HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE XI.

 

 

État de l'arianisme à Constantinople au Ve siècle. — La famille Aspar. — Léon de Thrace, empereur. — Massacre de la famille Aspar. — Violent incendie à Constantinople en 465. — Saint Daniel Stylite. — Mort de Léon de Thrace. — Léon II. — Son neveu lui succède. — Il meurt empoisonné par son père Zénon qui règne après lui. — Eutychès. — Son hérésie. — Elle est condamnée par le synode provincial de Constantinople, tenu en 448, et par le concile de Chalcédoine en 451. — Anastase le Silentiaire, empereur. — Ses fourberies. — Guerre civile à Constantinople. — Le général Vitalien. — Mort d'Anastase. — Justin, ancien berger de Bidériane, est proclamé empereur par ses troupes. — Caractère de Justin. — Son ignorance. — Sa mort. — Justinien son neveu lui succède (de 457 à 531).

 

La secte, ou plutôt la faction arienne, autrefois si puissante et si turbulente à Constantinople, se trouvait sans force clans celte ville au milieu du Ve siècle. Le peuple de la grande cité abhorrait l'arianisme et les ariens. Presque tous les emplois publics étaient occupés par des catholiques. Un empereur de la secte d'Arius n'aurait pu se maintenir à cette époque sur le trône de Constantin.

Cet état des esprits empêcha le patricien Aspar de succéder à l'illustre Marcien. Aspar semblait être naturellement désigné pour le sceptre. Depuis un demi-siècle des membres de sa famille commandaient les armées d'Orient. Aspar possédait une immense fortune. Il avait deux fils, Ardabure et Patrice qui étaient, comme leur père, à la tête de troupes nombreuses. Les trésors de cette famille, ses longs services en Orient lui avaient acquis une grande réputation et une influence décisive sur les soldats. Mais Aspar était Goth ou Alain d'origine et arien. fi aurait été proclamé Auguste, en 457, s'il dit embrassé la foi de Nicée. Le diadème était à ce prix. Aspar refusa d'abjurer. Mais en renonçant au pouvoir suprême pour lui-même, il n'y renonça pas pour ses enfants ; il crut leur en préparer le chemin en choisissant une de ses créatures pour empereur. Le patricien désigna un homme obscur, intendant de sa maison, Léon de Thrace, catholique zélé, et ce candidat fut accepté.

Léon trompa les espérances d'Aspar. Le puissant patricien n'avait voulu, en couronnant son domestique, lui donner qu'un vain titre ; il pensait être empereur de fait, sinon de droit. Cette intrigue n'échappa pas à Léon, homme dépourvu d'instruction mais doué de beaucoup d'intelligence. Il s'attacha à miner le crédit de la famille à laquelle il devait sa couronne. L'empereur appela à Constantinople un corps d'Isauriens pour l'opposer à une troupe de Goths qui formait la garde prétorienne d'Aspar. Les Isauriens, habitant, comme aujourd'hui les Kurdes, les gorges du Taurus, étaient des hommes de rapines et de brigandages. Ils étaient la terreur de leurs voisins. Ces barbares, quelquefois châtiés par les empereurs byzantins, ne furent jamais soumis.

Aspar fut réduit à ne plus pouvoir nommer un simple officier dans son armée. Cependant Léon lui avait promis de lui laisser une autorité étendue sur les troupes. Il se plaignit à l'empereur de la position subalterne qui lui était faite, et lui reprocha d'avoir manqué à ses engagements. Aspar trouva dans son ancien serviteur un maitre sévère, un souverain déterminé à ne partager son pouvoir avec personne.

« Il ne convient pas, lui dit Aspar, en secouant insolemment sa robe de pourpre, il ne convient pas à un homme revêtu de cette robe de se montrer ingrat et parjure !

— Il ne convient pas non plus, repartit Léon, à un empereur de sacrifier sa dignité et les intérêts généraux à un intrigant et un ambitieux ! »

Une guerre à mort était déclarée entre ces deux hommes. Elle devait éclater en lutte sanglante. Ils dissimulèrent d'abord leur haine. Léon poussa l'hypocrisie jusqu'à donner le titre de César à Patrice, l'un des fils d'Aspar, et à lui faire épouser sa fille Léoncia. De son côté le patricien trahissait l'empereur et l'empire : il négociait avec Genséric une invasion de barbares à Constantinople même. Il comptait, comme autrefois Rufin, s'emparer du trône au milieu des malheurs d'une guerre intestine. Léon découvrit la conspiration et fit assassiner, en 471, Aspar et Ardabure par ses Isauriens. Patrice, gendre de Léon, fut laissé pour mort. Il revint à la vie. L'empereur lui enleva sa femme et exila Patrice dans les montagnes du Taurus. Les soldats d'Aspar coururent venger leur maître et ses fils. Ils se présentèrent au palais impérial en poussant des cris féroces. Les Isauriens les massacrèrent. A la suite de cette tuerie, Léon fut surnommé le Boucher. Les Grecs le surnommèrent le Grand comme s'il se fût agi de Constantin ou de Théodose. Léon ne méritait le titre de Grand ni par son génie, ni par ses actions. On s'explique, toutefois, une certaine prédilection pour un prince peut-être moins indigne de la pourpre qu'une foule de misérables qui ont régné à Constantinople. On ne peut que rendre justice à Léon pour sa ferme attitude en présence des menaces sans cesse renouvelées des barbares. Dengitzik, l'un des fils d'Attila, demanda à l'empereur, en 466, le tribut que Théodose s'était engagé à payer à son père. Pour toute réponse, Léon envoya une armée en Thrace où se trouvait alors le nouveau roi des [huis. Il en confia le commandement au général Aganaste. Les impériaux attaquèrent les barbares et les taillèrent en pièces. Dengitzik tomba héroïquement sur le champ de bataille. On lui coupa la tête qui fut apportée comme un trophée à Constantinople.

Un effroyable incendie éclata dans cette ville au mois de septembre 465. Sur quatorze quartiers de la cité, huit devinrent la proie des flammes. Plus de dix mille personnes périrent dans les décombres. Depuis la Corne d'or jusqu'à la porte Sélivrée, Constantinople n'offrait qu'un amas de ruines fumantes. L'œil ne reconnut plus les espaces où s'élevaient auparavant les édifices et les maisons incendiés. Les historiens contemporains ont renoncé à calculer, tant elles furent immenses, les pertes englouties dans ce désastre. Il fut accompagné de circonstances qui peuvent nous aider à connaitre l'état des mœurs et des croyances à Constantinople à cette époque.

Saint Simon Stylite trouva un imitateur dans sa pénitence ; après sa mort (460), Daniel, de Constantinople, vivait et priait debout, sur une colonne élevée près de cette ville. Du haut de ce monument, ou plutôt du haut de sa sainteté, il contemplait avec douleur la cité impériale qui s'agitait à ses pieds. Il flétrissait les débauches et les crimes qui s'y commettaient, et disait que la crainte du Seigneur n'habitait plus les cœurs, et que les esprits, frappés d'aveuglement, avaient cessé d'être le domaine de la sagesse. Le cri des iniquités de Constantinople augmentait de plus en plus, comme autrefois le cri des iniquités de Sodome. Les péchés des habitants des rives du Bosphore étaient à leur comble. La colère de Dieu allait tomber sur eux, s'ils ne voulaient pas la détourner par le jeûne et la prière. Le solitaire avertissait l'empereur et le patriarche des malheurs qui menaçaient la ville. Pendant qu'il prophétisait ainsi, une nue enflammée couvrit le ciel de Constantinople, et jeta partout les sinistres lueurs d'un immense incendie.

La voix de Daniel ne fut point écoutée. Le courroux céleste ne fut point apaisé par les oraisons et les bonnes œuvres. On vit errer, sous la forme d'une vieille matrone, le démon dans les rues de Constantinople. Il tenait dans ses mains des torches allumées, mit le feu à la cité coupable, puis il disparut à travers la fumée d'un vaste embrasement. Pendant que la ville brûlait, l'empereur et l'impératrice allèrent pieusement visiter Daniel sur sa colonne ; ils lui demandèrent pardon d'avoir méconnu ses saints avertissements, et le prièrent, à mains jointes, d'implorer la clémence du ciel. Daniel, fondant en larmes, adressa à Dieu ses plus ferventes supplications. Il promit que le mal qui désolait la ville cesserait dans sept jours, et sa promesse s'accomplit. Tel est, en substance, le récit des auteurs anciens sur ce grand incendie de Constantinople.

Léon de Thrace considéra comme mort son gendre Patrice, qui n'était qu'exilé, et donna sa tille Léoncia en mariage à un des chefs isauriens appelé Trascalisius, lequel, ainsi devenu membre de la famille impériale, échangea son nom barbare contre celui de Zénon. Le nouveau gendre de Léon était aussi repoussant par la laideur de son Arne que par la laideur de ses traits. Débauché, cruel, il était pour le peuple de Constantinople un objet d'exécration. Léon de Thrace sentit qu'il ne pouvait pas associer à sa couronne un tel homme ; ne pouvant élever à l'empire celui qu'enveloppait la réprobation universelle, et lui-même n'ayant pas de fils, il fut réduit à déclarer Auguste un fils de Zénon qui s'appelait Léon comme son grand-père. Léon de Thrace mourut en 474, un an après l'élévation du jeune Léon. Mais l'acte suprême de Léon de Thrace devait être compté pour rien ; Zénon n'était pas homme à se laisser arracher l'empire ; il s'arrangea pour se faire couronner par son fils lui-même, dont il se débarrassa promptement ensuite par le poison. Les excès de tous genres, violence, déchirements domestiques, meurtres et abominations impures, marquèrent le règne de Zénon l'Isaurien. Les seize années de son pouvoir ne furent qu'un long crime. Le châtiment ne se fit pas attendre. Atteint d'une crise d'épilepsie, on l'avait cru mort et on le mit au cercueil. Mais cette mort apparente n'était que de la léthargie ; peu d'instants après, le malheureux fit entendre des rugissements du fond de son cercueil, qui resta fermé par ordre de sa femme. Le lendemain, quand on l'ouvrit, on trouva Zénon mort ; dans sa rage, il avait dévoré son bras droit et déchiré ses jambes.

Les querelles religieuses ont toujours été le grand mal du Bas-Empire. Pendant que l'Église d'Occident se fortifiait, grandissait sur le roc inébranlable-de l'unité catholique, l'Église d'Orient se déchirait, s'amoindrissait par la corruption des dogmes, et poussait ainsi, vers une chute inévitable, la société qu'elle avait divisée dans ses croyances.

A peine l'arianisme tracassier disparaissait-il de Constantinople, qu'une autre hérésie, non moins funeste à l'empire, au repos public, surgissait dans cette ville même. L'esprit inquiet et malade d'Eutychès s'agitait dans le silence du cloître. Il avait été jadis renommé pour ses lumières et ses vertus. Nestorius, dans ses prédications, avait voulu ravir à Marie sa grande gloire, celle de Mère de Dieu fait homme. Aux applaudissements du monde religieux, Eutychès avait réduit cette erreur en poussière. Maintenant ce même homme produisait une doctrine non moins condamnable.

Eutychès niait que Jésus-Christ fût Dieu et homme tout ensemble. Il ne reconnaissait pas en Lui la nature divine et la nature humaine, et n'admettait dans le Sauveur qu'une seule nature, la nature divine. Il le dépouillait ainsi de sa qualité de médiateur ; il détruisait la vérité de ses souffrances, de sa mort, de sa résurrection, considérait son corps comme fantastique, impalpable, et prétendait que ce corps était descendu du ciel, tout foi me, dans le sein de la vierge Marie, et que la nature divine avait absorbé la nature humaine, comme la mer absorbe une goutte d'eau. Il soutenait que l'union hypostatique s'était accomplie non sur la terre, mais dans le ciel.

En prenant un corps et une âme semblables aux nôtres, le fils de Dieu, Dieu lui-même, s'était fait l'ami, lc frère de l'homme. La doctrine d'Eutychès ruinait d'un seul coup ce beau et consolant côté du christianisme. Le synode provincial de Constantinople de 448 condamna cette hérésie. Le concile général de Chalcédoine, tenu en 451, composé de cinq cent trente-six évêques, ratifia cette condamnation, et lança l'anathème contre l'hérésiarque. L'auguste assemblée proclama la profession de foi suivante : Le Fils est de la même essence que le Père. Jésus-Christ s'est réellement incarné et s'est fait homme (homo factus est). C'était le complément du symbole de-Nicée. Mais l’eutychianisme n'en fit pas moins de grands ravages. Il se répandit sur tous les points de l'Orient. La réputation de science et de sagesse de son auteur servait à sa propagation. Bientôt l’eutychianisme se divisa et se subdivisa en plusieurs branches, comme il arrive de toutes les doctrines religieuses qui n'ont pas pour base l'autorité. Il existe encore aujourd'hui en Orient. Nous avons vu, en 1837, des eutychéens à Césarée en Cappadoce, et à Édesse (Orfa), en Mésopotamie.

L'empereur Zénon professait les doctrines d'Eutychès et leur accordait une secrète protection. Les partisans de ces doctrines étaient assez nombreux à Constantinople en 491. Anastase, successeur de Zénon, était eutychéen, ce qui ne permettait pas son couronnement. Il abjura l'eutychianisme par un acte écrit qui fut déposé entre les mains d'Euphémius, patriarche de Constantinople. Anastase jura sur l'Evangile d'embrasser la foi de Nicée et de la conserver pure du haut de son trône. Il épousa en même temps Arianne, seconde femme de Zénon l'isaurien. Avant d'être empereur, Anastase remplissait, à la cour, les fonctions de silentiaire. Elles consistaient à maintenir le silence et le bon ordre dans le palais. Les silentiaires étaient peu considérés. On les regardait comme des espions. Ils l'étaient en effet ; ils rapportaient au chambellan tout ce qui se faisait et se disait dans la demeure impériale. Né sur les bords de l'Adriatique, d'une famille obscure, Anastase n'avait dit sa place de silentiaire qu'à sa haute taille. Il n'avait point fait d'études. Il savait à peine lire et écrire. Le jour de son élévation au trône (avril 491), Anastase parut, suivant l'habitude, au cirque, revêtu de la pourpre ; le peuple qui en remplissait l'enceinte, l'accueillit par ses acclamations ; quelques voix s'écrièrent en voyant le nouvel empereur : Régnez, prince, comme vous avez vécu ! La foule en masse répéta ces paroles. C'était à un homme qu'il ne connaissait pas que le peuple adressait cet hommage ! Trois ans après il renversait ses statues et celles de l'impératrice ; il lançait des pierres sur Anastase et brûlait son trône dans l'hippodrome.

Les Grecs de Constantinople savaient dire de fort belles paroles ; rarement ils les traduisaient en nobles actions ; déjà ils étaient arrivés à ne plus se respecter eux-mêmes et à ne plus respecter ceux qui les gouvernaient : ces beaux parleurs subissaient le joug de tout homme qui leur faisait sentir la pesanteur d'un glaive.

Ils ne se passionnaient plus que pour leurs arguties théologiques et les jeux du cirque. Ils formaient deux factions dans ces jeux : la faction bleue et la faction verte. En 501, les deux camps ennemis s'attaquèrent avec acharnement. Trois mille personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, furent égorgées dans l'amphithéâtre de Constantinople[1].

Anastase écrasa le peuple d'impôts, vendit les fonctions publiques, et employa une grande partie de l'argent qu'il en retirait à acheter la paix des barbares. Il dépensa des sommes immenses à la construction d'une grande muraille qui porta son nom. Elle décrivait une ligne courbe de quinze lieues ; elle s'étendait, à l'ouest de Constantinople, depuis la Propontide jusqu'à l'Euxin. Les environs de la ville impériale étaient couverts de riches villas. Cette muraille était destinée à les préserver des ravages des barbares. C'est le patriotisme, ce ne sont pas les murs de pierre qui défendent les peuples et les cités.

Anastase prétendait que le commandement de Dieu contre le mensonge et le parjure n'avait pas été fait pour les têtes couronnées'. Un roi de France a dit le contraire : il a dit que si la bonne foi était bannie de la terre, on devrait la retrouver encore dans le cœur des rois. Selon Anastase, la raison d'État permettait tout, excusait tout. C'est la politique des fourbes. Anastase la pratiqua. Il n'avait joué qu'une odieuse comédie en jurant sur le livre sacré de suivre désormais la foi catholique. Ce n'était pour lui qu'un moyen d'arriver au rang suprême. Une fois empereur, il se montra tel qu'il était : hérétique passionné et persécuteur des orthodoxes. Il arracha des mains de Macédonius, successeur d'Euphémius au siège patriarcal de Constantinople, son écrit d'abjuration de l'eutychianisme, condamna à l'exil plusieurs prélats catholiques qui avaient eu le courage de lui résister. Son parjure provoqua la guerre civile. Les orthodoxes et les hérétiques de. Constantinople s'entr'égorgèrent. Dix mille personnes perdirent la vie en 513.

Vitalien, petit-fils d'Aspar, un des principaux généraux d'Anastase, conservait un sentiment de vengeance contre cet empereur qui n'avait pas été étranger au massacre de sa famille. Bien que les catholiques aient donné à Vitalien le surnom d'Orthodoxe, ce général qui avait de la bravoure et de l'habileté, agissait plus par des idées d'ambition que par le désir sincère de faire triompher la foi de Nicée ; il voulait se faire proclamer empereur. Chef d'une armée dont le dévouement lui était assuré, Vitalien n'attendait qu'une occasion favorable pour l'accomplissement de ses desseins. Il crut la trouvez' dans la guerre de religion qui ensanglantait alors la ville impériale. Vitalien leva l'étendard de la révolte. En moins de deux mois, il se rendit maitre de la Thrace, de la Mésie et d'une partie de l'Illyrie. Il était aux portes de Constantinople au mois de juin 514. Les catholiques le saluèrent par des cris d'enthousiasme, et voulurent le proclamer empereur. Anastase, tremblant dans son palais, capitula ; il se présenta, tête nue, en attitude de suppliant, devant le peuple réuni à l'hippodrome, et promit solennellement de rappeler les prélats bannis, d'entrer dans le giron de la véritable Église et de la protéger. Ces nouvelles promesses, qui n'étaient, au fond, qu'un mensonge de plus, apaisèrent le tumulte. Le peuple, l'armée et le sénat maintinrent Anastase sur son trône. L'empereur combla Vitalien de présents et le nomma gouverneur de la Thrace. Ce général fut lâchement assassiné, deux ans plus tard, par les ordres de Justinien, qui le regardait comme son compétiteur à l'empire.

Anastase mourut excommunié par le pape Hormisdas, le 9 juillet 518, âgé de quatre-vingt-huit ans, après un règne de vingt-sept ans.

Au mois de mai de l'année 470, un jeune berger, du village de Bédériana, en Thrace, arrivait à pied à Constantinople, portant un bâton et une besace. Justin, c'était son nom, n'avait pas la plus petite drachme. Pendant son voyage, qui dura plusieurs jours, il passait ses nuits en plein air et mangeait son pain noir sur les bords des ruisseaux, à l'ombre des arbres qu'il rencontrait dans son chemin.

Tout en gardant ses moutons, au fond de sa province, qui avait été le théâtre de tant de batailles, il avait vu les légions romaines victorieuses ou vaincues par les barbares ; le bruit des clairons, le cliquetis des armes avaient retenti à ses oreilles ; ce spectacle enflamma son imagination t il se prit de passion pour le jeu sanglant de combats.

Justin quitta ses vieux parents, son troupeau, et vint dans la capitale de l'empire demander du service dans les armées. L'empereur Léon, son compatriote, fut frappé de ses dispositions belliqueuses, il admira ses formes herculéennes, sa haute taille, la beauté de sa figure, et l'admit dans sa garde. Le jeune pâtre était catholique, bon, loyal, généreux, simple comme un enfant des solitudes. Il se signala par sa bravoure et ses exploits dans les guerres contre les Perses et les Isauriens qui, après la mort de Zénon, inquiétèrent l'empire pendant six ans. Léon, de Thrace, l’avait nommé tribun, puis général ; Anastase lui donna le titre de sénateur. Au moment de la mort de cet empereur, l'ancien berger de Bédériana ajoutait à tous ces titres celui de capitaine des gardes. L'eunuque Mantius, grand chambellan d'Anastase, intriguait pour donner le sceptre à un de ses amis. Il confia au capitaine des gardes des sommes considérables pour acheter les suffrages des soldats. Justin les leur distribua, mais en son propre nom, et se présenta comme candidat à l'empire. Cinquante ans de bons et loyaux services dans les armées impériales lui avaient valu l'affection des légions : elles le proclamèrent seul Auguste le lendemain de la mort d'Anastase ! Justin avait une femme, autrefois son esclave.  Elle s'appelait Lupicine. L'empereur voulut qu'elle quittât ce nom de Lupicine pour le nom d'Euphémia. Il avait des cousins, des oncles, des tantes, des nièces et des neveux. Il les appela tous à sa cour. L'un de ses neveux, Justinien, dont le règne devait, plus tard, rendre à l'empire son éclat des anciens jours, était auprès de lui depuis longtemps. Il lui fit donner une éducation distinguée, et le nomma successivement consul, sénateur, général en chef de ses armées ; il le revêtit enfin de la pourpre impériale en 527, quatre mois avant sa mort.

Durant son règne, de neuf années, Justin réprima l'audace des Sarrasins qui avaient déjà envahi la Palestine et une partie de la Syrie. Il battit les Perses, et fit respecter son sceptre. Bélisaire commença sa vie héroïque sous Justin. L'empereur lui avait confié le commandement de ses troupes qu'il envoya sur les bords du Tibre et de l'Euphrate.

Ce prince, dont la destinée fut si singulière, n'avait jamais voulu apprendre à lire ni à écrire. Ou avait fait graver sur une tablette de bois les lettres qui composent son nom. On dirigeait la main et la plume de l'empereur quand il avait à signer les actes de son gouvernement. Mais il sut s'entourer d'hommes capables et probes. L'intègre et habile Proclus, son ministre et son ami, conduisit avec soin les affaires publiques. Justin mourut âgé de soixante-dix-sept ans. Il fut un soldat valeureux ; mais l'épée lui convenait mieux que la couronne impériale. Il n'eut pas de génie, et sa grossière ignorance faillit plus d'une fois être funeste à l'empire[2].

 

 

 



[1] Tillemont. Règne d'Anastase.

[2] Évagre, livre IV ; Zonaras, livre XIV. Chronique Pascale.