HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XVIII.

 

 

Histoire de Basile. — Basile empereur. — Son règne. — Ses lois. — Sa mort. — Photius. — Schisme grec. — Mort de Photius. — Appréciation de son œuvre et caractère du schisme (de 867 à 891).

 

Nous aimons les races illustres et leur prestige, mais nous aimons aussi ces destinées soudaines qui partent de l'obscurité pour monter à la gloire. Si, en l'absence de toute loi constitutive, le pouvoir byzantin eût appartenu au génie ou à la vertu, nous applaudirions, et notre admiration s'attacherait à cette succession d'hommes supérieurs couronnés par les acclamations populaires. Mais tel ne fut pas le sort du trône de Constantin ; sauf des exceptions qui rayonnent dans cette dramatique histoire, c'est le vice ou l'imbécillité qui se montrent à nous revêtus de la puissance. Pourquoi ne pas mieux choisir, dira-t-on, quand on peut mieux choisir ? C'est que le dernier mot d'un empire sans règle établie, n'est plus autre chose que l'extravagance ou le hasard. Les fantaisies prennent la place des lois, et comme les passions mauvaises finissent par y établir leur tyrannie, il faut des Césars à leur image : voilà en peu de mots la cause profonde et permanente de cette suite monstrueuse d'empereurs que l'histoire se fatigue à flétrir.

En voici un, Basile, qu'il faudra d'abord détester comme les autres, et qu'il nous sera permis de louer dans les derniers temps de sa vie.

Né d'une pauvre et obscure famille, dans un village près d'Andrinople, Basile avait été au nombre des captifs traînés par les Bulgares au-delà du Danube en 813. Il était alors encore au berceau. Il grandit dans l'exil et le malheur. Mais il brisa ses fers en 851, et vint chercher du travail et du pain à Constantinople. Ne possédant rien, et n'espérant pas trouver un abri dans quelque hôtellerie de la cité impériale, il se coucha tristement, un soir, sur les marches de l'église de Saint-Diomède, située en dehors des remparts. Nicolas, gardien de cette église, vit ce mendiant, en eut compassion et lui donna l'hospitalité. Bientôt, il attacha Basile au service de la maison du prince Théophile, cousin de Michel III. Basile était habile à élever des chevaux, et son maitre lui confia ses haras. L'empereur avait un superbe cheval arabe ; mais ce noble animal était indomptable : les écuyers les plus adroits n'avaient pu encore le dresser. Michel III, impatienté, ordonne qu'on lui coupe les jarrets. Théophile demande un sursis à l'exécution de la sentence impériale ; il parle de son serviteur Basile comme d'un homme capable de dompter le nouveau Bucéphale. Le cheval rebelle est conduit à l'hippodrome, où une foule immense est réunie. Basile arrive, prend d'une main la bride du cheval, porte doucement l'autre à son oreille, et saute sur le coursier, qui part comme l'éclair ; il le fait tourner, retourner à volonté ; il l'arrête, le fait caracoler, le lance de nouveau dans l'arène ; le fougueux cheval devient obéissant et doux comme un mouton. Des applaudissements éclatent dans le cirque ; on crie : Vive Basile !

Michel III assiste à ce spectacle avec Théodora, sa mère. L'empereur, enthousiasmé, nomme sur-le-champ Basile son premier écuyer. Puis il dit à l'impératrice :

« Quel habile cavalier on m'a donné là !

— Mon fils, répond la princesse, ce cavalier détruira notre maison[1]. »

Cette prédiction n'excita qu'un sourire d'incrédulité sur les lèvres de Michel III. En 854, il nomma Basile grand chambellan. Le général Bardas, frère de l'impératrice Théodora, était parvenu à éloigner de ce poste éminent un de ses ennemis, le capitaine Damien ; il essaya vainement d'en éloigner aussi Basile ; en apprenant l'élévation de celui-ci, Bardas dit : Nous avons écarté le renard pour faire place au lion, qui nous dévorera tous.

Bardas, homme cruel et compagnon de débauche de Michel III, reçut le titre de César en 856.Il espérait succéder à son neveu au trône impérial. Mais Basile minait dans l'ombre son autorité. Il se prêta à tous les désordres de l'empereur et le domina. Son influence grandissait de jour en jour. Basile avait une femme simple, vertueuse, appelée Marie ; il la répudia pour épouser Ingérine, une des concubines de l'empereur. Il livra, en échange, sa sœur Thécla au jeune prince. Après ce trafic honteux, Basile n'avait plus que deux pas à franchir pour arriver au trône : la mort de Bardas et celle de Michel III.

Il persuada à l'empereur que Bardas conspirait et qu'il voulait l'assassiner. Michel conçut, dès lors, le projet de se défaire de son oncle par un meurtre. Mais Basile ne voulut pas immoler son rival à Constantinople même. Sous prétexte d'aller reconquérir l'île de Crète, occupée par les Sarrasins, on fit des préparatifs pour cette expédition. On donna à Bardas le commandement d'un corps d'armée dans cette campagne. Mais le César fut averti de ce qui se tramait contre lui. Il en instruisit le patriarche Photius, et lui demanda son appui.

Michel, Bardas et Basile assistaient à la messe, dans l'église de Sainte-Sophie, le jour de l'Annonciation (866). Après la consécration, l'évêque fit jurer à l'empereur et à son chambellan qu'ils n'attenteraient pas à la vie du César.

Photius trempa une plume dans le sang de Jésus-Christ et fit signer à Michel et à Basile qu'ils ne conservaient dans leur âme aucun sentiment criminel contre Bardas. Ces exécrables serments furent suivis de vives protestations d'amitié en présence du Dieu vivant et des fidèles assemblés dans la basilique.

L'expédition simulée partit de Constantinople, le 7 avril 866. L'armée de terre, dans laquelle se trouvaient Michel, le César et Basile, campa sur le bord de la mer, à quelques lieues de la capitale. Basile ne cessait d'entretenir Michel des projets d'usurpation de son oncle. L'empereur fait appeler Bardas sous sa tente.

« Quoi ! dit-il à Basile en lui montrant le César, me laisseras-tu égorger par ce traître ?

Sauvons l'empereur ! » s'écria Basile.

En prononçant ces mots, il se précipite sur Bardas et le perce de part en part avec son épée. Il rendit l'âme à l'instant même.

L'armée revint à Constantinople. En abordant au port, l'on vit sur les hauteurs de Péra, un moine qui se mit à crier de toutes ses forces, en s'adressant à Michel III : Triomphez, seigneur, vous avez versé le sang de votre oncle, de votre second père ! ce sang retombera sur vous ! L'empereur ordonna de couper la tête à ce moine. On lui dit qu'il était fou et qu'il fallait avoir pitié de lui. Il lui laissa la vie.

Au mois de mai 866, Michel III associa, dans l'église de Sainte-Sophie, Basile à sa couronne et le déclara Auguste. Et la foule s'écria : Longues années à Michel et à Basile !

Nous savons comment, un an après, Basile arrachait la vie à son bienfaiteur et son collègue.

La première moitié de La carrière de Basile fut donc déshonorée par des bassesses et des forfaits ; la seconde moitié fut marquée par de grandes vertus et une grande gloire. Son caractère rappelle celui du premier des empereurs romains. A l'exemple d'Octave Auguste, Basile voulut faire oublier, devenu maître de l'Orient, les crimes du chambellan.

Les scandaleuses dépenses de Michel III avaient épuisé le trésor public. Par des impôts sagement répartis et consciencieusement perçus, Basile fit renaître la richesse dans l'empire et dans les coffres du gouvernement. « Un trésor acquis par de lourdes et injustes contributions, disait-il, n'est qu'une paille que le feu consume promptement, et qui embrase tout l'édifice qui la renferme. » Il réorganisa de fond en comble les diverses branches de l'administration de son empire. Il en chassa les incapables, les pervers et les remplaça par des hommes intelligents et probes. La vénalité dans les charges judiciaires disparut, et l'équité régna. Le commerce, l'agriculture, les sciences, les arts, l'industrie, fleurirent sous le règne de Basile. Des églises, des hôpitaux, des établissements d'instruction publique s'élevèrent par ses soins à Constantinople et dans d'autres grandes villes. Eu moins de deux ans, l'empereur répara les désastres de ses prédécesseurs.

Il organisa une armée formidable sur des bases solides. On y vit reparaître l'antique discipline qui avait fait autrefois la force des légions romaines. Les Sarrasins, qui s'étaient depuis longtemps joué de l'empire grec trouvèrent, dans Basile, un maître redoutable, un héros invincible. Il les expulsa des côtes d'Italie qu'ils avaient envahies, et les poursuivit, en personne, dans l'Asie Mineure, le Pont, l'Arménie, en Cappadoce, en Mésopotamie, au-delà de l'Euphrate, où les aigles romaines n'avaient point osé se montrer depuis Héraclius. Il les chassa des gorges du Taurus où ils s'étaient réfugiés, et leur livra plus de vingt batailles dont il sortit vainqueur. Il écrasa la secte des pauliciens qui avait pris les armes coutre, l'empire, et rentra plusieurs fois à Constantinople chargé de gloire et de butin. A son retour d'une de ses belles campagnes, le patriarche de la capitale déposa solennellement sur son front victorieux une couronne de laurier qu'il n'aurait pas échangée, disait-il, contre une couronne d'or et de diamants.

Basile se montra clément envers ses ennemis, juste et reconnaissant à l'égard de ses soldats qui avaient partagé ses dangers et ses triomphes. L'un d'eux, appelé Théophylacte, lui sauva courageusement la vie et la liberté dans un engagement. Ce modeste soldat, se dérobant à la vue de son souverain après sa noble action, se cacha dans les rangs de l'armée ; Basile le chercha lui-même, le reconnut, et lui offrit des titres et des honneurs. « Seigneur, lui dit Théophylacte, je suis né pauvre. Le sort ne m'a point destiné aux dignités dont vous voulez m'honorer. Je n'ai aucune ambition ; je préfère à toutes les faveurs de la fortune l'honneur de vous avoir servi. Si, cependant, votre générosité veut que je reçoive un prix pour une action si simple, je ne vous demande que quelques arpents de terre pour faire subsister mon vieux père. »

Basile donna à ce soldat un domaine impérial. Théophylacte ne se doutait pas alors qu'un jour l'un de ses fils, Romain Lecapenus, serait un des successeurs de l'empereur Basile.

Ce prince n'oublia pas Nicolas, le gardien de l'église de Saint-Diomède, qui l'avait charitablement recueilli dans sa cellule, en 851, lorsque, pauvre et mendiant, il le trouva couché sur la pierre du temple chrétien ; il l'éleva à la dignité d'économe de Sainte-Sophie et de syncelle (officier) du patriarche ; il plaça honorablement tous les membres de la famille de Nicolas.

Basile était chéri de ses sujets, craint et respecté des ennemis de l'empire. Après avoir rétabli les finances en désordre, reconstitué une administration qui, sous le règne de Michel III, était un véritable brigandage ; quand il eut formé une nombreuse et vaillante armée avec laquelle il avait battu les Sarrasins, alors que le travail et la prospérité publique répandaient partout la joie et la tranquillité, Basile voulut, comme autrefois Justinien, réformer la législation dans ses États.

La langue latine, dans laquelle étaient écrites les lois de Justinien, n'était pas la langue des Byzantins ; les recueils anciens furent traduits, ou plutôt paraphrasés en grec ; ces versions avaient remplacé le texte original. Tout en conservant un grand respect pour les travaux législatifs de Justinien, ses successeurs y dérogeaient continuellement par de nouvelles institutions. L'abandon de la langue latine, et cette fureur législative, symptôme des nations en décadence, accrurent prodigieusement le nombre des lois. Les livres de Justinien étaient défigurés et leur autorité à peu près disparue. Sous le règne de Michel III et de quelques-uns de ses prédécesseurs, la science du droit était, comme avant Justinien, si étendue et si confuse, qu'elle était livrée à la fantaisie des juges, et les prévarications se renouvelaient sans cesse.

Basile voulut porter la lumière dans ces ténèbres, poser des principes simples, clairs, précis, et rétablir ainsi l'empire de la justice. Il s'occupa d'une nouvelle rédaction du droit alors en vigueur, et substitua à la législation altérée de Justinien, un corps de lois connu sous le nom de Basiliques, qui ne fut définitivement mis en ordre et publié que par son fils et son successeur : Léon VI. Les Basiliques conservèrent leur autorité jusqu'à l'anéantissement de l'empire grec, époque à laquelle le Coran prit leur place. Cependant, Mahomet Il permit aux Grecs vaincus de conserver leurs juges et leur droit particulier. Les lois de Basile ont gardé chez les Grecs toute leur force. Elles sont encore aujourd'hui le fondement de leur droit civil. En 1830, le célèbre et malheureux Capo d'Istria, chargea une commission de revoir les Basiliques ; il les appliqua, en grande partie, à la Grèce régénérée. D'éminents jurisconsultes ont loué les lois de Basile ; il a pris rang parmi les législateurs.

Cet homme extraordinaire mourut le 1er mars 886, dans un âge avancé, après un règne glorieux de dix-huit ans. Il a laissé un petit livre intitulé : Avis de l'empereur Basile à Léon, son cher fils et son collègue. Il renferme des conseils, des maximes, dictés par une haute sagesse.

Avant d'expirer, l'empereur dit à son successeur, qui pleurait à son chevet : Mon fils, défiez-vous de Photius ; cet homme a creusé un affreux abîme sous mon trône. Le génie de Basile avait sondé la profondeur du mal que le grand schisme de Photius allait faire naître au cœur de l'empire. Ce mal, d'ailleurs, n'était pas nouveau ; les germes en existaient depuis le concile tenu à Constantinople en 381[2]. Mais Photius donna sa formule définitive à cette séparation, et l'enfanta avec tous ses périls religieux et politiques. Il arracha la branche du trône, et la branche languit et se dessécha faute de la sève vivifiante qui n'était qu'à Rome. Il établit une Église grecque, lorsque Jésus-Christ n'en avait fondé qu'une seule : l'Église catholique (universelle). La division, c'est la mort ; l'unité, c'est la vie. Quand sonnera l'heure du danger pour l'empire byzantin, on verra les empereurs recourir aux pontifes romains, maîtres de l'Europe au moyen âge ; mais les papes qui, obéissant aux belliqueux instincts de l'Occident chrétien, avaient pu lancer en Orient de formidables armées pour arrêter les flots envahissants de l'islamisme, seront réduits à l'impuissance par la mauvaise foi des Grecs, dans leur désir sincère de sauver Constantinople du joug de Mahomet. Entrons rapidement dans l'histoire du schisme et de ses diverses péripéties.

Et qu'était-ce d'abord que Photius ? Issu d'une des plus illustres et des plus riches familles de Constantinople, Photius reçut une éducation brillante. Il était poète, mathématicien, orateur, grammairien, jurisconsulte, théologien, homme d'État. Sa vaste érudition et son éminent esprit lui ouvrirent de bonne heure le chemin des honneurs. Il fut grand écuyer de Michel III, capitaine des gardes, ambassadeur en Perse, premier secrétaire de l'empereur. Dévoré d'ambition, il aspira un moment à l'empire ; ne pouvant être César, il songea à se faire pape, et pape byzantin. En 857, le siège patriarcal de Constantinople était occupé par un saint évêque, Ignace, l'un des fils mutilés de Michel Rhangabe. Ignace tonnait contre les impiétés et le libertinage de la cour. Bardas, auquel il refusa publiquement la communion dans Sainte-Sophie, et Michel III, le chassèrent de son palais, de son église, et lui donnèrent Photius pour successeur. C'était leur ancien compagnon de débauche. Il ne pouvait pas être pour eux un censeur intraitable, comme l'avait été Ignace. Photius passa dans l'espace de cinq jours par les divers degrés de la cléricature ; il revêtit le pallium le sixième jour.

Des clameurs s'élevaient déjà contre cette ordination sacrilège. Pour les apaiser, Photius voulut surprendre l'approbation du pape Nicolas Ier. Il lui écrivit une lettre artificieuse dans laquelle il prodiguait les mensonges et les flatteries. Il gémissait de ce qu'on avait mis sur ses épaules le fardeau de l'épiscopat, et de ce que le patriarche Ignace, accablé de vieillesse et d'infirmités, s'en était volontairement déchargé. Sa lettre était accompagnée d'une profession de foi entièrement catholique. Le pontife refusa son consentement à la nomination de Photius. Il envoya deux légats à Constantinople, Rodoal et Zacharie, tous les deux évêques ; ils étaient seulement chargés d'examiner cette affaire, et d'en rendre compte au pape.

En 861, Photius et Michel III convoquèrent un concile à Constantinople. Trois cent dix-huit évêques le composaient. On y déposa Ignace sous prétexte que son élection n'avait pas été approuvée par l'empereur. Les légats de Rome s'associèrent à la déposition du patriarche. Mais Photius, sentant combien cette mesure était irrégulière, inique, voulut obtenir d'Ignace une démission en règle. Le patriarche la refusa énergiquement. On l'emprisonna alors dans le sépulcre vide de Copronyme, dont Michel III avait récemment jeté les cendres au vent. Ignace fut livré aux plus horribles tourments. Épuisé par les souffrances et la faim, étendu presque sans vie sur le sarcophage impérial, le patriarche vit arriver un homme masqué ; cet homme l'accabla de coups de fouet ; puis il prit la main d'Ignace, plaça une plume entre ses doigts et lui fit tracer une croix sur un morceau de parchemin ; il porta ensuite ce blanc-seing à Photius, qui l'attendait ; celui-ci écrivit les mots suivants au-dessus de la signature du martyr : « Ignace, indigne patriarche de Constantinople, je confesse que je suis entré dans l'épiscopat sans décret d'élection, et que j'ai tyranniquement gouverné l'Église qui avait été confiée à mes soins. »

Après avoir lu au peuple cette imposture, Photius en remit une copie aux légats chargés de la porter au saint-père. Ils arrivèrent à Rome avec un ambassadeur de Michel III ; muni de lettres du faux patriarche et de l'empereur, pour Nicolas Ier. Le pontife ne se laissa pas prendre à ces fourberies. Il convoqua son clergé au Vatican, l'instruisit de tout ce qui s'était passé à Constantinople, et déclara, en présence de l'envoyé de l'empereur et des prélats romains, qu'il ne consentait ni à la déposition d'Ignace ni à la promotion de Photius. Il reprocha ensuite à ses légats d'avoir infidèlement rempli leur mandat à Constantinople, et les excommunia. Il les désavoua dans des lettres qu'il adressa aux patriarches et aux chrétiens d'Orient. Dans ces lettres, il maintenait les droits d'Ignace au siège patriarcal de Constantinople et repoussait l'ordination de Photius. Ce dernier fabriqua alors une épître qu'il prétendit lui avoir été écrite par Nicolas Ier, et dans laquelle la plus complète approbation était donnée à son ordination. Mais cette fausseté fut bientôt reconnue. Bardas lui-même en fut révolté. Il fit publiquement fouetter un moine inconnu que Photius avait choisi pour complice de cette manœuvre. Mais, grâce au crédit dont ce patriarche jouissait à la cour, ce moine devint, deux ans après, un des ministres de la justice à Constantinople !

En 860, Photius prononça une sentence de déposition et d'excommunication contre Nicolas Ier, et contre ceux qui communiqueraient avec lui. Les deux empereurs, Michel III et Basile, tous les sénateurs de Constantinople, trois légats d'Orient, des magistrats, des généraux et plus de mille évêques ou simples prêtres, signèrent cet acte de déchéance, qui fut adressé au pape et aux chrétiens de l'Asie. Photius lança en même temps une circulaire dans laquelle il disait que l'Église grecque était la première de toutes les Églises et la seule vraie ; qu'elle devait être indépendante de l'Église de Rome, laquelle était entachée d'erreurs. « Des hommes, sortis des ténèbres de l'Occident, ajoutait Photius en parlant des Latins, sont venus corrompre la pureté de notre foi. S'écartant du grand chemin, et suivant les faussetés de Manès, ils détestent les prêtres engagés dans les liens d'un mariage légitime ; mais on voit, chez eux, plusieurs filles devenues femmes sans maris, et plusieurs enfants dont on ne connaît point les pères. Le comble de leur impiété, c'est qu'ils ont osé ajouter au sacré symbole des paroles nouvelles ; ils ont dit que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais encore du Fils. Ils admettent ainsi deux principes dans la Trinité, et confondent les propriétés des personnes divines[3]. » Photius faisait ici allusion au filloque ajouté au symbole de Nicée par le concile œcuménique tenu à Constantinople sous le règne de Théodose le Grand. Le patriarche, en terminant sa circulaire, appelle les prêtres catholiques des ministres de l'antéchrist et des corrupteurs publics.

Le 26 septembre 867, deux jours après la mort de Michel III, Basile, devenu seul empereur, chassa Photius du siège patriarcal comme perturbateur du repos des peuples. Basile rétablit Ignace. Un an après, le pape Adrien II, anathématisa Photius, et le concile général, tenu à Constantinople en 869, le condamna comme usurpateur, faussaire et schismatique. Il fut exilé. Il composa dans la solitude une généalogie dans laquelle il faisait descendre Basile, fils d'un paysan de Macédoine, de Tiridate, roi d'Arménie, et sa mère, du grand Constantin. L'empereur, qui voulait avoir des aïeux à tout prix, ne résista pas à ce roman séducteur. Il rappela Photius de son bannissement, le logea dans son palais, l'admit à sa table, lui confia l'éducation de ses enfants, et, Ignace étant mort en 878, Basile replaça sur le trône patriarcal de Constantinople le foudroyé de Rome et du concile œcuménique de 869 !

Jean VIII occupait alors la chaire de Saint-Pierre. L'empereur lui envoya des ambassadeurs pour lui demander son approbation à la réintégration de Photius. Le patriarche schismatique écrivit en même temps au saint-père. Il prenait dans sa lettre le ton de la plus profonde humilité ; il déplorait la violence qu'on lui avait faite pour le rétablir sur le siège de Constantinople. Les Sarrasins désolaient à cette époque les duchés de Bénévent et de Spolette ; ils menaçaient même la ville éternelle. Jean VIII avait déjà imploré le secours de l'empereur de Constantinople pour chasser les musulmans de l'Italie. Il se privait d'un puissant appui en refusant à Basile l'approbation qu'il sollicitait en faveur de Photius. Jean VIII l'accorda. Il fit plus, il considéra comme nul et non avenu le concile de 869, qui avait frappé Photius d'excommunication ; il le reconnut patriarche légitime de Constantinople, l'absolvant de toute censure ecclésiastique, et déclara excommuniés ceux qui refuseraient de communiquer avec Photius. Cependant le pontife mit trois conditions principales à la validité de l'élection du patriarche : 1° qu'il convoquerait un concile devant lequel Photius demanderait pardon de ses fautes ; 2° qu'il reconnaîtrait la suprématie du Saint-Siège sur l'Église de Constantinople ; 3° qu'aucun laïque ne pourrait plus désormais parvenir de plein saut à la dignité patriarcale.

Basile convoqua le concile en 880. Trois cent quatre-vingt-trois évêques y assistèrent : Photius le présida. Trois légats de Jean VIII y furent présents. Les lettres du pape, dont ils étaient chargés pour l'empereur, pour Photius, furent traduites en grec et défigurées ; on en supprima les trois principales conditions posées par le souverain pontife. Le Grec qui servait d'interprète aux légats les trompa. Ce concile ne fut qu'un long concert de louanges et de bénédictions en faveur du très-illustre et très-saint patriarche Photius. Tous les prélats d'Orient entrèrent en communion avec lui, et fulminèrent l'anathème contre ceux qui ne le reconnaîtraient pas pour leur premier et légitime pasteur. Cette réunion d'évêques est connue dans les écrits des auteurs ecclésiastiques romains sous le nom de faux huitième concile.

Léon VI se souvint de la parole de son père mourant : il fit rédiger un écrit qui contenait tous les crimes de Photius. Un évêque le lut au peuple assemblé dans Sainte-Sophie. Le patriarche schismatique fut déclaré déchu d'une dignité qu'il n'avait jamais légitimement possédée (886). Étienne, frère de l'empereur, lui succéda au trône épiscopal. On enferma Photius dans un monastère de Constantinople, où.il mourut en 891, après avoir été anathématisé par les papes Morin II, Adrien III et Formose. Diverses tentatives ont été faites pour réunir les deux Églises d'Orient et d'Occident ; mais cette réunion ne s'est jamais accomplie : la séparation entre la communion grecque et la communion latine existe aujourd'hui comme au temps de Photius.

Il a suffi d'un récit simple et vrai pour caractériser la séparation des deux Églises, pour en faire apprécier les causes. Il est malheureux pour les fondateurs de schisme que leurs propres vies les condamnent, et qu'ils ne puissent pas nous faire illusion sur la sincérité de leurs efforts religieux. Un homme saisi d'ambition veut monter au pouvoir ; la vérité devient pour lui un obstacle, l'orthodoxie le gêne ; il brise alors la vérité, frappe du pied l'orthodoxie et trahit la foi religieuse, sous prétexte de la restaurer. La Providence permet que les côtés les plus honteux du cœur humain se laissent voir à travers ce travail de destruction chrétienne. Le prétendu réformateur se présente devant les autels avec la conscience souillée, avec le libertinage sur le front, avec tout le cortége des vices, et l'hypocrisie devient sa compagne de toutes les heures. Quand il a fallu traiter avec Rome et se trouver en présence des représentants de la vérité catholique, c'est au mensonge qu'on a dû recourir, c'est la tromperie qui a joué le principal rôle. Ambition d'abord, puis souillure de l'âme, puis imposture enveloppant tous ses actes et se mêlant tout, telle fut l'œuvre de Photius, œuvre de déchirement et de mort, dont les traces subsistent encore, parce que les racines du mal sont aisément profondes, parce que l'erreur vit d'ignorance et de préjugés, même après que la mauvaise foi n'est plus là pour inspirer et soutenir les funestes luttes contre les principes de la vérité catholique. Ajoutons que si, de nos jours, il y a plus de ténèbres que de mauvaise volonté dans la masse du clergé grec, le vieil esprit de Photius, esprit d'orgueil, de ruse et de détestable subtilité, n'a pas cessé d'animer les chefs de la communion schismatique.

 

 

 



[1] Léon le Grammairien. Vie de Michel III.

[2] Voyez le huitième chapitre de cet ouvrage.

[3] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre L.