HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE IX.

 

 

Etat d'une nation où les lois ont perdu leur empire. — Arcadius succède à Théodose le Grand. — Caractère d'Arcadius. — Son incapacité. — Rufin, ministre d'Arcadius. — Son hypocrisie. — Ses talents. Ses crimes. — Sa mort. — L'eunuque Eutrope. — Son administration. — Sa chute. — Saint Jean Chrysostome le protège dans l'église de Sainte-Sophie. — Mort d'Eutrope. — Gaïnas, maître de Constantinople. — Humiliante capitulation d'Arcadius. — Soldats de Gaïnas massacrés par les habitants de Constantinople. — L'impératrice Eudoxie. — Son caractère. — Saint Jean Chrysostome. — Son portrait. — Ses vertus. — Son éloquence. — Banni par Eudoxie. — Soulèvement du peuple à cette occasion. — Rappel de saint Jean Chrysostome. — Il est de nouveau condamné à l'exil. — Sa mort. — Mort d'Eudoxie et d'Arcadius (de 305 à 408).

 

Comme Constantin, Théodose eut des fils indignes de lui succéder. L'empire que ce grand homme releva de sa main puissante retomba dans l'abaissement avec Honorius et Arcadius. Tel est le sort des nations qui, dépourvues de toute force constitutive, de toute loi fondamentale, dépendent à la fois des caprices, des violences, de la nullité ou de l'intelligence des chefs que le hasard ou la violence leur donne. C'est lit toute l'histoire de l'empire romain depuis Octave Auguste jusqu'au dernier des Constantins. Cet empire s'était abâtardi en s'habituant au régime du sabre. Ce régime se substituait à la souveraineté bienfaisante, logique et conservatrice des lois. Toujours les prétoriens les avaient foulées aux pieds. Et quand vint le temps où l'empire aurait pu élever d'infranchissables barrières contre les irruptions des barbares, les prétoriens firent défaut ! Les peuples dégénérés devinrent la proie des sauvages enfants du nord, mystérieux instruments de la colère divine pour punir des nations corrompues, des nations qui avaient perdu le patriotisme et le sens moral en perdant leur liberté et le respect des lois.

Quel prince voyons-nous sur le trône impérial de Constantinople après la mort de Théodose le Grand ? Arcadius, jeune homme de dix-huit ans, apathique, sans cœur et sans intelligence, sacrifiant l'honneur de l'empire à sa sécurité personnelle, laid, petit de taille, rachitique, sans force et sans vigueur, d'un parler lent, d'un œil comme mort et endormi et qui ne s'ouvrait presque jamais[1]. Il avait lassé la patience d'un homme d'un mérite supérieur, Arsène, son précepteur, qui, dégoûté de son élève et de la cour, s'en alla vivre en solitaire dans les déserts de l'Égypte. Arcadius se laissa dominer comme une bête sans rien savoir de ses affaires[2].

Le nom d'Arcadius est inséparable de celui de Rufin, son ministre. Né sur les bords de la Gironde vers le milieu du IVe siècle, de parents obscurs, Rufin exerçait la profession d'avocat à Bordeaux. Il trouva cette profession peu digne de sa vaste intelligence et de son ambition plus vaste encore. Il alla chercher fortune à Constantinople. Théodose l'accueillit dans son palais. Jamais homme n'a plus habilement caché que Rufin les vices les plus abominables sous le masque d'une vertu plus belle. Son hypocrisie triompha du génie de saint Ambroise, de l'esprit pénétrant du consul Symmaque et de l'œil clairvoyant de l'empereur Théodose. L'archevêque de Milan mettait Rufin au nombre de ses amis ; Symmaque exaltait sa vertu, sa sincérité, son désintéressement, et louait Théodose d'avoir choisi un ministre tel que Rufin. Ce prince remerciait Dieu de lui avoir envoyé un homme capable de continuer sous le nom de son fils, la grande œuvre de réparation et de salut qu'il avait entreprise et que sa mort devait laisser inachevée. Rufin était beau, éloquent, spirituel, savant, et personne n'entendait mieux que lui le maniement des affaires. L'empereur lui accorda toute son estime, toute sa confiance. Il l'éleva aux plus hautes dignités. En 394 Rufin était consul et préfet d'Orient ! Théodose, obligé, cette année, de partir pour ses guerres d'occident, laissa Rufin auprès d'Arcadius, à Constantinople, et l'investit d'un pouvoir illimité.

Tant d'honneurs, tant de puissance ne suffisaient pas à l'ambition de cet homme ; il voulait régner, non plus en ministre, mais en empereur. C'était là son unique pensée. Il la caressait même du vivant de Théodose. Dès cette époque ses efforts tendaient vers ce but. C'est ainsi qu'en 391 il fit assassiner un vaillant général, Promotus, qu'il regardait comme un rival dangereux. Il fit égorger après la mort de Théodose, Proculus, préfet de Constantinople, et condamna au bannissement l'illustre Tatien, père de ce dernier. Il fit mourir ignominieusement Lucien, comte d'Orient et gouverneur de la Syrie. Arcadius était écrasé par cette main de fer. Il ne faisait rien et n'empêchait rien. Seulement Rufin l'associait quelquefois à ses crimes en lui faisant signer des lois qui avaient besoin de la sanction écrite de l'empereur pour devenir exécutoires. Le ministre avait une fille. Il voulait en faire l'épouse de l'imbécile Arcadius. Il espérait arriver plus facilement ainsi au rang suprême. Les sourdes menées d'un misérable eunuque de la cour de Constantinople, Eutrope, mirent à néant le projet d'union conçu par Rufin. Eutrope profita d'une absence de quelques jours du redoutable ministre pour conclure le mariage d'Arcadius avec la belle Eudoxie, fille du comte Bantou, général de cavalerie. A son retour à Constantinople, Rufin trouva l'empereur marié !

Le père outragé, le maitre de l'Orient joué par un eunuque, jura de se venger et de s'ensevelir sous les ruines de l'empire s'il ne parvenait pas à le gouverner comme empereur. « De l'or ! de l'or ! s'écria-t-il avec rage, et le monde est à moi ! » Il vendit à beaux deniers comptants les places de gouverneurs civils et militaires des provinces et celles de juges ; il spolia les familles riches, augmenta les impôts et se vit bientôt possesseur d'immenses trésors ; il les distribua aux soldats, au peuple de Constantinople afin de s'assurer leur appui. On lui obéissait, mais on l'exécrait. La terreur qu'inspirait sa puissance arrêtait seule l'explosion des haines qui s'amassaient sur lui. Il organisa secrètement une formidable invasion de barbares dans l'empire que Théodose avait confié à sa garde ! Les Huns pénétrèrent en Orient et portèrent leurs ravages jusqu'aux portes d'Antioche. En même temps, les Goths, conduits par Alaric, entraient dans la Grèce par les Thermopyles. Rufin y avait placé deux généraux, deux traîtres, Antioque et Géroncius. Ils disposaient d'une armée considérable. A. l'approche des Goths, armée et généraux prirent lâchement la fuite ! Et les barbares franchirent sans résistance ce fameux défilé où dans d'autres temps trois cents héros étaient morts pour les libertés et les lois de leur pays !

Claudien, auteur contemporain, retrace, dans son livre contre Rufin, les malheurs de cette époque. Le poète nous montre les puissances infernales jalouses de la félicité publique. Au temps de Théodose, les divinités du sombre abîme se réunissent en synode et cherchent parmi les enfants des hommes un exécuteur de leurs vengeances. Mégère nomme Rufin, Alecton applaudit à ce choix, et les rires des démons éclatent en voyant les humains livrés aux gémissements, aux larmes, à la ruine, à la mort par le ministre d'Arcadius. Mégère traverse les espaces et vient, invisible, souffler dans l'âme de Rufin la discorde civile et toutes les pensées du mal. — Rufin, en effet, rêvait quelque chose de semblable au chaos ; il voulait usurper le pouvoir souverain à la faveur des désastres qu'il avait préparés.

Stilicon, célèbre ministre d'Honorius, s'émeut à la vue de tant de calamités. Il part pour l'Orient avec une armée nombreuse. Il est à Antioche. Il va punir Rufin et délivrer l'empire de ce monstre. A l'approche de son ennemi, Rufin obtient d'Arcadius un ordre qui défend à Stilicon d'arriver jusqu'à Constantinople. Le général d'occident obéit. Mais il dirige vers le Bosphore une partie de ses troupes sous le commandement de Gaïnas, Goth d'origine. Il écrit à Arcadius pour lui donner avis de ce secours contre les barbares. Il charge en même temps Gaïnas de tuer Rufin, et Gaïnas accepte cette mission. Des émissaires envoyés par Rufin vont au-devant de l'armée. Ils répandent l'or parmi les soldats et les chefs qui la composent. Ils préparent ainsi une conspiration en faveur de Rufin. Les troupes lui promettent de le proclamer empereur. Les émissaires retournent auprès du ministre et lui rendent compte de l'heureux succès de leurs démarches. Voilà l'armée à Chalcédoine, campée dans la plaine où s'élève aujourd'hui le Champ des Morts des musulmans. Arcadius et Rufin traversent le détroit et vont, selon la coutume romaine, saluer l'armée, seule puissance qui faisait et défaisait les empereurs. Le ministre repaissait déjà son imagination des acclamations des soldats. Il est étonné de les voir mornes et silencieux. Gaïnas donné un signal, et Rufin tombe percé de mille coups aux pieds d'Arcadius épouvanté. Les soldats lui tranchent la tête, la mettent au bout d'une pique et vont la promener dans les rues de Constantinople. La population de la grande cité poussait des cris de joie. Elle battait des mains en voyant ce reste sanglant de l'homme devant lequel elle tremblait encore une heure auparavant. Un des compagnons de Gaïnas coupe la main droite du cadavre du ministre : Il la place au bout de sa lance. Puis, il va présenter cette main aux portes des maisons de Constantinople ; et, faisant allusion à la rapacité de l'oppresseur de l'Orient, il dit avec une atroce ironie : Donnez l’aumône au pauvre Rufin ![3]

Claudien était épicurien. Il soutenait que le hasard était l'artisan de toutes choses, et que les dieux ne se mêlaient pas du gouvernement de ce monde. Le supplice de Rufin lui fit abandonner cette philosophie décevante, et le convertit à la Providence. Je prononce, dit-il, un arrêt d'absolution en faveur des dieux. Je ne me plains plus de la puissance où parviennent les méchants : ils ne s'élèvent que pour tomber de plus haut.

La mort de Rufin ne mit point un terme aux iniquités qui signalèrent le règne de l'inepte Arcadius. Le gouvernement de l'empire d'Orient passa des mains infâmes de l'ancien avocat de Bordeaux dans les mains plus infâmes encore de l'eunuque Eutrope, le négociateur du mariage de l'empereur avec Eudoxie. Eutrope, né dans la servitude, en Arménie, fut successivement vendu à plusieurs maîtres. Il avait fini par devenir la propriété d'un palefrenier des écuries impériales, qui lui donna sa liberté. Eutrope parvint à un emploi à la cour de Constantinople : il peignait les cheveux et lavait les pieds de quelques femmes du palais. Puis, il s'insinua dans les bonnes grâces de Théodose, et lorsque ce grand prince mourut, il mina dans l'ombre l'influence de Rufin ; il déploya une grande habileté dans le mariage d'Arcadius. Le succès qu'il obtint dans l'accomplissement de cette union lui valut l'appui des deux époux. Eutrope fut nommé grand chambellan, puis général, puis consul, et enfin la mort de Rufin le rendit arbitre souverain des destinées de l'Orient. Parodiant les allures d'un chef d'armée, le casque en tête et l'épée au poing, on le voyait au front des légions, non pas pour les conduire au champ d'honneur, car l'eunuque était aussi lâche qu'il était vil et cruel, mais pour jeter en quelque sorte le ridicule et l'outrage sur le noble métier des armes, en montrant au monde des soldats romains obéissant à un affranchi, à un être qui n'était pas même un homme.

Eutrope voulait, lui aussi, parvenir au rang suprême. Il fit mourir des préfets, des généraux, des consuls, des magistrats, qui pouvaient entraver ses projets ambitieux. Les contrées les plus reculées de l'empire se peuplèrent d'illustres exilés. On accusait sans honte et l'eunuque condamnait sans remords les familles riches dont il volait les dépouilles. « L'impuissance de cet être mutilé, dit le satirique Claudien, ne sert qu'à enflammer son avarice. La main qui s'est essayée par de petits vols dans le coffre du palefrenier son ancien maitre, se saisit aujourd'hui des richesses de l'univers, et cet infâme brocanteur de l'empire apprécie, morcelle et vend toutes les provinces romaines, depuis le Tigre jus- qu'au mont Hémus. L'un obtient le proconsulat d'Asie en échange de sa magnifique villa ; l'autre achète la Syrie avec les diamants de sa femme. Un troisième se plaint d'avoir sacrifié tout son patrimoine pour parvenir au gouvernement de la Bithynie. On trouve sur une grande liste publiquement exposée dans l'antichambre d'Eutrope, le prix fixé pour chaque province. Les différentes valeurs du Pont, de la Galatie et de la Lydie, y sont soigneusement énoncées. Le prix de la Lydie n'est que de quelques millions de pièces d'or ; mais l'opulente Phrygie exige une somme beaucoup plus considérable. L'eunuque cherche à cacher sa propre turpitude dans l'ignominie générale ; et comme il a été vendu souvent lui-même, il voudrait vendre à son tour toute l'humanité. »

Eutrope fit presque regretter Rufin ! Et cependant l'empire humilié accordait des honneurs à l'eunuque, et tremblait à son nom. Et le sénat et les provinces élevaient des statues à Eutrope avec des inscriptions où l'on vantait ses vertus civiques ! On l'appelait le troisième fondateur de Constantinople ! Et Arcadius n'osait examiner la conduite de l'eunuque, ni prêter l'oreille à ceux qui avaient le courage de signaler ses crimes. Enfin, l'impératrice Eudoxie, de la race des Francs, femme d'humeur altière et qui avait, dit Cedrenus, la fière hardiesse de sa nation, ne put pas supporter plus longtemps la dégradante autorité de l'eunuque ; elle arracha à son époux un décret de bannissement contre le ministre. Un officier va lui signifier l'ordre de l'empereur. Eutrope est abattu, et verse des larmes. Il implore la protection de ceux qu'il avait la veille encore comblés de bienfaits. On ne lui répond que par des railleries. Abandonné de tous, il sort secrètement du palais et va chercher un asile dans l'église de Sainte-Sophie. Il y trouve Jean Chrysostome, alors évêque de Constantinople. Le prélat adressait en ce moment à un auditoire nombreux une de ses immortelles homélies. Le ministre disgracié entre dans le temple chrétien et va se coucher sous la table sainte, près de l'autel. Il demande à l'archevêque de le protéger contre ses ennemis. Bientôt la foule se précipite dans l'église ; les soldats arrivent l'épée à la main et veulent égorger Eutrope ils rappellent une loi de l'eunuque qui défendait aux prêtres de recevoir les criminels dans leurs églises, et les soldats exigent que cette loi soit sur-le-champ exécutée. Jean Chrysostome est dans sa chaire ; d'un signe de sa main, il apaise tout ce tumulte. « Vous dites, s'écrie le prélat, qu'Eutrope a fermé cet asile par une loi ? Mais il vient d'apprendre par l'expérience le mal qu'il a fait. Il a violé le premier cette loi, et sa disgrâce est un enseignement pour tout le monde. L'autel paraît maintenant plus terrible en tenant ce lion enchaîné : c'est comme l'image du grand Théodose, foulant aux pieds les barbares vaincus et captifs ; allons tous nous jeter aux genoux de l'empereur et obtenons de lui que la vie soit laissée à Eutrope ! N'est-il pas déjà assez malheureux, assez à plaindre ? Il était tout-puissant, et le voilà terrassé ! Où sont maintenant ceux qui le servaient, qui lui faisaient faire place dans les rues et qui lui donnaient des louanges ? Ils ont fui ! nous n'en usons pas ainsi. L'Église à qui vous avez fait la guerre[4], Eutrope, ouvre son sein pour vous recevoir. Et les théâtres que vous avez tant aimés, que vous avez comblés de biens, les théâtres qui nous ont si souvent attiré votre indignation, vous ont trahi ! Je ne dis pas cela, mes frères, pour insulter celui qui est tombé, mais pour soutenir ceux qui sont debout[5]. »

Cette adroite et éloquente improvisation attendrit l'auditoire et désarma la colère des soldats. Chrysostome obtint par un serment d'Arcadius qu'Eutrope ne serait pas mis à mort. On l'exila dans l'ile de Chypre. Mais le faible empereur oublia bientôt sa parole donnée au grand orateur. Il consentit à ce que l'eunuque fût ramené de son exil à Chalcédoine où, après l'avoir jugé, on livra sa tête au bourreau. On ne dit rien, dans ce jugement, des crimes d'Eutrope ; no se tut sur le sang innocent dont il s'était couvert ; pas un mot ne fut prononcé sur les familles spoliées, sur l'État vendu et déshonoré ; l'eunuque mérita la punition des grands criminels parce que, étant consul, il avait osé se parer de quelques ornements que les empereurs seuls avaient le droit de porter[6]. Ce trait caractérise toute une époque.

Gaïnas, le chef barbare, l'un des meurtriers de Rufin, avait contribué à la chute d'Eutrope. Il disposait seul de l'armée romaine en garnison- à Constantinople. Il voulait, à son tour, se rendre maître de la cité et de l'empire. Tribigilde, son parent, roi des Ostrogoths, dictait des ordres en Phrygie. De nombreuses bandes de barbares lui obéissaient. Gaïnas et Tribigilde réunissent leurs forces et portent dans toute la Bithynie la dévastation et la mort. Ils viennent camper à Chalcédoine, et menacent Constantinople de la flamme et du pillage. Arcadius n'avait aucune force à leur opposer. Il capitula ; on vit le fils de Théodose le Grand s'avancer en suppliant dans la tente de Gaïnas. Celui-ci lui imposa les plus humiliantes conditions ; elles furent toutes acceptées. Arcadius livra au chef des Goths trois personnages consulaires : Aurélien, Saturin et Jean ; le barbare les exila en Épire. L'empereur le nomma ensuite général en chef des armées d'Orient. Gaïnas renvoya en Syrie les soldats romains qui faisaient partie de ses troupes ; il ne garda avec lui que des Goths, des Alains dont il était sûr pour l'exécution de ses projets de destruction et de rapine. Il entra en triomphe à Constantinople. L'opulente cité était livrée aux barbares. On les voyait se promener insolemment dans les rues. Ils s'arrêtaient devant les maisons des changeurs et des joailliers et contemplaient leurs trésors d'un œil cupide.

Gaïnas était arien, com me la plupart des Goth s. Il demanda une église à l'empereur. Arcadius allait la lui accorder lorsque Chrysostome se présenta à la cour ; il opposa un énergique refus à la demande du barbare.

« Les choses saintes ne sont pas faites pour les chiens, lui dit l'évêque ; je ne chasserai pas ceux qui reconnaissent la divinité du Verbe pour livrer les temples de Dieu à ceux qui le blasphèment !

— Souvenez-vous, répond Gaïnas, des services que j'ai rendus aux Romains ; je les ai délivrés de Rufin et d'Eutrope.

— Vous avez déjà été récompensé au-delà de vos services, répliqua le prélat. Rappelez-vous comment vous étiez vêtu avant de passer le Danube ; vous portez aujourd'hui la robe consulaire ! Vous n'étiez rien, et vous commandez maintenant l'armée romaine ! N'oubliez pas, Gaïnas, les serments que vous avez faits à Théodose le Grand ! Vous lui avez juré fidélité ; vous avez juré à ce prince et à ses enfants de maintenir l'empire et ses lois ! Eh bien ! voici une loi de Théodose qui défend de céder aux ariens les temples catholiques ! Respectez-la ![7] »

L'esprit se repose, on respire, en voyant, au milieu de tant de lâchetés, la noble et courageuse attitude de l'évêque. L'église ne fut point donnée à Gaïnas.

Cependant les Goths continuaient leurs menaces à Constantinople. Ils se préparaient à faire main basse sur les habitants et sur leurs fortunes. Le 42 juillet, Arcadius, ou plutôt Eudoxie, lança tin décret déclarant Gaïnas ennemi de la patrie. La population applaudit à cet acte d'énergie ; elle prend les armes et massacre plus de sept mille Goths. On chercha vainement Gaïnas. Il avait pris la fuite. Quelques mois après Uldin, roi des Huns, détruisait son armée sur les frontières de la Scythie, et envoyait la tête du chef des Goths à l'empereur de Constantinople[8].

Eudoxie s'était emparée des rênes du gouvernement. Elle prit le titre d'Augusta, cc qui était sans exemple dans les fastes de l'histoire romaine. Elle se fit élever des statues à Constantinople et dans les grandes villes de l'Orient. On rendait à ses statues les mêmes honneurs qu'à celles des empereurs. Cette innovation excita les murmures du peuple. Eudoxie ne jouissait d'aucune popularité. Fière, hautaine, augmentant les impôts au lieu de les diminuer à une époque où la misère publique était à son comble, s'entourant de brillants favoris dont les assiduités portaient atteinte à sa réputation, environnée de femmes dont la légèreté compromettait aussi l'honneur de l'impératrice, ayant plus d'orgueil que de génie, plus de soif de gloire et d'ambition que de talents véritables pour gouverner un empire chancelant sur ses bases mal assurées, Eudoxie ne fut point une de ces femmes au caractère mâle et vigoureux, à l'intelligence forte, qui, plus d'une fois, ont marqué leur passage au pouvoir par des actes éclatants et salutaires. Cette femme, d'une incomparable beauté, n'avait grandi qu'en raison de la nullité de son mari. Elle n'a dû sa célébrité qu'aux persécutions qu'elle fit subir à un Père de l'Église, à un homme dont le nom glorieux est devenu le synonyme de l'éloquence : Jean Chrysostome ou Jean Bouche d'or.

L'angélique pureté des mœurs de l'archevêque de Constantinople, la nudité de sa demeure, dont il avait vendu les meubles pour nourrir les pauvres, l'extrême frugalité de sa table, la poignée de paille sur laquelle il couchait, la robe grossière dont il était revêtu et la croix de bois qu'il portait sur sa poitrine, son front chauve et ridé par l'étude et la pénitence, sa figure amaigrie mais belle d'austérité, son corps grêle que la tombe semblait réclamer à toute heure, sa vie passée au chevet des malades, dans les hôpitaux qu'il avait fondés, dans son église de Sainte-Sophie où le peuple venait en foule s'abreuver au fleuve de son éloquence, toutes les vertus chrétiennes, dont saint Jean Chrysostome était la vivante et complète expression, formaient un saisissant contraste avec les mœurs relâchées du palais d'Eudoxie, la splendeur de ses festins, l'or, les pierreries qui ruisselaient sur les couches impériales, sur la pourpre d'Arcadius, les habits de soie d'Eudoxie, ceux de ses courtisans et des femmes de la cour dont les jours et une partie des nuits s'écoulaient dans les plaisirs et la mollesse asiatique. Chrysostome tonnait du haut de la chaire évangélique contre la volupté et le luxe des riches et des puissants de la terre. « Quel sujet, disait-il, avez-vous de vous estimer si forts et de croire nous faire grâce quand vous venez ici écouter ce qui sert à votre salut ? Vos richesses ? vos habits de soie ? Et ne savez-vous pas que des vers l'ont filée ? que des barbares l'ont mise en œuvre ? que les courtisanes, les voleurs, les sacrilèges, les hommes les plus infâmes s'en revêtent comme vous ? Descendez une fois de ce faste. Considérez la bassesse de la nature, vous n'êtes que terre, poussière, cendre, fumée. Vous commandez à plusieurs hommes, mais vous êtes esclaves de vos passions. » L'orateur censurait eu même temps la licence hypocrite de quelques prêtres dont la vie était indigne de la sainteté de leur saint ministère. Malgré ses efforts pour réformer les mœurs du clergé, le désordre continuait à régner dans son sein. Le saint et courageux archevêque s'était attiré la jalousie ou la haine de tous ceux dont il flétrissait les vices. Une ligue se forma pour le perdre. « Que puis-je craindre ? disait-il ; serait-ce la mort ? Vous savez, mes frères, que le Christ est ma vie, et que je gagnerais à mourir. Serait-ce l'exil ? Mais la terre dans toute son étendue est au Seigneur. Serait-cela perte des biens ? Mais nous n'ayons rien apporté dans ce monde, et nous n'en pourrons rien emporter. Ainsi toutes les terreurs du monde sont méprisables à mes yeux, et je me ris de tous ses biens : je ne crains pas la pauvreté ; je ne souhaite pas la richesse ; je ne redoute pas la mort, et je ne veux vivre que pour le progrès des âmes. Mais vous savez, mes amis, la véritable cause de ma perte ; c'est que je n'ai point tendu ma demeure de riches tapisseries ; c'est que je n'ai point revêtu des habits de soie ; c'est que je n'ai point flatté la mollesse et la sensualité de certaines gens. Ah ! c'est ici un temps de larmes ! tout tourne à l'infamie ! La race de l'aspic domine. La postérité de Jézabel n'est pas éteinte, et la grâce combat encore pour Élie. Hérodiade demande encore la tête de Jean, et c'est pour cela qu'elle danse. »

Ces dernières paroles sont rapportées à l'impératrice. Elle se croit atteinte par des allusions ; l'archevêque est condamné à l'exil par une réunion d'évêques intrigants qu'Eudoxie avait appelés exprès à Constantinople[9]. L'impératrice avait pour elle le pouvoir et les adulations de la cour ; l'archevêque de Constantinople avait le cœur et le bras du peuple. Jean Chrysostome se soumet sans murmure au décret de bannissement qui le frappe. Pour ne pas exciter la population contre la cour et l'impératrice, il sort la nuit de Constantinople avec deux officiers chargés de le conduire au lieu désigné. Mais le lendemain, la nouvelle de l'exil de l'archevêque se répand dans Constantinople. Le peuple se soulève, prend les armes et vocifère des imprécations contre Eudoxie. Ce jour-là, un tremblement de terre ébranle Constantinople. Le palais impérial chancelle et menace de crouler. Chacun voit dans cet ébranlement général une manifestation du ciel irrité. Le peuple redouble de fureur et profère des paroles de mort si on ne lui rend pas son évêque. L'impératrice épouvantée rappelle Chrysostome. « Je ne suis point coupable de votre sort, lui écrit-elle ; des hommes méchants et corrompus ont formé ce complot. Dieu est témoin des larmes que je lui offre en sacrifice ! Je me souviens que mes enfants ont été baptisés par vos mains. Venez ! » Jean revient à Constantinople et le peuple le porte en triomphe dans son palais.

Et le grand orateur disait à la foule chrétienne attachée à ses pas et impatiente d'entendre encore la puissante et harmonieuse voix : « Béni soit le Seigneur ; je le disais à mon départ, je le répète à mon retour, et là-bas je ne cessais pas de le dire. Vous vous souvenez que le dernier jour je vous ai rappelé l'image de Job et ses paroles : « Béni soit le Seigneur dans les siècles ! » c'est le gage que je vous ai laissé, c'est l'action de grâce que je rapporte. Les situations sont différentes, l'hymne de reconnaissance est le même. Exilé, je bénissais ; revenu de l'exil, je bénis encore. L'hiver et l'été ont une même fin, la fertilité de la terre. Béni soit Dieu qui déchaîne l'orage ! béni soit Dieu qui l'a calmé ! Dans la diversité des temps, la disposition de l'âme est la même. Le courage du pilote n'a été ni amolli par ce calme ni submergé par la tempête. Béni soit le Seigneur, et quand je nie suis séparé de vous et quand je vous ai retrouvés. J'ai été séparé de vous corporellement, mais non par l'âme. Ceux qui croyaient éloigner de moi nies amis, m'ont concilié les indifférents. Autrefois l'église était remplie ; maintenant la place publique est devenue l'église. Tout est immobile comme une seule tête ; personne ne commande le silence, et tous sont silencieux et contrits. Il y a des jeux du cirque aujourd'hui, et personne n'y assiste : tous affluent au temple comme un torrent. Ce torrent, c'est votre multitude, ce bruit de fleuve, ce sont vos voix élancées vers le ciel et attestant votre filial amour. Vos prières sont pour moi une couronne plus éclatante que tous les diadèmes, c'est pour cela que je vous ai convoqués dans l'église des apôtres ; bannis, nous venons près de ceux qui furent bannis avant nous : nous venons près de Timothée, le nouveau Paul, près de ces corps sanctifiés qui ont porté les stigmates du Christ[10]. »

Deux mois après le retour de Chrysostome à Constantinople, on dressa, sur une colonne de porphyre, une statue d'argent à l'impératrice. Ce monument s'éleva près de Sainte-Sophie. Des femmes perdues, des bouffons exécutèrent des danses, des jeux autour de cette statue, le jour de sa dédicace. L'encens et l'aloès brûlaient aux pieds de l'image d'Eudoxie. Chrysostome flétrit ces profanations qui troublaient l'office divin et qui étaient un retour aux cérémonies païennes. L'impératrice, offensée, rassembla un concile qui condamna l'archevêque de Constantinople à un exil perpétuel comme coupable du crime de lèse-majesté. On le traîna, au mois de juin 404, sous les brûlantes ardeurs du soleil d'Asie, jusqu'à Cucuse, où l'archevêque, malade et brisé, ne parvint qu'après soixante jours de fatigues horribles. Mais du fond de sa retraite, ce beau et vertueux génie s'associait encore, par l'activité (le sa pensée et les mouvements de son grand cœur, à la destinée de ses ouailles de Constantinople et à la destinée de l'Église dans le monde. On lui donna un autre exil. Chrysostome fut relégué à Comans, dans le Pont, où il mourut âgé de soixante ans, le 14 septembre 407. Trente ans plus tard Constantinople recevait solennellement ses reliques. Eudoxie cessa de vivre dans tout l'éclat de sa beauté, trois ans avant la mort de Jean Bouche d'or. Arcadius descendit dans la tombe en 408, âgé de trente et un ans. Le chagrin que lui causa la mort prématurée de l'impératrice sa femme abrégea la vie de ce prince dont le règne fut une honte et un malheur pour l'empire.

 

 

 



[1] Tillemont.

[2] Socrate, livre VI, chap. XIII.

[3] Zosime, livre V et VIII. Orose, livre VII.

[4] Eutrope était païen.

[5] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XX.

[6] Philostorgius, livre II. Zozime, livre VII.

[7] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XX.

[8] Sozomène, livre VIII.

[9] Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XX.

[10] Traduction de M. Villemain. Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècle.