HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XXXIX.

 

 

Achmed Képrilu succède à son père au grand vizirat et gouverne l'empire. — Caractère d'Achmed Képrilu, ses talents. — Caractère de Mahomet IV, son incapacité. — Guerre de Képrilu en Hongrie. — Bataille de Saint-Gothard. — Paroles de Képrilu à cette occasion. — L'ancienne Crète. — Guerre de Candie. — Siège et conquête de Candie par les Ottomans. — Réjouissance des Turcs à cette occasion. — Enthousiasme qu'excitent les succès de Képrilu. — M. de Nointel, ambassadeur de Louis XIV à Constantinople. — La sultane Tarkhan saluée par les canons des vaisseaux français. — Curieux détails. — Renouvellement des anciennes capitulations entre la France et la Turquie. — Attitude de Louis XIV dans cette circonstance. — Un mot du grand vizir Képrilu (de 1681 à 1671).

 

Il n'y avait pas eu d'exemple, jusqu'ici, d'un fils de grand vizir succédant à son père dans cette haute dignité. Mohammed Képrilu fut non-seulement un vaillant chef d'armée, un ministre plein de sagacité, mais encore le fondateur d'une famille illustre. Cet homme qui, sans instruction, avait, tyranniquement, il est vrai, mais avec une incontestable capacité politique, gouverné un empire livré aux déchirements, et rétabli l'ordre où régnait l'anarchie, regrettait les lumières qu'on acquiert par l'étude, et gémissait sur sa propre ignorance. Aussi s'empressa-t-il de donner à son fils Achmed des maitres habiles. Doué comme Mohammed d'une intelligence rare, et docile aux exhortations paternelles, à celles de ses khodjas (précepteurs), le jeune Achmed étudia avec ardeur la religion, les lois de l'empire, l'histoire ottomane, la géographie, le calcul, l'astronomie, et fit de rapides progrès dans les sciences. Il entra de bonne heure dans le corps des ulémas (légistes), et s'y fit remarquer par son savoir et la lucidité de ses interprétations du koran et de la Sunnate ou livre des traditions.

Mais Mohammed qui voulait avoir un continuateur dans son fils, ne le laissa pas longtemps parmi les docteurs de la loi ; il le lança dans la carrière politique, administrative, afin qu'il pût faire son apprentissage du gouvernement des hommes. Il lui confia successivement les pachaliks d'Erzeroum, de Damas. Mahomet IV le nomma gouverneur de Stamboul un mois avant la mort du vieux vizir, et premier ministre ensuite (1661). Achmed avait alors vingt-six ans. Il dut, si jeune encore, cette haute position à ses talents et au nom qu'il portait. Avec plus de profondeur de vues que son père, et autant d'énergie de caractère, il ne se montra pas cruel comme Mohammed ; il ne versa pas, à son exemple, des torrents de sang pour consolider son pouvoir et s'y maintenir ; il prononça des condamnations à mort au moment de son entrée aux affaires ; mais ces condamnations, les seules que l'histoire ait à lui reprocher, eurent pour but « d'épouvanter d'abord les séditieux, a dit un historien, afin qu'habitués à trembler devant le fils comme devant le père, ils n'osassent plus renouveler leurs audacieuses tentatives[1]. »

C'était toujours le système de terreur de la part du gouvernement turc ; mais l'histoire doit des éloges au ministre qui ne le suivit qu'un instant, et qui lui substitua un système non sanguinaire, lequel n'excluait pas la possibilité de faire respecter l'autorité sans recourir au lacet, au poignard des muets, des bostandjis et des tschiaouschs. Voilà en quoi Achmed fut supérieur à son père, car c'est le propre des véritables hommes d'État de ne pas s'appuyer toujours sur la violence pour gouverner les nations. Achmed avait un caractère naturellement gai et de l'affabilité dans les manières. Il s'efforçait de paraître sévère, rigoureux avec certains mouvements des yeux et des lèvres. Celui qui ne montre pas sa physionomie douce, a dit un auteur italien du XVIIe siècle, en parlant d'Achmed Képrilu, cherche à se changer intérieurement. Il est certain que le jeune vizir répandit quelquefois le sang en faisant effort sur lui-même, et l'habitude de ne pas se montrer tel qu'il était, bon, loyal, disposé au pardon, avait porté quelque atteinte à cette riche nature. Achmed parlait peu et sa parole était brève ; mais il réfléchissait et agissait beaucoup. Il avait sous sa main trois hommes, tous les trois ses beaux-frères, que son ascendant subjuguait : c'étaient Kara (le noir) Moustapha, kaïmakam de Stamboul ; Kaplan, grand amiral, et le général Sidi-Mohammed. Avec ces trois personnages influents, et les trois armées d'Asie, d'Europe et d'Afrique, Achmed Képrilu enserrait l'empire ottoman tout entier.

Après avoir fait connaître le vizir qui va, pendant quinze années, tenir les rênes du pouvoir, donnons une idée de Mahomet IV que nous avons vu enfant dans les deux précédents chapitres. Le sultan avait vingt ans au moment de l'élévation d'Achmed Képrilu au grand vizirat. Il était à cette époque ce qu'il fut toute sa vie : nul, comme chef d'empire. Trois passions le dominaient : le luxe, la chasse et les femmes. Les chevaux qu'il montait, les habits qui le couvraient, ses appartements, ses lits de repos resplendissaient d'or et de pierreries. Les parties de chasse, qui ne discontinuèrent pas durant son long règne, coûtèrent à l'État des sommes incalculables, et ruinèrent une foule d'habitants des campagnes d'Andrinople.

L'une des sultanes favorites, originaire de Candie, femme d'une merveilleuse beauté et d'un caractère impérieux, s'empara de l'esprit du sultan et régna sur lui en souveraine. Elle le rendit père d'un fils, et la Joie qu'il en éprouva fut telle qu'il donna à la belle Candiote une partie des revenus de la couronne, en y ajoutant les riches domaines qui avaient appartenu à une fille d'Achmed Ier, morte peu de mois auparavant. L'amour qu'il ressentait pour la jeune Grecque et pour le fils qu'elle avait mis au monde, lui inspira la criminelle pensée d'assassiner ses deux frères et un prince qui lui était né d'une autre khasseki (favorite). La sultane Tarkhan, dont nous avons déjà parlé, parvint, non sans effort, à détourner Mahomet 1V de ces sanguinaires projets.

La cité de Constantinople lui était odieuse. Il la quitta pour demeurer à Andrinople, la seconde ville de l'empire, où il fit construire un superbe palais. « Que ferais-je à Stamboul, répondit-il un jour à un de ses ministres qui l'engageait à se montrer dans sa capitale ; le séjour de Stamboul n'a-t-il pas coûté la vie à mon père ? mes prédécesseurs n'y ont-ils pas toujours été prisonniers des rebelles ? Plutôt que d'y retourner, j'y mettrais moi-même le feu, et je verrais avec joie la cité et le sérail en cendres ! »

Ce padischah, qui passait sa vie dans son harem ou avec les lièvres, les perdrix, les chamois, les bêtes fauves des montagnes, et qui continuait, dans ses dépêches, à prendre les titres de dominateur de l'Europe et de l'Asie, de maitre de la mer Blanche et de la mer Noire, de glorieux, d'invincible souverain des hommes, obligeait son historiographe, Abdi, à consigner dans les annales de l'empire des faits tels que ceux-ci : « Le padischah a tué deux loups dans sa chasse au sommet des montagnes de la Thessalie ; il a franchi à cheval une crevasse qui laissait voir un abîme entre deux rochers, et plusieurs personnes de sa suite sont mortes de froid. En voyant leurs cadavres le sultan a dit : « Ces gens-là auraient médit de moi ; ils ont reçu leur châtiment d'avance ! » Sa Hautesse a vu une vache qui mettait bas ; elle a converti à l'islamisme le propriétaire de cette vache, et l'a nommé sur-le-champ kapidji (l'un des gardiens du sérail). »

Abdi présenta un jour au sultan dans une assiette d'or ciselé le savon parfumé pour les mains du maitre ; il ne fit que le toucher du bout des doigts et dit à l'historien : « Je n'ai touché ce savon que pour te faire plaisir ; va, et fais en sorte que cette marque de ma bienveillance soit mentionnée dans ton livre.

« Qu'as-tu écrit aujourd'hui ? lui demanda-t-il un autre jour.

— Rien, seigneur, aucun événement mémorable n'a encore signalé cette journée. »

Le sultan lui lance un djerid (bâton) à la tête et lui dit : « Maintenant, n'as-tu rien à écrire ? » Et le pauvre Abdi relata à l'instant dans les annales de l'empire ce dangereux caprice de Mahomet IV.

Le sultan avait aussi auprès de sa personne un astronome, Achmed-Effendi, qu'il consultait chaque fois qu'il devait se mettre en campagne pour une partie de chasse. Cet astronome se piquait en même temps de connaître la science de divination, et se vantait de découvrir, au moyen de calculs cabalistiques, les objets cachés. Voulant mettre un jour ce merveilleux talent à l'épreuve, l'empereur place un petit miroir dans la main droite d'un itschoglan (page), fait appeler Achmed-Effendi et lui demande quel est l'objet caché dans la main du page. L'astronome qui, d'un coup d'œil s'est entendu avec l'itschoglan, se livre à des combinaisons mystérieuses, et déclare ensuite, avec une gravité tout orientale, que l'objet caché est un morceau de verre ! Mahomet IV, émerveillé de la pénétration de son astronome, lui adresse des éloges et le comble de riches présents.

Tel était donc le sultan qui aurait peut-être précipité l'empire dans une ruine totale, si des hommes pareils à Mohammed Képrilu et à son fils n'avaient pris dans leurs fortes mains le timon de l'État.

Ne laisse jamais ton armée et ta personne en repos, avait dit à Mahomet IV le vieux Képrilu mourant. Le jeune padischah n'avait suivi que la seconde partie de ce conseil en se livrant sans mesure à l'exercice de la chasse. Achmed Képrilu mit en pratique la première partie. Les janissaires, les spahis, en garnison à Constantinople ou dans toute autre ville importante, étaient sans cesse disposés à la révolte et l'oisiveté énervait leur courage militaire. En temps de paix extérieure, le repos de l'empire était devenu impossible, à cette époque, avec une armée permanente de deux cent mille hommes, sans compter les nombreux contingents des feudataires qui se levaient au premier signal insurrectionnel, comme ils se levaient, il faut le dire, quand il fallait marcher contre l'ennemi. La guerre était l'élément de la Turquie dans ce temps-là, et c'est par la guerre qu'on assurait la tranquillité intérieure de cette grande monarchie. Achmed Képrilu le comprit, et chercha des occasions de batailles.

Pendant l'année 1662, l'empereur d'Autriche, Léopold, avait pénétré à main armée dans la Transylvanie, province tributaire de la Porte, et s'était emparé de quelques places fortes, telles que Szeklhyd et Serinwar. Au mois de juillet 1663, le grand vizir, après avoir reçu de la main du sultan le sandjak-schérif (étendard du prophète), un sabre enrichi de pierreries, un kaftan (pelisse) d'honneur, partit de Constantinople avec une brillante armée pour les régions hongroises. Cette guerre, mêlée de succès et de revers, mais qui eut pour résultat, cependant, la conquête de Neuhausel, d'Ujiwar, de Serinwar par les Turcs, ne fut que le prélude de la célèbre bataille de Saint-Gothard, village situé près de la rivière Raab, qui verse ses eaux dans le Danube.

Les Turcs rencontrèrent dans ces plaines fameuses les Autrichiens et les Hongrois auxquels s'étaient réunis six mille Français, envoyés par Louis XIV, et placés sous le commandement du comte de Coligni et du marquis de La Feuillade, que les Osmanlis appelaient fouladi (l'homme d'acier). Ces Français étaient presque tous de jeunes gens appartenant aux plus nobles familles du royaume très-chrétien. Ils avaient quitté leurs manoirs et la cour de Versailles pour signaler leur valeur contre les infidèles. L'illustre Montecuculli, feld-maréchal autrichien, avait le commandement supérieur des confédérés. Là figurait au premier rang le général de cavalerie Jean Spork, qui ne savait signer son nom qu'avec la pointe de son glaive ; mais que son bouillant courage avait fait surnommer l'Ajax des chrétiens. Tête nue, les genoux à terre, les mains et les bras levés vers le ciel, Jean Spork adressa à Dieu, avant la bataille, une prière qui peint à la fois le caractère du preux et les fortes et naïves croyances de la noble Hongrie de ce temps. « Puissant généralissime qui es là-haut, dit-il, écoute la prière de ton serviteur Jean : si tu ne veux pas secourir, en ce jour, les chrétiens, tes enfants, je ne te demande que de ne pas venir en aide à ces chiens de Turcs, et tout ira bien ! »

Le héros met ensuite son casque sur sa tête, prend son épée, monte à cheval et, sur un signal de Montecuculli, il fait sonner la charge. Au moment de l'attaque, qui fut impétueuse, terrible, de part et d'autre, le grand vizir dit à haute voix, en apercevant les Français poudrés et musqués, et leurs uniformes aux brillantes couleurs : Que nous veulent donc ces jeunes filles ? A ces mots insolents les compagnons de Coligni et de La Feuillade répondirent par le cri formidable : Allons ! allons ! tue ! tue ! Et une décharge de mousqueterie envoie la mort dans les rangs ennemis.

Toute l'artillerie chrétienne foudroie en même temps le camp des Turcs, placé sur la rive opposée de la Raab. Les Autrichiens, les Hongrois, les Français franchissent la rivière à la nage à travers la mitraille et la fusillade des Ottomans. Plus de quinze mille musulmans sont tués ou noyés. L'armée des infidèles lâche pied ; une terreur panique s'empare de la cavalerie de Képrilu, et elle prend la fuite malgré le vizir qui veut continuer le combat. Les chrétiens restent maîtres du champ de bataille. Quinze canons mis en batterie, quarante drapeaux, d'immenses richesses en argent, en armes, tombent en leur pouvoir (1er août 1664).

Plusieurs années après leur défaite à Saint-Gothard, les vieux janissaires, retirés dans leurs chambres de vétérans, à Stamboul, s'entretenaient de cette journée, et répétaient encore avec une sorte d'effroi ce cri de guerre qui avait retenti à leurs oreilles aux bords de la Raab : Allons ! allons ! tue ! tue ! Dans tous les temps les Turcs ont eu une haute idée des guerriers de la France, et dans leur imagination le nom de Frandji exprime l'audace et la vaillance dans les combats.

Le lendemain de la victoire de Saint-Gothard, Montecuculli, à cheval, l'épée au poing, environné de ses bataillons, entonna l'hymne : Nous te louons, Seigneur ! et la grande voix de l'armée se mêla à celle de son chef. Rendons grâce aussi à Marie ! s'écria ensuite le feld-maréchal ; et les soldats éclatèrent en enthousiasme en prononçant le nom de la mère de Jésus ! Une chapelle, qui existe encore, s'éleva sur le champ de gloire de Saint-Gothard, en commémoration de cette grande journée. Ce brillant courage des guerriers chrétiens aux bords de la Raab, ces images si douces de la religion au milieu du terrible appareil des combats, rappellent à l'imagination émue les grandes luttes des vieux croisés contre l'islamisme, et la reportent dans ces siècles de vaillance et de foi où chaque soldat était un héros et chaque héros un martyr.

Et, cependant, comme après la bataille de Lépante, les chrétiens ne surent pas profiter de leur victoire à Saint-Gothard. Une mésintelligence survenue parmi les chefs de l'armée victorieuse, amena l'empereur d'Autriche à signer, avec la Turquie, le traité de paix du 27 septembre 1664, par lequel les places fortes de Seriuwar et d'Ujiwar, deux clefs du royaume de Hongrie, furent cédées à la Porte ottomane. Mais l'effet moral de la victoire du 1er août fut immense. Le sandjak-schérif reçut un nouvel affront, et le triomphe des chrétiens arrêta une fois encore la marche de l'islamisme du côté du Danube.

Cette défaite ulcéra l'âme de Képrilu, mais ne l'abattit pas. « Patience ! dit-il à des chefs musulmans en rentrant à Andrinople ; patience ! nous nous vengerons ! J'arracherai Candie aux Vénitiens ou je mourrai les armes à la main dans cette île que les giaours ont trop longtemps possédée ! » Achmed poursuivit cette belle conquête, en effet, avec une persévérance, un courage qui offrent peu d'exemples dans l'histoire. Un récit détaillé et complet de la guerre de Candie par les Turcs, guerre qui dura vingt-cinq ans, remplirait un gros volume, et les limites que nous nous sommes tracées nous obligent à nous borner ici à des indications ; mais nous nous efforcerons de donner une idée exacte, précise de cette lutte mémorable. Il nous faudra remonter un instant le cours des événements, car nous avons négligé, à dessein, de constater, dans les deux précédents chapitres, les phases diverses de cette guerre ; nous avons mieux aimé les réunir en un seul tableau afin de mettre plus d'unité dans cette partie de notre travail.

Et, d'abord, un mot rapide sur Crète, une des quatre principales lies de la Méditerranée.

Crète, que les anciens appelaient la grasse, la riche en pâturages, la féconde, la bienheureuse, à cause de sa fertilité et de son beau climat, est située, on le sait, à l'extrémité méridionale des régions européennes, et dans le voisinage de l'Asie et de l'Afrique. Lille présente une superficie de cinq cent vingt lieues carrées et sa circonférence est d'environ deux cents lieues. Crète est coupée par des plaines, des vallons charmants, des torrents où coulent des eaux transparentes, des montagnes dont la plus élevée, l'Ida, berceau de Jupiter, maître du tonnerre, su montre au-dessus des autres cimes, comme un vieux cerf, dit Fénelon, porte son bois rameux au-dessus des têtes des jeunes faons dont il est suivi. Nous ne parlerons point ici des cent villes crétoises, dont une seule, Gorthynia, a conservé quelques débris ; de Dédale et de son labyrinthe que les érudits ont cru reconnaître près du village de Cnossou, l'antique Cnossos ; de Pasiphaé et du minotaure terrassé par Thésée ; de Minos, qui après avoir donné ses sages lois aux nations, lois émanées de Jupiter lui-même, dit Homère, mérita, en quittant la terre, de juger aux enfers les pâles humains ; d'Idoménée, ce Jephté des païens qui, par un vœu indiscret, immola son enfant. Nous voyons les Crétois en lutte avec Athènes, puis avec Rome et finissant, enfin, comme tout l'univers, par subir le joug du Capitole. En 823, sous le règne de Michel le Bègue, ce César byzantin qui déshonora la pourpre comme tant d'autres souverains du Bas-- Empire, les Sarrasins s'emparèrent de Crète, fondent la ville de Khandak ou Candax, mot arabe dont on a fait Candie, et l'île entière prend ce nom. Ils la gardent jusqu'en 960, époque à laquelle le général Nicéphore Phocas les en expulse après sept mois de siège. Phocas gagna à cette conquête le diadème impérial qui tomba de son front par un assassinat.

Après la prise de Constantinople par les croisés (1204), Crète échut en partage au marquis de Montferrat, roi de Salonique, qui la vendit aux Vénitiens. Ces républicains l'avaient conservée sous les plus redoutables padischahs de Stamboul ; ils devaient la perdre pour toujours sous le règne de deux sultans sans capacité et sans courage : Ibrahim Ier et Mahomet IV. Mais ce n'était pas pour de pareils princes que se battaient les janissaires ; ils se battaient pour l'empire et, aussi, pour gagner du butin, car dans leur opinion le pillage était une condition essentielle de la guerre.

En 1644, une flottille maltaise capture un vaisseau ottoman se dirigeant vers l'Égypte, puis elle vient se ravitailler dans un des ports de Crète. Le divan irrité de cet acte de piraterie, n'ose pas s'en venger sur les chevaliers dont il redoute la bravoure, et laisse tomber sa colère sur Candie sous prétexte que les Vénitiens ont donné asile aux navires de l'Ordre. Une escadre turque, composée de trois cents navires de toute grandeur, montés par cent cinquante mille hommes sous le commandement de Yousouf-pacha, met le siège devant la Canée, la plus importante ville de l'île, quoiqu'elle n'en soit pas la capitale, et s'en empare après quarante-sept jours de combats (17 août 1645). Depuis cette époque jusqu'en 4666, les Turcs se rendent maîtres successivement, par d'affreux brigandages, de tous les points de l'île, malgré l'opiniâtre courage des Vénitiens, qui sont réduits à ne posséder plus que la seule ville de Candie.

Cette cité, bâtie par les Sarrasins, rebâtie par les Vénitiens, s'élève dans une belle plaine entrecoupée de riches et brillants coteaux. Elle était entourée de formidables remparts, de fossés profonds, et défendue, au nord, par la mer qui gronde sans cesse au pied de ses murailles. Au commencement de l'année 1667, Achmed Képrilu, que nous avons laissé à Andrinople après sa défaite à Saint-Gothard, entreprit, à la suite de longs préparatifs, le siège de Candie sous le feu de la canonnade vénitienne. Les Turcs attaquaient avec un bouillant courage et les chrétiens, bien inférieurs en nombre, se défendaient en héros. Cette lutte gigantesque, devenue si inégale, durait depuis deux ans, et les Vénitiens, épuisés de fatigue, réduits à six mille combattants, offrirent au grand vizir une grande somme d'argent s'il voulait se retirer et laisser seulement la ville de Candie aux assiégés. « Nous ne sommes pas des marchands, répondit fièrement Képrilu ; l'argent ne nous manque pas ; il nous faut Candie, et nous l'aurons ! »

Des secours, des encouragements arrivaient chaque jour au chef de l'armée ottomane. « Je te visiterai en personne, mon lala ! écrivit Mahomet IV à Képrilu (1er juin 1669) ; soldats de l'islam ! ma pensée est avec vous ! que vos visages soient radieux dans ce monde et dans l'autre ! Puissiez-vous prendre Candie cette année, pour laquelle je vous demande un redoublement de zèle ! » Bien que le sultan, cet éternel chasseur, n'eut jamais paru sous les murs de Candie où ses soldats combattaient et mouraient pour la foi de l'islam, les lettres qu'il écrivait à Képrilu, lettres que celui-ci lisait à son armée, enflammaient l'ardeur belliqueuse des Turcs, car dans leurs rangs la voix d'un padischah ne retentissait jamais en vain quand ils combattaient les chrétiens.

Cependant le siège de Candie remplissait la France d'émotion, et la tenait en suspens ; elle prêtait l'oreille aux bruits de guerre qui venaient de Crète. Louis XIV, touché des longues souffrances des Vénitiens, pénétré d'admiration pour leur courage, voulut les secourir ; il arma une flotte montée par six mille guerriers, l'élite de la noblesse de son royaume, et en confia le commandement au duc de Navailles et à François de Vendôme, duc de Beaufort, dans les veines duquel coulait le sang de Henri IV. Beaufort était déjà célèbre par sa bravoure et sa popularité, à Paris, ce qui l'avait fait surnommer le roi des halles. Dans cette armée auxiliaire figuraient un comte de Saint-Paul, un Créqui, un Beauvau, un Fénelon, parent de l'illustre archevêque de Cambrai, un Dampierre, un Castelane, le jeune Sévigné et une foule d'autres noms célèbres. En parlant de cette noble phalange, un historien turc dit, avec cette urbanité qui caractérise les écrivains musulmans quand les chrétiens se trouvent sous leur plume : Sur ces entrefaites arrivèrent à Candie six mille pourceaux malintentionnés.

Rien n'est admirable et touchant comme la lettre que le duc de Beaufort écrivit à sa vieille mère en partant pour la Crète : « Je pars, lui disait-il, avec la plus grande joie du monde pour me rendre où la religion et le service de mon maître m'appellent. Vos prières, auxquelles je dois tout ce que j'ai eu de bonheur dans ma vie, ne me manqueront pas, en une occasion qui doit être selon votre goût, puisqu'elle est sainte ! Votre fils bien-aimé »

L'escadre française, dont on confia, en mer, le commandement supérieur au duc de Beaufort, qui avait le titre d'amiral, entra triomphalement dans le port de Candie, bannières déployées et les mèches des canons allumées, le 19 juin 1669 ; les Turcs, surpris à son approche, n'opposèrent aucun obstacle à son débarquement.

Hélas ! les prières de la duchesse de Vendôme ne sauvèrent pas son fils de la mort ! Cinq jours après l'arrivée des Français, le duc de Beaufort, à la tête de douze cents guerriers, fait une sortie et attaque les Osmanlis dans leurs retranchements. Les chrétiens font des prodiges de valeur ; mais bientôt environnés par une nuée de Turcs, ils succombent presque tous. « Amis ! dit le duc de Beaufort à ses soldats qui luttent encore, amis ! ne fuyons pas devant les infidèles I mourons en vaillants hommes ! » Il disparut le glaive au poing dans la mêlée. Les Vénitiens cherchèrent son corps pendant trois jours et, ne l'ayant pas trouvé, ils envoyèrent, au nom de la république, des hérauts d'armes au camp des Turcs, pour le réclamer. « Si le duc de Beaufort est vivant, dirent-ils à Képrilu, nous vous donnerons pour sa rançon tout ce que vous demanderez ; s'il est mort, nous vous payerons son cadavre au poids de l'or. » Le grand vizir accueillit honorablement les envoyés vénitiens, et fit chercher, mais en vain, le corps du champion de la croix. On eût dit que des mains célestes l'eussent ravi à la terre. Quelques mois plus tard, Mascaron prononçait, à Paris, devant un brillant auditoire, l'oraison funèbre du duc de Beaufort, et disait : « Il mourut d'une mort la plus glorieuse qu'un héros chrétien puisse souhaiter, l'épée à la main contre les ennemis de son Dieu et de son roi, à la vue de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, et, plus que tout cela, à la vue de Dieu et de ses anges ![2] »

Quelques galères maltaises et pontificales envoyées à Candie par les soins de Clément IX, montées par deux mille hommes, au plus, vinrent apporter de nouveaux secours aux assiégés. L'espoir renaissait parmi ces derniers. Les Ottomans auraient peut-être abandonné la place si des contestations n'étaient survenues entre le duc de Navailles et le capitaine général Mirisino, commandant de Candie. Les Vénitiens crurent un moment que les Français n'étaient venus les secourir que pour s'emparer eux-mêmes de Candie. Ces suspicions blessèrent la loyauté française. Louis XIV ne les connaissait pas encore lorsqu'il rappela sa flotte. On n'a jamais su pourquoi le roi de France avait pris cette détermination. Toujours est-il qu'au mois d'août 1669 le duc de Navailles rentra en France avec son escadre. Les navires des chevaliers et ceux du pape quittèrent en même temps File de Crète. Ils se retirèrent en enfer, dit un historien turc, dans ce refuge ouvert au désespoir.

La garnison vénitienne n'était plus que de trois mille à trois mille cinq cents hommes, tandis que les forces des assiégeants, venant de l'Anatolie, de la Roumélie, de l'Égypte et des côtes barbaresques, s'augmentaient chaque jour. Pour les Vénitiens la lune n'était plus possible. Ils demandèrent grâce, et le grand vizir la leur accorda. Il reçut le 27 septembre 1669, à dix heures du matin, les clefs de la ville dans un plat d'argent, et donna mille ducats à ceux qui les lui apportèrent. Il exigea la complète évacuation de Candie par les Vénitiens, et fournit lui-même des navires pour transporter les vaincus dans leur pays de l'Adriatique. Ils quittèrent, tous en versant des larmes, cette île de Crète que leur république avait possédée pendant quatre cent soixante-cinq années. Ils perdirent trente mille guerriers durant le siège, firent quatre-vingt-seize sorties, lancèrent quarante mille huit cent dix-neuf bombes, deux cent soixante et seize mille sept cent quarante-trois boulets et usèrent quatre-vingt mille quatre cent quarante-neuf quintaux de plomb en balles de tous les calibres. Les Turcs livrèrent cinquante-six assauts, entreprirent cinquante-cinq attaques souterraines, brûlèrent cinq mille trois cent soixante et dix barils de poudre, firent sauter trois mille cinq cent seize mines et perdirent, avec plus de trois mille officiers de tout grade, cent vingt-cinq mille soldats, sans compter les pertes innombrables d'hommes et d'argent engloutis dans Crète pendant les vingt-trois années qui précédèrent la prise de Candie[3].

Et ce magnifique pays, arrosé de tant de sang, témoin de tant de désastres, est resté soumis, depuis cette époque, à l'absurde et tyrannique domination ottomane. Et plusieurs de ses plaines, de ses vallons jadis si riches en productions de toutes sortes, sont changés, maintenant, en stériles et affreux déserts. Crète, autrefois appelée la bienheureuse, la riche en pâturages, la féconde, ne pourrait plus être appelée aujourd'hui que la malheureuse, la pauvre, la désolée. Et ce spectacle se voit sur une infinité de points du vaste empire des sultans. Où un Turc met le pied, dit un proverbe oriental, la terre reste sept ans sans produire. Rien n'est plus vrai que ce proverbe. Si, à l'exemple de Louis XIV, les autres nations chrétiennes étaient accourues au secours de Candie, cette fie n'appartiendrait pas en ce moment aux Osmanlis, et Crète n'aurait rien perdu de sa splendeur passée. Depuis leur origine, comme gouvernement régulier, jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les Turcs n'ont dû leurs succès qu'à l'indifférence de l'Europe chrétienne.

Les succès de l'armée ottomane à Candie remplirent la Turquie d'allégresse. Des fêtes, des illuminations, des prières publiques, célébrèrent d'un bout de l'empire à l'autre le triomphe des Osmanlis. Le nom d'Achmed Képrilu, ce vizir de trente-trois ans qui venait de retremper avec tant de gloire les armes de l'islam, était sur toutes les lèvres, et lorsqu'à son retour de Crète il rentra à Constantinople, le peuple l'accueillit par ses plus vives acclamations. Cet enthousiasme musulman durait encore lorsque le 2 octobre 1670, M. de Nointel, successeur de M. de La Haye à l'ambassade de France à Constantinople, parut à la pointe du sérail avec quatre vaisseaux de guerre commandés par l'amiral d'Apremont. Les derniers événements avaient refroidi les relations diplomatiques entre la cour de Versailles et le Divan. Ne voulant pas exposer le drapeau de France à un affront, M. de Nointel envoya une députation au kaïmakam pour lui demander si le salut d'usage de cent coups de canon fait à la ville des sultans lui serait rendu. La réponse du gouverneur de Stamboul, réponse concertée avec le grand vizir, fut négative, et les batteries françaises restèrent muettes.

On voulut obtenir par ruse le salut que M. de Nointel avait été en droit de refuser à Constantinople. La sultane Validé envoya en son propre nom le kislar-aga pour complimenter M. de Nointel et M. d'Apremont. « Nobles seigneurs, leur dit le chef des eunuques, notre gracieuse sultane Tarkhan, mère de Mohammed IV, notre invincible padischah, a entendu vanter la galanterie française. Ma souveraine traversera demain le Bosphore pour se rendre avec sa suite dans son beau palais de Scutari. Elle espère que vous voudrez bien la saluer. » L'ambassadeur et l'amiral répondirent au kislar-aga qu'ils rendraient à sa gracieuse souveraine les honneurs qui lui étaient dus et comme femme et comme princesse ; mais que ces honneurs ne s'adresseraient qu'à elle seule. Le 5 octobre Tarkhan traversa le canal de Constantinople avec ses élégantes felouques remplies d'odalisques voilées. La galanterie française ne fut pas prise en défaut. Les flammes blanches, les drapeaux bleus parsemés de fleurs de lis d'or, flottèrent au vent. Un branle-bas fut ordonné. Les mousses montèrent aux vergues, et cent coups de canon saluèrent en passant la sultane de Stamboul.

M. de Nointel fit ensuite son entrée solennelle dans Constantinople et au palais de l'ambassade à Péra. Dans l'entrevue que l'ambassadeur eut avec Achmed Képrilu, M. de Nointel demanda au nom du roi son maître le renouvellement des capitulations consenties entre François Ier et Soliman le Magnifique. Il demanda de plus 1° que l'envoyé de France à Constantinople pût toujours visiter sans la permission de la Porte les échelles du Levant où se trouvaient des négociants français, privilége qui avait été jusqu'ici refusé par la Porte ; 2° que les droits de douanes fussent diminués de trois pour cent en Turquie pour les arrivages de France, comme ils l'étaient déjà dans les ports du royaume très-chrétien pour les marchandises venant de Turquie ; 3° que le commerce français avec l'Inde eût lieu en complète franchise par la mer Rouge ; 4° que le roi de France fût reconnu seul protecteur des catholiques en Orient ; 5° que des églises pussent être construites ou réparées sur toute la surface de l'empire ottoman sans l'autorisation préalable de la Porte ; 6° que les Français établis à Péra, à Galata, pussent faire du vin chez eux et le vendre aux chrétiens ; 7° que les catholiques allant en pèlerinage à Jérusalem ne pussent être inquiétés eu aucun lieu de la Turquie ; 8° que les Lieux Saints de la Palestine rentrassent en possession des Latins, attendu que ces lieux saints avaient été conquis par les Français pendant les croisades ; 9° enfin que la Turquie ne reçût dans ses ports que des navires portant pavillon français, à l'exception, toutefois, des, navires anglais, hollandais et génois[4].

Telles étaient les principales demandes de la France. Le Divan jeta les hauts cris en entendant l'énumération de la bouche de M. de Nointel, et n'y adhéra pas d'abord. L'ambassadeur fit alors partir pour France le chevalier d'Arvieux, attaché à sa légation, afin d'informer M. de Lionne, ministre des affaires étrangères, du refus de la Porte. Le roi, fidèlement instruit de tout ce qui s'était passé, ordonna à M. de Nointel de rentrer immédiatement en France si le gouvernement turc persistait dans son refus, et M. de Nointel fit connaître au grand vizir la résolution de Louis XIV. Après s'être concerté avec le sultan et tous les ministres de la Porte, Achmed Képrilu : promit à M. de Nointel que les demandes du roi de France seraient accordées. Cependant les capitulations ne furent signées qu'au mois de janvier 1673 ; mais elles le furent comme la France le désirait.

Les demandes impérieuses de Louis XIV cachaient peut-être des intentions de guerre contre la Turquie. Le grand roi n'avait probablement pas oublié les insultes qui lui avaient été faites par la Porte dans la personne de M. de La Haye son ambassadeur, et pouvait penser que le moment était venu de les venger. Ces préoccupations, d'ailleurs, étaient dans les esprits en France, et quand, dans son Épitre au roi, au sujet du passage du Rhin (avril 1672), Boileau disait au monarque :

Je t'attends dans six mois aux bords de l'Hellespont,

le poète exprimait, on peut le croire, l'opinion générale.

Après la conclusion des importantes affaires dont nous venons de parler, ces affaires qui montrent à quelle hauteur la France était alors placée aux yeux de l'univers, M. de Nointel se montra plein de courtoisie et d'égard envers le grand vizir. Il lui parla en termes gracieux de la vieille amitié qui unissait la France et la Turquie. Assurément, monsieur l'ambassadeur, lui répondit Képrilu en souriant, les Français sont nos plus anciens amis ; mais nous les trouvons toujours avec nos ennemis. Il y avait bien quelque vérité dans ces spirituelles paroles. Elles furent répétées à la cour de Versailles, et le roi en rit beaucoup.

 

 

 



[1] Hammer.

[2] Dans son histoire de l'empire ottoman, histoire si remplie, ainsi que nous l'avons remarqué déjà, de faits exacts, de détails précieux, M. de Hammer commet une erreur au sujet du duc de Beaufort ; il l'appelle le jeune duc de Beaufort et dit qu'il avait quinze ans au moment du siège de Candie. Or, il était né à Paris en 1616, et avait par conséquent cinquante-trois ans en 1669. En 1648, le duc de Beaufort avait déjà figuré dans les troubles de la Fronde. Les éclaircissements du président Hénault ne laissent aucun doute à cet égard.

[3] Voyez Hammer, Histoire de l'empire ottoman, t. XI

[4] Voyez les capitulations dans les relations du chevalier d'Arvieux et de M. de Lacroix.