HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XXVII.

 

 

Phase nouvelle de cette histoire. — Un mot sur les croisades. — Dispositions de l'Occident pour Constantinople au XVe siècle. — Présages et visions prophétiques. — Origine de l'empire ottoman. — Erthogrul. — Osman. — Caractère et progrès des Ottomans depuis leur origine à Sugut jusqu'à leur entrée à Constantinople. — Dépopulation de cette ville au milieu du XVe siècle. — Querelles religieuses. — Haines des Grecs contre les Latins. — Paroles du grand-duc Noteras ; celles du presbytérien Knox. — Gennadius. — Conquête de Byzance depuis longtemps convoitée par les sultans ottomans. — Paroles de Mahomet II à ce sujet. — Prophéties touchant la prise de Constantinople par les Turcs. — Construction par Mahomet II d'une forteresse sur la rive européenne du Bosphore. — Réclamation de Constantin Paléologue à ce sujet. — Réponse du sultan. — Autre réponse de l'empereur grec. — Topographie de Constantinople. — Ses anciens remparts. — Leur état présent. — La porte Dorée. — Mahomet II campe avec son année devant Constantinople (de 1449 à 1453).

 

Nous entrons dans une phase nouvelle de cette histoire, et cette phase marque une grande époque dans les annales humaines. Constantinople, autrefois capitale du monde romain, et maintenant dernier boulevard de la chrétienté en Orient, Constantinople va changer de nom, d'institutions, de croyance, de physionomie. Par sa mémorable victoire de Poitiers, Charles Martel arrêta, en 732, la marche envahissante de l'islamisme en Europe ; mais depuis l'avènement du calife Omar (634), jusqu'à la fin du le siècle, les musulmans étendaient leur puissance en Afrique, en Palestine, en Syrie, en Mésopotamie, dans l'Asie Mineure, en Perse ; leur domination violente sur les bords du Jourdain souleva les nations d'Occident, et provoqua les croisades ; les armées victorieuses, portant pour bannière la croix de Jésus-Christ, renversèrent le pouvoir des disciples du prophète arabe à Nicée, à Dorylée, à Édesse, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean d'Acre, et opposèrent une digue infranchissable au flot toujours montant de l'islamisme. Sans les croisades, sans ces guerres magnifiques et préservatrices que le XVIIIe siècle, dans sa haine insensée contre la religion chrétienne, avait voulu flétrir du nom de sanglante folie[1], Constantinople aurait subi deux cents ans plus tôt le joug du Coran, et l'Occident n'eût peut-être pas échappé au sort de la Grèce et des rives du Bosphore ; mais au XVe siècle, plus rien n'arrêtait ou ne détournait le courant terrible qui poussait les Ottomans vers Byzance. L'esprit des croisades n'existait plus ; les monarchies de l'Occident, livrées entre elles à des dissensions, à des guerres incessantes, songeaient à leur propre conservation, à leur agrandissement, à la consolidation de leur puissance, et ne portaient plus que des regards distraits ou même indifférents du côté de l'Asie. Cet état de choses en Europe et la faiblesse de l'empire grec firent la force des mahométans à cette époque. Avant d'arriver à l'heure suprême de la chute définitive du Bas-Empire, il importe de jeter un rapide coup d'œil sur l'origine, le caractère et les progrès des Ottomans, jusqu'au jour où ils entrent en vainqueurs dans Constantinople.

Les événements merveilleux qu'on trouve toujours au berceau des empires ne sauraient être entièrement passés sous silence par l'historien, car ces événements aident à comprendre l'esprit d'une époque et le caractère du peuple dont on veut étudier la destinée. Les nations, comme les individus, préparent leur fortune ou leur ruine, selon que le sentiment de leur force ou de leur faiblesse leur inspire des présages de grandeur ou d'abaissement. Les fables qui présidèrent à la naissance, à la mort de Romulus, le nom de ville éternelle donné à Rome, ne furent pas une des moindres causes de la puissance des anciens maîtres du monde ; et le prestige de ce nom subsistait encore alors même que les vices qui tuent les sociétés avaient pris la place, chez les Romains, des mâles vertus qui les font vivre. « Les songes, a dit un philosophe[2], contiennent moins de mystères que le peuple ne croit, et un peu plus que ne pensent les esprits forts. » Les légendes et les songes prophétiques rapportés avec une complaisance singulière par les historiens orientaux, au sujet de l'origine de la dynastie ottomane, expriment poétiquement les préoccupations, les espérances qui remplissaient l'imagination des Turcs des XIIIe, XIVe et XVe siècles, c'est-à-dire l'envahissement du monde et la propagation du Coran par le glaive des combats : c'était toute la pensée de Mahomet implantée dans l'âme de tout homme qui embrassait sa doctrine[3].

En 1231, Erthogrul (l'homme au cœur droit), sorti, avec une tribu nombreuse, des bords orientaux de la mer Caspienne, s'avança vers l'occident de l'Anatolie, rencontra deux armées qui se combattaient, prit la généreuse résolution de secourir le plus faible, et son intervention décida la victoire ; les vaincus étaient des Mogols ; les vainqueurs, des Turcs Seldjoukides, commandés par Aladin, sultan d'Iconium. « La Providence m'a conduit vers toi, lui dit Erthogrul après le combat ; je te baise la main comme à mou protecteur. Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète ! » Aladin embrassa Erthogrul, jeta sur ses épaules une pelisse d'honneur, et lui donna, en propriété, la belle et riche vallée de Sugut (le saule), située à sept lieues de Dorylée, et à douze de Lefké, l'ancienne Lenca du Sangare. Erthogrul menait une vie patriarcale dans cette vallée et pratiquait l'hospitalité. Il nourrissait son cœur des préceptes du Coran et lisait souvent ce livre. « Puisque tu as lu ma parole avec tant de respect, lui dit, une nuit, dans son sommeil, une voix céleste, tes enfants, les enfants de tes enfants, seront honorés de génération en génération. n Erthogrul mourut dans une grande et heureuse vieillesse, et fut enterré à Sugut, où nous avons visité son tombeau ombragé de beaux cyprès et de chênes toujours verts.

Osman, son fils, dont le nom signifie briseur de jambes, n'adopta pas, comme son père, la tranquille vie de pasteur ; d'abord vassal du sultan d'Iconium, il leva bientôt une armée, conquit son indépendance, battit monnaie, se rendit maitre d'une partie de la Bithynie, fonda l'empire ottoman et lui donna son nom. Quoiqu'il appartint à cette forte race tartare d'où sont sorties les différentes nations généralement connues sous la dénomination de turques, il appela ses soldats Osmanlis (fils d'Osman) ; et les musulmans de l'Anatolie, de la Mésopotamie, de Constantinople, de la Turquie d'Europe, qui ont conservé une grande vénération pour la mémoire d'Osman, se croient offensés quand on leur donne le nom de Turcs ; ils veulent être appelés Osmanlis comme les compagnons du fils d'Erthogrul dont ils descendent : mais l'histoire les appelle indifféremment Turcs, Ottomans et Osmanlis.

Osman aimait la belle Malkathoun (femme-trésor), fille du noble scheik Édébaly, du pays d'Eski-Scher (Dorylée). La main de la jeune fille lui était refusée ; mais Osman disait que la patience était la clef de toute jouissance, que la résignation dans l'amour méritait la couronne du martyre à celui qui en était pénétré, et il espérait, il espérait toujours. Un soir, couché sous la tente hospitalière d'Édébaly, Osman fit un songe : il crut voir sortir de ses reins un arbre dont les verdoyants rameaux couvraient la terre entière. Le Caucase, l'Hémus, le Taurus, l'Atlas, supportaient ce gigantesque dôme de feuillage. Des racines de l'arbre jaillissaient le Tigre, l'Euphrate, le Nil et le Danube. Des villes ornées de mosquées, de tours, de pyramides, de palais surmontés de croissants, se déployaient dans des horizons sans limites. A l'extrémité des branches de cet arbre s'allongeaient des épées nues, dont les pointes se tournaient vers les différentes villes de l'univers, et surtout vers Constantinople. Cette ville, placée entre deux mers et deux continents, ressemblait à un anneau enchâssé entre deux diamants. Osman allait mettre cet anneau à son doigt lorsqu'il se réveilla[4].

Ce songe, si plein de grandeur, présageait la puissance future de la dynastie des Osmanlis ; le fils d'Erthogrul le raconta au scheik Édébaly. « Tu seras grand parmi les hommes, dit-il à Osman, je te donne ma fille ! » Un vieux derviche, qui avait vu, quelques jours auparavant, planer un vautour royal sur la tête d'Osman, et qui avait révélé au fils d'Erthogrul sa glorieuse destinée, unit les deux époux ; et le gendre d'Édébaly, voulant récompenser le solitaire, lui fit bâtir une cabane et une mosquée sur le bord d'une rivière. Osman termina, en 1326, sa longue carrière à Sugut, où son tombeau vénéré se trouve encore. On lui annonça, avant d'expirer, la conquête de Brousse, capitale de la Bithynie, par son fils Ourkhan. « Allah ! Allah ! s'écria-t-il, je te rends grâces ! Je meurs, ou plutôt je m'endors au bruit d'une grande victoire de mon fils ! » Ourkhan était lui-même accouru à Sugut pour apprendre cette nouvelle à son père. « Je quitte la terre sans regret, lui dit Osman en posant ses mains défaillantes sur la tête de son fils ; je quitte la terre sans regret puisque je laisse un successeur tel que toi ! Sois juste, bon, clément, protège tes sujets et propage la loi du prophète ! Dieu seul est Dieu et Mahomet est son envoyé ! »

Telle est la figure d'Osman ; il y a en lui quelque chose d'antique et de jeune à la fois, quelque chose de fort, de vivace, une sève surabondante qui se communique à tous ses compagnons, à ses premiers successeurs au pouvoir souverain ; on sent la vie circuler à grands flots dans ces hommes passionnés, religieux, fanatiques, pleins d'imagination et d'ambition ardente ; et l'intrépidité, la vigueur des Osmanlis de ce temps forment un saisissant contraste avec la pusillanimité et la décrépitude de la nation grecque, en présence de laquelle ils se trouvent ; ce spectacle n'avait été encore donné au monde qu'aux IVe et Ve siècles, alors que d'innombrables barbares envahirent et brisèrent l'empire pourri d'Augustule.

Dans l'espace de cent vingt-six ans, c'est-à-dire depuis la mort d'Osman jusqu'en 1452, un an avant la prise de Constantinople par les Turcs, les six premiers successeurs du fils d'Erthogrul, Ourkhan, Mourad Ier, Bajazet Ier, Mahomet Ier, Mourad II et Mahomet II, enlevèrent à l'empire grec l'Asie Mineure, la Thessalie, la Thrace, une partie de la Bulgarie, plus de la moitié du littoral de la mer Noire, quelques lies de l'Archipel et la rive gauche du Bosphore. Le siège de leur gouvernement était à Brousse, capitale de la Bithynie ou Andrinople.

Lorsque Constantin Paléologue monta sur le trône (1449), son empire était réduit à Constantinople, à Lesbos, à l'Achaïe et à la Morée, encore ces provinces, gouvernées par des princes grecs, ne reconnaissaient-elles qu'imparfaitement la souveraineté de l'empereur de Byzance ; de sorte qu'on peut dire, sans s'éloigner de la vérité historique, qu'à l'avènement de Constantin Paléologue ou Dragosès, nom qu'il tenait de sa mère, l'empire se trouvait enfermé dans l'enceinte des remparts de Constantinople. Les Turcs pressaient cette ville de toutes parts, l'étouffaient, ne lui permettaient plus de vivre. Byzance, dont la population s'élevait à un million d'habitants quand elle fut conquise par les croisés (1204), en comptait à peine deux cent mille, deux cent cinquante ans après. Les mortalités, les émigrations successives, résultats ordinaires des longues guerres, des révolutions et des misères qu'elles enfantent, avait réduit à ce nombre la population de cette grande ville. Quatre mille neuf cent soixante-dix mille soldats grecs et deux mille vénitiens ou génois, composaient les seules forces de Constantin Paléologue lorsque Mahomet II, qui disposait de trois cent mille combattants, se préparait à faire le siège de Constantinople[5], et chose triste à dire, jamais les querelles religieuses et la haine des schismatiques contre les Latins n'éclatèrent avec plus de fureur qu'au moment même où l'empire allait tomber faute de défenseurs. Constantin Paléologue, ce héros digne des plus beaux siècles de l'histoire, ce modèle du plus pur patriotisme, se vit en butte aux sarcasmes, aux malédictions de ses affreux compatriotes quand, en présence d'un péril imminent, il fit connaître sa pensée d'appeler les Occidentaux au secours de l'empire. « Non ! s'écriaient les Grecs sur les places publiques et dans les cabarets, non ! nous ne voulons pas être secourus par les Latins ! Loin de nous le culte des azymites ! » Et le grand-duc Notaras disait : « Quant à moi, j'aimerais mieux voir à Constantinople le turban de Mahomet que la tiare du pape ! » Ces dernières paroles rappellent celles du presbytérien Knox, qui disait, en parlant des catholiques romains : « J'aimerais mieux voir débarquer vingt mille ennemis en Écosse que d'y voir célébrer une messe ! » Knox et Notaras sont de la même famille, et chez eux la haine religieuse, la plus implacable de toutes, étouffe dans leur cœur le sentiment, du patriotisme.

Cependant le pape Nicolas V avait envoyé à Constantinople, en 1452, le cardinal Isidore, son légat ; et quelques personnages importants parmi les Grecs, signèrent avec lui l'acte de réunion accepté au concile de Florence en 1439. Accablés d'injures par les schismatiques opposés à la réunion, ceux qui l'avaient jurée leur répondaient tout bas : « Ayez patience ! attendez que la ville soit délivrée du grand Dragon (Mahomet II), et vous verrez alors si nous sommes sincères et réconciliés avec les azymites » Mais le peuple de Constantinople, lâche et vil en présence des musulmans, qui chaque jour menaçaient son existence politique et sociale, ne suivait pas les conseils des faux réconciliés ; il n'avait pas la patience d'attendre sa délivrance pour se déchaîner contre la réunion. Un énergumène appelé Scholarius, de l'ordre des sénateurs, s'était déguisé en moine, avait pris le nom de Gennadius, et tonnait, du fond de son couvent, contre les catholiques. « Pourquoi abandonnez-vous la vérité, disait-il aux Constantinopolitains ; en perdant votre foi vous perdez votre ville ! Ne comptez pas sur les Italiens. En vous livrant à eux vous vous soumettez à une servitude étrangère ! » Apparemment qu'à l'exemple de Notaras, le sénateur préférait l'esclavage des Turcs à la liberté qui aurait pu lui venir du pape. Plus tard, Scholarius reçut de Mahomet II la récompense de ses efforts contre la réunion des deux Églises. Le destructeur de l'empire grec lui donna le bâton pastoral, symbole du patriarcat de Constantinople[6].

Nous avons vu Bayezid entreprendre le siège de Constantinople et le lever soudainement pour combattre le terrible Timour, qui détruisit son armée et le fit prisonnier. Deux fois Mourad II, le vainqueur de Varna, attaqua Byzance, mais sans succès. Les sultans convoitaient cette ville depuis un siècle ; toute leur politique, tous leurs efforts se dirigeaient sur elle ; c'était le brillant joyau aperçu par Osman dans son rêve ; et les épées mystérieuses qu'il avait vues se tourner contre Byzance, s'étaient montrées en réalité dans les mains de ses successeurs. Le désir de s'emparer de la cité de Constantin brûlait l'âme de Mahomet II ; cette idée le tourmentait, l'obsédait ; il dessinait les murailles de Constantinople, marquait les points d'attaque, l'emplacement des batteries et des machines de siège ; il ne dormait plus. Au milieu d'une nuit, ayant mandé son vizir Klialil -pacha, « Tu vois, lui dit le sultan, le désordre de ma couche, j'y ai porté le trouble qui m'agite et me dévore ; désormais il n'y aura plus pour moi de repos ni de sommeil que dans la capitale des Grecs ! Je te demande de m'aider à prendre Constantinople ! — Le même Dieu qui t'a donné une si grande portion de l'empire romain, lui répondit le vizir, ne t'en refusera pas la capitale ! Tes serviteurs et moi nous sacrifierons nos vies et nos fortunes pour exécuter tes volontés. n Quelle résolution, et comment résister à des hommes pareils !

Les prophéties exercèrent, à cette époque, une grande influence, et sur l'esprit des musulmans déterminés à prendre Constantinople, et sur l'esprit des Grecs persuadés que les derniers jours de leur empire étaient arrivés ; ces prophéties annonçaient depuis huit siècles que les disciples du Coran se rendraient maîtres de Byzance. « Les croyants, avait dit Mahomet à Eyoub, son porte-étendard, qui périt devant la cité de Constantin, en 672, les croyants s'empareront de Constantinople ; le meilleur prince sera celui qui fera cette conquête, et la meilleure armée sera la sienne[7]. » Ces paroles, qu'Eyoub avait si souvent répétées aux Arabes du vie siècle, au point de les déterminer à tenter sept fois dans peu d'années la prise de Constantinople, ces paroles circulaient dans les rangs de l'armée de Mahomet II, et ce sultan les ajoutait même à son namaz (prière de midi des musulmans). Quant aux Grecs, cette prophétie les frappait de terreur, et ce fut en vain que, pour ranimer leur courage abattu, on leur parlait d'une prédiction contredisant celle du prophète de la Mecque ; pendant que le fils de Mourad II assiégeait Byzance, des imposteurs disaient sur les places publiques et dans les églises, que les Turcs entreraient bien dans Constantinople, mais qu'ils en seraient aussitôt chassés par un homme de condition obscure, armé d'une épée qu'un ange, descendu du ciel, placerait dans sa main. On voit dans tout ceci que les Grecs n'avaient plus de pensées arrêtées pour le salut de leur empire. Ils prononçaient d'avance eux-mêmes, comme par instinct, leur arrêt de mort.

En 1452, six mille ouvriers dirigés par Mahomet II en personne, construisirent, sur la rive droite du Bosphore, dans l'espace de trois mois, une forteresse à laquelle le sultan donna le nom significatif de Boghaskesen (coupe-gorge). Elle s'éleva en face d'Anatolie-Hissar, autre forteresse déjà bâtie, par Mahomet Ier, sur la rive gauche du canal. Ces deux citadelles, qui existent encore aujourd'hui, avaient pour but d'intercepter le commerce des Latins et des Grecs dans la mer Noire, d'affamer Constantinople et de fermer le passage du Bosphore aux navires qui auraient pu venir au secours de cette ville. Les églises situées sur les deux rives du canal furent démolies par les Ottomans, et leurs débris servirent à la construction de Boghaskesen ; Mahomet ! ! fit égorger les chrétiens qui osèrent se plaindre de la destruction et de la profanation de leurs sanctuaires. Alarmé de cet audacieux empiétement et indigné du massacre de ses sujets, Constantin Paléologue adressa d'abord des réclamations modérées au sultan, auxquelles Mahomet II répondit par des injures : « C'est sur le champ de bataille de Varna, dit le commandeur des croyants, que mon père, Mourad II, de glorieuse mémoire, fit le serment d'élever une forteresse en face d'Anatolie-Hissar ; ce serment, je l'accomplis. Avez-vous le droit, ajouta Mahomet en s'adressant aux députés de Paléologue, avez-vous le droit d'examiner ce qu'il me plaît de faire sur mon territoire ? Ces deux rivages sont à moi ; celui d'Asie, parce qu'il est habité par les Ottomans ; celui d'Europe, parce que vous ne savez pas le défendre. Allez dire à votre maître que le sultan qui règne aujourd'hui ne ressemble point à ses prédécesseurs, et que leurs vœux n'allaient pas aussi loin que va aujourd'hui ma puissance. Je vous permets de vous retirer ; mais je ferai écorcher vifs ceux qui m'apporteront désormais de semblables messages. »

La réponse de Paléologue fut celle d'un chrétien et d'un guerrier : « Puisque ni les serments, ni les traités, ni la soumission, écrivit-il au sultan, ne peuvent assurer la paix, poursuis tes attaques impies ; ma confiance est en Dieu seul ; il changera ton cœur ou te livrera Constantinople ; je me soumettrai à lui sans murmure ; mais tant qu'il n'aura pas prononcé son arrêt, je remplirai mes devoirs, je défendrai mon peuple, et je saurai vaincre ou mourir avec lui. » Mahomet II continua ses préparatifs de guerre contre Byzance, et Paléologue, menacé dans sa capitale, se mit en mesure de la défendre.

Le savant du Cange et Banduri ont minutieusement décrit dans des in-folio les nombreuses portes et les murailles extérieures de Constantinople telles qu'elles étaient au moment de la conquête de cette ville par Mahomet II ; nous ne répéterons pas ce qui a été écrit sur cette matière ; pour faciliter l'intelligence des opérations du fameux siège de 1453, nous nous bornerons à quelques indications topographiques, à donner une idée des remparts de Byzance sous les empereurs grecs, et à constater leur état présent. Constantinople, on le sait, a la forme d'un triangle. Le côté méridional est baigné par la Propontide ; le côté septentrional, par le port ou Corne d'or ; le nord-ouest, ou la base du triangle, regarde la campagne. Le port, comme nous l'avons dit dans le premier chapitre de cet ouvrage, s'étend sur une longueur de deux lieues ; la partie des remparts contre lesquels se brisent les flots de la Propontide, a une lieue de distance ; la longueur des murailles depuis la pointe occidentale de la mer de Marmara, pointe marquée par le château dès Sept-Tours, jusqu'à l'angle qui domine l'extrémité septentrionale de la Corne d'or où s'élevait le palais de Blaquernes, est de deux lieues : ce qui donne cinq lieues pour tout le circuit de Constantinople.

Les Mégariens, premiers fondateurs de Byzance, dont la cité n'occupa que le promontoire appelé aujourd'hui pointe du Sérail, avaient fortifié avec un soin particulier, le côté de la ville qui borde la Propontide ; la continuelle agitation des vagues de la mer leur avait paru plus redoutable que les machines de siège des ennemis ; Constantin et ses successeurs partagèrent cette opinion et rehaussèrent ces remparts avec tant de solidité qu'ils passaient pour imprenables : toujours la ville fut vainement attaquée sur ce point ; maintenant ces remparts sont largement crevassés en différents endroits et ne résisteraient pas à la moindre attaque. Les murailles qui bordent la Corne d'or, moins formidables, autrefois, que ceux de la Propontide, sont aujourd'hui en mauvais état. Flanquées de grandes tours de formes diverses, les murailles qui longent le continent, hautes de quinze mètres et d'une épaisseur de six mètres, présentaient, et présentent encore, une triple enceinte chacune séparée par un fossé large et profond. Vingt-neuf fois ces imposantes fortifications, ouvrage de Théodose et de quelques-uns de ses prédécesseurs, avaient lassé le courage des ennemis de Constantinople lorsque Mahomet Il les détruisit en partie ; mais nous croyons, d'après l'examen des lieux, et l'étude approfondie de l'histoire de ce temps, que ce sultan eût lui-même échoué dans son entreprise si, en 1453, Byzance eût été moins dépourvue de défenseurs. La longue et héroïque résistance qu'une poignée de combattants opposa à Mahomet II prouve seule la vérité de cette assertion.

Nous avons compté dix-neuf portes à Constantinople depuis la porte Dorée, située près du château des Sept-Tours, jusqu'à la porte des Jardins dans le voisinage du grand Sérail. Les cinq portes qu'on voit sur la ligne des remparts qui regardent la campagne, ligne principalement attaquée par Mahomet II, sont Caligaria (Egri-capoussi ou porte Courbée) ; la porte d'Andrinople, celle de Saint-Romain (Top-capoussi ou porte du Canon) ; celle de Sélivrée et la porte Dorée, aujourd'hui murée à cause d'une prophétie annonçant que les chrétiens entreront un jour en vainqueur dans Constantinople par cette porte. La porte Dorée, l'un des plus beaux monuments de l'antique cité de Constantin, était le point de départ des triomphateurs. Théodose, dont on lit encore le nom au frontispice, y avait placé une statue de la Victoire, après ses batailles remportées sur les barbares et sur Maxime. Nous y avons vu des fragments de marbre remarquablement travaillés. Six belles colonnes de granit d'une seule pièce, dont deux de chaque côté et deux servant d'imposte, apparaissent encore à la porte Dorée.

On ne saurait rien imaginer de plus riant, de plus pittoresque que l'aspect actuel des remparts de Constantinople du côté de la terre. Les fossés, presque entièrement comblés, sont convertis en jardins où croissent des arbres fruitiers et d'abondantes moissons, des cyprès, des sycomores et des platanes ; le lierre enlace de ses mille bras les tours octogones et leurs créneaux ; des fentes des murailles bâties en briques et en pierres de taille d'une grande dimension, s'échappent des touffes de caroubiers, d'arbousiers, d'oliviers sauvages et de plantes grimpantes. « Pourquoi, disions-nous, en 1837, à un vieux cafetier turc établi depuis trente ans dans une cabane adossée à la porte Dorée, pourquoi les sultans n'ont-ils pas réparé ces belles murailles ? — A quoi bon des réparations de ce genre ? nous répondit-il tout en fumant son narguilé ; d'abord, ces grandes ruines attestent la gloire de nos ancêtres ; ensuite, ce serait une folie de construire ou de réparer des murs qui ne sauraient résister à la mine et au bombardement ; ce sont des remparts de guerriers qu'il faut maintenant aux villes menacées. Que Dieu éloigne de nous les ennemis du Coran, et que la porte Dorée reste toujours fermée ! Voilà ! » La prophétie dont nous avons parlé plus haut, et dont le cafetier musulman parut singulièrement frappé en prononçant ces derniers mots, nous rappela ces paroles d'un écrivain célèbre : Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1453, un camp de Tartares assis sur une terre européenne'[8]. Ce camp, qui n'a pas été levé depuis quatre siècles, Mahomet II l'établit en face des remparts de Constantinople, le 6 avril 1453, avec ses trois cent mille hommes, ses machines de siège et son artillerie, car il avait adopté l'usage de la poudre à canon, récemment introduit dans les armées d'Occident.

 

 

 



[1] C'étaient les deux mots consacrés par les philosophes du XVIIIe siècle. Un vieux reste du voltairianisme les répète encore aujourd'hui.

[2] Bayle.

[3] Voyez ce que nous avons dit du caractère de l'islamisme dans le XIVe chapitre de cet ouvrage.

[4] Hammer, Histoire de l'empire ottoman.

[5] Phranza, livre III.

[6] Voyez l'historien Ducas.

[7] Hammer, Histoire de l'empire ottoman.

[8] Joseph de Maistre.