Suites de la
révolution de 1730. — Patrona-Khalil. — De la reconnaissance chez les
Orientaux. — Le capitaine Vincent Arnaud, de Marseille, et Topal-Osman. —
Guerre des Austro-Russes contre les Turcs. — Succès des Ottomans. — Paix de
Belgrade. — Relations diplomatiques entre la Turquie et les nations
chrétiennes. — Prépondérance de la France en Orient. — Du langage des
historiens turcs envers les chrétiens. — Réflexion. — Le comte de Bonneval. —
De la société française du temps de Louis XV. — Bibliothèques, palais,
kiosques, fontaines sous Mahmoud Ier. — Style oriental à ce sujet. —
Vénération des musulmans pour l’eau. — Lois du sultan contre le vin et les
vêtements des femmes. — Réflexion. — Abdoulwehab et la réforme religieuse. —
Faveurs dont Mahmoud Ier honore les janissaires. — Sort de ce sultan. —
Avènement d'Osman III. — Caractère de ce sultan. — Sa mort. — Avènement de
Moustapha III (de 1730 à 1757).
Achmed
III était dans sa prison, et Mahmoud Ier sur le trône. Mais l'émeute restait
maîtresse de Constantinople. La toute-puissance résidait dans Patrona-Khalil.
Le nouveau sultan approuva toutes les nominations des dignitaires faites par
les rebelles, voulut voir celui auquel il devait l'empire et Patrona se
présenta devant Sa Hautesse. « Que puis-je faire pour toi, Khalil ? lui
demanda l'empereur. — Je ne veux rien, répondit-il avec un superbe dédain ;
tu règnes, les traîtres ont péri : mes vœux sont accomplis. Je sais
maintenant qu'une mort ignominieuse sera mon partage. Maschallah !
(que
la volonté de Dieu soit faite !) — Je te jure, répliqua Mabmoud, qu'il ne te sera
fait aucun mal. » Patrona sortit de l'audience du Grand Seigneur en
secouant la tête, en signe d'incrédulité. Il paraissait se rappeler ces
paroles si connues des Orientaux : Veux-tu que ta tête reste sur tes
épaules, garde-toi de vouloir t'élever plus haut qu'il ne convient. Si tu as
fait le mal redoute le châtiment : chaque action reçoit sa récompense. Le
présent d'avènement du padischah s'éleva à la somme énorme de sept mille cinq
cents bourses (onze millions deux cent cinquante mille francs). Les hommes de
la lie du peuple et les criminels, dont Patrona s'était servi pour détrôner
Achmed III et massacrer ses ministres, réclamèrent leur part des largesses
impériales ; Khalil leur répondit que rien ne leur était dû et les traita de
canaille ; il ordonna aux ouvriers de retourner à leurs travaux et renferma
dans leurs prisons les bandits qu'il en avait fait sortir pour renverser un
empereur. Seule l'armée se partagea les sept mille cinq cents bourses, et
Khalil se fit à lui-même sa portion. Bien des meneurs révolutionnaires ont
ressemblé et ressemblent encore chaque jour à Patrona eu d'autres pays qu'en
Turquie. A Constantinople, comme partout ailleurs, des hommes tels que Khalil
étaient vulgairement appelés des pécheurs à l'eau trouble. Bien
que Patrona se fût présenté à Mahmoud comme le soutien de son trône,
l'empereur aurait bien voulu éloigner de Constantinople ce douteux champion
de sa cause ; il lui fit offrir le gouvernement de la Roumélie : « Je n'en
veux pas, répondit sèchement l'insurgé ; je ne suis pas un homme
d'administration, mais un homme de guerre : ce n'est pas cette place qui me
convient. » Patrona voulait être premier lieutenant général des janissaires,
appelé en langue turque du nom significatif de samssoun-baschi (chef des
gardiens des dogues).
L'influence de Patrona à Stamboul, ou plutôt la terreur qu'il inspirait était
si grande que-, sur son ordre, un palais fut donné à sa concubine ; la
sultane Validé, mère de Mahmoud, se vit contrainte d'envoyer le sorbet et ses
félicitations à cette femme au moment de ses couches. « Les grands de la
terre te baisent les pieds, ma louve, disait à cette occasion Patrona à sa
concubine ; tous les esclaves, vois-tu, ne sont pas au bazar ; les premiers
sont maintenant les derniers. Allons ! ma princesse, sois contente !
Saisissons la fortune au vol ! — La fortune, répondit cette femme avec un
triste sourire, la fortune, Khalil, ressemble à une anguille du Bosphore :
elle vous échappe quand on croit la tenir. » Plusieurs
kiosques appartenant aux anciens dignitaires sous Achmed HI s'élevaient dans
la délicieuse vallée des eaux douces d'Europe. Patrona demanda au sultan de
les faire brûler, afin qu'il ne restât plus de traces de la domination des
traîtres. L'empereur lui répondit qu'un acte pareil rendrait les Osmanlis la
risée des giaours. — Eh bien ! répliqua Khalil, nous les démolirons
(les
kiosques). Et
toutes ces maisons de plaisance, dont on voit encore aujourd'hui les débris
épars, furent rasées. Peu de
jours après la déchéance d'Achmed III, le Divan avait nommé Grégoire Ghika,
noble grec du Fanar, voïvode de Moldavie. Un autre Grec, appelé Yanaki,
boucher à Péra, désirait le gouvernement de cette province, et le demanda au
tout-puissant Patrona, dans les mains duquel il déposa une Forte somme
d'argent. Tu seras voïvode, lui dit l’insurgé. Khalil va voir le grand
vizir, Mohammed-pacha, gendre d'Achmed III, et lui demande le gouvernement de
Moldavie pour Yanaki. Le premier ministre lui répond que la destitution de
Grégoire ne lui parait ni juste, ni possible, car il n'a pas encore démérité
de la Porte. « Quelle différence trouves-tu donc, lui répondit insolemment
Khalil, entre un giaour et un giaour ? — Ce sont deux chiens. —
Mais je veux que Yanaki soit voïvode, voilà ! » Et
l'ordre de Patrona s'exécuta sur-le-champ. Cette
dégradante tyrannie ne pouvait durer. Trois hommes de cœur, le général
Topal-Osman, dont nous parlerons bientôt en détail, Paschamak-Djizadé, grand
juge de Roumélie, et le grand chambellan Ibrahim-aga, y mirent un terme. Ce
qu'il y eut de plus habile dans l'exécution de leur entreprise, c'est qu'ils
se servirent des janissaires eux-mêmes pour exterminer Patrona et sa bande.
Patrona avait un implacable ennemi dans la turbulente milice ; c'était nef,
surnommé Pehliwan (le lutteur), à cause de ses formes et de sa force
herculéennes. C'est à lui qu'ils s'adressèrent pour délivrer l'empire des
rebelles ; Khalil jura de remplir sa mission. Le 23 novembre 1730, à la
tombée de la nuit, le Lutteur et un certain nombre de janissaires, tous
armés, envahirent la maison où Patrona et ses compagnons délibéraient sur la
question de savoir si on ne devrait pas déclarer la guerre à la Russie,
accusée d'être des Persans. Les conjurés, au nombre de trente ou quarante,
sont massacrés, et Patrona tombe, l'un des premiers, sans avoir pu se
défendre. Mais tous les révoltés n'étaient pas là ; on savait leurs noms,
leurs demeures : seize mille insurgés périrent par le glaive dans l'espace de
six jours. Ces tueries assurèrent le repos de l'empire. Dans les moments de
crises violentes, le tranchant du sabre a toujours été, en Turquie, la
meilleure et la plus prompte justice. L'ancien
boucher, Yanaki, qui avait acheté le gouvernement de la Moldavie, position
qui l'éleva à la dignité de prince, montra une rare énergie de caractère et
une reconnaissance encore plus rare en apprenant la mort de Patrona : Je
ne veux pas vivre plus longtemps que mon bienfaiteur, dit-il ; puisqu'on
l'a égorgé, qu'on m'égorge ! Mais déjà son arrêt de mort était signé par
le sultan. Un bostandji lui coupa le cou. Remarquons que Yanaki ne fut pas
exécuté parce qu'il avait obtenu le gouvernement de la Moldavie à force
d'argent : les places de voïvodes des principautés danubiennes ne
s'obtenaient que de cette manière, même en temps de paix ; le Divan ne
montrait à cet égard aucun scrupule ; ces principautés étaient habitées par
des giaours, et c'était à des giaours que la Porte confiait le soin de
les gouverner : tous les moyens lui paraissaient bons pour tirer des piastres
des infidèles. Yanaki ne fut donc mis à mort que parce qu'il s'était
montré partisan de Patrona. Détournons
nos regards de tant d'iniquités, de tant de meurtres ; et reposons-les sur
des images plus douces, sur des natures d'hommes plus attrayantes ;
contemplons le sentiment de la reconnaissance, non point dans le tragique
spectacle d'un autre Yanaki offrant sa tête en souvenir d'un bienfait si
chèrement payé, mais dans sa calme et touchante beauté. Autant l'ingratitude
est abhorrée chez tous les peuples, autant la reconnaissance y est aimée,
bénie. « J'aurais voulu, nous disait un jour un catholique du Liban, j'aurais
voulu que l'Église eût ajouté un péché de plus aux sept péchés capitaux :
l'ingratitude ; et je m'étonne que dans l'antiquité, alors qu'il y avait tant
de dieux et de déesses, on n'ait pas déifié la reconnaissance. Dieu, le père
des humains, ne se montre-t-il pas lui-même reconnaissant quand il dit que le
verre d'eau pure donné en son nom nous sera compté dans le royaume des cieux
? C'est
surtout en Orient que le sentiment de la reconnaissance est en honneur.
L'Arabe du désert, le maronite syrien, le chrétien de la Palestine, le
musulman de l'Anatolie ou celui de la Turquie d'Europe, n'oublient jamais un
service rendu d'homme à homme, de famille à famille, de tribu à tribu, et
volontiers ils donneraient leur vie pour le moindre bienfait. Les Turcs et
les Persans expriment l'idée de la reconnaissance par cette exclamation : Ya-hakk
! qui signifie à la fois, ô vérité, ô justice, ô Dieu. Ainsi dans leur
esprit le mot reconnaissance est synonyme de celui de Dieu, et ce mot
est encore exprimé par ceux-ci : sentiment de ce qui est juste. C'est
de la morale la plus pure, la plus élevée, parce qu'elle est puisée dans une
pensée toute religieuse. Rapportons
ici un noble exemple de reconnaissance, car il renferme à lui seul un utile
enseignement. Osman, surnommé Topal (le boiteux), l'un des libérateurs de la
Turquie en 1730, était originaire de la Morée ; il vint, jeune encore,
demander du service à Stamboul. Le grade de pandour-baschi — capitaine des
pandours ou soldats préposés à la garde du sérail — fut d'abord la récompense
de ses talents, de sa bonne conduite. Puis, il reçut le titre de begler-bey (prince), dignité qui comprenait celle
de vizir de la coupole ou simple vizir. Chargé, en 1731, d'une mission du
gouvernement pour l'Égypte, il fut attaqué en mer par des corsaires espagnols
qui, après un combat dans lequel Osman signala sa valeur et reçut des
blessures, le firent prisonnier et l'emmenèrent à Malte avec son navire ayant
à son bord de riches présents destinés au pacha des bords du Nil. Un
Marseillais, appelé Vincent Arnaud, au service des chevaliers de Saint-Jean
de Jérusalem, remplissait, en ce moment, les fonctions de capitaine du port
de Malte. Vincent était une de ces natures méridionales à la fois bonnes,
ardentes, généreuses et fières. Il avait une physionomie ouverte, un regard
brillant et plein de feu. Comme officier dans la milice guerrière et
religieuse, Arnaud était l'ennemi des musulmans, et plus d'une fois il leur
avait fait sentir la pesanteur de son glaive. Arnaud,
dont la principale tâche consistait à surveiller les arrivages dans le port
de Malte et à visiter les navires étrangers qui venaient y mouiller, vit
Topal-Osman malade de ses blessures à bord du corsaire espagnol. Le capitaine
parlait le turc comme un Ottoman et s'entretint longtemps avec le musulman
captif. Il est des chemins qui conduisent du cœur au cœur, dit un
proverbe oriental. Les cœurs d'Arnaud et d'Osman s'émurent, se comprirent, et
une larme sillonna la joue du begler-bey. Délivre-moi, dit-il au
capitaine, tu n'auras pas à t'en repentir. Sans
lui répondre, Vincent quitte le navire espagnol, rentre dans sa maison et
revient bientôt avec six cents ducats pour la rançon du prisonnier ; il amène
en même temps un médecin pour guérir les blessures d'Osman, et lorsque la
santé de celui-ci est rétablie, Vincent le fait conduire à Damiette dans un
navire portant pavillon français, afin qu'il puisse naviguer en toute sûreté.
Tu resteras dans le souvenir de mon âme, dit Osman à son libérateur,
en s'éloignant de Malte. Et le begler-bey tint parole ! Arrivé au Caire, il
envoya de magnifiques présents au capitaine chrétien, auxquels il ajouta
quinze cents ducats. Topai -
Osman fut un des principaux chefs de l'armée turque qui enleva la Morée aux
Vénitiens en 1715. Sept ans plus tard le begler-bey était gouverneur de cette
province et, sur ses instantes prières, Vincent vint le voir à Corinthe avec
son fils. Osman les combla d'amitié et leur donna, en partant de la Morée, de
riches cadeaux. En
1731, Topal-Osman fut élevé à la dignité de grand vizir. Au sein de la
splendeur et de la toute-puissance, le bon musulman se ressouvint du
capitaine et lui demanda en grâce de venir le voir à Stamboul avec son fils ;
il le priait en même temps de se revêtir de l'uniforme qu'il portait le jour
où il l'arracha des mains des corsaires espagnols. Vincent et son fils
arrivèrent bientôt dans la capitale des Osmanlis. «
J'étais, jusqu'aujourd'hui, venu les mains vides auprès de vous, dit Arnaud
au grand vizir, cependant vous me combliez de richesses : cette fois je vous
amène douze Turcs que j'ai tirés du bagne de Malte. — Mon généreux ami,
lui répondit Topal en l'embrassant, tu ne pouvais pas m'apporter un plus
beau présent. » Il
voulut rendre à Vincent, dans son palais de Constantinople, tous les honneurs
réservés aux ambassadeurs chrétiens dans leurs réceptions officielles chez
les grands vizirs. Arnaud parut à une heure indiquée avec son uniforme de
capitaine au palais du vizirat, tenant son fils par la main, sans se douter
de la poupe que lui préparait le premier ministre de l'empire ottoman. Introduit
dans la salle de réception, Vincent fut tout étonné d'y voir, en grand
costume, tous les hauts fonctionnaires de l'État ; il allait se retirer
lorsque Osman s'approcha gracieusement de lui, lui prit la main, la baisa, et
le fit asseoir à côté de lui sur un divan de velours cramoisi à franges d'or. «
J'étais esclave, chargé de chaînes, couvert de blessures et de sang, dit
Topai-Osman au milieu du plus profond silence ; voici l'homme qui m'a
délivré, ajouta-t-il en montrant Vincent Arnaud, en lui serrant la main ;
puis, il reprit après une courte pause, car son émotion interrompit sa parole
: je lui dois la vie, tout ce que je suis, tout ce que je possède ! Sans me
connaître, il a payé pour moi une forte rançon, et m'a donné un navire pour
me transporter en toute sûreté à ma destination : où est le musulman capable
d'une telle générosité ? — Vous
le premier, lui dit chaleureusement Arnaud, vous le meilleur et le
plus loyal des hommes ! — La
bonté de Dieu est sans bornes ! » dit Osman en levant les yeux au ciel. Arnaud
et son fils revinrent à Malte chargés de nouveaux présents, après avoir passé
plusieurs jours dans le palais du grand vizir. Osman
se crut obligé d'étendre sa reconnaissance non-seulement à Vincent Arnaud,
mais à tous les Français résidant à Constantinople, et tous éprouvèrent ses
bienfaits. Le marquis de Villeneuve, ambassadeur de France près la cour
ottomane, était le confident, l'ami dévoué de Topal–Osman. En 1733, celui-ci
commandait l'armée turque en Perse où Nadir Tahamas Kouli-khan, cet ancien
chef de brigands devenu roi à force de génie, de bravoure et de cruauté,
avait anéanti l'antique dynastie des Sophis. Osman délivra Bagdad
assiégée par Nadir, et ce fut à M. de Villeneuve qu'il fit adresser un
rapport de la bataille gagnée. Topai remporta une nouvelle victoire sur les
Persans, mais Nadir le défit complétement quelques jours après (octobre 1733), près de Kerkouk, aujourd'hui
capitale du Kurdistan ottoman. Dans cette bataille Osman tomba en héros dans
les rangs ennemis, comme autrefois Képrilu le Vertueux. Telle fut la fin
glorieuse de Topai dont le nom resplendit de l'éclat le plus pur dans les
annales ottomanes[1]. Le bon et généreux Arnaud fut,
sans doute, un de ceux qui pleurèrent sa mort tout en la glorifiant. La
guerre, avec ses succès et ses revers, mais toujours avec les flots de sang
qu'elle fait répandre, devait être la destinée de la Turquie jusqu'au jour où
cette nation serait réduite à ne plus pouvoir la soutenir contre les
puissances chrétiennes qui la combat. : tirent durant quatre siècles. Sous le
règne de Mahmoud r, la Turquie retrouva cependant de brillants éclairs de son
antique gloire, non pas que cet empereur eût jamais montré un caractère
belliqueux, car jamais il ne parut à la tête de ses armées, mais il avait
d'habiles et vaillants généraux tels que Yegen Mohammed-pacha, Aouz
Mohammed-pacha et des soldats intrépides, déterminés à laver dans le sang des
giaours les nombreux affronts du croissant depuis la levée du siège de
Vienne (1683) jusqu'à la bataille de
Pétervéradin (1716). Les
chefs des légions chrétiennes qui, tant de fois avaient vaincu les Ottomans,
étaient descendus dans la tombe : Sobieski, Charles de Lorraine le prince
Eugène ne vivaient plus. Des généraux qui n'avaient pas leur génie, leur
succédèrent : c'était François de Lorraine, l'époux de l'illustre
Marie-Thérèse, excellent prince, ami du peuple, des sciences, des arts,
plutôt fait pour rendre un empire heureux en temps de paix que pour commander
des armées ; les feld-maréchaux Hildburghausen, Niepperg et, surtout, Olivier
Wallis, qui accumula fautes sur fautes, pendant la campagne et le traité qui
en fut la suite. Indiquons
rapidement les principales causes et les résultats de cette guerre que la
paix de Passarowitz n'avait pu prévoir. A la suite de longues contestations
entre la Porte et la Russie au sujet de la possession du Daghistan que
chacune de ces deux puissances revendiquait, le khan des Tartares pénétra en
Perse avec une armée, passa sur le territoire russe malgré les protestations
du gouvernement de Moscou et, de son côté, la czarine Anne Iwanowa, donna
l'ordre au général Münh d'entrer dans la Crimée avec soixante mille hommes,
Russes ou Cosaques du Don et de l’Ukraine. Münh mit tout à feu et à sang en
Crimée et reprit Azof aux Ottomans. Ces ravages ne déterminèrent pas d'abord
le Divan à déclarer la guerre aux Russes ; sa dernière campagne en Perse
contre l'usurpateur Tahamas Kouli-khan avait diminué le nombre de ses troupes
et ébranlé ses finances. Dans cet état de choses le sultan en appela à la
justice de r Autriche et demanda, avec une indemnité pour les ravages des
Moscovites en Crimée, la restitution d'Azof. Ces réclamations parurent
exagérées au cabinet de Vienne qui, par l'organe du comte Kœnigsegy,
successeur du prince 'Eugène à la présidence du conseil aulique, dit que la
ville d'Azof ayant déjà appartenu aux Russes ne pouvait être rendue aux
Turcs, et que si la Porte persistait dans ses prétentions, l'Autriche se
verrait obligée d'intervenir, non pas comme puissance médiatrice, mais comme
alliée de la Russie. Dès
lors la Porte pressa ses armements, décidée à prendre par la force ce qui lui
était refusé par la voie pacifique des négociations. « L'empereur d'Autriche,
dit à ce sujet l'historiographe Soubhi, l'empereur d'Autriche, ce mélange de
méchanceté et de ruse, et la czarine, la femme la plus fausse qui ait jamais
eu la tête rasée, s'entendent comme le corbeau et la pie ; ils se sont jetés
sur le parterre des roses des pays bien gardés de l'empire ottoman, et l'ont
déchiré avec leurs griffes : appliquons-leur ce verset du Koran : Tuez-les
comme ils vous tuent ! chassez-les comme ils vous chassent ! Amen. » La
guerre, guerre injuste, malheureuse pour les Austro-Russes, mais légitime et
glorieuse pour les Turcs, dura trois années, et ne se termina que par le
traité de paix de Belgrade, le 18 septembre 1739. Plus de soixante et dix
mille chrétiens périrent dans ces luttes. La bataille du 23 juillet 1739,
près du village de Krozka, en Servie, village que les Turcs appellent
Hissardjik, termina cette guerre. Les Ottomans, commandés par le grand vizir
Aouz Mohammed-pacha, déployèrent, dans cette journée, toute leur intrépidité
d'autrefois ; et les Allemands, sous les ordres du feld-maréchal Olivier
Wallis, dont l'incurie à Krozka contribua aux succès des Turcs, les Allemands
lâchèrent pied après avoir laissé six mille morts et cinq mille blessés sur
le champ de bataille. Les Russes furent plus heureux en Bessarabie et en
Moldavie, car le général Mûnh qui, dans cette guerre, montra une fureur
barbare, s'était rendu maître de Chokzim et de Yassy. Mais la diplomatie mit
un terme à tous ces combats. « Alors commencèrent, dit un historien allemand[2], les négociations les plus
singulières et les plus malheureuses dont l'histoire offre l'exemple. Ces
négociations se composent d'une telle série d'actes de faiblesses et
d'imprudences d'un côté, et d'insolences de l'autre, que la postérité ne sait
si elle doit en accuser les auteurs d'impéritie ou de trahison. » C'est
aux feld-maréchaux Niepperg et Wallis que s'adressent ces graves accusations
; nous ne saurions les admettre ; une pensée de trahison ne peut être
supposée, en cette circonstance, de la part de ces généraux, et nous nous
rangeons à l'avis d'un autre historien allemand[3], qui ne fait peser sur eux que
les reproches d'imprudence et d'incapacité. Disons
aussi que, dans les conférences de Belgrade, les Autrichiens avaient à lutter
contre l'un des hommes qui ont le plus illustré la diplomatie française, le
marquis de Villeneuve, ambassadeur de Louis XV, qui avait intérêt à diminuer
la puissance autrichienne. Villeneuve fut l'âme de ces négociations, et le
traité de Belgrade, dans lequel cette fois, les Turcs dictèrent la loi aux
Austro-Russes, fut son ouvrage. Aux termes de ce traité, Belgrade, Azof, des
places frontières des principautés danubiennes, furent rendues à la Turquie.
Mais cette paix de Belgrade offre comme le dernier rayon de la gloire
ottomane. Jamais
la politique turque n'avait été aussi profondément mêlée à celle de l'Europe
que sous le règne de Mahmoud Ier ; jamais Constantinople n'avait vu autant
d'ambassadeurs, d'internonces, de simples chargés d'affaires qu'à cette
époque, et jamais autant de traités de commerce, d'amitié, de libre
navigation, d'alliances offensives et défensives, n'avaient été tour à tour
négociés, rompus, repris, conclus avec la Porte. Jusqu'ici les grandes
puissances seules avaient eu leurs représentants à Constantinople ; sous le
règne de Mahmoud Ier, le moindre des États chrétiens y envoya le sien.
L'univers politique s'élargissait, et Constantinople était le champ clos de
la diplomatie du monde entier. Mais le moufti était toujours consulté dans
les négociations de la Porte avec une nation chrétienne, quelle qu'elle fût,
et ses fetvas établissaient cette règle que les musulmans ne pouvaient
et ne devaient contracter des alliances avec les infidèles que dans le
cas où elles tourneraient à l'avantage de l'islamisme. Bien des fois,
cependant, les chefs de la religion eurent à courber le front devant
d'humiliants traités que les giaours avaient imposés à la Porte ; c'était
surtout dans ces occasions que les principes de la fatalité musulmane étaient
invoqués ; les mots : Dieu l'a voulu ! étaient publiquement répétés
par les imans dans les mosquées, et les vrais croyants se résignaient. Le
prophète n'a-t-il pas dit : « Si des malheurs viennent vous accabler,
ils ont aussi accablé d'autres peuples ? » Et puis encore ces paroles : « Les
jours de malheur s'alternent parmi les hommes afin que ceux qui croient
reconnaissent Dieu : ne lui appartient-il donc pas de choisir parmi nous des
martyrs ? » A
l'époque dont nous parlons, la prépondérance de la France était sans rivale à
Constantinople ; rien ne se faisait sans elle, ou, plutôt, tout se faisait
par elle. Les guerres de Louis XV contre une partie de l'Europe excitaient
les diplomates français à créer des embarras, des ennemis même à l'Autriche,
à l'Angleterre : comme nous l'avons dit déjà, la paix de Belgrade, si
défavorable aux gouvernements de Vienne et de Pétersbourg, fut l'œuvre de la
France. Les relations entre la cour de Versailles et celle de Stamboul
étaient remplies de protestations de sympathie. Les Villeneuve, les
Castellane, les Dessalleurs représentèrent à Constantinople la France avec
autant d'habileté que de grandeur. Nos anciennes capitulations avec la Porte
furent renouvelées (1740) ; les avantages commerciaux des Français dans les mers du Levant
furent augmentés ; la protection de la France sur les chrétiens d'outre-mer,
sur les maronites en particulier, fut plus générale, plus efficace que
jamais, et les Lieux Saints de Jérusalem entrèrent une fois encore en la
possession des pères latins. Louis
XV qui, plusieurs fois, avait reçu de magnifiques cadeaux de Mahmoud Ier,
envoya à ce sultan, en 1747, des tapis brodés d'or, des miroirs enrichis de
pierres précieuses, des palmes en argent, des services à thé, à café, en or ;
une cassette en bois d'Inde remplie de bijoux pour les sultanes ; des
coussins, des sofas tirés des fabriques de Lyon et une table en nacre ornée
de perles fines et de diamants. Louis
XV ajouta à tous ces cadeaux vingt-deux artilleurs pour perfectionner
l'artillerie ottomane. Les
rapports entre la France et le Divan étaient alors si étroits qu'à
l'étonnement de la chrétienté on vit, pour la première fois, la Turquie
s'offrir en médiatrice pour terminer les guerres qui ensanglantèrent
l'Occident vers le milieu du XVIIe siècle. Cette médiation ne fut pas
acceptée, et le ministre des affaires étrangères de cette époque, le
reis-effendi Moustapha, qui aspirait à la gloire de pacifier l'Europe
entière, exprima son dépit par des paroles que l'historiographe lai ne manqua
pas de rappeler à l'occasion de la paix d'Aix-la-Chapelle. Dieu,
dit-il, donna au chien la puissance sur le cochon. Lorsqu'un infidèle est
tué, c'est un gain pour l'islamisme. Les giaours ne forment qu'un seul et
meure peuple. (Xie Mea les livre toms à la damnation éternelle ! Un autre
historiographe (Soubhi),
rend compte, en ces termes, de l'audience accordée par le sultan Mahmoud à M.
de Talman, ambassadeur de Vienne, venu à Constantinople pour féliciter Sa
Hautesse au sujet de son avènement au trône : Le maudit (M. de Talman) fut amené au Divan impérial ;
après qu'il eut courbé son front dans la poussière, il remit ses lettres de
créance et les présents dont il était chargé ; on le revêtit d'une pelisse
d'honneur hors de proportion avec sa stature ; puis, ivre de bonheur, le
giaour quitta l'audience du roi des rois, du maître de la terre et de la mer
; et, grâce à la disparition de sa personne abjecte, le champ du sérail,
brillant comme une émeraude, fut enfin délivré de la souillure que lui
imprimait sa présence. Ces
citations font mieux connaître les Turcs que de longues dissertations sur le
caractère de ce peuple, car les Turcs se peignent eux-mêmes dans leurs actes,
dans leur langage. Deux choses ne seront peut-être jamais déracinées du cœur
des Osmanlis : leur vanité comme nation, comme individu, et leur haine
aveugle pour les chrétiens. Les Ottomans croient être une race supérieure à
celle des autres peuples ; et toute religion qui n'est pas l'islamisme est,
dans leurs croyances, une religion maudite. Les
musulmans n'ont pas cessé de traiter les disciples de Jésus-Christ d'infidèles,
de chiens, de réprouvés. Un long contact, sous toute forme,
avec les chrétiens ; les conquêtes de la civilisation européenne, conquêtes
en quelque sorte accomplies sous les yeux des Turcs ; ce prodigieux travail
du monde depuis six siècles, rien n'a pu changer l'esprit de ces Tartares
campés sur les bords du Bosphore et de la Corne d'or : les Osmanlis ne sont
plus aujourd'hui qu'un peuple de vieux et orgueilleux enfants. On ne
peut parler du règne de Mahmoud e sans prononcer le nom du comte de Bonneval,
ce grand seigneur limousin qui ne reconnaissait, disait-il, que trois
maîtres, Dieu, l'honneur et son souverain, et qui, cependant, les trahit tous
les trois. « C'était un cadet de fort bonne maison, a dit Saint-Simon en
parlant de Bonneval ; il avait beaucoup de talent pour la guerre et beaucoup
d'esprit, bien disant, éloquent avec du tour et de la grâce, fort gueux, fort
dépensier, extrêmement débauché et fort pillard. » Fort
pillard, en effet, car en 1705 ou 1706 l'honnête Chamillart, secrétaire
d'État de la guerre, l'accusa de concussion. Bonneval lui dit qu'il n'avait
enlevé l'argent dont il s'agissait qu'avec le consentement du duc de Vendôme,
et qu'il n'aurait jamais pu croire qu'une telle dépense pût être soumise à la
révision des gens de plume. « Il me parait, lui répondit Chamillart,
que vous ne voulez éviter de compter avec les gens de plume que parce qu'ils
savent trop bien compter. » Et
Bonneval quitta la France, sa patrie, pour s'enrôler dans les armées
d'Allemagne. Il se battit comme un lion à Pétervéradin, à Belgrade ; puis il
se brouilla avec l'empereur d'Autriche, avec le prince Eugène et passa en
Turquie. Le cabinet de Vienne demanda au Divan l'extradition du déserteur ;
pour ne pas subir une condamnation capitale, Bonneval abjura la foi de ses
pères pour celle de Mahomet. Cette
apostasie lui coûta peu ; Bonneval, ainsi qu'une foule de roués de la
régence, se faisait gloire de ne croire à rien. « J'ai toujours pensé,
écrivit-il de Constantinople à Voltaire, son ami, j'ai toujours pensé qu'il
est fort indifférent à Dieu qu'on soit musulman ou chrétien ou guèbre ; j'ai
toujours eu sur ce point l'opinion du duc d'Orléans régent, des ducs de
Vendôme, de mon cher marquis de La Fare, de l'abbé de Chaulieu et de tous les
honnêtes gens avec qui j'ai passé ma vie, je n'ai fait que changer mon
bonnet de nuit en turban. Dans toutes les persécutions que j'ai essuyées, je
n'ai perdu ni mon bon appétit, ni ma bonne humeur. Heureux ceux qui ont la
philosophie dans le sang ![4] » Au
nombre des honnêtes gens dont Bonneval vient de parler, figurait, en première
ligne, le cardinal Dubois, ce grand misérable qui mourut des suites de ses
débauches et qui, à son lit de mort, refusa les sacrements[5]. La
voilà bien cette société athée, frondeuse, dissolue du temps de Louis XV !
Ses mœurs impures, son affreuse impiété appelaient un châtiment ! Il éclata
terrible comme la vengeance céleste cinquante ans après ! Ce qui restait de
cette société honteuse tomba dans l'abîme qu'elle avait creusé comme à
plaisir de ses propres mains et, malheureusement, de grandes et saintes
victimes y furent aussi englouties ! La plus grande marque de respect et
de profonde estime qu'on puisse donner à la noblesse française, c'est de lui
rappeler que la révolution, qu'elle eût sans doute rachetée de tout son sang,
fut cependant en grande partie son ouvrage. Tant qu'une aristocratie pure,
c'est-à-dire professant jusqu'à l'exaltation les dogmes nationaux, environne
le trône, il est inébranlable, quand même la faiblesse au l'erreur viendrait
s'y asseoir ; mais si le BARONNAGE apostasie, il n'y a plus de salut pour le trône,
quand même il porterait saint Louis ou Charlemagne. Par sa monstrueuse
alliance avec le mauvais principe, pendant le dernier siècle, la noblesse
française a tout perdu[6]. Revenons
à Bonneval. A Constantinople il changea son nom contre celui d'Osman, et
Mahmoud Ier lui conféra le grade de général des bombardiers avec le titre de
pacha à deux queues de cheval (1729). Quand il eut trahi l'empereur d'Allemagne, comme
il avait trahi le roi de France, Bonneval était complétement ruiné. « Ma
soupe avait mangé ma vaisselle, disait-il ; et si la nation juive m'eût
offert le commandement de cinquante mille hommes, j'aurais été faire le siège
de Jérusalem. » Son valet de chambre (Lamira) lui ayant dit que les Turcs n'étaient pas aussi
sots qu'on le pensait à Vienne, à Rome, à Paris, Bonneval répondit, avec ce
ton goguenard si ordinaire aux beaux esprits de son siècle, qu'il sentait
un mouvement de grâce turque intérieure, et que ce mouvement consistait
dans la ferme espérance de donner sur les oreilles au prince Eugène,
quand lui, Osman-pacha, commanderait quelques bataillons turcs. Donner
sur les oreilles au prince Eugène ! Comme c'était joli à dire ! et comme c'était
possible à cet apostat ! Il avait juré une haine mortelle au héros de Zenta,
d'Oudenarde, de Malplaquet, de Pétervéradin, de Belgrade, sait-on pourquoi ?
Parce que le prince Eugène l'avait emprisonné à Vienne pour ses méfaits, et
qu'il avait refusé de se battre en duel avec monsieur de Bonneval ! Son
rôle à Constantinople fut celui d'un espion à la fois de la Turquie, de la
France, des Deux-Siciles. Le Divan lui allouait cinquante-cinq piastres par
jour, et il recevait en même temps de l'argent de Versailles et de Naples, ce
qui faisait dire au reis-effendi (ministre des affaires étrangères) de cette époque, que Bonneval mangeait
avec trois bouches comme pensionnaire du sultan, de Louis XV et du roi de
Naples. Les hauts fonctionnaires de la Porte l'accablaient de leur mépris.
Mais ils se servaient de lui pour connaître les secrets de la politique européenne
que Bonneval connaissait à fond. Les succès des armées turques dans les
campagnes de 1737, 1738 et 1739 furent dus en partie aux conseils
très-éclairés du comte de Bonneval. Pour le récompenser de son zèle, le Divan
l'investit du gouvernement de la Karamanie qui lui rapportait vingt-cinq
bourses et qu'un autre gérait à sa place. La
renommée publiait en France ; en le grossissant, le crédit dont jouissait
Bonneval en Turquie et l'immense fortune que déjà il avait acquise. Ce bruit
attira trois jeunes Français sur les bords du Bosphore : l'abbé Maccarthy
d'Aglis, le comte de Ramsay et le marquis de Mornay Monchevreuil. Dans une
lettre collective qu'ils écrivirent à Bonneval avant de quitter la France,
ils lui disaient que l'exemple d'un homme aussi respectable que lui les
avait déterminés à exécuter leur projet d'aller offrir leurs services à la
Porte. Un auteur illustre (Voltaire), ajoutaient-ils, nous a fait
voir que Mahomet était le plus grand homme en tous genres qui ait jamais paru.
Maccarthy, Ramsay et Mornay se firent musulmans, et Bonneval les nomma
officiers dans son régiment des bombardiers[7]. À la
honte de la noblesse française, on vit donc des gentilshommes reniant la foi
pour laquelle leurs aïeux avaient versé leur sang sur les champs de bataille
de Nicée, de Dorylée, d'Antioche, de Jérusalem, d'Ascalon et de Mansourah !
Des jeunes gens de ces familles illustres abjurant le christianisme, et
voulant justifier leur apostasie par le témoignage de Voltaire, ce n'est pas
le 'moindre opprobre que la postérité ait à faire peser sur la mémoire de cet
ennemi de Jésus-Christ et de sa doctrine. Cependant
Voltaire, dont le bon sens revêtait parfois la vérité de formes si piquantes,
portai sur Bonneval un jugement qui mérite d'être cité. Les allures
impertinentes et légères du général des bombardiers avaient choqué le grand
vizir Yegen-pacha ; a allait le faire étrangler lorsqu'un kislar-aga, nommé
Beschir, dont l'influence était toute-puissante au Divan comme au sérail,
obtint la grâce de Bonneval qui en fut quitte pour un exil de quelques mois à
Kastemouni, en Paphlagonie. « Tout ce qui m'étonne, dit Voltaire à ce sujet,
c'est qu'ayant été exilé dans l'Asie Mineure, il (Bonneval) n'alla pas servir le sofi de
Perse Kouli-khan ; il aurait pu se donner le plaisir d'aller en Chine en se
brouillant successivement avec tous les ministres : sa tête me parait avoir
eu plus besoin de cervelle que d'un turban. Il y avait un peu de folie à
vouloir se battre avec le prince Eugène, président du conseil de guerre ;
c'est à peu près comme si un de nos officiers appelait en duel le doyen des
maréchaux de France. Que ne proposait-il aussi un duel au grand vizir ! Mais
on lui passera tout, ajoute Voltaire, parce qu'il était un homme aimable. »
Non, l'histoire ne lui passera pas d'avoir déserté deux drapeaux et de s'être
impudemment joué de deux religions. Bonneval
se disposait à revenir en France lorsque la mort le surprit à Constantinople
le 23 mai 1747, âgé de soixante-douze ans. Il laissa à Péra, à Galata, à
Stamboul, plus de dix bourses de dettes, car il fut, jusqu'à la fin de sa
vie, fort débauché, fort gueux et fort pillard, comme l'avait dit
Saint-Simon. Un de ses fils nature/5, le comte de La Tour, apostasia aussi,
et ne fut plus connu que sous le nom de Souléiman-aga. Bonneval avait épousé,
à Paris, une douce et belle personne, Mlle de Biron, avec laquelle il vécut
dix jours seulement, et qu'il abandonna ensuite. Ce ne fut pas là une des
moindres fautes de ce célèbre coureur d'aventures. C'est une consolation
en mourant, a dit Bossuet, de laisser son nom en estime parmi les
hommes, et de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne peut nous
ravir[8]. Cette belle pensée, que nous
voulons mettre en regard de la vie dont nous venons d'esquisser les
principaux traits, condamne la mémoire de Bonneval : quand le voyageur
visite, aujourd'hui, dans le couvent des derviches de Galata, le tombeau de
cet homme, il peut dire : Ci-gît un intrigant, un apostat. Revenons
aux Osmanlis que le comte de Bonneval ne nous a point fait oublier puisque
nous avons trouvé en lui un circoncis. Mahmoud
Ier, prince lettré, aimant le luxe, les sciences, les arts, les constructions
élégantes, sinon utiles, enrichit Stamboul de quatre bibliothèques, d'une
mosquée, de plusieurs fontaines et fit élever huit palais ou kiosques sur les
deux rives du Bosphore. Les colonnes de l'une de ces demeures
impériales avaient la couleur de l'aurore et ressemblaient à celles du
palais de schéab dans le paradis terrestre. Les bibliothèques étaient comme
autant de mers de lumières calmant la soif de science des ulémas. La
coupole d'une des fontaines, semblable au dôme du ciel, était un diamant
taillé, et de ses nombreux canaux s'échappaient les flots de la vie comme de
la bouche des beaux esprits découlent le : sources vivifiantes de l'éloquence[9]. Il y a loin de ce langage
ampoulé, de ces images outrées qui choquent le goût européen, mais qui font,
cependant, le charme des Orientaux, à cette inscription d'Achmed III, que
nous avons déjà citée : Passant, ouvre la clef de cette source pure et
limpide, et prie Dieu pour le sultan Achmed. Cette simplicité serait
certainement remarquée dans tous les pays du monde. Chez
des peuples où la religion interdit l'usage du vin, au sein de régions
brûlantes, l'eau devait être plus appréciée, plus en honneur que dans
d'autres pays, au milieu d'autres peuples. En mille endroits du Koran le
prophète arabe a glorifié l'eau, et recommandé à ses disciples de la rendre
accessible, abondante eux pauvres, aux voyageurs. Sur les bords des chemins,
en Turquie, apparaissent des fontaines auxquelles sont attachées des tasses
en bois ou en étain. Lorsque les sources manquent, ce sont des urnes remplies
d'eau qui les remplacent. Au fronton de ces fontaines on lit des inscriptions
telles que celles-ci : L'aumône de l'eau est la meilleure de toutes. Le
Seigneur désaltère le voyageur avec un pur breuvage. Que l'eau te délasse,
voyageur, et te rende le poids du soleil moins lourd ! Ces réservoirs,
ces fontaines, qui sont des fondations pieuses, se rencontrent ordinairement
à côté des tombeaux musulmans. Le passant donne, en échange des gouttes d'eau
dont il mouille ses lèvres desséchées, un souvenir, une prière à l'Ottoman
qui dort son dernier sommeil. Cette
poétique et pieuse coutume qui nous a souvent ému dans nos pérégrinations à
travers l'Asie Mineure, explique l'aversion des dévots musulmans pour le vin.
Fidèle observateur de la foi mahométane, Mahmoud Ier défendit l'usage du vin
dans tout son empire, et principalement à Constantinople où les croyants transgressaient
souvent la loi sainte. Le sultan ordonna la démolition des tavernes où la
liqueur proscrite était vendue, et son ordre s'exécuta. La fille de la
vigne, l'ivrognerie, n'osa plus se montrer sans voile, et les hommes
efféminés de ce temps durent changer contre le verre de cristal rempli de vin
; le findjan (tasse)
à café de porcelaine'[10]. Mahmoud
Ier montra plus de sévérité encore envers les femmes qu'il accusa d'être, non
moins-que le vin, une cause de perdition pour les musulmans. Il lança contre
elles des lois somptuaires qui produisirent une grande agitation à
Constantinople. Les pantoufles, les bonnets brodés, les féredjés (manteaux) de soie, les voiles trop fins,
trop transparents, les vêtements trop serrés, laissant trop deviner le visage
et les formes du corps, leur furent interdits. Plusieurs femmes, soupçonnées
d'avoir, par leurs agaceries, leurs toilettes trop mondaines, jeté le trouble
dans l'imagination des vrais croyants, furent noyées dans le Bosphore. Une
musulmane, célèbre par sa beauté et sa coquetterie, et qu'on surnommait à
cause de cela : schéitan Émisnézi (servante du diable), reçut, la première, le
châtiment réservé à celles qu'on désignait sous le nom d'ensorceleuses. Son
corps, mis à nu, eut, pour tout vêtement, le bleu tissu des ondes de la mer'[11]. La loi impériale leur défendit
les promenades publiques ; la permission de sortir de leurs maisons ne leur
fut accordée que deux jours dans la semaine, encore étaient-elles surveillées
par la police quand elles apparaissaient dans les rues ou dans les bazars
enveloppées de la tête aux pieds dans leur ample féredjé de toile.. Je
suis convaincue,
disait milady Montagne, quarante ans avant que ces scènes se passassent à
Constantinople, je suis convaincue que les femmes seules sont libres en
Turquie. Pour ce qui regarde leurs meurs, elles ne pèchent pas moins que les
chrétiennes. Nous laissons à la spirituelle ambassadrice toute la
responsabilité de cette dernière assertion ; mais nous ne saurions partager
son opinion en ce qui concerne la liberté des femmes turques, à moins
que la noble Anglaise n'ait voulu entendre par le mot liberté la
facilité que certaines musulmanes (non pas toutes, tant s'en faut) peuvent avoir de tromper leur
mari ou leurs maîtres en échappant à la surveillance des eunuques ; ce serait
là un sujet peu digne de la gravité de l'histoire, et nous ne nous y
arrêterons pas. La
femme musulmane ne jouit d'aucune liberté, d'aucun droit. Elle occupe une
place subalterne, inférieure, presque nulle dans l'ordre social réglé par le
Koran. Le prophète de la Mecque et après lui, tous les commentateurs de sa
doctrine, n'ont désigné les femmes que sous la dénomination de nakissalot-aaki
(êtres
à l'intelligence bornée),
ce qui est tout simplement une absurdité, car c'est le contraire de cette
dénomination qui conviendrait à la plupart des femmes. Mais la manière dont
on les élève en Turquie peut assurément étouffer, abrutir leur intelligence.
Des écoles primaires (mekteb) pour les garçons abondent dans toutes les villes de l'empire ottoman
— on en compte douze cents à Constantinople — ; nous ne pensons pas qu'il en
existe une seule pour les filles ; il est rare, très-rare qu'une musulmane
sache lire et écrire ; l'immense majorité est absolument privée
d'instruction, même d'instruction religieuse, car les graves mollas, les
ulémas de Stamboul, du Caire, d'Alep, de Bagdad, de Brousse, d'Andrinople
sont encore à se demander si la femme a une âme à sauver ; à leurs yeux la
femme n'a été créée que pour servir à la multiplication de la race humaine ;
quant à leur destinée future, ils répondent qu'ils n'en savent rien ; mais
que Dieu, dans sa miséricorde prendra soin de la femme après sa mort. Enfin
la femme n'est pas un être digne d'occuper les investigations philosophiques
et religieuses des docteurs de la loi musulmane. Tel est le véritable esprit
du Koran en ce qui touche la femme et dans le ciel et sur la terre. « La
société turque, a dit à ce sujet un voyageur célèbre au pays d'Orient, la
société turque élève les femmes pour le plaisir des hommes, et les choses
sont arrangées de telle manière qu'un sexe opprimé ne peut jamais, à l'aide
des facultés intellectuelles, ressaisir ou partager l'empire qu'il a perdu.
C'est ainsi que dans l'empire grec on privait quelquefois — on pourrait dire
souvent, sans s'écarter de la vérité historique — de la lumière les princes
qu'une ambition jalouse avait détrônés[12]. » La
place de la femme est donc restée vide au milieu des musulmans. L'empire
d'Osman qui se traîne aujourd'hui sur les débris de ses mauvaises
institutions, s'éteindra sans que la femme, noble compagne de l'homme, ait
accompli sa destinée parmi les disciples de Mahomet. Mais la position que le
Koran a faite à la femme n'est pas une des moindres causes de l'état de
décadence où se trouve depuis longtemps cet empire. Une pareille question
touche à des intérêts sociaux si graves qu'il nous faut renoncer à la traiter
ici, car elle nous entraînerait dans des développements qui dépasseraient les
limites de ce livre. Reprenons donc notre rôle de simple historien. Ce fut
sous le règne de Mahmoud Ier que parut, en Arabie, le réformateur de
l'islamisme, Abdoulwehab, nom qui signifie : Le serviteur de celui qui
dispose de tout. Selon lui la religion mahométane s'était depuis
longtemps altérée à Constantinople surtout, où des sultans (indignes
successeurs des kalifes)
avaient, les premiers, donné l'exemple de la violation de la loi sainte par
l'usage du vin, de l'opium, par une croyance exagérée dans Mohammed,
laquelle effarait en quelque sorte celle de Dieu ; Abdoulwehab tonnait
contre le luxe, la mollesse, la pompe extérieure du culte qui tendait à
l’idolâtrie des infidèles, les vices abominables que le Koran condamne et
flétrit, contre la croyance aux saints. Il voulait, disait-il, épurer
l'islamisme, le rendre à sa constitution première et enfermait la religion
dans ces six points : 1° la croyance en un seul Dieu ; 2° les cinq prières
par jour ; 3° l'aumône ; 4° le pèlerinage à la Mecque ; 5° le jeûne du
ramazan, et 6° le baïram ou fête des sacrifices. Fidèle aux principes de
Mohammed, l'apôtre des bédouins ne laissait aux confesseurs d'une autre
religion que le choix entre le Koran et la mort. Sa
doctrine était si peu contraire à l'islamisme véritable que les légistes de
l'Arabie, de l'Égypte, de la Syrie n'osèrent pas la condamner comme œuvre
d'hérésie. Mais les ulémas de Stamboul lancèrent l'anathème contre
Abdoulwehab qui se constituait, disaient-ils, en chef d'une religion
nouvelle. Le sang coula à flots du côté de Bassora entre les Wehabis et les
Ottomans. Mahmoud Ier, que l'apparition du serviteur de celui qui dispose
de tout, avait sérieusement inquiété, parce qu'il crut un moment
l'islamisme menacé par les sectaires, déploya un zèle ardent pour la foi et
environna la Kaaba (temple de la Mecque) d'une vénération, d'une pompe jusqu'alors
inconnues. Il envoya solennellement à la maison sainte de riches tapis, des
candélabres d'or, des émeraudes ornées des plus beaux diamants du sérail. Ces
éblouissantes pierreries formaient comme autant de regards brillants,
semblables aux rayons du soleil, qui se jouent sur la verdure soyeuse des
prairies émaillées par des gouttes d'eau diamantées[13]. Le sultan protestait par ces
magnificences, contre les prédications d'Abdoulwehab au sujet du culte
extérieur, et il espérait en même temps ramener à l'ancienne foi les
partisans du réformateur. Mais la mémoire d'Abdoulwehab n'a pas cessé d'être
vénérée, bénie, par un grand nombre de musulmans des trois Arabies : ce
serviteur de Dieu, disent-ils, était un savant homme, un croyant véritable,
un apôtre de hautes vertus. Mahmoud
fut le premier sultan qui introduisit un usage dont la pensée était d'asseoir
l'autorité impériale sur la force armée, mais dont le résultat véritable
aboutissait à concentrer de plus en plus le pouvoir dans le corps des
janissaires. Le padischah notifia solennellement, non point aux
gouverneurs-des provinces, aux membres du Divan, aux ulémas, encore moins au
peuple, mais seulement aux troupes dans leurs casernes ou en campagne, toutes
les révocations et les simples mutations des grands vizirs. Cet usage, suivi
par les successeurs de Mahmoud jusqu'à Sélim III, impliquait une idée de
compte rendu de la part du souverain à ses sujets, et les janissaires
comprirent cet acte de cette manière ; aussi laissèrent-ils éclater leur
contentement dans cette circonstance et les vivats adressés au sultan
retentirent dans leurs rangs. Pour la première fois les soldats eurent une
part légale dans les changements les plus importants survenus dans l'État. :
Mahmoud se dépouilla, sans s'en douter, d'une partie de son autorité au
profit de celle déjà si grande, si redoutable de l'armée. Un
règlement de Soliman le Magnifique, tombé en désuétude, portait que le wekilkardji
(officier
des vivres des janissaires) devait présenter une tasse de sorbet au sultan chaque fois que
le padischah passait devant la principale caserne de la milice. Mahmoud Ier
fit revivre cette coutume. Cet empereur cherchait par tous les moyens à
s'abriter derrière les canons et les baïonnettes des prétoriens qui, tant de
fois déjà, avaient imposé leur volonté aux sultans. « Les janissaires de ma
Sublime Porte, disait Mahmoud Ier dans un hatti-schérif solennel de 1750,
forment un corps de valeureux défenseurs de la foi ; sur lui plane la
bénédiction de celui qui est l'ombre de Dieu dans ce monde, et le regard des
vrais croyants. Les soins que nous prenons pour augmenter sa dignité et sa
considération, nous garantissent un bonheur temporel et éternel. Les
officiers et les simples soldats de cette vaillante milice nous ont rendu des
services signalés en temps de guerre comme en temps de paix, et nous leur en
gardons un profond souvenir. » Soixante-seize
ans plus tard un autre empereur de Stamboul maudissait cette même milice et
l'exterminait. Mahmoud Ier, dont le règne de vingt-quatre années ne fut pas sans gloire, descendit dans la tombe le 13 décembre 1754, âgé de cinquante-huit ans. Il eut pour successeur au trône son frère Osman III qui ne fut qu'une ombre de sultan et dont le règne de trois années seulement ne fut signalé par aucun événement remarquable. La longue enfance d'Osman III — il avait cinquante-quatre ans quand il sortit de la cage des princes pour ceindre le sabre du prophète — avait à la fois aigri et abruti son caractère. Pendant ses trente-six mois de pouvoir, il changea quinze fois de grand vizir, et en fit étrangler un. La mort débarrassa l'empire de ce sultan le 30 octobre 1757. Un an auparavant, Mohammed-khan, prince de grande espérance, fils d'Achmed III, disparut par le poison, selon l'opinion générale, et son frère, Moustapha III ; âgé de quarante ans, succéda à Osman III au trône de Stamboul. Nous allons le voir à l'œuvre. |
[1]
Un célèbre voyageur anglais, Hanway, a retracé la biographie de Topal-Osman
dans tous ses intéressants détails, et n'a point oublié le capitaine Vincent.
[2]
Schœll, XIV, p. 360.
[3]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XIV.
[4]
Voltaire. Littérature, t. II, p. 941, édition de 1817.
[5]
Voltaire. Histoire particulière, t. I, p. 13, édition de 1817.
[6]
Joseph de Maistre. Du Pape, discours préliminaire.
[7]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. V.
[8]
Discours sur l'histoire universelle.
[9]
Ixi, historiographe ottoman.
[10]
Ixi, historiographe ottoman.
[11]
Ixi, historiographe ottoman.
[12]
Michaud. Correspondance d'Orient, t. III.
[13]
Ixi, historiographe ottoman.