HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XXVIII.

 

 

Conquête de Constantinople par les Turcs. — Beau caractère de Constantin Paléologue. — Sa mort sublime. — Mahomet II. — Ses crimes. — Son caractère. — Son portrait (de 1453 à 1481).

 

Dès le commencement du siège, Mahomet II attaqua la ville, comme nous l'avons déjà dit, du côté de la terre. Ses troupes, échelonnées depuis la porte Dorée jusqu'à la porte de Bois (Odoun-capoussi) qui domine la Corne d'or et le faubourg d'Eyoub, occupaient un espace d'environ deux lieues. Le sultan, entouré de douze cents janissaires, sa garde prétorienne, dressa sa tente derrière la colline qui fait face à la porte anciennement appelée Caligaria, et à laquelle les Turcs ont donné le nom d'Egri-capoussi (porte Courbée). Tous les historiens ont parlé du monstrueux canon de Mahomet II, le plus grand dont l'histoire fasse mention ; ce canon, fondu à Andrinople par un ouvrier hongrois nommé Urbain ou Orban, fut péniblement transporté de cette ville à Constantinople sur trente chariots réunis, traînés par cinquante paires de bœufs ; cette énorme bouche à feu, qui lançait un boulet de six cents livres à une distance de plusieurs milles., produisit plus de bruit que de ravage ; elle creva pendant le siège et broya l'ouvrier qui l'avait fondu. Le canon d'Urbain fut braqué en face de la porte Saint-Romain, appelée aujourd'hui, à cause de cela, Top-capoussi (porte du Canon). Elle est située entre Egri-capoussi et la porte d'Andrinople. Nous avons vu sur la porte Saint-Romain, par laquelle Mahomet II fit son entrée triomphale à Byzance, des boulets de granit dont les Turcs se servirent pendant le siège de 1453. Ce sont des trophées que les Ottomans de nos jours montrent avec orgueil aux voyageurs européens.

Mahomet II foudroya la ville avec quatorze batteries de moindre calibre que le canon d'Urbain. « Le feu vomi par ces instruments au corps d'airain, dit Coggia-effendi dans son style oriental, jetait le trouble et la douleur parmi les giaours ; la fumée qui s'en échappait rendait le jour semblable à la nuit sombre, et la face du monde devint aussi obscure que la noire destinée des infidèles. En même temps les flèches, partant de l'arc comme des messagères du trépas, annonçaient aux ennemis le jugement du destin, et les balistes envoyaient aux gardiens des tours et des murailles les arrêts du Coran. » Les assiégés, bravant les attaques multipliées des Turcs, faisaient pleuvoir sur eux une grêle de traits, de javelines, et leurs mousquets, lançant chacun dix balles de la grosseur d'une noix, portaient la mort dans les troupes ottomanes. Quand les Turcs dressaient leurs échelles au pied des remparts, les Grecs versaient sur leurs têtes des flots de feu grégeois, d'huile bouillante et d'énormes pierres, roulant avec fracas du haut des murailles, écrasaient les assaillants obligés de se retirer après avoir laissé des centaines de morts et de blessés dans les fossés. Les Grecs avaient de l'artillerie ; mais ils s'en servirent avec moins de succès que les musulmans. L'intrépide et vigilant Paléologue encourageait ses soldats par sa parole et son exemple ; il était partout où se montrait le danger ; l'empereur ne goûtait plus de repos ; il passait ses jours à combattre et ses nuits à ordonner, à surveiller les réparations des murailles ébranlées ou détruites par les assiégeants ; il faisait déblayer les fossés dans lesquels les Turcs avaient jeté, pour les combler, des troncs d'arbres, des pierres, des tonneaux remplis de terre et même leurs chariots. Chaque matin le sultan revoyait avec une sorte de désespoir les remparts réparés et les travaux du siège rendus inutiles par le courage et l'intelligence des chrétiens. « Je jure par tous les prophètes, s'écria-t-il un jour, que je n'aurais jamais cru les Grecs capables de faire de si grandes choses en une seule nuit[1]. » Cependant le petit nombre de Grecs et de Génois (8.000) défenseurs de la ville, diminuait chaque jour à la suite de tant de combats ; mais ceux qui restaient conservaient toute leur énergie, et juraient de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la sainte cause qui avait armé leurs bras.

Le siège durait depuis un mois et les Turcs n'avaient pas gagné un pouce de terrain, lorsqu'on vit s'avancer du fond de la Propontide cinq vaisseaux armés en guerre, dont l'un appartenait à Constantin Paléologue et les autres aux Génois. C'étaient des libérateurs, et les Constantinopolitains les saluèrent de leurs acclamations. Par une manœuvre habile et des prodiges de valeur, les cinq vaisseaux firent simultanément une décharge d'artillerie sur trois cents navires turcs rangés en forme de croissant en face du port de Byzance, dont deux chaînes de fer leur fermaient l'entrée. Douze mille Ottomans périrent dans ce combat, et ceux de leurs navires qui échappèrent aux boulets des Francs, gagnèrent les hauteurs du Bosphore. La flotte amie entra triomphalement dans la Corne d'or aux applaudissements des assiégés. « Les chrétiens, dit Coggia-effendi, en parlant de cette victoire des Francs, les chrétiens, semblables à des tortues qui sortent de leurs écailles, montrèrent leurs têtes au-dessus des murailles et vomirent des menaces contre les fidèles ; ceux-ci furent tellement découragés qu'on parla de paix ; mais les scheiks et les ulémas déterminèrent le sultan à poursuivre la guerre. » Écumant de rage après cet échec des musulmans, Mahomet II ordonna qu'on mît à mort le capitan pacha (amiral), qui s'appelait Baltaogli, comme convaincu de lâcheté. Il lui fit grâce à la prière des janissaires ; mais il voulut que l'amiral lui fût amené chargé de chaînes. L'ayant fait coucher à ses pieds, le sultan lui marcha sur le corps, lui appliqua de sa propre main cent coups de sa lourde massue, puis il confisqua ses biens et l'exila. La déroute de la flotte turque, à cette époque, fit naître une opinion qui existe encore parmi les Ottomans : c'est que Dieu leur avait destiné l'empire de la terre, et avait réservé la domination de la mer aux chrétiens.

Mahomet II désespérait de s'emparer de Constantinople s'il ne l'attaquait pas du côté du port, où les remparts, comme nous l'avons remarqué dans le siège de cette ville par les croisés, étaient plus accessibles que partout ailleurs. Mais les deux chaînes de fer fermaient toujours l'entrée de la Corne d'or et les cinq vaisseaux venus au secours de Byzance avaient pointé leurs canons en face de Kadi-Keui. La partie septentrionale du port n'offrait pas assez d'eau pour les gros vaisseaux des Grecs et des Génois ; les navires plus légers des Ottomans pouvaient y mouiller. Le sultan conçut l'idée de les transporter par terre sur ce point. Cette audacieuse entreprise, qui s'accomplit dans une seule nuit, n'était pas nouvelle ; sans parler d'Annibal qui introduisit de cette manière de nombreux vaisseaux dans le golfe de Tarente, et d'Octave Auguste qui employa le même moyen pour transporter ses vaisseaux à travers l'isthme de Nicopolis dans le golfe d'Ambracie, le patricien Nicétas, au Xe siècle, fit passer ainsi ses galères dans le port de Corinthe, et les Vénitiens, en 1435, transportèrent leur flotte de l'Adige au lac de Garda. Les navires de Mahomet II, au nombre de quatre-vingts, partirent du point du Bosphore où s'élève aujourd'hui le palais de Bekschistache, glissèrent, à force de bras et de poulies, sur de fortes planches enduites de suif et de graisse, s'avancèrent derrière le Grand Champ des Morts, gravirent la colline de Péra et furent lancés dans le port par le vallon encaissé de Saint-Dimitri, à l'ouest de Galata. Après cette opération, le sultan fit construire en peu de temps un bateau sur lequel il plaça des batteries destinées à répondre aux vaisseaux génois et à foudroyer la ville. « Lorsque les Grecs eurent vu cette merveille, dit un historien turc[2], ils comprirent que leur ruine allait s'accomplir ; aussi la parole s'éteignit dans leur bouche et le feu du désespoir s'alluma dans leur cœur. » Une prédiction répandue parmi les Constantinopolitains annonçait que leur ville tomberait quand on verrait des flottes voguer sur la terre. La fatale prophétie s'accomplissait à leurs yeux. Cependant trois barques légères, montées, chacune par dix jeunes Grecs, glissèrent, pendant une nuit obscure, à travers les vaisseaux ottomans et tentèrent de les incendier ; mais les Turcs, avertis par les Génois de Galata qui, durant le siège, trahirent à la fois et les Ottomans et les Constantinopolitains, dans la pensée de se ménager l'appui des vainqueurs quels qu'ils fussent, les Turcs, disons-nous, veillaient ; les jeunes Grecs furent aperçus, faits prisonniers, égorgés, et le lendemain, au lever du jour, les Ottomans montrèrent aux assiégés les têtes ensanglantées de leurs compatriotes ; la représaille fut prompte : Paléologue avait des captifs musulmans, il les fit décapiter ; leurs têtes furent placées sur les remparts de manière à être vues des assiégeants.

La lutte devenait chaque jour plus acharnée. Cependant Mahomet II, guidé par on ne sait quel sentiment, fit des propositions de paix à Constantin ; il lui offrit, à condition de lui livrer 'Constantinople, une principauté dans la Morée. L'empereur répondit que la Morée lui appartenait, qu'il la donnerait au sultan s'il désirait la paix, mais qu'il n'abandonnerait jamais Constantinople et son peuple. « Constantinople ! s'écria le sultan irrité du refus de Paléologue, sera, dans peu de jours, mon trône ou mon tombeau ! » Il annonça à son armée un assaut général pour le 29 mai et enflamma l'ardeur de ses soldats en leur promettant, comme récompense de leur courage, les belles femmes grecques, les captifs, le pillage de Constantinople, ne se réservant pour lui que la ville et ses édifices. Il promit même le gouvernement de la plus opulente province de son empire à celui de ses soldats qui, le premier, monterait sur les murs de l'empire grec[3]. Mahomet II, à cheval, tenant dans sa main une massue d'or, jura par le prophète de la Mecque, par l'âme de son père, par ses enfants et par son cimeterre, que le Coran triompherait dans Constantinople. D'immenses acclamations répondirent à son discours. Et les derviches, parcourant les rangs de l'armée, disaient : « Heureux ceux qui vont cueillir la palme du martyre ! malheur aux lâches qui songeraient à la fuite ! » Le camp des Turcs fut tout à coup illuminé le 28 mai au soir. Les soldats se livraient à des danses et faisaient retentir l'air de chants d'allégresse. Les musulmans célébraient d'avance leur victoire ! Bien différent était le spectacle qu'offrait en ce moment l'intérieur de Constantinople ! Les habitants de tout âge, de tout sexe, de toute condition, couraient dans les rues, entraient dans les églises en poussant des cris de désespoir : Kyrie eleison ! Kyrie eleison ! disaient-ils, en tombant à genoux au pied des saints autels ; Seigneur, détournez de nous votre juste colère et délivrez-nous de nos ennemis !

Cependant Constantin Paléologue conservait son magnifique caractère. Dams cette nuit funéraire du 28 au 29 mai, l'héroïque empereur se rendit à Sainte-Sophie, se confessa, communia, demanda pardon à ceux qu'il aurait pu offenser durant sa vie ; puis il rentra dans son palais qu'il ne devait plus revoir, prit ses armes, monta à cheval, rassembla sa poignée de braves soldats dans l'hippodrome : « Compagnons ! leur dit-il d'une voix ferme, voilà notre dernier triomphe ou notre dernière heure ! que notre courage surmonte tous les périls ! Vos ancêtres ont dompté le monde armé contre eux ! Depuis des siècles Constantinople a résisté aux attaques des barbares ! Récemment encore, Mourad II s'est vu repoussé loin de nos remparts l II y a peu de jours votre vaillance a fait reculer les soldats de Mahomet ! Nos fossés, nos champs, leurs retranchements même sont jonchés de leurs morts ! Encore un jour de courage, mes amis, et tout est sauvé ! Nous défendons ce que les hommes ont de plus sacré : notre religion, notre patrie, notre liberté ! La gloire nous attend 1 la patrie nous appelle 1 Les ombres de nos héros nous contemplent I marchons ! je partagerai avec vous tous les périls du combat, comme tous les fruits de la victoire ; mais si Constantinople tombe, si mes compagnons périssent, je ne leur survivrai pas ! — Oui ! nous mourrons tous ou nous vaincrons avec vous ! victoire et longue vie à Constantin Auguste ! » s'écrièrent les guerriers. Ils s'embrassèrent en versant des larmes et, se dévouant à la mort, allèrent occuper les postes qui leur étaient assignés. L'empereur se plaça à la porte Saint-Romain avec trois cents hommes d'élite.

L'assaut général, annoncé par le sultan, commença le 29 mai aux premières lueurs du jour. Toute l'artillerie ottomane foudroya en même temps la ville du côté du port et du côté de la terre. Bientôt les échelles des assiégeants sont dressées au pied des remparts et les musulmans montent à la brèche. L'empereur debout, sur la porte Saint-Romain, se bat comme un lion à côté de son cousin Théodore Paléologue, Démétrius Cantacuzène et Justiniani, noble génois renommé pour sa bravoure et ses talents militaires. Il est huit heures du matin et les Turcs sont toujours repoussés. Mais Justiniani reçoit une balle dans la main et demande à l'empereur la permission de se retirer : « Votre blessure n'est pas grave, lui dit Paléologue ; restez ici ! ne nous abandonnez-pas ! Et par quelle voie sortirez-vous de la ville ? nous sommes cernés de toutes parts ! » — Je suivrai la voie, répond Justiniani, que Dieu a ouverte aux musulmans ; il abandonna le poste de l'honneur, et cet acte de lâcheté ternit toute une vie de gloire. La retraite du général génois jette la consternation parmi les assiégés. A dix heures du matin les Turcs sont maitres de la ville, pénètrent dans son enceinte et massacrent tout ce qui s'offre à leurs coups. La noire fumée du canon enveloppe la cité et se mêle à la poussière des remparts qui s'écroulent. Les blessés et les mourants remplissent l'air de leurs cris. Le peuple épouvanté court en foule dans Sainte-Sophie et demande à Dieu de lui envoyer l'ange exterminateur qui, selon la prophétie, devait sauver Constantinople à la dernière heure du péril.... « Misérables Grecs ! s'écrie l'historien Ducas, vous recourez maintenant à des prophéties ! vous attendez un ange pour vous sauver ! Ah ! si au milieu des malheurs qui vous environnent un ange descendait du ciel et qu'il vous promît d'exterminer vos ennemis à la condition de souscrire à la réunion des deux Églises, vous repousseriez ce moyen de salut, ou vous ne l'accepteriez que pour vous parjurer encore ! Ceux qui déclaraient il y a peu de jours qu'ils aimeraient mieux tomber au pouvoir des Turcs que d'être secourus et sauvés par les Latins, savent si je dis la vérité ! » Mais les Ottomans envahissent Sainte-Sophie après en avoir brisé les portes à coups de hache ; ils outragent les femmes, les religieuses au pied des autels, égorgent les hommes, les enfants et pillent les trésors du sanctuaire. En moins de deux heures cinquante mille Constantinopolitains sont réduits en esclavage pour être dispersés sur la surface de l'empire asiatique de Mahomet II ; d'autres Grecs, plus heureux, se précipitent clans des galères chrétiennes mouillées dans la Corne d'or et dans le Bosphore, et font voile vers l'Italie emportant, avec les douleurs de la patrie perdue, de précieux manuscrits des auteurs de la Grèce antique et des Pères de l'Église, nobles monuments de l'esprit humain dérobés aux flammes, et destinés à embellir les bibliothèques de Florence où ils sont encore. Par une coïncidence remarquable, le naufrage des lettres à Constantinople, devenue la proie des barbares de l'islamisme, arrivait au moment même où l'art de Gutenberg, qui devait perpétuer la pensée de l'homme, venait d'être découvert dans une ville de la Germanie ; et les Médicis, ces amis passionnés des productions de l'intelligence, recevaient les trésors de la littérature grecque, les livraient à l'imprimerie et la renaissance des lettres et des arts s'accomplissait en Occident.

Cependant Paléologue et quelques-uns de ses intrépides compagnons quittent la porte Saint-Romain et volent à la porte Caligaria par laquelle des flots de Turcs entrent dans la ville. Le carnage est horrible devant cette porte. Les chrétiens et les musulmans se prennent à bras le corps et s'égorgent. Le glaive de l'empereur abat plus d'un, infidèle. Mais ses guerriers succombent sous le nombre. En les voyant morts autour de lui et n'espérant plus sauver la ville, Paléologue dit en sanglotant : « Quoi ! mes fidèles compagnons ont cessé de vivre, mon empire est perdu et moi j'existe encore ! me faudra-t-il tomber vivant entre les mains des Turcs ! ne se trouvera-t-il pas encore un chrétien pour me tuer ! » Au même instant deux janissaires le percent de part en part avec leurs cimeterres, et le corps de l'empereur reste confondu parmi les victimes. Il avait quarante-neuf ans, était veuf et ne laissait aucune postérité. Avec quel religieux respect n'avons-nous pas contemplé cette porte d'Egri-capoussi où Paléologue tomba avec tant de gloire ! car nous ne connaissons pas dans l'histoire un plus solennel et plus dramatique spectacle que celui du dernier des Constantins convaincu de la perte de son empire et voulant mourir avec lui. Ce martyr du patriotisme semblait n'être monté sur le trône que pour s'offrir en holocauste comme une victime expiatoire des crimes commis par un si grand nombre de ses prédécesseurs ; mais sa belle mort est plus glorieuse, a dit Gibbon, que la longue prospérité des Césars de Byzance.

Après son entrée à Constantinople Mahomet II fit rechercher le cadavre de l'empereur chrétien, qu'on trouva sous un monceau de morts ; sa chaussure de pourpre parsemée d'aigles d'or le fit reconnaître ; un Turc coupa la tête à ce corps déchiré par cent blessures et la porta au sultan qui, après l'avoir considérée avec une joie féroce, ordonna de la mettre au sommet d'une colonne de bronze de la place Augustéon. Il l'envoya ensuite aux gouverneurs musulmans des provinces de l'Asie et de la Thrace comme le trophée de sa conquête.

L'empire grec, qui se mourait depuis six siècles, et auquel Mahomet II n'ôta que son dernier souffle de vie, périt donc le 29 mai 1453, l'an de l'hégire 831, onze cent vingt-trois ans après la fondation de Constantinople par le fils de sainte Hélène. Réduit à la seule ville de Byzance sous Constantin Paléologue et son prédécesseur, cet empire, autrefois si vaste et si puissant, finit, selon la belle image de Montesquieu, comme le Rhin qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan. Les Constantinopolitains qui, en d'autres temps, avaient si vaillamment et si efficacement défendu leur ville contre les barbares, n'opposèrent aucune résistance aux Ottomans en 1453. Paléologue, ses soldats grecs et les troupes auxiliaires de Génois, montrèrent seuls du courage. La plupart des grands avaient fui lâchement la capitale avant le siège, emportant avec eux leurs richesses qu'ils auraient pu utilement employer à la défense de la ville, et le peuple recourut à des superstitions grossières pour être sauvé quand il aurait dû s'armer pour combattre les infidèles. Lorsque Mahomet II se préparait à attaquer Constantinople, Paléologue avait chargé deux moines, versés dans l'art des constructions, de réparer les remparts de la cité menacée ; les travaux ne s'accomplirent pas, et les sommes qui leur avaient été consacrées furent enfouies dans la terre par ceux-là mêmes qui les avaient reçues. Le grand-duc Notaras, qui aimait mieux, avait-il dit, voir le turban de Mahomet à Constantinople que la tiare du pape, vint, après la chute de la cité, déposer, en tremblant, ses trésors aux pieds du vainqueur : « Pourquoi, lui dit le sultan indigné, n'as-tu pas employé cet or à la défense de ton prince et de ton pays ? — La volonté de Dieu était, répondit Notaras, que ces trésors t'appartinssent. — Eh bien ! répliqua Mahomet II, c'est à Dieu que j'en suis redevable, non à toi. » Toutes ces lâchetés et toutes ces infamies ne se produisent que chez les peuples corrompus, décrépits et qui ont perdu le sens moral ; elles se montrèrent à Rome, sous le règne d'Honorius, en 410, lorsque Alaric Ier saccagea cette ville ; ses habitants, au nombre de douze cent mille, à cette époque, n'opposèrent au roi des Goths d'autres armes que leurs richesses pour fléchir sa colère ; il railla les descendants des conquérants du monde et prit leur ville et leurs trésors. Ni les Romains, ni les Constantinopolitains n'étaient plus dignes de posséder leur noble pays. « Un royaume, a dit l'éternelle Sagesse, est transféré d'un peuple à un autre à cause des iniquités, des violences et de la mauvaise foi qui y règnent. » Dieu, qui fixe le terme des empires comme celui des hommes, permet donc qu'une nation succède à une autre, mais l'humanité dont il connaît seul la fin dernière, ne s'affranchit jamais des douleurs dont le Sisyphe de la Fable est l'image.

Une ombre de tristesse passa sur le front de Mahomet II quand il entra dans le palais désolé et solitaire bâti par Constantin le Grand, embelli et successivement habité par cent monarques ; frappé du néant des grandeurs humaines, le sultan répéta ce distique d'un poète persan : « L'araignée file sa toile dans la demeure des empereurs et la chouette fait retentir les voûtes royales d'Efraisiah de son chant lugubre. » Mais les transports de la victoire remplacèrent bientôt cette poétique tristesse ; dans un splendide festin donné par Mahomet II aux principaux chefs de son armée, le sultan but du vin en dépit du Koran ; à moitié ivre, il ordonna à un de ses eunuques de lui amener le plus jeune fils du grand-duc Notaras, âgé de quatorze ans, et dont on lui avait vanté la beauté. Daus cette occasion Notaras se releva dans sa dignité en expiant ses fautes par le martyre : « Jamais, dit-il à l'eunuque, mon enfant ne servira aux plaisirs infâmes de ton maître ! Plutôt ma mort et celle de tous les miens qu'une telle souillure dans ma famille ! » Mahomet II arracha cet enfant des bras de son père, l'enferma dans son palais et fit décapiter Notaras et ses deux autres fils. N'ayant pu se saisir de l'historien Phranza, l'ami, le ministre de Constantin Paléalogue, Mahomet II fit étrangler son fils, âgé de quatorze ans, après l'avoir outragé. Quand il eut détrôné la nombreuse famille de Comnène qui régnait à Trébizonde, il lui donna le choix entre le Koran et la mort qu'elle préféra à l'apostasie. Le sultan condamna Paul d'Erizzo, gouverneur de Négrepont, à être scié en deux ; Anne d'Erizzo, fille de cet illustre Vénitien, jeune, belle, et fiancée à un prince italien, fut traînée dans la tente de Mahomet II : « Bourreau de mon père, lui dit l'héroïque jeune fille en résistant à ses violences, ne vois-tu donc pas que tu me fais horreur ! » Changeant son amour en fureur, le sultan lui fit couper la tête en sa présence. Le roi de Bosnie et trois princes bosniaques qui s'étaient soumis aux armes du conquérant de Byzance, eurent le même sort. Il fit scier en deux trois cents insulaires de Lesbos et cinq cents Grecs qui formaient la garnison de Modon. Le consul de Venise, celui d'Espagne et leur famille furent égorgés par ses ordres à Constantinople. Redoutant l'influence d'une foule de seigneurs byzantins qui s'étaient cachés après le sac de Constantinople, Mahomet Il publia une loi par laquelle il les invitait à se rendre auprès de lui munis de leurs titres.de noblesse ; il leur promettait de leur accorder le rang dont ils jouissaient avant la conquête. Plusieurs d'entre eux se présentèrent au sultan qui les fit décapiter sur les marches de la cour de son palais. Pour s'assurer la tranquille possession du trône, Mahomet II assassina son frère encore à la mamelle ; puis, dans son Kanounamé, sorte de code qu'il rédigea à la suite de la prise de Constantinople, il décréta le fratricide, érigea le meurtre en principe et en fit une loi d'État. Se fondant sur ce précepte du Coran que le désordre est plus pernicieux que le meurtre, Mahomet Il dit : « La plupart des légistes ont déclaré que ceux de mes illustres fils ou petit-fils qui monteront au trône pourront faire exécuter leurs frères afin d'assurer le repos du monde. » Et cette horrible jurisprudence, écrite en traits de sang dans les fastes de l'empire ottoman, est restée en vigueur jusqu'à nos jours parmi les successeurs du vainqueur de Byzance. « Mahomet II, a dit Voltaire, était le prince le mieux élevé, le plus poli de son temps[4] » ; il appelle archives de mensonges les livres des auteurs chrétiens qui ont fait connaître les atrocités dont ce sultan s'est souillé, et ne veut ajouter foi qu'aux historiens musulmans, lesquels ne font jamais mention des supplices infligés par les empereurs turcs, soit à des criminels, soit à des innocents. Voltaire s'est fait l'apologiste de Mahomet II, couvert de crimes de tous genres, et n'a pas trouvé une bonne parole pour Constantin Paléologue, tombant en héros avec son empire ; mais l'empereur chrétien s'était confessé et avait communié la veille de sa mort sublime, et cet acte de dévotion à cette heure suprême n'excita probablement que le mépris ou le dédain dans l'âme de l'ennemi du christianisme. Voltaire s'est étudié à falsifier l'histoire, à mentir toutes les fois que la religion de Jésus-Christ s'est trouvée sous sa plume ; il est odieusement ridicule dans presque tout ce qu'il dit et dans ce qu'il ne veut pas dire de la conquête de Constantinople par les musulmans.

Mahomet toléra le christianisme dans cette ville ; mais cette tolérance, inspirée par la politique, et non par une pensée de liberté religieuse, comme Voltaire a voulu le faire accroire, devint un instrument de servitude entre les mains du sultan victorieux ; il s'empara de la moitié des églises, spolia les richesses qui leur étaient affectées, et laissa l'autre moitié des sanctuaires chrétiens aux disciples de l'Évangile devenus ses esclaves. Sainte-Sophie fut le premier sanctuaire chrétien qu'il convertit en mosquée sous le nom d'Ar : Sophia qu'elle conserve encore chez les Turcs. Les tableaux des saints furent arrachés et mis en lambeaux et les statues d'or et d'argent, les vases sacrés oubliés par les pillards musulmans dans les églises livrées à leurs profanations, grossirent le trésor du sultan. Les habits sacerdotaux servirent de housses aux chevaux et aux chiens des gens de guerre. Ils promenèrent dans les rues un crucifix sur lequel ils avaient mis un bonnet de janissaire, et disaient aux chrétiens, en leur montrant l'image de la Rédemption : Giaours ! voilà votre Dieu ! « La conquête de Constantinople, dit Coggia-effendi, fit taire le bruit détestable des cloches et disparaître des églises (devenues des mosquées) les idoles qui les souillaient. Cette ville, ainsi conquise, devint la demeure des unitaires ; et la clef de ce séjour enchanté qui rivalise avec la citadelle du ciel, ouvrit la serrure de bien des choses difficiles. » Cette conquête, en effet, fut suivie de celle de la Grèce entière, de la Valachie, de la Bosnie, de la Servie, de la Crimée, de plusieurs îles de l'Archipel, et de l'Albanie. Cette dernière province, érigée en royaume par le fameux Scanderbeg, l'un des plus redoutables ennemis des Turcs, ne tomba au pouvoir de Mahomet II qu'après vingt-quatre ans de guerre. Le sultan ne vit échouer sa fortune que devant les remparts de Belgrade (1456), au pied desquels le vaillant Hunyade, roi de Pologne et de Hongrie, tua vingt mille musulmans, et sous les murs de Rhodes, héroïquement défendus par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ayant à leur tête le fameux d'Aubusson, grand maitre de l'ordre (1480). L'Occident, qui n'avait rien pu faire ou rien voulu faire pour sauver Constantinople, fut saisi d'effroi en apprenant la chute du Bas-Empire. Mahomet II porta ses armes jusque dans le Frioul et s'empara de la ville d'Otrante, dont il massacra la garnison. L'Italie et l'Allemagne furent à la veille d'éprouver le sort de Constantinople et de la Grèce. Des murmures s'élevèrent contre le pape Nicolas V, auquel on reprocha de n'avoir pas prêché une croisade pour repousser les infidèles. Ce qui est historique, c'est que le souverain pontife supplia vainement les puissances de l'Europe de s'armer contre les Turcs et Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui avait fait des préparatifs pour la guerre sainte, fut le premier à manquer à ses promesses de combattre les ennemis du nom chrétien. Désespérant de soulever l'Occident pour la défense de la chrétienté menacée, Calixte III, successeur de Nicolas V au trône pontifical, voulut du moins implorer la protection du ciel en faveur des Hongrois, auxquels Mahomet II faisait une guerre d'extermination. Le pape ordonna que chaque jour, à midi, on sonnât les cloches dans toutes les paroisses de l'Europe, afin d'avertir les fidèles de prier pour les Hongrois qui combattaient contre les Turcs. Calixte IH accordait les indulgences à tous les chrétiens qui, au son des cloches, réciteraient le Pater et l'Ave Maria. Telle fut l'origine de l’Angelus, que les usages de l'Église catholique ont consacré et conservé de nos jours[5].

Pendant le siège de Constantinople (1453), le fameux Eyoub (Job), le compagnon de Mahomet et son porte-étendard, apparut en songe à un scheik et lui révéla, dit la légende, le lien où ses restes étaient ensevelis. La miraculeuse découverte de cette sépulture, habilement exploitée par Mahomet II, qui voulait frapper l'imagination de son peuple fanatique, contribua puissamment à la chute de Byzance. Après sa victoire, le sultan éleva une mosquée et un turbeh (mausolée) à la mémoire d'Eyoub. C'est dans cette mosquée, située dans le faubourg de ce nom, que les empereurs turcs, à leur avènement au trône, vont ceindre le sabre du prophète, cérémonie qui répond au sacre de nos anciens rois. Mahomet II fit construire deux autres mosquées à Constantinople, dont l'une est un des plus beaux monuments de l'islamisme. Au-dessus de la porte d'entrée de cette mosquée on lit en lettres d'or ces prophétiques paroles attribuées au fondateur du mahométisme : Les musulmans s'empareront de Constantinople. Heureux le prince, heureuse l'armée qui en feront la conquête ! Des imarets (cuisines publiques), des médressés (colléges), des hôpitaux, des karavanséraï (hôtelleries pour les voyageurs), une maison de fous, des fontaines publiques, une bibliothèque renfermant des ouvrages turcs, arabes et quelques exemplaires d'Aristote, échappés au ravage des soldats osmanlis, s'élevèrent, par les soins de Mahomet II, à Constantinople. Il fit bâtir, sur les ruines de l'église des Apôtres et sur celles des tombeaux des empereurs chrétiens qui se trouvaient dans ce sanctuaire, un palais appelé aujourd'hui le Vieux-Sérail ; il fut la résidence de Mahomet Il et de plusieurs de ses successeurs. Les Turcs donnèrent à Constantinople le nom d'Istamboul (plénitude de l'Islamisme) ; ils l'appelèrent aussi Oumédunya (mère du monde) ; mais la capitale de l'empire ottoman est généralement désignée sous le nom de Stamboul (la bien gardée).

Mahomet II mourut le 3 mai 1481, dans la trente-deuxième année de son règne et la cinquante-deuxième de son âge, au moment où il se préparait à étendre encore les bornes de son empire. Ce prince, auquel les historiens turcs ont justement donné le titre de Conquérant, a dû toute sa célébrité à la chute du Bas-Empire, comme certains individus doivent l'immortalité de leurs noms à un, acte éclatant auquel ils se sont trouvés mêlés, bien plutôt qu'à leur génie propre. Doué d'une vive intelligence et d'une de ces volontés de fer qui poussent toujours les hommes en avant et les déterminent à tout vaincre, Mahomet II n'eut cependant pas de génie', et presque toutes ses conquêtes furent des conquêtes faciles ; il se vit réduit à l'impuissance toutes les fois qu'il se trouva en face d'un ennemi en état de lui résister. Huit mille guerriers renfermés dans Constantinople le tinrent cinquante-trois jours en échec ; Scanderbeg lui résista pendant plus de vingt années dans les montagnes de l'Albanie ; Hunyade et les chevaliers de Rhodes, contre lesquels il avait dirigé toutes ses forces, écrasèrent ses armées. Sa puissance ne grandit qu'en raison de l'extrême faiblesse de l'empire grec et de l'indifférence de l'Occident pour Constantinople. Mahomet II avait des mœurs abominables et sa férocité nous est connue. On a dit et répété que ce prince savait le persan, l'arabe, le chaldéen, le syriaque, le grec, le latin, et qu'il écrivait dans ces diverses langues ; ce sont là des fables dont une savante critique historique a fait justice[6]. Mahomet II savait le turc, voilà tout ; mais ce prince avait l'esprit cultivé et protégea les sciences et les arts. Sous le nom d'aouni (le secourable), il composa des poésies qui nous sont inconnues ; mais il justifia ce titre par les nombreux secours qu'il accorda aux peintres, aux architectes, aux poètes de son empire et à ceux des pays 'étrangers. Son caractère était profondément dissimulé ; il s'étudiait à ne jamais laisser pénétrer sa pensée. L'un de ses vizirs le voyant un jour occupé à des préparatifs de guerre, lui demanda respectueusement quel pouvait être le motif de ces nouveaux armements. « Si un poil de ma barbe le savait, répondit brusquement Mahomet, je l'arracherais et le jetterais au feu I » Sa cruauté naturelle était cachée sous des formes douces, polies : le sultan prononçait une sentence de mort en souriant et en caressant sa barbe. Un écrivain turc a bizarrement retracé son portrait physique ; il compare son nez aquilin à un bec de perroquet reposant sur des cerises ; sa barbe noire était aussi épaisse que des fils d'or joints ensemble, et sa moustache ornait ses lèvres comme des feuilles de barolie posées sur un bouton de rose. Ses yeux noirs étaient petits, vifs et brillants. Ses joues, pleines et rondes étaient nuancées de teintes rouges et blanches. Sa taille était moyenne et bien prise. Il montait à cheval avec une rare perfection et personne mieux que lui ne savait dompter les plus fougueux coursiers. Il portait le large pantalon, la robe flottante, les brodequins jaunes terminés en pointe, et son turban, composé d'étoffes de soie de diverses couleurs, avait la forme cylindrique. Le sultan aimait le luxe et la magnificence extérieure ; ses vêtements, ses armes, comme la bride, la selle, les caparaçons de son cheval de bataille, resplendissaient d'or et de pierreries. Son tombeau s'éleva à Constantinople dans une des mosquées qu'il fit construire et qui porte son nom. Longtemps les pays occidentaux baignés par la Méditerranée s'étaient crus menacés par le vainqueur de Byzance, et ses victoires avaient surtout glacé d'effroi les peuples d'Italie, aux yeux desquels l'étendard de Mahomet s'était déployé sur les côtes napolitaines. Rouie, qui n'avait pu arrêter le progrès des armées musulmanes depuis la prise de Constantinople, tressaillit de joie à la nouvelle de la mort de Mahomet II. Le pape ordonna des prières, des fêtes, des processions solennelles, qui durèrent trois jours dans la ville pontificale ; et pendant ces trois jours l'artillerie du château Saint-Ange ne cessa de se faire entendre. On remerciait le ciel d'avoir délivré la chrétienté de son plus formidable ennemi. Cette allégresse succédant à la terreur universelle, nous fait mieux comprendre que les longs récits de l'histoire l'épouvante que Mahomet II avait répandue parmi les chrétiens d'Occident.

 

 

 



[1] Phranza.

[2] Solak-Zadeh.

[3] Les conquérants de tous les âges ont excité le courage de leurs soldats par des promesses plus ou moins sincères de gagner des richesses tout en gagnant de la gloire ; au mois de mai 1798, le général Bonaparte disait, à Toulon, en partant pour l'Égypte : « Je promets à chaque soldat qu'au retour de l'expédition il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre. » (Histoire de Napoléon, par M. de Norvins, t. I, p. 314.)

[4] Histoire générale, t. VII, p. 492, édition de 1817.

[5] Michaud, Histoire des croisades, t. V.

[6] Voyez le IIIe vol. de l'Histoire de l'empire ottoman, de M. de Hammer.