l'un des hommes qui ont le plus illustré la diplomatie autrichienne.

Depuis longtemps instruite des préparatifs de guerre de la Turquie, Catherine II s'était vigoureusement mise en mesure de tenir tête à l'orage. Deux corps d'armée, le premier de soixante-cinq mille hommes commandé par le prince Gallitzin ; le second, de trente mille, ayant à sa tête le maréchal comte Romanzoff, couvrirent les frontières russes entre le Dniester et la mer d'Azof. Une division de vingt mille guerriers conduits par le général Weismann, campa sur la lisière méridionale de la Pologne afin de tenir en respect les confédérés polonais alliés de la Porte.

Avant la concentration des forces moscovites sur les points que nous venons d'indiquer, et sans attendre l'arrivée des troupes ottomanes, Krim-Ghiraï, khan de Crimée, pénétra, avec cent mille Tartares, dans les provinces russes que le Dniéper et le Dniester arrosent, et les mit à feu et à sang. Krim-Ghiraï, guerrier intrépide et farouche, ennemi juré des Moscovites, était vêtu de peaux de loup blanc de Laponie, doublées de fourrure d'écureuil de Sibérie. Comme Djen-Ghis-khan dont il descendait, il ne se nourrissait que de viande mortifiée sous la selle de son coursier, et ne voulait pour boisson que le lait de sa jument. Son expédition dura un mois ; il ravagea, incendia plus de cent villages, et rentra en Crimée avec vingt-cinq ou trente mille esclaves chrétiens. Krim périt par le poison au mois de mars 1769. Un médecin grec, appelé Siropulo, agent secret du prince Callimachi, voïvode de Moldavie, dévoué aux intérêts moscovites, fit avaler au khan le breuvage mortel. Sentant la mort approcher, Krim-Ghiraï ordonna à ses musiciens de faire entendre des airs lugubres, afin qu'il pût s'endormir dans la paix du Seigneur bercé par les accents d'une mélodie funèbre. Le grand vizir, Mohammed-Emin, arrivait à Sélivrée, deuxième campement de son armée, quand il apprit la mort de Krim. Il nomma, à sa place, Dewlet-Ghiraï, prince sans capacité, et parent du guerrier qui venait de disparaître par le crime d'un Grec[4]. Ce crime, qu'on ne saurait imputer, nous le croyons, à la Russie elle-même, débarrassa cette nation de son plus dangereux ennemi. Krim-Ghiraï était, en ce moment, le seul chef capable ; et dans l'armée tartare et dans l'armée turque, qui eût pu conduire avec succès les bataillons musulmans contre les troupes moscovites. Mais on est obligé de reconnaître que la mort du prince de Crimée arriva fort à propos pour les intérêts de Catherine II.

Le plan de guerre des généraux moscovites était aussi formidable que savamment combiné. Les Russes s'étaient préparés à attaquer les Turcs au nord, à l'est et à l'ouest de leur empire. Au mois de mai 1769, le prince Gallitzin assiégea sans succès la forteresse de Chokzim, vaillamment défendue par Kareman-pacha, surnommé le Vengeur. Le général russe fut contraint de repasser le Dniester. Ce fait d'armes retentit à Stamboul comme une éclatante victoire. A cette occasion, Moustapha III, qui restait dans son sérail pendant que ses soldats marchaient à l'ennemi, prit le surnom de Ghazi (le Victorieux) !

Le grand vizir, Mohammed-Emin, était campé, avec cent cinquante mille hommes, à Khandépé (colline du camp), non loin du Pruth, un peu au-dessus de Yassy, capitale de la Moldavie. Il consumait son temps dans la plus complète inaction. Le sultan lui avait confié vingt-cinq millions de piastres pour l'entretien de l'armée. Emin gardait cet argent en caisse pendant que ses soldats manquaient de pain. Au mois de juin 1769 la disette désolait l'armée et la décimait, Ses rangs s'éclaircirent aussi par les désertions. Le courage de ceux qui restaient était abattu. Les janissaires murmuraient. Le grand vizir cherchait à les ramener à la patience, à la confiance par ces paroles qu'il répétait sans cesse : Ne craignez rien, soldats de l'islam ! mon nom est Emin (Gabriel), ce messager des joyeuses nouvelles, l'ami de notre saint prophète ! L'étoile heureuse de notre padischah brille au plus haut des cieux ! Elle ne saurait l'abandonner !

Moustapha III, qui attendait, chaque jour, à Constantinople, le résultat de la guerre qu'il avait entreprise, frémit de colère en entendant les récits qu'on lui faisait de l'incapacité et de l'avarice de son premier lieutenant. Aussi Sa Hautesse chargea-t-elle un messager d'État de lui apporter la tête du généralissime. Et cette tête tomba (12 août 1769). Avec elle tombèrent celle du prince Callimachi, voïvode de Moldavie, accusé de trahir la Porte au profit de la Russie, et celle de Nicolas Drako, interprète du Divan, sur lequel pesait la même imputation. Ces trois têtes furent jetées sur le seuil de la porte principale du sérail de Stamboul, avec des inscriptions rappelant les fautes reprochées aux victimes. Un historien turc[5], invoquant la fatalité musulmane, fait cette simple réflexion en parlant du grand vizir décapité : celui qui ne périt pas par l'épée succombe d'une autre manière. UNE est la mort, multiples sont ses genres.

Comme dans cet Orient, le pays des contrastes, on se plaît à mêler aux plus sanglantes tragédies une pensée de poésie, placer un ange à c6té d'un démon, une fleur suave sur des restes humains meurtris et déchirés, un autre écrivain osmanli raconte, en termes empreints d'une douce mélancolie, la mort d'une fille du sultan, la princesse Mirmah (lune du soleil), âgée de sept ans, enlevée par la petite vérole à l'époque où la tête de Mohammed—Emin tomba sous le fer du bourreau : « Ô Mirmah ! dit-il, Mirmah oiseau des jardins du sérail ! Tu t'envolas de ta cage, et tu allas chanter dans les bosquets fleuris des régions célestes ! Ô Mirmah, tulipe de beauté, ton berceau, si vite changé en sépulcre, repose près de la mosquée des Tulipes, à Stamboul, la bien gardée. »

Ali-pacha, surnommé Moldavandji (le Moldave), parce qu'il avait autrefois vendu des esclaves moldaves capturés dans cette province, succéda à Emin au grand vizirat. Il était brave, entreprenant, mais ses talents militaires ne pouvaient lutter contre des généraux tels que Gallitzin et, surtout, Romanzoff. Ali-pacha traversa le Dniester au mois de septembre 1769, avec une grande partie de son armée, attaqua les Russes, et se vit bientôt forcé de repasser ce fleuve après avoir essuyé des pertes considérables. « Une énorme quantité de giaours, dit à ce sujet un historien turc, furent précipités dans les flammes de l'enfer ; et, parmi les vrais croyants, quelques-uns s'abreuvèrent aux sources du paradis. » Mais quoi qu'en ait dit l'historiographe de l'empire, la défaite des Turcs fut tellement grande au mois de septembre 1769, qu'ils en furent frappés de terreur, et que les Russes ne tardèrent pas à s'emparer de Chokzim, où le prince Gallitzin avait échoué quelques mois auparavant.

Romanzoff prit Yassy, Galatz, et reçut dans la capitale de la Moldavie l'hommage des boyards au nom de Catherine II. Au cri moscovite stoupaï ! stoupaï ! (en avant ! en avant !) les Russes entrèrent en vainqueurs dans Boukarest. En apprenant que les habitants de cette ville avaient embrassé la cause des Moscovites, le grand moufti lança un fetva par lequel il demanda le meurtre des hommes moldaves, l'esclavage des femmes et des enfants de ce peuple, ainsi que la confiscation de ses biens. Les boyards prêtèrent serment de fidélité à l'impératrice et envoyèrent des députés valaques à Saint-Pétersbourg pour se placer sous la protection de Catherine la Grande. Le général Bauer procéda à un nouveau cadastrement de la Moldavie et de la Valachie (décembre 1769). A la suite de ces événements le sultan révoqua Moldavandji et lui donna pour successeur un homme nul : Khalil-pacha.

Le général Stoffeln mit en complète déroute les troupes du nouveau vizir, près Giourgewo, sur le Danube, et s'empara de l'importante place de Slatina (mars 1770). Pendant que les Turcs étaient ainsi écrasés sur le continent, une flotte russe, ayant pour principaux chefs l'amiral Spiriloff, le contre-amiral Elphinston, Écossais, et le général Alix Orloff, sortait de la mer Baltique et cinglait vers l'Archipel. Les Turcs, qui n'ont jamais eu aucune connaissance en géographie, ne voulurent pas croire que des vaisseaux partis de Saint-Pétersbourg pussent pénétrer dans la Méditerranée. H fallut, cependant, se rendre à l'évidence, et toutes les forces maritimes de l'empire ottoman, placées sous le commandement du capitan-pacha Hosameddin furent dirigées contre l'escadre russe. Les vaisseaux ennemis se rencontrèrent dans la rade de Tschschmé, l'ancienne Cyssus, où les Romains détruisirent autrefois l'armée navale d'Antiochus. L'escadre ottomane disparut dans un immense incendie (6 juillet 1770). Le comte Orloff, qui déploya autant d'audace que de génie dans cette fameuse journée, reçut, à cette occasion, le glorieux surnom de Tschsmeski. « Après la bataille de Lépante, a dit un historien[6], celle de Tschschmé est le plus grand échec qu'aient jamais eu à essuyer les flottes ottomanes ; et ces deux batailles ont cela de commun que toutes deux précédèrent immédiatement deux époques bien malheureuses pour l'empire turc. Elles sont comme deux phares placés pour éclairer l'ouverture de ces deux périodes. La bataille de Lépante marqua le terme de la splendeur de l'empire ottoman, sous les règnes de Souléiman et de Sélim II, comme l'incendie de Tschschmé fut l'avant-coureur du traité de Kaïnardjé. »

Le désastre de Tschschmé alluma la rage des musulmans contre les giaours de l'empire ottoman ; et les rayas, croyant voir dans ce même désastre, et dans les victoires des Russes en Moldavie, en Valachie, le commencement heureux de leur liberté, volèrent aux armes. Les belliqueux Monténégrins, qui chassent à coups de fusil les autorités turques de leurs montagnes au moment où nous écrivons ces lignes[7], se levèrent en masse. Les Maïnotes, les Grecs de la Morée suivirent leur exemple et tous, dirigés par des officiers russes, voulurent en finir avec la domination musulmane. Mais l'heure de leur délivrance n'était pas venue. Ils furent égorgés par milliers et replongés dans la servitude ottomane. A Smyrne six cents Grecs et deux cents Européens périrent sous le couteau de la populace turque.

La flotte russe, victorieuse, vint bloquer les Dardanelles. Vingt bâtiments turcs, chargés de vivres, tombèrent en son pouvoir. Mais les canons de Sestos et d'Abydos forcèrent les Moscovites à regagner la mer Égée (octobre 1770). Le jour même où Spiriloff, Orloff et Elphinston triomphaient à Tschschmé, le général Romanzoff battait les Ottomans à Kartal, en Moldavie. Bender, l'ancienne résidence de Charles XII, tomba au pouvoir des Russes au mois de septembre 1770. Deux mois plus tard, Braïla, située au confluent du Sireth et du Danube, et d'autres places musulmanes, subirent le même sort. Les défaites des Turcs se succédaient. Le sultan désirait la paix que lui offraient d'ailleurs les vainqueurs.

Voltaire, qui était en correspondance très-suivie avec Catherine pendant toute cette guerre, excitait, au contraire, l'impératrice à ne pas entrer en négociation avec les Ottomans ; il lui demandait de les chasser de Constantinople et de conquérir la Grèce. Dans une épître adressée à la czarine, à l'occasion de la prise de Chokzim, Voltaire disait :

Bientôt de Gallitzin la vigilante audace

Ira dans son sérail réveiller Moustapha

Mollement accroupi sur un large sopha

Au lieu même où naquit le fier dieu de la Thrace.

O Minerve du Nord, ô toi sœur d'Apollon,

Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes,

Ces ennemis des arts et ces geôliers de femmes :

Je pars ; je vais t'attendre aux champs de Marathon.

Déjà le croissant a disparu des champs de Marathon ; et le temps approche où l'aigle moscovite étendra peut-être ses serres jusqu'aux rives du Bosphore et de l'Hellespont.

Nous n'entreprendrons pas de retracer ici l'histoire des négociations des puissances pour terminer cette guerre meurtrière. Ces détails exigeraient des développements, des explications qui ne sauraient trouver place dans un récit aussi succinct que le nôtre[8]. On y voit la faiblesse et l'ignorance de la Porte à côté de la force et de l'habileté de la Russie. Le sultan demandait la médiation de la Prusse et de l'Autriche pour terminer la guerre. Catherine, au contraire, déclarait ne vouloir traiter qu'avec Sa Hautesse, sans l'intervention d'aucune cour. Moustapha III, ignorant, qu'en 1769, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient déjà préparé le partage de la Pologne, proposait à Joseph II, empereur de Vienne, de faire avec lui le même partage. Il voulait, lui aussi, avoir sa part à la curée. M. de Thugut ne put s'empêcher de sourire en entendant cette proposition de la bouche du padischah. Il lui répondit, cependant, avec toute la gravité diplomatique, que le moment ne lui paraissait pas opportun pour s'occuper d'un si vaste projet. Mais l'internonce signa, avec le Divan, le 6 juillet 1771, un traité par lequel le Grand Seigneur s'engagea à payer à l'Autriche onze millions deux cent cinquante mille florins ; à lui céder la Petite-Valachie, et à lui accorder des privilèges commerciaux dans les mers du Levant. En échange la cour de Vienne promit de faire rendre à la Turquie les possessions que la Russie lui avait récemment enlevées, et à maintenir les libertés polonaises[9] ! Dans une lettre que M. de Saint-Priest, ambassadeur de France à Constantinople, écrivit, à ce sujet, au duc de Choiseul, ministre de Louis XV, il disait, en parlant de M. de Thugut : il a su leur persuader (aux Turcs) qu'il leur était personnellement favorable. Il ne manquait plus à leur Mire que d'acquitter de toute imputation celui qui a été l'instrument du traité du 6 juillet 1771. Je crois M. de Thugut aussi subtil que les Turcs le sont peu.

Les Turcs, en effet, montrèrent une rare incurie à cette époque de leur histoire. Le chapitre suivant en fournira des preuves nouvelles.

 

 

 



[1] Djawid.

[2] Histoire de l'anarchie de Pologne, par Rulhière, t. I.

[3] Rulhière. Histoire de l'anarchie de Pologne, t. III.

[4] Hammer, Histoire de l'empire ottoman, t. XVI.

[5] Waslif.

[6] Hammer.

[7] Décembre 1852.

[8] On peut lire ces détails dans le XVIe vol. de l'Histoire de l'empire ottoman, de M. de Hammer.

[9] Voyez le XVIe vol. de l'Histoire de l'empire ottoman, de M. de Hammer.