État de l'empire
ottoman pendant la minorité de Mourad IV. — Abampacha. — Mourad IV prend en
main les affaires de son gouvernement. — Portrait de ce sultan, son
caractère, ses cruautés. — Sa première campagne en Perse. — Tragédie de
Bajazet. — Histoire de l'empire ottoman par Hammer. — Seconde campagne de
Mourad IV en Perse. — Prise de Bagdad par les Ottomans. — Mort de Mourad IV.
— Son ivrognerie. — Ses meurtres. — Coup d'œil général sur son règne. —
Meurtres et persécutions des Grecs et des Francs à Constantinople. — Lieux
saints de la Palestine enlevés par les Grecs aux Latins. — Conduite de la
Porte ottomane à cet égard (de 1623 à 1640).
Sans
prétendre établir aucune comparaison entre des institutions, des mœurs, des
croyances, des peuples dissemblables, on peut, du moins, remarquer que deux
grands États, la France et la Turquie, étaient presque au même moment en
proie aux horreurs de la guerre civile par suite de l'assassinat de deux
monarques : Henri IV et Osman II. Le poignard de Ravaillac et le lacet de
Daoud-pacha eurent pour résultat de livrer ces deux beaux pays aux dangers de
deux minorités sur le trône : Louis XIII et Mourad IV. Peu d'années s'étaient
écoulées depuis que Marie de Médicis ne gouvernait plus la France comme
régente, lorsque Kœssemou Mahpeïker (face de la lune), femme d'un mâle caractère,
mère de Mourad IV, prenait en main les affaires du gouvernement turc. Pendant
que les guerres de religion désolaient de nouveau la France, et que les
huguenots s'emparaient de la Rochelle, de Montauban, de Montpellier, les schiis,
ces protestants de l’islamisme, comme nous l'avons déjà dit, ravageaient les
frontières de l'empire ottoman, lui enlevaient des places importantes, se
maintenaient dans Bagdad, battaient les troupes turques, tandis que Mohammed
Ghiraï, khan de Crimée, protestait, les armes à la main, contre une sentence
du jeune sultan qui prononçait sa déposition, proclamait sa race[1] plus noble que celle d'Osman et
anéantissait les armées impériales commandées par le capitan-pacha. Les
Cosaques, renouvelant l'audacieuse invasion des Russes de 712 sur les rives
du Bosphore, arrivaient en bandes nombreuses sous les murs mêmes du sérail,
pillaient les villages situés sur les deux rives du canal de Constantinople,
brûlaient Bouyouk-Déré, et retournaient au fond de leurs solitudes chargés
des richesses des Ottomans. Abus, pacha d'Erzeroum, ville d'Arménie, bâtie à
deux lieues du bras septentrional de l'Euphrate, levait l'étendard de la
révolte, portait la désolation dans toute l'Asie Mineure, écrasait les armées
de Mourad IV, et se présentait comme le vengeur du meurtre d'Osman II. Abus
avait juré d'exterminer les janissaires auxquels il reprochait avec raison la
déposition et la mort du jeune empereur, et condamnait aux plus affreux supplices
les officiers et les soldats de cette milice qui tombaient sous sa main. Il
introduisait dans leurs épaules des mèches enflammées, faisait attacher les
patients sur des chameaux, les promenait ainsi dans les rues d'Erzeroum
tandis que les crieurs publics répétaient à haute voix en marchant devant eux
: Telle est la récompense réservée à ceux qui trahissent leur seigneur ! «
J'apprends que tu te prépares à me faire la guerre, écrivit un jour Abaza au
premier lieutenant des janissaires ; courage donc ! continue à mériter le
pain de Mourad IV ! ce n'est pas sur lui, sachez-le bien, horribles
yeni-schéris, que ma haine se déchaîne ; c'est sur vous, sur vous seuls ! si
le zèle que vous déployez maintenant vous avait plus tôt saisi, vous n'auriez
pas traîné dans les égouts de Stamboul la majesté impériale, et lâchement
contemplé l'assassinat de votre maître et le mien ! vous êtes la cause de la
honte et de la ruine de l'islamisme, et vous ne méritez plus que le nom
funeste de meurtriers d'un sultan ! Pris à
l'improviste dans Erzeroum, Abaza fut vaincu par le grand vizir
Khosrew-pacha, après six ans de lutte, et conduit à Mourad IV, qui lui
accorda sa grâce. Voulant récompenser à la fois le vainqueur et le vaincu,
exemple bien rare dans les fastes ottomans, le sultan donna à Khosrew un
sabre d'honneur enrichi de pierreries, un panache formé de plumes de héron
attachées avec une agrafe en diamant, et à Abaza le gouvernement de la
Bosnie, beaucoup plus important que celui de la province d'Erzeroum. Mourad IV
lui demanda de le servir avec autant de zèle qu'il en avait montré pour la
cause de son frère, Osman II : Abaza lui en fit le serment en baisant les
pans de la robe impériale. Sur les
instances de la Russie, la Sublime Porte attaqua la Pologne en 1633, et
Mourad IV confia le commandement supérieur de ses troupes au gouverneur de la
Bosnie. Cette campagne, conduite avec autant de vaillance que d'habileté, fut
couronnée d'un plein succès. A son retour à Constantinople, le général
vainqueur reçut du sultan d'éclatants témoignages de satisfaction. Les
services que l'ancien gouverneur d'Erzeroum avait rendus à Mourad IV, soit en
abaissant l'orgueil des janissaires toujours disposés à la rébellion contre
les sultans, soit en donnant l'exemple d'une noble fidélité à la mémoire
d'Osman II, soit enfin, en portant les armes victorieuses de l'empire au-delà
du Dniester, ne le préservèrent pas du sort que le cruel padischah réservait
à presque tous ses pachas et à ses vizirs. La vengeance se diffère, mais
elle ne vieillit pas, avait dit Mourad IV en parlant d'Abaza qui avait
d'abord refusé sa soumission au divan après le meurtre d'Osman II. Accusé, en
1634, d'avoir reçu de l'argent des Arméniens dans une affaire relative aux
lieux saints de Jérusalem, affaire qu'il était chargé de traiter comme vizir,
Abaza fut condamné à mort par le sultan. Quand le bostandji présenta au
vainqueur des Polonais la fatale sentence signée de la main de Mourad IV,
Abaza porta respectueusement le parchemin à ses lèvres, et dit avec une
héroïque résignation : Que la volonté de mon padischah s'accomplisse
! Il fit ensuite une courte prière, et tendit le cou au tranchant du
cimeterre en disant : J'abandonne mon âme à Dieu et mon corps au bourreau !
Sa tête roula aux pieds du bostandji qui invoqua trois fois le nom d'Allah.
Ainsi périt cet Abaca que les champs de bataille avaient tant de fois
respecté. Il fut une des premières victimes immolées à la tyrannie du plus
cruel des empereurs ottomans. Faisant allusion à la mort d'Abaza-pacha, un
écrivain turc n'a dit que ces mots ; Il but l'oubli des misères de cette vie. Parvenu
à sa quinzième année, Mourad IV enleva à sa mère la direction des affaires de
l'État, secoua le joug de ses vizirs et tint lui seul les rênes de l'empire.
Il montra dès cette époque un caractère ferme, une férocité sanguinaire qui
ne cessa qu'avec sa vie. Doué d’une intelligence vive, pénétrante, d'une
force musculaire extraordinaire, Mourad saisissait promptement les affaires
les plus embarrassées, les traitait en politique consommé, excellait dans
tous les exercices du corps, montait supérieurement à cheval et nul mieux que
lui ne lançait le djerid dans l'hippodrome de Constantinople ou ces
jeux guerriers, qui rappellent les anciens tournois de l'Occident, se
célèbrent encore de nos jours. A vingt ans, Mourad avait une taille au-dessus
de la moyenne, et bien prive. Tout dans sa personne révélait une maturité
précoce. Sa figure d'un ovale parfait avait de la majesté, mais ses traits
énergiquement dessinés., son teint olivâtre, sa barbe mire et touffue, ses
grands yeux noirs et menaçants, lui donnaient une expression dure et
farouche- Il parlait avec facilité, aimait L'étude de la jurisprudence et
faisait subir lui-même des examens aux candidats qui se présentaient pour les
places de kadis (juges).
La justice de Mourad IV, d'ailleurs, ne suivit toujours que la loi de son bon
plaisir. Longtemps
les armes ottomanes avaient été kami-liées, insultées par les Persans ;
longtemps les janissaires, vizirs, les pachas des provinces avaient méconnu
l'autorité impériale et porté leur audace jusqu'à déposer, assassiner un
empereur. Mourad IV avait juré de venger la majesté des sultans, de retremper
les forces de l'empire dans le sang des schiis et dans celui des Ottomans
rebelles ; il voulait être redouté et non point aimé. Maître dans son empire
comme dans son sérail, il voulait que les hommes pliassent sous sa main comme
de faibles femmes. Parti
de Constantinople avec une armée formidable, au mois de mars. 4635, pour les
frontières de la Perse, Mn de reprendre aux schiis les places qu'ils avaient
récemment enlevées à la Turquie, Mourad IV marqua son passage à travers les
provinces asiatiques de son empire par de nombreuses et sanglantes
exécutions. Voulant
rétablir une sévère discipline dans l'armée qu'il conduisait, et cherchant
des prétextes pont frapper les janissaires, le jeune empereur lança, en
s’éloignant de Stamboul, une ordonnance par laquelle tout soldat sorti des
rangs sans permission était au même instant puni de mort. Galati Tschélébi,
fameux janissaire connu par sa bravoure autant que par son insolence,
transgressa le premier l'ordre impérial, et le sultan le fit décapiter sur
l'heure. Cet exemple de sévérité répandit la terreur parmi la milice qui
obéit sans murmure au terrible padischah. Après
cette exécution, Mourad, traversant une forêt, vit un sanglier furieux
s'élancer sur lui et le terrassa d'un coup de sa massue de guerre ; il saisit
au même instant son vizir Moustapha-pacha par son ceinturon, le tint suspendu
en l'air pendant quelques minutes et le jeta ensuite à deux ou trois pas de
lui. Le bras de Dieu est avec toi, s'écrièrent les soldats enthousiasmés,
longue vie au brave padischah ! Ils l'auraient maintenant suivi au bout du
monde, car la force physique en Turquie apparait toujours comme l'image de la
puissance. Hassan-pacha,
gouverneur de Magnésie, avait été signalé au sultan comme ayant manqué de
courage dans une émeute. Hassan vint rejoindre l'armée impériale en Galatie,
avec une troupe richement équipée. « Maudit ! lui cria Mourad IV en le
voyant venir, oses-tu bien marcher triomphalement avec des soldats, toi qui
n'as pu vaincre une demi-douzaine de rebelles ? qu'on coupe la tête à ce
lâche ! » L'ordre fut immédiatement exécuté. Un
grand nombre de personnages turcs périrent de la même manière par les ordres
de l'impitoyable sultan. Le tabac, qui fait maintenant les délices des
Orientaux, et dont l'usage est de nos jours si universellement répandu en
Europe, avait été interdit aux Ottomans par Mourad IV. Le sultan fit empaler
une foule de musulmans accusés d'avoir fumé le tschibouc (pipe). Mourad IV donnait lui-même le
signal des supplices qu'il avait prononcés, en rouvrant et en refermant les
deux premiers doigts de la main droite. Bien
qu'il aimât la bonne chère, les plaisirs du harem, et, qu'à l'exemple de
Sélim II, il se livrât à de copieuses libations de vin de Chypre et de
Malvoisie, le jeune sultan se contentait, au milieu des fatigues de la
guerre, de l'eau du torrent et de la frugale nourriture des simples soldats.
Il n'eut, durant sa première campagne en Perse, que la selle de-son cheval
pour oreiller, et pour couverture que la housse de ce noble animal dont les
poètes turcs ont chanté la fière allure et le poil plus brillant que l'aile
du corbeau. Le sultan, affrontant tous les périls, supportait, selon sa
volonté, toutes les privations, se jouait de la vie des hommes et voulait que
son nom retentît comme un tonnerre au sein de son empire comme aux oreilles
de ses ennemis. Un pareil caractère plaisait d'ailleurs à la barbarie
ottomane. La vaillance unie an despotisme frappant sans cesse et partout et
ne fléchissant jamais, commandait le respect, l'admiration, tenait les fronts
courbés dans la poussière, et la servitude se trouvait à l'aise, si nous
pouvons dire ainsi. Les musulmans ont pour Dieu, on le sait, plus de crainte
que d'amour, et croient véritablement voir son ombre sur la terre dans un
sultan terrible et tout-puissant. Aucune
ville, aucune forteresse, rien ne résista à l'élan furieux de l'armée
commandée par Mourad IV sur les frontières de la Perse. Il réduisit Tébriz en
cendres et en massacra les habitants. Avant et pendant le siège d'Érivan, le
jeune empereur adressa à ses généraux et à ses soldats des paroles dans
lesquelles se peint son caractère. Il formait l'avant-garde de son armée. En
approchant de la ville d'Érivan, le guide qui marchait devant l'empereur lui
dit : « Mon glorieux padischah, nous voici devant la cité ennemie ; mais
la poussière soulevée par le vent nous empêche d'en apercevoir les murailles.
Arrêtons-nous ici jusqu'à ce que tout le corps d'année nous ait rejoints. » Lâche
! lui répondit Mourad en le saisissant par la gorge, que crains-tu ?
un homme peut-il mourir avant l'heure marquée par le destin ? Toutes
les troupes arrivèrent et le sultan commanda le feu. « Montre
aujourd'hui ce que tu sais faire, fils des batailles, dit-il à Djanboulazadé,
l'un des chefs turcs ; que ton âme soit d'airain en ce jour ! Continue à
mériter le vizirat ! » Se tournant vers un autre général :
« Moustapha-pacha, lui dit-il, aie soin que ma jeune cavalerie ne recule
pas d'un pouce ! Montre-toi ! c'est le jour de bien faire ! —
Écoute, aga des janissaires, ajouta-t-il en s'adressant à ce chef, les rondes
de nuit de Stamboul et les coups de bâton donnés aux ivrognes ne sont pas des
œuvres de vaillance ! Voici le lieu où se montre le cœur des braves ! Guerre
et conquête ! Allez, mes janissaires, où la gloire vous appelle ! — Ne
vous lassez pas, mes loups, s'écriait-il, en pariant à la foule de ses
soldats pendant la bataille ; mes faucons, déployez vos ailes ! l'heure
de vaincre vient de sonner ! » Érivan
tomba au pouvoir des Turcs au mois d'août 1635, après quinze jours de siège.
Des coffres remplis d'or et d'argent étaient ouverts devant Mon-rad IV, et
chaque guerrier en recevait une partie selon le nombre de têtes de Persans
qu'il déposait aux pieds du souverain. Ce fut
après la conquête d'Érivan, et non point comme l'a dit Racine, après celle de
Bagdad (1638), ville à laquelle le grand
poète donne improprement le nom de Babylone, que Mourad IV ordonna le meurtre
de ses deux frères, Bajazet et Souléiman. Ces deux forfaits s'accomplirent à
Constantinople vers la fin du mois d'août 1635, pendant une nuit où la ville,
resplendissante d'illumination, célébrait les victoires de ce jeune empereur
sur les Persans. L'un, dit un écrivain turc en parlant de la mort
violente de Bajazet et de Souléiman, l'un tomba du coursier ardent de la
vie ; l'autre fut livré aux mains du préfet de la justice (quelle justice
!). Tous deux
virent la lune de leur vie, si rapide dans sa marche, éclipsée par la main du
trépas. L'ordre
d'immoler les deux princes fut adressé d'Érivan, non pas à la sultane
favorite de Mourad IV, comme l'a supposé l'auteur de Bajazet, mais au
kaima-kam-haïram (gouverneur de Constantinople), et au bontandje-bachi (chef des
gardes des jardins impériaux). La sultane favorite, à laquelle Racine a donné le nom de
Roxane, se trouvait en ce moment au camp d'Érivan, comme elle se trouva,
trois ans plus tard, au camp de Bagdad. Les
amours de Bajazet, d'Atalide, les jalousies de Roxane dont, selon Racine, le
comte de Césy, ambassadeur de France à Constantinople, fit le récit à son
retour à Paris, ne se trouvent dans aucune tradition turque, dans les livres
d'aucun écrivain ottoman Il n'y avait pas alors de vizir du nom d'Acomat. Le
grand vizir de cette époque s'appelait Mohammed, et ce vizir était au camp
avec Mourad IV[2]. Le premier vers de la tragédie
de Racine, Viens,
suis-moi, la sultane en ce lieu doit se rendre, est en
complète contradiction avec les usages du harem où nul homme, si ce n'est le
sultan lui-même, ne saurait mettre les pieds sans être écharpé. Une autre
erreur historique, qu'il n'est peut-être pas inutile de relever, c'est que
Racine fait dire à Acomat, en parlant de Bajazet : Il
vint chercher la guerre au sortir de l'enfance, Et
même en fit sous moi la noble expérience. Jamais,
depuis Soliman le Magnifique, aucun prince ottoman n'a figuré dans les
batailles avant son avènement au trône. Le conquérant de la Hongrie,
attribuant les malheurs de sa famille à ses fils placés à la tête des
provinces, et disposant de troupes nombreuses, avait fait une loi (encore en
vigueur), par
laquelle il est interdit aux princes turcs de prendre le commandement
d'aucune armée, ni même d'y paraître comme simple guerrier. A partir de
Mahomet III surtout, les fils et les frères des sultans furent privés
non-seulement de tous titres et emplois, mais encore de leur liberté, et
assimilés à des prisonniers d'État[3]. D'après
cette loi, qui n'a pas été une des moindres causes de l'ignorance des
sultans, de leur faiblesse, et partant de la décadence de l'empire ottoman,
les futurs padischahs ne devaient sortir du sérail que le jour où ils
ceignaient le sabre du prophète dans la mosquée d'Eyoub. Au point de vue
purement historique, et même au point de vue de l'exacte peinture des
caractères, la tragédie de Bajazet ne supporterait pas l'examen. Mais Racine
a parfois buriné de main de maître les mœurs ottomanes. Que de vérité dans
ces vers mis dans la bouche du grand vizir Acomat ! Un
vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage ; A
peine ils l'ont choisi, qu'ils craignent leur ouvrage. Sa
dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir, Et
jamais leurs chagrins ne les laissent vieillir. Et dans
ces vers-ci où Osmin fait allusion aux janissaires ! Si
l'heureux Amurat, secondant leur grand cœur, Au
champ de Babylone est déclaré vainqueur, Vous
les verrez soumis, rapporter dans Byzance L'exemple
d'une aveugle et basse obéissance ; Mais
si dans le combat le destin plus puissant Marque
de quelque affront son empire naissant ; S'il
fuit, ne doutez point que, fiers de sa disgrâce, A
la haine bientôt ils ne joignent l'audace, Et
n'expliquent, seigneur, la perte du combat Comme
un arrêt du ciel qui réprouve Amurat. Tout
cela est aussi vrai qu'admirablement dit ; et tout cela prouve que si Racine,
qui connaissait à fond le génie grec et le génie hébraïque, était entré plus
avant dans l'étude des mœurs, des caractères turcs, cette belle tragédie de Bajazet
eût égalé eut tous points Iphigénie, et surtout Athalie, ce
chef d'œuvre de l'esprit humain. Mais, au temps de Racine, l'Europe ne
connaissait encore qu'imparfaitement et par lambeaux les annales ottomanes.
Il était réservé à un célèbre orientaliste de nos jours de révéler la vérité
sur les mœurs, les institutions, les coutumes, les gloires, les revers, la
grandeur, la décadence, les magnificences, les misères et les hontes de la
nation turque. Nous voulons parler de l'Histoire de l'empire ottoman,
de M. de Hammer, inépuisable trésor d'érudition, qui nous sert de principal
guide dans la deuxième partie de notre travail. Mourad
IV rentra triomphalement à Constantinople, après sa première guerre persique,
re 26 décembre 1635. Entouré de ses généraux, couvert d'armes éblouissantes,
le sultan s'avançait, à la tête de ses troupes, armé de pied en cap, portant
un casque d'or entouré d'un léger turban blanc surmonté d'un panache de
plumes de héron d'un noir éblouissant, attachées par une agrafe de diamant. Trois
ans après, l'empereur se remit en campagne vers les bords du Tigre, et sa
marche à travers l'Asie fut, comme en 1635, marquée par une longue usinée de
sang depuis Scutari jusqu'à Bagdad. Déjà, pendant la minorité de Mourad IV,
deux vizirs, Hafiz-pacha et Khosrew-pacha, qui périrent tous deux par les
ordres du sultan, avaient conduit des armées nombreuses au pied des murailles
de cette ville qu'ils attaquèrent en vain. Plus de cent cm-queute mille Turcs
tombèrent dans ces deux expéditions, et Mourad IV, devenu homme, jura de
venger leur mort dans le sang des schiis, en leur reprenant la cité des
khalifes qui avait été une des plus belles conquêtes de Soliman le
Magnifique. Depuis que les sultans l'avaient perdue, l'empire se voyait sans
cesse inquiété par les Persans auxquels il importait aussi de bien garder une
place qui, tant de fois, avait arrêté les envahissements des Osmanlis du côté
de la Perse. La
riche et magnifique cité de Bagdad, tour à tour surnommée Maison de salut,
Ville des saints, à cause des tombeaux vénérés qu'elle renferme, s'élève,
comme chacun sait, sur la rive orientale du Tigre, le fleuve le plus rapide
de l'Asie. Au temps de Mourad IV, Bagdad était entourée d'imposantes
murailles flanquées de cent onze tours crénelées, couvrant une circonférence
d'environ deux lieues. C'était le principal boulevard de la monarchie
persane, l'entrepôt du commerce entre l'Asie Mineure, la Perse et l'Inde. Sa
population, qui compte encore aujourd'hui quatre-vingt mille habitants, en
comptait plus de cent mille en 1638. Ses fabriques de soie et de laine ne
sont plus maintenant aussi nombreuses qu'autrefois, mais son commerce est
toujours considérable. Lorsque
Mourad IV arriva au pied des murs de Bagdad avec son armée évaluée à deux
cent mille combattants, la ville n'était défendue que par quatre-vingt mille
Persans, dont la moitié se composait des habitants en état de porter les
armes. L'attaque des Ottomans commença le 15 novembre 1638. Comme à Érivan,
Mourad donna le signal du combat en allumant de sa main la mèche du premier
canon, .et l'artillerie ottomane foudroya la ville avec un ensemble et une
continuité qui ne laissèrent respirer les assiégés ni jour ni nuit. Les
Persans se défendaient en désespérés ; de fréquentes sorties portèrent le
trouble et la mort parmi les Ottomans. Irrité de quelques échecs éprouvés par
son armée, Mourad IV adressa de vifs reproches à Tayar-pacha, son grand
vizir, sur sa lenteur à ordonner un assaut général. « Plût à Dieu, mon
padischah, lui répondit-il, qu'il fût aussi facile à toi de prendre Bagdad
qu'il est facile à ton esclave Tayar de mourir pour ta cause ! » Le 24
décembre, l'assaut général est donné et Tayar meurt en héros sur la brèche. «
L'oiseau de son esprit, dit Naima, s'envola de sa cage terrestre dans le
bosquet des roses du paradis. Il avait vécu en héros sur la terre et mourut
en martyr. » En apprenant la mort de son vizir, Mourad IV s'écria : « Ah !
Tayar, ta vie était plus précieuse que cent forteresses comme Bagdad. Que
Dieu t'accorde l'éternelle lumière de sa miséricorde. » Le 25
décembre 1638, cent seize ans, jour pour jour, après la conquête de Rhodes
par Soliman le Magnifique, les Turcs rentrèrent en vainqueurs dans Bagdad,
remplie des cadavres de ses défenseurs ; ses murailles et ses tours étaient
démolies et ses plus beaux monuments détruits par l'artillerie de Mourad IV.
Bien que les habitants eussent demandé au sultan de capituler, et que le
sultan eût accepté cette capitulation, le féroce empereur ordonna le massacre
général d'une population sans défense qui, prosternée à ses pieds, implorait
sa pitié. Plus de trente mille têtes de Persans qui ne savaient pas vivre,
dit froidement à cette occasion un historien turc, témoin oculaire, furent
rasées par le tranchant du glaive sous les yeux et par les ordres du sultan. Le
schah de Perse, Safi-Béhardir, ne parut pas au siège de Bagdad. Mourad lui
écrivit la lettre suivante après sa victoire : « Où es-tu donc ? Pourquoi ne
te montres-tu pas sur le champ de bataille ? Il ne convient pas à ceux qui
s'arrogent la domination de demeurer cachés. Celui qui craint le cheval ne
doit pas le monter, ni ceindre le cimeterre. » C'est le style que Sélim Ier
employait autrefois en s'adressant à Schah-Ismaïl. Sali-Béhardir ne répondit
pas à l'insolent défi de Mourad. Il s'empressa, au contraire, de conclure un
traité de paix dont le sultan victorieux dicta les conditions. Depuis cette
époque Bagdad a toujours appartenu à la Turquie. Au mois de juin 1639, Mourad
IV rentra une seconde fois en triomphateur à Constantinople, monté sur un cheval
bardé de fer ; le sultan tenait dans sa main sa masse d'arme ; ses épaules
étaient couvertes d'une peau de tigre. La population de Stamboul se
prosternait le front contre terre sur le passage du terrible padischah. Il
mourut huit mois après (9 février 1640), âgé de vingt-huit ans. Les voluptés du harem et
l'abus du vin avaient dévasté cette robuste constitution et précipité l'heure
de la mort du jeune sultan. Des écrivains turcs ont voulu jeter des fleurs de
poésie sur les royales orgies de Mourad. « Dans le dessein, dit l'un d'eux,
de rafraîchir les esprits vitaux et d'appeler la chaleur qui éveille le
plaisir, le padischah se plaisait à faire courir dans la carrière le léger
coursier de la boisson du matin et se plongeait ensuite dans la mer des
jouissances du sérail. » Un autre écrivain, racontant une maladie pendant
laquelle le padischah avait été privé de vin, ajoute : « Après avoir été
séparé quelque temps de la fille de la vigne, qu'il chérissait avec passion,
le Grand Seigneur recommença à baiser les lèvres de rubis, du cristal où
pétillait la liqueur enchanteresse. » Entrant dans un autre ordre de
flatterie, Naïma[4] disait, au sujet de Mourad,
conquérant de Bagdad : « Jamais le cercle du monde n'a vu un pareil
padischah. De l'œuf de son sabre sort l'oiseau de la victoire. La tête de
l'ennemi tombe au pied de sou étrier d'or. Mille ans de vie au vainqueur I
maître puissant de dix-huit mille mondes ! Que ton épée se repose, fier
lion ! II n'y a plus rien à punir avec du sang ! » Et le poète Djavir
adressait les vers suivants à Mourad IV. « Tu es le pôle vers lequel se
tourne l'univers. Le monde frémit devant toi comme l'aiguille de la boussole.
Mais le monde ne tremble pas par la crainte d'être anéanti : il tremble du
désir d'offrir son esprit en holocauste devant ton trône puissant. » Le
style c'est l'homme,
a-t-on dit ; ne pourrait-on pas dire avec alitant de vérité : La
littérature c'est la nation ? Rien, ce nous semble, ne peut mieux faire
comprendre les mœurs turques que les idées et le langage des écrivains
osmanlis quand ils parlent de leurs despotes. Ils expriment le servilisme
ottoman dans tout son caractère. Un écrivain à franche et noble allure
pourrait-il, en effet, se rencontrer chez un peuple qui n'a jamais eu
l'intelligence de la liberté, et sur la tête duquel pèse toujours le glaive
de l'absolutisme ? Le
passage de Mourad IV au pouvoir souverain fut comme un sanglant météore
répandant une continuelle terreur, non pas précisément sur les populations de
l'empire, lesquelles ignoraient le plus souvent jusqu'au nom du prince
régnant, tant elles vivaient en dehors de toute idée politique ! mais sur
tous les fonctionnaires de l'État, quels qu'ils fussent. Quand le padischah
disparut de la terre, le ciel dut leur paraître plus pur, leurs jours moins
exposés. On est
comme saisi d'effroi en lisant la liste funèbre des victimes immolées à la
vengeance, à la soif de sang de Mourad IV. Cette liste n'élève pas à moins de
cent mille le nombre des morts, parmi lesquels figurent trois frères de
l'empereur et son oncle Moustapha, ce pauvre idiot qu'on avait relégué au
fond d'une tour du sérail après sa seconde déposition. Un frère restait
encore à Mourad IV : Ibrahim, qui régna après lui. Deux heures avant
d'expirer, le sultan demanda la tête de ce frère, dernier rejeton mâle de la
race d'Osman, car Mourad mourait sans laisser de fils. La sultane Validé
Mahpeiler, qui gouverna l'empire pendant la minorité de Mourad, sauva
secrètement la vie à son fils Ibrahim. Dans le délire de l'agonie Mourad
semblait vouloir emporter dans sa tombe l'empire tout entier et, nouveau
Samson, s'ensevelir sous les ruines de l'édifice gouvernemental élevé par ses
aïeux. Mais on
ne saurait refuser à ce prince de grandes qualités. Il a été un des plus
remarquables empereurs qui aient régné à Stamboul. II fut le plus vaillant
soldat comme le plus habile général de ses phalanges victorieuses. Il
retrempa dans les combats les armes ottomanes, rendit à l'empire ses
anciennes frontières en Asie, étouffa la rébellion des janissaires, réprima
de criants abus dans l'administration des provinces et, par une sévère
économie et la confiscation des biens volés par des pachas, il remplit les
coffres de l'État que l'incurie de ses trois derniers prédécesseurs et les
déprédations des vizirs avaient laissés presque vides. Il réorganisa les
finances, l'armée, augmenta sa flotte, garnit les arsenaux de Constantinople,
favorisa le commerce et protégea l'agriculture. Il cultiva la poésie ; la
musique fut une de ses passions, ce qui n'adoucit pas cependant la férocité
de son caractère. Il épargna, toutefois, dans le massacre des Persans de
Bagdad, le musicien Schakouli dont le talent était vanté. Amené devant
Mourad, Schakouli lui dit : Ce n'est pas pour ma vie que je t'implore,
c'est pour l'art qui descend au cercueil avec moi. L'empereur conduisit
Schakouli à Constantinople, et c'est à partir de cette époque que la musique
persane fut introduite dans le sérail et dans la capitale de l'empire ottoman[5]. Ce ne
fut pas seulement sur les Turcs que s'exerça l'odieuse tyrannie de Mourad IV
: elle enveloppa les Grecs et les Européens de Péra et de Galata. Le sultan
fit empaler deux interprètes de l'ambassade française pour avoir
courageusement défendu les droits et les franchises garantis par les traités.
Ce fut eu vain que M. de Marcheville, ambassadeur de France qui, d'ailleurs,
manqua d'habileté dans cette circonstance, demanda des réparations au Divan.
L'empereur turc contraignit l'envoyé de Louis XIII à quitter Constantinople
et conserva le comte de Césy que Marcheville était venu remplacer.
L'ambassadeur anglais, sir Peter Wych, fut insulté au point de se voir
dépouillé de son épée de chevalier. Les Turcs confisquèrent toutes les armes
des Francs, et les perquisitions ne respectèrent même pas les demeures des
représentants des nations européennes. Un riche négociant vénitien fut
condamné au gibet pour avoir braqué du haut de sa maison une lunette
d'approche sur le sérail du Grand Seigneur. Des confiscations, des
emprisonnements réduisirent une foule de chrétiens à la misère, au désespoir.
Ni la France, ni l'Angleterre, ni Venise, ne vengèrent tant d'outrages.
Hâtons-nous de dire, cependant, que ces faits s'accomplirent en 1632, et qu'à
cette époque, la France, agitée par des discordes civiles dans lesquelles des
hommes tels que le maréchal de Marillac, Henri de Montmorency, duc et pair,
périssaient sur les échafauds, ne pouvait guère porter ses armes à
Constantinople. L'Angleterre, sourdement travaillée déjà par cette révolution
qui devait aboutir au meurtre de Charles Ier, se trouvait dans la même
position que la France, et la république de Venise, dont la puissance depuis
longtemps attaquée par les Turcs, s'amoindrissait de plus en plus, n'était
pas en mesure de déclarer la guerre à l'empire ottoman. Cyrille, patriarche grec à Constantinople, fut violemment arraché de son siège, conduit, la chaîne au cou, au château des Sept-Tours, égorgé, et Carfila, son successeur au trône patriarcal, dut compter au kesné (trésor) impérial cinquante mille écus pour son diplôme d'installation. Les Grecs de Jérusalem, de Bethléem, de Nazareth chassèrent, en 1636, les franciscains protégés de la France, des Lieux Saints qu'ils possédaient depuis des siècles. Deux ans plus tard le Divan rendit, il est vrai, aux Pères latins, par un firman solennel, les sanctuaires dont ils avaient été injustement dépouillés ; mais, peu de temps avant la mort de Mourad IV, les schismatiques obtinrent, à force d'argent, un autre firman par lequel ils étaient mis en possession des chapelles et des églises qui ne leur appartenaient pas. Le gouvernement turc, disons-le, n'a jamais montré une grande bonne foi dans cette question des Lieux Saints qui n'a pas cessé de diviser les Grecs et les catholiques de la Palestine. Il a, sans trop de scrupule, accordé, à diverses époques, des bérats (diplômes d'investiture) à l'une ou à l'autre des deux communions rivales, selon que sa politique s'y trouvait engagée. Comme la Turquie a des ménagements à garder envers une nation dont la puissante influence grandit chaque jour sur les bords du Bosphore, et que cette nation est la protectrice-née des chrétiens schismatiques du Levant, le Divan se voit aujourd'hui amené à donner sa préférence aux Grecs établis autour du tombeau du Messie. |
[1]
Les khans de Crimée descendaient, en effet, de deux grandes races : de
Djenghiz-khan par les hommes, et de Timour ou Tamerlan par les femmes. Voyez
Hammer, Histoire de l'empire ottoman, t. III.
[2]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. IX.
[3]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. X, p. 333.
[4]
D'après M. de Hammer, Naïma aurait courageusement flétri, dans quelques
passages de son histoire, la tyrannie de Mourad et les débauches d'Ibrahim Ier.
Le savant orientaliste fait en même temps remarquer que Naïma est le seul
historien turc qui ait montré quelque indépendance dans ses écrits.
[5]
Hammer.