Origine de Théodora. —
Son caractère. — Elle épouse Justinien qui partage avec elle son pouvoir
souverain. — Théodora fait étrangler son enfant. — Les factions du cirque. —
Sédition à Constantinople. — Terreur de Justinien. — Courage de Théodora. —
Bélisaire écrase les rebelles. — Mort de Théodora. — État de l'Occident au
commencement du VIe siècle. — Généraux de Justinien. — Leurs victoires. —
Bélisaire. — Son expédition en Afrique. — Son triomphe à Constantinople. —
Gélimer. — Bélisaire subjugue l'Italie ; est faussement accusé de
conspiration contre Justinien. — Son attitude devant cet empereur. — La
vérité sur la disgrâce de Bélisaire. — Ses chagrins. — Sa mort (de 531 à
565).
Nous
connaissons l'origine de Justinien, né sous le chaume comme son oncle Justin.
Disons en peu de mots celle de sa femme Théodora, dont le caractère exerça
une si grande influence sur la destinée de cet empereur. Elle était
Chypriote. Son père, Accatius, quitta l'île de Chypre sous le règne
d'Anastase, et vint avec sa femme et ses trois filles, ComitO, Anastasie et
Théodora, chercher fortune t Constantinople, rendez-vous des aventuriers de
toutes les espèces et de tous les pays. Accatius trouva un moyen d'existence
dans la cité impériale : il fut chargé de la surveillance des bêtes de
l'amphithéâtre. On l'appelait le maitre des ours. Le revenu de ce
modeste emploi était sa seule ressource. Il mourut, et laissa sa famille dans
la misère. Sa veuve se remaria, et demanda pour son nouveau mari le poste
qu'avait occupé Accatius. Pour exciter la compassion, elle se présenta en
suppliante au milieu du cirque, au moment où la foule s'y trouvait ; elle
tenait par la main ses filles, encore enfants. Les spectateurs les
accablèrent de railleries ; puis ils demandèrent d'éloigner ces mendiantes,
qui troublaient les joies du spectacle. Théodora avait alors huit ans. Elle
ressentit l'affront qui était fait à sa mère, à elle, à ses sœurs. Toute sa
vie elle en conserva le poignant souvenir. Plus tard l'impératrice vengea
cruellement sur les habitants de Constantinople, l'injure faite à la pauvre
famille d'Accatius. Les
trois enfants étaient devenues jeunes filles. Leur mère les dévoua à
l'infamie pour de l'argent. Puis, on les vit sur les tréteaux de
Constantinople. Comito jouait de la flûte ; Anastasie dansait et chantait, et
Théodora se livrait à la pantomime. Théodora n'était pas Phryné captivant un
Praxitèle, enflammant son imagination d'artiste, et plaçant sa statue parmi
celles des rois de Lacédémone ; ce n'était pas Laïs enchaînant à ses pieds
les héros et les philosophes de la Grèce ; ce n'était point Aspasie,
réunissant dans sa maison d'Athènes les orateurs et les poètes ; Théodora ne
ressemblait à ces femmes si tristement célèbres que par sa beauté et sa
nature profondément vicieuse. Elle se jeta tête baissée dans les plus
cyniques débordements[1]. Hécébole,
gouverneur de la Pentapole africaine, emmena Théodora dans sa province. Il la
chassa bientôt. Elle se dirigea vers Alexandrie où elle vécut quelque temps
de son métier de courtisane. La future impératrice de l'Orient sentit les
étreintes de la misère et de la faim dans la cité de Cléopâtre. Mais sa
volonté de fer, son ardente imagination, la soutenaient dans l'adversité.
Couchée sur le grabat de l'indigence, dormant au bruit de la mer égyptienne,
Théodora vit en songe un puissant monarque lui tendant une main secourable et
déposant à ses pieds une couronne et les trésors de l'Asie. La fille du maître
des ours crut se réveiller impératrice. Un secret pressentiment lui fit
promptement quitter Alexandrie ; elle arriva à Constantinople à bord d'un
navire marchand qui apportait du blé dans la Corne d'or. A son
retour sur les rives du Bosphore, Théodora changea de rôle. Elle joua la
femme vertueuse, la Madeleine en pleurs. Enfermée dans une maisonnette située
dans un quartier isolé de Constantinople, elle filait du, lin, lisait des
livres de piété, étudiait les belles-lettres et la politique. Son beau rêve
d'Alexandrie lui revenait toujours ! Elle connaissait le général
Justinien, et le considérait comme la réalisation de ce rêve. L'adroite
comédienne attira dans son humble demeure l'héritier présomptif de l'empire.
Justinien conçut pour cette femme une passion qui ne finit qu'avec sa vie. Il
voulut l'épouser. Euphémia, femme de Justin, et Vigilentia, 'mère du
Justinien, repoussèrent avec horreur une union pareille. Une loi de
Constantin interdisait les alliances entre les dignitaires de l'empire, les
comédiennes et les femmes de mauvaise vie. Justinien demanda à son oncle
l'abrogation de cette loi. Le vieil empereur allait la signer lorsque
Euphémia indignée lui arracha la plume de la main. Bientôt cette princesse
cessa de vivre. Après sa mort, Justin, pressé par son neveu, révoqua la loi
de Constantin. Aucune formalité légale ne s'opposait plus au mariage de
Justinien avec l'ancienne prostituée. Il s'accomplit à Constantinople, au
grand scandale de la cité, au mois de mai 527. Vigilentia en mourut de honte.
Justinien avait alors quarante-cinq ans. Théodora pouvait en avoir
trente-deux. Après
la mort de son prédécesseur, Justinien associa publiquement Théodora à sa
couronne. Elle avait le même pouvoir, les mêmes droits que l'empereur,
qu'elle dominait exclusivement. Théodora disposait de l'armée, du_ sénat, de
la magistrature, des finances. Rien ne se faisait sans elle, ou plutôt tout
se faisait par elle. On vit des généraux, des sénateurs, des gouverneurs des
provinces, des évêques même rendre un servile hommage à cette femme. Il
fallait s'abaisser et faire sa cour à l'ancienne comédienne pour obtenir les
dignités et les emplois lucratifs : triste chemin pour parvenir aux grandes
fortunes ! Tous les ambitieux ne sont pas de l'avis de ce fier
ambassadeur espagnol à Londres qui, refusant de recourir à la duchesse de
Portsmouth pour décider Charles II à prendre la défense des Pays-Bas contre
la France, répondit : J'aimerais mieux que le roi, mon maitre, perdit la
moitié de ses États que d'en sauver la plus petite partie portion par le
crédit d'une courtisane ! Justinien était bon, affable ; chacun pouvait
facilement l'approcher, implorer ses bienfaits ou sa justice. Théodora était
fière, hautaine, traitait avec un superbe dédain les personnages les plus
illustres, et ce n'était pas peu de chose que d'être admis à l'honneur de
baiser ses pieds et les pans de sa robe de pourpre. L'impératrice prenait
plaisir à voir ainsi les grands de l'empire à genoux devant la fille du maître
des ours ! Justinien saisissait toutes les occasions d'exalter le génie
et les vertus de sa femme. Il exigea que le serment d'obéissance et de
fidélité prêté à l'empereur fût prêté dans les mêmes termes à l'impératrice.
En tête d'une de ses lois, Justinien déclare qu'il a consulté la très-respectable
épouse que Dieu lui a donnée ! Tous ses efforts n'ont pu parvenir à
réhabiliter aux yeux de la postérité un nom déshonoré. Théodora
eut des enfants pendant sa vie déréglée. L'un d'eux, Jean l’Arabe, eut
pour père on ne sait quel soldat gaulois qui ne l'abandonna jamais. Craignant
les violences de la comédienne devenue impératrice, il s'exila
volontairement. Il mourut vers l'année 530, et révéla à son fils, avant
d'expirer, le secret de sa naissance. Jean l'Arabe vint à Constantinople. Il
avait environ quinze ans et ressemblait à sa mère. Il avait une de ces belles
têtes grecques comme on en retrouve toujours dans l'archipel hellénique, dans
l'Attique et dans l'Ionie. Jean se présenta devant Théodora. Elle lui
prodigua les plus tendres caresses. L'enfant versait des larmes de bonheur.
Il retrouvait sa mère ! L'impératrice lui donna quelques pièces d'or et lui
désigna une maison pour y passer la nuit. Le lendemain Jean l'Arabe
n'existait plus ! des assassins l'avalent étranglé pendant son sommeil l
Puis, ils attachèrent une grosse pierre à son cadavre qu'ils jetèrent en
pâture aux requins du Bosphore. Tous les historiens font peser ce crime sur
la tête de Théodora. Les baisers que cette exécrable mère déposait la veille,
sur le front de cet innocent, donnaient donc la mort comme les morsures de
l'aspic ! Ce pauvre enfant aurait sans cesse rappelé à l'empereur le passé de
la prostituée ; elle voulut détruire cet importun souvenir par le plus grand
des forfaits. Les
factions du cirque continuaient à troubler le repos de Constantinople.
Justinien lui-même se passionnait pour ces jeux barbares. N'étant encore que
consul, il dépensa des sommes immenses pour les combats de l'amphithéâtre. It
acheta vingt lions et trente léopards qui furent lancés dans l'arène, où ils
se déchirèrent aux applaudissements frénétiques de la multitude. Justinien
appartenait à la faction bleue ; Théodora avait donné sa préférence à
la faction verte. Les deux époux s'étaient partagé les rôles dans les
amusements du cirque comme dans les disputes religieuses ; l'empereur
protégeait les orthodoxes, et l'impératrice soutenait les hérétiques. Les
séditions de l'amphithéâtre avaient souvent pourpré-textes des causes
religieuses ou des causes de mécontentement du peuple envers certains
personnages politiques. Jean de
Cappadoce, préfet du prétoire, le questeur Tribonien et Calépodius,
chambellan et capitaine des gardes, déplaisaient au peuple de Constantinople
qui les accusait d'injustice et de concussion. Le 13 janvier 532, l'empereur
assistait aux jeux du cirque. Une querelle s'élève entre les deux
factions. Elles en viennent aux mains. Les verts reprochent à
Justinien sa partialité. Des allusions blessantes sont adressées à Théodora.
La multitude demande à grands cris la révocation de Jean de Cappadoce, de Tribonien
et de Calépodius. Le tumulte est à son comble. Le sang coule entre les
factieux et des soldats de la garde impériale. Justinien se retire tremblant
dans son palais. Le lendemain, le préfet de Constantinople fait rechercher
les principaux auteurs du désordre, et les condamne à mort. Parmi ceux-ci se
trouvent des verts et des bleus. Les deux factions se
réunissent alors contre le pouvoir impérial. Elles courent aux arsenaux et
s'emparent des armes qui y sont en dépôt. Elles délivrent les prisonniers au
moment où on va les pendre. Les rebelles prononcent la déposition de
Justinien, et offrent ensuite le sceptre à Probus, neveu de l'empereur
Anastase ; Probus refuse l'empire, et les révoltés brident sa maison. Ils
vont chercher Hypatius, autre neveu d'Anastase, l'emportent malgré lui dans
l'hippodrome et le proclament empereur ; une femme du peuple arrache un
collier d'or suspendu à son cou et le pose sur le front du nouveau César, en
guise de diadème. La
garde impériale arrive à l'hippodrome. Les émeutiers la taillent en pièces.
La terreur s'empare de l'esprit de Justinien. Il parle d'abdication, de
fuite, se présente, tête nue, à l'hippodrome, tenant dans ses mains le livre
des Évangiles, et jure par ce livre de pardonner les offenses qui lui ont été
faites. Il dit que le peuple est innocent du sang versé, qu'il se reconnaît,
lui, Justinien, seul coupable ; que ce sont ses péchés qui lui ont attiré ce
malheur ; qu'il regrette d'avoir fermé l'oreille aux légitimes plaintes du
peuple, et qu'il a condamné au bannissement Jean de Cappadoce, Tribonien et
Calépodius. En effet ces trois personnages venaient d'être exilés par
l'empereur. Ce ton
dévot et repentant déplaît à la foule mutinée. Elle accable Justinien
d'injures, brise ses statues, celles de l'impératrice et fait retentir l'air
des cris mille fois répétés : Hypatius Auguste ! Longues années à
Hypatius ![2] Justinien a cessé de régner
! Les
émeutiers mettent le feu aux quatre coins de Constantinople. L'incendie
dévore une partie du palais impérial et réduit en cendres l'église de
Sainte-Sophie. Justinien rentre dans sa demeure saisi de crainte, et déclare
de nouveau qu'il veut fuir sa capitale livrée aux flammes et à la guerre
civile. Ce fut dans ce moment que Théodora, sentant bouillonner dans son âme
sa vieille haine contre les habitants de Constantinople et pénétrée aussi,
disons-le, des devoirs que lui impose le sceptre, déploya toute la puissance
de son énergie et de son courage. « Vous voulez fuir ! dit-elle à
l'empereur ; les lâches fuient ! ceux qui ont du cœur restent, et meurent
s'il le faut ! Partez donc, seigneur, partez ! La Propontide vous ouvre son
sein ! vos vaisseaux vous attendent ! Moi, je ne vous suivrai pas ! je
n'abandonnerai pas ce palais ! je n'en sortirai que morte ! Le trône,
Justinien, est le plus beau des sépulcres ! jusqu'à mon dernier soupir on me
saluera du nom de reine couronnée ! je ne me dépouillerai pas de cette
pourpre dont tu m'as revêtue ! Justinien, un monarque qui traîne dans l'exil
une misérable vie, ne vaut pas un homme mort ! Non ! non ! vous ne fuirez pas
! Vous rassemblerez vos généraux et vos légions ! vous écraserez ceux qui
vous insultent et qui m'outragent ! vous sauverez notre honneur et l'honneur
de l'empire ! » Ces
brûlantes paroles, qui auraient pu retentir avec profit à plus d'une époque
de l'histoire, raniment le courage de l'empereur. Théodora et Justinien font
appel à la bravoure, au dévouement de Bélisaire à peine arrivé d'une de ses
plus glorieuses campagnes en Perse. Le général promet de châtier les
rebelles. Il se met à la tête de ses phalanges victorieuses, vole à
l'hippodrome, le cerne de toutes parts, puis il pénètre dans l'enceinte, et
ses soldats font un horrible carnage des séditieux. Il en périt trente mille.
Deux heures après, la tranquillité était rétablie dans la capitale, Théodora
était vengée et Justinien respirait sur son trône. La porte du cirque par
laquelle on transporta dans un cimetière les cadavres des vaincus, reçut le
nom de Porte des morts. Cette porte a conservé ce nom jusqu'à la chute
du Bas-Empire. Hypatius fut décapité[3]. Il
semble que de si grands malheurs auraient dû déterminer Justinien à
prononcer, par une loi, l'entière abolition des jeux du cirque. Il n'en fut
rien. Il y a chez les peuples certains usages, certaines cou-turnes que le
temps, bien plus que la législation, peut faire disparaître. Les jeux du
cirque et les collisions sanglantes qu'ils entrainaient, durèrent à
Constantinople autant que le Bas-Empire. Le
séjour de Constantinople, cette ville qui avait été le principal théâtre des
débauches et des crimes de Théodora, était devenu odieux à l'impératrice. Les
habitants la méprisaient et la détestaient. Elle se fit construire une
magnifique résidence sur la rive asiatique du Bosphore. Elle y vécut quinze
ans, et y mourut, d'un cancer, le 11 juin 548. L'impératrice avait fait
bâtir, dans les souterrains de ce palais, des cachots sombres et humides
qu'on appelait les Labyrinthes de Théodora. C'est là qu'elle faisait
enfermer ceux qui avaient osé entraver son ambition ou blesser son orgueil.
Plusieurs innocents y périrent dans les tortures. Théodora, hérétique ardente
et opiniâtre, attira deux fois sur elle les foudres du Saint-Siège. Elle
avait élevé, non loin de son palais, un vaste établissement destiné à
recueillir les femmes de mauvaise vie dont le nombre augmentait chaque jour à
Constantinople. Elle fit rechercher toutes ces malheureuses et leur donna du
travail et du pain. C'était une sorte de prison ; mais une prison où ces
femmes pouvaient mettre un terme à leurs dérèglements et à la misère qui eu
est la suite. Cependant, plusieurs d'entre elles préférèrent la mort à une
salutaire captivité : elles se précipitèrent dans le Bosphore. Mais cette
maison de refuge était une utile et louable institution. Elle semblait
proclamer à la face du monde le repentir de Théodora. On a dit que Justinien
fut la seule personne qui pleura l'impératrice. Pour honorer sa mémoire, il
donna le nom de Théodoriade la partie méridionale de la Syrie. Ce nom
n'a pas été conservé. Il y
avait cinquante et un ans que l'empire d'Occident n'existait plus quand
Justinien s'assit sur le trône de Constantinople. Un sauvage enfant des
régions du nord, qui n'était que simple soldat dans la garde d'Augustule, un
guerrier dont la famille, la patrie, la nation même sont inconnues, car les
historiens l'appellent tour à tour roi des Goths, roi des Hérules, prince des
Rugiens, juge des Thurilingiens, Odoacre enfin, anéantissait, en 476, la
monarchie fondée par le vainqueur d'Actium cinq cents ans auparavant.
L'empire avait commencé par Auguste, et finissait par un prince du même nom.
Pendant douze siècles, Rome avait dicté des lois à l'univers, et maintenant
la ville éternelle courbait son front humilié sous la main d'un barbare.
Odoacre dédaigna la pourpre. Ce n'était plus à ses yeux qu'un oripeau
méprisé, et se contenta du titre de roi d'Italie que ses compagnons lui
donnèrent. Son règne ne cessa que pour faire place à celui de Théodoric. Les
Romains n'avaient plus de droits sur les îles britanniques : elles s'étaient
rendues indépendantes. Les Goths et les Suèves étaient maîtres de l'Espagne.
Les Vandales occupaient et dévastaient l'Afrique. Les Visigoths, les
Bourguignons et les Mains s'étaient partagé la Gaule. Mais la monarchie
française prenait racine avec Clovis, devenu chrétien par une femme
admirable, à laquelle Dieu avait réservé la mission d'introduire le
christianisme dans cette nation franque qui devait former dans l'avenir le
plus beau des royaumes après celui du ciel[4]. Ainsi marchait le monde.
Pendant que des peuples vieux et décrépits disparaissaient après une longue
domination, d'autres peuples, jeunes et vigoureux, surgissaient et
grandissaient sous l'égide d'une religion féconde en miracles de civilisation
et de gloire. Les
armes de Justinien vengèrent noblement la majesté de l'empire, longtemps
bafouée par les hordes envahissantes. Les Sittas, les Germanus, les Narsès,
les Bélisaire, généraux de cet empereur, égalèrent en talents, en exploits,
les plus illustres chefs des anciennes légions romaines. Ils combattirent
victorieusement les Perses, domptèrent les barbares et en chassèrent le plus
grand nombre de l'Orient et de l'Occident. Bélisaire, dont le nom populaire
est devenu le symbole de la fidélité, de l'honnêteté, de l'honneur, de la
bravoure, de la grandeur militaires, Bélisaire fut le plus ferme et le plus
glorieux soutien de l'empire de Justinien. Son expédition en Afrique est une
des plus belles guerres dont l'histoire fasse mention. Elle peut être
hardiment comparée à celle de Scipion dans cette même contrée, et, surtout, à
la conquête de l'Algérie par les Français en 1830. Hildéric,
petit-fils de Genséric, occupait le trône de Carthage en 532. Gélimer, son
cousin, s'empara du pouvoir souverain. C'était un prince ambitieux et
vaillant ; il était poète et philosophe, et professait, comme tous les
Vandales, les croyances de l'arianisme. Des liaisons d'amitié existaient
depuis longtemps entre Hildéric et Justinien. L'empereur somme Gélimer de
rendre à son cousin, qu'il retenait dans les fers, sa couronne et sa liberté.
Gélimer répond à Justinien que les affaires de l'Afrique rie le regardent
pas, et il fait étrangler Hildéric dans sa prison. L'empereur déclare la
guerre à l'usurpateur. Cinq cents vaisseaux, montés par vingt mille hommes,
commandés par Bélisaire, partent de Constantinople, en 533, et font voile
vers Carthage. Trois mois après, Bélisaire avait conquis l'Afrique, tué
quarante mille Vandales, anéanti pour jamais cette nation autrefois si
redoutable, terrassé l'hérésie, et fait triompher le catholicisme dans la
patrie de saint Cyprien et de saint Augustin. Gélimer
s'était courageusement défendu. Il se réfugia couvert de cicatrices, avec
quelques-uns de ses soldats, à Palma, montagne de la Numidie. Il y resta deux
ou trois mois, ne se nourrissant que d'avoine et d'orge grossièrement pilées
et à demi cuites sous la cendre. Pharas, chef d'un corps de Huns au service
de Justinien, assiégea le prince vandale. Il lui demandait de se rendre et
lui promettait, au nom de Bélisaire, la clémence de l'empereur.
« Laisse-moi dans ces déserts, dit-il un jour à Pharas ; je ne te
demande que trois choses : une éponge pour laver mes blessures, un peu de
pain pour me nourrir, et un luth pour chanter mes malheurs ! » Cependant,
vaincu par la faim, il se livra à Bélisaire qui l'emmena à Constantinople. Le
conquérant de l'Afrique traîna à sa suite un grand nombre de prisonniers
vandales, et apporta à Justinien les trésors amassés par Genséric et ses
successeurs (534). Le
peuple de Constantinople, si sévèrement traité par Bélisaire deux ans
auparavant, ne fit entendre qu'un cri de joie en revoyant le héros chargé des
trophées de ses nouvelles victoires. Le peuple, l'armée, le sénat, la cour
lui décernèrent les honneurs du triomphe. Ils n'avaient été accordés, depuis
Auguste, qu'aux empereurs. Bélisaire fut le premier général triomphateur. Ce
spectacle avait été jusque-là inconnu à Constantinople. Un
magnifique char attelé de quatre chevaux superbes lui fut préparé. Il refusa
d'y monter. Il dit que ses compagnons d'armes avaient aussi bien que lui
conquis l'Afrique, et qu'il marcherait à pied comme eux. Le brillant cortége
partit de son palais. Bélisaire était grand, bien fait ; sa tête était
imposante et martiale. Équipé comme au jour d'une bataille, tenant dans sa
main sa glorieuse épée, il s'avançait à la tête de ses vétérans. A leur suite
venait une longue file de nobles vandales, précédée par Gélimer, portant une
robe de pourpre. Il gardait la majesté d'un roi. Pas une larme ne mouilla sa
paupière, aucun gémissement ne sortit de sa poitrine. Il répétait seulement
ces paroles de Salomon : Vanité des vanités, tout n'est que vanité !
Des soldats romains, cheminant après les Vandales, portaient les armes et les
drapeaux des vaincus, la vaisselle d'argent massif de Gélimer, son trône
d'or, sa couronne, le char de parade de la reine des Vandales, des coffres
remplis d'or et de pierreries, les vases du temple de Jérusalem[5]. C'étaient les richesses de
Rome, de la Grèce et de l'Afrique, pillées quelques années auparavant par
Genséric. La
procession triomphale parcourut ainsi les principales rues de Constantinople,
trouvant partout sur son passage une foule immense, faisant retentir l'air de
ses chaleureuses acclamations. Le nom de Bélisaire était dans tous les cœurs
et sur toutes les lèvres. Le cortége arriva à l'hippodrome, où Justinien
l'attendait, assis sur un trône. Là, Gélimer est dépouillé de sa robe de
pourpre ; un sénateur lui ordonne de se prosterner devant l'empereur. Le fier
Vandale oppose à cet ordre un refus positif. La multitude est saisie
d'étonnement. Un long silence règne dans le cirque. Bélisaire,
honorant l'infortune de son royal prisonnier, s'approche de lui, le salue,
serre affectueusement ses mains dans les siennes, puis il lui dit, avec la
délicatesse d'un grand cœur : « Je
vous prie, seigneur, de saluer avec moi l'empereur Justinien ! » Le
héros se tourne vers le trône, incline respectueusement sa tête et Gélimer
suit son exemple. Le
prince captif regarde son vainqueur et lui dit : « Je
vous rends grâce, général, du bien que vous venez d'apporter à mon âme en
deuil ! Puissiez-vous, dans les jours de l'adversité, rencontrer aussi un
consolateur et un ami ! » Bélisaire
embrassa Gélimer. Et les spectateurs attendris firent entendre de nouvelles
acclamations au conquérant de l'Afrique. L'empereur
offrit au descendant de Genséric les dignités de consul et de patrice. Il ne
les accepta pas. Il demanda seulement une retraite pour y finir ses jours,
entouré de sa femme et de ses enfants. Justinien lui donna un riche domaine
en Galatie. Six ans
après, Bélisaire avait subjugué l'Italie toujours occupée par les barbares.
Il ramenait à Constantinople un autre roi vaincu, Vitigès, l'un des
successeurs de Théodoric, et déposait aux pieds de Justinien les trésors de
la monarchie des Goths. Tant
d'éclat et de grandeur excitèrent l'envie des intrigants et des incapables du
palais impérial. En 584, Bélisaire fut accusé de conspirer contre son
souverain et de vouloir usurper son trône. Justinien fit comparaître ce grand
homme devant son tribunal. Il l'interrogea sur sa prétendue conspiration. Le
héros, offensé et indigné, ne répondit pas aux questions de l'empereur. Il se
contenta de lui dire en s'éloignant : « Prince ! je n'oppose que
mon caractère et mes quarante années de services dans vos armées aux
calomnies de mes lâches accusateurs ! Jugez-moi ! punissez votre général si
vous le croyez coupable ! » On
séquestra ses biens. Il fut pendant deux mois gardé à vue dans son palais.
Justinien reconnut son innocence et lui restitua sa fortune. L'injustice et
la noire ingratitude de ceux qui lui devaient tout, brisèrent son âme si
belle et si pure. Sa femme Antonina, qu'il aima toute sa vie, combla la
mesure de ses douleurs. Sans respect pour l'affection et la gloire d'un tel
époux, elle vécut dans le désordre sur les bords du Bosphore. Bélisaire
mourut de chagrin, à Constantinople, le 13 mars 565, âgé de plus de soixante
ans. Aucune pompe n'entoura ses funérailles. Seuls, ses vétérans le
pleurèrent. Du fond de son exil, Gélimer donna une larme à son souvenir. Ce qu'on a dit de la cécité et de la mendicité de Bélisaire, est une fable. Elle est cependant restée comme une vérité dans la mémoire des peuples, et a fait fortune dans l'imagination des statuaires et des poètes. Ils en voudront à l'histoire de leur ravir un tel sujet de composition. Mais l'histoire ne transige pas avec la vérité. Pour elle un fait est un fait, et non point une fantaisie d'artiste. Aucun historien contemporain n'a dit un mot de Bélisaire aveugle et mendiant. Jean Tzetzès, écrivain peu estimé du XIIe siècle, a fabriqué ce conte. Nous pensons qu'il a confondu la disgrâce de Jean de Cappadoce, préfet du prétoire, avec celle de Bélisaire. |
[1]
Voyez Evagrius, livre IV ; Nicéphore et surtout Procope, Anecdotes,
livre IX.
[2]
Cette acclamation, qui date des premiers temps de l'empire romain, s'est
conservée à Constantinople sous la domination des empereurs ottomans. Dans les
solennités publiques, auxquelles le sultan assiste, le peuple, et surtout
l'armée, le saluent par ce cri : Tschok yascha ! (Beaucoup d'années !)
ou bien encore : Bin yil yascha ! (Qu'il vive mille ans !)
[3]
Jean Malala, t. II, p. 147. Théophane, Zonaras, livre XIV.
[4]
Grotius.
[5]
Les vases du temple de Salomon avaient été autrefois apportés à Rome par
TittiS. Genséric, après avoir pillé la ville éternelle, déposa ces vases à
Carthage. Justinien les envoya aux églises de Jérusalem.