HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XXVI.

 

 

Paroles d'un vieillard à l'occasion de la prise de Constantinople par les Grecs. — Etat de l'empire byzantin après la chute de l'empire latin. — Michel Paléologue fait crever les yeux à Jean Lascaris. — Schisme occasionné par ce crime. — Superstitions des Grecs. — Baudouin II implore les secours de l'Occident pour être replace sur son trône. — Michel Paléologue conjure le danger par la ruse. — La réunion des Églises grecque et latine est proclamée au concile de Lyon, tenu en 1274. — Comment elle est accueillie à Constantinople. — Charles d'Anjou, roi de Sicile, se dispose à marcher contre Michel Paléologue. — Le pape Nicolas IV arrête cette entreprise. — Michel Paléologue entre avec Jean de Procida dans la conjuration qui aboutit aux Vêpres siciliennes. — Règne honteux d'Andronic II. — État de l'empire grec après sa mort. — Andronic III, ses belles qualités. — Règne de Cantacuzène. — Guerres civiles. — Bayezid-Ylderim dicte des lois à Constantinople. — L'approche de Tamerlan l'oblige à lever le siège de cette ville. — Manuel Paléologue et Jean Paléologue. — Leurs voyages en Occident. — Conseil de Florence, de 1439, où la réunion des deux Églises est de nouveau proclamée. — Comment elle est encore accueillie à Byzance. — Curieux détails. — Croisade contre les Turcs. — Le pape Eugène IV. — Victoire des chrétiens sur les musulmans dans la Bulgarie. — Traité de paix aussitôt conclu que violé. — Le cardinal Julien. — Mourad II. — Bataille de Varna. — Mort de Ladislas, roi de Hongrie et de Pologne. — Victoire de Mourad II. — Paroles du sultan après la bataille. — Résultat de la bataille. — Mort de Jean Paléologue II. — Avènement de Constantin Paléologue (de 1261 à 1449).

 

Un vieillard vénérable, nommé Tornice, versa des larmes quand on lai annonça la prise de Constantinople par les Grecs, ses compatriotes. Quoi ! vous pleurez, lui dit-on, et nous avons reconquis notre patrie ! « Eh ! ne voyez-vous pas, répondit-il, que l'empire est au pillage ! Tous les biens viennent des campagnes, et nous n'avons plus de campagnes ! Nos guerriers s'amolliront dans le luxe et les voluptés de Byzance ! Les Turcs descendront de leurs montagnes, passeront en Europe et s'empareront de Constantinople. Voilà pourquoi je pleure ! » La raison du vieux Tornice lui montrait, deux siècles à l'avance, la destruction totale de l'œuvre du grand Constantin. A l'avènement de Michel Paléologue, les provinces de l'Asie, reconquises par l'empereur Vatace, étaient livrées à la rapacité des gouverneurs grecs, qui s'enrichissaient de la sueur et du sang du peuple ; les paysans des montagnes d'Arganton, qui avoisinent Nicée et Nicomédie, levaient l'étendard de la révolte et proclamaient un empereur de leur choix ; le despote d'Épire, les Comnène de Trébizonde, Ducas l'Ange de Salonique et Guillaume de Villehardouin, petit-fils du célèbre maréchal de Champagne, dernier prince français de l'Achaïe, refusaient d'obéir à Michel Paléologue ; et les Turcs, profitant de ces désordres, pillaient les campagnes de l'Anatolie (Asie Mineure) et s'emparaient de plusieurs villes. La discorde régnait à Constantinople même ; Michel Paléologue avait fait crever les yeux à un enfant de neuf ans, son pupille, Jean Lascaris, légitime empereur des Grecs, petit-fils de Vatace, et s'était fait déclarer seul Auguste par ses soldats, dont il avait acheté les suffrages. L'horreur de ce crime souleva l'indignation publique, et le patriarche Arsène lança les foudres de l'Église sur celui qui l'avait commis. Effrayé de la colère populaire qui grondait autour de lui, et de la réprobation de l'évêque, Michel déclara qu'il était prêt à subir la pénitence ecclésiastique imposée aux coupables repentants ; niais Arsène connaissait l'empereur, il savait que la religion n'avait jamais été qu'un instrument de politique entre ses mains ; il nia la sincérité de son repentir et répondit qu'un sacrifice seul pouvait expier un tel forfait : l'abdication de l'usurpateur. Michel ne se montra pas disposé à payer si cher son absolution, et le patriarche refusa son pardon. Un synode composé d'évêques vendus à Paléologue, prononça la déposition de l'inflexible pontife, qui fut exilé dans une île de la Propontide. Un schisme effréné, qui dura un demi-siècle, se forma à cette occasion, et se termina par une scène de superstition burlesque qui rappelle les jugements de Dieu extirpés, non sans efforts, par l'Église latine, du sein des sociétés du moyen âge. Les arsénites et les synodistes, ainsi qu'on appelait les deux camps ennemis, écrivirent leurs plaintes sur deux parchemins séparés et les jetèrent dans un brasier ardent ; les deux sectes invoquèrent, chacune pour son compte, la très-sainte Trinité, et convinrent que celui des deux partis dont le parchemin serait dévoré par les flammes, ferait acte de soumission à celui dont le précieux écrit sortirait intact de l'épreuve du feu. Les arsénites et les synodistes n'avaient pas imaginé que les deux parchemins pussent être brûlés en même temps ; c'est ce qui arriva cependant, et cet accident, que la superstition n'avait pas voulu prévoir, leur fit dire qu'on devait céder à la puissance de l'empereur, comme les parchemins avaient cédé à celle du feu'[1]. Telles étaient les querelles et les événements qui tenaient en émoi le peuple, le clergé et les empereurs de Constantinople, pendant que l'empire périssait faute de patriotisme, d'honneur et de courage.

Cependant Baudouin II, l'empereur fugitif de Byzance, implorait les secours de l'Occident pour être replacé sur son trône, comme il les avait implorés, quelques années auparavant, pour ne pas en être précipité. Touchés de ses malheurs, les papes auxquels il s'était adressé, exhortaient les princes de France et d'Italie à prendre les armes pour sa cause. Déjà le bouillant comte d'Anjou et de Provence, frère de saint Louis et roi de Sicile, se préparait à marcher sur Constantinople à la tête d'une armée nombreuse. Il avait donné sa fille en mariage à Philippe de Courtenay, fils de Baudouin II, et voulait rendre au père de son gendre la couronne de Constantin. Michel Paléologue conjura ce danger en recourant à la ruse. Il fit partir de Constantinople vingt-cinq députés chargés de remettre au pape Grégoire X une lettre autographe par laquelle, abjurant le schisme, il souscrivait une profession de foi catholique et demandait la réunion de l'Église grecque à l'Église romaine. Cette importante question, si souvent débattue et toujours entravée par les Byzantins, qui ne la mettaient en avant que dans les moments de péril pour l'empire, reçut une solution solennelle au concile de Lyon, tenu en 1274. Mais revenus à Constantinople, les ambassadeurs de Michel, parmi lesquels se trouvaient des moines, des évêques et des sénateurs, furent accueillis par les imprécations du peuple et du clergé, qui les traitèrent d'hérétiques et d'apostats. Les signataires grecs de l'acte de réunion et de soumission au Saint-Siège, n'étaient pas hommes à souffrir le martyre pour la foi jurée : ils foulèrent aux pieds ce qu'ils avaient fait à Lyon. L'on vit, dans ce temps, un patriarche de Constantinople, Veccus, rédiger, de sa main, un serment d'obéissance à home, et mettre, ensuite, au nombre des compagnons de Judas ceux qui abjureraient le schisme et qui reconnaîtraient la suprématie de l'Église latine[2]. Michel, qui n'avait demandé la réunion que dans un intérêt personnel, y renonça quand il se vit à l'abri du danger qui l'avait menacé. Mais Paléologue et Andronic II, son fils, qu'il avait associés à sa couronne, continuaient à entretenir les souverains pouffes dans la pensée que la réunion était réellement accomplie, malgré les obstacles qu'elle rencontrait à Constantinople. Peu confiant dans ces déclarations et ces promesses, Charles d'Anjou, qui détestait les Grecs, renouvela ses préparatifs de guerre entre Paléologue en 1278 ; Nicolas III, dont il était vassal comme roi de Sicile, l'arrêta dans sa belliqueuse entreprise. Le comte de Provence, imposant silence à son désespoir, s'inclina devant les ordres formels du pape, et mordit de rage le sceptre d'ivoire qu'il tenait toujours dans sa main. Charles pressentait quel ennemi lâche et cruel il avait dans Michel Paléologue. Pendant que cet empereur berçait les papes dans de fallacieuses promesses de réunion des deux Églises, et qu'il enchaînait le bras terrible du comte d'Anjou, il donnait trente mille onces d'or pour l'armement de la flotte du roi d'Aragon contre les Français de Palerme, recevait dans sa cour Jean de Procida, et entrait avec cet agent secret de la maison de Souabe, dans cette ténébreuse conjuration qui devait aboutir aux Vêpres siciliennes[3] (1282). Cet horrible massacre, qui acheva de détruire tous les desseins de Charles sur l'Orient, assura à Michel Paléologue la conservation de Constantinople.

Le double jeu de Michel dans ses négociations avec Rome, ne le sauva ni des foudres du Saint-Siège, ni de la malédiction des Constantinopolitains. Il mourut au mois de septembre 1282, excommunié par le pape Martin IV ; les Grecs, qui le comparaient à Julien l'Apostat, vouèrent son âme à la damnation éternelle. De concert avec les moines et les évêques, Andronic II, prince sans talent, sans cœur et sans courage, refusa à son père les honneurs de la sépulture ecclésiastique. On l'enterra comme un chien, dit un vieil historien. Andronic II suivit une conduite opposée à celle de son prédécesseur ; il rompit ouvertement avec Rome, et persécuta les Grecs récemment convertis à la foi catholique. L'on vit partout, comme au temps des Constance, des Valens, des Léon l'Isaurien, dès Copronyme, des délateurs, des victimes et des supplices. Quand on implorait la clémence d'Andronic en faveur de tel ou tel ecclésiastique ou laïque qui avait embrassé la foi romaine, il répondait qu'il ne faisait aucune exception parmi les azymites[4], et qu'il les jugeait tous par quelques-uns, comme il reconnaissait l'amertume de la mer par une seule goutte qu'il mettait sur ses lèvres. Son règne de cinquante ans ne fut qu'un abaissement continu pour l'empire qui s'en allait en lambeaux.

« Que ma situation est différente de celle du fils de Philippe, disait Andronic III, en montant sur le trône de Byzance après Andronic II, son aïeul : Alexandre se plaignait que son père ne lui laisserait rien à conquérir ; hélas ! mon grand-père ne m'a presque rien laissé à perdre ! »

L'empire, en effet, se trouvait alors dans un pitoyable état. Les Turcs étaient maîtres d'une grande partie de l'Anatolie ; les Bulgares dévastaient la Thrace ; les Serviens étendaient leur domination du côté du Danube ; dix ou douze mille aventuriers catalans, venus en Orient pour défendre l'empire moribond, avaient été lâchement trahis par Andronic II, et s'étaient vengés en mettant ses troupes en déroute et en brûlant les environs de Constantinople ; les marchands génois, établis à Galata, dictaient des lois à Andronic II, et les corsaires de l'Archipel et de la mer Noire pillaient impunément les navires grecs mouillés dans la Corne d'or et le Bosphore.

Andronic III, dont la jeunesse s'était passée au sein des plaisirs, déploya sur son trône une indomptable énergie ; il organisa une flotte et une armée de terre, battit les Bulgares, les Serviens, les musulmans, leur reprit quelques provinces qu'ils avaient enlevées à l'empire, et le gouvernement impérial retrouva un peu de gloire et de repos. Une mort paisible termina la trop courte carrière d'Andronic en 1341.

Jean Paléologue, son fils, âgé de neuf ans, lui succéda. Avant d'expirer, Andronic III désigna pour tuteur du jeune empereur et pour régent de l'empire, Jean Cantacuzène, son compagnon d'armes et son ami. Caléas, patriarche de Constantinople, Anne de Savoie, mère de Jean Paléologue et veuve d'Andronic III, voulurent, chacun au profit d'une ambition personnelle, arracher le gouvernement à Jean Cantacuzène, qui ne tarda pas à se faire proclamer empereur par son armée.

« Les guerres civiles, avait dit Andronic III, rendent le corps de l'État semblable à celui d'un frénétique qui ronge ses membres avec ses propres dents, et qui se déchire lui-même les entrailles. » Le sage empereur avait prévu les malheurs qui, après sa mort, allaient tomber sur l'empire. Deux partis se formèrent : les cantacuzains et les paléologues. Le règne de quatorze ans de Jean Cantacuzène fut marqué par d'affreuses discordes intestines. Il en a lui-même retracé le lugubre tableau dans une histoire estimable malgré sa prolixité.

La Thrace, abandonnée par ses habitants décimés et ruinés, fut réduite à une solitude aussi triste que la sauvage Scythie, et les populations des autres provinces, sans asile et sans pain, se livraient aux musulmans, ou invoquaient la mort pour finir leur misère.

Plusieurs fois Cantacuzène fut excommunié par le patriarche qui voulait régner à sa place, parce que, disait-il, l'Église doit gouverner l'empire, comme l’âme gouverne le corps. Le sénat avait déclaré Cantacuzène ennemi de l'empire dans un moment où ce prince en était le plus ferme appui. Dégoûté du pouvoir suprême, dont il n'avait connu que les amertumes, Cantacuzène échangea, en 1355, sa robe de pourpre contre celle d'un cénobite, et s'enferma dans un monastère du mont Athos, où il vécut encore vingt ans.

A cette époque de dépérissement et de perturbation profonde, le peuple et l'État étaient ruinés : les grands seuls étaient riches. La fortune de Cantacuzène, qui fut pillée avant et après son abdication, était immense : mille paires de bœufs labouraient ses terres ; ses pâturages renfermaient deux mille juments poulinières, mille étalons, deux cents chameaux, trois cents mulets, cinq cents ânes, cinq mille bêtes à cornes, cinquante mille porcs, des milliers de moutons ; il possédait de nombreux palais à Constantinople, des villas aux environs de cette capitale, une riche vaisselle d'or et d'argent, beaucoup de bijoux et de trésors monnayés.

Après avoir détaillé l'état de sa fortune et en avoir raconté le pillage, Cantacuzène fait cette simple réflexion : « L'empereur fut en un moment dépouillé de toutes ses richesses sans en témoigner son ressentiment par des paroles indignes de lui ; tout ce qu'il regretta, c'est qu'elles n'eussent pas profité à l'État, auquel il les avait destinées. Que la volonté de Dieu soit faite ! » Dans sa résignation toute chrétienne, le monarque déchu, auquel on reprochait de s'être emparé injustement de la couronne du jeune Paléologue, pouvait se rappeler cette parole, que lui avait adressée un vieil évêque, après son élévation au rang suprême : Vous saurez un jour, seigneur, que personne ne peut manger des figues vertes sans que les lèvres en soient piquées et enflées[5]. Cependant ce prélat rendait en même temps hommage aux éminentes qualités de Cantacuzène, et disait que Dieu avait ordonné qu'il montât sur le trône. Rien ne manquait à ce prince pour sauver les débris de l'empire et pour ranimer le souffle de vie qui restait encore à ce corps décrépit et menacé d'une entière et prochaine dissolution. Cantacuzène, descendant des paladins de France, appartenait à une famille de héros, dont les annales byzantines racontaient les exploits depuis le commencement du XIe siècle ; brave, spirituel, instruit, probe, ami de la justice et du bien public, Cantacuzène n'avait accepté le sceptre que dans une pensée de dévouement et de salut ; les factions, les intrigues des courtisans et des eunuques de l'impératrice Anne de Savoie, lui dressèrent de continuelles embûches, paralysèrent ses efforts, et l'empire, à son déclin, ne retira ni profit, ni gloire de ses nobles intentions, de son patriotique courage.

Mais l'empire était perdu. Qu'est-ce donc qu'un homme, un homme seul, quand il n'y a plus de nation ; et quand des ennemis formidables, jeunes, pleins d'ardeur et de vie, sont là, debout, l'œil étincelant, dévorés de la passion des conquêtes, et n'attendant que l'heure propice pour mettre à mort et déchirer un colosse affaissé ? Quel triste spectacle donne l'empire grec depuis l'abdication de Cantacuzène jusqu'au jour où Mahomet II arrive aux portes de Constantinople avec ses invincibles bataillons ! Un Andronic, fils de Jean Paléologue Ier, détrôna son père ; celui-ci fit crever les yeux à son fils, et ramassa ensuite sa couronne dans le sang et la boue. Il mourut épuisé de débauches en 1391, après avoir subi les humiliations de Bayezid-Ylderim (la Foudre), qui lui avait défendu de réparer les remparts de Byzance. Les princes, que les liens du sang et le sentiment de leurs malheurs auraient dû réunir, se disputaient avec fureur les lambeaux de la pourpre impériale. Tous les crimes que l'ambition avait inspirés autrefois pour obtenir le sceptre du monde romain, on les commettait encore pour régner sur quelques misérables cités[6]. En 1395, Bayezid ou Bajazet somma Manuel Paléologue, successeur de Jean, de lui livrer Constantinople. « Par la faveur d'Allah (Dieu), lui disait le sultan, mon invincible cimeterre a réduit sous mon obéissance presque toute l'Asie et une partie de l'Europe ; il ne te reste plus que ta capitale, sors de cette ville, remets-la dans mes mains, ou tremble pour toi et ton malheureux peuple ! »

Le farouche sultan daigna consentir à un arrangement qui préserva Byzance de ses coups ; pour prix d'une trêve de dix ans, Manuel s'engagea à lui payer un tribut annuel de trente mille écus d'or. Bajazet fit construire une mosquée dans Constantinople et y établit un kadi (juge) chargé de rendre la justice aux marchands mahométans de cette ville. Ces dégradantes conditions que Manuel se sentit cependant heureux de voir ratifiées par le prince ottoman, furent, pour les Turcs, un commencement de Prise de possession de Byzance. Quelques années après Ylderim bloquait cette ville avec une imposante armée ; il était sur le point de la prendre par famine lorsque Tamerlan ou Timour, le fléau de l'Asie pendant trente-cinq ans, apparut tout à coup dans la Galatie et menaça les Ottomans d'une extermination générale. Bayezid accourut à sa rencontre, et fut vaincu et fait prisonnier par l'empereur Mogol dans les plaines d'Angora en 1402. La victoire de Tamerlan retarda d'un demi-siècle la chute de Constantinople.

C'était toujours vers l'Occident que les empereurs byzantins tournaient leurs regards pour chercher des défenseurs et des appuis ; mais l'Occident, si souvent trompé par la mauvaise foi grecque, restait sourd aux supplications des princes mendiants des bords du Bosphore. Accompagné du célèbre maréchal Boucicaut qui, en 1399, était venu prêter son bras puissant à l'empire grec aux abois, et qui le sauva un moment des armes ottomanes, Manuel Paléologue parcourut l'Italie, la France, l'Angleterre pour solliciter inutilement des secours. Il revint à Constantinople sans armée, mais chargé des présents des monarques de l'Europe. Charles VI, roi de France, qui le reçut à Paris, avec une magnificence toute royale, lui assura une pension de mille écus. Un successeur de Constantin, de Théodose, de Justinien figura sur la liste des pensionnaires d'un successeur de Clovis, de Charlemagne et de Philippe Auguste. Ainsi la fortune se jouait des têtes couronnées. Les empereurs de Constantinople, autrefois maîtres de l'Occident et de l'Orient, imploraient, maintenant, à deux genoux, les armes des Francs pour prolonger encore leur débile existence, et ne recevaient qu'une aumône. Manuel mourut d'une attaque d'apoplexie en 1425, et laissa sa couronne à son fils Jean Paléologue II, qui, tremblant en présence des Ottomans, se rendit, en montant sur le trône, le vassal du sultan Amurat ou Mourad Ier.

« Mon fils, disait avant de mourir Manuel à Jean Paléologue II, mon fils, notre siècle misérable n'offre aucun champ à l'héroïsme ni à la grandeur. Notre situation exige moins un empereur belliqueux qu'un économe circonspect des débris de notre fortune. Il ne nous reste pour toute ressource contre les Turcs, que leur crainte de notre réunion avec les Latins, et la terreur que leur inspirent les intrépides nations de l'Occident. Dès que vous serez pressé par les infidèles, faites-leur entrevoir ce danger. Proposez un concile, entrez en négociation avec Rome, mais prolongez-les toujours, éludez la convocation de cette assemblée et faite en sorte de ne satisfaire les Latins que par des paroles[7]. »

Toute la politique grecque par rapport à l'Occident est révélée dans ces tortueuses instructions d'un père à son fils. Jean Paléologue ne les suivit pas de point en point. Fondant un dernier espoir pour le salut de son empire dans la réunion des deux Églises, ce prince s'embarqua, en 1437, sur huit galères du pape Eugène IV, et se dirigea vers l'Italie, accompagné de plusieurs évêques, de sénateurs et de quelques-uns de ses officiers. Deux cents personnes, dont le souverain pontife paya les frais de voyage, composaient le cortége impérial. Les Grecs passèrent deux ans en Italie et les dépenses de ce séjour furent aussi à la charge d'Eugène IV. Après de longs débats sur les quatre questions qui divisaient les schismatiques et les catholiques romains, l'usage du pain azyme dans la communion, la procession du Saint-Esprit, la nature du purgatoire et la suprématie du pape, l'union des deux croyances religieuses fut de nouveau proclamée au concile de Florence en 1439. Le pape promit alors de secourir l'empire de Byzance. Deux Grecs, Démétrius, frère de l'empereur et Marc, évêque d'Éphèse, refusèrent seuls de signer l'acte de réunion. L'historien Syropulus, présent au concile, fait remarquer avec un grand sérieux qu'un troisième opposant se montra au sein de la docte assemblée : le chien fidèle de Jean Paléologue ! ce chien, ordinairement tranquille au pied du trône de l'empereur, fit entendre des hurlements furieux pendant la lecture de l'acte de réunion ; on employa inutilement les caresses et les coups de fouet pour le faire taire. Syropulus ne manque pas de faire observer que les aboiements frénétiques de ce chien étaient comme une protestation contre une œuvre désapprouvée par le ciel et par la nation grecque.

D'autres cris pleins de rage attendaient Paléologue et sa suite sur les bords du Bosphore ; les scènes tumultueuses qui s'étaient produites à Constantinople après le concile de Lyon de 1274, se renouvelèrent en 1439. L'indignation des Constantinopolitains éclata avec fureur contre les évêques signataires de l'acte de réunion ; le repentir public des prélats put seul apaiser la colère de la multitude. Ils dirent que l'argent des Italiens les avaient corrompus. « Oui, s'écrie ici l'historien Ducas, oui, vous avez reçu de l'argent à Florence ; mais l'avez-vous rapporté ? non ! vous l'avez gardé, et vous avez vendu votre foi ! vous êtes plus coupables que Judas, car il rapporta aux Juifs le prix de sa trahison. Dieu, qui connaît votre prévarication, en a différé le châtiment. Le feu est allumé dans Jacob, et la colère est montée sur Israël ! » La trahison grecque était, en effet, la cause première de l'anéantissement de l'empire : le schisme le minait depuis six siècles ; c'est là une vérité historique, et des Byzantins l'ont même reconnu[8].

Fidèle à sa promesse, Eugène IV exhorta les princes d'Occident à s'armer pour la délivrance des Grecs. Mais la France et l'Angleterre épuisées par la longue guerre qui troubla ces deux nations, n'étaient pas en mesure de lever des armées pour secourir Paléologue. Les Français, qui étaient restés indifférents en présence de la monarchie chancelante de Baudouin II, ne firent rien pour empêcher la destruction de l'empire grec. La pusillanimité des empereurs byzantins et l'état de vassalité dans lequel ils s'étaient placés vis-à-vis des sultans, leur attiraient le mépris des princes d'Occident. Lorsque le pape demanda à l'empereur d'Allemagne de défendre Constantinople, ce monarque répondit avec humeur que les Grecs avaient ouvert aux Turcs les portes de l'Europe et mis le loup dans la bergerie. Les Génois et les Vénitiens, qui avaient des intérêts en Orient, les Polonais et les Hongrois qui pouvaient, les premiers, après la chute des Grecs, être victimes d'une invasion musulmane, obéirent seuls au cri d'alarme poussé par le chef de la catholicité. En 1442 une croisade contre les Turcs fut prêchée dans les diètes de Pologne et de Hongrie.

Ladislas Jagellon, prince vaillant, juste, pieux, adoré de ses sujets, réunissait, en ce moment, sur sa tête la couronne de ces deux nations belliqueuses : il fut proclamé chef de la guerre sainte. A ses côtés brillait le fameux Jean Hunyade, son général, connu dans le monde chrétien pour ses exploits, et dont le nom seul inspirait un tel effroi aux Ottomans qu'ils lui avaient donné le nom de Jean le Maudit. Le pape accorda à Ladislas le denier de saint Pierre, et une flotte de cinquante galères équipées aux frais d'Eugène IV, cingla vers le Bosphore. Il se fit représenter dans les rangs de l'armée du roi de Hongrie par son légat, le cardinal Julien, prélat d'un caractère intrépide et d'un génie ardent. Les phalanges catholiques traversèrent le Danube, s'avancèrent triomphalement jusqu'à Sophie, capitale de la Bulgarie, et remportèrent deux victoires mémorables sur les Turcs commandés par le sultan Amurat ou Mourad II (juillet 1444). Les chemins de Constantinople leur étaient ouverts. Ils s'endormirent dans leur triomphe. Ladislas conclut avec Mourad II une trêve de dix ans, jurée d'une part sur l'Évangile, de l'autre sur le Coran. Le cardinal Julien, qui s'était opposé à cette paix imprudente, fulmina, en paroles violentes, l'anathème contre les guerriers chrétiens qui l'observeraient. Un serment solennel liait cependant le roi de Hongrie et son armée. Soutenant cette doctrine sacrilège des Ottomans qui ne se croyaient pas obligés de tenir une parole donnée à des infidèles, le légat du pape releva les croisés de leur serment, leur donna l'absolution du parjure, les détermina à rompre immédiatement la trêve et à recommencer la guerre[9]. Des palatins hongrois, ne voulant pas manquer, eux, à la foi jurée, et mécontents aussi d'un traité qui avait rendu leurs exploits inutiles, abandonnèrent l'armée de Ladislas qui se trouva réduite à vingt mille hommes. Elle se remit en marche à travers les plaines de la Bulgarie, s'empara de plusieurs villes récemment conquises par les Turcs et vint camper près de la cité de Varna qu'elle occupa sans coup férir.

Après le traité de paix conclu entre les chrétiens et les musulmans, Mourad II, voulant passer le reste de sa vie dans la tranquillité et poser, comme il le disait lui-même, son pied sur le coussin du repos, avait renoncé au pouvoir au profit de son fils Mahomet II ; prenant la robe et le bonnet de derviche (moine), le sultan s'était enfermé dans une tour que nous avons visitée à une demi-lieue de Magnésie de l'Hermus, belle et riche cité musulmane, appelée aujourd'hui Magnissa. En apprenant la levée de boucliers des chrétiens violateurs de leur serment, Mourad II quitte sa retraite, se met à la tête de soixante mille soldats, invoque le prophète arabe, supplie Jésus-Christ lui-même de venger l'outrage fait à son nom par des guerriers parjures, fait attacher à son étendard le traité de paix signé avec Ladislas, vole coutre ses ennemis et le vent de la gloire souffla sur les drapeaux musulmans[10].

Le 10 novembre, au lever du soleil, Mourad II arrive avec toutes ses forces près de Varna, et trouve l'armée chrétienne rangée en bataille dans la plaine marécageuse qui s'étendait alors entre Mauropolis, bourg de cette ville, et le promontoire de Kalliacré. Hunyade charge l'aile gauche des musulmans commandée par le Beglerbery-Karadja, l'entame et la met en déroute ; les Valaques, sous les ordres d'un noble palatin, culbutent l'aile droite ; le sultan désespère du salut de son armée et se dispose à prendre la fuite, lorsque Karadja, saisissant la bride du cheval de Mourad, lui dit : Seigneur ! n'abandonnez pas via troupes ! mourez s'il le faut ! mais mourez avec gloire ! vous ne fuirez pas ! L'empereur turc reprend courage et remercie de la voix et du geste son intrépide général. En ce moment Ladislas se précipite avec sa cavalerie dans le centre de l'armée ottomane où brillent les diamants placés sur le turban de Mourad ; le roi de Hongrie fait des prodiges de valeur ; de nombreux guerriers ottomans tombent sous le tranchant de son glaive ; il se fait jour jusqu'au lieu où se trouve le sultan qui brise son cimeterre sur le casque du prince chrétien ; une lutte à mort allait s'engager entre les deux chefs des armées ennemies, lorsque Ladislas, environné de nombreux soldats turcs, tombe percé de mille coups. Un vieux janissaire, Khodja-Khisir, coupa la tête de Ladislas, la mit au bout de sa lance et, la montrant aux Hongrois, leur dit d'une voix de tonnerre : Giaours (infidèles), voilà votre roi ! Ce spectacle jeta la consternation parmi les chrétiens qui se débandèrent et prirent la fuite. Le cardinal Julien, voulant payer de sa vie ses désastreux conseils, mourut l'arme au poing dans les rangs ennemis. Dix mille chrétiens et un plus grand nombre de Turcs couvrirent le champ de bataille de leurs cadavres. Mais la victoire, dit Coggia-Effendi, semblable à une jeune fiancée, écarta son voile importun, et se montra radieuse aux yeux du triomphant monarque. Pourtant Mourad II ne témoigna aucune joie de son triomphe. Triste et silencieux, il promenait ses regards sur la terre semée de corps morts : Pourquoi cette tristesse après une si grande victoire ? lui dit son vizir. Mais ne vois-tu donc pas tous ces vrais croyants étendus sur la poussière ? répondit le sultan ; puis il ajouta : Deux victoires pareilles détruiraient mon empire ! Mais la bataille de Varna n'assura pas moins aux Turcs leur domination dans les provinces d'Europe qu'ils avaient conquises ; elle leur permit d'en conquérir de nouvelles, tandis que les pertes de l'armée chrétienne furent irréparables. Jean Paléologue, pour lequel les catholiques avaient péri, s'éteignit sans gloire, en 1449. Son frère, Constantin, dont la mort héroïque devait honorer, au moins, la chute du Bas-Empire, le remplaça sur le trône.

 

 

 



[1] Pachymère, livre VI, chap. XXVII ; et livre VII, chap. XXII.

[2] Leo Allatius, p. 67.

[3] Histoire de Sicile, de Égly, t. I.

[4] On appelait azymites ceux qui communiaient avec du pain azyme ou sans levain.

[5] Cantacuzène, livre III, chap. XXVII.

[6] Michaud, Histoire des croisades.

[7] Phranza, livre II, chap. XIII.

[8] Voyez Ducas, chap. XXXIV.

[9] Voyez le discours du cardinal dans les historiens Callimaque et Bonfini.

[10] Coggia-Effendi.