HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME SECOND — L'EMPIRE OTTOMAN

 

CHAPITRE XXXIV.

 

 

Le vin, défendu par le Koran, en usage chez les Turcs du XVIe siècle. — Passion de Selim II, successeur de Soliman, pour le vin de Chypre ; ce vin est un des motifs de la conquête de Chypre par les Ottomans. — Conquête de Chypre. — Mauvaise foi des Turcs. — Horrible conduite de Lala Moustapha en Chypre. — Mort héroïque de cinquante jeunes filles chrétiennes. — Bataille de Lépante. — Don Juan d'Autriche. — Conséquences de cette bataille. — Pie V. — Mort de Selim II. — Mourad III lui succède. — Caractère de ce prince et de son règne. — Mort de ce prince. — Meurtre des enfants de Selim II et de Mourad III. — Réflexions à ce sujet (de 1546 à 1595).

 

Un fait, peu digne au premier abord de la gravité de l'histoire, et peu conforme en même temps à la religion des Turcs, mais un fait attesté, cependant, par les plus scrupuleux annalistes, c'est que le vin de Chypre fut un des motifs qui déterminèrent Sélim fils et successeur de Soliman le Magnifique, à conquérir cette île, une des dernières possessions de la république de Venise dans l'Archipel. Malgré le Koran, malgré les lois foudroyantes de Soliman contre l'usage du vin, les Ottomans du xvii siècle, et principalement Sélim II, qui mérita l'ignoble surnom de Mest (ivrogne), montrèrent une passion immodérée pour la liqueur prohibée. Il se rencontra même un poète turc, Hafiz, qui célébra dans un livre le jus pétillant du fruit de la vigne, ni plus ni moins que pouvait le faire, dans ce temps-là, quelque gai convive à la table de Clément Marot ou de Pierre Ronsard. Cette boisson, avait dit le prophète arabe en parlant du vin et en l'interdisant à ses disciples, cette boisson est la mère de tous les vices. Et Hafiz, citant avec dérision ces paroles de Mahomet, osa dire : Cette mère de tous les vices nous est plus douce que le baiser d'une jeune fille ! Des musulmans zélés crièrent au scandale et déférèrent le livre de Hafiz au jugement d'Ebousououd, grand moufti de Stamboul, qui ne le condamna pas ! Cette indulgence du moufti donna-t-elle à penser qu'il transgressait lui-même le Koran en ce qui concernait la boisson défendue ? L'histoire se tait sur ce point.

Ce fut un juif portugais appelé Joseph Nassy, d'abord converti au christianisme et ensuite revenu à la religion de ses pères, qui inspira à Sélim II le désir de conquérir Chypre à cause de son vin délicieux. Nassy, homme rusé et capable, exerça sur l'esprit de Sélim II une influence qui ne put lui être disputée par les vizirs ; il était l'ami, le commensal de ce prince avant même son avènement à l'empire. Une fois revêtu du pouvoir suprême, le fils de Soliman n'eut pas de favoris plus accrédités auprès de sa personne que l'heureux israélite. Nassy se livrait au commerce du vin, et avait obtenu le privilége exclusif d'être le fournisseur de l'héritier du trône d'Osman. Dans l'entraînement d'une copieuse libation de vin de Chypre, Sélim embrassa Joseph avec effusion et lui dit : « En vérité, cette liqueur est exquise, et si mes désirs s'accomplissent, tu deviendras roi de Chypre ! » Prenant au sérieux cette promesse donnée dans un moment d'ivresse, Nassy fit suspendre les armes de Chypre à sa maison avec cette inscription : Joseph, roi de Chypre ![1] Il fut presque à la veille de porter la couronne de Charlotte de Lusignan : le vizir Sokolli empêcha Sélim d'élever le juif à cette haute dignité ; mais le sultan le nomma plus tard duc de Naxos, et Nassy retira de gros bénéfices du fermage de cette île.

Cependant Chypre était une riche proie depuis longtemps convoitée par les Ottomans ; et bien que Sélim H, prince sans génie, sans courage, ne pût en aucune manière continuer son illustre père, il n'en suivit pas moins les projets de conquêtes de ses prédécesseurs. Un padischah de cette époque n'eût pas cru remplir sa destinée s'il n'eût point ajouté à ses États quelque possession appartenant surtout aux chrétiens.

Le traité de paix conclu en 1540 entre Venise et la Porte subsistait toujours. Aucun motif sérieux n'autorisait Sélim II à le rompre. Le sultan posa au grand moufti la question de savoir si ce traité le contraignait véritablement à la paix avec les Vénitiens. Le chef de la religion répondit que le prince de l'islamisme ne pouvait conclure la paix avec les infidèles qu'autant qu'il en résultait un avantage pour les musulmans. « Si ce but n'est pas atteint, ajoutait le fetva, la paix ne peut être sanctionnée par la loi. Signé : le pauvre émir Ebousououd.

Ainsi un vrai croyant était dispensé de tenir sa parole donnée à un giaour. C'était, en sens inverse, la doctrine soutenue par le cardinal Julien avant la désastreuse bataille de Varna en 1444. Remarquons, toutefois, que le parjure, toujours flétri par la saine morale, était, dans les circonstances de cette nature, un principe de religion chez les musulmans, tandis qu'il ne se montra que dans des cas extrêmes, et très-rarement chez les chrétiens en guerre avec les Turcs.

Mais à aucune époque de l'histoire le parjure n'apparut avec un caractère plus odieux que dans la conquête de Chypre par les Ottomans (août 1571). Non-seulement ils violèrent, dans cette occasion, le traité de 1540, mais, après le siège de Famagouste, ils manquèrent aux droits des gens et aux droits de l'humanité ; Famagouste était la dernière des cités de l'île qui avait résisté aux efforts de l'ennemi ; les Chypriotes, en proie aux horreurs de la famine, s'étaient vus réduits à la capitulation, capitulation demandée, acceptée, signée par Lala Moustapha, commandant de l'armée turque : ce chef osa faire écorcher vif l'illustre Bragadino, gouverneur de Chypre, au moment où ce noble Vénitien lui apportait dans sa tente les clefs de la ville ! Il fit aussi décapiter les quarante hommes d'escorte de Bragadino. Puis, les Ottomans traitèrent Chypre en pays conquis. Cinquante belles jeunes filles chrétiennes, enlevées à leurs parents, furent réduites en esclavage, et transportées par une soldatesque en fureur deus un des navires ottomans. Les captives, au désespoir, mirent le feu aux poudres, et préférant la mort au déshonneur, elles disparurent dans les flots avec les débris du vaisseau incendié.

Chypre ne tomba au pouvoir des Turcs qu'après une année de lutte acharnée. Ce fut pendant ce temps que se forma, par les efforts de Pie V, cette ligue sacrée qui, vengeant les massacres des Chypriotes et le monde chrétien, vint frapper l'islamisme au cœur dans le golfe de Lépante.

L'escadre, composée de deux cent trente navires appartenant au pape, au roi d'Espagne Philippe II, à la république de Venise, aux chevaliers de Malte, à la Savoie, montée par quarante mille guerriers commandés par don Juan d'Autriche, bâtard de Charles-Quint, appareille à Messine le 25 septembre 1571. Elle s'en va cherchant l'escadre ottomane, forte de trois cents voiles et de cent mille hommes, qui, avertie de l'armement des chrétiens, rôde dans la Méditerranée. Les confédérés trouvent les Turcs dans le golfe de Lépante où seize siècles auparavant Octave Auguste et Marc Antoine s'étaient disputé l'empire romain. Le capitan-pacha Mouézinzadé-Ali, Ouloudj-Ali, Begler bey d'Alger, élève de Barberousse, et Mahommed-Schaoulak, bey de Négrepont, sont les principaux chefs des Ottomans.

Un vent favorable pousse les navires chrétiens dans le golfe où ils entrent drapeaux et voiles déployés. Don Juan dispose son escadre en une seule ligne et en confie les divers commandements à Doria, à Marc-Antoine Colonne, amiral du pape, à Veniero, amiral vénitien, au duc de Parme Alexandre Farnèse, petit-fils de Charles-Quint par sa mère, et au grand prieur de Messine, de l'ordre de Malte. Don Juan, généralissime de l'armée, prend le commandement du centre de l'escadre. Les mêmes dispositions sont prises par le capitan-pacha.

A un signal donné, les guerriers chrétiens tombent à genoux, font une courte prière et se relèvent pleins de confiance dans leur bravoure et dans la protection du ciel. 11 est une heure après midi (7 octobre 1571) et le soleil inonde de lumière ce magnifique spectacle. Une solennelle terreur règne dans les deux escadres. Chrétiens et musulmans sont debout, l'arme au poing et les mèches des canons fument de toutes parts. Ce long et terrible silence est interrompu par un coup de canon chargé à poudre, tiré par le vaisseau du capitan-pacha, en signe de salut, et comme une invitation à l'amiral chrétien pour se faire reconnaître. Le sifflement d'un boulet de gros calibre est la réponse de don Juan. Alors la mitraillade et la mousqueterie commencent. Les navires vomissent la mort par les flancs, la poupe, la proue ; les lointains échos de Missolonghi, de Patras et d'Actium répètent les mugissements des canons, et la fumée de la poudre obscurcit un moment l'éclat du soleil.

Bientôt les cinq cent trente vaisseaux s'abordent, se heurtent, et le combat n'existe plus qu'à l'arme blanche, de navire à navire, d'homme à homme. Le sang coule dans la mer qui en est rougie. Chaque chrétien est un héros et chaque Turc vend chèrement sa vie. Don Juan se précipite sur le vaisseau amiral ottoman. Deux fois repoussé, il monte à l'abordage une troisième fois et reste maître du navire. Ses soldats tuent cinq cents janissaires qui le défendaient. Le capitan-pacha meurt en combattant. Un matelot vénitien lui coupe la tête et la présente à don Juan qui la repousse avec un geste de dégoût et ordonne qu'elle soit jetée à la mer. Si la tête de don Juan était tombée sous le fer musulman, on l'eût portée comme un trophée à Stamboul.

Le fils de Charles-Quint, couvert de sa brillante armure, tient son épée d'une main et, de l'autre, le drapeau de Saint-Pierre qu'il a reçu de Pie V. Il plante l'étendard de la croix sur la poupe ennemie après en avoir arraché le croissant et crie : Victoire ! victoire ! Et tous ses compagnons répètent : Victoire ! victoire ! Trente mille Turcs ont succombé en moins de cinq heures. Dix mille sont faits prisonniers. Quinze mille chrétiens retenus dans les cales ottomanes sont rendus à la liberté. Cinquante-cinq navires turcs sont brûlés ou coulés à fond. Cent trente restent au pouvoir des vainqueurs. Pendant la nuit du 7 au 8 octobre, Ouloudj-Ali sort du golfe avec quelques galères mutilées, derniers vestiges des forces maritimes de l'empire ottoman. Les chrétiens ne perdent que quinze galères et huit mille hommes. Parmi les blessés de l'escadre d'Occident se trouva Cervantes, l'auteur de Don Quichotte, qui eut l'honneur d'avoir le bras gauche emporté par un boulet turc. « Cette immortelle journée, a-t-il dit dans son roman célèbre, brisa l'orgueil ottoman, et détrompa l'univers qui croyait les flottes turques invincibles. »

Don Juan d'Autriche avait vingt-cinq ans quand il triompha à Lépante ! Il fut en ce moment le héros de toutes les nations chrétiennes, et Pie V lui appliqua ces paroles de l'Évangile : C'était un homme envoyé de Dieu, du nom de Jean ! Quel éloge dans une telle bouche ! Le jeune et brillant général ressemblait à Charles-Quint par la figure, le génie, l'activité ; et avait de plus, ce qui manqua à son père, la loyauté, la bonté, la franchise, la générosité. Et don Juan d'Autriche mourut empoisonné à trente-trois ans, par les ordres, assure-t-on, du sombre et cruel Philippe II, son frère, qui était jaloux de sa gloire ; mais quelque lamentable que soit une mort pareille, et à un âge où l'avenir s'ouvre grand et magnifique, n'a-t-on pas assez fait pour l'immortalité quand on a gagné la bataille de Lépante ?

Le héros catholique aurait voulu poursuivre sa victoire du 7 octobre ; il aurait voulu marcher sur Constantinople et reprendre aux Turcs Rhodes et Chypre, ce qui, en ce moment, eût été facile, car les Turcs étaient hors d'état de lui résister : un ordre du roi d'Espagne et la mésintelligence survenue parmi les confédérés, enchaînèrent son courage et anéantirent ses plans de conquêtes.

Depuis les premières croisades jusqu'à l'expédition de 1571, qui était aussi une croisade, les chrétiens avaient rarement su profiter de leurs victoires ; ils savaient vaincre sur les champs de bataille, et la gloire seule semblait leur suffire.

La flotte de don Juan désunie, retourna dans les ports d'Occident, et le grand vizir Mohammed Sokolli, vieux compagnon d'armes de Soliman, et une des colonnes de l'empire ottoman sous le règne de Sélim II, put dire alors au consul de Venise à Constantinople : « En vous arrachant Chypre, nous vous avons coupé un bras ; en détruisant notre escadre, vous n'avez fait que nous raser la barbe ; or, un bras coupé ne saurait croître de nouveau, tandis que la barbe rasée se reproduit avec plus de force. »

La comparaison était aussi piquante que juste : un an après la bataille de Lépante, une flotte nouvelle se montrait dans la Corne d'or et dans le Bosphore. Mais là n'est pas la question. On se tromperait étrangement sur les véritables conséquences de la bataille de Lépante si, comme Voltaire, on se bornait à dire, en-constatant l'absence des résultats immédiats, matériels, qu'il semblait que les Turcs eux–mêmes l'eussent gagnée. Cette bataille, les chrétiens la gagnèrent au moment où il le fallait ! A Lépante les Turcs combattaient pour l'empire du monde, et les chrétiens pour la défense de l'Europe. L'Europe fut défendue, sauvée, et les Turcs moralement écrasés. « Cette journée glorieuse pour les chrétiens, a dit un illustre écrivain, fut l'époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus que des hommes et des vaisseaux, dont on répare la perte ; car ils perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale puissance des peuples conquérants, puissance qu'on acquiert une fois, et qu'on ne recouvre plus[2]. »

Voilà la vérité historique. La Turquie ne s'est pas relevée depuis la bataille de Lépante. Elle perdit ce jour-là l'ascendant moral qui avait fait sa force depuis trois siècles et demi. Elle n'a pu, par aucune victoire, effacer de son drapeau l'affront que don Juan d'Autriche lui imprima le 7 octobre 1571. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, l'empire ottoman a baissé, et ses tentatives de réformes actuelles ne sauraient masquer sa faiblesse. Mais nous aurons occasion de revenir là-dessus.

Ce sera l'éternelle gloire de Pie V d'avoir été l'âme de cette confédération chrétienne contre les furieux débordements des Turcs. « Je m'étonne, disait Bacon en parlant des vertus de Pie V et du service qu'il rendit à la civilisation européenne en arrêtant l'invasion ottomane à Lépante, je m'étonne que l'Église romaine n'ait pas encore canonisé ce grand homme[3]. » En portant ce coup décisif aux Turcs, ce pontife ne fit que suivre d'ailleurs la constante pensée de la papauté depuis six siècles : repousser l'islamisme ! et on a pu dire avec vérité que la tiare nous a sauvés du croissant[4]. Pie V attribua à l'intercession de Marie le triomphe de la flotte chrétienne à Lépante ; il institua à cette occasion la fête de Notre-Dame des Victoires, qui est encore célébrée dans plusieurs églises le 7 octobre, et décida, en même temps, qu'on ajouterait aux litanies de la sainte Vierge ces mots : auxilium christianorum, ora pro nobis.

A l'occasion de la mort de Pie V (1572), Sélim II, qui l'avait toujours considéré comme son plus redoutable ennemi, ordonna des réjouissances publiques à Constantinople. Les rôles étaient déjà bien changés. En 1481, ce fut à Rome, on s'en souvient, qu'on célébra des fêtes pour remercier le ciel d'avoir délivré la chrétienté de Mahomet II.

Les désastres de la flotte turque à Lépante remplirent Stamboul de stupeur, et l'esprit faible de Sélim II en fut vivement frappé. Enfermé dans son sérail pendant les premiers jours qui suivirent la défaite des Ottomans, et n'en sortant même pas pour se rendre, le vendredi, à la mosquée, le sultan refusa de prendre toute nourriture et tomba malade. Son imagination troublée lui montrait les chrétiens sous les murs de sa capitale, et l'attaquant avec des forces immenses. Aussi le padischah s'empressa-t-il d'élever sur la côte d'Europe le second château des Dardanelles, appelé Kélidi-bahar (le cadenas de la mer). Trente mille ouvriers le commencèrent et le terminèrent dans l'espace d'un mois.

Un événement naturel, mais auquel la superstition turque donna en ce moment un caractère de funeste augure vint encore augmenter l'effroi de Sélim le jour même de la bataille de Lépante la voûte de la principale mosquée de la Mecque s'écroula ; mais cette voûte était en bois. Pour qu'elle pût être, dit Cantemir, un plus solide emblème de l'empire, le fils de Soliman la fit reconstruire en briques. Sélim II ne survécut que trois ans à ses malheurs de Lépante. Accablé de tristesse, et aussi épuisé par les débauches de sa jeunesse et par l'abus qu'il avait fait du vin de Chypre dans son âge mûr, il mourut dans sa cinquante-quatrième année, le 12 décembre 1574, laissant son trône à son fils aîné, Mourad ou Amurat III.

Rien de grand ne marqua le règne de Mourad III, douzième sultan des Turcs. Tour à tour dominé par les vizirs et les femmes de son harem, ce prince, faible, voluptueux, superstitieux, aimant le luxe, les fêtes splendides, la bonne chère, ne gouverna jamais par lui-même. Ses vingt ans de règne ne furent qu'une longue intrigue d'odalisques et de courtisans, une suite non interrompue de dilapidation des deniers publics, de pachas sortis des derniers rangs du peuple, parvenus aux plus hautes dignités de l'empire, puis disgraciés, exilés, le plus souvent empoisonnés, étranglés ou poignardés. Plusieurs fois les féroces janissaires, ces prétoriens de la Turquie, se révoltèrent pour de l'argent, pénétrèrent jusque dans l'enceinte sacrée du harem du padischah, égorgèrent les vizirs qui avaient eu le courage de leur résister. Des guerres ruineuses, mais quelquefois glorieuses, en Perse, en Géorgie et dans les États tributaires de la Porte, tinrent la Turquie d'Europe et l'Orient en haleine durant le règne de Mourad HI. L'empire ottoman recula ses frontières du côté de l'Asie, et la Hongrie eut encore à gémir des ravages des Osmanlis. Le plus vaillant des généraux de Mourad fut, sans contredit, Osman-pacha, conquérant du Daghistan et de plusieurs villes de La Perse. A son retour à Constantinople, le sultan le reçut dans un beau kiosque situé sur la rive gauche du Bosphore et l'invita à lui raconter ses campagnes. Enthousiasmé des récits de son général, Mourad III lui dit : « Tu as bien agi, Osman, tu en recueilleras les fruits ! que ton visage resplendisse dans les deux mondes ! que le Dieu qui aide et qui venge te soit toujours propice ! que la victoire t'accompagne partout où tu porteras tes pas ! Puisses-tu, dans le paradis, t'asseoir à côté de ton homonyme Osman, le calife, fils d'Aaffan, et grandir dans ce monde en honneur et en puissance, pendant une longue vie ! » Et le padischah, prenant une plume de héron fixée à son turban par une agrafe de diamant, l'attacha de sa propre main à celui d'Osman, et plaça à sa ceinture un riche poignard qu'il portait lui-même depuis son enfance. Osman reçut le sceau de l'empire, ce qui l'élevait à la dignité de grand vizir. Comme beaucoup de Turcs de cette époque, cet heureux favori buvait du vin outre mesure, et s'enivrait. Quand l'ivresse était passée, Osman se faisait apporter de l'eau pure pour les ablutions musulmanes et, le front contre terre, il suppliait, en versant des larmes, Allah et sou prophète de lui pardonner sa transgression à la loi sainte.

Le harem de Mourad III compta jusqu'à huit cents odalisques. Sa vie efféminée ruina sa santé et abrutit son intelligence. Il fut père de cent deux enfants. Vingt-sept princesses et vingt princes vivaient encore au moment de sa mort (16 janvier 1595). Les princesses épousèrent des grands de l'empire. Dix-neuf des princes périrent par le cordon des muets le lendemain de la mort de Mourad. Celui-ci avait, en 1574, signalé son avènement au trône par le meurtre de ses cinq frères.

Après avoir fait étrangler ses dix-neuf frères, Mahomet III, successeur de Mourad III, découvrit que sept esclaves, appartenant au plus âgé des princes assassinés, étaient près de devenir mères, et le sultan les fit jeter à la mer ! Avant de tomber entre les mains des muets, le prince ottoman, maître de ces esclaves, improvisa en langue- arabe un distique élégiaque dont voici le sens : Je n'ai connu la vie que pour éprouver les horreurs de la mort ! La terre me paraissait belle ! Allah ! Allah ! prends pitié de ton serviteur Moustapha !

C'était le nom de ce prince. Il avait été élevé avec le plus grand soin, comme s'il eût été destiné au trône, non au fatal cordon ! Une des mères des princes assassinés par les ordres de Mahomet III se poignarda de désespoir en présence du sultan, et lui dit en expirant : Vous déchirez le cœur des mères ! Leurs enfants, qui sont aussi les vôtres, ne seront donc toujours destinés qu'à peupler des tombeaux ! Par mon sang qui coule, j'en appelle à la vengeance céleste ! Cette femme était une belle Italienne, autrefois ravie à ses parents par des corsaires algériens.

Comme nous l'avons remarqué déjà, ces massacres étaient demandés par la loi mahométane. Dans son Kanounamé, Mahomet II n'avait-il pas dit à ses successeurs ? « Vous assassinerez vos fils et vos frères l'État l'exige. » Les sultans de Stamboul ne se montrèrent que trop fidèles observateurs de cette horrible jurisprudence. Les assassinats de ces pauvres innocents, qui n'avaient pas demandé à naître, et qui ne naissaient que pour mourir de la main du bourreau, furent officiellement approuvés par les mouftis, sous les règnes de Mourad III et de Mahomet III. Sauvegardons la tranquillité publique ! ajoutaient les chefs de la religion aux fetvas qui demandaient la mort des princes. Et la nation tout entière partageait sur ce point l'avis des sultans et des mouftis. On décrétait le meurtre des enfants mâles du harem avec autant de sang-froid que s'il se fût agi d'une mesure à prendre dans l'administration de l'empire. On était cruel de par la loi. Qu'est-ce donc qu'un État régi par de pareilles institutions sinon la plus affreuse des barbaries organisées ?

Brutus offrait ses fils en holocauste à son impitoyable république, comme les sultans de Stamboul immolaient leurs fils, leurs frères, leurs neveux, à leur despotisme sans entrailles ; et c'est ici que les extrêmes se touchent et se confondent. La férocité romaine et la férocité turque ne laissaient donc point de place dans l'âme pour le sentiment de la famille ? Non, car ce sentiment, le christianisme seul l'inspira dans sa touchante beauté, et nous ne savons pas d'exemple dans les États chrétiens d'une telle continuité d'assassinats au sein des races royales. La polygamie, multipliant les princes dans la maison ottomane, a peut-être été la principale cause de tant de crimes. Parmi les maux que cette funeste institution entraîne, celui que nous indiquons ici est, sans contredit, le plus lamentable. Or, la polygamie, le Christ l'a formellement condamnée dans son Évangile, et le mariage chrétien a été un des plus grands bienfaits de la religion révélée. Le Koran, au contraire, a autorisé la polygamie et le concubinage qui existeront chez les musulmans aussi longtemps que la religion de Mahomet.

 

 

 



[1] Hammer.

[2] M. de Bonald. Législation primitive.

[3] Pie V ne fut canonisé qu'en 1712, et Bacon était mort quatre-vingt-six ans auparavant. — Les paroles de Bacon, citées plus haut, se trouvent dans son dialogue de Bello sacro.

[4] Joseph de Maistre.