HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XX.

 

 

Isaac Comnène. — Constantin X. — Eudoxie, u femme, régente. — Histoire de Romain Diogène. — Caractère des Grecs du Bas-Empire. — Michel VII. — L'eunuque Nicéphorise. — Nicéphore III. — Ses deux ministres, Germain et Bonite. — Alexis Comnène, empereur (de 1057 à 1080).

 

Isaac Comnène et Constantin Ducas ou Constantin X ne firent que passer sur le trône de Constantinople. Avant d'expirer, Constantin X déclara sa femme, Eudoxie, impératrice, et donna le titre d'Auguste à ses trois jeunes fils, Michel, Andronic et Constantin. L'empereur demanda à sa femme de ne plus se marier et de rendre la couronne à ses enfants lorsqu'ils auraient atteint leur majorité. Eudoxie, jeune encore, promit tout. Les derniers vœux de Constantin X et les engagements de l'impératrice furent écrits dans le testament de l'empereur, qu'on déposa entre les mains du patriarche Xiphilin. Un officier de vingt-cinq ans, Romain Diogène, devait déranger ce testament. Romain Diogène, dont les historiens contemporains ont vanté la beauté, avait un caractère entreprenant, une grande bravoure. Il s'était déjà signalé par ses exploits contre les Sarrasins. En 1068, un an après la mort de Constantin X, Diogène est accusé de conspirer. Il est jugé et condamné à mort par le sénat de Constantinople. On va lui trancher la tête. Mais il faut, auparavant, que l'acte de condamnation soit revêtu de la signature de l'impératrice Eudoxie. Elle dit qu'elle veut voir le coupable avant de signer la terrible sentence. On le lui amène chargé de chaînes. Eudoxie avait souvent entendu parler du brillant courage de Diogène. Elle parait émue en voyant le guerrier condamné à une mort ignominieuse.

« Tant de bravoure, de jeunesse et de beauté, seraient donc livrés au fer du bourreau ! dit tout bas Eudoxie. Cela ne sera pas ! ajouta-t-elle encore plus bas. »

Romain, résigné, calme et fier comme sur un champ de bataille, attache ses yeux sur ceux de l'impératrice. Le saisissement d'Eudoxie redouble. La plume avec laquelle elle se préparait à signer l'arrêt fatal tombe de sa main tremblante. Puis, elle s'écrie :

« Qu'on brise ces fers odieux ! je fais grâce à Diogène ! »

Et, prenant l'acte de condamnation, elle le déchire.

Débarrassé de ses liens, Romain se précipite aux pieds de la princesse. Il les embrasse et les arrose de ses larmes. Eudoxie le relève doucement et le nomme général en chef de ses armées !

La reconnaissance remplit l'âme de Diogène. Eudoxie songe à épouser le général ; mais un obstacle s'oppose à son union avec Romain : l'acte qui la condamne à un éternel veuvage. Elle confie ses peines à un eunuque fidèle. Espérez ! lui dit celui-ci.

Il va trouver le patriarche dépositaire du testament et lui fait un lamentable tableau de la situation de l'empire. Il le lui présente comme près de devenir la proie des Turcs seldjoukides, nouvellement entrés en vainqueurs à Iconium (Koniah). « Quelle barrière peut opposer une faible femme à ce torrent dévastateur ? ajoute-t-il. Il nous faut un chef, un bras puissant ! Qu'est-ce donc que le testament de Constantin Ducas en présence des dangers qui nous menacent ? C'est une feuille sans valeur, et que le vent emporte ! Le salut de l'empire doit faire taire tous les vains scrupules. Il faut que l'impératrice choisisse un époux qu'elle associera à sa couronne, et cet époux, très-saint patriarche, c'est votre illustre frère, le capitaine Bardas ! c'est sur lui que la princesse a jeté les yeux pour lui donner et sa main et le trône ! Faites donc disparaître l'acte qui enchaîne Eudoxie ! »

La vertu de Xiphilin n'était pas de celles qui résistent aux grandes épreuves. Bien que son frère fût parfaitement indigne de la pourpre, l'ambitieux prélat sentit son orgueil s'enflammer en pensant qu'un membre de sa famille va être élevé au rang suprême. Il tombe dans le piège que l'eunuque lui dresse. Il lui remet le testament. Celui-ci le porte à Eudoxie qui le jette au feu. Pendant ce temps Xiphilin rassemblait les sénateurs dans son palais et s'efforçait de leur démontrer par de beaux discours la nécessité d'un mariage de l'impératrice avec un homme capable de faire face aux périls de la situation présente.

Dans la nuit du 31 décembre 1067, un moine, secrètement appelé par l'officieux eunuque, bénissait l'union d'Eudoxie et de Diogène dans la chapelle du palais. Le 1er janvier 1068, le peuple de Constantinople se réveilla au bruit des fêtes qui lui annonçaient un nouveau maître. On criait dans l'hippodrome : Vive Eudoxie et Romain Diogène !

Deux mois après son mariage et son avènement au trône, Romain IV partit avec ses légions pour combattre les Turcs. Longtemps le sort des armes lui fut favorable. Mais, en 1071, la fortune le trahit. Alp-Arslan (le Lion vigoureux), de la dynastie de Seldjouks, régnait alors dans le Khorassan. Il passa l'Euphrate avec quarante mille cavaliers, s'empara de Césarée (Kaïssarieh), capitale de la Cappadoce, conquit l'Arménie, la Géorgie et pénétra jusque dans le cœur de la Phrygie. Romain Diogène alla, avec une armée de cent mille hommes, chercher AlpArslan dans le pays situé entre Erzeroum et Van. Les troupes ennemies sont en présence. Dans les rangs des phalanges grecques se trouvent des mercenaires francs, commandés par le fameux Ursel ou Russel de Bayeul, fondateur d'une race royale en Écosse. Ursel et ses compagnons passent à l'ennemi au moment de l'attaque. Cette lâche désertion diminue les forces de Diogène et augmente celles du sultan. L'indignation et la rage bouillonnent dans le cœur de Romain IV. Il harangue son armée et flétrit les traîtres qu'il promet de châtier. Alp-Arslan retrousse de ses mains la queue de son cheval, échange son arc et ses flèches contre une épée et une massue, se couvre d'un vêtement blanc, se parfume de musc et jure de vaincre ou de mourir. La bataille fut longue et meurtrière. Romain IV fit des prodiges de valeur. Prévoyant sa défaite, il se précipita dans les escadrons turcs pour se faire tuer. Il fut fait prisonnier et conduit au sultan. On le coucha à ses genoux. Selon la coutume des anciens Perses et celle des barbares, Alp-Arslan posa son pied sur le cou du monarque vaincu. Puis, il le releva avec bonté et l'embrassa. Il l'assit à côté de lui et lui dit :

« Quel traitement t'attends-tu à recevoir de moi, Diogène- ?

— Si tu es cruel, tu me tueras ; si tu es orgueilleux, tu me traîneras derrière ton char, et si tu écoutes tes intérêts, tu accepteras une rançon et tu me rendras à ma patrie.

— Ne crains rien, Romain ! je suis homme comme toi, exposé aux mêmes revers. Non ! je ne te traiterai pas en prisonnier, mais en empereur. Malheur à celui qui s'enivre de sa fortune, et qui n'en prévoit pas l'inconstance ! Dieu seul est grand ! Mais qu'aurais-tu fait de moi si j'eusse été ton prisonnier ?

— Je t'aurais fait déchirer à coups de verges, répondit fièrement Diogène.

— Eh bien ! moi, répondit Alp-Arslan, en prenant affectueusement la main de l'empereur grec, moi, je te considère comme un frère malheureux. Je me conforme à ta religion qui recommande, dit-on, la clémence et le pardon des injures. »

Le sultan traita splendidement son noble captif. Il l'admit à sa table, le consola et conversa avec lui comme avec un ami.

Les deux princes conclurent un traité de paix. Diogène s'engagea à payer au sultan un million de pièces d'or pour sa rançon et un tribut annuel de deux cent soixante mille pièces d'or. Alp-Arslan rendit, sans condition, la liberté à tous les prisonniers grecs. Il jeta une riche pelisse d'honneur sur les épaules de Romain IV. L'empereur n'avait point d'argent pour sa route vers Constantinople ; le sultan lui donna dix mille pièces d'or. Après huit jours passés sous la tente hospitalière de son magnanime vainqueur, Diogène lui dit adieu en fondant en larmes. « Je me sépare avec douleur d'un ami tel que toi, dit-il au sultan. Dieu sait dans quelles mains je vais maintenant tomber ! — Mes richesses, mes armes sont à toi, répondit Arslan. Appelle-moi au moment du péril ! Que Dieu soit avec toi et qu'il t'accompagne dans ton chemin ! » Et les deux princes se séparèrent.

Cependant le bruit s'était répandu à Constantinople que Romain était mort. Bientôt Eudoxie reçoit de son mari un message qui dément cette nouvelle. Elle rassemble les chefs de l'armée qui se trouvent à Constantinople, et leur dit que Diogène n'a pas cessé d'être empereur. Mais elle rencontre un implacable ennemi dans Xiphilin auquel on avait arraché par la ruse le testament de Constantin X. Le patriarche court, s'agite. De concert avec le César Jean Ducas, il fait prononcer, par le sénat, la déchéance de Romain IV. Michel VI, fils aîné d'Eudoxie, est proclamé empereur. Diogène apprend cette révolution, réunit les débris de ses troupes et se prépare à reconquérir, les armes à la main, sa couronne perdue. Le général Andronic, fils de Jean Ducas, va l'attaquer avec une armée nombreuse. Diogène se retranche dans la ville d'Adana et s'y défend vigoureusement. Mais la famine, plus meurtrière que les armes d'Andronic, fait sentir ses horreurs dans la cité assiégée. Romain IV ne veut pas exposer les habitants d'Adana à une mort affreuse et certaine. Il capitule et abdique. Il promet de passer le reste de sa vie dans un monastère, mais à la condition qu'on ne lui fera subir aucun des horribles traitements que les Grecs de cette époque infligeaient aux vaincus. Cette condition est acceptée par Andronic, par Michel VI. Trois évêques la signent.

Diogène se ressouvint, dans son adversité, de son généreux amis Alp-Arslan. Il lui écrivit en ces termes : « Quand j'étais empereur, je vous promis un million de pièces d'or pour ma rançon. Dépouillé de ma couronne, je vous envoie aujourd'hui deux millions de pièces d'or, ainsi que ce diamant, comme gage de ma reconnaissance. C'est tout ce que je possède. Un vainqueur tel que vous a plus de droits à mon héritage que mes sujets ingrats ! Adieu ! »

Après avoir tracé ces nobles paroles, Diogène se revêtit d'une robe de moine et se livra sans défense au général Andronic, qui versa des larmes généreuses sur le sort de Romain IV. Il lui donna une escorte pour le conduire à Constantinople. Diogène s'arrête, épuisé de fatigue, à Catyaeum (Kutahiéh), ville de Phrygie, aujourd'hui cité de l'Anatolie renommée pour ses tapis. Au mépris de la foi jurée, le césar Jean Ducas envoya à Kutahiéh des émissaires chargés d'empoisonner Diogène et de lui crever les yeux si le breuvage mortel ne produisait pas promptement son effet. Le poison n'opérait pas ; on enfonça alors des pointes aiguës rougies au feu dans les yeux de Romain IV, Jean Ducas avait défendu de panser les blessures de l'empereur détrôné. Malgré, ses cris déchirants Diogène fut placé sur une mule et transporté dans l'île de Proté (dans la mer de Marmara), où il expira huit jours après. Eudoxie prit le voile et pleura jusqu'à sa mort le héros qu'elle avait associé à l'empire,

Alp-Arslan apprit la fin malheureuse de Diogène. « Ah ! dit-il, en essuyant une larme, les Roumain (Grecs), sont, donc plus féroces que les kaudzirs (sangliers) de Sogout-Dagh (mont Taurus) ! Que n'ai-je été, là, mon ami, pour t'arracher des mains de tes tschaous (bourreaux) ! » Hélas ! quelque temps après, le sultan périt lui-même assassiné. A Merw, au fond, du Korassan, s'éleva un mausolée où l'on lisait l’inscription suivante : « Ô vous qui avez vu la grandeur d'Alp-Arslan montée jusqu'aux cieux, regardez ! il est là, maintenant en poussière ! »

Deux figures attachantes viennent de passer sous nos yeux., celle d'Alp-Arslan et celle de Romain, IV. Il y a du héros dans Diogène ; aussi dura-t-il peu, et sa nation se hâta en quelque sorte de s'en débarrasser. Le caractère d'Alp-Arslan, humain, généreux, d’une belle élévation morale, fait honte aux Grecs qui s'agitent au fond de ce tableau. On hésite à croire que ce personnage qu'on admire ait obéi aux inspirations de l'islamisme, lorsqu'on voit parmi ceux qui se disent chrétiens tant d'affaissement, de corruption et de cruauté. On cherche un peuple gouverné par l'Évangile, on ne trouve plus qu'un amas d'histrions, de lâches et de pervers : ils vont à la barbarie à travers le christianisme corrompu, ou plutôt on dirait que le christianisme, cette religion si féconde en doux et nobles sentiments, cette religion qui avait déjà adouci, changé les mœurs des barbares, n'a point pénétré parmi les descendants des nations policées des rives du Bosphore. On se prend à douter si, malgré les puissants efforts des Pères de l'Église pour fonder le règne du Christ sur ces rivages, la pensée chrétienne a réellement pris racine dans les âmes des générations grecques du Bas-Empire. On songe à la parabole de la semence, et il semble que c'est surtout parmi ces générations qu'elle est tombée dans des épines, et que, les épines étant venues à croître, elles l'ont étouffée, et qu'elle n'a porté aucun fruit. Les barbares immolaient des victimes humaines à leurs dieux altérés de sang ; les Grecs les immolent à leur ambition, à leur orgueil, à leur vengeance ! Leur christianisme n'est pas celui que les apôtres ont annoncé ; c'est un affreux mélange de cérémonies païennes et de foi chrétienne ; ce n'est pas là que le cœur de Jésus-Christ s'est retrouvé ! Les Grecs des temps où nous sommes arrivé dans le cours de notre travail n'ont pas prêté l'oreille aux enseignements qui découlent de ce cœur divin ! Ils n'ont pas vu les trésors d'amour dont il est le foyer ; ils ont eu des yeux pour ne rien voir, des oreilles pour ne rien entendre, un esprit pour ne rien comprendre. Ils ne respectent ni la vertu, ni le malheur, ni la probité, ni la gloire, ni la foi des serments. Il leur est devenu impossible de supporter, comme on l'a dit, ou un bon prince ou de bonnes lois. Ils ne croient ni au dévouement, ni au patriotisme, ni à la justice. Ils souillent tout ce qu'ils touchent, et lancent la boue à tout ce qu'il y a de respectable et de saint, et c'est le schisme qui acheva cette immense corruption. L'imagination croirait voir dans les murs, hors des murs de Constantinople, les mots mystérieux que Daniel expliquait à Balthasar la veille des funérailles de ce prince et de celles de son empire. Nous aussi, nous dirons avec le prophète à cette troupe d'empereurs byzantins : « Dieu a compté les jours de votre règne, et il en a marqué la fin. Vous avez été pesés dans la balance, et on vous a trouvés trop légers. Votre royaume a été divisé et a été donné à des nations étrangères ![1] »

Le peuple de Constantinople subissait sans murmure le joug de ses princes imbéciles ou féroces, comme les appela Montesquieu. La compression pouvait aussi empêcher l'explosion des haines, mais elle n'empêchait pas le mépris. Souvent les Constantinopolitains flétrissaient leurs despotes par des sobriquets, que l'histoire a conservés. Miche ! VII, fils d'Eudoxie et successeur de Romain IV, fut surnommé Parapinace (l'Affamé), à cause de son insatiable soif de l'or. Disons, cependant, que ce sobriquet était plutôt adressé au ministre de Michel VII qu'à l'empereur lui-même. Ce ministre était un vil eunuque appelé Nicéphorise. Il gouverna ce prince et l'empire pendant longtemps. Il s'enrichit aux dépens de l'honneur et des contribuables. Michel VII, prince incapable et apathique, eut au moins le sentiment de sa faiblesse, il abdiqua en 1078 et se fit moine. Ses frères, aussi ineptes que lui, renoncèrent à la couronne, qui fut donnée à un vieux général, Nicéphore le Botoniate. Ses jours s'étaient passés dans les camps. Il avait su manier l'épée du soldat ; le sceptre tomba de sa main défaillante. Il devint insouciant et plus occupé de la bonne chère que de son gouvernement. Il plaça sa confiance dans deux affranchis, Borile et Germain ; ceux-ci brocantèrent en vendant et en revendant les charges publiques, comme ils avaient brocanté dans les marchés de Constantinople, avant d'être ministres, alors qu'ils n'avaient pour vivre que le produit de leur négoce.

En 1080, l'armée impériale était divisée en quatre corps, commandés chacun par un général qui aspirait à la couronne : Brienne, Basilau, Melyssène et Alexis Comnène. Celui-ci fut le plus adroit et le plus heureux. Il vainquit ses adversaires, détrôna Nicéphore III et se mit à sa place le 1er avril 1081. Selon la coutume du temps, le Botoniate fut relégué dans un monastère. Il déclara en y entrant qu'il ne regrettait qu'une chose du pouvoir suprême : la table du palais des Césars ! Il s'était sauvé avec tant de précipitation du palais, qu'il n'avait pas songé à se dépouiller de sa robe de pourpre, dont les pans étaient garnis de diamants et de perles fines. L'affranchi Borile les arracha et les vendit un peu plus tard à un joaillier d'Andrinople. Ce fut son dernier pillage du trésor public.

 

 

 



[1] Daniel, chap. V.