La conquête de Crète
ranime l'orgueil ottoman. — Révolte des Cosaques de l'Ukraine contre la
domination polonaise. — Dorozensko, chef des Cosaques, nommé sandjak bey par
le Divan. — Réclamations de la Pologne. — Curieuse lettre d'Achmed Képrilu à
ce sujet. — Traité de Bucsacs. — Sobieski le déchire. — Sa lutte héroïque
contre la Turquie. — Les nations chrétiennes abandonnent le roi de Pologne. —
Paix du 27 octobre 1676. — Mort d'Achmed Képrilu. — Guerre entre la Turquie
et la Russie. — Ses résultats. — Considération sur la Hongrie soumise à
l'Autriche. — Révolte du comte Emérik Tékéli. — Pourquoi ? — Caractère de ce
jeune seigneur hongrois. — Il est nommé roi de Hongrie par le sultan. — Louis
XIV protège l'insurrection de Tékéli. — Pourquoi ? — Politique de la France
dans les luttes de l'Allemagne contre la Turquie. — Réclamation de l'Autriche
au sujet de l'élévation de Tékéli à la dignité royale. — Réponse de la Porte.
— De la bonne foi ottomane en matière politique. — Le grand vizir
Kara-Moustapha. — Son plan de conquête. — Second siège de Vienne par les
Ottomans. — Sobieski délivre la capitale de l'Autriche. — Ovation touchante
de Sobieski dans Vienne. — Entrevue de l'empereur Léopold et de Sobieski. — Non.
Wales victoires de Sobieski. — Mort de Kara-Moustapha. — Renier-quai au sujet
de la délivrance de Vienne. — Gloire de Sobieski. — Son beau caractère (de
1671 à 1683).
La
conquête totale de l'île de Candie ranima le fanatique orgueil des Ottomans.
Comme au temps de Mahomet II, de Sélim Ier, de Soliman, de Mourad IV, un
enthousiasme guerrier saisit les âmes. On regardait Achmed Képrilu comme
destiné à d'autres triomphes. Le grand vizir partageait l'élan général et
rêvait de nouvelles conquêtes. Il tourna ses regards vers les contrées que le
Dniester, le Bog et la Vistule arrosent. L'occasion de se mettre en campagne
contre les chrétiens se présenta bientôt. Les Cosaques de l'Ukraine, ayant à
leur tête leur hetman (chef) Dorozensko, levèrent l'étendard de la révolte contre la Pologne
dont ils dépendaient, ou plutôt contre la noblesse polonaise qui les
opprimait et les traitait en esclaves. Au commencement de l'année 1672,
Dorozensko implora d'abord l'appui du khan de Crimée, tributaire de la Porte,
et puis celui de la Porte elle-même. Képrilu accueillit avec empressement les
supplications de Dorozensko, et le nomma sandjak-bey (gouverneur) de l'Ukraine, ni plus ni moins
que s'il se fût agi d'une province turque. Par cette nomination l'Ukraine
devenait un pachalik de l'empire. La Pologne adressa au Divan de 'vives
réclamations à ce sujet. Elle dit, avec raison, que l'Ukraine était un des
États héréditaires de ce royaume, que Dorozensko n'était qu'un vassal révolté
et qu'en le nommant sandjak-bey le gouvernement turc violait la paix conclue
en 1621 entre la Pologne et Osman II. Ce fut
alors qu'Achmed Képrilu adressa cette curieuse lettre au chancelier de
Pologne : u Les Cosaques, peuple libre, se sont soumis aux Polonais ; mais
incapables de supporter plus longtemps la cruauté, l'injustice, l'oppression
et les exactions qui pesaient sur eux, ils en ont appelé aux armes, se sont
réfugiés sous la protection du khan de Crimée, et ont obtenu, avec son appui,
des étendards et des queues de cheval (insignes des gouverneurs des provinces
turques). Comment
donc le roi de Pologne peut-il continuer à dire que l'Ukraine est une des
provinces héréditaires qui font corps avec son royaume ? D'ailleurs, si les
habitants d'une contrée, pour obtenir leur délivrance, implorent l'appui d'un
puissant padischah, est-il bien prudent de les pour- suivre dans un pareil
asile ? D'un autre côté, en voyant le plus grand, le plus glorieux des
padischahs, le refuge du monde entier, délivrer et secourir contre leurs
ennemis les opprimés qui se placent sous--sa protection, les gens doués de
quelque esprit d'observation sauront bien dire lequel a rompu la paix. Que si
pour apaiser le feu de la discorde prêt à se rallumer, on veut envoyer un
ambassadeur à Siam—bout, rien de mieux ! Mais si la solution du différend est
remise à ce juge tranchant qu'on nomme l'épée, que l'issue de la lutte soit
prononcée par Dieu à l'aide duquel depuis mille ans l'islamisme a triomphé de
ses ennemis. Dans tous les cas le 8 safer 1083 (5 juin 1672) le plus illustre des padischahs
quittera, entouré de gloire, Andrinople, et marchera aux frontières avec des
armées aussi nombreuses que les étoiles, ces ornements du ciel. » Était-ce
de bonne foi qu'Achmed Képrilu, chef, par le fait, du gouvernement le plus
tyrannique de la terre, prenait en main la cause du faible et de l'opprimé
? Ou bien ne cherchait-il qu'une occasion de guerre contre la Pologne ? La
réponse à ces deux questions ne saurait, selon nous, rester indécise. Le
grand vizir, le peuple, l'armée voulaient la guerre, et l'habile Képrilu en
trouvait le prétexte dans l'hetman rebelle réfugié, comme il le disait
lui-même, à l'ombre du cimeterre du padischah. Quoi qu'il en soit, le
5 juin 1672, ainsi que Képrilu l'avait annoncé au chancelier de Pologne,
Mahomet IV et le grand vizir partirent d'Andrinople à la tête de cent
cinquante mille hommes ; l'armée ottomane passa le Balkhan, traversa le
Danube, le Dniester et campa pour la première fois dans le territoire
polonais, au mois d'août 1672. Les Turcs s'emparent des villes de Kaminiek,
de Lemberg, de Lublin, pénètrent dans le cœur de la Pologne, promènent
partout le fer et la flamme, réduisent trente mille chrétiens en esclavage,
et le croissant de Mahomet remplace sur les clochers la croix de
Jésus-Christ. Le 12 septembre 1672 le faible Michel Koribut, roi de Pologne,
signe à Bucsacs, avec la Porte, un traité de paix par lequel la Podolie et
l'Ukraine sont cédées à la Turquie. De plus, aux termes de ce même traité, la
Pologne s'engage à payer au sultan un tribut annuel de deux cent mille ducats
et quatre-vingt mille écus d'or pour les frais de la guerre. Des hérauts
d'armes publient ensuite dans le camp impérial le pardon que le padischah
daigne accorder au roi de Pologne ! Le
lâche Michel Koribut restait enfermé dans son palais de Varsovie ! Tant
d'humiliations appelaient un vengeur. Jean Sobieski, alors grand maréchal de
Pologne, parut. Il versa des larmes d'indignation en apprenant infâme traité
de Bucsacs, comme il l'appelait lui-même. Mais, pour être rendu exécutoire,
ce traité exigeait, d'après la constitution du pays, la sanction de la diète.
Sobieski obtint de cette assemblée de le déclarer nul et non avenu. À moi,
Polonais ! dit-il ensuite, à moi ceux qui ont du cœur ! Vengeons
la patrie insultée, envahie par les barbares ! Suivez-moi, et Dieu fera le
reste ! — Les Turcs sont trop redoutables ! répondit un sénateur, il
nous serait impossible de leur résister ! — Eh ! n'avons-nous pas du
fer et du courage ? répliqua Sobieski indigné. Ne vaut-il pas mieux
succomber avec gloire que de vivre dans l'ignominie ? du nom de la Pologne !
au nom de l'honneur ! je demande la guerre contre les Turcs ! Ce cri
d'une grande âme était le cri de la patrie en danger ; il retentit comme un
coup de tonnerre d'un bout de la Pologne à l'autre. A la tête de trente mille
hommes, déterminés, comme lui, à vaincre ou à mourir, Sobieski chasse les
Turcs de Lublin, de Lemberg et de plusieurs autres places. Il traverse le
Dniester sur des glaçons flottants, écrase les Tartares, et leur fait vingt mille
prisonniers. Mahomet
IV et Képrilu retournent à Andrinople après avoir laissé des garnisons dans
les places conquises en Podolie et dans l'Ukraine. Achmed
Képrilu reprend les armes un an après, attaque Sobieski dans les plaines de
Chokzim où cinquante-deux ans auparavant les Polonais avaient mis en déroute
les troupes d'Osman II. Sobieski tue quarante mille hommes au grand vizir qui
se retire ensuite à Andrinople (11 novembre 1673). Dans la mêlée le généralissime
de l'armée polonaise arracha un drapeau vert des mains de Housseïn-pacha,
l'un des chefs des escadrons turcs. Voilà pour le pape ! dit
Sobieski en agitant l'étendard ottoman. Ce trophée qu'il envoya à Rome, se
voit encore aujourd'hui dans la basilique de Saint-Pierre. Michel Koribut
étant mort, le vainqueur des Turcs fut élu roi de Pologne en 1674. Jamais
couronne royale ne fut mieux méritée. Au mois
de juillet 1674 les Ottomans recommencèrent la guerre. Ne pouvant lui-même
conduire l'armée expéditionnaire, le grand vizir en confia le commandement à
son beau-frère, Kara-Moustapha, homme cruel et peu capable. Aidé de
Dorozensko et de ses Cosaques, le général turc prit d'assaut la ville de
Human, au-delà du Dniester, et en fit égorger les habitants. Le viol, le
pillage, le meurtre et l'incendie signalèrent cette seconde campagne des
Turcs. Sobieski châtiait en ce moment les Cosaques qui avaient pénétré assez
avant dans la Pologne. Toute l'Ukraine tomba sous sa domination. Le roi
apprit, à la même heure, et le massacre de Human et la marche des Ottomans
vers la ville de Lemberg, qu'il avait délivrée deux ans auparavant. Sobieski
vola au secours de Lemberg où se trouvait sa femme, cette Marie-Casimire que
le héros aimait tant, et qu'il appelait toujours sa chère Mariette.
Elle était Française. Son père, le marquis de La Grange d'Arquien, était
capitaine des gardes du duc d'Orléans, frère de Louis XIV. Le roi
de Pologne déboucha dans la plaine de Lemberg au moment où les Turcs
investissaient cette ville. Trois coups de canon annoncèrent aux chrétiens de
Lemberg l'arrivée de l'armée libératrice. Prosternée au pied du maître autel
de l'église des Jésuites, la reine Marie, les mains jointes et les yeux levés
vers un crucifix, disait : Jésus, mon Dieu ! Jésus, mon Dieu ! protégez la
Pologne ! Sobieski
lance son armée sur les infidèles dont il fait un horrible carnage. La
bataille dure six heures consécutives. Des milliers de cadavres turcs
couvrent le sol. L'armée ottomane, enserrée de toutes parts, se débande et
fuit en désordre. Victoire ! s'écrient les chrétiens. Lemberg ouvre
ses portes à l'armée triomphante. La reine Marie se précipite dans les bras
du monarque, et couvre de larmes de joie les mains du héros. Dieu a tout
fait, ma chère Mariette ! lui dit Sobieski. — Oui, Dieu et ta
vaillance ! lui répond l'heureuse Marie, justement fière d'un tel époux. « La
victoire de Lemberg, a dit un historien[1], retentit dans toute l'Europe ;
et elle brille d'un éclat d'autant plus vif, que les historiens ottomans ont
jugé à propos de ne pas en parler. » En gagnant cette bataille (30 août 1676), Sobieski sauva, en effet, son
royaume de la domination musulmane. Il
était dans la destinée de la Pologne d'être éternellement abandonnée à ses
ennemis. Sa lutte héroïque contre l'empire ottoman tout entier durait depuis
quatre ans, et les nations chrétiennes assistaient immobiles à tant de
combats, à tant de périls. Nous nous trompons, les nations chrétiennes
faisaient quelque chose ; elles faisaient des vœux pour la Pologne. Des vœux
pour la Pologne ! Dans tous les temps on en a fait, mais on n'a fait que
cela. Les
Turcs, malgré leurs défaites, reparaissaient toujours avec des armées plus
nombreuses, et un impôt prélevé pour la guerre sainte mettait à la
disposition du Divan des sommes immenses. La Pologne, au contraire, était épuisée
d'hommes et d'argent. Continuer la lutte contre les Ottomans, c'était exposer
ce royaume à devenir une province turque. La mort n'était rien pour un homme
tel que Sobieski ; mille fois il l'avait affrontée sur les champs de bataille
; mais la mort de son pays, la Pologne livrée à l'islamisme, voilà ce qui
indignait sa grande Anie et la déchirait. Il
entra donc en négociation de paix avec Achmed Képrilu. Le grand vizir déclara
qu'il ne déposerait les armes que si le traité de Bucsacs était
renouvelé dans toute sa teneur. Or, ce traité, on s'en souvient, rendait la
Pologne tributaire de la Porte, obligeait le gouvernement de Varsovie à payer
les frais de la guerre, et donnait à l'empire ottoman la Podolie et
l'Ukraine. Sobieski, qui avait déjà déchiré ce honteux traité avec la pointe
de son glaive, répondit énergiquement à Képrilu qu'il ne terminerait pas la
guerre à ce prix, et que tant qu'il lui resterait une goutte de sang dans les
veines, la Pologne ne serait jamais vassale de la Turquie, ni d'aucune autre
nation. Le grand vizir fit alors des propositions plus raisonnables ; il
demanda seulement la cession de la Podolie au profit de la Porte et une
partie de l'Ukraine pour Dorozensko, lequel s'engageait à payer une redevance
au sultan. C'était encore une paix désastreuse pour la Pologne, mais elle
était nécessaire : Sobieski se résigna à la signer le 27 octobre 1676. Tels
furent les résultats de cette guerre : une grande gloire pour Sobieski qui
sauva la Pologne du joug musulman, et pour la Turquie deux provinces de plus
ajoutées à celles qu'elle possédait déjà en Europe. Achmed
Képrilu mourut dans une métairie, sur la route d'Andrinople, trois jours
après la signature de ce traité. Le grand vizir avait quarante et un ans à
peine. Sa mort prématurée fut un deuil public et une grande perte pour
l'empire ottoman qui, privé de cet illustre homme d'État, allait rouler de
malheur en malheur. Un iman d'un village voisin vint assister le vizir à son
lit de mort. Il lui présenta le Koran, et l'exhorta à quitter la terre en
vrai croyant. Képrilu posa sa main sur le livre de la loi et dit : «
Prophète, je saurai bientôt si tu as dit la vérité ; mais vérité ou non, je
meurs avec la paix de ma conscience. J'ai fait à mes semblables tout le bien
qui a dépendu de moi, et toujours j'ai repoussé le me. Je me confie à Dieu !
— Allah ! Allah ! souverain des mondes, dit l'iman ; fais miséricorde
à Achmed Képrilu, l'un de tes meilleurs enfants ! » Le
corps du vizir fut transporté à Constantinople, et déposé dans le mausolée de
son père. Durant les quinze années de l'administration d'Achmed Képrilu, les
fonctions publiques cessèrent d'être un trafic, et la justice reprit son
empire. Bien qu'il eût agrandi la Turquie par les conquêtes de la Crète et de
la Podolie, Achmed Képrilu ne saurait être mis au rang des grands capitaines
ottomans ; ses défaites à Saint-Gothard, à Chokzim, défaites que la prise de
Candie ne put racheter aux yeux des janissaires, accréditèrent, dans l'armée,
cette opinion qu'Achmed Képrilu n'était pas fait pour être général. Mais il
se montra toujours un homme supérieur comme administrateur, comme diplomate ;
on l'avait surnommé Képrilu le Politique, et ce surnom lui est resté,
comme celui de Képrilu le Cruel à son père. Kara-Moustapha,
l'égorgeur de Human, lui succéda au grand vizirat. Disons
un dernier mot de Dorozensko qui fut la cause ou le prétexte de la guerre de
Pologne. Placé entre la Turquie qui, déjà, lui faisait sentir la pesanteur de
son joug, et la Pologne qui voulait la destruction de son pouvoir usurpé,
l'hetman des Cosaques de l'Ukraine se jeta dans les bras de la Russie qui les
lui ouvrit. Fédor III, un des czars qui pratiquèrent avec tant d'adresse et
de persévérance cette politique russe dont le but unique a toujours été
l'amoindrissement territorial de la Turquie au profit de l'empire moscovite,
occupait alors le tr6ne de Moscou. La Porte qui, quatre mois auparavant,
avait reconnu légitime la rébellion de Dorozensko, cria à l'injustice, à
l'usurpation en apprenant la défection de l'hetman et la protection que le
czar lui accordait. La guerre sainte fut déclarée aux Moscovites ou Moscos,
comme les appellent les Turcs, et le Divan nomma chef des Cosaques Georges
Chmielniki, fils d'un ancien hetman de l'Ukraine. Trente mille Russes, et
vingt mille Cosaques ou Kalmouks, envahirent cette province, et attendirent
l'ennemi dans la place forte de Ceheryn. Dans trois guerres successives (1677, 1678 et
1679), les Russes,
commandés par le général Romodanowsky, battirent les Turcs et renversèrent
leur domination au-delà du Dniester. Le 11 février 1681, Fédor III conclut
avec la Porte un traité de paix dont il dicta les conditions. Aux termes de
ce traité, la Turquie ne conserva que quelques rares possessions sur le
Dniester, et la mer Noire commença dès lors à s'ouvrir à la navigation des
Russes. Telles
furent les premières négociations entamées et menées à bonne fin par le
gouvernement de Moscou avec la Porte. Depuis cette époque, presque tous les
traités entre ces deux puissances ont tourné à l'avantage de la Russie, et
Dieu sait maintenant à quelle limite la domination des czars s'arrêtera dans
la Turquie d'Europe ! Depuis
la mort de Soliman le Magnifique jusqu'en 1680, c'est-à-dire dans un espace
de cent quatorze ans, une grande partie de la Hongrie conquise par l'illustre
fils de Sélim r, était peu à peu rentrée sous la domination autrichienne. Les
empereurs avaient accordé aux Hongrois le privilége de se gouverner selon
leurs propres lois, et la Hongrie n'était guère qu'une sorte de province
payant une redevance à l'Autriche. Si l'on met, cependant, ces deux pays en
regard, qu'est-ce donc que l'archiduché d'Autriche à côté du
royaume de Hongrie ? L'archiduché d'Autriche offre à peine une superficie
de mille neuf cent soixante et dix lieues carrées ; la Hongrie en a onze
mille six cent vingt ; la population de l'archiduché est de deux millions
cent dix-huit mille quatre cent quatre-vingt-un habitants ; celle de la
Hongrie s'élève à dix millions soixante-dix-huit mille[2]. A part
quelques variations, ces différences de chiffres, quant à la population,
existent aujourd'hui comme elles existaient au XVIIe siècle. C'était donc le
plus petit de ces deux pays qui gouvernait le plus grand. Lorsqu'en 1142,
Henri Ier fonda la ville actuelle de Vienne, les Hongrois étaient constitués
en nation depuis des siècles, et la dynastie de saint Étienne avait déjà cent
cinquante ans de durée. Quand, après la mort de Louis II, à la bataille de
Mohacz (1526), un arrangement de famille[3] fit passer la Hongrie dans la
maison d'Autriche, le royaume des Ladislas, des Hunyade, avait derrière lui
de longs siècles de gloire. La
Hongrie avait non-seulement conservé ses lois sous la domination
autrichienne, mais ses usages, ses mœurs, sa langue. Jamais l'Autriche n'a
absorber ce royaume dans toute l'acception de ce mot. Une profonde ligne de
démarcation sépare ces deux pays. La Hongrie a une nationalité distincte, un
caractère qui lui est propre, et sa défiance pour l'Autriche a toujours
existé. Cessera-t-elle un jour ? Il y a lieu d'en douter. Tout ce
qu'on a pu dire de l'oppression autrichienne exercée sur la Hongrie est mêlé
d'erreurs et de vérités. Si l'Autriche a quelquefois traité la Hongrie en
pays conquis, elle a été aussi, à diverses époques, maternelle pour ce
royaume. Qui ne sait les persévérants efforts de l'illustre Marie-Thérèse,
impératrice et reine, pour détruire les révoltants abus dont le pauvre peuple
était victime de la part de la noblesse ? La diète ne refusa-t-elle pas sa
sanction à l'abolition de la servitude hongroise, proposée en 1785 par Joseph
II ? Mais
là, selon nous, n'est pas la question. Les tentatives des empereurs pour
améliorer le sort d'un peuple attaché à la glèbe, ne pouvaient anéantir le
sentiment de la nationalité hongroise, et le désir de reconquérir une
indépendance perdue. On comprend qu'une nation belliqueuse, fière à juste
titre d'un passé glorieux, ne supporte qu'impatiemment un joug étranger. Mais
nous repoussons en toutes choses cette doctrine immorale qui veut que la
fin justifie les moyens. « Brisons nos fers sur le front de nos tyrans,
disait un héros grec, durant la guerre de l'indépendance, à ses compatriotes
opprimés ; mais gardons-nous, amis, de la bassesse qui
déshonore ! » Qu'était-ce
donc que ce Zapolya qui se traînait à plat ventre aux pieds de Soliman le
Magnifique, lui demandant d'être son esclave plutôt que de se soumettre au
gouvernement autrichien, et recevant des mains d'un Turc la couronne de saint
Étienne ? Il trahissait son pays en le livrant à l'islamisme, et il le
trahissait au profit d'un intérêt personnel. Un
autre seigneur hongrois se mit aussi à la remorque des Ottomans du temps de
Mahomet IV, et sa rébellion contre l'Autriche exposa la chrétienté à
d'immenses périls. Nous voulons parler du jeune comte Émerik Tékéli. Nous ne
le comparerons pas, sans doute, à ce Zapolya qui vendit son pays aux Turcs
pour de l'argent ; Emérik Tékéli était probe, brave et doué de qualités
brillantes. L'empereur Léopold avait presque entièrement anéanti les anciens
privilèges de la Hongrie, et de sanglantes persécutions, provoquées par les
progrès du luthéranisme dans ce pays, avaient allumé des haines contre
l'Autriche. Des nobles hongrois coururent aux armes et proclamèrent la
liberté de leur pays. Étienne Tékéli, père d'Emérik, les comtes de Serin, de
Frangipani, de Nadasty et d'autres encore, payèrent de leurs tètes leur
insurrection (1671). Émerik
jura de les venger, et souleva contre l'Autriche la partie de la Hongrie qui
n'était pas soumise à la Porte. A l'ombre de son drapeau, sur lequel il avait
écrit, Dieu et patrie ! se rangèrent les Hongrois catholiques et
luthériens qui, tous réunis, avaient pris le nom collectif de malcontents.
Tékéli résista trois ans aux armées autrichiennes, et les battit quelquefois
; puis, se voyant à bout de ressources, il implora la protection de la
Turquie. Le 10
août 1683, Mahomet IV le nomma roi de la Hongrie Moyenne, et le déclara son
vassal. « Tous ceux, disait le sultan, dans le diplôme d'investiture, qui
frottent leur front dans la poussière, au seuil de notre sublime Porte,
jouissent d'une sécurité parfaite, et n'ont rien à redouter de leurs ennemis.
» Voilà
donc le fier Tékéli, baisant en esclave son-Mis les pieds d'un padischah, et
recourant aux ennemis naturels de son pays pour protéger son insurrection !
Tékéli pensait, illusion déplorable, qu'il lui serait donné de secouer le
joug des Turcs après s'être servi d'eux pour assurer l'indépendance de son
pays. La vengeance dévorait cette âme de feu. Je noierai dans le sang,
disait-il souvent, les bourreaux de mon père et de mes amis ! Tékéli
était luthérien, et bien qu'il eût entraîné dans son insurrection les
catholiques malcontents, il ne nourrissait pas moins dans son cœur une
profonde haine contre les papistes, et voyait dans les Ottomans des
auxiliaires pour les vaincre. Cette
aveugle colère était assez générale à cette époque. Des partisans de la
religion réformée considéraient les Turcs comme des envoyés de Dieu pour
renverser l'empire papal. Après la levée du dernier siège de Vienne dont nous
allons parler, et la révocation de l'édit de Nantes dont nous n'avons pas à
nous occuper ici, le ministre Jurieu s'affligeait de la disgrâce des réformés
et de la défaite des Ottomans. Dieu ne les a abaissés (les
protestants et les Osmanlis), disait-il, que pour les relever ensemble et en faire les
instruments de sa vengeance contre les papes. L'esprit de secte et les
persécutions avaient jeté dans la démence une foule de protestants de ce
temps-là[4]. Un fait
assez curieux, c'est que Louis XIV, qui ne ménageait pas les huguenots de
France parce qu'ils pouvaient nuire et nuisaient déjà à sa politique,
protégeait en même temps les huguenots de Hongrie, parce qu'ils pouvaient la
servir. La cour de Versailles avait même accrédité, comme commissaire auprès
de Tékéli, M. de Ferriol, marquis d'Argentai, qui fut, un peu plus tard,
ambassadeur à Constantinople où il devint fou. Le roi
de France, ennemi de l'Autriche, favorisait, par bien des moyens,
l'insurrection de Tékéli, et pressait les armements de la Turquie, son
alliée, de même qu'au temps de Soliman le Magnifique, François Ier avait
excité la Porte à la guerre contre Charles-Quint. Les
modifications profondes survenues dans la politique européenne depuis le
commencement du XVIe siècle, avaient changé le r6le de la France envers
l'islamisme ; la France qui, aux époques des croisades, avait porté de si
rudes coups au croissant, ne semblait plus les diriger que sur des nations
chrétiennes, et cherchait des auxiliaires au sein même de l'islamisme. On
avait vu, il est vrai, des Français dans les rangs des Allemands et des
Vénitiens, combattre les Turcs à Canise, à Albe-Royale, à Saint-Gothard, à
Candie ; mais ces Français étaient plutôt des champions volontaires de la
croix que des guerriers envoyés par les rois, sauf, toutefois, à Crète, où la
flotte du duc de Beaufort était venue par les ordres de Louis XIV. Ce
n'étaient pas, d'ailleurs, les Allemands que les Français secouraient dans
l'Ile de Minos ; c'étaient les Vénitiens. Loin
d'aider l'Allemagne dans ses luttes contre la Turquie, la France cherchait à
les faire tourner à son profit. C'était pour empêcher l'agrandissement, la
prépondérance de la maison d'Autriche, déjà si puissante, que François Ier
avait poussé Soliman à lui faire la guerre, et la même pensée inspirait Louis
XIV. Cette pensée, Henri IV la nourrissait, et la mort seule arrêta les
projets de ce grand homme contre la maison d'Autriche. Il est
à remarquer que la vieille alliance entre la Turquie et la France, a eu pour
cause première, pour point de départ, la rivalité entre la maison de Bourbon
et celle des empereurs de Vienne. On comprend que cette politique, qui peut
être diversement jugée, ait inspiré la réflexion suivante au prince Eugène,
dans ses Mémoires : « Le roi très-chrétien, avant d'être dévot,
secourait les chrétiens contre les infidèles ; devenu un grand homme de
bien, il agaçait les Turcs contre l'empereur, et soutenait les rebelles
de Hongrie. Sans lui (Louis XIV), les musulmans et les Hongrois révoltés, ne
seraient jamais venus aux portes de Vienne. » Mais
tous les efforts diplomatiques de la cour de Versailles ne purent arrêter les
triomphes de l'Allemagne dans la grande guerre que nous allons brièvement
raconter. Le
traité de paix signé entre Mahomet IV et l'empereur Léopold Ier, après la
bataille de Saint-Gothard (27 septembre 1664), subsistait dans toute sa force. Le sultan le
viola en élevant Tékéli à la dignité royale, et en lui confiant, comme vassal
de la Porte, le gouvernement de la partie de la Hongrie appartenant à
l'Autriche. La cour de Vienne réclama auprès du Divan. Il lui fut répondu que
Tékéli avait imploré la protection de la Turquie ; que cette protection avait
été accordée ; que Mahomet IV considérerait Léopold comme infracteur du
traité de 1664 s'il inquiétait Tékéli dans son pouvoir, et s'il ne rappelait
pas promptement les troupes allemandes eu garnison dans les villes
hongroises. En même temps que cette brutale réponse était faite à l'Autriche,
dix mille Ottomans, réunis aux troupes de Tékéli, mettaient tout à feu et à
sang dans les possessions autrichiennes en Hongrie. Un
auteur[5] d'une histoire ottomane, qui a
entrepris, on ne sait pourquoi, un long panégyrique des Turcs, a dit, en
parlant des préliminaires de la guerre des Osmanlis contre l'Autriche, que la
bonne foi musulmane répugnait à rompre une paix de vingt ans. Vanter ici
la bonne foi musulmane, c'est être en contradiction flagrante avec la vérité
historique. Nous croyons connaître les Ottomans, car nous avons vécu au
milieu d'eux : pris individuellement, ils sont bons, hospitaliers, ennemis du
mensonge ; pris en masse, et, surtout, quand leurs intérêts religieux et
politiques sont en jeu avec les chrétiens ou avec les musulmans hérétiques,
ils ne se croient plus tenus à respecter la foi des traités. La
simple énonciation des faits dans notre livre, a déjà prouvé l'exactitude de
cette remarque. On n'a pas oublié les sentences des mouftis à l'occasion des
guerres des Turcs contre les Persans, et de la conquête de Chypre par Selim
II. En matière politique, la foi musulmane ressemble singulièrement à la foi
punique. Disons plutôt que le parjure a été érigé en principe chez les Turcs
par les docteurs de la loi. Un historien dont le témoignage est d'un grand
poids, car il a longtemps voyagé en Turquie, et a puisé aux sources les matériaux
de son ouvrage, M. de Hammer, a dit : la science politique des Ottomans ne
recule ni devant la trahison, ni devant la plus noire perfidie ; la loi en
absout à leurs jeux l'emploi, toutes les fois qu'elles (la trahison et
la perfidie)
leur paraissent utiles et possibles[6]. » Cette
opinion est d'autant plus grave que celui qui l'a émise se montre souvent
favorable aux Turcs dans le cours de sa savante histoire. Un ambassadeur de
France à Constantinople, le comte Dessalleurs, n'a pas cru à la prétendue
bonne foi des Osmanlis en matière politique. Il faut bien se garder,
a-t-il dit, de prendre leur timidité pour de la bonne foi'[7]. Le
grand vizir, Kara-Moustapha, dont l'incapacité égalait la vanité et
l'ambition sordide, déclara, en plein Divan, à Mahomet IV, au nom du Koran,
que la principale mission d'un padischah était de propager la religion du
prophète ; qu'aucun traité, aucune considération ne pouvait l'arrêter dans
cette obligation sainte, que la Hongrie implorait le joug ottoman ; que
l'Autriche, épuisée par ses dernières guerres avec la France et la Suède,
était hors d'état de résister aux forces ottomanes ; que de vastes pays à
conquérir s'offraient à la propagation de la foi musulmane, à la gloire de
l'islamisme, à celle du sultan lui-même ; que jamais la Sublime Porte n'avait
été plus en mesure de reculer les bornes de l'empire ; qu'elle disposait de
ressources financières immenses et de troupes invincibles ; que déjà elle
donnait des couronnes à quatre princes chrétiens — la Hongrie, la Valachie,
la Moldavie, la Transylvanie —, et, qu'enfin, la domination du padischah
devait comprendre tous les pays qui composaient autrefois l'empire romain. Tel
était le plan gigantesque de Kara-Moustapha. Il est, cependant, une chose que
le grand vizir ne dit pas à Mahomet IV, c'est qu'il voulait fonder un second
empire ottoman dont Vienne devait être la capitale, et lui, Kara-Moustapha,
le premier sultan ! Nous verrons dans la suite quelle sera la véritable
destinée de l'ambitieux vizir. Mahomet IV lui conféra les titres de sérasquier
et de serdar, titres qui, en l'élevant à la dignité de généralissime,
l'investissaient d'un pouvoir illimité durant la guerre qu'il allait
entreprendre. Kara-Moustapha
leva une armée de trois cent mille hommes, selon l'opinion la plus commune ;
des historiens tels que M. de Hammer et quelques autres, n'élèvent ce chiffre
qu'à deux cent mille hommes[8]. Quoi qu'il en soit, jamais la
Porte n'avait mis sur pied une aussi belle et aussi nombreuse armée ; jamais
la magnificence orientale n'avait étalé plus de splendeur. Les uniformes des
pachas, des simples soldats même, les housses, les brides, les étriers, les
selles des chevaux étincelaient d'or et de pierreries. Mais ces légions, à la
tête desquelles marchait un général en chef qui n'avait pas leur confiance,
étaient, comme tous les historiens l'ont remarqué, plus éblouissantes que
formidables. Les pachas menaient avec eux leur harem. Le sultan, qui
accompagna l'armée jusqu'à Belgrade, avait aussi une partie du sien. Trois
cents arabats (voitures)
couverts de superbes draperies, et traînés par des chevaux richement
harnachés, étaient remplis d'odalisques, ce qui faisait dire aux janissaires
mécontents d'un pareil attirail, que l'armée des femmes était presque
aussi nombreuse que celle des hommes. Dans un
conseil tenu à Belgrade, les généraux turcs, et le comte Tékéli lui-même,
auraient voulu ne se diriger sur Vienne qu'après avoir assuré les derrières
de l'armée en s'emparant des principales places autrichiennes. Kara-Moustapha
repoussa cet avis. Il dit qu'on ne devait pas perdre un temps précieux à
prendre des bicoques ; que l'Autriche était un arbre immense dont Vienne
était le tronc ; et que les branches de cet arbre tomberaient d'elles-mêmes
lorsque le tronc serait abattu. Le hatti-schérif qui lui donnait un pouvoir
absolu, fut déployé sur une table, et tous les fronts durent s'incliner
devant le tourah (chiffre du sultan) impérial. L'armée
se mit en marche pour Vienne au mois d'avril 1683. L'empereur
Léopold Ier quitta sa capitale à l'approche de l'ennemi, et alla s'enfermer à
Lintz avec sa cour. Les préparatifs de guerre de la Turquie l'avaient
déterminé, depuis quelques mois, à négocier une alliance offensive et
défensive avec Sobieski. Cette alliance, qui rencontra une vive opposition au
sein du sénat do Varsovie lequel reprochait, avec raison, à l'Autriche
d'avoir abandonné la Pologne pendant sa guerre meurtrière avec la Porte,
cette alliance, disons-nous, avait été demandée par le pape Innocent XI,
l'Urbain II du XVIIe siècle. Le souverain pontife donna à Sobieski
l'espérance d'une union entre son fils Jacques, qui avait alors seize ans, et
une archiduchesse, et lui promit de travailler à rendre la couronne de
Pologne héréditaire dans sa maison, sage pensée dont la réalisation eût peut-être
sauvé la Pologne ! Le pouvoir royal, toujours soumis à l'élection fut, en
effet, personne ne l'ignore plus, une des causes de la chute de ce noble
pays. L'alliance
entre Léopold et Sobieski, accomplie sous les auspices du pape, ne fut signée
que le 31 mars 1683. L'armée autrichienne, commandée par le duc Charles de
Lorraine, comptait à peine quarante mille combattants. Dix mille hommes de
garnison, sous les ordres du comte Stahremberg, étaient enfermés dans les
murs de Vienne. Lorraine tenta, mais en vain, d'arrêter la marche des Turcs,
au moment où ils se disposaient à passer la Raab. Les Autrichiens, culbutés
par les Ottomans, se replièrent sur le Danube, du côté de Vienne. Les
Turcs dressèrent enfin leurs tentes sous les murs de cette ville le 14
juillet 1683. Leur camp enveloppait la cité. Kara-Moustapha la somma de se
rendre. Vienne répondit par une formidable décharge d'artillerie, à laquelle
les Osmanlis et les Tartares, conduits par leur khan, Sélim Ghéraï,
ripostèrent vigoureusement. L'ennemi ouvrit la tranchée qui se prolongea
assez avant vers la ville, et les obus, ébranlant les remparts, détruisirent,
en peu de jours, vingt couvents, plusieurs églises et plusieurs maisons. La
cité Léopoldberg, les églises, les monastères extérieurs et une grande partie
des nombreux faubourgs de Vienne, furent livrés aux flammes par les Ottomans.
C'était la continuation de leurs ravages dans leur marche vers la capitale de
l'Autriche ; ils pillèrent, incendièrent plus de cent châteaux, et firent
trente mille prisonniers de tout âge et de tout sexe. Toutes
les cloches de Vienne restèrent muettes ; une seule se fit entendre durant le
siège, celle de Saint-Étienne appelée angstern (angoisse). Par l'ordre du comte
Stahremberg, la grande sonnerie de Saint-Étienne donna le signal du combat le
6 juillet. Le tocsin d'alarme se mêla à un immense cri de guerre au sein de
la population viennoise. Bourgeois et étudiants sont formés en milice, et les
femmes même volent aux armes. Les habitants de la cité jurent de vaincre ou
de mourir, et montrent le même courage, le même élan qu'en 1529, quand ils
repoussèrent avec tant d'éclat les escadrons de Soliman le Magnifique. On ne
connaissait plus ni sommeil ni repos. On passait les jours à combattre et les
nuits à réparer les remparts, à enterrer les morts. Ces
combats terribles duraient depuis quarante-cinq jours. Dix-huit assauts
étaient déjà livrés par les Turcs, et les assiégés avaient fait vingt-quatre
sorties. La moitié de la faible garnison de Vienne avait succombé. La ville
était à bout de ressources, et Sobieski n'arrivait pas ! Le duc de Lorraine
ne pouvait, sans exposer ses troupes à une perte certaine, attaquer les
musulmans : il était campé derrière la montagne de Cayemberg, attendant le
roi de Pologne. Le comte Stahremberg, au désespoir, put lui faire parvenir un
billet ainsi conçu : « Il n'y a plus de temps à perdre, monseigneur !
nous sommes perdus si vous n'arrivez pas ! » Il a
été reconnu, et cela se comprend sans peine, qu'avec les forces immenses dont
Kara-Moustapha disposait, Vienne serait inévitablement tombée en son pouvoir
s'il n'eût pas négligé d'occuper les hauteurs de Cayemberg, de Léopoldberg,
par où la cité pouvait être secourue, et si le grand vizir eût montré moins
d'incurie, moins d'incapacité dans la direction des travaux du siège ; il ne
voulut jamais céder aux instances de son armée dévorée du désir de prendre
Vienne dans un assaut général. L'entêtement de Kara-Moustapha ne permit pas
cet assaut. Le grand vizir disait à ses généraux assemblés, que les troupes
confédérées, tant attendues par les assiégés, n'arriveraient pas, et que, si
elles arrivaient, elles seraient impuissantes à combattre les Ottomans ; il
ajoutait que la capitale de l'Autriche, manquant de défenseurs, de munitions,
allait capituler. Ce n'était pas pour prévenir ni empêcher les horreurs d'une
place prise d'assaut que Kara - Moustapha refusait à ses troupes de livrer
une bataille décisive ; les égorgements coûtaient peu au massacreur de Human
; mais il ne voulait pas s'emparer de Vienne par escalade, afin que la ville
ne fût point abandonnée au pillage de ses soldats ; il voulait pour lui seul
et pour le sultan les trésors qu'il croyait renfermés dans la cité. A son
avidité venait se joindre l'espérance qu'il avait si longtemps nourrie de
faire de Vienne la capitale de son second empire ottoman. Saccager une cité
qu'il regardait déjà comme sa conquête, c'eût été une folie ! « Dévaste-t-on
soi-même son propre domaine ? Non, disait le grand vizir à un de ses
confidents ; les richesses de Vienne, ses églises que je changerai en
mosquées, ses monuments qui embelliront la cité devenue musulmane, sont -à
moi, et je les aurai ! Encore un peu de patience, et tout sera terminé à la
plus grande gloire des Ottomans. » Telles
étaient les espérances, les préoccupations de Kara-Moustapha sous les murs de
Vienne. Elles n'étaient pas tout à fait ignorées des bouillants janissaires
qui finirent par éclater en violents murmures contre le grand vizir. Un jour
que l'inaction, l'apathie du général en chef étaient plus grandes que de
coutume, des janissaires se mirent à crier de toute leur force, en apercevant
des soldats chrétiens au sommet du Cayemberg qui domine Vienne : Venez-donc,
giaours ! venez ! la vue seule de vos drapeaux nous fera fuir ! nous ne
sommes plus les guerriers invincibles de l'islam ! Les
giaours arrivèrent ! Des fusées, s'élançant des hauteurs du Cayemberg,
annoncèrent l'apparition de Sobieski, de ses vingt mille Polonais, et
l'espoir pénétra dans l'âme des défenseurs de Vienne, qui ne pouvaient plus
résister aux attaques de l'ennemi ! Le roi de Pologne avait passé le Danube
sur un triple pont que le duc de Lorraine avait fait construire, en peu de
jours, à Tuln, ville située à six lieues au-dessus de Vienne. Sobieski fit sa
jonction avec le duc de Lorraine et avec l'armée des princes électoraux de
Bavière et de Saxe. Le commandement des troupes alliées qui s'élevaient à
quatre- vingt mille hommes, selon les uns[9], à soixante-dix mille selon les
autres[10], fut immédiatement confié à
Sobieski. La cavalerie
du roi de Pologne était bien montée, bien équipée ; mais son infanterie était
dans un assez pauvre état : ces fantassins polonais étaient mal vêtus et mal
chaussés. Des princes allemands en exprimèrent leur étonnement : « Vous voyez
bien ces hommes-là ? leur dit Sobieski, ils sont invincibles ; ils ont fait
le serment de ne se vêtir que des dépouilles des ennemis. Jusqu'à présent,
ajouta le roi en souriant, ces soldats ont été habillés à la turque. » Si
ces paroles ne les vétissaient pas, elles les cuirassaient[11]. « Je
connais cet homme-là, dit le roi de Pologne, en parlant de Kara-Moustapha
dont il apercevait la tente magnifique au milieu du camp ottoman ; je connais
cet homme-là ; c'est un ignorant, un présomptueux ; il n'a pas fait couper le
pont de Tuln quand il le pouvait ; il est très-mal campé : nous le battrons,
c'est sûr ! » La vue
de Sobieski électrisa l'armée chrétienne. Ce cri, mille fois répété : Vive
le roi Jean ! accueillit le monarque polonais dans tous les rangs ; il
enflammait le courage des soldats impatients de signaler leur bravoure sous
la conduite d'un tel chef, et la confiance renaissait partout : « Jean allait
de colonne en colonne encourageant toutes les troupes, parlant à chacun la
langue de sa patrie, allemand aux Allemands, italien aux Italiens, français,
surtout, aux Français nombreux qui, en dépit des mauvais vouloirs de Louis
XIV, garnissaient les rangs[12]. » C'était,
après Dieu, à Sobieski seul que les habitants de Vienne et les soldats
chrétiens plaçaient leur confiance et leur espoir à cette heure suprême. Ces
mots salvatorem expectamus, que le roi de Pologne avait vus écrits sur
des arcs de triomphe dans sa marche vers la capitale de l'Autriche, étaient
dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres ; et ce sauveur attendu était là,
maintenant, l'épée à la main, et prêt à venger la croix outragée par le
croissant. Qui nous dira ce qui se passait dans cette grande âme, lorsque,
des hauteurs du Cayemberg ou du Léopoldberg, Sobieski contemplait la cité
dont il était le seul espoir ! Qui nous dira ses sublimes inquiétudes,
lorsqu'il voyait tous les bras tendus vers lui, tous les courages suspendus à
son propre courage, et la destinée de tout un peuple, de tout l'Occident
peut-être, dépendre de son inspiration et de son épée ! Sobieski dut sans
doute alors se confier à sou propre génie ; mais ce fut surtout la confiance
en Dieu qui anima ses résolutions et le lança, en quelque sorte, dans la
victoire ! Le 12
septembre 1683, à la pointe du jour, Sobieski et les principaux chefs de l'armée,
se rendirent dans une chapelle située sur le mont Léopoldberg. Un capucin,
Marco d'Aviano, envoyé du pape pour apporter les bénédictions d'Innocent XI
aux soldats chrétiens, célébra la messe que Sobieski servit lui-même, tenant
les bras en croix. Le roi communia et pria avec ardeur. On l'entendit
prononcer ces paroles du psalmiste : Non nobis, Domine, non nobis, sed
nomini tuo da gloriam — Donnez la gloire, non pas à nous, Seigneur, mais
à votre nom. À
l'issue du saint sacrifice, le héros catholique fit agenouiller son fils
Jacques au pied de l'autel, et l'arma chevalier. Puis, il lui ordonna de
monter à cheval, l'épée au poing, et de rester à ses côtés. Le jeune prince,
qui se montra digne de son nom dans cette immortelle journée, obéit avec joie
à son noble père. L'armée
chrétienne couvrait les hauteurs du Cayemberg et du Léopoldberg où se
montrent aujourd'hui de petits bois assez épais. Du haut de ces collines le
regard des compagnons du roi de Pologne embrassait toute la ville et tout le
campement des Turcs. Entre les sommets du Cayembert et les premiers faubourgs
de Vienne, en face s'étend un espace coupé de sentiers escarpés, mais
très-praticables ; ce sont les sentiers qu'on suit pour monter de Vienne à
ces hauteurs célèbres où se trouve maintenant le couvent des camaldules[13]. Sobieski
disposa, non sans de grandes difficultés, son armée en bataille sur ces
montagnes boisées. Il confia le commandement de l'aile droite au grand hetman
Jablonowski ; celui de l'aile gauche au duc de Lorraine ; le roi se plaça au
centre, sur les hauteurs mêmes où s'élève aujourd'hui le couvent des
camaldules. Jablonowski s'était placé sur des coteaux d'où il pouvait diriger
un feu meurtrier sur toute la partie occidentale du camp des Turcs ; mais le
point d'où le feu dut être le plus terrible, ce fut le Léopoldberg occupé par
le duc de Lorraine ; de là, plongeant sans obstacle sur tout le côté oriental
des assiégeants, il y vomissait la destruction et la mort ; Sobieski avait
devant lui le centre même de la ville ; combien ses coups durent être
terribles contre la partie du campement ottoman situé au côté septentrional
de Vienne ! On pouvait donc de ces hauteurs, dont s'était si
heureusement emparé le génie de Sobieski, foudroyer à la fois trois points du
camp des Turcs. La canonnade dura ainsi depuis dix heures du matin jusqu'à
une heure après midi, et nous comprenons qu'il ait suffi de trois heures pour
jeter l'épouvante et la mort au milieu des rangs ennemis. Après
ces formidables décharges d'artillerie et de mousqueterie, auxquelles les
Turcs ne pouvaient pas efficacement répondre, car ils étaient complétement
dominés par les guerriers chrétiens, Sobieski aperçut de longues files de
chameaux s'en allant du côté de la Hongrie ; c'était l'ennemi qui songeait à
opérer sa retraite. Sobieski ordonna de fondre sur les musulmans à l'arme
blanche ; toute son armée, le roi eu tête, se précipita comme un torrent sur
les troupes de Kara-Moustapha, et une effroyable mêlée s'engagea entre les
chrétiens et les Turcs. Ces combats, où des deux côtés la vigueur était
grande, durèrent jusqu'à cinq heures du soir. En ce moment la défaite des
Turcs devint complète ; ils se débandèrent et prirent la fuite. A sept heures
du soir (12
septembre 1683), il
n'y avait plus sous les remparts de Vienne que dix mille cadavres ottomans ou
tartares et des chrétiens victorieux. Sobieski
n'entra pas ce soir-là dans la ville ; il passa la nuit sur le champ de
bataille afin de surveiller l'ennemi qui aurait pu revenir. Mais les Turcs
fuyaient, et fuyaient pour toujours de cette Allemagne dont ils s'étaient
promis la conquête. Ils abandonnèrent dans leur camp toutes leurs richesses
qui étaient immenses. Chefs et soldats de l'armée chrétienne se les
partagèrent. Une lettre de Sobieski à la reine Marie peut nous donner une
idée des trésors laissés par les Turcs sous les murs de Vienne. En voici
quelques passages : « Tu ne me diras pas mon cœur, ma chère Mariette, ce que
les femmes tartares disent à leurs maris, lorsqu'ils reviennent les mains
vides : Tu n'es pas un guerrier puisque tu ne m'as rien rapporte, car
celui-là seul s'enrichit qui ne craint pas de marcher en avant. Je ne
puis te dire tout ce qui compose ma part de butin ; mais les objets
principaux sont : une ceinture et deux montres de diamants, quatre ou cinq
coutelas très-riches, cinq carquois ornés de rubis, de saphirs et de perles ;
des couvertures, des tapis et des mille petits riens, les plus belles
fourrures de zibeline qui soient au monde. Les soldats ont pris beaucoup de
ceintures enrichies de diamants ; je ne sais pas ce que les Turcs en peuvent
faire, car ils ne les portent pas habituellement : peut-être se
proposaient-ils d'en parer les belles Viennoises dont ils comptaient
s'emparer. J'ai une cassette d'or massif contenant trois plaques d'or de l'épaisseur
d'un parchemin, et couvertes de figures cabalistiques. Il est impossible de
te faire concevoir le luxe qui régnait dans la tente du vizir : on y voyait
des bains, de petits jardins, des fontaines, des garennes et jusqu'à un
perroquet. » Le roi
de Pologne envoya au pape des drapeaux enlevés à l'ennemi, avec ces mots de
César auxquels le grand Sobieski donna un caractère de modestie -chrétienne :
Je suis venu, j'ai vu, DIEU A VAINCU ! Le
lendemain de la bataille (13 septembre 1683), Sobieski fit son entrée dans Vienne, à cheval, à
la tête des troupes confédérées. Un soldat polonais, marchant devant le roi,
portait un étendard en étoffe d'or, auquel étaient suspendues des queues de
cheval, insignes du commandement en chef, qui avaient flotté devant la tente
du grand vizir. Ce drapeau n'était pas, comme on l'a dit, le sandjak-schérif
; l'étendard du prophète fut sauvé par les Turcs. L'entrée
de Sobieski dans Vienne fut magnifique et touchante. Les nombreuses cloches
de la ville, restées silencieuses pendant cinquante-huit jours, sonnèrent à
toute volée, et les Viennois, acclamant Sobieski, se précipitaient, à genoux,
sur son passage, versaient des larmes de joie, et l'appelaient leur sauveur.
Les femmes, surtout, se firent remarquer par leur enthousiasme attendrissant
; elles baisaient les pieds et les mains du roi de Pologne, et tenaient leurs
petits enfants dans leurs bras pour leur montrer le héros. Des pleurs
mouillaient les yeux de Sobieski : Dieu a tout fait, mes amis,
disait-il aux flots de peuple qui l'environnaient et qui arrêtaient sa marche
; allons remercier le Seigneur de la victoire ! Il entra avec la foule
dans l'église des Augustins, s'agenouilla dans la chapelle de Lorette et
entonna lui-même le Te Deum. Et l'hymne du Dieu des batailles, chanté
par tout un peuple, semblait ébranler les voûtes de la basilique. Le prêtre
métropolitain monta ensuite en chaire et prononça un discours sur la
délivrance de Vienne. Il prit pour texte ces paroles que Pie V, de glorieuse
et sainte mémoire, avait appliquées à don Juan d'Autriche, après la victoire
de Lépante : Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes — C'était
un homme envoyé de Dieu, du nom de Jean. Et tous les regards se portèrent
à la fois sur Jean Sobieski. Que de nobles émotions durent remuer les cœurs
dam cette église ! Il n'est pas dans l'histoire de spectacles plus beaux,
plus solennels, plus touchants. Lorsque
tout danger fut passé, l'empereur revint de Lintz et rentra dans sa capitale.
Comme tous ceux qui n'ont pas fait leur devoir dans des circonstances
décisives, Léopold avait une attitude embarrassée, et sur sa physionomie se
peignait plus d'ennui que de joie. Les ovations de Sobieski, à son entrée à
Vienne, paraissaient l'attrister : on dit pu le croire jaloux de la gloire du
héros. « L'empereur de retour, a dit le président Hénaut, reçut assez
froidement le roi de Pologne, sans doute parce qu'il lui devait trop[14]. » Léopold
demanda au duc de Lorraine comment, lui, empereur, il devait accueillir
Sobieski qui n'était qu'un roi électif : À bras ouverts, sire, lui
répondit-il, il a sauvé l'empire ! L'entrevue des deux monarques eut
lieu, à cheval, à la place même où les tentes des Ottomans avaient été
dressées. Léopold adressa froidement et gauchement quelques mots d'éloge et
de reconnaissance au vainqueur des Turcs. Je suis fort aise, mon frère,
lui dit Sobieski, de vous avoir rendu ce petit service. Et il tourna
bride. Une
chose assez remarquable, et que le mécontentement de Sobieski à l'égard de
Léopold Ier peut expliquer d'ailleurs, c'est que ce fut à Louis XIV que le
roi de Pologne adressa son rapport de la bataille gagnée et du salut de la
chrétienté[15]. Ajoutons aussi que l'idée de
rendre compte à Louis XIV d'une telle victoire, marque bien la grande place
qu'occupait alors la royauté française dans le monde européen. Mais
l'héroïque mission de Sobieski n'était pas terminée. Les Turcs, qu'il avait
chassés de Vienne, n'avaient point encore abandonné le sol autrichien.
Puissamment secondé par le valeureux duc de Lorraine, le roi de Pologne se
mit à leur poursuite, et les trouva à Parkany, ville située sur la rive
gauche du Danube, en face de Gran. Il leur livre bataille, tue dix mille
hommes, fait douze cents prisonniers, parmi lesquels figurent six pachas, et
les Ottomans gagnent en désordre la rive droite du fleuve (9 octobre
1683). Onze jours
après, Sobieski s'empare de Gran. Cette ville qui depuis Soliman le
Magnifique était un des postes avancés de l'islamisme en Europe, devient un
des remparts du christianisme contre les Ottomans. A la bataille de Szerzen (11 novembre
1683) Sobieski met
les Turcs en complète déroute. Kara-Moustapha fuit à Belgrade, et le roi de
Pologne, brillant de gloire, rentre dans ses États. De
violents murmures s'élevèrent de toutes parts contre Kara-Moustapha, que la
vindicte publique accusait d'avoir failli à sa tâche. Les janissaires
demandèrent sa mort. A ces clameurs vint se joindre un sentiment de vengeance
personnelle qui acheva de perdre le vizir. Ibrahim-pacha, gouverneur de Bude,
avait reproché au sérasker son incurie au camp de Vienne. Arrivé à Raab, le
vizir, voulant rejeter sur Ibrahim les malheurs de la campagne, l'accusa, à
son tour, d'avoir, le premier, donné le signal de la fuite devant les
chrétiens, et le fit mettre à mort. Mais Ibrahim laissait une veuve, femme
d'un caractère ardent. Elle alla demander justice à Mahomet IV, et le sultan
signa la condamnation du grand vizir qui fut étranglé à Belgrade (25 décembre
1683). Ainsi périt
l'un des plus incapables et des plus fastueux ministres de l'empire ottoman.
Il avait, dans son harem, plus de quinze cents odalisques, autant d'esclaves
pour les servir et sept cents eunuques noirs pour les garder. Ses
domestiques, ses chevaux, ses chiens et ses oiseaux de chasse, se comptaient
par milliers. On trouva dans ses coffres quatre cent quarante-cinq mille
piastres, fruit de ses rapines, sans parler des trésors laissés sous sa
tente, à Vienne, ce qui avait fait dire à Sobieski que le grand vizir l’avait
fait son héritier. Par un jeu bizarre de la fortune, le crâne et le
suaire de ce Kara-Moustapha, qui voulait faire de Vienne le siège d'un second
empire ottoman, se trouvent aujourd'hui dans l'arsenal civil de cette ville.
Ces derniers vestiges d'un orgueilleux pacha furent enlevés dans son
sépulcre, à Belgrade, après la prise de cette importante place par les
Autrichiens (1688),
et envoyés à Colloniz, archevêque de Vienne, qui en fit don à la cité des
Césars. La délivrance de Vienne, en 1683, est un des plus grands événements de l'histoire moderne. A cette époque les Turcs, sans avoir, peut-être, toute leur énergie du Ive siècle, étaient cependant encore bien terribles ; ils avaient eu leur pouvoir une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, la Thrace, toute la Grèce, la Hongrie, la Bulgarie, la Transylvanie, la Valachie, la Moldavie, la Servie ; une fois maîtres de Vienne, ils pouvaient faire en Occident une trouée désastreuse : la chrétienté se fût trouvée sous le coup d'un immense péril. Et ce qui ajoute aux dangers qui auraient menacé alors le monde occidental, c'était sa situation intérieure à cette époque. On n'avait plus, comme au temps des croisades, la formidable unité de la vieille république chrétienne ; l'Europe était coupée en deux camps ; d'un côté, le catholicisme, de l'autre, la réforme. La haine des protestants contre la papauté aurait pu les jeter dans les entreprises les plus coupables ; pour assouvir des vengeances, ils auraient peut-être frayé le chemin à l'islamisme lui-même. Des faits récents et lamentables étaient là pour prouver que la réforme, devenue barbare par l'excès de ses passions, se serait présentée comme auxiliaire sur les pas des Turcs conquérants. La pensée est épouvantée de la destinée qui eût pu être faite à l'Europe ; sans doute la chrétienté aurait fini, avec l'aide de Dieu et de l'épée catholique, par rejeter les bordes envahissantes ; mais que de luttes il eût fallu pour cela ? Que de flots de sang se fussent mêlés aux flots du Rhin et du Danube ? Sobieski, en triomphant des Turcs à Vienne, rendit donc un de ces services qui restent éternellement dans la mémoire des hommes. On pourrait observer que l'incapacité des Ottomans, en laissant inoccupés les points par où devaient venir les libérateurs de Vienne, rendit moins difficile la tâche du roi de Pologne ; toutefois, sa gloire n'en est point diminuée ; Sobieski garde dans les annales de l'Europe moderne une magnifique page. Sa piété, sa modestie, la simplicité de ses manières mêlées à tant de courage et de résolution, lui donnent un caractère à part parmi les grandes figures de l'histoire ; nous l'appellerions le Scipion chrétien, si dans la vieille épopée des Francs vainqueurs de l'islamisme au moyen âge, nous ne trouvions pas Tancrède et Godefroi auxquels il semble avoir dérobé quelques traits. Don Juan, le vainqueur de Lépante, reparut dans Sobieski, libérateur de Vienne ; on peut dire de tous les deux qu'ils avaient été envoyés de Dieu[16]. |
[1]
Hammer.
[2]
Géographie de Malte-Brun.
[3]
Voyez le chapitre XXXIII de cet ouvrage.
[4]
Michaud. Histoire des croisades, t. V.
[5]
M. de Salaberry.
[6]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XV, p. 186.
[7]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. XV, p. 383.
[8]
Sobieski, dans une de ses lettres à la reine Marie, élève cette armée à trois
cent mille hommes, sans compter les Tartares conduits par le kan de Crimée.
[9]
Histoire de l'empire ottoman.
[10]
M. de Salvandy. Histoire de Sobieski.
[11]
Coyer. Histoire de Sobieski.
[12]
Salvandy. Histoire de Sobieski.
[13]
Au penchant du Cayemberg on visite le tombeau du prince de Ligne.
[14]
Abrégé chronologique de l'histoire de France.
[15]
Michaud. Histoire des croisades, t. V.
[16]
Dans cette partie de notre travail, nous avions sous les yeux l’Histoire de
l’empire ottoman, par M. de Hammer, qu'il est toujours si utile de
consulter ; mais le célèbre historien nous permettra de regretter qu'il n'ait
pas accordé à Sobieski une assez grande place, qu'il n'ait pas mis suffisamment
en relief une des plus belles figures de l'histoire, et n'ait pas fait sentir
l'immensité du service rendu à l'Europe par le libérateur de Vienne.