L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Depuis Rome fondée jusqu’à la suppression des rois

Chapitre XII — Religion.

 

 

Le Panthéon romain, nous l’avons déjà dit, réfléchit la Rome terrestre dans le miroir d’un plus haut idéal petites et grandes choses, il s’efforce de tout reproduire avec une minutieuse exactitude. L’État, les familles, les phénomènes de la nature, ceux du monde moral, les hommes, les lieux, les objets, les actes même du domaine de la loi, reparaissent dans le système des divinités de Rome ; et de même que les choses terrestres flottent et changent dans un va-et-vient perpétuel... de même le cycle divin va se transformant à toute heure. Le Génie, qui préside à tel acte de la vie, ne dure pas plus que cet acte même ; et puisque l’individu a aussi son Génie qui le protége, celui-ci naît et meurt avec lui quant au monde des dieux, s’il jouit d’une éternelle existence, c’est que les actions et les hommes demeurent chaque jour les mêmes, et que chaque jour, les esprits qui leur sont attachés se régénèrent au-dessus d’eux. La cité romaine a ses divinités propres, comme les autres cités ont également les leurs. De même qu’un abîme sépare le citoyen du non citoyen, de même le dieu étranger reste bien loin derrière le dieu indigène. De même encore, en vertu des traités, le droit de bourgeoisie peut être donné aux dieux, comme il est donné aux hommes des cités étrangères et s’il arrive que les habitants des villes conquises soient transférés à Rome, leurs dieux sont en même temps invités à venir y fixer leur résidence.

Nous n’avons pas à exposer ici tout le détail de la mythologie romaine : mais ce serait manquer à un devoir de l’historien, que de ne pas faire ressortir d’abord la simplicité terre à terre, et la nature tout intime, des divinités de Rome. Abstraire et personnifier à la fois, est de l’essence des mythologies romaine et grecque : le dieu grec a aussi pour prototype un phénomène naturel, ou une notion morale ; et chose qui témoigne de la tendance prédominante chez l’un aussi bien que chez l’autre peuple, à la personnification religieuse, c’est que leurs divinités sont tantôt mâles, tantôt femelles. Notons l’invocation usitée à Rome : Que tu sois dieu ou déesse, homme ou femme ! Notons enfin cette superstition profonde du Romain, qui lui défend de prononcer le nom du génie protecteur de la cité, de crainte, que l’ennemi de Rome n’en ait connaissance, et en l’invoquant à son tour, n’invite le dieu à passer la frontière. L’antique figure de Mars, la plus vieille et la plus nationale des divinités italiques est elle-même un débris de ces personnifications puissantes. Mais tandis qu’ailleurs l’abstraction qui est au fond de toute religion va s’élevant sur l’aide d’une pensée sans cesse agrandie ; tandis qu’elle tend à pénétrer chaque jour plus avant dans l’essence des choses, l’on voit au contraire les images sensibles du paganisme romain se pétrifier d’une façon incroyable, et s’établir sur les degrés les plus humbles dans l’ordre des conceptions contemplatives. Pour les Grecs, tout motif religieux de quelque importance se transfigure aussitôt, et donne matière à un groupe anthropomorphique avec son cycle légendaire et idéal. A Rome, la notion première reste attachée à son point de départ, dans sa rigide nudité. N’allez point chercher là les images glorieuses, tout à la fois terrestres et idéales, du culte d’Apollon ; les ivresses divines du Bacchus Dionysos, les dogmes profonds et cachés sous les rites et les mystères du mythe de la Terre (Χθών). La religion romaine n’a rien qui se rapproche de ces conceptions si savantes ; elle n’a rien à leur opposer qui lui soit propre. Elle a bien la notion d’un dieu mauvais (Ve-jovis)[1] ; elle invoque les dieux du mauvais air, de la fièvre, des maladies, du vol même (Laverna)[2] ; elle a ouï parler d’apparitions et de revenants (lemures) ; mais ce frisson mystérieux que recherche le cœur, elle ne sait pas l’éveiller en lui ; elle n’aime point à se mêler avec les choses incompréhensibles, avec les principes mauvais répandus dans la nature et dans l’homme, auxquels cependant touche toute religion complète, par cela même qu’elle nous enveloppe tout entiers. Dans le culte romain rien n’est secret, si ce n’est le nom des dieux de la ville, des Pénates : encore la nature de ces dieux est-elle connue du vulgaire.

La théologie nationale des Romains s’efforça toujours de rendre sensibles, intelligibles, les phénomènes et les attributs de la divinité. Elle voulut les traduire en relief dans les mots de sa terminologie ; les classifier, en transportant toutefois dans sa nomenclature les distinctions des personnes et des choses selon les principes du droit privé ; elle s’astreignit elle-même à ses propres règles dans les invocations ; et elle les imposa à la foule en lui communiquant ses listes et ses formules (indigitare). Tels sont les caractères essentiels de la religion romaine : les notions abstraites y sont ramenées à un concrétisme extérieur ; et elle affecte une simplicité extrême, tantôt vénérable et tantôt ridicule dans les formes. La Semence (Saturnus),  le Travail des champs (Ops), la Fleur (Flora), la Guerre (Bellona), le Terme (Terminus), la Jeunesse (Juventus), le Salut (Salus), la Foi (Fides), la Concorde (Concordia) : voilà les plus anciennes, les plus saintes divinités[3]. Il en est une pourtant, une seule, qui douée d’une personnalité plus spéciale, aurait eu en Italie son culte propre et autochtone; je veux parler du Janus à deux têtes. Encore, dans la création de cette figure, on ne trouve que l’expression de l’idée étroite qui préside à la religion, des Romains. Toute action, quelle qu’elle soit, veut s’ouvrir par une invocation au génie tutélaire[4] : et pendant que les dieux plus individualisés des Hellènes marchent indépendants les uns des autres, à Rome, un sentiment puissant prescrit de rassembler et de réunir, dans les mêmes prières, toute la série des divines croyances.

Mais de tous les cultes pratiqués à Rome, il n’en est point peut-être qui soit plus profondément entré dans les mœurs que celui des Génies protecteurs de la maison et de la chambre d’habitation. Notons dans les rites officiels les invocations à Vesta et aux Pénates ; dans les prières de la famille celles adressées aux dieux des bois et des champs, aux Sylvains ; et avant tous, aux dieux propres du foyer, les Lases ou Lares, qui ont leur part dans les repas de la famille ; et à qui jusque dans les temps de Caton l’Ancien, le maître, quand il rentre chez lui, adresse d’abord ses dévotions[5]. Et pourtant dans l’ordre des dignités divines les génies champêtres ou domestiques n’occupent guère que la dernière place. Pouvait-il en être autrement, sous l’empire d’une religion se dépouillant de tout idéal ! La piété des fidèles n’allait pas chercher sa nourriture dans les abstractions lointaines et générales ; elle s’agenouillait au contraire devant les notions les plus simples, les plus individuelles.

Pareillement, les tendances de la religion romaine sont pratiques et utilitaires, et vont de pair avec le rejet du principe idéaliste. Après les dieux du foyer et des bois, les Latins, et avec eux, les nations Sabelliques, ont en grande vénération Herculus ou Hercules, le Dieu de la métairie cultivée sans trouble (de hercere), qui ensuite devient le Dieu de la richesse et du gain. Rien de plus ordinaire que de voir le Romain offrir la dîme de son avoir sur l’autel principal (ara maxima) du Dieu, au marché aux bœufs (forum boarium). Il lui demande d’éloigner les pertes qui le menacent, ou de faire prospérer ses gains. Comme c’est aussi là qu’il a coutume de conduire ses contrats, et de les confirmer sous serment, l’Hercule bientôt ne fait plus qu’un avec le Dieu de la bonne foi (Deus Fidius). Le hasard ne fut pour rien dans le culte de la divinité protectrice du négoce : on l’honorait, dit un ancien, dans tous les bourgs de l’Italie : ses autels se rencontraient partout, et dans les rues des villes, et le long des grandes voies. De même, et par les mêmes motifs, les Latins invoquent de bonne heure et en tous lieux la déesse du hasard et de la bonne chance (Fors, Fortuna), et le dieu marchand (Mercurius). Une économie domestique sévère et des aptitudes mercantiles remarquables sont l’un des traits distinctifs du peuple romain  on ne s’étonnera pas de retrouver l’image divinisée de ses vertus jusque dans les dogmes les plus intimes de sa religion.

Du monde des Esprits, il n’y a que peu de chose à dire les âmes des mortels, après leur décès, les manes, ou les bons (manes), descendent à l’état d’ombres, ait lieu même où reposé le corps ; et les survivants leur donnent à manger et à boire. Mais leur demeure est au fond des abîmes, et nulle issue ne met en communication le monde inférieur avec les hommes placés sur la terre, ou avec les dieux du monde supérieur. Le culte grec des héros est inconnu chez les Romains, et l’une des preuves les plus certaines de l’invention tardive de cette pauvre légende qui veut raconter la fondation de Rome, c’est la métamorphose assurément peu romaine du roi Romulus, devenant le dieu Quirinus. Numa, le plus ancien et le plus vénérable personnage de la légende, n’a jamais été à Rome l’objet d’un culte semblable à celui de Thésée, à Athènes.

Dans les temps où lés races indigènes occupaient encore la Péninsule, exemptes de tout contact avec l’étranger, les religions romaine et italienne eurent leur divinité commune et, si je puis dire, centrale, dans le Dieu qui tue, Maurs ou Mars[6], qu’on représente brandissant sa lance, protégeant les troupeaux, et combattant pour la cité dont il terrasse les ennemis. Mais chacune des autres cités italiques a aussi son dieu Mars ; elle le tient pour le plus fort et le plus saint ; et, quand le printemps sacré (ver sacrum) se lève, quand une bande d’émigrants s’en va fonder une nouvelle ville, elle part sous la protection du Mars local. C’est à lui qu’appartient le premier mois sur les tables de l’annuaire romain : seul parmi les dieux, il y figure, comme aussi sans doute dans la nomenclature mensuelle des Latins et des peuples Sabelliques. Seul encore nous le retrouvons, et cela dès les plus anciens temps, dans la plupart des noms propres des citoyens (sic, les Marcus, les Mamercus, les Manurius) ; Mars et son oiseau favori, le pic, jouent un rôle dans la plus vieille des prophéties italiques : le loup, qui lui est également consacré, est l’animal distinctif de la bourgeoisie de Rome ; et quand les imaginations locales s’essayent à balbutier quelques légendes touchant les origines saintes de la Cité, c’est encore au dieu Mars qu’elles se rattachent, où à Quirinus, qui n’est guère que sa doublure. Aussi les plus anciens sacerdoces publics lui appartiennent. Citons, d’abord, le prêtre nommé à vie du Dieu de la cité, le flamen Martialis, l’allumeur de l’autel de Mars, ainsi nommé parce que c’est lui qui brûle la victime : les douze sauteurs ou Saliens (salii), cette troupe de jeunes gens, qui dansent et chantent au mois de Mars la danse des armes, en l’honneur de leur divinité. Quand la ville des collines se fondit avec la cité Palatine, le Mars Romain se dédoubla : il y eut un second flamine, le flamine quirinal (flamen Quirinalis) et une seconde confrérie de danseurs, les saliens des collines (salii collini). Nous avons déjà noté ce fait.

D’autres cultes encore se pratiquaient dans la Rome primitive, antérieurs sans doute, pour la plupart de leurs rites, à la naissance de la ville, et dont les solennités étaient publiquement confiées à des associations ou à des familles choisies. Telle était celle des douze frères des champs ou Arvales (fratres arvales), chargés d’appeler au mois de mai sur les semences déposées dans la terre les faveurs de la déesse féconde (dea dia) ; ils venaient les premiers après les deux confréries des Saliens. Citons encore la confrérie des Titiens, préposés au culte spécial des tribus Titiennes ; et les trente flamines curiales (flamines curiales), commis à la surveillance des feux sacrés des trente curies.

D’autres rites moins importants appartenaient, nous l’avons dit, à certaines familles ; mais le public y prenait aussi sa part. La fête du loup (Lupercales, Lupercalia) se célébrait en l’honneur du dieu Secourable (ou dieu Faune, Faunus), durant le mois de février. La gens Quinctia, et après l’accession de la cité Colline, la gens Fabia aussi, en avaient le privilège. C’était un véritable carnaval de bergers ; on y voyait les Luperques (luperci, qui éloignent le loup) courir et bondir, le corps nu, une peau de bouc entourant la ceinture : ils frappaient les passants à coups de lanières. — Le culte d’Hercule appartenait encore aux gentes des Potitiens et des Pinariens. Nul doute qu’il n’y eût, et en grand nombre, d’autres rites confiés à d’autres familles, chargées d’y représenter la cité. A ces cultes originaires de la Rome antique, il était venu s’en ajouter de plus récents. Le plus remarquable entre tous se rapporte à la réunion des trois cités en une seule, et à ce que j’appelle la seconde fondation, au temps où furent construits le nouveau mur d’enceinte et la citadelle. J’entends parler du culte de Jupiter Capitolin, devenu bientôt le plus grand et le meilleur des dieux. Véritable génie tutélaire du peuple romain , il est en tête désormais de toute la céleste cohorte, et son flamine, institué à vie, le Flamen Dialis, forme avec les deux prêtres de Mars une sorte de trinité sacerdotale suprême. A la même époque commence le culte du nouveau foyer sacré de la ville une et indivisible, le culte de Vesta, et celui des Pénates communs, qui s’y rattache. Six vierges, filles du peuple romain, sont préposées à ces rites pieux ; elles entretiennent toujours allumé le feu salutaire de l’autel de la cité ; exemple et symbole tout ensemble, que les particuliers doivent imiter. Centre sacré d’un culte à la fois public et domestique, la religion de Vesta persista longtemps au milieu même des ruines du paganisme ; elle céda la dernière à l’invasion de l’idée chrétienne.

Diane eut aussi son temple sur l’Aventin, où elle représentait la Confédération latine ; mais, par cette même, raison, elle n’eut point à son service un collège de prêtres Romains. Enfin, Rome laissa encore s’introduire dans ses murs d’autres et nombreuses divinités, soit qu’elle leur consacrât des fêtes générales, soit qu’elle instituât pour elles des corps de prêtres spéciaux, ou qu’elle leur donnât aussi des flamines. De ceux-ci, en effet, on en compte jusqu’à quinze, parmi lesquels se distinguèrent toujours les trois grands flamines ou flamines majeurs (flamines majores). Ils furent constamment pris parmi les anciennes familles de citoyens ; et, de même, les trois confréries des Saliens, Palatins et Quirinaux, et des Arvales, conservèrent le pas sur toutes les autres. Les associations religieuses instituées par l’État ou les prêtres spéciaux par lui assignés une fois pour toutes aux divers cultes, eurent à pourvoir aux prestations quotidiennes que chacun d’eux exigeait. Mais pour couvrir les frais considérables des sacrifices, les temples reçurent, tantôt des terres, et tantôt le produit des amendes judiciaires.

La religion des Latins, et celle même des tribus Sabelliques, sont, à n’en point douter, semblables, ou peu s’en faut, à l’antique religion de Rome. Les flamines, les saliens, les luperques et les vestales, ne sont point évidemment d’institution purement romaine. Tous les Latins les possédaient ; et ce n’est point d’après un formulaire romain que les trois premiers collèges des prêtres ont été tout d’abord pareillement créés dans les cités apparentées à Rome. — Ajoutons enfin que si l’État réglemente le culte des divinités publiques, chaque citoyen a droit d’en faire autant pour ses divinités domestiques ; il leur offre des sacrifices, il leur consacre des temples, et leur assigne des serviteurs.

La classe des prêtres était donc nombreuse à Rome ; et cependant, quand un citoyen avait affaire aux dieux, il ne les prenait pas pour intermédiaires. Quiconque prie ou fait un vœu, s’adresse directement à la divinité : la cité, par la bouche du roi ; la curie, par celle du curion ; la chevalerie, par ses chefs. Jamais le prêtre n’est en tiers, et ne vient cacher ou obscurcir la notion primitive et simple de l’invocation personnelle. Mais il n’est point facile de converser avec les dieux. Les dieux ont leur langage, intelligible à celui-là seul qui en a la clef : et l’homme instruit dans ce saint commerce ne sait pas seulement interpréter la volonté divine, il sait aussi l’incliner en un sens favorable, la surprendre même et la dompter, s’il le faut. De là pour l’adorateur des dieux, ’habitude d’appeler auprès de lui des experts attitrés dont il prendra le conseil : de là, l’organisation toute religieuse de ceux-ci en une corporation spéciale : de là enfin, cette institution profondément nationale et italique, destinée à jouer dans la politique un bien autre rôle que les prêtres ou les corporations sacerdotales. C’est à tort qu’on a souvent confondu les uns avec les autres : celles-ci ont pour mission le culte proprement dit de leur dieu ; ceux-là gardent la tradition de certains actes religieux d’un ordre moins spécial, et dont seuls ils possèdent la formule et le sens, ou dont la transmission fidèle d’âge en âge importe aux intérêts de l’État. Exclusifs par excellence, et ne se recrutant que parmi les citoyens, ces experts devinrent à la longue les dépositaires des sciences et des procédés de l’art. Dans la cité romaine et dans la cité latine même, il n’y eut d’abord que deux collèges d’experts sacrés : celui des augures et celui des pontifes[7]. Les six augures reconnaissaient le langage des dieux dans le vol des oiseaux : ils poursuivirent assidûment leurs études, et les portèrent à la hauteur d’un savant système d’interprétation sacrée. Les cinq constructeurs de ponts (pontifices) tirèrent leur nom de la charge sainte et si importante qui leur était confiée, de monter et de démonter le pont du Tibre. Ils furent, à proprement parler, les ingénieurs romains, sachant les secrets des mesures et des nombres. Delà, pour eux, le devoir d’établir le calendrier public, d’annoncer la lune nouvelle ou pleine, les jours de fête, et de veiller à ce que les solennités du culte et de la justice s’accomplissent régulièrement aux jours propices. Une telle mission leur fit prendre bientôt la haute main sur les choses de la religion ; aussi, qu’il s’agisse de mariage, de testament ou d’adrogation (adoption civile), dans tous les actes pour lesquels il était d’abord nécessaire de s’assurer qu’ils n’éprouvaient aucun obstacle du côté de la loi religieuse, les pontifes étaient interrogés par les parties. Ce furent eux encore qui fixèrent et notifièrent au peuple le code général de la loi sacrée, connu depuis sous le nom de Recueil des lois royales[8]. A l’époque du renversement de la royauté, ils avaient probablement achevé la conquête de la suprématie religieuse. Surveillants tout puissants du culte et des choses qui s’y rattachent (or, tout ne venait-il pas s’y rattacher dans Rome ?), ils définissent eux-mêmes leur science professorale : la science des choses divines et humaines[9]. Et, de fait, ils président aux commencements de la jurisprudence sacrée et civile, et à la rédaction des premières annales. L’histoire, en effet, se rattache forcément au calendrier et au livre des temps de l’année ; et quant aux règles de la procédure ou aux maximes du droit, comme il ne pouvait pas se former une tradition dans les tribunaux de Rome, avec leur organisation essentiellement mobile, les connaissances théoriques et pratiques se réfugièrent dans le collège des pontifes, seuls compétents pour indiquer les jours judiciaires et donner un avis sur les questions religieuses en litige.

A côté des deux collèges plus anciens et plus considérables des experts sacrés, vient aussi se placer celui des vingt messagers d’État, ou féciaux (feciales, mot d’origine incertaine), archives vivantes, qui perpétuent par la tradition orale le souvenir des traités passés avec les cités voisines. Ils décident en forme d’avis sur les cas de violation de ces traités et sur les droits qui en découlent ; ils réclament les expiations dues, ou déclarent la guerre, quand elles sont refusées. Les féciaux ont été pour le droit des gens, ce qu’étaient les pontifes pour le droit sacré : pas plus qu’eux, ils ne prononcent la sentence ; mais, comme eux, ils montrent la loi. — Quelque haut placés qu’ils fussent, en effet, quelque puissantes et étendues qu’aient été leurs attributions, jamais on n’oublia, à Rome, que les membres des collèges sacrés n’avaient pas le droit de jussion, mais de simple avis seulement ; qu’ils n’avaient point à réclamer eux-mêmes la réponse des dieux, mais simplement à en fournir l’interprétation. Aussi le premier des prêtres marche-t-il après le roi ; et il ne le conseille que quand il en est requis. Au roi seul de décider si, et à quel moment, le vol des oiseaux sera consulté : l’augure est là qui l’assiste, et traduit, s’il y a lieu, le langage des envoyés célestes. Le pontife et le fécial n’interviennent non plus dans les choses du droit civil et du droit public, que quand les parties intéressées les en sollicitent. En dépit des suggestions de la piété, Rome a toujours maintenu inflexiblement cette maxime, que le prêtre doit demeurer sans puissance dans le gouvernement ; et que loin qu’il ait jamais d’ordres à donner, il doit, comme tout citoyen, obéissance au plus humble des officiers publics.

La jouissance satisfaite des biens terrestres, et en seconde ligne, la crainte des phénomènes de la nature quand celle-ci déchaîne sa puissance, voilà les caractères fondamentaux de la religion latine. Elle se meut de préférence au milieu des manifestations de la joie, dans les chants, les jeux et la danse ; elle aime à faire chère lie. En Italie, comme chez les peuples agricoles et vivant principalement d’une nourriture végétale, l’abattage du bétail est le signal d’une tête domestique, ou d’une solennité religieuse. Le porc est regardé comme la viande de sacrifice la plus agréable aux dieux, parce qu’il fournit habituellement la rôti de la fête. Mais la sobriété romaine s’oppose en même temps aux prodigalités et aux excès. Le culte latin se montre économe même envers les dieux : c’est là l’un de ses traits les plus marqués, et la discipline sévère des mœurs y arrête d’une main de fer les élans de l’imagination populaire. Quand, ailleurs, dans les emportements de sa licence, celle-ci produit des difformités monstrueuses, chez les Latins elle reste calme et mesurée. Ce n’est pas qu’eux aussi, obéissant à des tendances morales, toujours puissantes sur le cœur de l’homme, ne transportent jusque dans le monde des dieux la faute et le châtiment terrestres. Voir dans l’une un crime contre la Divinité, et dans l’autre une expiation envers elle, est de l’essence de toute religion  les Latins abondent dans une telle croyance. L’exécution du condamné à mort, le meurtre de l’ennemi frappé dans une juste guerre, sont à leurs yeux de véritables sacrifices expiatoires. Le voleur nocturne des fruits des champs est sacrifié à Cérès sur la potence, comme l’ennemi mauvais tombe sur le champ de bataille, voué à la bonne Mère, la Terre, et aux bons Génies. Enfin les Latins pratiquent encore le dogme profond et sombre de la représentation expiatoire. Quand les dieux de la cité sont irrités, quand le coupable du crime qui appelle leur colère demeure inconnu, s’il est un citoyen qui se dévoue (devovere se), ils s’apaisent aussitôt. On voit se fermer un gouffre empoisonné, béant naguère au sein de la ville ; et la bataille à demi perdue se changer en victoire, dès que le patriote qui accepte le rôle de la victime propitiatoire, se précipité dans l’abîme, ou dans les rangs des ennemis. Les mêmes, idées sont la cause et l’explication de l’institution du Printemps sacré (sacrum Ver) : tout ce qui naît à cette époque, hommes ou animaux, est offert aux dieux. Que si à toute force on veut qu’il y ait un sacrifice humain au fond d’un tel usage, on pourra soutenir aussi que ce sacrifice n’a point été inusité dans les cultes latins. Toutefois, si loin que nous allions fouiller dans les profondeurs de l’histoire, nous ne verrons jamais en Italie ôter la vie à la victime, à l’exception du criminel judiciairement convaincu, et de l’innocent qui s’en va spontanément à la mort. Verser le sang humain sur les autels, est contraire à la notion primitive de l’offrande faite aux dieux, et, chez les races indo-germaniques au moins, accuse toujours une dégénérescence et un retour à la sauvagerie. Les Romains n’ont jamais ouvert la porte à ces coutumes barbares. A peine si, dans une seule et unique circonstance, la misère des temps, la superstition et le désespoir les ont pu pousser à recourir à cet horrible moyen de salut. Les vestiges sont également rares d’une croyance dans les spectres, les enchantements et les mystères du monde extra naturel. Jamais les oracles et les prophètes n’ont eu en Italie la puissance qu’ils avaient acquise en Grèce : jamais ils n’ont su commander aux actes de la vie publique et privée. En revanche, la religion latine s’est promptement rétrécie par l’effet de l’inanition et de la sécheresse : elle a fini par n’être rien de plus qu’un rituel pénible et vide quant à la pensée. Le Dieu italique, répétons-le encore, est avant tout un médiateur qui procure au fidèle l’obtention matérielle de ses vœux terrestres. Les Italiens ont toujours eu ce penchant inné pour les notions concrètes et réalistes ; et leurs idées religieuses suivent aujourd’hui encore la même voie dans le culte des saints. Pour eux, l’homme est à Dieu ce que le débiteur est au créancier ; ils se croient tous un droit acquis et légitime à là réalisation de leurs vœux. Les dieux sont en nombre égal à tous les instants de la vie terrestre. Les négliger ou intervertir leur culte à l’heure par eux fixée, c’est attirer sur soi leur vengeance immédiate. Aussi quels soucis, quel travail le Latin ne s’impose-t-il pas, ne fût-ce que pour se rappeler à propos chacun de ses devoirs religieux ? Sans cesse il se tourne vers ces prêtres, experts savants du droit divin, vers ces pontifes dont l’influence grandit alors démesurément. L’homme juste apporte dans l’accomplissement des rites sacrés la ponctualité commerciale qui le caractérise dans les autres actes de sa vie privée ; il tire son solde hors ligne, en même temps que la divinité réserve aussi le sien. La contact avec les dieux est affaire de spéculation : les vœux, dans leur esprit et dans leur lettre, sont un contrat formel entre les deux parties. L’homme y assure au dieu certaines prestations en échange des prestations divines ; et, comme, à Rome à cette époque, nul contrat n’a lieu par procurateur, c’est encore là un très sérieux motif d’écarter l’intervention du prêtre, à l’instant où le fidèle présente sa prière. De même aussi, que la commerçant ne compromettra jamais son honneur, pourvu, qu’il s’en tienne à la lettre, la lettre seule du contrat ; de même les théologiens de Rome enseignent qu’il suffit de donner aux dieux ou d’en recevoir un symbole nominal de la chose

Promise. Au Dieu de la voûte céleste, on apporta des têtes d’oignons ou de pavots, en lui demandant de détourner sur elles ses foudres lancées sur les hommes ; et, en payement des offrandes annuelles exigées par le Dieu du Tibre (pater Tiberis), on jette dans ses ondes trente mannequins de jonc tressés[10]. Mélange singulier des notions de la grâce et de la réconciliation divines avec les suggestions d’une fraude pieuse, qui s’efforce de tromper un maître redouté et de le satisfaire par un payement qui n’a rien de sérieux ! La crainte des dieux exerce donc une grande influence sur les esprits à Rome ; mais elle n’a rien de commun avec cet effroi que la nature souveraine ou la divinité toute-puissante inspirent aux peuples voués au panthéisme ou au monothéisme. Ici, elle est purement matérielle ; elle diffère à peine de la crainte que ressent le débiteur romain devant son créancier légal, exact autant que puissant ! Il se conçoit dès lors qu’une telle religion, loin de promouvoir et mûrir le génie artistique ou métaphysique, l’a dû aussitôt étouffer dans son germe. Chez les Grecs, au contraire, les mythes naïfs de l’antiquité primitive revêtirent promptement un corps de chair et de sang ; leurs notions de la Divinité devinrent les éléments des arts plastiques et poétiques ; elles atteignirent rapidement à l’universalité et à ces facultés d’expansion, apanage le plus vrai de la nature humaine, en même temps qu’elles sont la vertu innée de toute religion ici-bas. Par là, les visions les plus simples, dans l’ordre des choses naturelles, allèrent s’agrandissant et se faisant cosmogoniques ; les pures notions morales s’approfondirent et devinrent humanitaires ; et, durant de longs siècles, la religion hellénique embrassa sans peine tous les dogmes, physiques et métaphysiques, et toutes les conquêtes de la nation dans le domaine de l’idéal. Au fur et à mesure de ses progrès, elle marcha d’un pas égal, en profondeur et en largeur, jusqu’à ce que vint le jour où se brisa la vase rempli outre mesure par les effusions croissantes de la libre imagination et de la philosophie spéculative. Dans le Latium, l’incarnation des dieux demeura toujours trop simple et transparente pour que les poètes pussent y trouver matière à leurs productions : la religion y est étrangère, hostile même à l’art. La Divinité, n’étant et ne pouvant rien être de plus que la notion spiritualisée d’un phénomène terrestre, avait dans ce phénomène lui-même et sa propre image, et son sanctuaire (templum). Les murailles, les idoles faites de main d’hommes auraient, aux yeux des Latins primitifs, emprisonné et comme obscurci le dogme idéal du dieu. Aussi, dans les plus anciens cultes de Rome, nous ne rencontrons ni statues, ni temples. Et, s’il est vrai de dire qu’à l’instar des Grecs, sans doute, les Latins ont de bonne heure érigé à leurs dieux et des idoles, et de petits sanctuaires (œdicula), ce fut là une innovation toute contraire à l’esprit des lois sacrées de Numa. Déjà la pureté du dogme s’altérait au contact des importations étrangères. Le Janus à deux visages (bifrons) est le seul peut-être des dieux romains qui ait eu de tout temps sa statue ; et Varron, dans un siècle postérieur, se moquait encore des superstitions de la foule qui se passionnait pour de misérables idoles et des mannequins habillés en dieux. Toute cette religion restait donc dénuée de l’inspiration créatrice : elle n’a pas peu contribué à l’incurable stérilité de la poésie et de la philosophie romaines.

Les mêmes caractères distinctifs persistent jusque dans les choses de la vie pratique. Le Romain, à ce point de vue, ne tire de sa religion qu’un seul résultat avec la jurisprudence sacerdotale il reçoit des mains des Pontifes, un corps de lois morales, dont les préceptes lui tiennent lieu d’un règlement de police, dans ces temps si éloignés encore de toute tutelle administrative ; et dont les commandements la conduisent devant le tribunal des dieux, pour y accomplir les devoirs que la loi politique ignore ou ne sanctionna guère qu’à l’aide de la pénalité religieuse. Aux préceptes de la première classe appartiennent d’abord de sévères injonctions pour la célébration des jours de fête, pour la culture plus technique des champs et des vignes (nous aurons à la décrire ailleurs) ; puis surtout, et pour en citer de frappants exemples, viennent les rites relatifs aux dieux Lares, au culte du foyer, à l’incinération du cadavre des morts, coutume usitée chez les Romains dès la première heure, longtemps avant que les Grecs l’aient connue, et qui suppose sur les dogmes de la vie et de la mort une doctrine absolument étrangère aux idées ayant cours dans les temps plus anciens ou dans nos temps modernes[11]. Il convient assurément de tenir compte à la religion romaine de ces innovations et de ses autres pratiques analogues.

Dans l’ordre moral, ses effets sont autrement décisifs. Et d’abord toute sentence capitale est considérée comme l’accomplissement d’un anathème lancé par les dieux ; lequel accompagne et complète tout ensemble la décision du juge séculier. Contre le mari qui vend sa femme ; contre le père qui vend son fils ; contre le fils ou la bru qui frappent leur père ou beau-père ; contre le patron qui viole la foi jurée envers l’hôte ou le client, la loi civile n’a point, à proprement parler, de sanctions pénales : mais à sa place la malédiction divine s’appesantit sur la tête du coupable. Non pas que la vie de l’excommunié (sacer) soit mise au ban et proscrite : un tel acte serait contraire à toute bonne discipline dans la cité. Ce ne fut que dans des circonstances exceptionnelles, et pendant les discordes civiles entre les ordres, qu’une telle sanction vint s’ajouter à la malédiction religieuse. L’accomplissement de la sentence divine n’appartient pas d’ordinaire à la juridiction civile, encore moins à tel ou tel citoyen, ou à tel ou tel prêtre, celui-ci demeurant, on le sait, sans pouvoir politique. L’excommunié, en un mot, n’est pas la chose des hommes, mais bien celle des dieux. Toutefois, les croyances populaires sont puissamment émues par la sentence d’excommunication ; et, dans ces anciens temps, elle imprima une terreur grande dans les esprits même futiles ou mauvais. La religion a donc ici exercé une influence civilisatrice d’autant plus pure et plus profonde qu’elle n’empruntait pas les armes de la justice temporelle. Mais au delà de ces préceptes de discipline civile et de morale, elle n’a rien apporté d’autre au peuple latin. Les cultes helléniques ont fait bien plus pour la peuple grec : il ne leur doit pas seulement sa culture intellectuelle, il leur doit aussi tous ses progrès dans le sens de l’unité nationale. Chez lui, tout ce qui est grand, tout ce qui est la commune richesse de la nation, se meut et vit autour des oracles, au milieu des fêtes religieuses, à Delphes, à Olympie, dans le commerce des Muses, filles de la Foi. Et, chose étrange pourtant, le Latium l’emporte ici encore sur la Grèce. Pour abaissée qu’y soit la religion jusqu’au niveau des idées moyennes, elle n’en est que plus claire au plus intelligible pour tous. Pendant qu’en Grèce elle n’habite que les hauteurs de la pensée, et ne se révèle entièrement qu’aux sages, créant de bonne heure, avec son cortège de biens et de maux, l’aristocratie brillante des intelligences ; à Rome, elle maintient l’égalité civile. N’est-elle point à Rome, comme ailleurs, le produit des méditations infinies de la conscience humaine ? Croire que l’Empyrée romain est sans profondeur, parce qu’il s’ouvre facilement aux regards, c’est ne voir les choses qu’à la surface ; c’est croire le fleuve sans eau, parce que son eau est limpide. Je conviens qu’avec les années les premières et intimes croyances s’évaporent comme la rosée sous les feux du soleil levant. La religion latine a subi la commune loi, et s’est un jour, desséchée ; mais, du moins, elle a résisté plus longtemps que chez les autres peuples ; et les Latins nourrissaient encore une foi naïve quand les Grecs avaient perdu la leur depuis nombre d’années. Comme les couleurs sont filles de la lumière, alors même qu’elles en sont les dégradations physiques ; de même, les arts et les sciences vont détruisant les croyances auxquelles ils devaient la vie. Et, dans le va-et-vient fatal de ces créations et de ces anéantissements, les lois de la nature ont équitablement placé dans le lot des époques primitives certains dons que l’homme, plus tard, s’efforcera en vain de reconquérir. Le génie grec, avec son puissant essor intellectuel, a bien pu fonder une quasi-unité religieuse et littéraire ; mais il a en même temps rendu l’unité politique impossible : il n’a pas su inspirer la simplicité docile des caractères et des idées, l’esprit de renoncement et de fusion, conditions premières de l’unification. Il serait grand temps de cesser l’enfantillage des parallèles historiques, où les Grecs sont loués aux dépens des Romains, les Romains aux dépens des Grecs : comme le chêne peut vivre et grandir auprès de la rose, qu’on étudie donc, l’un auprès de l’autre cas deux géants de l’histoire ancienne, moins pour les vanter ou les blâmer, que pour les bien comprendre, et pour constater une bonne fois que leurs qualités dérivaient en quelque sorte de leurs défauts. La grande, la profonde différence entre les deux nations tient surtout à ce qu’à l’heure de leurs progrès, le Latium ne fut point en contact avec l’Orient, tandis que la Grèce le fut sans cesse. Nul peuple sur la terre, n’a été assez parfait par lui-même pour tirer de son propre fonds les merveilles de la civilisation hellénique, et, plus tard, celles de la civilisation chrétienne. Il a fallu, pour faire jaillir l'étincelle créatrice, le transport des dogmes religieux de l'Aramée sur le sol fécond de la culture indo-européenne. Mais si la Hellade est restée le prototype de l'humanisme pur, le Latium sera à toujours le prototype de la nationalité. Quant à nous, enfants du monde moderne, nous devons les honorer tout les deux, et en tirer d'efficaces enseignements.

Nous avons esquissé le tableau de la religion romaine dans la pureté native de ses dogmes et dans son libre et populaire progrès. Elle reçut, d'ailleurs, dès les temps les plus anciens, mais sans avoir à en souffrir dans son caractère propre, un certain nombre d'importations provenant des cultes et des dogmes étrangers. De même la communication du droit de cité à certains régnicoles venus de loin, ne fit jamais tort à l'État. Rome, cela va de soi, échangea tout d'abord avec les Latins ses dieux en même temps que ses marchandises ; mais ce qui nous frappe davantage, c'est l'immigration des dieux et des cultes appartenant à des peuples de races non apparentées. Nous avons mentionné déjà les rites sabins des Titiens : qu'il soit venu à Rome quelques dogmes étrusques, c'est ce qui parait douteux : les Lases ou bons Génies, sous leur nom le plus ancien (Lases, cf. lascivus), et la Minerve (Minerva), déesse de la mémoire (mens, menervare), qu'on suppose souvent importés de la Toscane, semblent bien plutôt indigènes, selon les données linguistiques. Quoi qu'il en soit, aucun culte étranger n'a trouvé faveur à Rome autant et aussitôt que celui de la Grèce. C'est là un fait  historique incontestable, et qui, d'ailleurs, se confirme par tout ce que nous savons des rapports existant entre les deux contrées. Les oracles helléniques en furent la première occasion. Les divinités romaines ne parlaient que par brèves sentences, par oui et par non, ou n'annonçaient leurs volontés dans les temps primitifs que par les sorts jetés selon la coutume italique[12] ; les divinités grecques, au contraire, sous l'inspiration peut-être des croyances venues d'Orient, aimaient à tenir un plus direct langage ; et à communiquer aux mortels de véritables sentences, Les Romains les recueillirent de bonne heure ; ils avaient reçu, de leurs hôtes et amis, les Grecs de Campanie, les pages précieuses et prophétiques du livre de la prêtresse d'Apollon, de la fameuse sibylle de Cumes. Pour en lire le texte merveilleux, ils avaient fondé un collège de deux experts (duoviri sacris faciundis), ayant rang immédiatement après les augures et les pontifes : ils leur avaient adjoint deux esclaves publics sachant la langue hellénique. On s'adressait à ces conservateurs de l'oracle dans toutes les circonstances critiques, lorsque, par exemple, pour conjurer un péril imminent, il était nécessaire d'accomplir une solennité pieuse en l'honneur d'un dieu dont on ignorait le nom, et dans une forme non encore indiquée. Non contents de cela, les Romains allèrent aussi jusqu'à Delphes y consulter Apollon. Bon nombre de légendes (auxquelles il a déjà été fait allusion), attestent ce commerce. Nous retrouvons aussi dans toutes les langues italiques le mot thésaurus, évidemment emprunté au yhsanrñw de l'oracle delphique. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'antique forme latine du nom d'Apollon (Aperta, celui qui ouvre, fait savoir), qui ne soit une dérivation et une dégénérescence de l'Apellôn des Doriens, et dont l'archaïsme ne se trahisse dans sa barbarie même.

Les dieux des navigateurs, Castor et Polydeukès, le Pollux des Romains ; Hermès, le dieu du commerce, qui n'est au troque leur Mercure ; le dieu de la santé, Asclapios ou Æsculape (Æsculapius), toutes ces divinités grecques furent également connues à Rome de toute antiquité, bien qu'elles n'y aient reçu que plus tard des prières publiques. C'est aussi aux époques reculées que remonte le nom de la fête de la bonne déesse (bona dea), le damium[13], qui répond au grec δάμιον ou δήμιον. Le dieu protecteur des métairies, l'Hercule italien (Hercules ou Herculus, de hercere, maintenir la paix), ne tarda point à se confondre avec le dieu héros tout autre que les Hellènes appelaient Héraclès. Ne faut-il pas, voir enfin des emprunts véritables bien plus que la coïncidence primitive des dogmes, dans les mêmes noms donnés par les deux peuples au dieu du vin, au libérateur (Lyœos, lyœus, liber pater), qui chasse les soucis ; au dieu qui règne sous les abîmes terrestres (Ploutôn, dis pater[14]), à Pluton, dispensateur des richesses ; a Perséphoné, son épouse, à laquelle, sous la dénomination latine assonante de Proserpine (Proserpina, qui fait germer[15]), on avait transporté les attributs de la divinité grecque. Citons, en dernier lieu la déesse de la confédération romane-latine ; la Diane du mont Aventin, qui semble une contrefaçon de l'Artémis d’Éphèse, déesse de la confédération des Ioniens de l'Asie Mineure. Son image de bois sculpté dans son temple de Rome était la reproduction pure du type éphésiaque. Si la religion araméenne a jeté quelques rameaux éloignés jusque dans l'Italie des temps primitifs, elle ne l'a pu faire, on le voit, que par les mythes intermédiaires d'Apollon ; de Dionysos , de Pluton, d'Héraclès et d'Artémis : tout imprégnés des idées orientales à leur origine. Mais ces cultes, empruntés aux religions étrangères, n'ont jamais exercé dans Rome une influence décisive ; et le naturalisme symbolique des âges primitifs y est également tombé bientôt en ruines, à en juger par la rareté et l'insignifiance de ses vestiges (comme la légende des bœufs de Cacus, par exemple). Prise dans son ensemble et dans son caractère général, la religion romaine a bien été la création originale et systématique du peuple qui l'a pratiquée.

Des cultes sabelliques et ombriens, nous ne savons que peu de chose : ils semblent toutefois reposer sur les mêmes bases que la religion latine, sauf les différences locales de formes et de couleurs. Que des différences existassent, c'est ce que prouve l'institution à Rome d'une congrégation spéciale pour le maintien du rite sabin ; mais on voit aussitôt en quoi elles consistaient. Chez les deux peuples, les dieux étaient consultés dans le vol des oiseaux ; seulement, ces oiseaux n'étaient pas les mêmes, suivant que les Titiens ou les augures des Ramniens avaient à les interroger. D'ailleurs, les ressemblances se retrouvent sur tous les points : et si le langage sacré, si les rites varient, les deux peuples ont en commun la notion du dieu impersonnel de sa nature, et image abstraite d'un phénomène terrestre. Aux époques contemporaines, les différences du culte étaient chose grave sans doute ; pour nous, il n'est plus possible d'y saisir des traits caractéristiques bien distincts.

Un autre esprit, visible encore sous les débris de leur système sacré, régnait dans la religion des Étrusques. Un mysticisme sombre et fastidieux, le jeu des nombres, la pronostication par les signes, l'intronisation solennelle d'une superstition radoteuse qui, dans tous les temps, sait trouver et dominer son public, tels sont les caractères de ce culte. Nous ne le connaissons pas, à beaucoup près, dans la pureté et le détail de ses rites, comme nous savons celui de Rome : les rêveries de l'érudition moderne y ont pu ajouter beaucoup ou s'appesantir de préférence sur les dogmes ténébreux et fantastiques qui s'éloignent le plus du rituel latin. Quoi qu'il en soit de ces deux causes d'exagération, il n'en demeure pas moins vrai que cette religion, mystérieuse et sauvage tout ensemble, avait aussi ses fondements dans le génie propre du peuple toscan. Dans l'état de notre science fort insuffisante, nous n'essayerons pas d'exposer ici les différences essentielles des religions latine et étrusque ; nous mentionnerons seulement, comme un fait important, les dieux mauvais et nuisibles placés au premier rang dans l'olympe de la Toscane ; les rites empreints d'une cruauté sanguinaire, et les captifs sacrifiés sur les autels : témoins les prisonniers phocéens qui furent massacrés à Cœré, et les prisonniers romains dont le sang fut versé à Tarquinies.- A la place du monde paisible et souterrain, où les Latins croient voir errer les bons Esprits ombres des trépassés, les Toscans ont un véritable enfer, où les âmes malheureuses sont poussées au supplice du maillet et des serpents par le conducteur des morts, vieillard à demi bestial, revêtu d'ailes et armé d'un grand marteau. Les Romains ont plus tard emprunté son costume ; ils en ont affublé, dans les jeux du cirque, l'homme chargé d'enlever les cadavres de l'arène. Les supplices infernaux sont l'apanage ordinaire des ombres : certains sacrifices mystérieux ont seuls, pourtant, le privilège d'opérer leur délivrance et de faire monter les âmes malheureuses dans le monde des dieux supérieurs. Chose remarquable, les Étrusques, pour peupler leur enfer, ont demandé aux Grecs leurs plus lugubres mythes : le mythe de l’Achéron et Charon, lui-même, jouent un grand rôle dans leur système religieux.

Mais la piété étrusque se préoccupe avant tout du sens des signes et des prodiges. Les Romains, dans la voix de la nature, croyaient aussi entendre la voix des dieux : toutefois, leur augure ne se retrouvait que parmi les signes les plus simples ; il ne pouvait qu'en gros reconnaître si l'acte à accomplir serait heureux ou malheureux. Tout dérangement dans le cours ordinaire des phénomènes lui semblait d'un fâcheux pronostic, et empêchait de passer outre. Un coup de tonnerre, un éclair faisaient dissoudre aussitôt l'assemblée du peuple : d’autres fois, on s'efforçait d'anéantir le fait accompli : l'enfant venu difforme, par exemple, était mis à mort aussitôt. Au delà du Tibre on ne se contentait pas pour si peu. L'Étrusque plus méditatif, dans les éclairs ou les entrailles de la victime, savait lire tout l'avenir de l'homme pieux : plus le langage divin était étrange, plus les signes et les prodiges semblaient surprenants, plus il proclamait haut la sûreté de sa divination, et le moyen de prévenir les périls annoncés. On vit alors se former toute une science des éclairs, des aruspices et des prodiges, allant se perdre dans les subtilités capricieuses d'une intelligence affolée : mais c'étaient les éclairs, surtout, qui tenaient la première place dans la discipline, augurale. Un jour, un laboureur, non loin de Tarquinies, retourna d’un coup du soc de sa charrue une sorte de petit gnome à visage d'enfant et à chevaux blancs, nommé Tagès par la légende (comme si vraiment il eût été la vivante moquerie de cette science, tout à la fois enfantine et vieillotte). Ce fut lui, en tous cas, qui l'enseigna aux Étrusques ; puis il mourût, sa tâche accomplie. Ses disciples et successeurs enseignèrent quels dieux lancent les éclairs : ils reconnaissaient la foudre de tel ou tel dieu, suivant le coin du ciel d'où elle était partie, ou la couleur dont elle avait brillé : ils disaient si l'éclair présage un fait permanent, ou un événement passager ; et dans cette dernière hypothèse, si l'événement aura une date immuable, ou si à force d'art il sera possible d'en reculer l'apparition dans de certaines limites : ils montraient à enfermer la foudre une fois tombée, à la contraindre à frapper, quand elle ne fait que menacer encore : se livrant à cent autres manœuvres où se laissent trop facilement voir les incitations de la cupidité professionnelle. Une méthode aussi compliquée n'était en rien conforme au système de la piété romaine ; et, ce qui le prouve, c'est que si, plus tard, elle fut parfois suivie dans Rome, jamais elle ne tenta de s'y établir à demeure. Les Romains trouvèrent toujours de quoi satisfaire leur curiosité pieuse dans les oracles indigènes ou grecs. Sous un autre rapport, la religion étrusque dépasse sa voisine, lorsque, s'emparant de ce qui fait absolument défaut chez celle-ci, elle ébauche, sous le voile des rites sacrés, une sorte de philosophie spéculative. Le monde étrusque a ses dieux, au-dessus desquels planent les dieux cachés, que le Jupiter toscan, lui-même, consulte : mais ce monde est fini et périssable ; et, comme il a eu son commencement, il tombera en dissolution, après un long temps, dont les siècles marquent les heures. Y avait-il quelque chose de sérieux au fond d'une telle cosmogonie et des systèmes philosophiques de l'Étrurie ? Question difficile à résoudre. Le dogme étroit de la fatalité ; le jeu aveugle des nombres, y semblent, en tout cas, prédominer tristement.

 

 

 



[1] V. sur le Ve-jovis, Preller, p. 235.

[2] Laverna, déesse des voleurs. — Est autem dea furum, dit un ancien commentateur d’Horace, Epod., I, 16, 57 et suiv. Elle avait son autel sur la voie Salaria.

[3] V. Preller, à ces divers mots.

[4] Les portes des villes et des maisons, et aussi le matin (Janus matutinus) sont chers à Janus ; il faut l’adorer avant l’invocation à tout autre dieu : dans les séries monétaires, il passe même avant Jupiter, preuve incontestable de la notion abstraite de sa divinité. Il préside à tout ce qui s’ouvre ou commence. La double face, tournée de deux côtés opposés, indique aussi la porte qui s’ouvre en dedans et en dehors. Il. convient d’autant moins d’en faire un dieu annal ou solaire, que le mois appelé de son nom (Januarius, janvier) est le onzième de l’année romaine et nullement le premier. J’ajoute même que ce nom du mois lui vient sans doute de ce que, précisément après le repos forcé de la mi-hiver, les travaux des champs vont reprendre leur cours. Que si, plus tard, l’année commençant à dater de janvier, son début a été de même placé sous les auspices de Janus, nul ne peut et ne doit s’en étonner.

[5] Les Lases sont invoqués dans le chant des frères Arvales, le plus ancien monument connu de la langue romaine. On le trouvera reproduit, plus bas, chap. XV.

[6] Maurs est la forme la plus archaïque : elle donne naissance a des dérives divers, suivant que l’ù tombe ou se transforme Mars, Mavors, Mors. Le passage de l’u à l’ŏ (comme Pola, Paula, etc.) apparaît aussi dans la double forme Mar-Mor (comparez Ma-Mŭrius), à côte de Mar-Mar et Ma-Mers.

[7] On rencontre, en effet, les augures et les pontifes dans toute cité latine constituée à la manière romaine (Cicéron, de lege agr., 2, 35, 96. — V. aussi les inscriptions en grand nombre). Des autres il n’est jamais fait mention. Les augures et les pontifes appartiennent donc au fond commun du Latium primitif, et viennent en ligne avec les dix curies, les flamines, les saliens et les luperques. Au contraire les duovirs, les féciaux et les autres collèges, appartiennent à une époque romaine plus récente, comme les trente curies, les tribus et les centuries de Servius : aussi sont-ils demeurés spéciaux à Rome.  Peut-être que le nom du second collège, celui des pontifes, a remplacé, dans les institutions latines et par l’effet de l’influence romaine, un nom plus ancien, et variable de sa nature ; peut-être encore qu’à l’origine (de sérieuses indications philologiques le donnent à croire) le mot pons signifiait-il simplement chemin et non pont ; d’où pontife (pontifex) eût voulu dire constructeur des chemins. — Quant aux augures, les sources varient sur le fait de leur nombre primitif. On a voulu qu’il fut toujours impair ; mais Cicéron, loc. cit., contredit formellement cette assertion. Tite Live aussi est loin de l’affirmer (10, 6). Il dit seulement que leur nombre est toujours divisible par trois ; d’où il suit qu’il est réductible à un chiffre impair. Selon le même auteur (cod. loc.), il y aurait eut six augures jusqu’à la loi Ogulnia ; ce qui cadre avec les détails fournis par Cicéron (de rep., 2, 9, I4), lorsqu’il enseigne que Romulus avait créé quatre augures, auxquels il en fut ajouté deux par Numa.

[8] Leges regiœ. Il n’en existe plus qu’un court fragment, qu’on trouvera notamment en tête du Grand Dict. latin de Freund, Paris, Didot, 1855), t. I, p. XXIV à l’appendice.

[9] Jurisprudentia est divinarum atque humanarum recrum notitia, dira aussi plus tard le jurisconsulte romain. — Instit., I, 4, et l. 40, § 2. - D. de Justitia et Jure.

[10] Une opinion trop prompte et irréfléchie sans doute n’a vu dans ce rite qu’un reste d’anciens sacrifices humains. — [Il s’agit ici des Argées (Argei) jetés par les vestales dans le Tibre du haut du Pont de bois (Sublicius)].

[11] Les corps réduits en cendres, sont rendus à la bonne Mère, la Terre, qui les recouvre et les sanctifie. — Cicéron de Leg. II, 22, 55. — Tuscul., I, 12, 33. — Pline, hist. nat.,  63, VII, 54, 55.

[12] Sors, de serere, enfiler. Les sorts n'étaient, dans l'origine, qu'une série de petites tailles de bois, enfilées d'un cordon, et qui, jetées à terre, tombaient en décrivant diverses augures, à peu près comme les Runes scandinaves.

[13] V. Preller, p. 355.

[14] Ou Ditis pater.

[15] Quod sata in lucem proserpant, cognominatam esse Proserpinam. Arnob., III, 33.