Le vin, défendu par le
Koran, en usage chez les Turcs du XVIe siècle. — Passion de Selim II,
successeur de Soliman, pour le vin de Chypre ; ce vin est un des motifs de la
conquête de Chypre par les Ottomans. — Conquête de Chypre. — Mauvaise foi des
Turcs. — Horrible conduite de Lala Moustapha en Chypre. — Mort héroïque de
cinquante jeunes filles chrétiennes. — Bataille de Lépante. — Don Juan
d'Autriche. — Conséquences de cette bataille. — Pie V. — Mort de Selim II. —
Mourad III lui succède. — Caractère de ce prince et de son règne. — Mort de
ce prince. — Meurtre des enfants de Selim II et de Mourad III. — Réflexions à
ce sujet (de 1546 à 1595).
Un
fait, peu digne au premier abord de la gravité de l'histoire, et peu conforme
en même temps à la religion des Turcs, mais un fait attesté, cependant, par
les plus scrupuleux annalistes, c'est que le vin de Chypre fut un des motifs
qui déterminèrent Sélim fils et successeur de Soliman le Magnifique, à
conquérir cette île, une des dernières possessions de la république de Venise
dans l'Archipel. Malgré le Koran, malgré les lois foudroyantes de Soliman
contre l'usage du vin, les Ottomans du xvii siècle, et principalement Sélim
II, qui mérita l'ignoble surnom de Mest (ivrogne), montrèrent une passion
immodérée pour la liqueur prohibée. Il se rencontra même un poète turc,
Hafiz, qui célébra dans un livre le jus pétillant du fruit de la vigne,
ni plus ni moins que pouvait le faire, dans ce temps-là, quelque gai convive
à la table de Clément Marot ou de Pierre Ronsard. Cette boisson, avait dit le
prophète arabe en parlant du vin et en l'interdisant à ses disciples, cette
boisson est la mère de tous les vices. Et Hafiz, citant avec dérision ces
paroles de Mahomet, osa dire : Cette mère de tous les vices nous est plus
douce que le baiser d'une jeune fille ! Des musulmans zélés crièrent au
scandale et déférèrent le livre de Hafiz au jugement d'Ebousououd, grand
moufti de Stamboul, qui ne le condamna pas ! Cette indulgence du moufti
donna-t-elle à penser qu'il transgressait lui-même le Koran en ce qui concernait
la boisson défendue ? L'histoire se tait sur ce point. Ce fut
un juif portugais appelé Joseph Nassy, d'abord converti au christianisme et
ensuite revenu à la religion de ses pères, qui inspira à Sélim II le désir de
conquérir Chypre à cause de son vin délicieux. Nassy, homme rusé et capable,
exerça sur l'esprit de Sélim II une influence qui ne put lui être disputée
par les vizirs ; il était l'ami, le commensal de ce prince avant même son
avènement à l'empire. Une fois revêtu du pouvoir suprême, le fils de Soliman
n'eut pas de favoris plus accrédités auprès de sa personne que l'heureux
israélite. Nassy se livrait au commerce du vin, et avait obtenu le privilége
exclusif d'être le fournisseur de l'héritier du trône d'Osman. Dans
l'entraînement d'une copieuse libation de vin de Chypre, Sélim embrassa
Joseph avec effusion et lui dit : « En vérité, cette liqueur est exquise, et
si mes désirs s'accomplissent, tu deviendras roi de Chypre ! » Prenant au
sérieux cette promesse donnée dans un moment d'ivresse, Nassy fit suspendre
les armes de Chypre à sa maison avec cette inscription : Joseph, roi de
Chypre ![1] Il fut presque à la veille de
porter la couronne de Charlotte de Lusignan : le vizir Sokolli empêcha Sélim
d'élever le juif à cette haute dignité ; mais le sultan le nomma plus tard
duc de Naxos, et Nassy retira de gros bénéfices du fermage de cette île. Cependant
Chypre était une riche proie depuis longtemps convoitée par les Ottomans ; et
bien que Sélim H, prince sans génie, sans courage, ne pût en aucune manière
continuer son illustre père, il n'en suivit pas moins les projets de
conquêtes de ses prédécesseurs. Un padischah de cette époque n'eût pas cru
remplir sa destinée s'il n'eût point ajouté à ses États quelque possession
appartenant surtout aux chrétiens. Le
traité de paix conclu en 1540 entre Venise et la Porte subsistait toujours.
Aucun motif sérieux n'autorisait Sélim II à le rompre. Le sultan posa au
grand moufti la question de savoir si ce traité le contraignait véritablement
à la paix avec les Vénitiens. Le chef de la religion répondit que le prince
de l'islamisme ne pouvait conclure la paix avec les infidèles qu'autant qu'il
en résultait un avantage pour les musulmans. « Si ce but n'est pas atteint,
ajoutait le fetva, la paix ne peut être sanctionnée par la loi. Signé : le
pauvre émir Ebousououd. Ainsi
un vrai croyant était dispensé de tenir sa parole donnée à un giaour.
C'était, en sens inverse, la doctrine soutenue par le cardinal Julien avant
la désastreuse bataille de Varna en 1444. Remarquons, toutefois, que le
parjure, toujours flétri par la saine morale, était, dans les circonstances
de cette nature, un principe de religion chez les musulmans, tandis qu'il ne
se montra que dans des cas extrêmes, et très-rarement chez les chrétiens en
guerre avec les Turcs. Mais à
aucune époque de l'histoire le parjure n'apparut avec un caractère plus
odieux que dans la conquête de Chypre par les Ottomans (août 1571). Non-seulement ils violèrent,
dans cette occasion, le traité de 1540, mais, après le siège de Famagouste,
ils manquèrent aux droits des gens et aux droits de l'humanité ; Famagouste
était la dernière des cités de l'île qui avait résisté aux efforts de l'ennemi
; les Chypriotes, en proie aux horreurs de la famine, s'étaient vus réduits à
la capitulation, capitulation demandée, acceptée, signée par Lala Moustapha,
commandant de l'armée turque : ce chef osa faire écorcher vif l'illustre
Bragadino, gouverneur de Chypre, au moment où ce noble Vénitien lui apportait
dans sa tente les clefs de la ville ! Il fit aussi décapiter les quarante
hommes d'escorte de Bragadino. Puis, les Ottomans traitèrent Chypre en pays
conquis. Cinquante belles jeunes filles chrétiennes, enlevées à leurs
parents, furent réduites en esclavage, et transportées par une soldatesque en
fureur deus un des navires ottomans. Les captives, au désespoir, mirent le
feu aux poudres, et préférant la mort au déshonneur, elles disparurent dans
les flots avec les débris du vaisseau incendié. Chypre
ne tomba au pouvoir des Turcs qu'après une année de lutte acharnée. Ce fut
pendant ce temps que se forma, par les efforts de Pie V, cette ligue sacrée
qui, vengeant les massacres des Chypriotes et le monde chrétien, vint frapper
l'islamisme au cœur dans le golfe de Lépante. L'escadre,
composée de deux cent trente navires appartenant au pape, au roi d'Espagne
Philippe II, à la république de Venise, aux chevaliers de Malte, à la Savoie,
montée par quarante mille guerriers commandés par don Juan d'Autriche, bâtard
de Charles-Quint, appareille à Messine le 25 septembre 1571. Elle s'en va
cherchant l'escadre ottomane, forte de trois cents voiles et de cent mille
hommes, qui, avertie de l'armement des chrétiens, rôde dans la Méditerranée.
Les confédérés trouvent les Turcs dans le golfe de Lépante où seize siècles
auparavant Octave Auguste et Marc Antoine s'étaient disputé l'empire romain.
Le capitan-pacha Mouézinzadé-Ali, Ouloudj-Ali, Begler bey d'Alger, élève de
Barberousse, et Mahommed-Schaoulak, bey de Négrepont, sont les principaux
chefs des Ottomans. Un vent
favorable pousse les navires chrétiens dans le golfe où ils entrent drapeaux
et voiles déployés. Don Juan dispose son escadre en une seule ligne et en
confie les divers commandements à Doria, à Marc-Antoine Colonne, amiral du
pape, à Veniero, amiral vénitien, au duc de Parme Alexandre Farnèse,
petit-fils de Charles-Quint par sa mère, et au grand prieur de Messine, de
l'ordre de Malte. Don Juan, généralissime de l'armée, prend le commandement
du centre de l'escadre. Les mêmes dispositions sont prises par le
capitan-pacha. A un
signal donné, les guerriers chrétiens tombent à genoux, font une courte
prière et se relèvent pleins de confiance dans leur bravoure et dans la
protection du ciel. 11 est une heure après midi (7 octobre
1571) et le soleil
inonde de lumière ce magnifique spectacle. Une solennelle terreur règne dans
les deux escadres. Chrétiens et musulmans sont debout, l'arme au poing et les
mèches des canons fument de toutes parts. Ce long et terrible silence est
interrompu par un coup de canon chargé à poudre, tiré par le vaisseau du
capitan-pacha, en signe de salut, et comme une invitation à l'amiral chrétien
pour se faire reconnaître. Le sifflement d'un boulet de gros calibre est la
réponse de don Juan. Alors la mitraillade et la mousqueterie commencent. Les
navires vomissent la mort par les flancs, la poupe, la proue ; les lointains
échos de Missolonghi, de Patras et d'Actium répètent les mugissements des
canons, et la fumée de la poudre obscurcit un moment l'éclat du soleil. Bientôt
les cinq cent trente vaisseaux s'abordent, se heurtent, et le combat n'existe
plus qu'à l'arme blanche, de navire à navire, d'homme à homme. Le sang coule
dans la mer qui en est rougie. Chaque chrétien est un héros et chaque Turc
vend chèrement sa vie. Don Juan se précipite sur le vaisseau amiral ottoman.
Deux fois repoussé, il monte à l'abordage une troisième fois et reste maître
du navire. Ses soldats tuent cinq cents janissaires qui le défendaient. Le
capitan-pacha meurt en combattant. Un matelot vénitien lui coupe la tête et
la présente à don Juan qui la repousse avec un geste de dégoût et ordonne
qu'elle soit jetée à la mer. Si la tête de don Juan était tombée sous le fer
musulman, on l'eût portée comme un trophée à Stamboul. Le fils
de Charles-Quint, couvert de sa brillante armure, tient son épée d'une main
et, de l'autre, le drapeau de Saint-Pierre qu'il a reçu de Pie V. Il plante
l'étendard de la croix sur la poupe ennemie après en avoir arraché le
croissant et crie : Victoire ! victoire ! Et tous ses compagnons répètent :
Victoire ! victoire ! Trente mille Turcs ont succombé en moins de cinq
heures. Dix mille sont faits prisonniers. Quinze mille chrétiens retenus dans
les cales ottomanes sont rendus à la liberté. Cinquante-cinq navires turcs
sont brûlés ou coulés à fond. Cent trente restent au pouvoir des vainqueurs.
Pendant la nuit du 7 au 8 octobre, Ouloudj-Ali sort du golfe avec quelques
galères mutilées, derniers vestiges des forces maritimes de l'empire ottoman.
Les chrétiens ne perdent que quinze galères et huit mille hommes. Parmi les
blessés de l'escadre d'Occident se trouva Cervantes, l'auteur de Don
Quichotte, qui eut l'honneur d'avoir le bras gauche emporté par un boulet
turc. « Cette immortelle journée, a-t-il dit dans son roman célèbre,
brisa l'orgueil ottoman, et détrompa l'univers qui croyait les flottes
turques invincibles. » Don
Juan d'Autriche avait vingt-cinq ans quand il triompha à Lépante ! Il fut en
ce moment le héros de toutes les nations chrétiennes, et Pie V lui appliqua
ces paroles de l'Évangile : C'était un homme envoyé de Dieu, du nom de
Jean ! Quel éloge dans une telle bouche ! Le jeune et brillant général
ressemblait à Charles-Quint par la figure, le génie, l'activité ; et avait de
plus, ce qui manqua à son père, la loyauté, la bonté, la franchise, la
générosité. Et don Juan d'Autriche mourut empoisonné à trente-trois ans, par
les ordres, assure-t-on, du sombre et cruel Philippe II, son frère, qui était
jaloux de sa gloire ; mais quelque lamentable que soit une mort pareille, et
à un âge où l'avenir s'ouvre grand et magnifique, n'a-t-on pas assez fait
pour l'immortalité quand on a gagné la bataille de Lépante ? Le
héros catholique aurait voulu poursuivre sa victoire du 7 octobre ; il aurait
voulu marcher sur Constantinople et reprendre aux Turcs Rhodes et Chypre, ce
qui, en ce moment, eût été facile, car les Turcs étaient hors d'état de lui
résister : un ordre du roi d'Espagne et la mésintelligence survenue parmi les
confédérés, enchaînèrent son courage et anéantirent ses plans de conquêtes. Depuis
les premières croisades jusqu'à l'expédition de 1571, qui était aussi une
croisade, les chrétiens avaient rarement su profiter de leurs victoires ; ils
savaient vaincre sur les champs de bataille, et la gloire seule semblait leur
suffire. La
flotte de don Juan désunie, retourna dans les ports d'Occident, et le grand
vizir Mohammed Sokolli, vieux compagnon d'armes de Soliman, et une des
colonnes de l'empire ottoman sous le règne de Sélim II, put dire alors au
consul de Venise à Constantinople : « En vous arrachant Chypre, nous vous
avons coupé un bras ; en détruisant notre escadre, vous n'avez fait que nous
raser la barbe ; or, un bras coupé ne saurait croître de nouveau, tandis que
la barbe rasée se reproduit avec plus de force. » La
comparaison était aussi piquante que juste : un an après la bataille de
Lépante, une flotte nouvelle se montrait dans la Corne d'or et dans le
Bosphore. Mais là n'est pas la question. On se tromperait étrangement sur les
véritables conséquences de la bataille de Lépante si, comme Voltaire, on se
bornait à dire, en-constatant l'absence des résultats immédiats, matériels,
qu'il semblait que les Turcs eux–mêmes l'eussent gagnée. Cette bataille, les
chrétiens la gagnèrent au moment où il le fallait ! A Lépante les Turcs
combattaient pour l'empire du monde, et les chrétiens pour la défense de
l'Europe. L'Europe fut défendue, sauvée, et les Turcs moralement écrasés.
« Cette journée glorieuse pour les chrétiens, a dit un illustre
écrivain, fut l'époque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus que
des hommes et des vaisseaux, dont on répare la perte ; car ils perdirent
cette puissance d'opinion qui fait la principale puissance des peuples
conquérants, puissance qu'on acquiert une fois, et qu'on ne recouvre plus[2]. » Voilà
la vérité historique. La Turquie ne s'est pas relevée depuis la bataille de
Lépante. Elle perdit ce jour-là l'ascendant moral qui avait fait sa force
depuis trois siècles et demi. Elle n'a pu, par aucune victoire, effacer de
son drapeau l'affront que don Juan d'Autriche lui imprima le 7 octobre 1571.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, l'empire ottoman a baissé, et ses
tentatives de réformes actuelles ne sauraient masquer sa faiblesse. Mais nous
aurons occasion de revenir là-dessus. Ce sera
l'éternelle gloire de Pie V d'avoir été l'âme de cette confédération
chrétienne contre les furieux débordements des Turcs. « Je m'étonne,
disait Bacon en parlant des vertus de Pie V et du service qu'il rendit à la
civilisation européenne en arrêtant l'invasion ottomane à Lépante, je
m'étonne que l'Église romaine n'ait pas encore canonisé ce grand homme[3]. » En portant ce coup décisif
aux Turcs, ce pontife ne fit que suivre d'ailleurs la constante pensée de la
papauté depuis six siècles : repousser l'islamisme ! et on a pu dire avec
vérité que la tiare nous a sauvés du croissant[4]. Pie V attribua à
l'intercession de Marie le triomphe de la flotte chrétienne à Lépante ; il
institua à cette occasion la fête de Notre-Dame des Victoires, qui est
encore célébrée dans plusieurs églises le 7 octobre, et décida, en même
temps, qu'on ajouterait aux litanies de la sainte Vierge ces mots : auxilium
christianorum, ora pro nobis. A
l'occasion de la mort de Pie V (1572), Sélim II, qui l'avait toujours considéré comme
son plus redoutable ennemi, ordonna des réjouissances publiques à
Constantinople. Les rôles étaient déjà bien changés. En 1481, ce fut à Rome,
on s'en souvient, qu'on célébra des fêtes pour remercier le ciel d'avoir
délivré la chrétienté de Mahomet II. Les
désastres de la flotte turque à Lépante remplirent Stamboul de stupeur, et
l'esprit faible de Sélim II en fut vivement frappé. Enfermé dans son sérail
pendant les premiers jours qui suivirent la défaite des Ottomans, et n'en
sortant même pas pour se rendre, le vendredi, à la mosquée, le sultan refusa
de prendre toute nourriture et tomba malade. Son imagination troublée lui
montrait les chrétiens sous les murs de sa capitale, et l'attaquant avec des
forces immenses. Aussi le padischah s'empressa-t-il d'élever sur la côte
d'Europe le second château des Dardanelles, appelé Kélidi-bahar (le cadenas de
la mer). Trente
mille ouvriers le commencèrent et le terminèrent dans l'espace d'un mois. Un
événement naturel, mais auquel la superstition turque donna en ce moment un
caractère de funeste augure vint encore augmenter l'effroi de Sélim le jour
même de la bataille de Lépante la voûte de la principale mosquée de la Mecque
s'écroula ; mais cette voûte était en bois. Pour qu'elle pût être, dit
Cantemir, un plus solide emblème de l'empire, le fils de Soliman la fit
reconstruire en briques. Sélim II ne survécut que trois ans à ses malheurs de
Lépante. Accablé de tristesse, et aussi épuisé par les débauches de sa
jeunesse et par l'abus qu'il avait fait du vin de Chypre dans son âge mûr, il
mourut dans sa cinquante-quatrième année, le 12 décembre 1574, laissant son
trône à son fils aîné, Mourad ou Amurat III. Rien de
grand ne marqua le règne de Mourad III, douzième sultan des Turcs. Tour à
tour dominé par les vizirs et les femmes de son harem, ce prince, faible,
voluptueux, superstitieux, aimant le luxe, les fêtes splendides, la bonne
chère, ne gouverna jamais par lui-même. Ses vingt ans de règne ne furent
qu'une longue intrigue d'odalisques et de courtisans, une suite non
interrompue de dilapidation des deniers publics, de pachas sortis des
derniers rangs du peuple, parvenus aux plus hautes dignités de l'empire, puis
disgraciés, exilés, le plus souvent empoisonnés, étranglés ou poignardés.
Plusieurs fois les féroces janissaires, ces prétoriens de la Turquie, se
révoltèrent pour de l'argent, pénétrèrent jusque dans l'enceinte sacrée du
harem du padischah, égorgèrent les vizirs qui avaient eu le courage de leur
résister. Des guerres ruineuses, mais quelquefois glorieuses, en Perse, en
Géorgie et dans les États tributaires de la Porte, tinrent la Turquie
d'Europe et l'Orient en haleine durant le règne de Mourad HI. L'empire
ottoman recula ses frontières du côté de l'Asie, et la Hongrie eut encore à
gémir des ravages des Osmanlis. Le plus vaillant des généraux de Mourad fut,
sans contredit, Osman-pacha, conquérant du Daghistan et de plusieurs villes
de La Perse. A son retour à Constantinople, le sultan le reçut dans un beau
kiosque situé sur la rive gauche du Bosphore et l'invita à lui raconter ses
campagnes. Enthousiasmé des récits de son général, Mourad III lui dit : « Tu
as bien agi, Osman, tu en recueilleras les fruits ! que ton visage
resplendisse dans les deux mondes ! que le Dieu qui aide et qui venge te soit
toujours propice ! que la victoire t'accompagne partout où tu porteras tes
pas ! Puisses-tu, dans le paradis, t'asseoir à côté de ton homonyme Osman, le
calife, fils d'Aaffan, et grandir dans ce monde en honneur et en puissance,
pendant une longue vie ! » Et le padischah, prenant une plume de héron fixée
à son turban par une agrafe de diamant, l'attacha de sa propre main à celui
d'Osman, et plaça à sa ceinture un riche poignard qu'il portait lui-même
depuis son enfance. Osman reçut le sceau de l'empire, ce qui l'élevait à la
dignité de grand vizir. Comme beaucoup de Turcs de cette époque, cet heureux
favori buvait du vin outre mesure, et s'enivrait. Quand l'ivresse était
passée, Osman se faisait apporter de l'eau pure pour les ablutions musulmanes
et, le front contre terre, il suppliait, en versant des larmes, Allah et sou
prophète de lui pardonner sa transgression à la loi sainte. Le
harem de Mourad III compta jusqu'à huit cents odalisques. Sa vie efféminée
ruina sa santé et abrutit son intelligence. Il fut père de cent deux enfants.
Vingt-sept princesses et vingt princes vivaient encore au moment de sa mort (16 janvier
1595). Les
princesses épousèrent des grands de l'empire. Dix-neuf des princes périrent
par le cordon des muets le lendemain de la mort de Mourad. Celui-ci avait, en
1574, signalé son avènement au trône par le meurtre de ses cinq frères. Après
avoir fait étrangler ses dix-neuf frères, Mahomet III, successeur de Mourad
III, découvrit que sept esclaves, appartenant au plus âgé des princes
assassinés, étaient près de devenir mères, et le sultan les fit jeter à la
mer ! Avant de tomber entre les mains des muets, le prince ottoman,
maître de ces esclaves, improvisa en langue- arabe un distique élégiaque dont
voici le sens : Je n'ai connu la vie que pour éprouver les horreurs de la
mort ! La terre me paraissait belle ! Allah ! Allah ! prends pitié de ton
serviteur Moustapha ! C'était
le nom de ce prince. Il avait été élevé avec le plus grand soin, comme s'il
eût été destiné au trône, non au fatal cordon ! Une des mères des princes
assassinés par les ordres de Mahomet III se poignarda de désespoir en
présence du sultan, et lui dit en expirant : Vous déchirez le cœur des
mères ! Leurs enfants, qui sont aussi les vôtres, ne seront donc toujours
destinés qu'à peupler des tombeaux ! Par mon sang qui coule, j'en appelle à
la vengeance céleste ! Cette femme était une belle Italienne, autrefois
ravie à ses parents par des corsaires algériens. Comme
nous l'avons remarqué déjà, ces massacres étaient demandés par la loi
mahométane. Dans son Kanounamé, Mahomet II n'avait-il pas dit à ses
successeurs ? « Vous assassinerez vos fils et vos frères l'État l'exige. »
Les sultans de Stamboul ne se montrèrent que trop fidèles observateurs de
cette horrible jurisprudence. Les assassinats de ces pauvres innocents, qui
n'avaient pas demandé à naître, et qui ne naissaient que pour mourir de la
main du bourreau, furent officiellement approuvés par les mouftis, sous les
règnes de Mourad III et de Mahomet III. Sauvegardons la tranquillité
publique ! ajoutaient les chefs de la religion aux fetvas qui demandaient
la mort des princes. Et la nation tout entière partageait sur ce point l'avis
des sultans et des mouftis. On décrétait le meurtre des enfants mâles du
harem avec autant de sang-froid que s'il se fût agi d'une mesure à prendre
dans l'administration de l'empire. On était cruel de par la loi. Qu'est-ce
donc qu'un État régi par de pareilles institutions sinon la plus affreuse des
barbaries organisées ? Brutus offrait ses fils en holocauste à son impitoyable république, comme les sultans de Stamboul immolaient leurs fils, leurs frères, leurs neveux, à leur despotisme sans entrailles ; et c'est ici que les extrêmes se touchent et se confondent. La férocité romaine et la férocité turque ne laissaient donc point de place dans l'âme pour le sentiment de la famille ? Non, car ce sentiment, le christianisme seul l'inspira dans sa touchante beauté, et nous ne savons pas d'exemple dans les États chrétiens d'une telle continuité d'assassinats au sein des races royales. La polygamie, multipliant les princes dans la maison ottomane, a peut-être été la principale cause de tant de crimes. Parmi les maux que cette funeste institution entraîne, celui que nous indiquons ici est, sans contredit, le plus lamentable. Or, la polygamie, le Christ l'a formellement condamnée dans son Évangile, et le mariage chrétien a été un des plus grands bienfaits de la religion révélée. Le Koran, au contraire, a autorisé la polygamie et le concubinage qui existeront chez les musulmans aussi longtemps que la religion de Mahomet. |