Instructions de
quelques monarques chrétiens à leurs fils appelés à régner après eux,
comparées aux instructions de Sélim Ier à son fils Soliman. — Conquêtes de
Belgrade, de Rhodes par Soliman. — Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem
à Malte. — Défaite de l'armée ottomane devant cette île. — Destinée des
chevaliers. — Alliance de François Ier avec Soliman. — Guerre des Turcs en
Hongrie. — Bataille de Mohaez. — Conquête de la Hongrie par Soliman. — Les
statues de Rude à Stamboul. — Mort du vizir Ibrahim-Pacha. — Zapolya. — Siège
de Vienne par Soliman. — Défaite des Turcs sous les remparts de Vienne. —
État des esprits en Allemagne pendant la première moitié du XVIe siècle. —
Captivité de François Ier à Madrid. — Lettre de Louise de Savoie à Soliman à
ce sujet. — Réponses du sultan. — Seconde campagne de Soliman en Hongrie. —
Ses résultats. — Succès d'André Doria, amiral de Charles-Quint, dans la
Méditerranée. — Traité de paix entre la Turquie et l'Allemagne. — Paroles du
pape Clément VII à ce sujet. — Conquête de Bagdad. — Les capitulations entre
François et Soliman. — Khair-Eddin Barberousse. — Il s'empare de Tunis an nom
de Soliman. — Prise de Tunis par Charles-Quint. — Désastre de la flotte de Charles-Quint
devant Alger. — Guerre entre la Turquie et la république de Venise. — Ses
résultats. — Traité de paix entre ces deux puissances. — Troisième campagne
de Soliman en Hongrie. — Ses résultats. — Second traité de paix entre
l'Allemagne et Soliman. — Meurtre des enfants de Soliman. — Quatrième
campagne de Soliman en Hongrie. — Siège de Szigeth. — Mort de Soliman. — Mort
héroïque du comte Zriny ou de Serin. — Observations générales sur le règne de
Soliman le Magnifique : caractère et portrait de ce prince (de 1520 à 1566).
Constantin,
le glorieux fondateur de Constantinople ; Théodose, qui vengea, l'épée à la
main, la majesté romaine longtemps avilie par les barbares, et lui rendit son
éclat d'autrefois ; Basile Ier, cet ancien esclave devenu empereur, et qui
fut un des plus illustres souverains de Byzance ; Louis IX, grand dans les
combats, dans la paix, dans l'adversité et dont la vertueuse parole fut
toujours appuyée par de nobles exemples, tous ces illustres potentats de la
terre avaient goulu, avant de mourir, faire entendre des leçons de sagesse à
leurs fils destinés à régner après eux ; leurs conseils sur la manière de
gouverner se mêlaient à de pieuses, recommandations en faveur des pauvres, en
faveur àe ceux qui souffrent : « Si la veuve et l'orphelin, disait saint
Louis à Philippe, son fils, en mourant sur la terre africaine, si la veuve et
l'orphelin luttent devant toi contre l'homme puissant, déclare-toi pour le
faible contre le fort, jusqu'à ce que la vérité te soit connue. » Des
princes, dont la vie s'était presque entièrement passée dans le jeu sanglant
des batailles, exhortaient leurs successeurs à éviter la guerre, à ne prendre
les armes que pour punir des injustices. Sélim r laissa, lui aussi, des
instructions à son fils Soliman ; mais le génie qui les inspira ne
ressemblait pas au génie chrétien faisant dire à Louis IX : Rien ne plaît
tant à Dieu que le spectacle de la concorde et de la paix. La soif des
conquêtes, qui dévorait l'âme de Sélim, ne s'éteignit même pas à l'heure de
sa mort, et son dernier soupir fut un dernier cri de guerre : « Je meurs dix
ans trop tôt, dit-il en expirant ; que de choses il me restait à faire ! je
voulais abattre la puissance de la Perse, vaincre les chrétiens de Rhodes, de
Hongrie et porter mes armes au-delà du Danube ! Je lègue à mon fils, avec les
royaumes que j'ai conquis, la mission d'agrandir encore l'empire ottoman ! »
Fidèle aux volontés de son père, aux traditions de sa race, Soliman Ier ou
Souléiman (Salomon)
combattit toute sa vie contre les chrétiens, contre les Perses, et la mort
seule put lui arracher de là main son glaive de conquérant. A peine
était-il monté sur le trône qu'il envoyait un ambassadeur au roi de Hongrie
pour lui demander un tribut qui ne lui était pas dû. L'ambassadeur turc fut
mis à mort. Soliman, qui ne cherchait qu'un prétexte de guerre contre les
Hongrois, déclara qu'il ne laisserait pas impuni le meurtre de son envoyé. Il
partit de Stamboul avec une armée, assiégea Belgrade, s'en empara, et la
chute de cette importante place entraîna celle de plusieurs autres villes et
châteaux forts situés sur la Save et le Danube. Le commandeur des croyants
changea en mosquée la cathédrale de Belgrade et rentra, ensuite, à
Constantinople au milieu des acclamations populaires (octobre 1520). Soliman
avait vengé, en prenant Belgrade, l'affront reçu par Mahomet II au pied des
murailles de cette ville, en 1456 ; il lui restait à réparer l'honneur des
armes ottomanes en triomphant des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem qui,
en 1480, avaient victorieusement repoussé de Rhodes le conquérant de Byzance
et de la Grèce. D'autres motifs portaient Soliman à conquérir Rhodes. Cette
lie était la dernière colonie des chrétiens en Asie, le poste avancé de
l'Occident dans l'Archipel ; tant que les chevaliers en restaient maîtres, la
navigation de la Méditerranée appartenait aux nations chrétiennes, et Soliman
pouvait craindre quelque grande expédition de l'Europe pour ressaisir la
Palestine, la Syrie et conquérir même l'Égypte. En arrachant Rhodes aux chevaliers,
le sultan détruisait, comme il le disait lui-même, un cancer au cœur de
l'empire, établissait un grand point de communication entre Stamboul et le
Caire, et assurait, avec la liberté du commerce ottoman, la sécurité des
pèlerins syriens se rendant à la Mecque. Il choisit, pour attaquer Rhodes, le
moment où l'Europe, livrée aux discordes par les frénétiques prédications de
Luther et aux sanglantes disputes de Charles-Quint et de François Ier, ne
pouvait porter aucun secours aux chevaliers. « Dieu, a dit Montluc, fit
naître Charles et François envieux de la grandeur l'un de l'aune, ce qui a
causé la ruine d'un million de familles. On pourrait ajouter que la rivalité
de ces deux monarques causa aussi la ruine de Rhodes et favorisa le
développement de la grandeur ottomane. Comment, en effet, Soliman aurait-il
pu, quelque puissant qu'il fût, résister aux armes de Charles-Quint et de
François Ier si ces deux princes s'étaient ligués pour la défense de la
chrétienté menacée ? Abandonnés à leurs seules forces, les chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem ne pouvaient pas vaincre Soliman. La
correspondance qu'on trouve dans l'abbé Vertot entre l'Ile-Adam, grand maître
de l'Ordre et le fils de Sélim, avant le siège de Rhodes, est supposée. Sommé
par le sultan de lui abandonner l'île, le grand maître ne daigna seulement
pas lui répondre, et se prépara à la résistance. Le 28 juillet 1522, le
padischah débarqua à Rhodes à la tête de deux cent mille hommes, montés sur
trois cents navires de toutes grandeurs ; il avait quatre cents bouches à
feu. Sous son règne l'artillerie ottomane eut une formidable supériorité sur
celle des autres États de l'Europe : elle fut un de ses principaux éléments
de succès à Belgrade, à Rhodes et dans sa conquête de la Hongrie en 1526.
L'empire turc était, à cette époque, on le sait, dans toute sa puissance
guerrière ; Il se leva spontanément, s'organisa pour vaincre six cents
chevaliers secondés par quatre mille hommes de troupes régulières ! Nous ne
connaissons rien de comparable dans l'histoire militaire d'aucun peuple à la
défense de Rhodes eu 1522, et le nom de l'Ile-Adam, enfant de la France,
retentit avec une immense gloire dans cette lutte solennelle entre le
croissant et la croix. Les chevaliers résistèrent pendant six mois aux
formidables attaques des Turcs. Les habitants de l'île, les femmes surtout,
combattirent à côté des soldats de Jésus-Christ. Une femme grecque vit son
mari tomber percé de balles sur les remparts de la cité ; le désespoir dans
l'âme, elle saisit par les cheveux ses deux filles, jeunes et belles, les
marque au front du signe de la croix, les égorge ensuite, et s'écrie :
« Maintenant, anges de Dieu, vous ne serez pas souillés par des mains
impures ! » L'esprit égaré, la malheureuse commit un crime en voulant
sauver l'honneur de ses enfants ! Puis, cette femme s'enveloppa dans le
manteau sanglant de son époux, prit son épée, se précipita au plus fort de la
mêlée et mourut de la mort des héros[1]. Déjà
quatre-vingt mille Turcs avaient succombé dans ces combats de géants. Soliman
ordonna un dernier assaut le 30 novembre, et perdit encore quinze mille
hommes. Debout sur le bastion des vainqueurs, couvert de son armure, tenant
d'une main son épée, de l'autre l'oriflamme, l'Ile-Adam put apparaître en ce
moment aux Turcs en déroute comme un ange exterminateur ou comme le génie des
batailles et de la gloire ; ils désespèrent un instant de leur triomphe ;
Soliman hésitait à continuer le siège, lorsque deux traîtres, un médecin juif
et André d'Amaral, chevalier portugais et grand chancelier de l'Ordre, firent
connaître au padischah le déplorable état de la cité. Ses remparts, à moitié
démantelés par les canons des Turcs, ne pouvaient résister à de nouvelles
attaques ; les chevaliers, qui n'étaient plus qu'au nombre de deux cents (les
autres étaient morts), manquaient de provisions de bouche et de munitions de
guerre. La trahison du juif fut reconnue, et les assiégés l'écartelèrent ;
d'Amaral proclama son innocence au milieu des tortures ; mais le conseil de
l'Ordre le condamna à mort. Il fut décapité sur l'heure. Ce d'Amaral avait
aspiré à la grande maîtrise, et les chevaliers lui avaient préféré
l'Ile-Adam. L'Ile-Adam ! s'était alors écrié le Portugais, sera le
dernier grand maître de Rhodes ! Cette parole, inspirée par la jalousie,
le perdit ; mais les énergiques dénégations d'Amaral en face de la mort
laissent au moins planer le doute sur le crime qui lui était imputé. L'empereur
turc, assuré de la conquête de Rhodes, voulut, dans un élan généreux,
épargner à cette malheureuse ville les désastres d'une place prise d'assaut,
et proposa au grand maitre de capituler. Déterminés à mourir plutôt que de se
rendre, l'Ile-Adam et ses chevaliers repoussèrent la proposition du sultan ;
mais les habitants de Rhodes, épouvantés des malheurs qui les menaçaient,
demandèrent au grand maitre, en fondant en larmes, de les prendre en pitié,
et d'accepter la capitulation. Ne pas accéder à leurs supplications, c'était
les vouer à une mort certaine. « Ah ! ce ne sont pas les chevaliers qui
capitulent ! dit l'Ile-Adam d'une voix sourde et frémissante, ce sont
des femmes, des vieillards et des enfants dont le sang retomberait sur ma
tête ! » Il déposa les armes et se rendit sous la tente de Soliman, qui
loua sa vaillance et plaignit son infortune. La reddition de Rhodes eut lieu
dans la matinée du jour de Noël (25 décembre 1522), au moment où le pape Adrien
VI, successeur de Léon X, célébrait la messe dans l'église de Saint-Pierre de
Rome. Pendant le service divin une pierre se détacha de la corniche et vint
tomber aux pieds du pontife. « Cette circonstance, dit un auteur italien[2], fut regardée comme le présage
de la chute du premier boulevard de la chrétienté. » Le grand maitre demanda
à Soliman, qui lui promit sur la foi des traités, de respecter le culte chrétien
à Rhodes. Puis l'empereur et l'Ile-Adam entrèrent ensemble dans la cité. En
prenant possession du palais du grand maître, Soliman, montrant à Ibrahim,
son vizir, Adam accablé de tristesse, lui dit : « Ce n'est pas sans être
pénétré d'une vive peine que j'oblige ce chrétien à abandonner dans sa
vieillesse sa maison et ses biens ; mais c'était écrit I » Le sultan trouva à
Rhodes un fils de Djem, qu'il fit étrangler avec son fils, et envoya à
Stamboul sa femme et ses deux filles. Ce fut le commencement des crimes de
Soliman, car lui aussi paya avec usure, comme nous le verrons dans la suite,
son tribut de sang à la loi de Mahomet II, qui ordonnait l'assassinat dans
les familles impériales de sa race. Le
premier janvier 1523 le grand maître et ses chevaliers, couverts, comme lui,
de nobles cicatrices, s'éloignèrent tristement de cette lie de Rhodes que
leur Ordre avait possédée pendant deux siècles. Quatre mille Rhodiens,
préférant l'exil au joug des Ottomans, suivirent les chevaliers sur les
galères qui les entraînaient vers l'Europe. L'He-Adam et ses compagnons
d'infortune débarquèrent sur les côtes napolitaines, non loin des lieux où
Virgile fait débarquer le pieux Liée avec les glorieux débris de Troie. En,
1527, Charles-Quint donna Malte aux chevaliers, qui prirent, à cette époque,
le nom de cette île. Trente-huit ans plus tard (1565), Soliman dirigea contre eux
toutes ses forces navales commandées par le sérasker Moustapha-Pacha. Les
chevaliers, prenant leur revanche de Rhodes, écrasèrent les Turcs, et la
flotte ottomane, mutilée et confuse, rentra, pendant la nuit, dans le
Bosphore, n'emportant pour tous trophées que quelques têtes de chrétiens
exposées au horst des piques. Les humiliations ne manquèrent pas à l’orgueil
ottoman durant ce fameux siège de Malte. A la suite d'un assaut meurtrier
donné au fort Saint-Ange où les chevaliers perdirent beaucoup de monde, le
sérasker envoya au grand maître un esclave chrétien pour le sommer de se
rendre ; l'héroïque Lavalette conduisit l'envoyé de Moustapha sur les
remparts et, lui montrant du doigt les fossés longs et profonds qui les
entouraient, Va dire à ton maître, lui dit-il, que je lui abandonne
seulement ce terrain pour y ensevelir ses janissaires ! Quelle légion de
héros que ces chevaliers de Mâte ! Ils conservèrent jusqu'au XVIIIe siècle
les traditions de l'antique chevalerie et l'esprit des vieilles croisades.
Leurs luttes contre les Ottomans et les Maures d'Afrique étaient la
continuation de ces gigantesques expéditions conduites au-delà des mers par
Godefroi de Bouillon, Louis VII, Conrard, Frédéric Barberousse, Richard Cœur
de Lion, Philippe Auguste et saint Louis. Les chevaliers de Malte durent
subir les conséquences de cette révolution de 89 qui, tout en accomplissant
de grands bienfaits, emporta dans son tourbillon des institutions utiles. Par
des moyens peu dignes d'un grand capitaine, le général Bonaparte, marchant
vers l'Égypte, s'empara de Malte, et détruisit, en un instant, un Ordre
religieux et militaire qui comptait quatre cents ans de gloire. Il faut dire
aussi qu'en 1798 Hompesch, alors grand maître, et ses compagnons, n'avaient
peut-être plus la même trempe d'âme que les compagnons de Foulque de
Villaret, le conquérant de Rhodes au commencement du XIIIe siècle, et ceux de
l'Ile-Adam et de Lavalette. Plusieurs chevaliers de la langue de France
prirent du service dans l'armée de Bonaparte et suivirent le vainqueur en
Égypte. Ceux-là purent, au moins, accomplir leur vœu qui était de combattre
les infidèles ; pour la masse des soldats français, les croisades se
continuaient dans un autre but et sous d'autres inspirations. L'intérêt
qui s'attache aux exploits des chevaliers, à leur destinée, nous a fait
devancer, comme à notre insu, l'ordre des dates. Hâtons-nous d'indiquer
rapidement la suite des guerres et des conquêtes de Soliman le Magnifique.
Depuis l'avènement de cet empereur, des relations secrètes existaient entre
lui et François Ier. Par des lettres particulières le roi de France excitait
le sultan à envahir la Hongrie, dans le but caché d'y appeler Charles-Quint,
son redoutable rival. L'ambassadeur de France près la Porte ottomane reçut de
Soliman, en 1525, la promesse d'une expédition dans les régions danubiennes.
Soliman et François avaient, chacun, un intérêt majeur dans cette guerre de Hongrie.
Louis II, prince d'une constitution faible et maladive, époux de cette Marie
d'Autriche, sœur de Charles-Quint, qui, après avoir gouverné les Pays-Bas,
s'ensevelit, comme son frère, en 1556, dans un couvent de l'Estramadure,
Louis II, disons-nous, occupait, en 1525, le trône des Hunyade, des Ladislas
et des Mathias Corvin. L'archiduc d'Autriche, Ferdinand, frère de
Charles-Quint, qui devait succéder à ce prince à l'empire d'Occident, avait
épousé Anne de Jagellon, sœur de Louis H. Le contrat de mariage entre
Ferdinand et Anne de Jagellon et celui de Louis II avec Marie portaient que
la couronne de Hongrie appartiendrait à la maison d'Autriche dans le cas où
Louis II mourrait sans postérité. Soliman, instruit de ces arrangements de
famille, voulait donc empêcher l'Allemagne d'étendre sa domination sur la
Hongrie, trop voisine de l'empire ottoman, et le roi de France, en haine de
Charles-Quint, excitait les belliqueuses dispositions du sultan. L'alliance
de François Ier avec Soliman scandalisa la chrétienté ; le roi de France
chercha à se justifier plus tard en accusant l'ambition et la perfidie de
Charles-Quint ; cette justification est difficile à admettre si on songe aux
dangers qui menaçaient alors le monde chrétien. Dans tous les cas on ne
saurait reconnaître ici la hauteur de caractère du roi chevalier. Soliman
se mit en campagne, comme un ouragan, au mois de juin 1526, avec une armée de
cent mille hommes ; aucune ville, aucun château fort ne put résister à la
fureur des Ottomans ; ils avaient changé la moitié de la Hongrie en un désert
avant de rencontrer l'armée de Louis II qui, forte seulement de vingt-deux
mille combattants, venait imprudemment se mesurer avec les troupes
redoutables de Soliman. Ce fut dans la plaine de Mohacz, sur la rive occidentale
du Danube, que les Turcs et les chrétiens se livrèrent cette fameuse bataille
qui décida du sort de la Hongrie. A la vue des troupes de Louis H, Soliman,
élevant les mains vers le ciel, s'écria : « Mon Dieu ! la force et la
puissance sont à toi ! Protège le peuple de Mahomet ! » En moins de cinq
heures vingt mille chrétiens succombèrent courageusement dans le champ de
Mohacz. Le reste des Hongrois prit la fuite et périt avec le roi dans des
marais profonde. Louis II avait vingt-deux ans. Il laissa son royaume livré
aux factions féodales et au ravage des Turcs (28 août 1526). Douze jours après, Soliman
entra sans combattre dans la ville d'Offen, capitale de la Hongrie, appelée
aussi Bude, du nom de Bada, frère d'Attila. Bude est l'ancienne Sicambria
des Romains. Soliman célébra le Baïram (pâques des Turcs) dans le palais de Louis II,
dont il pilla les richesses. Cent mille chrétiens, réduits en esclavage,
furent dirigés sur Constantinople, vendus dans les bazars de cette ville et
dispersés dans les provinces de l'Asie ottomane. Cette campagne de Soliman en
Hongrie ne fut qu'un long brigandage. Les Turcs ne respectèrent pas plus les
vivants que les morts. Imitant les exemples du féroce Timour, ils coupèrent
la tête des cadavres des vaincus sur le champ de bataille de Mohacz et les
élevèrent en pyramides devant la tente de Soliman, qui n'empêcha pas cet acte
de hideuse barbarie. Le plus admiré des sultans de Stamboul ne fut pas le
moins cruel. Mais ce prince, plein de génie, avait des aspirations vers le beau,
le grand ; son âme n'était pas toujours fermée à la pitié, et son esprit se
passionna pour les chefs-d'œuvre des arts ; il admira les statues d'airain
d'Apollon, d'Hercule et de Diane qui décoraient le château royal d'Offen.
Heurtant de front l'article du Koran qui interdit toute représentation des
êtres sortis des mains du Créateur, Soliman fit transporter ces statues à
Stamboul, et ordonna à son vizir, Ibrahim-Pacha, de les placer dans cet
hippodrome que Constantin et Théodose avaient jadis orné des images des dieux
de Rome et de la Grèce. Le fanatisme musulman cria à l'irréligion, mais le
peuple, tremblant au seul nom de Soliman et plus encore à celui d'Ibrahim,
n'osa pas renverser les statues d'Offen. Un poète turc fit, à cette occasion,
un distique satirique dans lequel il disait que le premier Ibrahim (Abraham) avait détruit les idoles, et
que le second les élevait sur les places publiques. Bien que le malheureux
poète n'eût pas prononcé le nom du padischah, et qu'il n'eût désigné que son
vizir, il ne fut pas moins promené sur un âne dans la ville et puis étranglé[3]. Dix ans après, Ibrahim-Pacha
mourut lui-même étranglé dans son lit pendant son sommeil par les ordres de
Soliman, et le peuple de Stamboul mit alors en pièces les statues d'Offen.
Cet Ibrahim était Grec d'origine et converti dès l'enfance au mahométisme.
C'était un homme d'une capacité rare, d'un courage héroïque, d'une
merveilleuse beauté et d'une dévorante ambition. Soliman en avait fait son
confident, son ami et lui avait donné sa sœur en mariage. Monté du fond de
son obscurité aux premières dignités de l'empire, Ibrahim fut soupçonné
d'aspirer à la souveraine puissance, et comme il a toujours suffi aux sultans
de Stamboul de redouter leurs vizirs pour prononcer leur arrêt de mort, l'ambitieux
Ibrahim devait périr par le cordon des muets. Soliman
ne voulut pas conserver directement la souveraineté de la Hongrie qu'il avait
conquise ; il se contenta d'en faire un État tributaire de la Turquie. A cet
effet il nomma lui-même pour gouverner la Hongrie, avec le titre illusoire de
roi, Jean Zapoli ou Zapolya, noble Hongrois possédant une immense fortune ;
mais l'archiduc Ferdinand réclama, les armes à la main, ses droits à la
couronne de Hongrie, et vainquit Zapolya dans la plaine de Tokai. Le 3
septembre 1529, Soliman partit de Constantinople avec deux cent mille hommes
pour aller combattre Ferdinand et replacer sur son trône ce Zapolya qui,
sacrifiant l'honneur national à son ambition, ne craignit pas de devenir le
vassal de l'ennemi de la Hongrie et de la chrétienté. Le sultan le traîna à
sa suite dans sa marche vers la capitale de l'Autriche. Il campa sous les
remparts de Vienne le 27 septembre. Ferdinand ne se trouvait pas, en ce
moment, dans cette ville : il était dans la haute Autriche. Seize mille
hommes seulement formaient la garnison de Vienne ; ils étaient commandés
par le comte palatin du Rhin, duc de Bavière, le comte Nicolas de Salm, le
baron de Roggedorf et George de Leuchtenberg, grand bailli de Styrie, noms
illustres et vénérés dans les annales allemandes, car ces hommes furent, à
cette époque, les sauveurs de leur pays. Que de dévouement, que d'héroïsme
dans les soldats chrétiens et dans les habitants de Vienne soudainement
assaillis par la formidable armée de Soliman ! Leur haine contre les Turcs
était vivace, profonde et chacun voulait vaincre ou mourir ! Dans ce
mémorable siège, qui dura trois semaines consécutives, les Ottomans perdirent
quarante mille hommes et Soliman se vit contraint à la retraite. « Je
sais, avait-il dit un jour à un ambassadeur hongrois, je sais que plus d'une
fois les puissances chrétiennes ont amoncelé des nuages menaçants sur mes
aïeux et le peuple de Mahomet ; mais ces nuages ne lançaient pas la foudre. »
Cette fois la foudre éclata terrible sur la tête des ennemis du nom chrétien,
et Soliman dut comprendre qu'il n'était plus invincible. Son orgueil humilié
voulut donner le change sur sa défaite sous les remparts de Vienne ; il fit
écrire au comte palatin, par son vizir, qu'il n'était pas venu pour prendre cette
ville, mais bien pour combattre l'archiduc qui était resté invisible comme
un renard dans sa tanière. Pour prouver aux troupes, au peuple de
Constantinople qu'il avait vaincu les Autrichiens, il distribua, en rentrant
dans cette ville, de riches présents aux principaux chefs de son armée. Mais
un fait est acquis à l'histoire ; c'est que la brillante victoire des
Autrichiens au mois d'octobre 1529 sauva la chrétienté d'une effroyable
invasion. Qui pourrait dire, en effet, ce que serait devenu l'Occident si la
capitale de l'Autriche fût alors tombée au pouvoir des Ottomans ? Les haines
religieuses que Luther avait semées en Europe, et surtout en Allemagne,
agitaient les esprits, plus occupés, à cette époque, de disputes théologiques
que de résistance aux débordements des Turcs. Dès l'année 1 520, Luther
n'avait-il pas déclaré, du haut de sa chaire, que c'était un péché de
résister aux musulmans, attendu que la Providence se servait de cette nation
infidèle pour visiter les iniquités de son peuple ? Quelque temps après,
il condamnait lui-même, il est vrai, cette coupable maxime eu publiant un
écrit dans lequel il demandait une croisade contre les Turcs ; mais les
ferments de discorde subsistaient au sein des populations chrétiennes.
Lorsque dans les diètes d'Augsbourg et de Spire, le légat du pape Clément VII
exhorta, au nom de la religion, les princes d'Allemagne à prendre les armes
pour la défense de la chrétienté menacée, rencontra une vive opposition dans
l'esprit toujours plus actif des doctrines nouvelles. « On pouvait alors, a
dit un historien[4], comparer les peuples
d'Allemagne, menacés par les Turcs, aux Grecs du Bas-Empire, que l'histoire
nous montre livrés à de vaines disputes, lorsque les barbares étaient à leurs
portes. Ainsi que chez les Grecs, on trouvait parmi les Allemands une foule d'hommes
qui redoutaient moins de voir dans leurs cités le turban de Mahomet que la
tiare du pontife de Rome ; les uns, poussés par un esprit de fanatisme qu'on
trouve à peine dans le Koran, soutenaient que Dieu avait jugé la Hongrie, et
que le salut de ce royaume n'était point au pouvoir des hommes ; d'autres (les
millénaires)
annonçaient avec une joie fanatique l'approche du jugement dernier ; et
tandis que les prédicateurs de la croisade exhortaient les Allemands à
défendre la patrie, l'orgueil jaloux d'une secte impie invoquait les jours de
la désolation universelle. » Le XVIe
siècle, si fécond eu mémorables événements, nous montre trois monarques
fameux sur la scène du monde, Français Ier, Charles-Quint et Soliman, comme
le XIIe siècle vit paraître Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion et
Saladin. De même que le vaillant et généreux fils d'Youb professait une
estime profonde pour le héros de Bouvines, de même le fils de Sélim entourait
de sa noble amitié l'illustre vaincu de Pavie. Aussi ce fut à Soliman que
Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, s'adressa de
préférence pour lui demander la délivrance de son fils captif à Madrid. « Mon
fils, le roi de France, écrivit-elle au sultan de Stamboul, a été fait
prisonnier par Charles, roi d'Espagne. Je croyais que Charles aurait eu la
générosité de le mettre en liberté ; mais loin d'agir ainsi, il l'a
indignement traité. Je viens te supplier, grand empereur, de montrer ta
magnanimité en délivrant mon fils. » Soliman répondit à la régente de France,
à la mère affligée, que sa prière avait été entendue au pied de son trône,
refuge du monde ; il écrivit en même temps à François pour lui promettre
de faire sentir le poids de son flamboyant cimeterre à celui qui le
retenait dans les fers ; puis il adressa des paroles de consolation au
royal captif. « Dans ce temps-ci, lui disait-il, que des empereurs soient
défaits et enfermés dans une prison, il n'y a rien là qui doive surprendre.
Que votre cœur se réconforte ! Que votre âme ne se laisse point abattre, mon
frère ! J'ai soumis de vastes provinces et des forteresses puissantes. Je ne
dors ni jour ni nuit et mon épée ne quitte pas mon flanc ! Interrogez votre
envoyé sur l'état des affaires. Restez convaincu de ce qu'il vous dira, et
sachez bien qu'il en est ainsi. — De la résidence de Stamboul, la bien gardée
et la bien munie, dans la première décade de la lune de veby, l'an de
l'hégire 732 (15 février 1526), signé : Souleiman-Khan. » L'envoyé
de François était le comte Frangipani, intelligent et habile négociateur, et
premier ambassadeur de la France à Constantinople. Revenu sur les bords du
Bosphore en 1530 ou 1531, Frangipani, muni d'instructions nouvelles de son
maître, alors sorti de prison, poussait adroitement le grand vizir
Ibrahim-Pacha et Soliman lui-même à recommencer la guerre dans la Hongrie ;
il leur représentait les dangers pour la Turquie de la prépondérance
désormais sans rivale de Charles-Quint. L'empereur turc, qui ambitionnait
depuis longtemps la gloire de combattre le grand empereur d'Occident dont la
renommée remplissait le monde, prêtait l'oreille aux paroles de l'ambassadeur
français, et semblait n'attendre qu'une occasion pour se remettre en campagne
du côté du Danube. Bientôt cette occasion se présenta. La lutte engagée pour
la couronne de Hongrie entre Ferdinand et Zapolya, le vassal de Soliman,
recommença, et Rogindorf, général de l'archiduc, assiégea inutilement Offen,
ville occupée par une forte garnison turque. Le sultan repartit de
Constantinople avec son armée au mois d'avril 1532 et s'empara, après un long
siège de la ville de Gürs, mal défendue par les troupes de Ferdinand. Les
écrivains turcs appellent cette campagne, qui dura sept mois, guerre
d'Allemagne contre le roi d'Espagne, et prétendent que Soliman attendit
vainement Charles-Quint dans les champs de bataille de la Hongrie. Mais les
documents historiques les plus dignes de foi attestent, au contraire, les
hésitations du sultan devant les armes de l'empereur d'Occident. Le
padischah, en effet, rentra à Constantinople au moment même où Charles-Quint,
parti d'Italie avec une armée, se dirigeait vers les rives du Danube. Pendant
ce temps le célèbre André Doria, amiral de Charles-Quint, traversait la
Méditerranée avec une escadre, battait les armées navales de Soliman,
s'emparait de la ville de Coron en Morée et des deux châteaux bâtis par
Bajazet II à l'entrée des Dardanelles. Les succès de Doria et les
dispositions belliqueuses de Charles-Quint en Allemagne, déterminèrent Soliman
à accepter la paix que Ferdinand lui proposa en 1533. Le frère de
Charles-Quint conserva une bonne partie de la Hongrie, et Soliman se réserva
le droit de ratifier les arrangements qui pourraient être ultérieurement
proposés entre Ferdinand et Zapolya. Mais cette paix, dont les conditions
furent imposées par le sultan, ne fut ni avantageuse ni honorable pour
l'Autriche. Un fait digne de remarque, c'est que le pape figura dans ce
traité de paix ; Soliman y donne le titre de père au pontife romain, et celui
de frère à Ferdinand[5]. Clément VII, qui s'était livré
à d'infructueuses tentatives pour armer les princes chrétiens contre les
infidèles, gémit en apprenant les pacifiques négociations de Constantinople,
et n'espérant plus que dans la Providence, il s'écria avec amertume : Il
ne nous reste plus qu'à supplier le ciel de veiller lui-même au salut du
monde chrétien ! Que les temps étaient changés ! Ils étaient déjà loin
les jours où, pour le plus grand bien de la civilisation chrétienne, les
papes, écoutés, obéis dans les conseils des rois, pouvaient, d'un seul mot,
ébranler les peuples de France, d'Allemagne, d'Angleterre, et les lancer en
Asie pour terrasser l'islamisme. Soliman
semblait n'avoir voulu conclure un traité de paix avec l'Allemagne que pour
attaquer plus librement la Perse, dont son père mourant lui avait demandé la
conquête. Il passa donc l'Euphrate, s'empara de Tauris, de Bagdad et rentra
triomphalement à Constantinople au mois de janvier 1536. C'est en 1535 qu'il
faut placer les célèbres capitulations convenues entre François Ier et la
Porte ottomane, capitulations qui ont servi de base à tous les traités
postérieurs de même nature. On y régla la liberté de commerce tant pour les
Turcs dans les pays du royaume de France, que pour les Français dans les
parages appartenant à la Turquie. Les sujets français établis dans l'empire
ottoman ne furent plus soumis, en ce qui concernait les affaires civiles,
qu'à la juridiction des consuls de France envoyés dans les principales
échelles du Levant. Les procès criminels devaient être jugés par le kadi,
mais les accusés avaient le droit de se faire assister par un interprète
français, attaché à l'ambassade de notre nation, et cet interprète pouvait
défendre leurs causes. Il était stipulé que, dans aucun cas, on ne pourrait
réduire en esclavage des prisonniers de guerre. La grande question des lieux
saints à Jérusalem, qui a tant occupé, de nos jours, la diplomatie
européenne, et attiré l'attention publique au-delà comme en deçà des mers,
fut agitée par Jean de La Forest, ambassadeur de François r auprès de
Soliman. Le roi de France sollicita sa protection pour les chrétiens de la
Palestine, de la Syrie, et réclama pour les catholiques latins, le droit
d'être paisiblement conservés dans les maisons et les sanctuaires qu'ils
possédaient à Jérusalem ; François alla jusqu'à demander à Soliman la
restitution d'une église autrefois convertie en mosquée ; la religion de
Mahomet s'opposait à cette restitution : Soliman la refusa en termes polis ;
dans une lettre que le sultan écrivit à François Ier à ce sujet, il lui
disait : « Personne, sous mon règne de justice, n'inquiétera les chrétiens de
la ville sainte, ni les troublera dans les lieux qu'ils habitent. Sous l'aile
de ma protection souveraine, il leur sera permis de célébrer les cérémonies
de leur culte. Que cela soit ainsi[6]. » N'est-ce pas une chose
remarquable que cette constante pensée de la France pour les lieux consacrés
par la présence du sauveur du monde ? Les croisades, qui avaient eu pour but
de conquérir le salin tombeau, et de délivrer les chrétiens d'Orient de l'oppression
musulmane, furent provoquées, accomplies par la France ; le reste du monde
européen ne marcha qu'à sa suite sur les chemins de la Palestine. Lorsque
l'esprit des guerres de la croix n'exista plus, ce fut encore la France qui
prit l'initiative pour protéger les enfants de l'Évangile souffrant et priant
autour du Golgotha. Et depuis François Ier, cette protection n'a pas cessé
d'exister. Et le marquis de La Valette, ambassadeur français à Constantinople
en 1852, s'occupe des lieux saints auprès d'Abdoul-Medjid, comme La Forest
s'en occupait en 1535, auprès de Soliman le Magnifique. Pourquoi cela ? parce
que, il y a sept siècles et demi, la France a versé son sang à Jérusalem pour
la cause de Jésus-Christ ; parce qu'elle a contracté, par ce sang, des
obligations sacrées envers la ville du Messie, où des rois français ont régné
pendant quatre-vingt-huit ans ; parce que, quoi qu'il arrive, la France ne
pourra répudier son passé en Palestine, et qu'elle sera toujours
instinctivement la protectrice née de ces régions bénies ; parce qu'enfin,
des raisons politiques obligent aujourd'hui la France à maintenir sa
puissante influence dans ces lieux encore remplis de sa gloire. Soliman
avait une armée de terre nombreuse, brave, bien organisée, disciplinée ; car,
sous la main de ce puissant maître, les farouches janissaires eux-mêmes
avaient plié. Ses forces maritimes étaient considérables aussi, mais sa
flotte manquait de chefs habiles ; il le savait, et cherchait depuis
longtemps un homme de mer tel qu'il le fallait pour élever son armée maritime
à la hauteur de son grand empire. Cet homme, il le trouva en 1533 dans
Khair-Eddin Barberousse, ce corsaire roi qui, né à Mitylène, l'ancienne
Lesbos, dans la boutique d'un pauvre potier, parvint, à force de génie, de
brigandages et d'intrépidité, à chasser d'Alger les dominateurs arabes et à
s'établir souverainement dans cette ville dont il fit un foyer de piraterie.
Déjà Barberousse, qui voulait s'assurer l'appui de la Porte ottomane, en vue
de certaines éventualités, avait fait acte de soumission à Sélim Ier, et ce
sultan lui avait envoyé le sabre le cheval et le tambour, insignes de la
qualité de sandjak ou gouverneur de province. Avant de partir pour la Perse,
Soliman appela Khaïr-Eddin à Constantinople, le combla de présents,
d'honneurs, le nomma capitan-pacha (grand -amiral), mit à sa disposition des
sommes immenses, ses chantiers, et le chargea de faire construire des
vaisseaux de guerre. En 1534, Barberousse sortit de la Corne d'or avec
quatre-vingts voiles, ravagea les côtes d'Italie, et son passage dans ces
parages porta la terreur dans la Sicile, à Naples, à Rome même ; puis il se
dirigea vers Tunis, et se rendit maître de cette ville au nom du padischah de
Constantinople. Depuis plus de six cents ans Tunis était gouvernée par la
dynastie des Beni-Hafs ; le sultan que Barberousse détrôna s'appelait
Mouléï-Hassan. Mais Khair-Eddin ne resta pas longtemps maître de Tunis ; en
1535 Charles-Quint vint l'y attaquer avec cinq cents navires ; l'empereur
prit le fort de la Goulette, regardé comme la clef de cette ville,
entra en vainqueur dans Tunis, ses soi dais passèrent au fil de l'épée trente
mille de ses habitants, écumeurs de mer comme les Algériens, et rendit la
liberté à vingt-cinq mille esclaves chrétiens. Après
cette grande victoire, Charles-Quint quitta les rivages africains, revint en
Occident en laissant mille Espagnols en garnison dans le fort de la Goulette.
L'empereur replaça Mouléï-Hassan sur son trône, et l'obligea à lui payer un
tribut annuel comme vassal. Cet arrangement étonne ; on se demande pourquoi
le vainqueur de Tunis aima mieux laisser dus cette ville ses anciens
dominateurs musulmans, que d'en faire, sous son autorité absolue, une colonie
chrétienne. L'entière possession de Tunis, en 1535, aurait peut-être prévenu,
empêché les désastres de l'armée de Charles-Quint devant Alger, en 1541.
Remarquons cependant qu'à cette époque l'empereur d'Occident fut, non pas
vaincu par les Turcs, mais par les éléments : on ignorait complétement la
situation topographique de la ville des pirates. Les terribles ouragans
survenus tout à coup dans le port d'Alger brisèrent, engloutirent, avec les
provisions de bouche et les munitions de guerre de l'année expéditionnaire,
plus de deux cent cinquante navires de l'empereur. A la suite de celte
catastrophe, André Doria, commandant en chef de la flotte impériale, André
Doria qu'on ne pouvait soupçonner de lâcheté ni de manquer de talent comme
marin, dit à Charles-Quint : « Si vous ne profitez pas, pour vous retirer, de
l'instant de calme que le ciel nous accorde, l'armée navale et celle de
terre, exposées à la faim, à la soif, à la fureur de l'ennemi, sont perdues
sans ressource. Je vous donne cet avis ; parce que je le crois de la dernière
prudence. Vous êtes mon maître, continuez à me donner des ordres, et je
perdrai avec joie, en vous obéissant, le reste d'une vie consacrée au service
de vos ancêtres et de votre personne. » C'est à la France qu'était réservée
la gloire de détruire pour toujours, en 1830, ce repaire de bandits qui,
pendant des siècles, infestèrent la Méditerranée et portèrent le pillage et
la dévastation sur les côtes de l'Espagne, de la Provence et de l'Italie. Grâce à
Barberousse, les côtes de Barbarie devinrent des dépendances de l'empire
ottoman. Ce fut aussi à Khaïr-Eddin que Sdliman dut l'incorporation à ses
États de plus de vingt fies de l'Archipel qui avaient appartenu à la
république de Venise. Mais le chef de la flotte ottomane échoua devant Corfou
en 1537. Cet échec ne fit que rallumer sa haine contre les chrétiens ; il se
rendit maître, un an après, de l'importante forteresse de Castel Nuovo, bâtie
au bord de la mer, en Dalmatie. En 1540 Venise signa un traité honteux par
lequel la république cédait à la Turquie Malvoisie, Napoli di Romanie, les
châteaux forts de Nadin, d'Urana, sur les côtes de Dalmatie, toutes les fies
de l'Archipel conquises par Khaïr-Eddin, et paya, en outre, à Soliman,
300.000 ducats pour l'indemniser des frais de la guerre. Tandis
que Barberousse battait dans la Méditerranée les flottes chrétiennes,
Souléiman-Pacha, gouverneur de l'Égypte, portait ses armes dans la mer des
Indes, triomphait des Portugais, assiégeait la ville de Diu, s'en emparait et
soumettait à la domination ottomane les princes arabes des bords de la mer
Rouge. Le roi de Hongrie, Zapolya, avait cessé d'exister ; il laissa en
mourant sa couronne à son fils Sigismond, encore enfant, sous la tutelle
d'Isabelle, sa mère, femme de Zapolya. Violant les traités signés en 1535,
Ferdinand d'Autriche, entra dans la basse Hongrie et s'empara d'une partie
des possessions du vassal de la Sublime Porte. Ferdinand a donc oublié que
la Hongrie m'appartient ? dit Soliman en apprenant la levée de boucliers
de l'archiduc. Il reprit les armes (1541), battit Ferdinand, se rendit maitre de Bude une
seconde fois, convertit en mosquée sa belle église de Sainte-Marie, et cette
ville, qui fut, comme Belgrade, le boulevard de l'islamisme contre la
chrétienté, resta en possession de la Turquie jusqu'en 1686. Valpo, Siklos,
Gran et Stuhlweissenbourg subirent le sort d'Offen. Plus de la moitié de la
Hongrie devint musulmane. Les États voisins de ce malheureux pays tremblaient
de voir arriver les troupes ottomanes et s'empressaient d'envoyer à Soliman
des ambassadeurs pour solliciter son amitié ou plutôt sa pitié. La Pologne
surtout dépêcha un grand personnage au sultan victorieux pour le féliciter de
ses nouveaux succès en Hongrie, et lui offrir de riches présents. Le
Hollandais Veltwik, ambassadeur de Charles-Quint, envoyé à Constantinople
pour demander la paix au padischah, marcha avec une telle rapidité qu'il
creva dix chevaux en route. Cette paix, dans laquelle furent compris
Charles-Quint, le pape, le roi de France et Ferdinand, l'Allemagne l'acheta
en payant des sommes considérables au sultan (1547). Cette année vit mourir quatre
hommes dont le nom avait retenti dans les événements qui éclatèrent dans la
première moitié du XVIe siècle : François Ier, Henri VIII, Luther et
Khair-Eddin Barberousse. Ce grand marin qui fut aussi un grand brigand, termina
sa prodigieuse carrière à Constantinople, à l'âge de quatre-vingts ans. Son
tombeau, ombragé d'arbres toujours verts, s'élève sur la rive droite du
Bosphore. Pendant de longues années, les marins turcs s'y rendirent en
pèlerinage avant de se mettre en mer pour combattre les giaours. Cette
coutume a disparu avec l'enthousiasme musulman, avec la gloire militaire des
vieux ennemis de la chrétienté. D'horribles
drames de famille souillèrent de sang la robe impériale de Soliman. Lui, qui
avait déjà immolé à son ombrageuse tyrannie les descendants mâles de
l'infortuné Djem, après la conquête de Rhodes, et son vizir Ibrahim-Pacha,
qui était son beau-frère, son ami, le compagnon de sa jeunesse, le premier
homme d'État de son empire, ne recula pas, par le même motif, devant le
meurtre de ses propres enfants. Dans son sérail, foyer d'intrigues et de
voluptés, vivaient deux femmes, deux rivales, une Circassienne, dont
l'histoire ne dit pas le nom, et la célèbre Roxelane, connue dans les annales
ottomanes sous le nom de Khurrenz-Sultane. Roxelane, cette favorite si
belle et en même temps si artificieuse, si cruelle, n'était pas, comme on l'a
dit, d'origine française, mais d'origine russe[7]. Elle subjugua Soliman. Cet
empereur qui tint, pendant sa vie, la moitié du monde dans sa main, se laissa
dominer comme un enfant, au fond de son sérail, par Roxelane, son ancienne
esclave devenue impératrice après avoir rendu père de quatre fils le
commandeur des croyants. La Circassienne, dont il vient d'être parlé, donna,
la première, un héritier à l'empire : c'était Moustapha, prince aussi
remarquable par sa beauté que par son intelligence. Adoré du peuple et de
l'armée, Moustapha était l'espoir de l'empire. Les fils de Roxelane étaient :
Sélim, Mohammed, Bajazet et Djihanghir. Le second de ces minces mourut en
1543. Soliman, qui l'aimait plus que ses autres enfants, éclata en sanglots
au milieu de son armée victorieuse dans les plaines de la Hongrie, en
apprenant la mort de ce fils. A cette occasion, le sultan fit construire une
superbe mosquée qui porte encore le nom du jeune prince, et rendit la liberté
à quatre mille esclaves chrétiens, noble manière d'honorer une mémoire
chérie, et bien digne de la douleur d'un père empereur tout-puissant ! Mais,
par une de ces contradictions que l'affreuse politique turque explique seule,
le même père devint quelques années plus tard le bourreau de presque tous les
enfants qui lui restaient. Dans
l'ordre de primogéniture Moustapha devait régner après Soliman. Roxelane ne
le voulut pas ! Le vizir Ibrahim-Pacha, dont nous avons raconté la mort,
pénétra la pensée de la sultane ; il la surveilla et entoura de ses soins le
prince Moustapha. Ibrahim était un obstacle au projet de Roxelane. Elle
persuada à Soliman que son vizir le trahissait, et Soliman immola son
ministre. Khurrem-Sultane donna une de ses filles, Mihrmab (la lune du
soleil), en mariage
à Roustem-Pacha, l'une de ses créatures et le complice de ses machinations.
Elle obtint de Soliman l'élévation de son gendre au vizirat. En 1553 le
sultan était campé, avec son armée, au-delà de Kutayeh et se préparait à
marcher, pour la seconde fois, vers la Perse. Roustem-Pacha avait depuis
longtemps préparé l'âme de l'empereur à recevoir tous les soupçons contre
Moustapha, gouverneur d'une des provinces de l'Asie Mineure. Au mois de
septembre 1553, il alluma sa colère par des paroles dépouillées de tout
nuage. « Les janissaires, lui dit-il, conspirent contre toi, ô mon maître.
Ils disent que l'âge a glacé le sang dans tes veines, et qu'il est temps de
poser ton pied sur le coussin du repos. Moustapha est l'âme de cette
conspiration ! Souviens-toi, ô mon glorieux padischah, de Bayezid II ! » Le
coup était porté. « A Dieu ne plaise, dit Soliman avec un sourire mêlé de
terreur, que Moustapha montre de mon vivant une pareille impudence ! qu'on
aille le chercher à Amasia, et qu'on l'amène ici, dans mon camp ! » Moustapha
arriva peu de jours après, et les soldats le saluèrent de leurs acclamations.
Entendez-vous ces cris ? dit Roustem au padischah. — Oui ! c'est
une sédition ! répliqua le sultan. Monté sur un superbe cheval du
Kurdistan, et ne se doutant pas du sort qui l'attendait, Moustapha, escorté
par des vizirs et des janissaires, arrive devant la tente impériale, descend
de sa monture et entre dans la demeure de son père. Il y trouve des muets qui
le saisissent et l'étranglent ! Mon père ! mon père ! s'était écrié
Moustapha en se débattant d'entre les mains des meurtriers. Caché derrière un
rideau de soie, Soliman assiste à cette horrible scène, et son oreille est
sourde aux cris de détresse de son fils ! Djihanghir, qui aimait tendrement
Moustapha, se trouvait, en ce moment, dans le camp impérial ; il accourt vers
la tente de Soliman et voit Moustapha étendu sans vie. Le sultan apparaît
alors devant Djihanghir : « Père barbare ! lui dit celui-ci, tu creuseras
deux tombes au lieu d'une ! » En prononçant ces mots il se plonge un poignard
dans le cœur et tombe mort sur le cadavre palpitant de son frère. Un long
tumulte éclate dans le camp. Les soldats indignés demandent la tête de
Roustem-Pacha qu'ils accusent de ces crimes. Soliman se contente de l'exiler.
Puis il se met en marche vers la Perse avec ses troupes qui oublient
Moustapha et Djihanghir en combattant les schiis du pays d'Érivan. Dans la
ville de Brousse vivait un fils de Moustapha ; il avait une douzaine d'années
et se nommait Ibrahim. Soliman prononça son arrêt de mort. Un eunuque l'ayant
arraché, par ruse, des bras de sa mère, le conduisit dans un lieu écarté et,
lui montrant l'horrible lacet, le sultan veut que tu meures, lui dit-il. — Cet
ordre m'est aussi sacré que s'il venait de Dieu même, répondit Ibrahim en
tendant le cou au bourreau, et l'eunuque l'étrangla ! L'héroïque résignation
de cet enfant montre jusqu'à quel point la soumission à l'autorité paternelle
et impériale était poussée dans la race d'Osman. Quant aux atrocités de
Soliman, il suffit de les raconter pour les flétrir. Cet empereur combla six
ans plus tard la mesure de ces crimes domestiques. A la suite d'une révolte à
main armée de la part de son fils Bajazet contre Sélim, l'héritier présomptif
de l'empire, le prince rebelle, mais bientôt repentant, se vit obligé de se
réfugier à la cour de Perse avec sa famille ; mais le sultan le poursuivit
dans son exil, et donna des sommes énormes à des assassins qui étranglèrent
Bajazet et ses quatre fils. Dès lors l'empire ne pouvait plus être disputé à
Sélim, resté seul environné des cadavres de ses frères et de ses neveux. Soliman,
dont le règne commença par la guerre, termina sa vie au milieu de la guerre.
Maximilien P', fils et successeur de Ferdinand à l'empire d'Allemagne et à la
couronne de Hongrie, refusa de payer au sultan le tribut annuel stipulé dans
le traité de 1547, et envahit la portion de la Hongrie qui, aux termes de ce
même traité, appartenait à Sigismond, fils de Zapolya. Soliman, âgé de
soixante et seize ans, était tourmenté par de violents accès de goutte. Ne
pouvant plus monter à cheval, à cause de ses infirmités, il se fit porter en
litière découverte, et partit ainsi de Constantinople, avec son armée, au
mois de juillet 1566. Le sultan vint mettre le siège devant la ville de
Szigeth, forte place située sur la rivière d'Almas où Maximilien avait
concentré des troupes sous le commandement du vaillant comte de Serin ou
Zriny, comme l'appellent les Allemands. Le siège durait depuis un mois, et
les Turcs étaient toujours repoussés. Irrité de la résistance des chrétiens,
Soliman dit à son vizir Sokolli, dans la nuit du 5 au 6 septembre 1566 :
Cette cheminée ne cessera-t-elle donc pas de brûler, et le gros tambour de la
conquête ne se fera donc pas entendre ! Que font mes janissaires ?
Une attaque d'apoplexie foudroyante emporta le sultan un moment après avoir
prononcé ces paroles. Il mourut sans savoir s'il était vainqueur, car son
armée n'entra dans Szigeth que le 8 septembre ; une heure avant la prise de
la cité, et croyant que tout espoir de la sauver était perdu, le comte Zriny
se revêtit de ses plus beaux habits ; il mit les clefs des portes de Szigeth
dans sa poche, prit un sabre d'honneur que l'empereur Ferdinand lui avait
autrefois donné en récompense d'une action d'éclat, et, levant cette arme et
les yeux vers le ciel, il invoqua trois fois le nom de Jésus. « Aussi
longtemps, ajouta- t- il, que ce bras pourra se mouvoir, nul ne m'arrachera
les clefs de Szigeth, ni ce sabre avec lequel j'ai acquis ma première gloire
! je paraîtrai ainsi devant Dieu pour y entendre mon jugement, et les Turcs
ne m'auront que mort ! » Il sort de la cité avec ses derniers défenseurs, se
précipite au milieu des rangs ennemis, tue un grand nombre de musulmans, puis
il tombe frappé de deux balles dans la poitrine et d'une flèche dans la tête.
Le nom de Zriny est justement glorifié dans les annales de la vieille
Hongrie. Ce sont là de ces morts, en effet, qui honorent tout un peuple, même
alors que ce peuple n'existe plus comme nation constituée avec ses propres
lois. Le corps de Soliman fut solennellement transporté à Constantinople et déposé à côté de celui de Roxelane, morte huit ans auparavant, dans un turbeh élevé sur la troisième des sept collines de l'antique Byzance. Son règne, qui dura quarante-six années, fut marqué par des actes éclatants et -par de grands crimes. L'énumération des campagnes qu'il conduisit en personne, de ses victoires, de ses conquêtes, de ses lois, des aqueducs, des ponts, des colléges, des mosquées, des palais qu'il fit construire, remplirait seule un volume. On a justement donné à ce prince les titres de Législateur, de Conquérant et-de Magnifique. Le roi Salomon qui, dans l'imagination des Orientaux, exprime toute gloire, toute grandeur, toute puissance, est, aux yeux des Turcs, la parfaite, image de Soliman Ier. Nous n'examinons pas l'exactitude de cette comparaison, et si nous l'indiquons, c'est pour faire connaître l'idée que les Osmanlis ont conçue du fils de Sélim Ier. Soliman éleva, comme nous l'avons dit, la puissance ottomane à son apogée. Ses armes firent trembler le monde ; il laissa, en mourant, un empire qui s'étendait depuis Gran, ville située sur la rive droite du Danube, à une quarantaine de lieues de Vienne, jusqu'à Bassora, non loin du golfe Persique, et depuis la Crimée jusqu'au-delà de la Mecque, aux côtes de Barbarie et au désert de Memphis. Il organisa, disciplina une formidable armée de terre et de mer, rétablit les finances, punit les concussionnaires, les juges prévaricateurs, les débauchés, les blasphémateurs et rendit la justice à ses peuples. Aucune époque de l'empire turc ne fut aussi féconde en grands capitaines, en architectes, en historiens, en poètes, en productions littéraires et scientifiques, que le règne de Soliman. Les Osmanlis considèrent le siècle de Soliman comme nous considérons ceux d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV. Le grand padischah de Stamboul jeta l'or à pleines mains aux hommes occupés des travaux de l'intelligence, car rien ne lui paraissait plus digne d'un souverain, que la protection, l'encouragement des lettres et des arts. Il protégea, favorisa aussi l'agriculture, le commerce, l'industrie et comme au temps de Constantin, de Théodose, de Justinien, d'Irène, d'Alexis Comnène, la Corne d'or, sous le règne de Soliman, recevait dans ses eaux les navires apportant à Constantinople les trésors de tous les points du inonde. Soliman voulait de la magnificence dans ses habits, dans ses palais ; il avait deux mille chevaux dans ses écuries. Sa tente de campement, dans les batailles, était, à l'intérieur, recouverte de drap d'or, et s'élevait, à l'intérieur, sur des colonnes à chapiteaux d'or. On y marchait sur des tapis de Perse, qu'un poète turc compara à la mousse verdoyante des jardins du sérail. Soliman avait une démarche majestueuse et fière ; sa taille élancée bien prise, les traits de sa figure fortement prononcés, mais nobles et réguliers ; ses grands yeux noirs, son teint brun, sa parole brève, mais pompeuse et imagée, tout en lui inspirait le respect, et quelquefois la terreur. Son manteau étincelait de pierreries ; à son turban, surmonté de trois plumes de héron, resplendissait un gros diamant de Golconde. La housse du cheval qu'il montait était parsemée de rubis et de diverses pierres précieuses ; le mors, les étriers étaient d'or, et deux diamants apparaissaient aux œillères de la bride. Lorsque le prince, monté sur ce superbe animal, ainsi harnaché, se montrait à la tête de sa brillante armée, rentrant à Constantinople avec les trophées, les trésors des peuples vaincus, et que les Ottomans en foule accouraient pour le saluer de leurs acclamations, le glorieux fils de Sélim était véritablement le sultan magnifique ! Ajoutons à toutes ces gloires, à toutes ces splendeurs, ces paroles prononcées par les musulmans en présence des tombeaux, paroles qu'on lisait sur la litière voilée qui renfermait les dépouilles mortelles de Soliman, dans les chemins de la Hongrie aux rives du Bosphore : Toute domination périt ! La dernière heure attend tous les humains ! mais ni le temps, ni la mort ne peuvent atteindre l'Éternel. Lui seul est grand ! Quand il s'agit du néant de la gloire humaine, le génie musulman entend l'oraison funèbre comme le génie chrétien. Un siècle et demi plus tard, Massillon dira devant le cercueil de Louis XIV : « Dieu seul est grand, mes frères ! » |
[1]
Hammer.
[2]
Spandugino.
[3]
Hammer.
[4]
Michaud. Histoire des croisades, t. V.
[5]
Voyez ce traité dans le cinquième volume de l'Histoire des croisades de
Michaud.
[6]
Deux des lettres de Soliman à François Ier, dues aux recherches du savant M.
Reinaud, de l'Institut, conservateur des manuscrits à la bibliothèque de la rue
Richelieu, ont été imprimées dans le cinquième volume de l'Histoire de l'empire
ottoman, de Hammer.
[7]
Hammer. Histoire de l'empire ottoman, t. V et VI.