État de l'arianisme à
Constantinople au Ve siècle. — La famille Aspar. — Léon de Thrace, empereur.
— Massacre de la famille Aspar. — Violent incendie à Constantinople en 465. —
Saint Daniel Stylite. — Mort de Léon de Thrace. — Léon II. — Son neveu lui succède.
— Il meurt empoisonné par son père Zénon qui règne après lui. — Eutychès. —
Son hérésie. — Elle est condamnée par le synode provincial de Constantinople,
tenu en 448, et par le concile de Chalcédoine en 451. — Anastase le
Silentiaire, empereur. — Ses fourberies. — Guerre civile à Constantinople. —
Le général Vitalien. — Mort d'Anastase. — Justin, ancien berger de Bidériane,
est proclamé empereur par ses troupes. — Caractère de Justin. — Son
ignorance. — Sa mort. — Justinien son neveu lui succède (de 457 à 531).
La
secte, ou plutôt la faction arienne, autrefois si puissante et si turbulente
à Constantinople, se trouvait sans force clans celte ville au milieu du Ve
siècle. Le peuple de la grande cité abhorrait l'arianisme et les ariens.
Presque tous les emplois publics étaient occupés par des catholiques. Un
empereur de la secte d'Arius n'aurait pu se maintenir à cette époque sur le
trône de Constantin. Cet
état des esprits empêcha le patricien Aspar de succéder à l'illustre Marcien.
Aspar semblait être naturellement désigné pour le sceptre. Depuis un
demi-siècle des membres de sa famille commandaient les armées d'Orient. Aspar
possédait une immense fortune. Il avait deux fils, Ardabure et Patrice qui
étaient, comme leur père, à la tête de troupes nombreuses. Les trésors de
cette famille, ses longs services en Orient lui avaient acquis une grande
réputation et une influence décisive sur les soldats. Mais Aspar était Goth
ou Alain d'origine et arien. fi aurait été proclamé Auguste, en 457, s'il dit
embrassé la foi de Nicée. Le diadème était à ce prix. Aspar refusa d'abjurer.
Mais en renonçant au pouvoir suprême pour lui-même, il n'y renonça pas pour
ses enfants ; il crut leur en préparer le chemin en choisissant une de ses
créatures pour empereur. Le patricien désigna un homme obscur, intendant de
sa maison, Léon de Thrace, catholique zélé, et ce candidat fut accepté. Léon
trompa les espérances d'Aspar. Le puissant patricien n'avait voulu, en
couronnant son domestique, lui donner qu'un vain titre ; il pensait être
empereur de fait, sinon de droit. Cette intrigue n'échappa pas à Léon, homme
dépourvu d'instruction mais doué de beaucoup d'intelligence. Il s'attacha à
miner le crédit de la famille à laquelle il devait sa couronne. L'empereur
appela à Constantinople un corps d'Isauriens pour l'opposer à une troupe de
Goths qui formait la garde prétorienne d'Aspar. Les Isauriens, habitant,
comme aujourd'hui les Kurdes, les gorges du Taurus, étaient des hommes de
rapines et de brigandages. Ils étaient la terreur de leurs voisins. Ces
barbares, quelquefois châtiés par les empereurs byzantins, ne furent jamais
soumis. Aspar
fut réduit à ne plus pouvoir nommer un simple officier dans son armée.
Cependant Léon lui avait promis de lui laisser une autorité étendue sur les
troupes. Il se plaignit à l'empereur de la position subalterne qui lui était
faite, et lui reprocha d'avoir manqué à ses engagements. Aspar trouva dans
son ancien serviteur un maitre sévère, un souverain déterminé à ne partager
son pouvoir avec personne. « Il ne
convient pas, lui dit Aspar, en secouant insolemment sa robe de pourpre, il
ne convient pas à un homme revêtu de cette robe de se montrer ingrat et
parjure ! — Il ne
convient pas non plus, repartit Léon, à un empereur de sacrifier sa dignité
et les intérêts généraux à un intrigant et un ambitieux ! » Une
guerre à mort était déclarée entre ces deux hommes. Elle devait éclater en
lutte sanglante. Ils dissimulèrent d'abord leur haine. Léon poussa
l'hypocrisie jusqu'à donner le titre de César à Patrice, l'un des fils
d'Aspar, et à lui faire épouser sa fille Léoncia. De son côté le patricien
trahissait l'empereur et l'empire : il négociait avec Genséric une invasion
de barbares à Constantinople même. Il comptait, comme autrefois Rufin,
s'emparer du trône au milieu des malheurs d'une guerre intestine. Léon découvrit
la conspiration et fit assassiner, en 471, Aspar et Ardabure par ses
Isauriens. Patrice, gendre de Léon, fut laissé pour mort. Il revint à la vie.
L'empereur lui enleva sa femme et exila Patrice dans les montagnes du Taurus.
Les soldats d'Aspar coururent venger leur maître et ses fils. Ils se
présentèrent au palais impérial en poussant des cris féroces. Les Isauriens
les massacrèrent. A la suite de cette tuerie, Léon fut surnommé le Boucher.
Les Grecs le surnommèrent le Grand comme s'il se fût agi de Constantin
ou de Théodose. Léon ne méritait le titre de Grand ni par son génie, ni par
ses actions. On s'explique, toutefois, une certaine prédilection pour un
prince peut-être moins indigne de la pourpre qu'une foule de misérables qui
ont régné à Constantinople. On ne peut que rendre justice à Léon pour sa
ferme attitude en présence des menaces sans cesse renouvelées des barbares.
Dengitzik, l'un des fils d'Attila, demanda à l'empereur, en 466, le tribut
que Théodose s'était engagé à payer à son père. Pour toute réponse, Léon
envoya une armée en Thrace où se trouvait alors le nouveau roi des [huis. Il
en confia le commandement au général Aganaste. Les impériaux attaquèrent les
barbares et les taillèrent en pièces. Dengitzik tomba héroïquement sur le champ
de bataille. On lui coupa la tête qui fut apportée comme un trophée à
Constantinople. Un
effroyable incendie éclata dans cette ville au mois de septembre 465. Sur
quatorze quartiers de la cité, huit devinrent la proie des flammes. Plus de
dix mille personnes périrent dans les décombres. Depuis la Corne d'or
jusqu'à la porte Sélivrée, Constantinople n'offrait qu'un amas de ruines
fumantes. L'œil ne reconnut plus les espaces où s'élevaient auparavant les
édifices et les maisons incendiés. Les historiens contemporains ont renoncé à
calculer, tant elles furent immenses, les pertes englouties dans ce désastre.
Il fut accompagné de circonstances qui peuvent nous aider à connaitre l'état
des mœurs et des croyances à Constantinople à cette époque. Saint
Simon Stylite trouva un imitateur dans sa pénitence ; après sa mort (460), Daniel, de Constantinople,
vivait et priait debout, sur une colonne élevée près de cette ville. Du haut
de ce monument, ou plutôt du haut de sa sainteté, il contemplait avec douleur
la cité impériale qui s'agitait à ses pieds. Il flétrissait les débauches et
les crimes qui s'y commettaient, et disait que la crainte du Seigneur
n'habitait plus les cœurs, et que les esprits, frappés d'aveuglement, avaient
cessé d'être le domaine de la sagesse. Le cri des iniquités de Constantinople
augmentait de plus en plus, comme autrefois le cri des iniquités de Sodome.
Les péchés des habitants des rives du Bosphore étaient à leur comble. La
colère de Dieu allait tomber sur eux, s'ils ne voulaient pas la détourner par
le jeûne et la prière. Le solitaire avertissait l'empereur et le patriarche
des malheurs qui menaçaient la ville. Pendant qu'il prophétisait ainsi, une
nue enflammée couvrit le ciel de Constantinople, et jeta partout les sinistres
lueurs d'un immense incendie. La voix
de Daniel ne fut point écoutée. Le courroux céleste ne fut point apaisé par
les oraisons et les bonnes œuvres. On vit errer, sous la forme d'une vieille
matrone, le démon dans les rues de Constantinople. Il tenait dans ses mains
des torches allumées, mit le feu à la cité coupable, puis il disparut à
travers la fumée d'un vaste embrasement. Pendant que la ville brûlait,
l'empereur et l'impératrice allèrent pieusement visiter Daniel sur sa colonne
; ils lui demandèrent pardon d'avoir méconnu ses saints avertissements, et le
prièrent, à mains jointes, d'implorer la clémence du ciel. Daniel, fondant en
larmes, adressa à Dieu ses plus ferventes supplications. Il promit que le mal
qui désolait la ville cesserait dans sept jours, et sa promesse s'accomplit.
Tel est, en substance, le récit des auteurs anciens sur ce grand incendie de
Constantinople. Léon de
Thrace considéra comme mort son gendre Patrice, qui n'était qu'exilé, et
donna sa tille Léoncia en mariage à un des chefs isauriens appelé
Trascalisius, lequel, ainsi devenu membre de la famille impériale, échangea
son nom barbare contre celui de Zénon. Le nouveau gendre de Léon était aussi
repoussant par la laideur de son Arne que par la laideur de ses traits.
Débauché, cruel, il était pour le peuple de Constantinople un objet
d'exécration. Léon de Thrace sentit qu'il ne pouvait pas associer à sa couronne
un tel homme ; ne pouvant élever à l'empire celui qu'enveloppait la
réprobation universelle, et lui-même n'ayant pas de fils, il fut réduit à
déclarer Auguste un fils de Zénon qui s'appelait Léon comme son grand-père.
Léon de Thrace mourut en 474, un an après l'élévation du jeune Léon. Mais
l'acte suprême de Léon de Thrace devait être compté pour rien ; Zénon n'était
pas homme à se laisser arracher l'empire ; il s'arrangea pour se faire
couronner par son fils lui-même, dont il se débarrassa promptement ensuite
par le poison. Les excès de tous genres, violence, déchirements domestiques,
meurtres et abominations impures, marquèrent le règne de Zénon l'Isaurien.
Les seize années de son pouvoir ne furent qu'un long crime. Le châtiment ne
se fit pas attendre. Atteint d'une crise d'épilepsie, on l'avait cru mort et
on le mit au cercueil. Mais cette mort apparente n'était que de la léthargie
; peu d'instants après, le malheureux fit entendre des rugissements du fond
de son cercueil, qui resta fermé par ordre de sa femme. Le lendemain, quand
on l'ouvrit, on trouva Zénon mort ; dans sa rage, il avait dévoré son bras
droit et déchiré ses jambes. Les
querelles religieuses ont toujours été le grand mal du Bas-Empire. Pendant
que l'Église d'Occident se fortifiait, grandissait sur le roc inébranlable-de
l'unité catholique, l'Église d'Orient se déchirait, s'amoindrissait par la
corruption des dogmes, et poussait ainsi, vers une chute inévitable, la
société qu'elle avait divisée dans ses croyances. A peine
l'arianisme tracassier disparaissait-il de Constantinople, qu'une autre
hérésie, non moins funeste à l'empire, au repos public, surgissait dans cette
ville même. L'esprit inquiet et malade d'Eutychès s'agitait dans le silence
du cloître. Il avait été jadis renommé pour ses lumières et ses vertus.
Nestorius, dans ses prédications, avait voulu ravir à Marie sa grande gloire,
celle de Mère de Dieu fait homme. Aux applaudissements du monde
religieux, Eutychès avait réduit cette erreur en poussière. Maintenant ce
même homme produisait une doctrine non moins condamnable. Eutychès
niait que Jésus-Christ fût Dieu et homme tout ensemble. Il ne reconnaissait
pas en Lui la nature divine et la nature humaine, et n'admettait dans
le Sauveur qu'une seule nature, la nature divine. Il le dépouillait ainsi de
sa qualité de médiateur ; il détruisait la vérité de ses souffrances, de sa
mort, de sa résurrection, considérait son corps comme fantastique,
impalpable, et prétendait que ce corps était descendu du ciel, tout foi me,
dans le sein de la vierge Marie, et que la nature divine avait absorbé la
nature humaine, comme la mer absorbe une goutte d'eau. Il soutenait que
l'union hypostatique s'était accomplie non sur la terre, mais dans le ciel. En
prenant un corps et une âme semblables aux nôtres, le fils de Dieu, Dieu
lui-même, s'était fait l'ami, lc frère de l'homme. La doctrine d'Eutychès
ruinait d'un seul coup ce beau et consolant côté du christianisme. Le synode
provincial de Constantinople de 448 condamna cette hérésie. Le concile
général de Chalcédoine, tenu en 451, composé de cinq cent trente-six évêques,
ratifia cette condamnation, et lança l'anathème contre l'hérésiarque.
L'auguste assemblée proclama la profession de foi suivante : Le Fils est
de la même essence que le Père. Jésus-Christ s'est réellement incarné et
s'est fait homme (homo factus est). C'était le complément du
symbole de-Nicée. Mais l’eutychianisme n'en fit pas moins de grands ravages.
Il se répandit sur tous les points de l'Orient. La réputation de science et
de sagesse de son auteur servait à sa propagation. Bientôt l’eutychianisme se
divisa et se subdivisa en plusieurs branches, comme il arrive de toutes les
doctrines religieuses qui n'ont pas pour base l'autorité. Il existe encore
aujourd'hui en Orient. Nous avons vu, en 1837, des eutychéens à Césarée en
Cappadoce, et à Édesse (Orfa), en Mésopotamie. L'empereur
Zénon professait les doctrines d'Eutychès et leur accordait une secrète
protection. Les partisans de ces doctrines étaient assez nombreux à
Constantinople en 491. Anastase, successeur de Zénon, était eutychéen, ce qui
ne permettait pas son couronnement. Il abjura l'eutychianisme par un acte
écrit qui fut déposé entre les mains d'Euphémius, patriarche de
Constantinople. Anastase jura sur l'Evangile d'embrasser la foi de Nicée et
de la conserver pure du haut de son trône. Il épousa en même temps Arianne,
seconde femme de Zénon l'isaurien. Avant d'être empereur, Anastase
remplissait, à la cour, les fonctions de silentiaire. Elles
consistaient à maintenir le silence et le bon ordre dans le palais. Les
silentiaires étaient peu considérés. On les regardait comme des espions. Ils
l'étaient en effet ; ils rapportaient au chambellan tout ce qui se faisait et
se disait dans la demeure impériale. Né sur les bords de l'Adriatique, d'une
famille obscure, Anastase n'avait dit sa place de silentiaire qu'à sa haute
taille. Il n'avait point fait d'études. Il savait à peine lire et écrire. Le
jour de son élévation au trône (avril 491), Anastase parut, suivant
l'habitude, au cirque, revêtu de la pourpre ; le peuple qui en remplissait
l'enceinte, l'accueillit par ses acclamations ; quelques voix s'écrièrent en
voyant le nouvel empereur : Régnez, prince, comme vous avez vécu ! La foule en
masse répéta ces paroles. C'était à un homme qu'il ne connaissait pas que le
peuple adressait cet hommage ! Trois ans après il renversait ses statues et
celles de l'impératrice ; il lançait des pierres sur Anastase et brûlait son
trône dans l'hippodrome. Les
Grecs de Constantinople savaient dire de fort belles paroles ; rarement ils
les traduisaient en nobles actions ; déjà ils étaient arrivés à ne plus se
respecter eux-mêmes et à ne plus respecter ceux qui les gouvernaient : ces
beaux parleurs subissaient le joug de tout homme qui leur faisait sentir la
pesanteur d'un glaive. Ils ne
se passionnaient plus que pour leurs arguties théologiques et les jeux du
cirque. Ils formaient deux factions dans ces jeux : la faction bleue et la
faction verte. En 501, les deux camps ennemis s'attaquèrent avec
acharnement. Trois mille personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards,
furent égorgées dans l'amphithéâtre de Constantinople[1]. Anastase
écrasa le peuple d'impôts, vendit les fonctions publiques, et employa une
grande partie de l'argent qu'il en retirait à acheter la paix des barbares.
Il dépensa des sommes immenses à la construction d'une grande muraille qui
porta son nom. Elle décrivait une ligne courbe de quinze lieues ; elle
s'étendait, à l'ouest de Constantinople, depuis la Propontide jusqu'à
l'Euxin. Les environs de la ville impériale étaient couverts de riches
villas. Cette muraille était destinée à les préserver des ravages des
barbares. C'est le patriotisme, ce ne sont pas les murs de pierre qui
défendent les peuples et les cités. Anastase
prétendait que le commandement de Dieu contre le mensonge et le parjure
n'avait pas été fait pour les têtes couronnées'. Un roi de France a dit le
contraire : il a dit que si la bonne foi était bannie de la terre, on devrait
la retrouver encore dans le cœur des rois. Selon Anastase, la raison d'État
permettait tout, excusait tout. C'est la politique des fourbes. Anastase la
pratiqua. Il n'avait joué qu'une odieuse comédie en jurant sur le livre sacré
de suivre désormais la foi catholique. Ce n'était pour lui qu'un moyen
d'arriver au rang suprême. Une fois empereur, il se montra tel qu'il était :
hérétique passionné et persécuteur des orthodoxes. Il arracha des mains de
Macédonius, successeur d'Euphémius au siège patriarcal de Constantinople, son
écrit d'abjuration de l'eutychianisme, condamna à l'exil plusieurs prélats
catholiques qui avaient eu le courage de lui résister. Son parjure provoqua
la guerre civile. Les orthodoxes et les hérétiques de. Constantinople
s'entr'égorgèrent. Dix mille personnes perdirent la vie en 513. Vitalien,
petit-fils d'Aspar, un des principaux généraux d'Anastase, conservait un
sentiment de vengeance contre cet empereur qui n'avait pas été étranger au
massacre de sa famille. Bien que les catholiques aient donné à Vitalien le
surnom d'Orthodoxe, ce général qui avait de la bravoure et de l'habileté,
agissait plus par des idées d'ambition que par le désir sincère de faire
triompher la foi de Nicée ; il voulait se faire proclamer empereur. Chef
d'une armée dont le dévouement lui était assuré, Vitalien n'attendait qu'une
occasion favorable pour l'accomplissement de ses desseins. Il crut la
trouvez' dans la guerre de religion qui ensanglantait alors la ville
impériale. Vitalien leva l'étendard de la révolte. En moins de deux mois, il
se rendit maitre de la Thrace, de la Mésie et d'une partie de l'Illyrie. Il
était aux portes de Constantinople au mois de juin 514. Les catholiques le
saluèrent par des cris d'enthousiasme, et voulurent le proclamer empereur.
Anastase, tremblant dans son palais, capitula ; il se présenta, tête nue, en
attitude de suppliant, devant le peuple réuni à l'hippodrome, et promit
solennellement de rappeler les prélats bannis, d'entrer dans le giron de la
véritable Église et de la protéger. Ces nouvelles promesses, qui n'étaient,
au fond, qu'un mensonge de plus, apaisèrent le tumulte. Le peuple, l'armée et
le sénat maintinrent Anastase sur son trône. L'empereur combla Vitalien de
présents et le nomma gouverneur de la Thrace. Ce général fut lâchement
assassiné, deux ans plus tard, par les ordres de Justinien, qui le regardait
comme son compétiteur à l'empire. Anastase
mourut excommunié par le pape Hormisdas, le 9 juillet 518, âgé de
quatre-vingt-huit ans, après un règne de vingt-sept ans. Au mois
de mai de l'année 470, un jeune berger, du village de Bédériana, en Thrace,
arrivait à pied à Constantinople, portant un bâton et une besace. Justin,
c'était son nom, n'avait pas la plus petite drachme. Pendant son voyage, qui
dura plusieurs jours, il passait ses nuits en plein air et mangeait son pain
noir sur les bords des ruisseaux, à l'ombre des arbres qu'il rencontrait dans
son chemin. Tout en
gardant ses moutons, au fond de sa province, qui avait été le théâtre de tant
de batailles, il avait vu les légions romaines victorieuses ou vaincues par
les barbares ; le bruit des clairons, le cliquetis des armes avaient retenti
à ses oreilles ; ce spectacle enflamma son imagination t il se prit de
passion pour le jeu sanglant de combats. Justin
quitta ses vieux parents, son troupeau, et vint dans la capitale de l'empire
demander du service dans les armées. L'empereur Léon, son compatriote, fut
frappé de ses dispositions belliqueuses, il admira ses formes herculéennes,
sa haute taille, la beauté de sa figure, et l'admit dans sa garde. Le jeune
pâtre était catholique, bon, loyal, généreux, simple comme un enfant des
solitudes. Il se signala par sa bravoure et ses exploits dans les guerres
contre les Perses et les Isauriens qui, après la mort de Zénon, inquiétèrent
l'empire pendant six ans. Léon, de Thrace, l’avait nommé tribun, puis général
; Anastase lui donna le titre de sénateur. Au moment de la mort de cet
empereur, l'ancien berger de Bédériana ajoutait à tous ces titres celui de
capitaine des gardes. L'eunuque Mantius, grand chambellan d'Anastase,
intriguait pour donner le sceptre à un de ses amis. Il confia au capitaine
des gardes des sommes considérables pour acheter les suffrages des soldats.
Justin les leur distribua, mais en son propre nom, et se présenta comme
candidat à l'empire. Cinquante ans de bons et loyaux services dans les armées
impériales lui avaient valu l'affection des légions : elles le proclamèrent
seul Auguste le lendemain de la mort d'Anastase ! Justin avait une femme,
autrefois son esclave. Elle s'appelait
Lupicine. L'empereur voulut qu'elle quittât ce nom de Lupicine pour le nom
d'Euphémia. Il avait des cousins, des oncles, des tantes, des nièces et des
neveux. Il les appela tous à sa cour. L'un de ses neveux, Justinien, dont le
règne devait, plus tard, rendre à l'empire son éclat des anciens jours, était
auprès de lui depuis longtemps. Il lui fit donner une éducation distinguée,
et le nomma successivement consul, sénateur, général en chef de ses armées ;
il le revêtit enfin de la pourpre impériale en 527, quatre mois avant sa
mort. Durant
son règne, de neuf années, Justin réprima l'audace des Sarrasins qui avaient
déjà envahi la Palestine et une partie de la Syrie. Il battit les Perses, et
fit respecter son sceptre. Bélisaire commença sa vie héroïque sous Justin.
L'empereur lui avait confié le commandement de ses troupes qu'il envoya sur
les bords du Tibre et de l'Euphrate. Ce prince, dont la destinée fut si singulière, n'avait jamais voulu apprendre à lire ni à écrire. Ou avait fait graver sur une tablette de bois les lettres qui composent son nom. On dirigeait la main et la plume de l'empereur quand il avait à signer les actes de son gouvernement. Mais il sut s'entourer d'hommes capables et probes. L'intègre et habile Proclus, son ministre et son ami, conduisit avec soin les affaires publiques. Justin mourut âgé de soixante-dix-sept ans. Il fut un soldat valeureux ; mais l'épée lui convenait mieux que la couronne impériale. Il n'eut pas de génie, et sa grossière ignorance faillit plus d'une fois être funeste à l'empire[2]. |