Les Goths aux portes
de Constantinople. — Héroïque défense de In ville par les habitants. —
Théodose est nommé empereur d'Orient par Gratien. — Mort du comte Théodose,
père de l'empereur. Réflexions. — État de l'empire d'Orient à l'avènement de
Théodose. — Théodose, vainqueur des barbares. — Athanaric, roi des Goths, à
la cour de Constantinople. — État de la religion catholique à Constantinople
à l'avènement de Théodose. — Grégoire de Nazianze. — Lois de l'empereur
contre l'idolâtrie et les hérésies. — Soulèvement des ariens de
Constantinople contre les catholiques. — Concile œcuménique tenu à
Constantinople en 381. — Portrait de Théodose. — Son caractère. — Massacre de
Salonique. — Saint Ambroise refuse à l'empereur l'entrée de son église. —
Pénitence de Théodose. — Sa mort. — Partage de l'empire entre ses deux fils
(de 378 à 395).
Les
Goths venaient de détruire l'armée de l'empire d'Orient dans les plaines
d'Andrinople. Rien ne paraissait plus s'opposer à leurs progrès. Gratien, le
jeune empereur d'Occident, était parti de Milan à la tête de trente mille
hommes pour venir au secours de Valens ; mais il apprit que les Allemands
avaient franchi le Rhin ; il rebroussa chemin et alla écraser ces barbares
près de Strasbourg. Pendant ce temps, les Goths, enhardis par leur éclatante
victoire remportée sur Valens, se précipitent comme un torrent à travers la
Thrace, les provinces limitrophes de cette fertile contrée, répandent partout
la terreur et la mort, arrivent sous les murs de Constantinople au mois de
septembre 378, et menacent de brûler la ville si on refuse de leur en ouvrir
les portes. On vit alors un beau spectacle dans l'enceinte de la cité
impériale. Loin de se livrer à l'abattement et au désespoir en présence d'un
grand péril, les habitants volent aux armes et se préparent à repousser par
la force ces hordes altérées de sang et de rapine. Une femme, belle encore,
se montre au milieu des habitants un poignard à la main et les anime au
combat ; c'est Albia Dominica, la veuve de l'empereur Valens. Elle veut
mourir pour l'empire, et venger la mort de son époux. L'impératrice prodigue
ses trésors à quatre ou cinq mille Sarrasins, troupes auxiliaires en garnison
à Constantinople. Ces troupes et les habitants ne respirant que la guerre,
sortent ensemble de la cité, et se jettent sur les barbares. Ceux-ci luttent
avec rage. Ils sont, à la fin, terrassés. Ce ne fut pas un combat en règle.
On dédaignait, de part et d'autre, les armes avec lesquelles on attaque de
loin ; ce fut une épouvantable mêlée ; on se prenait corps à corps et l'on
s'égorgeait. Il y avait là plus de cinquante mille Goths ; à peine
quelques-uns purent s'échapper. Parmi les Goths qui survécurent, il en est un
dont le nom devait retentir dans l'histoire des barbares et dans l'histoire
des derniers jours de Rome : c'était Marie. Un fils
qui mourut jeune et deux filles, telle fut la postérité de Valens.
Valentinien Ier, son frère, laissa deux fils, Valentinien II, qui n'avait que
sept ans lorsque Valens fut brûlé à Andrinople, et Gratien, à peine âgé de
dix-neuf ans, au moment de la mort de son oncle. Le fardeau du pouvoir ne
reposait donc, en 378, que sur cette jeune tête. L'empire d'Orient, envahi
par les barbares, travaillé par les querelles religieuses, avait besoin d'une
forte épée et d'un vigoureux esprit pour le défendre et le gouverner. Le
jeune Gratien comprit, et c'est sa gloire, qu'il n'y avait qu'un seul homme à
la hauteur d'une pareille tâche : cet homme, alors dans la retraite, était
fils d'un capitaine que Gratien lui-même, par une fatale erreur, avait
injustement condamné à la mort : nous avons nommé Théodose, qui cachait dans
une solitude de l'Espagne, sa patrie, de longs regrets et une grande âme
destinée à un beau rôle dans l'histoire. Une double pensée de salut pour
l'empire et de réparation pour une injustice, inspirait la résolution du
jeune empereur d'Occident. Théodose ne la comprit pas d'abord, redouta
quelque trahison, hésita longtemps. Le patriotisme l'emporta dans son cœur ;
une soudaine victoire sur les barbares, marqua son apparition dans le monde
et lui valut le sceptre d'Orient : Gratien, malgré l'obsession d'indignes
courtisans, jugea qu'il n'y avait pas de mains plus dignes de le porter.
L'avènement de Théodose au trône de Constantinople eut lieu le 19 janvier
379. Son élévation au rang suprême excita la joie dans tout l'empire d'Orient
et la terreur parmi les barbares. Ses-
talents militaires, son indomptable courage dont il avait donné d'éclatantes
preuves quand il n'était que simple général, la gloire de son père qui
rejaillissait sur lui, portèrent la confiance et l'espoir dans les cœurs. Son
nom, qui en grec signifie don de Dieu, ajoutait encore, dans
l'imagination des peuples, aux grandes espérances que ce prince faisait
concevoir. L'empire
d'Orient, à son avènement au trône, était dans une de ces situations qui
semblent marquer la chute prochaine d'une nation. La perte de la bataille
d'Andrinople, en 378, avait rendu les Goths entièrement maîtres de la Thrace.
Les Huns et d'autres peuples barbares, inondaient la Macédoine, la Thessalie
et une partie de l'Illyrie. Les Arméniens et les Perses menaçaient l'empire
d'Orient. Mais rien n'égalait les ravages des hordes envahissantes. « De
quels, maux, dit Grégoire de Nazianze, n'avons-nous pas été témoins ? Des
contrées entières ont été désolées par le glaive et la flamme ; une infinité
de personnes de tout rang et de tout âge, ont été massacrées ; les fleuves
sont encore teints de sang et la terre couverte de corps morts. » Les Goths
joignaient l'insolence à la fureur. Leur roi Fritigerne disait : « Une chose
me surprend ; les Romains se prétendent maîtres de ces vastes contrées, et ne
savent pas les défendre ; ils les habitent, mais ils n'en sont pas plus les
possesseurs que les troupeaux qui y paissent. » Théodose
ne trouva plus d'armée dans l'empire d'Orient ; il en créa une sur un pied
formidable, lui donna d'habiles généraux et y établit une bonne et forte
discipline ; il trouva à Constantinople les arsenaux vides, il les remplit ;
les finances étaient dans le plus grand désordre, il les réorganisa. Puis, il
marcha contre les barbares, et en purgea l'empire. Théodose ne fut jamais
battu. Il gagna plus de vingt batailles sur les Goths, les Huns, les Alains
et les Taïfales coalisés contre l'empereur. Théodose est mis au rang de ces
rares et heureux capitaines qui n'ont jamais connu la douleur d'une défaite.
Ses campagnes coutre les barbares et contre une foule de tyrans qui
opprimaient les Gaules, furent une longue suite de triomphes. Il sauva
l'empire. Tous les historiens lui ont accordé cet immense honneur. De tous
les chefs des Goths, Athanaric, que saint Ambroise appelle le Juge des rois
barbares, avait été le plus redoutable ennemi des Romains ; il avait pendant
trois ans harcelé Valens dont il avait détruit l'armée à Andrinople ; après
la mort de cet empereur, Athanaric régnait en maitre sur une vaste étendue de
pays ; son nom seul jetait l'épouvante parmi les peuples de l'Orient ;
Théodose l'avait battu en différentes rencontres, mais ne l'avait pas vaincu.
Trahi par Fritigerne, abandonné de ses troupes, Athanaric vint demander un
refuge au grand monarque de Constantinople, au mois de janvier 381.
L'empereur lui donna son palais pour demeure, l'admit à sa table et lui fit
rendre dans sa cour tous les honneurs dus à ce chef autrefois si puissant,
maintenant pauvre et délaissé. Théodose voulut lui-même montrer à ce barbare
les merveilles de la civilisation qui étalaient leur splendeur dans la
capitale de son empire. On ne parlait que d'Athanaric Constantinople ; tout
le monde voulait voir ce fier ennemi qui avait fait si longtemps trembler
Valens et les populations de la Thrace et celles des rives du Bosphore. Athanaric
paraissait étonné, émerveillé de tout ce qui s'offrait à ses regards dans le
palais impérial et dans la cité de Constantin. Théodose jouissait des
surprises et de l'admiration du roi barbare ; cet enfant des solitudes, qui
n'avait connu jusqu'ici que les mœurs sauvages de ses compagnons d'aventure,
et la vie agitée des combats, se voyait tout à coup placé au milieu des
habitudes douces, polies de l'Asie, de l'opulence d'une cour brillante, dans
un inonde de luxe et de magnificence, qu'il avait peut-être entrevu dans ses
rêves de soldat conquérant. Il aimait et admirait Théodose, qu'il appelait
son père et son sauveur. Cependant Athanaric ne put trouver la paix de l'âme,
le bonheur au sein d'une civilisation pour laquelle il n'était pas fait. Les prévenantes
attentions de l'empereur ne purent faire oublier au roi des Goths la -vie
errante des batailles ; il se prit à pleurer eu pensant qu'il allait être
condamné à un long repos dans une de ces cités que les barbares regardaient
comme des tombeaux. Languissant, accablé d'ennui et de tristesse, il mourut
peu de temps après son arrivée à Constantinople. Théodose honora sa mort en
lui accordant des funérailles de roi, comme il avait honoré sa vie, lorsque
vaincu et proscrit, il voulait consoler son infortune en l'entourant de sa
haute amitié[1]. En même
temps qu'il faisait la guerre aux barbares, Théodose combattait par ses lois
l'idolâtrie et l'hérésie. Constantin et Jovien, les deux seuls empereurs
catholiques qui eussent encore régné jusqu'à Théodose, avaient accordé la
liberté des cultes dans leurs vastes États où se pratiquaient tant de
religions différentes ; Théodose supprima cette liberté ; Constantin et ses
successeurs s'étaient contentés de défendre les sacrifices publics et de
faire fermer quelques temples des faux dieux, sans les détruire ; Théodose en
ordonna la démolition générale, et son ordre fut rigoureusement accompli. Il
n'épargna que les statues des dieux, sorties du ciseau des grands artistes ;
ces chefs-d'œuvre de l'art servirent d'ornement aux places publiques des
grandes villes et, surtout, à celles de Constantinople. Théodose défendit
l'immolation des victimes sous les peines les plus sévères. « Si quelqu'un,
disait-il dans un de ses édits, ose sacrifier ou consulter les entrailles des
victimes pour découvrir l'avenir, toute personne pourra l'accuser, comme s'il
était criminel de lèse-majesté, et il sera puni comme tel. Ceux qui offriront
de l'encens aux idoles, qui orneront les arbres de rubans et de bandelettes,
qui dresseront des autels de gazon, set ont punis par la confiscation de la
maison ou de la terre que leur superstition aura profanée[2]. » Pendant le règne de
Julien, des chrétiens avaient embrassé le culte des idoles ; Théodose priva
ces apostats du titre de citoyens romains ; ils ne purent plus disposer de
leurs biens par testament ni par dons entre-vifs ; les manichéens furent compris
dans ces proscriptions ; les enfants des chrétiens apostats et ceux des
manichéens ne pouvaient hériter de leurs parents que s'ils entraient dans la
communion catholique[3]. « On ne pouvait plus, dit le
païen Zozime, croire sans péril aux dieux immortels ni regarder le ciel et y
adorer les astres qui y brillent. » Ces paroles feraient croire à une
persécution qui n'a jamais existé sous Théodose. Un grand nombre de païens zélés
occupaient des places dans le palais de l'empereur, dans les écoles, dans le
sénat ; Théodose revêtit de la dignité consulaire le fameux Symmaque, l'un
des plus opiniâtres défenseurs du paganisme. L'empereur catholique n'opprima
jamais la pensée chez les écrivains païens ; mais il faisait énergiquement
exécuter les lois qui proscrivaient les cérémonies du paganisme. Ce fut dans
ces circonstances_ que le philosophé Libanius composa ce fameux discours qui
est comme l'oraison funèbre du polythéisme. C'était avec un profond dépit
mêlé à une douleur amère que Libanius voyait ainsi disparaître, sans espoir
de retour, ce paganisme qu'il avait si souvent glorifié dans ses écrits et
dans ses attrayantes leçons adressées à la jeunesse des écoles d'Antioche et
de Constantinople. Quelle ne fut pas sa joie quand Julien, son élève et son
ami, replaça sur leurs autels, pour un moment encore, les images des
divinités olympiques ! Maintenant la dernière heure du paganisme était
sonnée, et le rhéteur, pleurant sur une religion bien morte cette fois,
pouvait redire en toute vérité : les dieux s'en vont ! les dieux
n'existent plus ! Le paganisme avait duré onze siècles dans l'empire
romain. On a dit que Théodose avait tué le polythéisme ; le polythéisme n'a
pas péri de main d'homme ; c'est l'Évangile qui l'a tué. Théodose, comme
prince, comme législateur, ne fit que suivre vivement le grand courant
chrétien, qui renversait d'heure en heure les institutions, les opinions, les
mœurs païennes. Théodose
lança bientôt ses lois contre les hérétiques, et ordonna aux peuples
de son empire de suivre la foi catholique qu'il avait lui-même embrassée. Il
menaçait de châtiments sévères ceux qui rejetteraient cette doctrine. Les
ariens furent contraints de rendre aux évêques orthodoxes les églises dont
les hérétiques s'étaient emparés sous Constance et sous Valens. Théodose
défendit aux chrétiens hétérodoxes de bâtir aucune église, soit dans les
villes, soit dans les villages ; il ordonna que toutes les maisons où ils se
réuniraient pour leurs cérémonies religieuses seraient confisquées au profit
du trésor public[4]. Les sectateurs d'Arius furent
partout chassés comme des loups, dit Théodoret, des temples sacrés
qu'ils avaient autrefois usurpés. Toutes ces mesures, cependant,
n'empêchaient pas l'hérésie de redoubler d'effort et de zèle pour se
propager. Si les loups étaient chassés des bergeries, continue le même
auteur, ils tâchaient de ravir les brebis dans les bois et dans les endroits
écartés[5]. Au
milieu du rayonnement de sa gloire militaire, pendant qu'il faisait connaître
à son empire ses grands travaux de législation civile, Théodose se présentait
comme un fils obéissant et soumis à l'Église de Rome, et lui offrait en même
temps la force de son bras pour la défendre -contre les attaques de ses
ennemis. Les nombreuses sectes qui couvraient l'Orient étaient une cause de
déchirement social. Les collisions sanglantes, les haines contre le pouvoir
des empereurs avaient été souvent la conséquence de cet éparpillement de
croyances rivales ou ennemies. La pensée religieuse de Théodose aussi bien
que sa pensée politique, était de rétablir l'unité dans la religion, en ne
reconnaissant à sa tête qu'un chef unique : le pape. L'empereur croyait que
la bonne direction du monde moral, du monde religieux, le salut de l'empire
fondé par Constantin étaient à ce prix. Plus d'une fois déjà le pouvoir
politique avait reçu de graves atteintes de tant d'opinions divergentes en
matière de foi, car alors la foi menait le monde. De grands génies mit été
pénétrés de ces vérités. Constantin, Charlemagne, Charles-Quint, Louis XIV
pensaient comme Théodose à cet égard. On comprend facilement, en effet,
qu'une nation où règnent un même esprit et une même foi s'étende et grandisse
par toutes les forces que donne l'union des intelligences. La plus grande
erreur en histoire, c'est de juger les choses du passé avec les
préoccupations et les idées du temps présent ; nous ne connaissons rien de
plus respectable et de plus sacré que la liberté des consciences ; et qui
donc ignore que le génie chrétien est un génie de pacifique persuasion, et
non pas de violence ? Mais au temps de Théodose il n'y avait jamais loin de
l'hérésie à la sédition ; l'arianisme fut frappé parce qu'il était une
perturbation profonde dans l'État. L'arianisme ne s'était soutenu jusque-là
que par la force armée des empereurs hérétiques, et tomba quand cette force
lui manqua. L'arianisme ne subsistait pas par lui-même, mais bien à l'aide de
la violence et de la terreur : bien différent en cela du catholicisme qui
vivait et grandissait au milieu des persécutions sanglantes et de la
pauvreté. La religion catholique n'avait pas besoin d'efforts humains parce
qu'elle était la vérité. Théodose
trouva à Constantinople l'Église catholique dans l'abaissement et la misère.
Toutes les hérésies y professaient librement leurs croyances ; seuls, les
catholiques n'avaient pas la permission de se réunir pour célébrer les saints
mystères ; leurs pieuses assemblées étaient secrètes comme aux plus mauvais
jours des persécutions des empereurs païens. Ils n'avaient plus d'églises,
eux qui les possédaient toutes au temps de Constantin. N'ayant plus de
prêtres pour les instruire et les soutenir dans les combats qu'on livrait à
leur foi, ils eurent la pensée d'aller chercher dans sa retraite un pasteur
dont la renommée de sainteté et de génie remplissait alors le monde chrétien
: c'était Grégoire de Nazianze. Il accepta la mission que le peuple catholique
de Constantinople lui confiait. Il arriva dans la ville impériale vers la fin
de l'année 379, environ un an avant Théodose. Grégoire, ne trouvant pas une
seule église pour y réunir le reste d'un troupeau que les tempêtes passées
avaient dispersé, fit construire une humble chapelle dans la maison d'un de
ses parents. Il donna à cette chapelle le nom d'Anastasie ou
Résurrection, parce que ce fut dans ce pauvre sanctuaire que la foi
catholique, qui était comme morte à Constantinople, recommença à vivre. Au
moment de l'arrivée de Théodose à Constantinople, en 380, le trône épiscopal
y était occupé par Démophile, évêque arien, dont il a été question dans le
chapitre précédent. L'empereur lui prescrivit de restituer aux orthodoxes les
églises qui leur appartenaient. Démophile rassembla le peuple arien dans la
basilique des apôtres ; il lui fit connaitre en versant des larmes la volonté
de Théodose. Les disciples d'Arius poussent des clameurs dans l'église même,
puis ils courent aux armes. Les uns se placent aux portes des temples
chrétiens pour en empêcher l'entrée aux catholiques ; les autres entourent le
palais impérial et demandent à Théodose de revenir de sa décision ; ceux-ci
investissent la demeure de Grégoire de Nazianze et lui font entendre des
paroles de mort. Les rues étaient remplies de femmes, d'enfants et de
vieillards, poussant des cris et des gémissements. Constantinople ressemblait
à une ville prise d'assaut. Théodose, qui prévoyait ce tumulte, avait placé
des troupes dans les principaux quartiers. La foule mutinée se dispersa
devant la force armée. L'empereur alla chercher Grégoire dans sa petite
chapelle de la Résurrection, le conduisit comme en triomphe, au milieu de ses
gardes, dans la cathédrale de Constantinople, et mit le prélat en possession
de son autorité ecclésiastique[6]. Voulant
armer son autorité d'empereur catholique de toute l'autorité de l'Église
romaine, Théodose convoqua un concile œcuménique, en 381, et y appela tous
les évêques orthodoxes de l'Orient. Cent cinquante pontifes furent présents à
ce concile, qui continua l'œuvre de celui de Nicée. La plupart des hérésies
nouvelles avaient été anathématisées par cette dernière assemblée. Ses
décrets furent simplement lus et confirmés par les Pères réunis à
Constantinople. On donnait le nom de semi-ariens aux disciples de
Macédonius ; ils se rapprochaient, sur quelques points, de la doctrine
catholique ; mais ils niaient la divinité du Saint-Esprit. Les mœurs des
macédoniens étaient austères. Le peuple de Constantinople, ignorant leur
hérésie, ne connaissait d'eux que leur réputation de vertus et leurs actes de
charité ; de sorte que la secte macédonienne comptait un grand nombre
de disciples dans la ville impériale. Théodose aurait voulu admettre les
évêques semi-ariens au concile. Il espérait les faire revenir dans le
sein de la véritable Église. Ces prélats refusèrent de prendre part aux
travaux des Pères catholiques. Le concile condamna leur erreur. Ce fut à
cette occasion que la docte assemblée ajouta la profession de foi suivante au
symbole de Nicée, en ce qui concernait la troisième personne de la sainte
Trinité : Et in Spiritum Sanctum Dominum, et vivificantem, qui ex Patre
Filioque procedit, qui cum Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur.
« Je crois au Saint-Esprit, qui est aussi Seigneur, et qui donne la vie,
qui procède du Père et du Fils, qui est adoré et glorifié conjointement avec
le Père et le Fils. » C'est le symbole aujourd'hui chanté à la messe. Le
concile déclara que dans la hiérarchie de l'Église universelle, le patriarche
de Constantinople prendrait rang immédiatement après le pape. Les articles du
concile furent adressés avec une lettre synodale à Théodose. S'appuyant sur
les décrets qui venaient de lui être remis, l'empereur publia un second édit
qui confirmait celui qu'il avait déjà lancé au sujet de l'unité des
croyances. Pour éviter toutes les professions de foi équivoques, il ajouta
dans cet édit que ceux-là seulement seraient regardés comme catholiques qui
suivraient les croyances de certains évêques qu'il désignait dans chaque
province. Il se
produisit au sein du concile de Constantinople un incident qu'il ne sera pas
sans intérêt d'indiquer ici. Lucifer, évêque de Cagliari, s'était arrêté à
Antioche, en revenant de son exil de la Thébaïde ; il trouva une grande
division entre les catholiques de cette ville ; il crut rétablir le bon
accord en nommant de son autorité privée Paulin, évêque d'Antioche. Le pape
Damase approuva cette nomination. La majorité des Pères du concile de
Constantinople décida, malgré l'énergique opposition de Grégoire de Nazianze,
président de cette assemblée, que la nomination de Paulin devait être
considérée comme non avenue, attendu- qu'elle n'avait pas été faite selon les
règles adoptées. Ce fut une sorte de protestation contre un acte du
Saint-Siège, un premier pas vers le schisme de Photius, qui devait être dans
l'avenir une des causes capitales de la ruine du Bas-Empire. En lisant les-
récits de saint Grégoire de Nazianze sur les travaux du concile de
Constantinople, on est frappé de la tendance des évêques d'Orient à ne pas
vouloir reconnaître l'entière souveraineté de l'Église de Rome. Grégoire
combattit- éloquemment cette tendance. Il en prévoyait les désastreux
résultats. Grégoire tenait du suffrage du peuple son élévation au siège
épiscopal de Constantinople. Le concile, d'abord présidé par saint Mélèce,
évêque d'Antioche, confirma l'élection de Grégoire. Mais Mélèce mourut
pendant la durée du concile ; alors des cabales, des dissensions éclatèrent
contre Grégoire. L'assemblée annula sa première décision, et attaqua du même
coup l'élection de Grégoire. L'évêque indigné, fatigué de ces débats, offrit
de quitter le gouvernement d'une église qu'il avait, en quelque sorte,
fondée. Le concile accepta cette proposition, et Théodose y souscrivit. On
donna pour successeur à Grégoire, Nectaire, descendant d'une famille
sénatoriale. On pouvait, dans ces vieux temps ; comme chacun le sait,
parvenir à l'épiscopat en recevant à la fois les divers ordres de la
cléricature. Non-seulement Nectaire n'était ni diacre, ni prêtre au moment de
son élévation à l'épiscopat, mais il n'était pas même baptisé ; n'étant que
catéchumène, il reçut le baptême en même temps que le sacrement de l'ordre,
et quitta sa robe de néophyte pour revêtir celle du pontife. « Il n'apporta à
l'épiscopat, a dit Fléchier, d'autre disposition que celle de ne l'avoir pas
brigué[7]. » Avant
de quitter Constantinople pour se retirer air village de Nazianze, lieu de sa
naissance, où il termina sa belle vie, Grégoire rassembla le peuple dans.
Sainte-Sophie, et prononça ce 'Jean et touchant discours dans lequel il
disait 'adieu à tout ce qu'il aimait : «
Adieu, disait l'éloquent archevêque, adieu, église d'Anastasie, qui tirais
ton nom de notre pieuse confiance ; adieu, monument de notre victoire,
nouvelle Siloé, où nous avons pour la première fois planté l'arche sainte,
depuis quarante ans agitée et errante dans ce désert ; adieu aussi, grand et
célèbre temple, notre nouvelle conquête, qui dois à la parole sainte ta
grandeur présente, bourgade de Jébus, dont nous avons fait une Jérusalem ;
adieu, vous toutes, demeures sacrées de la foi, les secondes en dignité, qui
embrassez les diverses parties de cette ville, et qui en êtes comme le lien
et la réunion ; adieu, saints apôtres, céleste colonie, qui m'avez servi de
modèle dans mes combats ; adieu, chaire pontificale ; honneur envié et plein
de périls, conseil des pontifes, orné par la vertu et par l'âge des prêtres ;
vous tous, ministres du Seigneur à la table sainte, qui approchez de Dieu
quand il descend vers nous ; adieu, chœur des nazaréens, harmonie des
psaumes, veilles pieuses, sainteté des vierges, modestie des femmes,
assemblée des orphelins et des veuves, regards des pauvres tournés vers Dieu
et vers moi ; adieu, maisons hospitalières, amies du Christ et secourables à
mon infirmité. Adieu, vous qui aimiez mes discours, foule empressée où je
voyais briller les poinçons furtifs qui gravaient mes paroles. Adieu,
barreaux de cette tribune sainte, forcés tant de fois par le nombre de ceux
qui se précipitaient pour entendre ma parole. Adieu, û rois de la terre,
palais des rois, serviteurs et courtisans des rois fidèles à votre maître, je
veux le croire, mais certainement la plupart infidèles à Dieu. Applaudissez,
élevez jusqu'au ciel votre nouvel orateur ! Elle s'est tue, la voix incommode
qui vous déplaisait. Adieu, cité souveraine et amie du Christ (car je lui
rends ce témoignage, quoique son zèle ne soit pas selon la science, et le
moment de la séparation adoucit mes paroles) ; approchez-vous de la vérité,
corrigez-vous, quoique bien tard. Adieu, anges gardiens de cette église, qui
protégiez ma présence et qui protégerez mon exil. Et toi, Trinité sainte, ma
pensée et ma gloire ! puissent-ils te conserver, et puisses-tu les sauver,
sauver mon peuple ![8] » Théodose
se sépara avec douteur du saint évêque. Il pensa que l'acceptation de la
démission de Grégoire pouvait rendre à l'Église la paix dont elle était
depuis longtemps privée. Théodose
avait la taille élancée et bien prise. Il était agile et vigoureux,
infatigable dans le travail du cabinet comme dans la vie des camps. Il
portait fièrement sa tête, majestueuse et belle comme celle de Trajan. Son
regard pénétrant et doux, sa physionomie ouverte, la gaieté de son caractère
qui jamais, cependant, ne manquait de dignité, le charme de sa conversation,
l'abondance de ses idées, sa voix vibrante et pleine ; tant de trésors
d'intelligence et de beauté formaient un ensemble d'une irrésistible
séduction. Sobre comme le sont les enfants des régions hispaniques, chaste,
libéral, aimant la splendeur et le luxe, mais sachant leur imposer de justes
limites, versé dans les lettres et la jurisprudence, législateur et guerrier,
Théodose fut une de ces natures, d'élite qui n'apparaissent que de loin en
loin dans les âges de l'histoire. Il fut le dernier et magnifique
représentant de la gloire et de la grandeur romaines. Mais l'impétuosité de
son caractère fit trop souvent taire sa raison ; il vainquit les barbares, et
ne sut pas toujours se vaincre lui-même. Le sang des Pélages bouillonnait
dans ses veines. Quand
la nouvelle d'une rébellion arrivait jusqu'à lui, son premier mouvement était
le châtiment, et un châtiment qui, parfois, eût été une cruauté horrible.
Mais si la réflexion lui était donnée, s'il avait du temps pour rentrer dans
sa pensée et se reconnaître, il revenait à des sentiments d'humanité. Ce fut
ainsi que l'ordre de punir d'une façon terrible la ville d'Antioche sortit
tout d'abord de son cœur indigné, en apprenant que ses statues et celles de
sa famille avaient ignominieusement été renversées aux bords de l'Oronte, en
apprenant qu'une cité comblée de ses bienfaits s'était révoltée contre son
autorité. Mais l'arrêt qui vouait Antioche à la destruction fit bientôt place
à une simple enquête qui, destinée à chercher les coupables, remplissait pourtant
d'effroi la ville d'Antioche. Toute idée de vengeance, toute menace tombèrent
devant le vieil archevêque d'Antioche, qui vint jusque dans le palais
impérial porter le repentir et les angoisses de son troupeau. Le vénérable
Flavien obtint le pardon d'Antioche. Thessalonique aurait eu le même bonheur
si un arrêt cruel surpris à la colère impériale n'avait pas rencontré des
exécuteurs aussi prompts, aussi impatients ; le sang coula à grands flots à
Thessalonique, parce qu'une précipitation impie coupa court à tout retour de
Théodose sur lui-même. L'histoire, dans sa froide et sévère justice, ne doit
pas moins le condamner pour avoir sacrifié ainsi tant de victimes à la
soudaine vivacité de son ressentiment. Qui ne se souvient de la lettre que
saint Ambroise lui adressa dans cette circonstance ? Avec quel courage et
quelle autorité pontificale l'archevêque de Milan ne reproche-t–il pas à ce
puissant monarque l'énormité de son crime ? Théodose arriva dans cette ville
peu de temps après avoir reçu la lettre du pontife. Entouré d'une partie de
sa cour, et revêtu de la pourpre, il se présenta à la porte de l'église.
Ambroise lui en refusa l'entrée ! « Vous n'êtes plus digne, lui dit-il,
de pénétrer dans ce sanctuaire. Oseriez-vous étendre vos mains souillées du
sang innocent pour prendre le corps sacré de Jésus-Christ ? Ceux à qui vous
commandez, ô empereur, sont de la même nature que vous, et vous n'avez avec
eux qu'un même maître, Dieu ! Retirez-vous d'ici, et faites pénitence
! » Théodose obéit à la voix du prêtre chrétien. Sa pénitence fut
entière et publique. Le ministre de l'Évangile pardonna, au nom de Dieu, à
l'empereur humilié et repentant. Et Théodose, à genoux devant l'autel de la
cathédrale de Milan, disait avec le psalmiste : « Rentre, ô mon âme, rentre
dans ton repos, parce que le Seigneur t'a comblée de biens en t'accordant sa
miséricorde[9]. » La miséricorde ! elle remplissait le cœur de ce grand prince. Il ne vengea jamais une injure personnelle. Il abolit la loi de Constance contre les crimes de lèse-majesté, et fit grâce à des conjurés qui avaient tramé une conspiration contre lui. Il fit une loi par laquelle il était ordonné aux gouverneurs des provinces de mettre en liberté les prisonniers à l'occasion de la fête de Pâques, et s'écria, en publiant cette loi : « Que n'ai-je la puissance de faire revivre les morts ! » Théodose, qui avait tant travaillé pour extirper l'idolâtrie et l'hérésie de son empire, ne fit jamais verser une goutte de sang pour cause de religion[10]. L'empereur regardait comme un bienfait tout recours à sa miséricorde, et plus il avait fait paraître d'emportement dans sa colère, plus il se croyait obligé d'être clément[11]. Se défiant de lui-même et se mettant en garde contre ses propres jugements, Théodose, après le massacre de Thessalonique, fit -paraître un édit qui ordonnait une suspension de trente jours entre la date et l'exécution de toute sentence de mort. Ce grand homme mourut en chrétien dans les bras de saint Ambroise, à Milan, le 17 janvier 395, âgé de cinquante ans, après un règne de seize années. Son corps fut transporté à Constantinople et placé dans l'église des Apôtres, à côté de celui de Constantin. Quelque temps avant sa mort, Théodose avait divisé ses États entre ses deux fils : il nomma Honorius empereur d'Occident, et Arcadius, empereur d'Orient. L'archevêque de Milan prononça l'oraison funèbre de Théodose, et fit entendre de grands et nobles accents. On remarqua ces paroles où, à la transmission militaire du pouvoir, se mêlait le principe de l'hérédité monarchique, que commençait à consacrer la religion : « Ce grand prince nous a quittés ; mais il ne nous a pas quittés tout entier ; il nous a laissé ses fils en qui nous devons le reconnaître, en qui nous le voyons et le possédons encore. Que la faiblesse de leur âge ne soit pas sujet d'inquiétude. La fidélité des soldats est l'âge adulte des empereurs[12]. » |
[1]
Ammien Marcellin, livre XVII et XXVII. Zosime, livre IV.
[2]
Code Théodosien, livre XVI, titre V.
[3]
Code Théodosien, livre XVI, titre X.
[4]
Code Théodosien, livre XXV.
[5]
Théodoret, livre V, chap. II et VII.
[6]
Fléchier, Histoire de Théodose le Grand, livre II.
[7]
Fléchier, Histoire de Théodose le Grand.
[8]
Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècle. Traduction de M.
Villemain.
[9]
Psaume CXIV.
[10]
Voyez le discours de Libanius sur les temples païens.
[11]
Saint Ambroise.
[12]
Notice sur saint Ambroise, par M. Villemain.