Théodose II succède à
Arcadius. — Minorité de Théodose II. — Sage administration d'Anthemius. —
Lucius attente à la vie de Théodose II. — Pulchérie, sœur de l'empereur. —
Vertus de cette princesse. — Ses talents. — Elle gouverne l'empire au nom de
son frère. — Histoire d'Athénaïs, impératrice d'Orient. — Grandeur d'Attila.
— Il rend l'empire d'Orient tributaire. — Ambassades d'Attila à
Constantinople. — Lâcheté de Théodose II. — Mort de ce prince. — Pulchérie,
sa sœur, est proclamée impératrice. — Elle épouse Marcien, qu'elle déclare
empereur. — Mort de Pulchérie. — Marcien gouverne sagement l'empire et relève
sa dignité. — Mort d'Attila (de 408 à 457).
Une
heureuse et profonde paix suivit le règne ignominieux d'Arcadius. Son fils,
Théodose II, ou Théodose le Jeune, n'avait que sept ans lorsqu'il monta sur
le trône. Un homme capable et un homme de bien, Anthemius, préfet d'Orient,
fut désigné par le sénat de Constantinople pour tenir le timon de l'État
pendant la minorité de l'orphelin. Tous les historiens ont loué la sage et
paternelle administration d'Anthemius. Il appliqua son intelligence et son
intégrité à réparer les désastres récents, à rendre à l'empire, longtemps
opprimé, un peu de calme et de prospérité. Moins honnête et plus ambitieux,
il aurait pu usurper le pouvoir ; il respecta les droits de l'enfant dont la
tutelle lui était confiée. Il s'inclinait à la fois devant le nom, devant
l'innocence et devant le malheur. Son pieux respect pour ce dépôt sacré, pour
le rejeton d'une grande race, augmentait en raison même de la faiblesse de
l'enfant ; plus il sentait sa vie dans sa main, plus il le regardait comme
son maître et son souverain. Ce
n'était pas sans raison qu'Anthemius veillait sur les jours du fils d'Eudoxie
; trois fois Lucius, chef des officiers du palais, attenta à sa vie, trois
fois il remit son épée dans le fourreau. Il avoua lui-même son dessein
d'assassiner le jeune empereur. On lui demanda ce qui avait pu arrêter son
bras. Il répondit que toutes les fois qu'il s'était approché de lui pour le
frapper, il l'avait vu dans les bras d'une grande femme, vêtue de blanc, une
femme extraordinaire, au regard fier et terrible, et qu'elle l'avait effrayé.
N'était-ce pas l'ombre de l'impératrice Eudoxie, défendant son fils, qui
apparaissait ainsi à l'imagination troublée de Lucius ? L'amour d'une mère,
le plus fort de tous les sentiments humains, ne pourrait-il donc plus,
par-delà la tombe, venir encore entourer son enfant comme d'un bouclier
impénétrable ? L'histoire
ne dit pas quelle fut la punition de Lucius[1]. Les
murailles qui entouraient les cités d'Orient, aux ive et Ve siècles, étaient
leur plus sûre défense contre les attaques incessantes des barbares. Ceux-ci
n'avaient ni assez de patience, ni assez de science dans l'art des sièges
pour prendre des villes bien fortifiées. Leurs ravages s'exerçaient de
préférence en rase campagne. Cependant, les barbares devenaient de plus en
phis redoutables ; plus que jamais il était urgent de se mettre en garde
contre leur invasion. Ce fut dans ces prévisions qu'Anthemius environna
Constantinople de murs plus élevés, plus solides que ceux de Constantin. Les
remparts construits par cet empereur tombaient, d'ailleurs, en ruines en 408[2]. Anthemius
n'était pas seul à s'occuper de l'éducation de Théodose Il. Le jeune prince
avait auprès de lui sa sœur Pulchérie. Elle avait reçu de Dieu un esprit de
sagesse au-dessus de son âge. La Providence l'avait établie comme la tutrice
de son frère[3]. Ange de pureté et de bonté,
Pulchérie, que l'Église a mise au rang des saintes, avait seule hérité des
grandes qualités de Théodose, son aïeul. Femme d'un esprit supérieur et d'un
mâle caractère, elle consacra sa vie à Dieu et à son frère. Elle fit vœu de
virginité dans l'église de Sainte-Sophie, en présence du peuple et du clergé
assemblés. La princesse, voulant laisser un monument de l'acte qu'elle venait
d'accomplir, donna à cette église une table d'autel, en or massif, sur
laquelle elle fit inscrire la date du vœu qui la liait pour jamais. A l'âge
de seize ans, le sénat de Constantinople lui décerna le titre d'Augusta.
Depuis cette époque jusqu'à sa mort, Pulchérie gouverna l'empire. Elle marcha
toujours dans la voie qu'Anthemius lui avait ouverte. Cet homme illustre
mérita la reconnaissance de Pulchérie. Elle le plaça à la tête de son conseil
privé. Les populations du vaste empire honoraient les vertus de la princesse,
admiraient son génie et la regardaient comme un présent du ciel. C'était la
colombe arrivant avec le rameau vert après le déluge de maux que Rufin et
Eutrope avaient répandus sur la terre d'Orient. Pulchérie joignait à sa
grande intelligence une instruction solide et variée. Elle connaissait à fond
les saintes Écritures, ce qui ne l'avait pas empêchée de se livrer à l'étude
des auteurs profanes. Elle parlait le grec et le latin, et écrivait avec une
rare élégance dans ces deux langues. La
princesse plaça auprès de son frère les maîtres les plus habiles, et lui
donna en même temps des compagnons d'étude pour exciter son émulation. Elle
parvint à faire de Théodose le Jeune un savant ; mais elle ne put lui donner
ce que la science n'apprend pas : l'énergie de l'âme, une volonté ferme, un
caractère à toute épreuve. Théodose II avait des vertus privées, non celles
qui font les grands monarques ; il était fait pour le cloître, non pour le
trône. Il eût été un sage s'il eût vécu dans la solitude[4]. Il s'occupait de ses livres,
de ses méditations pieuses et de la chasse qui était sa principale passion.
Quant aux affaires publiques, il les abandonnait, devenu homme, à sa sœur
Pulchérie. Il avait un talent : la calligraphie. On le surnommait le
Calligraphe. Cet empereur, qui disposait de la vie et de la fortune de
plusieurs millions d'hommes, avait une belle écriture ! Son apathie était
telle pour tout ce qui touchait à son gouvernement, qu'il ne lisait presque
jamais les actes qu'on présentait à sa signature. Pour lui faire sentir les
graves inconvénients de sa paresse, Pulchérie lui montra un jour un papier
sur lequel elle lui avait fait signer sa propre abdication. Et, cependant, la
princesse gouverna toujours sous le nom de Théodose le Jeune. Elle se
dérobait au concert de louanges que lui attiraient sa sagesse et son amour du
bien public. Elle rapportait à son frère l'honneur et la gloire de sa bonne
administration. Mais son abnégation ne parvint pas à détromper les peuples.
On connaissait Théodose II, et on connaissait Pulchérie. On l'appelait la grande
impératrice, la tête et le cœur de l'empire. Elle était la protectrice
des pauvres, des faibles, des opprimés, et c'est à elle que recouraient les
malheureux pour se plaindre de quelque injustice. Retraçons ici la dramatique
destinée d'une autre femme célèbre dans les annales byzantines. Au Ve
siècle, Athènes était encore la patrie des sciences et des arts, le
rendez-vous des orateurs et des poètes. Sous le règne d'Arcadius, vivait,
dans cette ville, un philosophe platonicien, appelé Leancius. Il avait deux
fils et une fille qu'il nomma Athena ou Athénaïs (Minerve). Il l'éleva dans les croyances
du polythéisme, épurées par la doctrine (lu divin Platon. Athénaïs
croissait comme un beau lis à l'ombre des jardins d'Académus, sur les bords
du Céphise, où son père enseignait l'éloquence. Le type, grec se montrait en
elle dans toute sa perfection. Où eût dit une de ces statues antiques sorties
du ciseau de Phidias. Son visage et ses mains avaient la blancheur du marbre
poli de Paros ou du Pentélique. Ses grands yeux noirs, fendus en amande, ses
cheveux d'ébène tombant en boucles nombreuses autour de son cou, faisaient
ressortir encore l'éclat de son teint. Sa démarche noble et assurée, son port
de reine, sa taille svelte et souple, l'harmonie de sa douce voix, tout, dans
Athénaïs, révélait une nature privilégiée. Elle n'avait eu qu'un humble
berceau, niais elle vivait dans les hautes régions de la pensée. Son ardente
imagination plongeait dans des inondes inconnus où la fille de Leoncius
paraissait chercher je ne sais quelle gloire qui lui était promise. Athènes
l'eût proclamée prêtresse du Parthénon si, de son temps, la croix de
Jésus-Christ n'avait pas déjà remplacé, sur l'Acropolis, l'olivier de
Minerve. Tyrtée eût célébré dans ses vers sa grâce et son génie, et Sapho,
lui portant envie, l'eût peut-être regardée comme sa rivale. Chaste
et pure comme une vestale des anciens jours, elle faisait les délices et la
consolation de Leoncius, dont la tête commençait à s'incliner sous le poids
des ans. ll orna son esprit de toute la science qu'il possédait lui-même.
Athénaïs se passionna pour l'étude. Elle devint un rhéteur, un philosophe, un
grammairien, un poète, sans cesser d'être une femme simple, gracieuse et
charmante. Assise
au pied du figuier de la modeste maison de son père, alors que le soleil
avait disparu dans le golfe de Salamine, et que la brise du soir lui
apportait les parfums de l'Hymette, Athénaïs répétait, la lyre en main, les
rapsodies de l'ancienne Grèce ; elle chantait Léda caressée par un cygne ;
Hécate, qui présidait aux mystères de la nuit et que les Athéniens
regardaient particulièrement comme la protectrice de leurs foyers domestiques
; Endymion, endormi auprès de ses génisses pendant que Diane descendait de
l'Olympe pour contempler le pâtre d'Ionie ; puis, la voix d'Athénaïs
grandissant, elle disait les combats des héros d'Homère, les malheurs de la
famille de Priam, les triomphes de Platée, de Mantinée et de Marathon. Et le
vieux Leoncius écoutait avec ravissement ; il couvait sa fille de ses
regards, l'admirait et rêvait pour elle un beau destin ! Il pensa que son
génie, sa beauté, l'instruction qu'il lui avait donnée étaient au-dessus de
tous les trésors de la terre. Il partagea son humble fortune entre ses deux
fils ; dans son testament, il ne laissa à sa tille que cent pièces d'or.
Après la mort de son père, Athénaïs voulut rentrer dans ses droits ; ses
frères les lui contestèrent. La
réputation de sagesse de l'impératrice Pulchérie était parvenue jusqu'à elle.
Elle prit les cent pièces d'or qui étaient son unique ressource, monta dans
une trirème du Pirée, fit voile vers Constantinople, et alla demander justice
à la sœur de Théodose II. La princesse l'accueillit avec bonté. Un esprit tel
que le sien ne pouvait qu'être frappé des trésors de beauté et d'intelligence
qu'elle voyait dans la jeune Athénienne. Pulchérie l'aima, l'admira et conçut
le projet de la faire épouser l'empereur. Il venait d'atteindre sa vingtième
année. Athénaïs avait à peu près cet âge lorsque, pauvre et délaissée, elle
aborda dans la Corne d'or. Pulchérie
cherchait en ce moment une femme digne de devenir la compagne de son frère.
Elle avait dit qu'elle voulait trouver dans la future impératrice d'Orient
non la richesse et l'éclat de la naissance, mais bien les vertus et le mérite
personnel. Athénaïs était la réalisation de tous ses vœux. Elle parla de ses
brillantes qualités à l'empereur. Il la vit, en fut ébloui et lui demanda sa
main. Athénaïs
était païenne. Atticus, archevêque de Constantinople, l'instruisit dans la
religion catholique et la baptisa ; Théodose lui donna le nom de sa mère,
Eudoxie, et le mariage se célébra en grandes pompes, le 7 juin 421. En
apprenant l'élévation de leur sœur, les frères d'Athénaïs s'enfuirent et se
cachèrent ; ils avaient pris sa part de fortune, l'avaient abandonnée, et
craignaient sa vengeance. Athénaïs les découvrit dans leur retraite, les fit
amener à Constantinople et les éleva aux grandes dignités. La
première fois qu'ils la virent dans son palais, assise sur un trône d'or, le
front ceint du diadème impérial, ils restèrent muets et tremblants devant
elle ; elle leur dit d'une voix entrecoupée, comme autrefois Joseph à ses
frères : « Je suis Athénaïs ! votre sœur ! Approchez-vous de moi ! embrassez
votre sœur ! » Puis, levant vers le ciel ses beaux yeux pleins de larmes,
elle ajouta : « Oh ! Leoncius ! mon père ! tu n'as pas vu ma gloire ! » L'épouse
de Théodose le Jeune eut un fils qui mourut au berceau, et une fille,
Licinia, qui fut mariée à Valentinien III, empereur d'Occident. La tête
d'Athénaïs était faite pour porter une couronne ; au sein de la splendeur de
la cour de Constantinople, dont elle était le plus bel ornement, elle se
montrait aussi simple, aussi calme, aussi digne que dans sa pauvre maison
d'Athènes. Elle ne cessa pas de cultiver les lettres. Elle
célébra dans un poème les victoires remportées par les armées romaines sur
les Perses, en 421. Dans un voyage qu'elle fit à Antioche, en 439, elle
prononça dans cette ville un éloquent discours en présence du peuple et du
sénat. Athénaïs se ressouvint à cette occasion qu'une colonie grecque était
jadis venue s'établir sur les bords de l'Oronte : « Je me trouve heureuse au
milieu de vous, s'écria-t-elle en terminant son discours adressé aux
habitants de la capitale de la Syrie ; mon origine a été la vôtre ; un même
sang coule dans nos veines ; vos pères sont sortis des rivages chéris où j'ai
reçu le jour. Nous sommes des enfants d'une même patrie ! patrie de mon cœur,
je ne t'oublierai jamais ! » Les plus vives acclamations accueillirent ces
paroles. Antioche dressa deux statues à l'impératrice, l'une dans l'enceinte
du sénat, l'autre dans une salle où les orateurs et les savants avaient
coutume de se réunir. Athénaïs agrandit la cité et lui donna des trésors pour
la construction des églises et des bains publics. Hélas !
tout ne fut pas bonheur dans la vie de l'impératrice ! Après les enivrements
du pouvoir, du triomphe, elle connut les chagrins et les larmes, larmes
terribles et pleines d'amertume, car elles étaient versées par une femme
noble et grande, dont l'honneur avait été publiquement attaqué. Athénaïs
avait réuni autour d'elle, à Constantinople, les hommes les plus remarquables
par leur instruction et leur esprit ; ils formaient une sorte d'académie, où
la fille de Leoncius retrouvait les charmes de l'intelligence, qu'elle avait
autrefois goûtés dans la ville de Minerve. Parmi les personnes distinguées
qu'elle admettait dans son intimité, se trouvait Paulin, ancien compagnon
d'étude de Théodose II, maintenant capitaine des gardes de l'empereur. Il
était jeune, beau, instruit, brave comme son épée, loyal et généreux. Sa
figure se détachait noblement au milieu de tous les hommes qui entouraient la
belle Athénienne. On parlait vaguement dans le palais d'une mutuelle
inclination entre Paulin et Athénaïs. Une circonstance singulière donna à
cette inclination, qu'aucun historien n'a crue coupable, un caractère de
vérité qui perdit le capitaine et l'impératrice. On
apporta à Théodose II, à l'occasion du premier jour de l'an, une pomme d'une
merveilleuse beauté. L'empereur en fit présent à sa femme. Celle-ci la donna
à Paulin, qui, ne sachant pas d'où partait ce fruit, l'envoya à l'empereur.
Une jalousie furieuse s'empara de Théodose à la vue de cette pomme fatale. Il
demanda à l'impératrice ce qu'elle avait fait de la pomme qu'il lui avait
donnée. Athénaïs est atterrée, reconnaît sa faute, ou plutôt son étourderie,
et proteste de son innocence. L'empereur ne croit plus à la vertu de sa femme
; il fait conduire Paulin à Césarée, en Cappadoce, où on lui tranche la tête. «
Seigneur, dit Eudoxie à son mari, vous m'avez offensée ! flétrie ! Vous avez
fait mourir un innocent ! Je ne puis plus rester auprès de vous ! Je vous
supplie de me laisser aller vivre dans la solitude, à Jérusalem ! » Théodose
lui permit de s'exiler. Elle partit, en 440, pour la ville sainte, emmenant
avec elle deux ecclésiastiques, Sévère et Jean. La calomnie vint poursuivre
Athénaïs jusque dans son oratoire. En 444, Théodose envoya Saturnin, comte
des domestiques, à Jérusalem ; il avait ordre de faire mourir Sévère et Jean
: ils furent décapités. Athénaïs, outragée même dans son cloître, fit alors
éclater son ressentiment : elle ordonna de mettre Saturnin à mort. L'empereur
retira d'auprès d'elle les officiers impériaux qu'elle avait encore à son
service, et ne permit plus qu'on lui donnât le titre d'impératrice. La fille
de Leoncius vécut seize ans, comme une simple recluse, dans un monastère de
Jérusalem. Cette vie, si remplie de vicissitudes, finit, en 460, au pied du
Calvaire, dans la ville des grandes douleurs. Cassiodore appelle Eudoxie
la plus pieuse et la plus sainte de toutes les femmes. Elle déclara, en
mourant, qu'elle était innocente du crime que Théodose avait fait peser sur
sa tête. On déposa son corps dans un mausolée placé dans l'église de
Saint-Étienne, église qu'elle avait fait -construire près du mont Sion.
Athénaïs composa dans sa retraite plusieurs ouvrages religieux, dont
quelques-uns sont parvenus jusqu'à nous[5]. Cependant,
les barbares inondaient l'empire. Attila, qui avait soumis à son cimeterre
toutes les peuplades belliqueuses répandues en Europe et en Asie, était dans
toute sa grandeur ; il dominait le monde et le faisait trembler. En 446, le
roi des Huns anéantit, en trois batailles rangées, une armée nombreuse que
Théodose Il avait voulu lui opposer ; durant cette guerre, soixante-dix
villes disparurent en Orient sous les coups des bordes sauvages qui étaient
aux portes de Constantinople, vers la fin de l'année 447. L'empereur fut
réduit à implorer la paix d'Attila : le roi des Huns la lui accorda à des
conditions ignominieuses. L'État fondé par Constantin, et rendu si puissant
sous la forte main de Théodose le Grand, devint tributaire des bandits
échappés des Palus-Méotides. Les Romains étaient frappés de terreur, et
l'empire d'Orient, comme celui d'Occident, ne vivait plus que par la volonté
du roi des Huns. Mon maître et le tien, disait un jour un député d'Attila à
Théodose II, t'ordonne de lui préparer un palais. Le comte Saturnin,
qu'Eudoxie avait fait mourir à Jérusalem, avait une fille fort riche.
Constance, secrétaire d'Attila, la demanda en mariage à Théodose II, qui
promit de conclure cette union. Mais pendant ces négociations, le général
Zénon enleva la jeune fille. Zénon aspirait à l'empire, jouissait d'un grand
crédit à Constantinople, et l'empereur n'osa pas réclamer l'orpheline. A
cette occasion, Attila écrivit à Théodose II une lettre ainsi conçue : « Tu
as promis une épouse opulente à mon secrétaire ; il faut qu'il obtienne
satisfaction, et que tu tiennes ta parole. Si tu n'es pas assez puissant pour
te faire obéir de tes sujets, dis-le-moi, et je t'enverrai le secours de mes
armes. Salut ! » Ces insolentes paroles renfermaient une nouvelle déclaration
de guerre. Que fit l'empereur ? il s'empara des biens de la fille de
Saturnin, et les donna à Constance, qui, n'ayant pu épouser la riche
héritière, se contenta de la dot. Quand
la peur a saisi un homme, et, surtout, un homme revêtu du pouvoir souverain,
cet ignoble sentiment peut le conduire à toutes les bassesses, à tous les
crimes. Théodose II en était là. Trop lâche pour combattre Attila en plein
soleil, il voulut le faire assassiner. Le fils de Mondzuk découvrit le
complot et fit grâce au petit-fils de Théodose le Grand ! Il chargea en même
temps ses ambassadeurs de lui porter à Constantinople les paroles suivantes :
Théodose est fils d'un père illustre ; Attila descend aussi d'une noble
race ; mais en me payant tribut, Théodose est déchu de son rang et de sa
noblesse ; il est devenu mon esclave ; pourquoi donc conspire-t-il lâchement
contre la vie de son maître ?[6] Théodose courba la tête et ne
répondit rien. Il
termina sa triste vie le 28 juillet 450. L'armée,
le peuple, le sénat proclamèrent Pulchérie impératrice. Le gouvernement d'une
femme était sans exemple dans l'empire romain. Il aurait pu soulever des
mécontentements. Pulchérie ne voulut pas s'y exposer. Il lui fallait un
successeur. Quel serait-il ? Le sort de l'empire dépendait de ce choix, dans
un moment où les barbares menaçaient de l'écraser. La prudence de Pulchérie
la détermina à désigner elle-même un empereur capable de faire face à une
pareille situation. Elle jeta les yeux sur le vertueux Marcien, sénateur,
alors âgé de soixante ans. Elle l'épousa et le déclara Auguste. Mais
Pulchérie était liée par son vœu de virginité ; elle mit pour condition à son
mariage avec Marcien qu'il ne la considérerait jamais que comme sa sœur. Il
le jura. La princesse mourut quatre ans avant Marcien, regrettée de tout
l'empire, en 453. Elle légua aux pauvres et aux églises son immense fortune.
L'empereur donna le premier l'exemple du culte que les Grecs rendent encore
aujourd'hui à la mémoire de cette sainte impératrice. Marcien
justifia le choix de Pulchérie. Il gouverna glorieusement et sagement
l'empire pendant sept ans, et releva sa dignité. II refusa de payer à Attila
le tribut auquel Théodose s'était soumis. Le roi
des Huns le lui redemanda avec hauteur : « Le temps n'est plus, lui répondit
Marcien, où l'on offensait impunément la majesté de l'empire. Je donnerai
volontiers des subsides aux princes qui me serviront fidèlement ; mais je
répondrai aux menaces avec des soldats, du courage et du fer ! » Le
farouche Attila rugit en entendant ces paroles ; les empereurs romains ne
l'avaient pas habitué jusqu'ici à un tel langage. Cependant, il laissa
l'empire d'Orient en paix ; il allait partir pour la Gaule, l'Italie, et
ajourna sa vengeance contre Marcien. Revenu, en 453, dans son palais rustique
des bords du Danube, le roi des Huns se préparait à saccager Constantinople,
à tout exterminer, à effacer du monde, comme il le disait lui-même, jusqu'au
nom romain. Dans une nuit de cette année (453), Marcien fit un songe ; il vit Dieu lui montrant
du doigt l'arc brisé d'Attila ; et, cette nuit, le roi des Huns mourait
étouffé dans son sang. Ses compagnons le trouvèrent sans vie dans son lit
nuptial, et virent, à ses côtés, à genoux, et la tête couverte d'un voile
blanc, la belle Ildico, sa nouvelle captive, fille du roi des Bactriens :
elle put leur apparaître, dans cette attitude, comme l'ange de la mort
pleurant sur le tombeau de leur maître. La terre était délivrée du Fléau de Dieu. |
[1]
Tillemont, Histoire des Empereurs, t. VI, article 4.
[2]
Tillemont, Histoire des Empereurs, t. VI, article 4.
[3]
Sozomène, livre IX, chap. I.
[4]
Saint Augustin.
[5]
Voyez pour l'histoire d'Athénaïs et pour les ouvrages qu'elle a laissés : la Chronique
d'Alexandrie, Evagre, Socrate, Photius, Nicéphore, Cedrenus, Cassiodore et
Tillemont, Histoire des empereurs.
[6]
Priscus, Histoire gothique.