Vertus de Jean
Comnène. — Anne Comnène conspire contre son frère. — Clémence de l'empereur.
— Sa mort. — Manuel Comnène, empereur. — Ambassadeurs de Manuel auprès du roi
de France. Bassesses impériales. — Comment elles sont jugées par les Latins.
— Louis VII et son armée à Constantinople. — Description de Constantinople
par un croisé contemporain. — Trahisons de Manuel. — Sa mort. — Son
caractère. — Alexis II, empereur. — Régence de Marie d'Antioche. — Le
protosébaste Alexis (de 1118 à 1180).
Jean
Comnène porta glorieusement pendant vingt-quatre années la couronne que son
père lui avait laissée ; mais son règne se passa dans les camps, loin de
Constantinople. Il fut toujours en guerre avec les barbares des régions
danubiennes, avec les Turcs et un peu aussi avec les croisés, qui refusèrent
de lui rendre Antioche. Jean enleva aux musulmans quelques villes importantes
dans l'Asie Mineure et dans la Paphlagonie. Il se couvrit de gloire dans cent
batailles, et ses nobles vertus lui méritèrent un surnom qui contrastait avec
sa petite taille, son teint basané et l'irrégularité des traits de son visage
: on le surnomma Kalo-Joannes (Jean le Beau). Constantinople lui décerna les
honneurs du triomphe à son retour d'une de ses expéditions contre les
infidèles. Ce triomphe offrit un caractère tout nouveau. L'empereur trouva en
entrant dans la ville de Constantin un char brillant d'or et de pierreries ;
il était attelé de quatre chevaux blancs. Jean refusa d'y monter. Il fit
placer sur le char une statue de la sainte Vierge : c'est à la protection de
Marie qu'il attribuait ses victoires. Le prince, une croix à la main,
marchait avec recueillement à la tête du cortége. Il arriva ainsi, non à son
palais, ni à l'hippodrome, selon l'ancienne coutume, mais à Sainte-Sophie. Il
se prosterna au pied de l'autel du Dieu des armées, et entonna un cantique
d'action de grâce. L'empereur
était chéri de son peuple. Ses afflictions lui vinrent de sa famille. Il eut
la douleur de voir son neveu Jean, fils de son frère Isaac, et non point
Isaac lui-même, comme on l'a dit, abjurer la foi chrétienne pour embrasser
celle de Mahomet. L'apostat prit le nom de Zébélis et fut reçu à la cour du
sultan d'Iconium (Koniah).
On a prétendu que Mahomet II, le conquérant de Constantinople, descendait de
Zébélis. Cette tradition romanesque, dont M. de Hammer a fait justice[1], a souvent été adoptée par les
Grecs dégénérés[2]. Ils se seraient volontiers
consolés de leur servitude et de la perte de leur nationalité en pensant que
le sang des Comnènes coulait dans les veines du premier sultan de Stamboul. Anne,
sœur de l'empereur, conspira contre lui. Elle voulait le faire assassiner, et
monter ensuite sur le trône de Constantinople avec son mari, Nicéphore
Brienne. La princesse s'était créé un parti considérable à la cour et dans
l'armée. Elle fixa elle-même le jour et l'heure de l'attentat. Les conjurés,
armés de poignards, n'attendaient plus que le mari d'Anne Comnène pour
frapper Jean. Brienne recula devant le fratricide ordonné par sa femme. Il
prit la fuite au moment d'agir. « La nature, dit alors Anne en parlant de son
époux, la nature, en nous formant tous deux, s'est trompée ; elle m'a donné,
à moi, l'âme d'un homme, et à Brienne celle de la femme. » L'âme d'Anne
Comnène n'avait ici que l'énergie du crime. L'absence de Brienne déconcerta
les conspirateurs ; quelques-uns d'entre eux dévoilèrent même la conjuration
à l'empereur. Il leur accorda à tous son pardon. Quant à sa sœur, il se
contenta de lui confisquer ses richesses, qu'elle employait auparavant dans
des desseins pervers. Jean les offrit à Axuk, son digne ministre, qui était
d'origine turque. Il s'était réfugié à Constantinople après la prise de Nicée
par les croisés. Axuk avait une grande âme et une belle intelligence. Jean
avait placé en lui toute sa confiance. Axuk refusa les trésors d'Anne
Comnène. « Seigneur, dit-il, à l'empereur, je n'ai pas besoin de ces
richesses ; elles ne peuvent m'appartenir en aucune manière : elles sont le
patrimoine sacré de votre sœur, et ne doivent pas tomber en des mains
étrangères. Prince, ne pardonnez pas à demi ! En oubliant qu'elle était votre
sœur, Anne n'a pas cessé de l'être. Oubliez vous-même qu'elle a pu vous haïr,
afin qu'elle s'en souvienne pour vous aimer davantage. Donnez-lui les biens
qu'elle a perdus ! Grâce ! grâce complète pour Anne Comnène ! ajouta-t-il en
tombant aux pieds de l'empereur. — Ah ! dit Jean, je serais indigne de
régner, si je ne savais pas immoler mon ressentiment à la vertu, comme Axuk,
lui sacrifie son intérêt ! » L'empereur et son vertueux ministre se rendirent
au palais de la coupable princesse. Jean embrassa sa sœur et lui restitua ses
biens et son amitié. Jean Comnène mourut en 1143, âgé de cinquante-cinq ans,
et laissa deux fils, Isaac et Manuel. Il désigna celui-ci pour lui succéder à
la couronne, quoiqu'il fin le plus jeune : il lui parut le plus digne. Le
règne de Manuel, comme celui de son père, se passa en guerres avec les
barbares, les Italiens, les Turcs et les croisés. Il était instruit,
spirituel, courageux et fourbe comme tous les Comnènes. Le
grand événement qui marque le règne de Manuel, c'est le passage à
Constantinople des deux armées de l'empereur Conrad et de Louis VII ; c'est
là surtout que le caractère de Manuel se dessine dans toute sa vérité, c'est
là que se révèlent les mœurs de la nation grecque, mises en présence des
mœurs fortes et sincères des nations d'Occident. Au premier bruit de la
marche du roi de France, l'empereur grec lui avait envoyé des ambassadeurs.
Le style des lettres impériales, l'attitude des députés byzantins affligèrent
et étonnèrent nos Français par la bassesse des formes. C'étaient des
témoignages d'affection auxquels nul ne pouvait croire, c'étaient des
louanges extrêmes qui embarrassaient et fatiguaient ces hautes et loyales
âmes. Un chroniqueur contemporain, qui suivait le roi de France comme
chapelain, se révolte contre le langage du chef de la nation grecque ; il
trouve ce langage indigne d'un empereur, indigne même d'un mime ; il
ajoute qu'il n'entreprendra point de répéter les viles et rampantes expressions
des ambassadeurs, parce que, quand même il le voudrait, la langue des
Français ne se prêterait pas à de telles bassesses. Lu autre témoin de ces
plates adulations, Godefroi, évêque de Langres, lassé de ces interminables
flatteries, finit par interrompre tout à coup les ambassadeurs grecs, et
s'écria : ci Frères, ne parlez pas si souvent de la gloire, de la majesté, de
la sagesse et de la religion du roi ; il se connaît, et nous le connaissons :
dites promptement et sans détour ce que vous voulez. » Dans
tous les rangs de l'armée française on entendait répéter ces mots comme un
utile-avertissement : Timeo Danaos et dona ferentes. Manuel demandait
aux croisés de respecter toutes les villes de l'empire. Cela parut
raisonnable. Il demandait, de plus, que toutes les cités grecques, enlevées
par les Turcs, retournassent à leur ancien maitre, si elles tombaient au
pouvoir des croisés. Cette prétention-là paraissait moins simple. Nos Francs,
dès leurs premiers pas sur le territoire de l'empire, éprouvèrent la
déloyauté des Grecs : ceux-ci donnaient aux croisés de la fausse monnaie.
L'empereur Conrad devança Louis VII sous les murs de Constantinople ; il
dévasta des palais d'été destinés aux maîtres de Byzance. Les Allemands
remarquèrent, dans l'enceinte de la cité impériale, des fossés profonds où
l'on avait réuni des bêtes fauves pour les amusements du peuple. Louis VII,
parvenu assez près de Constantinople, vit venir de nobles personnages chargés
par Manuel de le complimenter, de lui rendre tous les honneurs, et de le
supplier d'accepter l'hospitalité impériale. Le roi de France s'aperçut qu'il
inspirait un grand effroi ; il eut pitié des terreurs de Manuel, et se rendit
chez lui. Le roi et l'empereur grec, assis sur deux sièges égaux,
conversèrent ensemble. A voir Manuel, on l'eût cru plein de tendresse pour le
monarque des Francs ; il l'accompagna à Sainte-Sophie, lui montra les
principaux sanctuaires de la cité, et son intimité avec Louis excitait
quelques alarmes dans l'armée française ; on savait que les traditions du
crime ne s'oubliaient pas dans la cour de Byzance. Il y eut quelques excès
commis de la part des croisés français aux environs de Constantinople : le
roi les fit châtier. Au
point de vue des richesses, et surtout au point de vue de la sécurité, la
capitale de l'empire grec tentait fort notre armée ; elle fût certainement
tombée en notre pouvoir dès ce moment-là, si les Grecs, imaginant une
prétendue victoire de l'empereur Conrad dans l'Asie Mineure, n'eussent mis
dans l'âme des croisés un vif désir de poursuivre leur route. Nos Français
méprisaient trop les Grecs pour respecter leur ville ; ils rencontraient leur
astuce à chaque détail de leur vie ; l'échange des monnaies les ruinait de
jour en jour ; ils avaient vu de trop près les habitants de Byzance pour
croire à une sérieuse défense ; ils ne voyaient plus en eux que des femmes,
des gens sans énergie, sans franchise, et prêts à devenir cruels lorsqu'ils
auraient cessé de craindre. Odon de
Deuil, ce chroniqueur chapelain dont nous avons déjà parlé, fut
singulièrement frappé de la bassesse et des vices de cet empire ; l'historien
de Constantinople ne saurait passer• sous silence les pages où le moine de
Saint-Denis peint à la fois la physionomie de Byzance et le caractère de ses
habitants : «
Constantinople, dit-il, la gloire des Grecs, riche par sa renommée, plus
riche encore par ce qu'elle renferme, a la forme d'un triangle. A l'angle
intérieur est Sainte-Sophie et le palais de Constantin, où est une chapelle
qui est honorée pour les saintes reliques qu'elle conserve. La ville est
entourée de deux côtés par la mer. En y arrivant (par l'Asie ou par la
Propontide), on a, à sa droite, le Bras de Saint-Georges (Bosphore), et sur
la gauche une espèce de canal (le port ou Corne d'or), qui s'étend jusqu'à
deux lieues. Là est le palais des Blaquernes, bâti sur un terrain bas. Cette
demeure impériale frappe par sa somptuosité, son architecture et son
élévation. Situé sur de triples limites, il offre à ceux qui l'habitent le
triple aspect de la mer, de la campagne et de la ville. Sa beauté extérieure
est presque incomparable ; sa beauté intérieure surpasse tout ce que j'en
pourrais dire ; l'or y brille partout et s'y mêle à mille couleurs. Tout y
est pavé en marbre industrieusement arrangé (sans doute en mosaïque). Je ne sais ce qu'il y a de
plus précieux ou de plus beau de la perfection de l'art ou de la richesse des
matières. On voit aussi sur ce point, à l'extrémité du port, à l'embouchure
du Cydaris, d'autres palais superbes, dans lesquels l'empereur et les grands
de l'empire passent la belle saison. Sur le troisième côté du triangle de
Constantinople apparaît la campagne. Mais ce côté est fortifié par un double
mur, garni de tours, lequel s'étend depuis la mer jusqu'au palais des
Blaquernes. Au bas des murs est un espace vide où sont des jardins qui
fournissent aux habitants toute sorte de légumes. Des canaux souterrains
amènent du dehors des eaux douces dans la ville, car celle que Constantinople
renferme est salée, fétide. Dans plusieurs endroits la cité est privée de
courants d'air ; car les riches, couvrant les rues par leurs édifices,
laissent aux pauvres et aux étrangers les ordures et les ténèbres. Là se
commettent des vols, des meurtres et des crimes abominables que l'obscurité
favorise. Comme on vit sans justice dans cette ville, qui a autant de
maîtres qu'elle a de riches, et autant de voleurs qu'elle a de pauvres, le
scélérat n'y connaît ni la crainte ni la honte. Le crime n'y est puni par
aucune loi et n'y vient à la connaissance de personne. Constantinople excelle
en tout ; elle surpasse les autres cités en richesses, mais elle les surpasse
aussi en vices. Elle est trompeuse, corrompue et sans foi. Cette ville a
autant à craindre pour ses trésors qu'elle est redoutable pour ses perfidies
et son infidélité. Sans tous ces vices, elle pourrait être préférée à
tous les lieux par son climat tempéré, la fertilité de son sol et le passage
facile qu'elle offre à la propagation de l'Évangile. Le Bras de Saint-Georges
ressemble à une mer par l'abondance de ses poissons, et à un fleuve par la
possibilité qu'on a de le traverser, sans danger, sept ou huit fois dans une
même journée. » Un autre chroniqueur contemporain s'écrie, en parlant de
Constantinople : « Quelle grande et noble cité ! elle est remplie
d'églises et de palais d'une architecture admirable ! Que d'ouvrages
merveilleux, ciselés en or, en airain, en marbre elle contient ! De nombreux
vaisseaux apportent aux habitants tout ce qui leur est nécessaire. On y voit
des hommes de toutes les nations : les Grecs, les Bulgares, les Alains, les
Comans, les Daces, les Anglais, les Français, les Vénitiens, les Italiens,
les Turcs, les Juifs, les Crétois et les Arabes s'y mêlent sans se confondre[3]. » Pendant
que l'empereur grec visitait en ami le camp des croisés, dans la vallée des
Eaux Douces d'Europe, et qu'il entourait d'honneurs, d'adulations le roi de
France et Éléonore d'Aquitaine ; pendant qu'il donnait à nos chevaliers le
spectacle des jeux de l'hippodrome et de ces tournois brillants qui leur
retraçaient comme une vivante image de la patrie, il osait vendre aux croisés
de la farine mêlée de chaux, entretenait des liaisons avec le sultan
d'Iconium, et tenait les Turcs fort au courant des projets des deux armées,
française et allemande. Il est bien certain que Manuel, au milieu de ses
protestations d'amour pour les Latins, aurait voulu les voir disparaître par
je ne sais quel coup violent de la fortune. Des Grecs comme ceux du
Bas-Empire n'auraient pas osé attaquer de front des hommes comme les croisés
; mais ils se consolaient de ne pouvoir rien faire à visage découvert, en
multipliant secrètement sur leurs pas les ruses coupables et les odieuses
perfidies. Du jour où les croisés eurent passé le Bosphore, que nos Latins
appellent le canal de Saint-Georges, la déloyauté byzantine les environna en
quelque sorte d'ennemis invisibles ; tantôt c'étaient des guides qui avaient
reçu la coupable mission d'égarer les armées de la croix ; tantôt des conducteurs
inhumains, obéissant aux ordres de Manuel, conduisaient nos Latins dans des
gorges profondes où les attendaient en embuscade le glaive des musulmans.
L'histoire est lit pour dire que ce ne fut point le sort des armes, mais la
trahison grecque qui canna les malheurs de la seconde croisade. Je ne
prononcerai pas le nom de cet homme, dit un vieux chroniqueur en parlant
de Manuel, ce nom n'est point écrit dans le livre de vie. Nos croisés
français, victimes des fourberies de l'empereur grec, regrettèrent bien
amèrement de ne pas s'être cm. parés de Constantinople. Ce fut la peur qui
jeta Manuel aux pieds du roi de France avec tant d'humilité et de bassesse ;
ce fut la peur qui lui inspira cette sourde et déloyale politique, qui avait
pour- but de compromettre les grandes entreprises des Francs ; il savait que
le passage de ces aimées était tin péril pour tin empire aussi décrépit que
le sien ;''avec de la franchise et une plus haute intelligence de ses
intérêts, Manuel aurait pu lier sa destinée à celle des croisés, qui
marchaient contre l'ennemi commun ; mais les vieilles haines entre les Latins
et les Grecs ne permirent pas cette union qui eût assuré le succès des
guerres saintes, et les perfides lâchetés de la politique byzantine suivirent
leur détestable cours. Manuel mourut en 1180, âgé de cinquante-huit ans, après trente-sept ans de règne. Avant d'expirer, il demanda qu'on le revêtît d'une robe de moine. On croyait, à cette époque de corruption, tant d'ignorance, qu'il suffisait, pour gagner le ciel, de mourir sous le vêtement des cénobites. Le froc noir, endossé à la dernière heure, ne pouvait expier ni faire oublier tant de débauches, tant de violences, tant d'exactions, et des trahisons si noires. Manuel avait personnellement de la bravoure ; il se battit avec succès contre les Italiens, les Hongrois, les Turcs ; mais la pourpre impériale n'en fut pas moins déshonorée par ses vices. Deux fois marié, il fut beau-frère de l'empereur Conrad, et gendre de Raymond de Poitiers, prince d'Antioche. Son fils Alexis II, devenu son successeur, avait pour mère la fille de Raymond de Poitiers, cette Marie qu'un historien grec nous montre fière et légère comme une Française, et qui, chargée du gouvernement de l'empire pendant la minorité d'Alexis Il, s'occupa beaucoup plus de ses plaisirs que des affaires de l'État. Un favori de Marie, Alexis Comnène, petit-fils de Jean le Beau, grand maitre de la garde-robe et protosébaste, gouvernait l'empire. Ce Comnène manquait de talent, d'énergie et de moralité ; la race de ce nom finissait honteusement et misérablement, comme toutes les choses grecques de ce temps. C'est dans le sang et la boue que la famille des Comnènes allait disparaître à son tour. |