Histoire de Basile. —
Basile empereur. — Son règne. — Ses lois. — Sa mort. — Photius. — Schisme
grec. — Mort de Photius. — Appréciation de son œuvre et caractère du schisme
(de 867 à 891).
Nous
aimons les races illustres et leur prestige, mais nous aimons aussi ces
destinées soudaines qui partent de l'obscurité pour monter à la gloire. Si,
en l'absence de toute loi constitutive, le pouvoir byzantin eût appartenu au
génie ou à la vertu, nous applaudirions, et notre admiration s'attacherait à
cette succession d'hommes supérieurs couronnés par les acclamations
populaires. Mais tel ne fut pas le sort du trône de Constantin ; sauf des
exceptions qui rayonnent dans cette dramatique histoire, c'est le vice ou
l'imbécillité qui se montrent à nous revêtus de la puissance. Pourquoi ne pas
mieux choisir, dira-t-on, quand on peut mieux choisir ? C'est que le dernier
mot d'un empire sans règle établie, n'est plus autre chose que l'extravagance
ou le hasard. Les fantaisies prennent la place des lois, et comme les
passions mauvaises finissent par y établir leur tyrannie, il faut des Césars
à leur image : voilà en peu de mots la cause profonde et permanente de cette
suite monstrueuse d'empereurs que l'histoire se fatigue à flétrir. En
voici un, Basile, qu'il faudra d'abord détester comme les autres, et qu'il
nous sera permis de louer dans les derniers temps de sa vie. Né
d'une pauvre et obscure famille, dans un village près d'Andrinople, Basile
avait été au nombre des captifs traînés par les Bulgares au-delà du Danube en
813. Il était alors encore au berceau. Il grandit dans l'exil et le malheur.
Mais il brisa ses fers en 851, et vint chercher du travail et du pain à
Constantinople. Ne possédant rien, et n'espérant pas trouver un abri dans
quelque hôtellerie de la cité impériale, il se coucha tristement, un soir,
sur les marches de l'église de Saint-Diomède, située en dehors des remparts.
Nicolas, gardien de cette église, vit ce mendiant, en eut compassion et lui
donna l'hospitalité. Bientôt, il attacha Basile au service de la maison du
prince Théophile, cousin de Michel III. Basile était habile à élever des
chevaux, et son maitre lui confia ses haras. L'empereur avait un superbe
cheval arabe ; mais ce noble animal était indomptable : les écuyers les plus
adroits n'avaient pu encore le dresser. Michel III, impatienté, ordonne qu'on
lui coupe les jarrets. Théophile demande un sursis à l'exécution de la
sentence impériale ; il parle de son serviteur Basile comme d'un homme
capable de dompter le nouveau Bucéphale. Le cheval rebelle est conduit à
l'hippodrome, où une foule immense est réunie. Basile arrive, prend d'une
main la bride du cheval, porte doucement l'autre à son oreille, et saute sur
le coursier, qui part comme l'éclair ; il le fait tourner, retourner à
volonté ; il l'arrête, le fait caracoler, le lance de nouveau dans l'arène ;
le fougueux cheval devient obéissant et doux comme un mouton. Des
applaudissements éclatent dans le cirque ; on crie : Vive Basile ! Michel
III assiste à ce spectacle avec Théodora, sa mère. L'empereur, enthousiasmé,
nomme sur-le-champ Basile son premier écuyer. Puis il dit à l'impératrice : « Quel
habile cavalier on m'a donné là ! — Mon
fils, répond la princesse, ce cavalier détruira notre maison[1]. » Cette
prédiction n'excita qu'un sourire d'incrédulité sur les lèvres de Michel III.
En 854, il nomma Basile grand chambellan. Le général Bardas, frère de
l'impératrice Théodora, était parvenu à éloigner de ce poste éminent un de
ses ennemis, le capitaine Damien ; il essaya vainement d'en éloigner aussi
Basile ; en apprenant l'élévation de celui-ci, Bardas dit : Nous avons écarté
le renard pour faire place au lion, qui nous dévorera tous. Bardas,
homme cruel et compagnon de débauche de Michel III, reçut le titre de César
en 856.Il espérait succéder à son neveu au trône impérial. Mais Basile minait
dans l'ombre son autorité. Il se prêta à tous les désordres de l'empereur et
le domina. Son influence grandissait de jour en jour. Basile avait une femme
simple, vertueuse, appelée Marie ; il la répudia pour épouser Ingérine, une
des concubines de l'empereur. Il livra, en échange, sa sœur Thécla au jeune
prince. Après ce trafic honteux, Basile n'avait plus que deux pas à franchir
pour arriver au trône : la mort de Bardas et celle de Michel III. Il
persuada à l'empereur que Bardas conspirait et qu'il voulait l'assassiner.
Michel conçut, dès lors, le projet de se défaire de son oncle par un meurtre.
Mais Basile ne voulut pas immoler son rival à Constantinople même. Sous
prétexte d'aller reconquérir l'île de Crète, occupée par les Sarrasins, on
fit des préparatifs pour cette expédition. On donna à Bardas le commandement
d'un corps d'armée dans cette campagne. Mais le César fut averti de ce qui se
tramait contre lui. Il en instruisit le patriarche Photius, et lui demanda
son appui. Michel,
Bardas et Basile assistaient à la messe, dans l'église de Sainte-Sophie, le
jour de l'Annonciation (866). Après la consécration, l'évêque fit jurer à l'empereur et à son
chambellan qu'ils n'attenteraient pas à la vie du César. Photius
trempa une plume dans le sang de Jésus-Christ et fit signer à Michel et à
Basile qu'ils ne conservaient dans leur âme aucun sentiment criminel contre
Bardas. Ces exécrables serments furent suivis de vives protestations d'amitié
en présence du Dieu vivant et des fidèles assemblés dans la basilique. L'expédition
simulée partit de Constantinople, le 7 avril 866. L'armée de terre, dans
laquelle se trouvaient Michel, le César et Basile, campa sur le bord de la
mer, à quelques lieues de la capitale. Basile ne cessait d'entretenir Michel
des projets d'usurpation de son oncle. L'empereur fait appeler Bardas sous sa
tente. « Quoi
! dit-il à Basile en lui montrant le César, me laisseras-tu égorger
par ce traître ? — Sauvons
l'empereur ! » s'écria Basile. En
prononçant ces mots, il se précipite sur Bardas et le perce de part en part
avec son épée. Il rendit l'âme à l'instant même. L'armée
revint à Constantinople. En abordant au port, l'on vit sur les hauteurs de
Péra, un moine qui se mit à crier de toutes ses forces, en s'adressant à
Michel III : Triomphez, seigneur, vous avez versé le sang de votre oncle,
de votre second père ! ce sang retombera sur vous ! L'empereur ordonna de
couper la tête à ce moine. On lui dit qu'il était fou et qu'il fallait avoir
pitié de lui. Il lui laissa la vie. Au mois
de mai 866, Michel III associa, dans l'église de Sainte-Sophie, Basile à sa
couronne et le déclara Auguste. Et la foule s'écria : Longues années à
Michel et à Basile ! Nous
savons comment, un an après, Basile arrachait la vie à son bienfaiteur et son
collègue. La
première moitié de La carrière de Basile fut donc déshonorée par des
bassesses et des forfaits ; la seconde moitié fut marquée par de grandes
vertus et une grande gloire. Son caractère rappelle celui du premier des
empereurs romains. A l'exemple d'Octave Auguste, Basile voulut faire oublier,
devenu maître de l'Orient, les crimes du chambellan. Les
scandaleuses dépenses de Michel III avaient épuisé le trésor public. Par des
impôts sagement répartis et consciencieusement perçus, Basile fit renaître la
richesse dans l'empire et dans les coffres du gouvernement. « Un trésor
acquis par de lourdes et injustes contributions, disait-il, n'est qu'une
paille que le feu consume promptement, et qui embrase tout l'édifice qui la
renferme. » Il réorganisa de fond en comble les diverses branches de
l'administration de son empire. Il en chassa les incapables, les pervers et
les remplaça par des hommes intelligents et probes. La vénalité dans les
charges judiciaires disparut, et l'équité régna. Le commerce, l'agriculture,
les sciences, les arts, l'industrie, fleurirent sous le règne de Basile. Des
églises, des hôpitaux, des établissements d'instruction publique s'élevèrent
par ses soins à Constantinople et dans d'autres grandes villes. Eu moins de
deux ans, l'empereur répara les désastres de ses prédécesseurs. Il
organisa une armée formidable sur des bases solides. On y vit reparaître
l'antique discipline qui avait fait autrefois la force des légions romaines.
Les Sarrasins, qui s'étaient depuis longtemps joué de l'empire grec
trouvèrent, dans Basile, un maître redoutable, un héros invincible. Il les
expulsa des côtes d'Italie qu'ils avaient envahies, et les poursuivit, en
personne, dans l'Asie Mineure, le Pont, l'Arménie, en Cappadoce, en
Mésopotamie, au-delà de l'Euphrate, où les aigles romaines n'avaient point
osé se montrer depuis Héraclius. Il les chassa des gorges du Taurus où ils
s'étaient réfugiés, et leur livra plus de vingt batailles dont il sortit
vainqueur. Il écrasa la secte des pauliciens qui avait pris les armes coutre,
l'empire, et rentra plusieurs fois à Constantinople chargé de gloire et de
butin. A son retour d'une de ses belles campagnes, le patriarche de la
capitale déposa solennellement sur son front victorieux une couronne de
laurier qu'il n'aurait pas échangée, disait-il, contre une couronne d'or et
de diamants. Basile
se montra clément envers ses ennemis, juste et reconnaissant à l'égard de ses
soldats qui avaient partagé ses dangers et ses triomphes. L'un d'eux, appelé
Théophylacte, lui sauva courageusement la vie et la liberté dans un
engagement. Ce modeste soldat, se dérobant à la vue de son souverain après sa
noble action, se cacha dans les rangs de l'armée ; Basile le chercha
lui-même, le reconnut, et lui offrit des titres et des honneurs. « Seigneur,
lui dit Théophylacte, je suis né pauvre. Le sort ne m'a point destiné aux
dignités dont vous voulez m'honorer. Je n'ai aucune ambition ; je préfère à
toutes les faveurs de la fortune l'honneur de vous avoir servi. Si,
cependant, votre générosité veut que je reçoive un prix pour une action si
simple, je ne vous demande que quelques arpents de terre pour faire subsister
mon vieux père. » Basile
donna à ce soldat un domaine impérial. Théophylacte ne se doutait pas alors
qu'un jour l'un de ses fils, Romain Lecapenus, serait un des successeurs de
l'empereur Basile. Ce
prince n'oublia pas Nicolas, le gardien de l'église de Saint-Diomède, qui
l'avait charitablement recueilli dans sa cellule, en 851, lorsque, pauvre et
mendiant, il le trouva couché sur la pierre du temple chrétien ; il l'éleva à
la dignité d'économe de Sainte-Sophie et de syncelle (officier) du patriarche ; il plaça
honorablement tous les membres de la famille de Nicolas. Basile
était chéri de ses sujets, craint et respecté des ennemis de l'empire. Après
avoir rétabli les finances en désordre, reconstitué une administration qui,
sous le règne de Michel III, était un véritable brigandage ; quand il eut
formé une nombreuse et vaillante armée avec laquelle il avait battu les
Sarrasins, alors que le travail et la prospérité publique répandaient partout
la joie et la tranquillité, Basile voulut, comme autrefois Justinien,
réformer la législation dans ses États. La
langue latine, dans laquelle étaient écrites les lois de Justinien, n'était
pas la langue des Byzantins ; les recueils anciens furent traduits, ou plutôt
paraphrasés en grec ; ces versions avaient remplacé le texte original. Tout
en conservant un grand respect pour les travaux législatifs de Justinien, ses
successeurs y dérogeaient continuellement par de nouvelles institutions.
L'abandon de la langue latine, et cette fureur législative, symptôme des
nations en décadence, accrurent prodigieusement le nombre des lois. Les
livres de Justinien étaient défigurés et leur autorité à peu près disparue.
Sous le règne de Michel III et de quelques-uns de ses prédécesseurs, la
science du droit était, comme avant Justinien, si étendue et si confuse,
qu'elle était livrée à la fantaisie des juges, et les prévarications se
renouvelaient sans cesse. Basile
voulut porter la lumière dans ces ténèbres, poser des principes simples,
clairs, précis, et rétablir ainsi l'empire de la justice. Il s'occupa d'une
nouvelle rédaction du droit alors en vigueur, et substitua à la législation
altérée de Justinien, un corps de lois connu sous le nom de Basiliques, qui
ne fut définitivement mis en ordre et publié que par son fils et son
successeur : Léon VI. Les Basiliques conservèrent leur autorité jusqu'à
l'anéantissement de l'empire grec, époque à laquelle le Coran prit leur
place. Cependant, Mahomet Il permit aux Grecs vaincus de conserver leurs
juges et leur droit particulier. Les lois de Basile ont gardé chez les Grecs
toute leur force. Elles sont encore aujourd'hui le fondement de leur droit
civil. En 1830, le célèbre et malheureux Capo d'Istria, chargea une
commission de revoir les Basiliques ; il les appliqua, en grande
partie, à la Grèce régénérée. D'éminents jurisconsultes ont loué les lois de
Basile ; il a pris rang parmi les législateurs. Cet
homme extraordinaire mourut le 1er mars 886, dans un âge avancé, après un
règne glorieux de dix-huit ans. Il a laissé un petit livre intitulé : Avis
de l'empereur Basile à Léon, son cher fils et son collègue. Il renferme
des conseils, des maximes, dictés par une haute sagesse. Avant
d'expirer, l'empereur dit à son successeur, qui pleurait à son chevet : Mon
fils, défiez-vous de Photius ; cet homme a creusé un affreux abîme sous mon
trône. Le génie de Basile avait sondé la profondeur du mal que le grand
schisme de Photius allait faire naître au cœur de l'empire. Ce mal,
d'ailleurs, n'était pas nouveau ; les germes en existaient depuis le concile
tenu à Constantinople en 381[2]. Mais Photius donna sa formule
définitive à cette séparation, et l'enfanta avec tous ses périls religieux et
politiques. Il arracha la branche du trône, et la branche languit et se
dessécha faute de la sève vivifiante qui n'était qu'à Rome. Il établit une
Église grecque, lorsque Jésus-Christ n'en avait fondé qu'une seule : l'Église
catholique (universelle).
La division, c'est la mort ; l'unité, c'est la vie. Quand sonnera l'heure du
danger pour l'empire byzantin, on verra les empereurs recourir aux pontifes
romains, maîtres de l'Europe au moyen âge ; mais les papes qui, obéissant aux
belliqueux instincts de l'Occident chrétien, avaient pu lancer en Orient de
formidables armées pour arrêter les flots envahissants de l'islamisme, seront
réduits à l'impuissance par la mauvaise foi des Grecs, dans leur désir
sincère de sauver Constantinople du joug de Mahomet. Entrons rapidement dans
l'histoire du schisme et de ses diverses péripéties. Et
qu'était-ce d'abord que Photius ? Issu d'une des plus illustres et des plus
riches familles de Constantinople, Photius reçut une éducation brillante. Il
était poète, mathématicien, orateur, grammairien, jurisconsulte, théologien,
homme d'État. Sa vaste érudition et son éminent esprit lui ouvrirent de bonne
heure le chemin des honneurs. Il fut grand écuyer de Michel III, capitaine
des gardes, ambassadeur en Perse, premier secrétaire de l'empereur. Dévoré
d'ambition, il aspira un moment à l'empire ; ne pouvant être César, il songea
à se faire pape, et pape byzantin. En 857, le siège patriarcal de
Constantinople était occupé par un saint évêque, Ignace, l'un des fils
mutilés de Michel Rhangabe. Ignace tonnait contre les impiétés et le
libertinage de la cour. Bardas, auquel il refusa publiquement la communion
dans Sainte-Sophie, et Michel III, le chassèrent de son palais, de son
église, et lui donnèrent Photius pour successeur. C'était leur ancien
compagnon de débauche. Il ne pouvait pas être pour eux un censeur
intraitable, comme l'avait été Ignace. Photius passa dans l'espace de cinq
jours par les divers degrés de la cléricature ; il revêtit le pallium le
sixième jour. Des
clameurs s'élevaient déjà contre cette ordination sacrilège. Pour les
apaiser, Photius voulut surprendre l'approbation du pape Nicolas Ier. Il lui
écrivit une lettre artificieuse dans laquelle il prodiguait les mensonges et
les flatteries. Il gémissait de ce qu'on avait mis sur ses épaules le fardeau
de l'épiscopat, et de ce que le patriarche Ignace, accablé de vieillesse et
d'infirmités, s'en était volontairement déchargé. Sa lettre était
accompagnée d'une profession de foi entièrement catholique. Le pontife refusa
son consentement à la nomination de Photius. Il envoya deux légats à
Constantinople, Rodoal et Zacharie, tous les deux évêques ; ils étaient
seulement chargés d'examiner cette affaire, et d'en rendre compte au pape. En 861,
Photius et Michel III convoquèrent un concile à Constantinople. Trois cent
dix-huit évêques le composaient. On y déposa Ignace sous prétexte que son
élection n'avait pas été approuvée par l'empereur. Les légats de Rome
s'associèrent à la déposition du patriarche. Mais Photius, sentant combien
cette mesure était irrégulière, inique, voulut obtenir d'Ignace une démission
en règle. Le patriarche la refusa énergiquement. On l'emprisonna alors dans
le sépulcre vide de Copronyme, dont Michel III avait récemment jeté les
cendres au vent. Ignace fut livré aux plus horribles tourments. Épuisé par
les souffrances et la faim, étendu presque sans vie sur le sarcophage
impérial, le patriarche vit arriver un homme masqué ; cet homme l'accabla de
coups de fouet ; puis il prit la main d'Ignace, plaça une plume entre ses
doigts et lui fit tracer une croix sur un morceau de parchemin ; il porta
ensuite ce blanc-seing à Photius, qui l'attendait ; celui-ci écrivit les mots
suivants au-dessus de la signature du martyr : « Ignace, indigne
patriarche de Constantinople, je confesse que je suis entré dans l'épiscopat
sans décret d'élection, et que j'ai tyranniquement gouverné l'Église qui
avait été confiée à mes soins. » Après
avoir lu au peuple cette imposture, Photius en remit une copie aux légats
chargés de la porter au saint-père. Ils arrivèrent à Rome avec un ambassadeur
de Michel III ; muni de lettres du faux patriarche et de l'empereur, pour
Nicolas Ier. Le pontife ne se laissa pas prendre à ces fourberies. Il
convoqua son clergé au Vatican, l'instruisit de tout ce qui s'était passé à
Constantinople, et déclara, en présence de l'envoyé de l'empereur et des
prélats romains, qu'il ne consentait ni à la déposition d'Ignace ni à la
promotion de Photius. Il reprocha ensuite à ses légats d'avoir infidèlement
rempli leur mandat à Constantinople, et les excommunia. Il les désavoua dans
des lettres qu'il adressa aux patriarches et aux chrétiens d'Orient. Dans ces
lettres, il maintenait les droits d'Ignace au siège patriarcal de
Constantinople et repoussait l'ordination de Photius. Ce dernier fabriqua
alors une épître qu'il prétendit lui avoir été écrite par Nicolas Ier, et
dans laquelle la plus complète approbation était donnée à son ordination.
Mais cette fausseté fut bientôt reconnue. Bardas lui-même en fut révolté. Il
fit publiquement fouetter un moine inconnu que Photius avait choisi pour
complice de cette manœuvre. Mais, grâce au crédit dont ce patriarche
jouissait à la cour, ce moine devint, deux ans après, un des ministres de la
justice à Constantinople ! En 860,
Photius prononça une sentence de déposition et d'excommunication contre
Nicolas Ier, et contre ceux qui communiqueraient avec lui. Les deux
empereurs, Michel III et Basile, tous les sénateurs de Constantinople, trois
légats d'Orient, des magistrats, des généraux et plus de mille évêques ou
simples prêtres, signèrent cet acte de déchéance, qui fut adressé au pape et
aux chrétiens de l'Asie. Photius lança en même temps une circulaire dans
laquelle il disait que l'Église grecque était la première de toutes les
Églises et la seule vraie ; qu'elle devait être indépendante de l'Église de
Rome, laquelle était entachée d'erreurs. « Des hommes, sortis des ténèbres de
l'Occident, ajoutait Photius en parlant des Latins, sont venus corrompre la
pureté de notre foi. S'écartant du grand chemin, et suivant les faussetés de
Manès, ils détestent les prêtres engagés dans les liens d'un mariage légitime
; mais on voit, chez eux, plusieurs filles devenues femmes sans maris, et
plusieurs enfants dont on ne connaît point les pères. Le comble de leur
impiété, c'est qu'ils ont osé ajouter au sacré symbole des paroles nouvelles
; ils ont dit que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, mais encore du
Fils. Ils admettent ainsi deux principes dans la Trinité, et confondent les
propriétés des personnes divines[3]. » Photius faisait ici allusion
au filloque ajouté au symbole de Nicée par le concile œcuménique tenu
à Constantinople sous le règne de Théodose le Grand. Le patriarche, en
terminant sa circulaire, appelle les prêtres catholiques des ministres de
l'antéchrist et des corrupteurs publics. Le 26
septembre 867, deux jours après la mort de Michel III, Basile, devenu seul
empereur, chassa Photius du siège patriarcal comme perturbateur du repos des
peuples. Basile rétablit Ignace. Un an après, le pape Adrien II, anathématisa
Photius, et le concile général, tenu à Constantinople en 869, le condamna
comme usurpateur, faussaire et schismatique. Il fut exilé. Il composa
dans la solitude une généalogie dans laquelle il faisait descendre Basile,
fils d'un paysan de Macédoine, de Tiridate, roi d'Arménie, et sa mère, du
grand Constantin. L'empereur, qui voulait avoir des aïeux à tout prix, ne
résista pas à ce roman séducteur. Il rappela Photius de son bannissement, le
logea dans son palais, l'admit à sa table, lui confia l'éducation de ses
enfants, et, Ignace étant mort en 878, Basile replaça sur le trône patriarcal
de Constantinople le foudroyé de Rome et du concile œcuménique de 869 ! Jean
VIII occupait alors la chaire de Saint-Pierre. L'empereur lui envoya des
ambassadeurs pour lui demander son approbation à la réintégration de Photius.
Le patriarche schismatique écrivit en même temps au saint-père. Il prenait
dans sa lettre le ton de la plus profonde humilité ; il déplorait la violence
qu'on lui avait faite pour le rétablir sur le siège de Constantinople. Les
Sarrasins désolaient à cette époque les duchés de Bénévent et de Spolette ;
ils menaçaient même la ville éternelle. Jean VIII avait déjà imploré le
secours de l'empereur de Constantinople pour chasser les musulmans de
l'Italie. Il se privait d'un puissant appui en refusant à Basile
l'approbation qu'il sollicitait en faveur de Photius. Jean VIII l'accorda. Il
fit plus, il considéra comme nul et non avenu le concile de 869, qui avait
frappé Photius d'excommunication ; il le reconnut patriarche légitime de
Constantinople, l'absolvant de toute censure ecclésiastique, et déclara
excommuniés ceux qui refuseraient de communiquer avec Photius. Cependant le
pontife mit trois conditions principales à la validité de l'élection du
patriarche : 1° qu'il convoquerait un concile devant lequel Photius
demanderait pardon de ses fautes ; 2° qu'il reconnaîtrait la suprématie du
Saint-Siège sur l'Église de Constantinople ; 3° qu'aucun laïque ne pourrait
plus désormais parvenir de plein saut à la dignité patriarcale. Basile
convoqua le concile en 880. Trois cent quatre-vingt-trois évêques y
assistèrent : Photius le présida. Trois légats de Jean VIII y furent
présents. Les lettres du pape, dont ils étaient chargés pour l'empereur, pour
Photius, furent traduites en grec et défigurées ; on en supprima les trois
principales conditions posées par le souverain pontife. Le Grec qui servait
d'interprète aux légats les trompa. Ce concile ne fut qu'un long concert de
louanges et de bénédictions en faveur du très-illustre et très-saint
patriarche Photius. Tous les prélats d'Orient entrèrent en communion avec
lui, et fulminèrent l'anathème contre ceux qui ne le reconnaîtraient pas pour
leur premier et légitime pasteur. Cette réunion d'évêques est connue dans les
écrits des auteurs ecclésiastiques romains sous le nom de faux huitième
concile. Léon VI
se souvint de la parole de son père mourant : il fit rédiger un écrit qui
contenait tous les crimes de Photius. Un évêque le lut au peuple assemblé
dans Sainte-Sophie. Le patriarche schismatique fut déclaré déchu d'une
dignité qu'il n'avait jamais légitimement possédée (886). Étienne, frère de l'empereur,
lui succéda au trône épiscopal. On enferma Photius dans un monastère de
Constantinople, où.il mourut en 891, après avoir été anathématisé par les
papes Morin II, Adrien III et Formose. Diverses tentatives ont été faites
pour réunir les deux Églises d'Orient et d'Occident ; mais cette réunion ne
s'est jamais accomplie : la séparation entre la communion grecque et la
communion latine existe aujourd'hui comme au temps de Photius. Il a suffi d'un récit simple et vrai pour caractériser la séparation des deux Églises, pour en faire apprécier les causes. Il est malheureux pour les fondateurs de schisme que leurs propres vies les condamnent, et qu'ils ne puissent pas nous faire illusion sur la sincérité de leurs efforts religieux. Un homme saisi d'ambition veut monter au pouvoir ; la vérité devient pour lui un obstacle, l'orthodoxie le gêne ; il brise alors la vérité, frappe du pied l'orthodoxie et trahit la foi religieuse, sous prétexte de la restaurer. La Providence permet que les côtés les plus honteux du cœur humain se laissent voir à travers ce travail de destruction chrétienne. Le prétendu réformateur se présente devant les autels avec la conscience souillée, avec le libertinage sur le front, avec tout le cortége des vices, et l'hypocrisie devient sa compagne de toutes les heures. Quand il a fallu traiter avec Rome et se trouver en présence des représentants de la vérité catholique, c'est au mensonge qu'on a dû recourir, c'est la tromperie qui a joué le principal rôle. Ambition d'abord, puis souillure de l'âme, puis imposture enveloppant tous ses actes et se mêlant tout, telle fut l'œuvre de Photius, œuvre de déchirement et de mort, dont les traces subsistent encore, parce que les racines du mal sont aisément profondes, parce que l'erreur vit d'ignorance et de préjugés, même après que la mauvaise foi n'est plus là pour inspirer et soutenir les funestes luttes contre les principes de la vérité catholique. Ajoutons que si, de nos jours, il y a plus de ténèbres que de mauvaise volonté dans la masse du clergé grec, le vieil esprit de Photius, esprit d'orgueil, de ruse et de détestable subtilité, n'a pas cessé d'animer les chefs de la communion schismatique. |