CHARLOTTE DE MONTMORENCY

LE DRAME HÉROÏ-COMIQUE

 

II. — L'ÉVASION EN BELGIQUE.

 

 

Voilà donc Charlotte mariée à Henri II prince de Condé. Henri IV, alors, se persuade que ses amours, le mari étant complaisant, seront de tout repos. D'ailleurs que peut-on refuser au Monarque, au Roi de France ?

... Vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant beaucoup d'honneur[1].

Henri IV commence à perdre la tête. Madame la Princesse est jeune, elle est espiègle, elle est coquette. Cet amour du monarque l'amuse, elle l'aguiche, elle en tire vanité, elle s'en fait quelque peu la complice ; tout au moins pour la galerie.

Le Roi obtint d'elle, une fois, qu'elle se montrerait tout échevelée sur un balcon, avec deux flambeaux à ses côtés. Il s'en évanouit quasi, et elle dit : Jésus qu'il est fou ! Elle se laissa peindre par lui en cachette : ce fut Ferdinand qui fit le portrait. M. de Bassompierre l'emporta vite après qu'on l'eut frotté de beurre frais, de peur qu'il ne s'effaçât ; car il fallut le rouler pour le porter sans qu'on le vît. Quelques années après Madame la Princesse croyant que Ferdinand aurait oublié cela, ou bien n'y songeant plus, lui demandait, un jour, quel portrait, de tous ceux qu'il avait faits, en sa vie lui avait semblé le plus beau. C'est, dit-il, un qu'il fallut frotter de beurre frais. Cela la fit rougir[2].

 

Même en ces temps de mœurs si libres, ces exagérations amoureuses parurent extraordinaires et, même, malséantes. N'êtes-vous pas bien méchant[3], disait à Henri IV Mme de Verneuil, sa maîtresse, alors en titre, n'êtes-vous pas bien méchant de vouloir coucher avec la femme de votre fils ? Car vous savez bien que vous m'avez dit qu'il l'était !

Le mari lui-même fut obligé de s'en émouvoir et de ne pas être le complaisant qu'avait espéré le monarque[4]. Tout d'abord il supplia le Roi qu'il voulût bien le laisser retirer en l'une de ses maisons. Henri IV refusa. Vous êtes un tyran, lui dit le Prince. — Je n'ai fait acte de tyran qu'une fois dans ma vie, c'est lorsque je vous ai fait reconnaître pour ce que vous n'étiez pas et quand vous voudrez je vous montrerai votre père à Paris, répliquait Henri IV.

Ce fut ensuite à sa mère, elle-même, que le Prince s'en prenait. Averti que le Roi s'en servait comme d'un instrument propre à corrompre sa femme, il entrait en grandes paroles avec elle, lui reprochant de n'avoir pas la honte sur le front, lui dit pouilles, l'appela même maquerelle ou d'autres noms qui ne valaient pas mieux.

Ne se possédant plus, Henri IV écrivit au père de Charlotte, lettre du 12 juin 1609 :

A mon compère le Connétable de France. — Mon compère ; j'envoie ce porteur vers vous, pour les raisons qu'il vous dira ; de quoi je vous prie de le croire et que mon neveu, votre gendre, fait ici bien le diable. Il est besoin que vous et moi parlions à lui ensemble afin qu'il soit sage ; mais je n'attends pas votre arrivée pour commencer. Il est nécessaire que vous fassiez ce que ce dit porteur vous dira ; de quoi je l'ai bien particulièrement instruit. A Dieu, mon compère, assurez-vous toujours de la continuation de mon amité. Ce xij juin, à Fontainebleau.

Et, ce même jour, à Sully :

Au duc de Sully. — Mon ami, Monsieur le Prince est ici qui fait le diable. Vous seriez en colère et auriez honte des choses qu'il dit de moi. Enfin la patience m'échappera, et je me résous de bien parler à lui. Cependant, si on ne lui a pas encore payé le quartier d'avril de sa pension, défendez qu'on ne le paie sans parler à vous ; et si quelques-uns des siens y vont pour cet effet, vous leur direz que vous ne pouvez que vous n'en ayez commandement de moi, comme aussi à son pourvoyeur et autres qui vous iront trouver pour être payés de leurs dettes sur ce que je lui ai donné pour son mariage, et qu'il tient des langages de moi fort étranges. Si l'on ne le retient par ce moyen-lit il en faudra prendre quelqu'autre, car il est honteux de ouïr ce qu'il dit et nous en aviserons ensemble lorsque vous serez près de moi. A Dieu, mon ami. Ce xij juin, à Fontainebleau[5].

 

Quelle mesquinerie ! Par dépit amoureux, un Roi de France coupe les vivres à l'un de ses sujets, parce que, de sa femme, il désespère de faire sa maîtresse. Emportement de passage, à vrai dire : car ces violences n'étaient ni dans son caractère ni dans ses habitudes ; aussi la lettre à Sully n'eut-elle aucune suite.

Vous êtes un bougre, disait enfin, exaspéré, le Prince au Roi ; et le Prince enlevait sa femme, qu'il emmenait, à grand galop, en croupe, à son château de Valéry, près de Sens. De ce départ subit, qu'il ne prévoyait point, Henri IV fut inconsolable. Il demandait à Malherbe de chanter sa douleur et ce poète de talent, cet homme parfois si revêche, si brusque voulut bien abaisser sa Muse jusqu'à ce rôle de courtisane et quasi d'entremetteuse. Mais autres temps, autres mœurs. A cette époque rois et seigneurs n'avaient-ils pas des poètes à leurs soldes ; c'était, alors, monnaie courante de droits d'auteurs. Donc, par Malherbe, s'exhalèrent ainsi les plaintes royales.

STANCES.

Donc, cette merveille des cieux

Pour ce qu'elle est chère à mes yeux

En sera toujours éloignée ;

Et mon impatiente amour

Par tant de larmes témoignée

N'obtiendra jamais son retour.

Mes vœux donc ne servent de rien ;

Les Dieux ennemis de mon bien

Ne veulent plus que je la voie ;

Et semble que les rechercher

De me permettre cette joie

Les invite à me l'empêcher.

Ô beauté, reine des beautés,

Seule de qui les volontés

Président à ma destinée,

Pourquoi n'est comme la toison

Votre conquette abandonnée

A l'effort de quelque Jason ?

Quels feux, quels dragons, quels taureaux,

Quelle horreur de monstres nouveaux

Et quelle puissance de charmes

Garderait que jusqu'aux enfers

Il n'allasse avecque les armes

Rompre vos chaînes et vos fers ?

N'ai-je pas le cœur aussi haut,

Et pour oser tout ce qu'il faut

Un aussi grand désir de gloire,

Que j'avais lorsque je couvri

D'exploits d'éternelle mémoire

Les plaines d'Arqués et d'Ivri ?

Mais quoi ? Ces lois dont la rigueur

Tiennent mes souhaits en langueur

Règnent avec un tel empire,

Que si le ciel ne les dissout,

Pour pouvoir ce que je désire,

Ce n'est rien que de pouvoir tout.

Je ne veux point, en me flattant

Croire que le sort inconstant,

De ces tempêtes me délivre ;

Quelque espoir qui se puisse offrir,

Il faut que je cesse de vivre

Si je veux cesser de souffrir.

Arrière donc ces vains discours,

Qu'après les nuits viennent les jours,

Et le repos après l'orage ;

Autre sorte de réconfort

Ne me satisfait le courage

Que de me résoudre à la mort.

C'est là que de tout mon tourment

Se bornera le sentiment ;

Ma foi seule, aussi pure et belle,

Comme le sujet en est beau,

Sera ma compagne éternelle

Et me suivra dans le tombeau.

Ainsi d'une mourante voix,

Alcandre au silence des bois (Henri IV)

Témoignait ses vives atteintes ;

Et son visage sans couleur

Faisait connaître que ses plaintes

Étaient moindres que sa douleur.

Oranthe qui par les Zéphyrs (Charlotte)

Reçut les funestes soupirs

D'une passion si fidèle.

Le cœur outré de même ennui,

Jura que s'il mourait pour elle

Elle mourrait avecque lui.

Ni Charlotte, ni Henri, sans doute, n'entendirent cette prière de l'énamouré : Alors, à nouveau, Malherbe d'accorder son luth, et dans la dernière stance, de donner, enfin, un espoir au roi. Horace ne concède-t-il pas aux poètes le droit d'avoir toutes les audaces ?

POUR ALCANDRE.

Quelque ennui donc qu'en cette absence,

Avec une injuste licence

Le destin me fasse endurer,

Ma peine lui semble petite

Si chaque jour il ne l'irrite

D'un nouveau sujet de pleurer.

Paroles que permet la rage

A l'innocence qu'on outrage,

C'est aujourd'hui votre saison ;

Faites-vous ouïr en ma plainte ;

Jamais l'âme n'est bien atteinte

Quand on parle avecque raison.

Ô fureurs dont même les Scythes

N'useraient pas vers des mérites

Qui n'ont rien de pareil à soi,

Ma Dame est captive, et son crime

C'est que je l'aime et qu'on estime

Qu'elle en fait de même de moi.

Rocher où mes inquiétudes

Viennent chercher les solitudes

Pour blasphémer contre le sort,

Quoique insensibles aux tempêtes,

Je suis plus rocher que vous n'êtes

De le voir et n'être pas mort.

Assez de preuves à la guerre,

D'un bout à l'autre de la terre,

Ont fait paraître ma valeur ;

Ici, je renonce à la gloire,

Et ne veux point d'autre victoire

Que de céder à ma douleur.

Quelquefois les Dieux pitoyables

Terminent des maux incroyables ;

Mais, en un lieu que tant d'appas

Exposent à la jalousie,

Ne serait-ce pas frénésie

De ne les en soupçonner pas ?

Qui ne sait combien de mortelles

Les ont fait soupirer pour elles,

Et, d'un conseil audacieux,

En bergers, bêtes et satyres,

Afin d'apaiser leurs martyres,

Les ont fait descendre des cieux ?

Non, non ; si je veux un remède,

C'est de moi qu'il faut qu'il procède,

Sans les importuner de rien :

J'ai su faire la délivrance

Du malheur de toute la France ;

Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage :

Trouvons le salut au naufrage ;

Et multiplions dans les bois

Les herbes dont les feuilles peintes

Gardent les sanglantes empreintes

De la fin tragique des rois.

Pour le moins, la haine et l'envie

Ayant leur rigueur assouvie,

Quand j'aurai clos mon dernier jour

Oranthe sera sans alarmes,

Et mon trépas aura des larmes

De quiconque aura de l'amour.

A ces mots tombant sur la place,

Transi d'une mortelle glace,

Alcandre cessa de parler ;

La nuit assiégea ses prunelles ;

Et son âme, étendant les ailes,

Fut toute prête à s'envoler,

Que fais-tu, monarque adorable ?

Lui dit un démon favorable,

En quels termes te réduis-tu ?

Veux-tu succomber à l'orage,

Et laisser perdre à ton courage

Le nom qu'il a pour sa vertu ?

N'en doute point, quoi qu'il advienne.

La belle Oranthe sera tienne ;

C'est chose qui ne peut faillir.

Le temps adoucira les choses,

Et tous deux vous aurez des roses

Plus que vous n'en sauriez cueillir[6].

Les vicissitudes de cette passion laissaient peu de repos à la Muse du poète. Pendant toute l'année 1609 elle fut à l'œuvre. La Princesse reparaît-elle un moment à la Cour, aussitôt le poète fait, de nouveau, parler Alcandre.

POUR ALCANDRE,

au retour d'Oranthe à Fontainebleau.

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue ;

Et les vœux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,

Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,

Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour, ces astres adorables

Où prend mon océan son flux et son reflux ;

Soucis, retirez-vous ; cherchez les misérables ;

Je ne vous connais plus.

Peut-on voir ce miracle où le soin de nature

A semé comme fleurs tant d'aimables appas,

Et ne confesser point qu'il n'est pire aventure

Que de ne la voir pas ?

Certes, l'autre soleil d'une erreur vagabonde

Court inutilement par ses douze maisons ;

C'est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde

Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent ;

Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout ;

Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent

Les pénètre partout !

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ;

L'orage en est cessé, l'air en est éclairci ;

Et même ces canaux ont leur course plus belle,

Depuis qu'elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence,

J'ai beau me contrefaire et beau dissimuler ;

Les douceurs où je nage ont une violence

Qui ne se peut céler.

Mais, ô rigueur du sort ! tandis que je m'arrête

A chatouiller mon âme en ce contentement,

Je ne m'aperçois pas que le destin m'apprête

Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m'envoie ;

Je ne sais que trop bien l'inconstance du sort :

Mais de m'ôter le goût d'une si chère joie,

C'est me donner la mort.

Le Prince et la Princesse étaient, en effet, revenus de Saint-Valéry pour assister, par ordre certainement, aux noces du duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV, avec Mlle de Mercœur, le 7 juillet[7].

A ces noces magnifiques et triomphantes qui furent célébrées à Fontainebleau, le Roi parut sur tous les autres comme un soleil entre les étoiles, et tout brillant de perles et pierreries de valeur inestimable, avec un habillement fort riche et accoutré, disait-on, en amoureux, courant la bague et l'emportant presque toujours, n'ayant que lui, et Monsieur le Prince, au dire de la Cour, qui donnassent bien dedans[8].

Mais, les allusions, les plaisanteries, plutôt gaillardes, redeviennent plus vives. Le séjour de Henri II et de sa femme, soit à Paris, soit à Fontainebleau devient de plus en plus impossible. Nouvelle fuite. Le prince part avec sa femme pour son. château de Muret, près Soissons. Alors,

Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses !

Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses

A la merci du sort !

Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire !

Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire

Sans désirer la mort !

Je sers, je le confesse, une jeune merveille,

En rares qualités à nulle autre pareille,

Seule semblable à soi ;

Et, sans faire le vain, mon aventure est telle

Que de la même ardeur que je brûle pour elle

Elle brûle pour moi.

Mais parmi tout cet heur, ô dure destinée,

Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,

Sens-je me dévorer !

Et ce que je supporte avecque patience,

Ai-je quelque ennemi, s'il n'est sans conscience,

Qui le vît sans pleurer ?

La mer a moins de vents qui ses vagues irritent

Que je n'ai de pensers qui tous me sollicitent

D'un funeste dessein ;

Je ne trouve la paix qu'à me faire la guerre ;

Et si l'enfer est fable au centre de la terre,

Il est vrai dans mon sein.

Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère,

Qu'il monte ou qu'il descend, il ne me voit rien faire

Que plaindre et soupirer.

Des autres actions j'ai perdu la coutume ;

Et ce qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume,

Je ne puis l'endurer.

Comme la nuit arrive, et que par le silence

Qui fait des bruits du jour cesser la violence

L'esprit est relâché,

Je vois de tous côtés sur la terre et sur l'onde

Les pavots qu'elle sème assoupir tout le monde,

Et n'en suis point touché.

S'il m'avient quelquefois de clore les paupières,

Aussitôt ma douleur en nouvelles manières

Fait de nouveaux efforts ;

Et, de quelque souci qu'en veillant je me ronge,

Il ne me trouble point comme le meilleur songe

Que je fais quand je dors.

Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime,

M'apparaît à l'autel, où, comme une victime,

On la veut égorger.

Tantôt je me la vois d'un pirate ravie ;

Et tantôt la fortune abandonne sa vie

A quelque autre danger,

En ces extrémités la pauvrette s'écrie :

Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,

Du malheur où je suis !

La fureur me saisit, je mets la main aux armes :

Mais son destin m'arrête ; et lui donner des larmes.

C'est tout ce que je puis.

Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure

Pour une affection que je veux qui me dure

Au delà du trépas.

Tout ce qui me la blâme offense mon oreille ;

Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille

De ne m'affliger pas.

On me dit qu'à la fin toute chose se change,

Et qu'avecque le temps les beaux yeux de mon ange

Reviendront m'éclairer.

Mais voyant tous les jours ses chaînes se retraindre

Désolé que je suis ! que ne dois-je point craindre

Ou que puis-je espérer ?

Non ! Non ! Je veux mourir : la raison m'y convie.

Aussi bien le sujet qui m'en donne l'envie

Ne peut être plus beau ;

Et le sort qui détruit tout ce que je consulte,

Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte

N'aura paix qu'au tombeau.

Ainsi le grand Alcandre, aux campagnes de Seine

Faisait, loin de témoins, le récit de sa peine,

Et se fondait en pleurs ;

Le fleuve en fut ému, ses Nymphes se cachèrent ;

Et l'herbe du rivage, où ses larmes touchèrent

Perdit toutes ses fleurs.

Toujours de Malherbe

Sur le même sujet

tant ces plaintes sur ce même amour sont illassables. Il est juste d'ajouter que rarement Malherbe, en ses poésies, fut plus fade, plus mal inspiré.

Que n'êtes-vous lassées

Mes tristes pensées

De troubler ma raison ?

Et faire avecque blâme

Rebeller mon âme

Contre ma guérison ?

Que ne cessent mes larmes,

Inutiles armes !

Et que n'ôte des cieux

La fatale ordonnance

A ma souvenance

Ce qu'elle ôte à mes yeux.

Ô beauté non pareille

Ma chère merveille,

Que le rigoureux sort

Dont vous m'êtes ravie

Aimerait ma vie

S'il m'envoyait la mort !

Quelles pointes de rage

Ne sent mon courage

De voir que le danger

En vos ans les plus tendres

Menace vos cendres

D'un cercueil étranger ?

Je m'impose silence

En la violence

Que me fait le malheur ;

Mais j'accrois mon martyre ;

Et n'oser rien dire

M'est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette ;

Et la violette

Qu'un froid hors de saison

Ou le soc a touchée

De ma peau séchée

Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées

Les plus obstinées

Tournez de mal en bien,

Après tant de tempêtes

Mes justes requêtes

N'obtiendront-elles rien ?

Avez-vous eu les titres

D'absolus arbitres

De l'état des mortels,

Pour être inexorables

Quand les misérables

Implorent vos autels ?

Mon soin n'est point de faire

En l'autre hémisphère

Voir mes actes guerriers ;

Et jusqu'aux bords de l'onde

Où finit le monde,

Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont l'empire

Pour qui je soupire ;

Sans eux rien ne m'est doux.

Donnez-moi cette joie

Que je les revoie

Je suis Dieu comme vous.

Quels pitoyables vers ! Et comme le poète se jugeait à sa valeur lorsqu'il écrivait à Peiresc :

Vous avez vu, ce me semble, quelques couplets d'une méchante chanson que j'avais commencé à faire sur un air que m'avait baillé le marquis d'Oraison. A cette heure que je l'ai achevée, je vous prie, Monsieur, de me faire ce bien de prier Monsieur le Marquis, de votre part et de la mienne, de vous en donner l'air et de me l'envoyer par le premier et tout aussitôt que je vous enverrai les paroles[9].

Malherbe, dans sa strophe, aussi, suis-je un squelette..., paraphrasait cette lettre de Henri IV ; à moins que Henri IV ne paraphrasât la strophe : A M. de Préaux. — D'Elbène vous mandera le reste des nouvelles. Bonsoir, je déchois si fort de mes mérangdises que je n'ai plus que la peau et les os ; je fuis les campagnes[10]...

On était à la veille de Saint-Hubert, occasion chaque année — comme encore de nos jours, d'ailleurs, de joyeux banquets. — Condé avait convié, pour ce jour, à Muret, tous les gentilshommes des environs. De crainte que les égrillardes chansons, dont le recueil de Ballard nous a transmis les libres refrains, n'arrivassent jusqu'aux oreilles de sa femme, il l'envoya, sous la garde de sa mère, passer la journée au château voisin de M. de Plainville. En traversant la forêt la Princesse se croisait avec une meute et des piqueurs prêts à se mettre en chasse. Faisant arrêter son carrosse, elle appelait à sa portière un des veneurs.

— A qui cet équipage ? demanda-t-elle.

— Au capitaine de la vénerie royale, qui se dispose à chasser.

Durant ce colloque sur le bord de la route un veneur tenant deux chiens en laisse et dont un large emplâtre dérobait un des yeux ne la perdait point de vue.

C'était le Roi. La Princesse le reconnaît et se rejette vivement au fond de son carrosse.

Arrivée au château de Traigny, s'étant mise au balcon pour mieux voir le paysage, dont on lui avait vanté le charme, le même veneur est en face d'elle, qui lui envoie des baisers. Tout émue elle se retire. Le Roi est céans, dit-elle à la princesse de Condé, sa belle-mère, qui s'empresse de le répéter à son fils, dès son retour de la chasse[11].

Ce dernier incident achève de faire perdre la tête à Condé. Eut-il peur d'un enlèvement ? Toujours est-il qu'à partir de cet instant, sa décision est irrévocablement prise : s'enfuir de France, au plus vite. Le Roi l'ayant fait inviter aux couches de la Reine — en ce temps, les couches des Reines étaient quasi publiques — il se rend à cet appel pour mieux endormir toutes les défiances et dissimuler adroitement sa résolution. Pour éviter tout scandale Marie de Médicis intervient en personne : elle lui promet, s'il ramène sa femme, de la loger au Louvre, près d'elle[12]. Il la remercie, mais, toutefois, sans rien promettre. Virey, son homme de confiance, ayant laissé entrevoir que la meilleure solution serait peut-être un divorce, le Prince avait répondu :

Plutôt que de consentir à mon déshonneur, ou de m'exposer plus longtemps à la colère du Roi, je me ferai démarier.

Henri IV, à qui ce propos est bien vite rapporté, répond :

— Je suis loin de m'y opposer, rapportez-le à votre maître.

Virey revient alors avec une lettre du Prince, acceptant le divorce, mais sous l'expresse réserve qu'il garderait sa femme, dans sa maison, jusqu'à ce qu'il fût prononcé[13].

— Ce n'est pas le Prince qui écrivit cette lettre, s'écriait Henri IV, c'est le style d'un légiste[14] ! Il ne s'attendait pas, évidemment, à décision pareille.

Et alors il se plaint, en termes amers, des mauvais traitements que Charlotte endurait de son mari. S'il n'était encore que Roi de Navarre il se battrait pour elle. Condé fait alors semblant de céder. Avec Sully il a, l'avant veille de son départ, un cordial entretien. Sully, du ton le plus aimable, lui représente que sa place est à la Cour ; qu'il ne pouvait s'en éloigner, sauf le consentement du Roi, et que, d'ailleurs, il n'avait rien à redouter la Reine prenant son honneur sous sa sauvegarde. Au vague de ses réponses, à son embarras, Sully estima sûrement que sa résolution était prise de passer la frontière. Il courait donc aussitôt au Louvre.

— Eh bien ! lui dit le Roi, vous avez vu le Prince ? Qu'en pensez-vous ?

— Vous le tenez en vos mains, je n'ai qu'un conseil à donner. Que Votre Majesté le fasse emprisonner à la Bastille.

— Vous avez toujours, repartit le Roi, les fantaisies les plus extraordinaires. Quelles apparences y a-t-il qu'il s'en aille, lui qui ne peut vivre sans mon aide ? Comment pourrait-il -emmener toute sa maison sans que je le sache et que je puisse l'en empêcher ? Tout à l'heure encore il témoignait à la Reine qu'il était satisfait de moi, qu'il n'avait nulle envie de quitter la Cour, quelque bruit qu'il en courût, et qu'il lui en donnait sa parole.

— Comme vous le voulez, Sire, répondait Sully, Dieu veuille que je me trompe[15].

Impénétrable jusqu'au bout, Condé ne prévenait sa femme qu'au dernier moment qu'il l'emmènerait visiter une terre dont l'achat lui faisait grande envie. Prenez assez de linge, lui disait-il, car peut-être notre absence sera-t-elle longue.

Il la fait monter dans un carrosse à six chevaux. Sous prétexte de chasse dans un bois il s'était fait suivre par des chevaux de selle. Arrivé à Crécy il laisse le carrosse et de gré ou de force, fait monter sa femme en croupe du baron de Rochefort, son chambellan, et, partant à bride abattue, il prend la route de la frontière. Il emmenait avec lui Virey, son secrétaire[16], le jeune Thorras et les deux filles d'honneur de sa femme, Mlles de Certeaux et de Château-Vert. Le garde-chasse Laperrière servait de guide. Exténuée par la rapidité de la course, la Princesse demandait à s'arrêter quelques instants à Catillon. Il lui permettait deux heures de repos. Le lendemain à sept heures il atteignait Landrecies.

Laperrière, celui même que Condé prenait pour guide, l'avait trahi.

Ayant, par hasard, rencontré son fils, chemin faisant, il lui disait tout bas à l'oreille : Monte à cheval, et cours vite avertir le Roi !

C'est le soir de ce même jour, vers les six heures, que le Roi apprenait cette fuite de Condé !

Aussitôt que cette évasion, à laquelle toujours il s'était refusé de croire, lui fut connue, le Roi, transporté de colère et d'amour, ne put cacher son émotion ; même devant la Reine. Il jouait dans son cabinet lorsque le duc d'Elbœuf vint lui annoncer cette nouvelle, pour lui si terrible, que confirmait le chevalier du guet.

— Mon cher ami, je suis perdu, dit-il à Bassompierre, qui était le plus proche, ce malheureux emmène sa femme dans un bois et je ne sais si c'est pour la tuer ou la faire sortir du royaume ; prends mon jeu pendant que j'irai savoir les particularités de son enlèvement.

Cela dit, il passait dans une autre chambre, faisant signe de le suivre au marquis de Cœuvres, au duc d'Elbœuf et à Loménie.

Ce conseil extraordinaire étant ainsi assemblé chacun disait son avis. Le Roi, qui ne se possédait plus, donnait dans tout ce qu'on lui proposait et voulait qu'on exécutât incessamment. Un moment après il changeait de sentiment et jugeait que ces moyens étaient impraticables. L'un était d'avis qu'on courût après le Prince et qu'en y envoyât le chevalier du guet avec ses archers ; l'autre voulait qu'on donnât cette commission à Bouvin et à Balagni[17] ; d'autres croyaient qu'il valait mieux ordonner à Vaubecourt, qui était alors à Paris, de se rendre sans retardement sur la frontière de Lorraine pour empêcher que le prince ne passât.

Le Roi, qui voulait tout et ne se fixait à rien, fut contraint de faire venir ses principaux ministres pour les consulter sur cette affaire où son cœur prenait tant de part. Ce n'était pas la première fois qu'ils avaient été consultés sur des matières d'amour, où l'on faisait entrer des raisons d'Etat.

Le chancelier fut le plus diligent et après que Sa Majesté lui eut appris de quoi il s'agissait, il répondit avec une gravité digne de son caractère, que le Prince de Condé était fort condamnable, qu'il avait tort d'avoir pris une résolution si désespérée, et que ceux qui lui avaient donné si méchant conseil avaient certainement plus de tort que lui.

Le Roi, qui aurait voulu que tout le monde eût été aussi bouillant que lui, répondit brusquement :

— Rengainez votre gravité, Monsieur le Chancelier, et me donnez votre avis ; c'est tout ce que je demande. Je sais, aussi bien que vous, que le Prince est condamnable, niais il s'agit des moyens de le châtier.

— Je suis donc d'avis, Sire, reprit le chancelier avec le même flegme, qu'il faut traiter le Prince comme rebelle et rendre contre lui et ses adhérents les déclarations ordinaires.

Le Roi, fatigué de ce début, vit entrer Villeroy. Laissant le chancelier, il lui exposa le fait, en peu de mots. Villeroy, faisant l'étonné, fut d'avis qu'on fît savoir par des courriers, à tous les Princes étrangers, que le Prince de Condé était sorti de France sans la permission du Roi, et même contre ses défenses, et qu'on ordonnât à tous les ambassadeurs de Sa Majesté de prier les Souverains auprès desquels ils résidaient de ne pas recevoir le rebelle et de le remettre entre les mains du Ministre de Sa Majesté qui regarderait comme ses ennemis ceux qui en useraient autrement.

Après que Villeroy eut ainsi parlé, le Roi fit signe au Président Jeannin d'opiner[18].

— Mon sentiment est, Sire, dit le Président, de faire courir après le Prince un capitaine des gardes du corps qui tâchera de les remmener et, s'il n'en peut venir à bout, il le suivra jusque dans sa retraite et déclarera de la part de Votre Majesté, aux Puissances chez qui il se sera réfugié, que vous leur ferez la guerre, à moins qu'elles ne vous le livrent. Je ne crois pas qu'il ait prémédité son départ ; je doute qu'il se soit précautionné à l'avance d'aucune puissante protection. Je suis le plus trompé du monde s'il n'a jeté son plomb sur les Pays-Bas. Mais je suis persuadé qu'il fait mal son compte et qu'on l'y recevra mal. Car outre qu'il n'a aucune habitude avec l'Archiduc, qui n'aura aucuns ordres de maintenir le rebelle, l'Espagne, qui craint Votre Majesté plus qu'elle ne l'aime et ne l'honore, ne voudra pas s'attirer sur les bras le plus grand prince de l'Europe et préférera le faire sortir de ses États, ou le livrer à Votre Majesté.

Le Roi, qui commençait à reprendre ses esprits, trouva cet expédient de son goût ; mais comme il ne se déterminait jamais sur rien d'important qu'il n'eût consulté le duc de Sully, il ne voulut rien conclure qu'il ne fût venu.

Il vint, enfin, avec une mine fâchée et un air renfrogné.

— Monsieur de Sully, lui dit le Roi, mon neveu s'en est allé ; le mal est qu'il a emmené la Princesse.

— Je n'en suis point surpris, Sire ; mais je le serais beaucoup, s'il ne l'avait pas fait. Si vous vouliez l'en empêcher il fallait, comme je vous l'ai conseillé, le mettre à la Bastille.

— Ne parlons point du mal qui est fait, répliqua le Roi, mais cherchons les moyens de le réparer. Que jugez-vous qu'il faille faire ?

— Je meurs, Sire, si j'en sais rien, repartit Sully. J'y penserai sur le chevet et, demain au matin, je vous dirai ce que j'aurai pensé.

— Point de retardement, Monsieur de Sully, dit encore le Roi, je veux que vous me disiez tout de suite votre sentiment.

— Un moment donc de méditation, Sire, répondit Sully.

Et, en disant cela, il fit des mouvements de tête et quelques pas et revint ensuite vers le Roi, qui reprit :

— Eh bien ? Avez-vous songé ? Que faut-il donc faire ?

— Rien, répondit Sully.

— Comment rien ! répondit le Roi !

— Oui ; rien, ajouta Sully. En ne faisant rien vous témoignerez par là que vous ne faites pas grand cas du Prince de Condé. Cela étant, personne ne le secourra. Ses amis même l'abandonneront. Tout le monde le raillera et, en moins de trois mois, il sera forcé de venir au gîte de soi-même. Mais si, au contraire, vous témoignez de l'empressement à le revoir, il n'en faut pas davantage pour le faire valoir. Des gens même de la Cour lui prêteront de l'argent et tels qui l'auraient abandonné si vous n'en aviez pas fait de cas le soutiendront pour avoir le plaisir de vous chagriner.

L'avis était de bon sens ; mais le Roi n'était pas en état d'en profiter.

Comme celui du Président Jeannin était plus violent, et, par conséquent, plus conforme à sa passion, ce fut aussi celui qu'il suivit dès le lendemain, il fit partir le Marquis de Praslin, pour courir après le Prince[19].

Quelques jours après le Roi recevait de Henri de Condé une lettre dans laquelle il s'excusait de son partement.

Celles, raconte Sully, dans ses Mémoires, — Les Economies royales — celles qu'il écrivit à M. de Thou étaient plus amples et raisonnées ; essayant, par icelles, de justifier sa dernière action et les précédentes.

Ce qu'ayant vu le Roi il vous dit[20] : Qu'il accuse sa malice et beaucoup d'autres qui l'ont conseillé et non pas vous. Or, je veux que vous lui répondiez par une bonne lettre où soit représenté tout ce qui s'est passé, et, qu'avec le respect dû à sa qualité mais non à sa personne, vous lui disiez toutes ses vérités et la misère qui lui est infaillible s'il ne se remet en son devoir. — Eh bien, Sire, dites-vous, je m'en vais donc en mon logis pour en faire un projet et le vous apporter. — Non, non, vous répondit-il, je veux que vous écriviez ici, présentement, et vous ferez bailler de l'encre et du papier. — Mais, Sire, répliquâtes-vous, cette lettre est de conséquence, elle mérite bien d'y penser, et d'être bien considérée avant que de l'envoyer ; car, d'une part, il faut qu'elle vous satisfasse, qu'elle soit convenable à sa qualité, et la mienne, et que la France, les pays étrangers, ni lui-même, que vous voyez bien ne chercher que des occasions de m'accuser et blâmer, n'y trouvent point de juste sujet de le pouvoir faire ; et je n'ai point si bon esprit que de faire si bien une telle précipitation. Quelque réplique et contestation que vous puissiez faire si vous fallût-il écrire sur le bout de la table, tout devant le Roi, lequel, ayant lu votre lettre, la trouva bien. Et, afin que l'on en puisse juger et être éclairci de plusieurs particularités que nous avons omises nous l'avons insérée en ce lieu et est telle que s'ensuit.

Lettre de Sully à Monsieur le Prince[21]. — Monseigneur, les témoignages de bonne volonté que je recevais ordinairement de vos paroles, les assurances que vous me donniez de ne jamais offenser le Roi, en chose qui toucherait tant soit peu son autorité ou son État, et de vouloir prendre quelquefois mon conseil sur l'occurrence des affaires et sur la forme de votre conduite, m'avaient facilement persuadé lorsqu'il vous plut me venir voir chez moi, que c'était plutôt pour me communiquer vos desseins, et prendre mon avis sur iceux avant les résoudre, que non pas pour rechercher en mes remontrances pleines de sincérité et d'affection en votre endroit, des prétextes imaginaires et des couleurs mal colorées de la faute signalée que vous avez légèrement commise, dont je ne doute point que la repentance ne soit déjà née et qu'elle ne soit autant pour vivre que vous-même, ainsi qu'il est arrivé à tous ceux qui sont tombés en semblables erreurs ou accidents.

Or, tant s'en faut que mes paroles en puissent avoir été l'une des causes ni qu'elles dussent avoir été mal prises ou sinistrement interprétées, qu'au contraire elles étaient suffisantes si vous les eussiez reçues, selon mon désir et intention, pour réformer vos volontés, effacer entièrement et faire évanouir toutes ces vaines ombres qui vous agitaient, et vous donner sujet de vivre en tranquillité et repos d'esprit. Aussi n'estimai-je point avoir jamais usé de paroles plus retenues et mieux considérées, attendu le sujet dont il s'agissait et les divers langages que vous me teniez, sur lesquels je ne pouvais moins faire en m'acquittant de mon devoir et pour vous retenir dans le vôtre, que de vous représenter les grandes et infinies obligations que vous aviez au Roy, lequel avait, par sa vertu, relevé toute votre maison, toujours défendu et maintenu votre personne particulière contre tous ceux qui eussent bien désiré de l'opprimer ; et de la bonté et faveur duquel par conséquent tenant tout ce que vous êtes, ainsi que je vous ai vu le reconnaître plusieurs fois, cela devait être suffisant et capable non seulement d'effacer tous ces chagrins et mécontentements qui ne procèdent que d'un simple ombrage et pure imagination, mais aussi tous autres qui auraient pu prendre leur naissance de quelque raison et sujet légitime, dont je voyais les vôtres entièrement destitués. Et, partant, nul n'estimera jamais que je vous ai parlé d'opprimer ni vous ni personne étant innocent ; bien reconnaîtrai-je vous avoir dit qu'ordinairement les plus coupables étaient ceux qui se publiaient par leurs paroles les plus innocents, mais que pour cela l'on ne laissait pas de les châtier quand des preuves suffisantes réduisaient leurs paroles en du 'vent.

Aussi, toutes mes réponses sur le nombre infini de vos propositions n'eurent jamais d'autre but que de retirer votre esprit des défiances et inquiétudes où je le voyais entrer de moment en moment, en vous représentant et faisant bien comprendre qu'elle était l'inclination de Sa Majesté, et combien son naturel et son humeur avaient toujours été aliénés de toute violence et procédures extraordinaires, contre ceux mêmes qui le pouvaient avoir offensé et que, partant, il n'avait garde d'en user contre vous qui lui étiez si proche et qui, en mon désir et en ma créance, seriez toujours trop sage pour vouloir rien entreprendre contre votre Roy, votre patrie, votre honneur et votre devoir.

A la vérité, lorsque vous me parlâtes de vouloir sortir hors du royaume et d'éloigner la Cour, je vous représentai bien que c'était là l'unique séjour des princes du sang, que leur luxe et leur éclat ne faisait que se ternir partout ailleurs et qu'ils ne pouvaient choisir d'autre lieu pour leur demeure sans la permission du Roy ou sans être réputé criminel. A quoi me répliquant que vous n'étiez pas de condition et de naissance pour être contraint et forcé à cela, je vous répondis qu'il n'y avait nulle qualité qui en pût exempter personne, puisque les enfants et frères des rois y étaient eux-mêmes assujettis par les lois de l'État, dont toutes nos histoires et, nommément celle du roi Louis XI, de feu M. le duc d'Anjou et du Roi à présent régnant, nous en serviraient d'exemple et de preuve plus que suffisante. Et d'autant que sur mes raisons vous voulûtes, comme il me semble, corriger quelque chose en vos propositions, à l'heure même je jugeai que vous aviez en l'esprit quelque fantaisie et quelque projet de ce que vous avez exécuté depuis, et dont vous eussiez été bien empêché si on eût ajouté autant de créance à mes paroles, comme j'estimais y avoir d'apparences et raisons de le faire ; mais le roi fut trop retenu, trop doux, et trop indulgent à votre faute et trop facile à croire les paroles que vous aviez données au lieu des miennes, qui n'avaient néanmoins d'autre but, ni autre dessein, en tout cela, que d'empêcher un plus grand mal et servir mon Roi, ma patrie, et vous aussi tout ensemble. Car, de tout ce qui succédera de cette belle entreprise, nul de vous trois, ni même ceux qui vous recevront ou favoriseront votre retraite hors de France, ne recueillerez jamais aucun avantage, utilité ni contentement ; et pour votre particulier, avant qu'il soit peu de jours, vous leur deviendrez à charge indicible, et eux à vous insupportables en leurs procédures, si votre résolution, dès son origine, n'a été de changer votre liberté en servitude ; et tout ce qui vous réussira enfin de cette affaire ce sera de voir triompher vos ennemis de votre ruine et de votre dommage.

Pourtant, je vous conseille, comme votre très humble serviteur, et vous conjure, au nom de Dieu, comme un vrai Français, amateur de toute la lignée royale, de revenir en vous-même, penser à votre naissance, et considérer que vous imprimez une tache en votre personne qui paraîtra incessamment devant les yeux de tous bons Français, voire de tous ceux qui font estime de la vraie vertu, si vous n'usez d'autant de promptitude et de diligence à réparer cette offense, que vous en avez usé à la commettre ; chose que je désire infiniment voir soudain, arriver, et en quoi, si vous m'estimez propre, je vous supplierai me vouloir commander ; car j'y travaillerai avec toute sorte de dextérité et d'industrie, et d'aussi bon cœur qu'en aucun autre service que j'ai jamais rendu à mon Roi, à ma patrie et à ceux dont la qualité m'oblige de demeurer le serviteur.

Au reste, Monseigneur, il me semble que vous vous fussiez fort bien passé de m'alléguer dans vos lettres, et par ce moyen m'obliger à faire cette véritable réponse, puisqu'à notre séparation vous m'aviez donné tant de bonnes paroles, et même des louanges et des remerciements des procédures dont j'avais usé en ce qui vous pouvait concerner ; aussi, ne doutai-je point qu'en votre âme et conscience vous ne m'estimiez davantage que vous ne me le voulez faire paraître. Mais vous suivez en cela le style et la forme ordinaire de tous ceux qui ont manqué à leur devoir et perdu les bonnes grâces du Roi, par leurs fautes et par leurs propres imprudences, qui est de me prendre toujours à partie, et essayer de me faire tenir en quelque sorte pour une des causes de leurs erreurs et mauvais déportements.

En quoi je ne sais si votre dessein a été de me nuire ou de m'aider ; mais je sais bien que pour mon regard, je tiendrai toujours à gloire et à honneur d'être mal voulu de tous ceux qui n'aiment point mon Roi et seront ennemis de la France desquelles deux qualités je prie Dieu de vous vouloir exempter à jamais.

Et pour ce que l'abondance des paroles ne sert plus de rien où la raison défaut et ne peut augmenter celle qui est assez forte et assez évidente d'elle-même, je me contenterai de supplier le Créateur, Mon Seigneur, qu'il vous veuille bien assister, vous donner un meilleur conseil et une vraie repentance de votre faute ; sous laquelle espérance, je demeurerai à jamais votre très humble serviteur : Maximilian de Béthune[22].

 

 

 



[1] LA FONTAINE, les Animaux malades de la peste.

[2] TALLEMANT DES RÉAUX, op. cit., I, 79. — Voir Appendice.

[3] Nous trouvons, dit MERKI (la Marquise de Verneuil, op. cit., p. 244), l'origine de ce potin dans L'ESTOILE, éd. Michaud, II, p. 547. La mère de Henri II, Charlotte de la Trémoille, aurait été la maîtresse de Henri IV, alors qu'il n'était que roi de Navarre. Mais peut-être n'est-ce qu'un mot de femme — jalouse, d'ailleurs, et mauvaise — d'après une gasconnade du roi gascon.

[4] Cependant la passion du Roi pour la princesse de Condé continuait toujours ; et même elle était devenue si publique qu'on ne parlait presque d'autre chose. Le prince de Condé qui, avec un peu de complaisance, aurait pu obtenir les premières charges du royaume, ne fut pas d'avis de s'enrichir aux dépens de son honneur. Il avait tant de délicatesse qu'il croyait ne pouvoir plus souffrir la continuation de cette intrigue, sans se rendre le juste objet du mépris de toute la cour. D'ailleurs les scrupuleux, les mécontents et les ennemis cachés du Roi, gens malins et inquiets, n'aimant que le trouble, pour l'amour du trouble lui-même, mettaient, s'il faut ainsi dire, le feu sous le ventre et irritaient sa jalousie qui n'était que trop grande. La Reine, toujours la même, ne cessait de semer la zizanie. Le Prince en vint aux emportements. Les Amours de Henri IV, op. cit., p. 244.

[5] Lettres Missives, op. cit., pp. 721-722, t. VII.

[6] On voit combien Malherbe fut mauvais prophète. Cette poésie pour Alcandre fut écrite alors que la Princesse était à Bruxelles ; mais nous avons groupé toutes ces plaintes d'amour qui s'espacent en époques diverses.

[7] Sur ces notes voir une intéressante lettre de Malherbe à Peiresc, 19 juillet 1609, t. III, pp. 91-95, édition Lalanne, op. cit. ... L'épousée et le reste des dames furent si longtemps à se parer que la messe ne se dit que sur les cinq heures. Elle avait un manteau ducal et une couronne ducale. Ce manteau ducal était de velours cramoisi violet, attaché sur les épaules avec des nœuds de pierreries. Il était doublé d'hermine sans aucune fleur de lys ; la queue en était longue d'environ trois aunes et même davantage. La couronne ducale était toute de pierreries, c'est-à-dire de diamants ; car d'autres pierres il ne s'en parle du tout plus. Elle pouvait avoir quatre doigts de haut et autant de diamètre. Sa robe était de toile d'argent et n'en paraissait que le devant qui était couvert d'une grande enseigne de pierreries. La compagnie partait de la chambre de la Reine... La Reine gardait la chambre parce que Malherbe ne donne pas ce détail réaliste elle avait alors une forte colique. Suit, dans cette lettre, la description des toilettes qu'avaient les princesses, les dames de la cour, toilettes évidemment plus superbes, plus riches les unes que les autres, et il continue : De la messe on alla droit au festin royal. La table était dressée en potence...

[8] L'ESTOILE, II, p. 522, éd. Michaud.

[9] MALHERBE, éd. Lalanne, op. cit., t. XVII, 140.

[10] Lettres Missives, VII, op. cit.

[11] M. le Prince, qui voyait que l'amour du Roi était fort violent, emmena sa femme à Maret, auprès de Soissons. Le Roi ne put être longtemps sans la voir. Il va, avec une fausse barbe, à une chasse où elle devait être. M. le Prince en a avis et remet la partie à une autre fois. A quelques jours de là, le Roi fait que M. de Traigny, en seigneur de ces quartiers-là, convie M. le Prince et Mme la Princesse à dîner, et lui se cache derrière une tapisserie, d'où, par un trou, il la voyait tout à son aise. Elle savait l'affaire et l'avouait à Mme de Rambouillet. Comme elle y allait avec sa belle-mère, le Roi, pour la voir en passant, se déguisait en postillon et, avec Mme de Beneux, qui feignait d'aller voir une belle-sœur, en ces quartiers-là, passait auprès du carrosse, où M. de Beneux fut quelque temps à parler. Quoique le Roi eût une grande emplâtre sur la moitié du visage il fut pourtant reconnu de l'une et de l'autre. TALLEMANT DES RÉAUX, op. cit., I, pp. 179-180. Voir Appendice.

[12] Toutefois, craignant d'être encore supplantée par cette rivale nouvelle, la Reine désirait être sacrée le plus vite possible. Voir SULLY, Économies royales, II, op. cit., p. 304, éd. Michaud.

[13] C'est à cet incident que fait allusion la strophe de Malherbe citée plus haut : Mais quoi ? Ces lois dont la rigueur...

Et VIREY dans l'Enlèvement innocent, op. cit., Paris, Aubry, 1859, p. 38, lorsqu'il parle du mariage :

Mais le malin génie et les esprits qui font

Qu'oncques les épousez bien ensemble ne sont,

Y ont été présens, mus par magique force,

Sans doute d'y souffler aussitôt le divorce.

Voir à l'Appendice, Historiette de Mme la Princesse.

[14] SULLY, Économies royales, II, op. cit., p. 279. La lettre était du jurisconsulte de Thou.

[15] Cf. LAFERRIÈRE, op. cit., Henri IV, pp. 339-342, d'après Économies royales de SULLY, op. cit., II, 207-211, éd. Michaud.

[16] DE VIREY, l'Enlèvement innocent. Paris, Aubry, 1859, éd. Halphen.

[17] A M. de Balagny. — Balagni, je viens d'être averti que mon neveu, le Prince de Condé, s'en va aux Pays-Bas avec sa femme et qu'il doit passer auprès de Marie. C'est pourquoi je vous commande, d'autant que vous désirez m'obéir, que vous ayez à vous saisir de sa personne et de toute sa suite, que vous mettrez en sûreté pour en être fait ce que j'ordonnerai, m'avertissant en diligence de ce qui s'en sera suivi. Et s'il avait déjà gagné les Pays-Bas, et que vous ne puissiez exécuter mon commandement, vous le tiendrez secret. Bon soir. Ce XXIXe novembre à Paris au soir HENRY.

A M. du Pesché, gouverneur de Guise, le Roi écrit, le même jour : Je commande que vous le fassiez arrêter en quelque lieu que ce soit, où vous aurez pouvoir... Lettres Missives, op. cit., VII, pp. 803-804.

[18] Ce président Jeannin — 1540-1623, — fils d'un corroyeur d'Autun, est un des grands personnages de l'époque. Après avoir servi Mayenne, il se ralliait loyalement — comme tant d'autres d'ailleurs — à Henri IV qui l'aimait et qui l'estimait beaucoup. Membre du conseil de Bourgogne, il empêchait la Saint-Barthélemy à Dijon où il était alors président à mortier. En 1576, député aux États généraux de Blois. Un des plus actifs diplomates pour les négociations de Vervins (1598) ; conseiller d'État, intendant des finances, faisait en 1609 signer la Trêve de douze ans qui assurait l'indépendance des Provinces Unies. Henri IV eût désiré qu'il écrivît l'histoire de son règne. Après la mort du Roi, la Reine régente, le nommait ministre des Finances. Un prince, voulant un jour l'embarrasser, lui demanda dédaigneusement : Mais de qui êtes-vous le fils ?De mes vertus, répondit fièrement Jeannin. Il laissait un ouvrage que l'on a bien souvent consulté : Négociations du Président Jeannin. Dans son Historiette du Président Jeannin, TALLEMANT DES RÉAUX, IV, p. 108, raconte cette anecdote : Henri IV, maître de Paris, va à Laon : Jeannin y était ; on vint à parlementer, on ne peut s'accorder. Le roi lui cria que s'il entrait dans Laon il le ferait pendre. Jeannin, de dessus le rempart, répondit : Vous n'y entrerez pas que je ne sois mort et après je ne me soucie guère de ce que vous ferez... Mayenne ayant la paix, Jeannin se retira en Bourgogne pour y vivre... sa raison étant que ses amis l'iraient volontiers chercher là et qu'il n'avait que faire des autres gens. Henri IV l'envoya quérir et lui manda que s'il avait bien servi un petit prince, il servirait bien un grand roi...

Beau caractère, oui. Mais quelle complaisance pour les amours du Roi ! Il est vrai qu'en ce temps le Roi était... le Roi !

[19] Les Amours de Henri IV, op. cit., 245-250. Voir encore le récit dramatique de cette soirée dans Économies royales, II, pp. 308-310, éd. Michaud.

Sur Praslin qui semble avoir été mêlé très fort aux amours diverses de Henri IV, Tallemant raconte cette amusante anecdote : Un jour M. de Praslin, capitaine des gardes du corps, depuis maréchal de France durant la régence pour empêcher Henri IV d'épouser Mme de Beaufort, lui offrit de lui faire surprendre Bellegarde couché avec elle. En effet, il fit lever le Roi, une nuit, à Fontainebleau ; mais quand il fallut entrer dans l'appartement de la duchesse, le Roi dit : Ah ! cela la fâcherait trop ! Le maréchal de Praslin a conté cela à un homme de qualité de qui je le tiens. Dans TALLEMANT, op. cit., I, p. 81.

[20] Les Mémoires de Sully sont rédigés d'une façon singulière. Sully n'écrit pas ou, dictant, ne fait pas écrire : je disais, je partis ! je répondais..., mais : vous dites, vous partiez, vous avez répondu. C'est un personnage qui est censé lui raconter ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, en un mot lui rappeler tous les actes et les paroles de sa vie.

[21] Le Prince de Condé refusa de recevoir cette lettre. Il était alors à Bruxelles. Il déclara qu'il n'aurait aucune communication avec un homme de cette humeur dont la coutume ordinaire était d'offenser tout le monde. Mais il ajouta qu'il recevrait respectueusement les propositions qu'il plairait à Sa Majesté de lui faire, étant toujours son sujet et très humble serviteur. On verra combien cette lettre de Sully est redondante, embarrassée, d'une phraséologie répétant toujours les mêmes choses. Le ridicule était dans la situation. Le Roi voulait que l'on mît en avant des motifs politiques pour expliquer un départ dont personne n'ignorait la cause véritable. Seule une aveugle passion pouvait faire espérer qu'une telle lettre parviendrait à donner le change. La vérité est que le Prince trouvait dans les Pays-Bas, et surtout à Milan, un parfait accueil, un brin intéressé d'ailleurs, nous le montrerons bientôt, parce que l'on savait pourquoi il s'était enfui de France. Il sauvegardait énergiquement, contre le Roi, son honneur conjugal. Et, alors, ce prince, à tout prendre assez insignifiant, se rehaussait par ce beau rôle.

[22] Économies royales de SULLY, II, éd. Michaud, 309-312. Et à ce même sujet, p. 312 : Lettre écrite dans les Provinces à l'occasion de la faite du Prince de Condé : Deux jours après l'escapade de M. le Prince, le Roi commanda que l'on fit des dépêches par les Provinces afin de les tenir averties de ce qui était advenu et de ses intentions là-dessus...