LA MARQUISE DE VERNEUIL ET LA MORT D'HENRI IV

PREMIÈRE PARTIE. — LES DERNIÈRES AMOURS DU VERT-GALANT

 

CHAPITRE II.

 

 

Henri IV et la Ligue. — La paix religieuse. — Le sacre de Chartres et la réduction de Paris. — Caractère du roi ; abondance de ses bonnes fortunes. — La liste du Grand Alcandre et celle de Dreux du Radier.

 

On a écrit des volumes-entiers sur les amours d'Henri IV et aucun sujet, on peut le dire, n'excita plus vivement la verve des conteurs d'anecdotes. Comme François Ier, — plus encore peut-être, — il semble n'être venu sur le trône de France, après tant de combats, que pour trousser les cottes, vergonder l'une ou l'autre, et, comme disaient les bonnes femmes, lui faire un enfant. C'est par excellence le roi galantin, le coureur de guilledou[1]. Arrivé à la couronne après la mort d'Henri III, assassiné au camp de Saint-Cloud ; protestant qui traînait après lui des hordes faméliques de gentilshommes gascons, la plupart huguenots comme lui-même, le fils de Jeanne d'Albret et d'Antoine de Bourbon avait dû conquérir ville par ville et bourgade par bourgade son royaume qui le rejetait comme hérétique. Deux batailles rangées, cinq ans de guerre civile, les .difficultés inextricables de sa situation, l'opposition irréductible de la capitale, l'avaient conduit enfin à l'abjuration de Saint-Denis, qui lui donna Paris l'année suivante. Baptisé catholique, mais devenu protestant en 1563 ; converti de force en 1572[2] et revenu au calvinisme lors de son évasion de la cour sous Henri III, il avait définitivement renoncé aux doctrines du réformateur de Genève et était rentré dans le giron de l'Église pour recueillir sa succession légitime. La conquête protestante avait fini en somme par le triomphe du pape. Mais en reprenant la religion de ses prédécesseurs, en devenant le roi de France que reconnaissait le Saint-Père aussi bien que la nation, Henri IV était resté le Gascon hâbleur, vantard, tonitruant que nous rapportent les potiniers de l'époque ; gaussant à sa manière accoutumée, dit continuellement l'Estoile, que nous devons souvent citer, car son Journal demeure la grande source d'information pour ce règne. Fort en gueule et même grossier dans ses réparties[3], homme d'esprit et de valeur, certes, mais arriviste sans scrupule[4], il était peuple, tant que nul roi ne fut davantage affectionné du peuple, qui b regretta sincèrement[5]. On aimait sa façon de gouailler, de blasonner, de plaisanter chacun ; même de jurer, d'expédier les importuns et les quémandeurs, ses mots et ses réparties. Mais héritier des Valois, il n'avait rien de leur aristocratique élégance[6]. Il avait trop vécu dans les camps, parmi les troupes d'aventuriers ; trop paru sur la brèche, l'épée ou la dague au poing. On s'en aperçoit de suite lorsqu'on regarde de près ses histoires de femmes. Il prenait n'importe où et de toutes mains, filles, dames ou veuves. — Le type des hommes dits à bonnes fortunes a peu varié avec le temps, et leur succès peut-être vient de ce qu'ils n'y mettent guère de choix. Henri IV, grand parleur, grand hâbleur, Méridional pur sang qui s'étourdissait de sa faconde, — du reste positif et pratique lorsqu'il y allait de son intérêt, — était assez naïf avec les femmes, ou du moins leur passait tout, comme ceux en général qui leur vouent un culte exclusif. Mais peu de personnages, en somme, ont été aussi truqués par les historiens, d'abord inconsciemment, dans le désir d'avantager le fondateur de la dynastie nouvelle, de montrer l'homme sain après la pourriture d'Henri III ; le roi qui avait reconstitué l'unité nationale presque détruite après le long règne de Catherine de Médicis, par les querelles de la Ligue et les menées de l'Espagne ; puis par intérêt, lorsque l'histoire devint un instrument de parti, — peu embarrassé de mentir et qui sait toujours présenter les événements et les hommes à son avantage. La France, sans doute, pouvait pardonner bien des faiblesses à celui qui l'avait libérée de l'étranger. Mais, quand même, Henri IV a été surfait du consentement unanime des historiens et avec la complaisance de la nation ; il ne fut jamais qu'un pis aller, l'héritier de hasard, lorsque eurent disparu dans le mépris et l'opprobre les derniers descendants de la forte race qui avait formé le pays et si longtemps porté la couronne. Il arriva dans un moment où il fallait quelqu'un et où il n'y avait personne ; à son heure sans doute, mais par un concours de circonstances que lui-même pouvait dire providentielles[7] ; et aujourd'hui, avec la toute-puissance des idées protestantes, la mainmise du protestantisme en général sur la production historique, il serait peu avantageux de vouloir prouver le contraire.

Il faut se représenter du reste ce qu'étaient devenus Paris et le royaume avec cette pétaudière de la Ligue et les ambitions mal couvertes de l'étranger[8]. On y avait vu toutes les sottises ; les exagérations stupides et les entraînements irréfléchis, surtout l'incapacité, l'impuissance du gouvernement populaire. A Paris, qui tenait la tête du mouvement, ce n'étaient qu'attroupements, fausses nouvelles et baguenaudes ; le peuple, le plus souvent, n'avait de quoi manger, tandis que les couvents, disait-on, regorgeaient de vivres ; il en était réduit au moment du siège à des marmites de chair de cheval, âne et mulet ; à se nourrir d'herbes, de chiens, de peaux[9], de pain fait avec de l'ardoise pilée, avec des os de morts[10]. Le cardinal Cajetan, légat du pape, pouvait passer en revue les moines armés d'escopettes et leur laisser une fumée de bénédictions, — après comme avant, la capitale crevait de misère[11]. — Mais le clergé surtout y était enragé contre le Béarnais. En chaire, dans toutes les églises, — à Saint-Séverin, à Saint-Cosme, à Saint-Eustache, à Saint-Sulpice, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à Saint-Jacques, à la Madeleine, à Saint-Benoît, à Sainte-Geneviève-des-Ardents, — ce n'étaient que clabauderies et injures, cris et diatribes des curés et des moines, dont les principaux éléments de succès étaient toujours l'incongruité et la violence. L'un appelait le roi fils de putain et bâtard ; l'autre le dragon roux de l'Apocalypse et disait que sa mère était une vieille louve qui s'en chargeait partout où elle pouvait. Cueilli, curé de Saint-Germain, s'écriait qu'il n'avait en toute la tête autant de cervelle qu'il en faudrait pour frire un œuf ; un autre encore priait saint Jacques le bon saint de lui donner de son bourdon sur la tête et de l'écraser devant tout le monde ; on l'appelait hérétique, vilain, relaps, petit teigneux, athée et tyran. Le vendredi 9 avril 1595, Rose, évêque de Senlis, prêcha à Saint-Cosme et dit qu'il était fils de putain et bâtard ; — l'accusation revient continuellement et c'était, dit le chroniqueur, toujours le refrain de l'évangile ; il ajouta du reste que lorsque Henri de Navarre se vantait de descendre de saint Louis, il en avait menti[12]. Plusieurs crièrent alors qu'il le fallait chasser comme diable d'enfer avec le signe de croix, en disant : Vade Satana ! et un prédicateur, renchérissant encore sur le thème, déclara de suite que Notre Seigneur en aurait raison, car il avait couché avec Notre Mère l'Église et fait Dieu cocu, ayant engrossé les abbesses de Montmartre et de Poissy. Mais, bien mieux, aucun ne voulait qu'il se fît catholique, et le curé de Saint -André-des-Ars, quand on lui représentait que le roi irait bientôt à la messe, répondait que les chiens y vont aussi, — entendant par là sans doute qu'ils n'y font qu'entrer et sortir. Guarinus prêchant à Sainte-Geneviève-des-Ardents, disait que la maison de Bourbon était la maison d'Achab, laquelle il fallait exterminer jusqu'aux chiens qui pissent contre la muraille. Un autre appelait les femmes qui s'étaient rendues à Saint-Denis et à Notre-Dame-des-Vertus[13] pour apercevoir le roi, de sottes caillettes qui se dérangeaient exprès pour contempler ce grand nez de Béarnais. Boucher clamait que c'étaient tous les larrons, les paillards, les bougres[14], les incestueux, les hérétiques, les faussaires, les athéistes, enfin tous les désespérés et méchants garnements de Paris qui étaient du parti d'Henri IV et qu'il fallait purger la ville de ces pestes et ordures. Mais le vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, qui avait entrepris et promis de tuer l'infidèle, eut bientôt des attaques de frénésie et mourut enragé[15]. La violence des prédicateurs s'accentuait cependant à mesure que durait la résistance. Le parti du roi quand même gagnait du terrain, car le curé de Saint-André finit par s'écrier en chaire que si on ouvrait le ventre à plusieurs de ses paroissiens, on y trouverait un gros Béarnais[16]. Les choses non plus ne tournaient pas toujours au tragique et à ces sermons pieux, le peuple souvent s'esbouffait de rire[17]. Toutefois, le duc de Mayenne, après l'assassinat pseudo-judiciaire du président Brisson, avait fait pendre sans autre procès quelques-uns des Seize dans une salle basse du Louvre[18]. On disait ouvertement que, parmi les Parisiens, on n'en trouverait guère qui fussent prêts à mourir pour obéir au pape, même parmi les ecclésiastiques. — Sitôt le décès d'Henri III, le roi de Navarre qui lui succédait avait promis de rentrer dans la religion catholique, apostolique et romaine sitôt qu'il en serait suffisamment instruit et de donner à tous la liberté de conscience. Il avait ainsi entraîné l'armée à le reconnaître, et vainement on l'avait déclaré excommunié, relaps, déchu de ses droits à la couronne ; vainement, on avait voulu englober dans la même réprobation tous ceux qui se déclaraient de son parti. Il n'avait cessé depuis de se fortifier, de grandir, guerroyant et parlementant à tour de rôle, et l'on voyait arriver le moment où, malgré les efforts de la Ligue, il serait reconnu par tous comme le souverain et le maître, — le Roi. Spirituel et caustique, il disait après Ivry, qui avait été une terrible volée pour ses opposants, qu'il voyait bien dorénavant qu'il était l'élu de Dieu, car ayant touché les écrouelles, il en avait guéri plusieurs Espagnols[19]. Son sceptre, en somme, n'était encore qu'une épée, mais il savait la tenir ; s'il n'avait pu conquérir sa capitale[20], il cherchait du reste à négocier avec le pape, avec les grands ecclésiastiques, et son parti, les Politiques, s'accroissait de jour en jour. Dès le commencement d'août 1590, il avait publié une déclaration dans laquelle il s'engageait à conserver la religion catholique sans y rien innover que par l'avis d'un concile ; il avait pris ensuite, sous sa protection, ensemble tous les bourgeois, manants et habitants de Paris, tant ecclésiastiques que autres, leurs personnes et biens[21]. En juillet 1591, nouvelle déclaration contenant l'établissement des édits de pacification dont la révocation avait causé tant de maux à l'Église et à l'État. Il avait, promis derechef de se convertir et même envoyé porter au pape cette bonne nouvelle (décembre)[22]. C'étaient le cardinal de Gondi et le marquis de Pisani qui avaient fait le voyage et devaient témoigner du désir qu'il avait de se faire instruire dans la religion catholique, — comme s'il ne la connaissait pas ! — et prier le Saint-Père de favoriser cette bonne œuvre. Les envoyés n'avaient pu parvenir jusqu'à lui ; mais le fait demeurait et il pouvait témoigner de son bon vouloir. Tiraillé entre les deux partis, il tergiversait toutefois, et eût risqué beaucoup s'il avait eu un compétiteur sérieux. Les États de la Ligue cependant se chamaillèrent en toute inutilité, car ils ne parvinrent pas à se mettre d'accord pour choisir un roi. On proposait le duc de Mayenne, ou un de ses fils, le père espérant demeurer lieutenant général du royaume ; d'autres penchaient pour le duc de Guise, fils du Balafré assassiné à Blois ; pour le duc de Nemours ; pour le cardinal de Bourbon, neveu du pseudo-Charles X, mort prisonnier à Fontenay-le-Comte[23]. On parlait encore du marquis de Pisani, fils aîné du duc de Lorraine ; du duc de Savoie, comme fils d'une fille de France ; du roi d'Espagne, même, pour les services déjà rendus au royaume et comme étant le seul qui pût le soutenir et défendre avec de l'argent et des troupes. Mais Mayenne, qui représentait la pondération devant ces exaltés de ligueurs, avait peu de partisans. Les Seize, qui se souvenaient des exécutions qu'il avait commandées au Louvre, ne lui ménageaient pas les injures ; on disait de ce gros homme ventripotent qu'étant tombé de cheval à l'une de ses sorties de Paris, il avait fallu douze hommes pour le relever ; qu'il pouvait tenir non une épée, mais une quenouille, et ne s'occupait que d'avoir le ventre à table et l'écuelle bien profonde. Bref, ce n'était qu'un gros pourceau qui s'endormait près de sa putain. Le duc de Féria, envoyé de l'Espagne, proposa inutilement aux États d'élire l'infante Isabelle, qu'on aurait mariée à l'archiduc d'Autriche, prince catholique et de sang français par sa mère. Le Parlement ne voulait pas de roi étranger et le déclara net ; le peuple alla jusqu'à jeter des pierres à l'Espagnol ; les autres prétendants ne furent même pas discutés, ou à peine. Le Béarnais fit alors un tour habile ; il demanda le concours des curés de Paris pour assurer sa conversion, et ainsi les divisa. Il y eut deux clans, deux factions : les tièdes, ou les finauds, qui prêchaient la conciliation, préconisaient un arrangement, et les purs, des excessifs comme Feu Ardent, cordelier, qui continuaient à débagouler des injures, criant qu'Henri IV était un loup enragé et qu'il fallait que tout le monde lui courût sus pour l'assommer, d'autres ajoutant encore qu'il avait le bas du ventre pourri et qu'il en crèverait. — Mais, quand même, un parti se formait pour demander un accommodement. Le légat ayant voulu empêcher la conclusion d'une trêve, qu'on appelait du reste justement les faubourgs de la paix, les bouchers lui coururent sus et il fut assez heureux de pouvoir gagner Saint-Martin-des-Champs, où il s'enferma avec force gardes comme dans une citadelle[24]. Inutilement ensuite, il excommunia les négociateurs ; le peuple en vint à lui tourner le cul quand il donnait sa bénédiction. La lassitude était générale, la misère infinie. On pouvait se croire revenu aux jours terribles de l'An Mille, et au sortir des conférences qui avaient été entreprises (mars 1593) les gens s'assemblaient à grandes troupes, criant : La paix ! la paix ! Bénis soient ceux qui la procurent ; maudits et à tous les diables soient les autres ! Et ceux des villages, entassés dans Paris, se mettaient à genoux et demandaient aussi la paix à mains jointes[25]. Les pourparlers continuaient ; mais le légat du pape menaçait de se retirer et il fallut l'intervention de Mayenne pour le retenir. Les prédicateurs, Prévost, curé de Saint-Séverin, Boucher, Génebrard et une infinité d'autres coïons ne cessaient de vomir des hottées d'injures. On voulait arrêter ceux du Parlement qui avaient refusé un roi étranger ; puis on proposa de choisir le jeune duc de Guise et de le marier à l'infante, qui était une petite-fille d'Henri II, — l'Espagne s'engageant à fournir quarante mille hommes de troupes et de l'argent pour soutenir la guerre. Le duc de Guise, pourtant, n'avait pas la popularité de son père, le Balafré. Les opposants disaient qu'il ne ferait qu'un roi sans forces, sans argent et sans nez ; que ses chevaux mouraient de faim faute de foin, et qu'on envoyait ses trousses et manteaux en gage pour lui avoir à souper ; enfin Mme de Montpensier se plaignait qu'il ch... ordinairement au lit de ses demoiselles (sic). — Malgré les grognements des religionnaires, les attitudes désolées des ministres, le roi heureusement se décida : Je vais faire le saut périlleux, écrivait-il à Gabrielle d'Estrées.

L'abjuration eut lieu enfin à Saint-Denis le 25 juillet 1593. Avant son lever, rapporte-t-on, Henri IV parla dans son lit au ministre La Faye, ayant la main sur son col, et l'embrassa par deux ou trois fois. Le jour devant, il avait dit aux autres ministres venant prendre congé qu'ils priassent bien Dieu pour lui, qu'ils l'aimassent toujours ; qu'il les aimerait, se souviendrait d'eux et ne permettrait jamais qu'il fût fait tort ni violence à leur religion. Le jour de sa conversion enfin arrivé, il se vêtit d'un pourpoint de satin blanc, chamarré d'or, et de chausses pareilles, prit un manteau noir avec le chapeau et un panache de même et par les rues jonchées de corolles et de feuillage, il se dirigea avec les princes, grands seigneurs, officiers de la couronne et gentilshommes, précédé des Suisses, des gardes du corps français et écossais, vers la grande église où venaient dormir les rois de France au soir de leur trépas. Devant lui, douze trompettes sonnaient. Il faisait d'ailleurs une chaleur horrible par cette journée historique, mais qui ne laissa pas d'amener un grand concours de peuple, s'égosillant sur le passage du cortège à crier : Vive le roi ! A l'entrée de la basilique, il fut reçu par l'archevêque de Bourges, assis dans une chaire couverte de damas blanc, aux armes de France et de Navarre. Le cardinal de Bourbon, les évêques de Nantes, de Chartres, du Mans, d'Évreux, plusieurs des curés de Paris se tenaient on arrière avec les religieux qui portaient la croix, l'eau bénite et le grand texte des Évangiles. Henri IV dit à l'archevêque de Bourges qu'il était le roi et demandait à être reçu au giron de l'Église. Le voulez-vous sincèrement ? questionna le prélat. Le Béarnais fit les protesta-lions qu'on lui demandait et se mit à genoux. L'archevêque lui donna à baiser son anneau pastoral, prononça les paroles d'absolution pour ses fautes et le bénit. On entra dans l'église et il fut conduit au chœur par les évêques de Nantes, de Séez, de Digne, de Maillezais, de Chartres, du Mans, d'Angers et de Bayeux ; par la multitude des ecclésiastiques dont cette cérémonie était bien le triomphe, et dut se mettre à genoux devant l'autel, où il réitéra sa profession de foi et son serment. Tandis qu'on chantait le Te Deum, l'archevêque le confessa derrière l'autel. Il entendit ensuite la messe à genoux sur un carreau de velours, puis le cardinal de Bourbon lui fit baiser le livre des Évangiles. On jeta de l'argent au peuple, selon la coutume, au sortir de la cérémonie, et après midi le roi assista aux vêpres, ensuite de quoi, monté à cheval, il se rendit à l'abbaye de Montmartre, où l'on fit des feux de joie ainsi que dans les villages d'alentour. La partie était désormais gagnée, car Paris ne lui demandait que de se faire catholique et d'obtenir l'absolution du pape. Les prédicateurs, désormais, pouvaient continuer leurs diatribes[26].

Ils ne s'en faisaient pas faute, du reste, et ce jour même, le curé de Saint-André-des-Ars prêcha que tous ceux qui avaient assisté à la messe de ce méchant excommunié étaient damnés, — prêtres, chanoines, curés, doyens, évêques, prélats, — et que des âmes de tous ces gens, il ne donnerait pas un bouton ; un second, nommé Mauclerc, à Saint-Jacques-la-Boucherie, cria que des trois docteurs qui l'avaient instruit, l'un méritait d'être brûlé depuis trente ans, l'autre roué et le troisième pendu. Même le prieur des Carmes déclarait que quand ce prétendu roi aurait bu toute l'eau bénite de Notre-Dame, il ne croirait pas en lui, et que c'était un vrai Judas, qui trahissait Jésus-Christ pour un baiser. Il y eut encore des ecclésiastiques pour dire hautement que sa messe était puante et qu'au lieu de sa noblesse, il voulait, jurant son Ventre-Saint-Gris ! en faire porter à Notre-Seigneur, — que c'était un pendard et un coquin ; qu'on le verrait enfin camus, mais qu'en attendant on venait de Paris en procession pour le contempler et lui faire hommage comme les sorcières vont baiser le cul du bouc. Ses partisans même n'avaient pas le droit de se réjouir ouvertement de sa conversion et ce jour même (25 juillet 1593), il est indiqué que le serviteur de Cochon, vis-à-vis de l'hôtel de Nesle, faillit être saccagé et traîné à la rivière pour avoir dit que le roi de Navarre avait été à la messe. — Bien mieux, pour en finir plus vite, on pensait à lui faire le coup de Jacques Clément ; le couteau de Ravaillac était déjà aiguisé, et le 31 août fut exécuté à Melun un nommé Pierre Barrière, convaincu d'avoir voulu l'assassiner sur le conseil des prêtres[27]. Un autre, nommé Pissebœuf, chanoine de Saint-Honoré et fils du bourreau de Montferrand, fut pris ensuite (3 septembre), mais relâché faute de preuves. On entendit alors le prieur des Carmes, qui prêchait à Saint-André, appeler Henri IV plusieurs fois scélérat ; dire qu'il se mêlait de faire le procès des autres, mais qu'on lui ferait bientôt le sien ; inciter le peuple à s'en défaire et demander s'il n'y avait pas, à Paris, quelque cœur généreux, mâle ou femelle, qui nous pût délivrer comme cette bonne dame Judith du tyran Holopherne[28]. On revenait sur Henri de Valois, — Henri III, — dont la mémoire puait encore et d'ailleurs, le changement de religion du roi était désapprouvé par beaucoup, même des catholiques. Paris, ensuite n'était pas réduit. Les Ligueurs voulaient toujours choisir un successeur à la couronne qui ne fût pas le roi des religionnaires ; mais leurs affaires décidément se décousaient. On parlait bien de mener les politiques à Montfaucon pour les pendre ; on demandait que Mayenne fût jeté à la Bastille ; le cardinal Pelevé aurait voulu chasser le Parlement. Toutefois, les hostilités qui reprirent en janvier 1594 furent faiblement conduites ; les villes reconnaissaient le Béarnais l'une après l'autre, et sans succès des prédicateurs comme Guarinus s'égosillèrent derechef lorsqu'il dut lever le siège de la Ferté-Milon, clamant que c'était un grand miracle qu'on l'eût chassé ; l'appela encore fils de putain et assura que sa mère était si publique qu'elle se prêtait à tout venant, étant parmi les autres, cinquante ou soixante ministres qui y allaient en temps ordinaire[29]. D'autres même en étaient venus à déclarer que si le pape voulait l'absoudre, il se déclarerait hérétique lui-même.

Mais Henri IV fut sacré à Chartres (27 février 1594), par l'évêque Nicolas de Thou[30] et Mayenne, dont on pouvait plaisanter le gros ventre, farci de bons morceaux eut le bon esprit de sortir de la capitale et de préparer sa paix. Il laissait derrière lui le comte de Brissac qui s'arrangea pour laisser entrer le roi[31], — du reste après avoir fait, lui aussi, ses conditions[32]. — Dès le départ de Mayenne, cependant, les curés ligueurs s'étaient mis sur la défensive ; on avait entassé des armes aux Cordeliers ; le curé de Saint-Cosme ne marchait qu'avec sa troupe bardée jusqu'aux dents, baptisait et célébrait la messe avec sa cuirasse. Les prédicateurs criaient que tout était perdu et que du côté des hommes il n'y avait plus rien à attendre. Ils engageaient le peuple à se défaire des politiques, et Guarinus armait les moines, leur faisait prendre le corselet et la pique ; il clamait contre ceux de la justice ; et disait aux pères tonsurés que s'ils ne mettaient pas la main aux couteaux, on finirait bien par les égorger. Il promettait en même temps de fournir deux mille moines qui tireraient l'épée pour cette querelle et sur le bruit que le roi était revenu à Saint-Denis, tous coururent aux armes[33]. On en portait par cochetées dans les maisons[34] et enfin toutes les portes furent fermées, terrassées et gabionnées à la requête des Seize. On ne laissa libres que les portes Saint-Antoine et Saint-Jacques. Mais Henri IV arriva par la porte Neuve[35], que Brissac avait fait déboucher le jour précédent, sous prétexte qu'on devait la murer, et il y eut peu de résistance, — encore après coup, — quelques horions avec les lansquenets et des batteries dans les quartiers éloignés du centre ; la moitié de la ville ignorait encore l'événement qu'il était déjà entré à Notre-Dame et au Louvre, où on lui avait préparé son repas[36]. Toutes les cloches des églises sonnaient. Ce n'était que de la surprise et de la joie, d'autant que le roi n'abusa nullement de sa victoire, trop heureux de voir enfin s'arranger les choses pour risquer de tout remettre en question[37]. Il fit seulement sortir la garnison espagnole, que toujours gouailleur il alla voir défiler d'une fenêtre de la vieille porte Saint-Denis, accompagnée de quelques moines et d'un attirail de garces et vilaines que les soldats traînaient après eux. Certains de la faction des Seize furent bannis, cent ou cent vingt personnes, paraît-il, dont neuf curés[38]. Il y eut diverses exécutions par la suite, mais en fait, il pardonnait à tout le monde et n'éconduisait personne ; même quand mourut M. d'O, qui commandait à Paris, il déclara vouloir faire cet honneur à sa bonne ville d'en être le gouverneur et de ne pas le remplacer, — calcul au reste de bonne politique, car Henri IV savait fort bien que, dans l'occurrence, il ne pouvait être mieux servi que par lui-même. — Enfin, il avait commencé son métier de roi, touchant les écrouelles, lavant les pieds des pauvres au Louvre, le jeudi saint ; visitant les malades de l'Hôtel-Dieu ; les prisons d'où il faisait sortir tous ceux qui étaient détenus pour la taille ; donnant son aumône aux Filles Repenties, aux Filles-Dieu ou à celles de l'Ave Maria. La pacification du royaume n'était plus qu'une question de temps et de patience[39]. Rouen, le Havre, Harfleur, Pont-Audemer, Montivilliers, Verneuil, se rendirent[40]. On enleva Troyes (6 avril). Sens, Abbeville, Montreuil-sur-Mer, Riom, Périgueux, Agen, Marmande, ouvrirent leurs portes. Beaune reçut Biron. Laon assiégé capitula (2 août)[41]. Puis ce furent Amiens, Château-Thierry, Noyon qui laissèrent entrer les troupes royales. La Ligue semblait proprement une corneille déplumée. Aussi le duc de Guise, sur le conseil de sa mère, remit Reims[42], Saint-Dizier, Rocroy, Fismes et Guise, contre une somme d'environ quatre millions et le gouvernement de la Provence. Vitry, Mézières, le reste de la Champagne composa. Le duc de Lorraine lui-même fit la paix, encore contre argent, un versement de 2.780.000 livres. Enfin la guerre fut déclarée à l'Espagne, qui avait toujours soutenu la Ligue et continuait à fomenter des révoltes et des prises d'armes. Biron envahit la Champagne et secondé par les troupes commandées en personne par le roi, toujours le premier aux coups, battit l'ennemi près de Fontaine-Française (5 juin 1595). La lutte dura encore sur la fin de 1595 et au commencement de l'année suivante. Mais le duc de Mayenne fit sa soumission (31 janvier)[43] ; il reçut trois places de sûreté : Chalon-sur-Saône, Seurre et Soissons ; vit ses dettes payées et eut encore une somme de 3.500.000 livres (13 millions actuels). Le duc d'Épernon, après s'être maintenu presque indépendant de longues années en Provence, se décida de même à traiter. Joyeuse eut une charge de maréchal de France, la lieutenance de la moitié du Languedoc et 1.470.000 livres en échange de Toulouse et de la région qu'il détenait. Le roi s'arrangeait également avec le duc de Nemours, mais qui eut le mauvais esprit de mourir lorsqu'il allait à son tour conclure un traité[44]. Les Espagnols, qui attaquaient par le nord, avaient pris cependant le Catelet, Doullens, Cambrai, Calais ; le duc d'Aumale leur avait livré le château de Ham, que reprit peu après le maréchal de Bouillon. Mais Henri IV enleva la Fère et rentra en possession de Marseille qui s'était mise de la Ligue[45]. Le Pape enfin lui avait donné l'absolution ; ses ambassadeurs, d'Ossat et du Perron, s'agenouillèrent devant Clément VII ; on récita sur eux le psaume Miserere et le pénitencier à chaque verset les toucha de sa baguette blanche, ensuite de quoi le Saint-Père put déclarer qu'il reconnaissait Henri de Navarre pour roi de France et le considérait comme fils soumis de l'Église (17 septembre 1595)[46]. Mais les Espagnols surprirent Amiens et obligèrent le Béarnais à se remettre en campagne. Le siège de la ville dura six mois[47] et elle ne fut réduite que le 25 septembre 1597. La paix fut ensuite signée à Vervins (2 mai 1598). Elle rendait à la France, Calais, Ardres, Doullens, la Chapelle et le Catelet en Picardie ; le Blavet en Bretagne, en échange du Charolais[48].

La pacification de l'Armorique révoltée, l'édit de Nantes donné en faveur des huguenots étaient venus clore cette longue période de troubles[49]. Les derniers ligueurs abattus ou achetés, les Espagnols reconduits à la frontière, une ère de paix, sinon de prospérité — car la misère était grande — avait commencé pour le pays[50]. Des deux parts on avait besoin de se reprendre. Mais au milieu de ces tracas, de ces affaires multiples, — bien vieilli sans doute, — Henri IV était resté le Gascon actif, haut à la main, spirituel et paillard, — d'ailleurs le plus souvent débraillé de tenue[51] — qu'il avait été dans sa jeunesse. Les soucis du gouvernement, le hasard des guerres, les longues chevauchées ne l'avaient jamais empêché de courtiser les femmes, et les listes qui ont été données de ses bonnes fortunes sont probablement très incomplètes, car il avait eu partout des maîtresses et semé des enfants à tous les carrefours. Un des pamphlets les plus connus de l'époque, les Amours du grand Alcandre[52], ne les nomme guère que depuis son avènement, c'est-à-dire pour la dernière partie de sa vie et lorsqu'il approchait déjà de la quarantaine. L'ouvrage de Dreux du Radier, Anecdotes des reines et régentes de France[53], plus complet, offre encore des lacunes ; mais on le sait nombre d'écrivains, souvent de troisième ordre, ont traité le sujet et l'on peut — toutefois approximativement — établir le catalogue des conquêtes amoureuses d'Henri IV. Un travail publié dans le recueil qui porte pour titre : Mémoires lus à la Sorbonne, Histoire, volume de 1868, contient quelques détails qui autorisent des additions encore à ce répertoire des exploits de celui qui resta nommé le Vert-Galant[54]. Nous nous contenterons présentement de ces listes, assez édifiantes, et qui prouvent que s'il eut quelquefois de l'indulgence pour les infidélités de la reine Margot, — sur la fin de sa vie, — il n'avait certes lui-même rien à lui reprocher.

Malgré la tutelle et la surveillance de son précepteur, Florent Chrestien, il avait commencé ses frasques à la Rochelle, n'ayant guère que quinze ans, nous dit-on, encore que l'on désigne pour sa première passion une fille de Béarn nommée Florette, qu'il aurait même rendue mère[55]. Mais on est à peu près sûr qu'à la Rochelle, il eut pour maîtresse Suzanne des Moulins, femme de Pierre Mathieu, professeur à l'Université[56], qui lui donna pareillement un fils, lequel d'ailleurs ne vécut guère ; son mari, mort en 1594, Suzanne se remaria avec Abraham Petit, seigneur de Caules, dont la mauvaise conduite la força bientôt à demander une séparation de biens. Nous trouvons ensuite, après quelques passades, sans doute, Charlotte de Beaune de Semblançay, dame de Sauves, qui fut sa grande passion à l'époque, qui suivit son mariage, où il était comme prisonnier à la cour des Valois[57] ; puis la Cypriote Dayelle, — Mlle d'Avila ou Davila, sœur de l'historien, — que Catherine de Médicis, toujours avisée et qui la traînait parmi ses filles d'honneur, ainsi que la dame de Sauves, lui amena à la cour de Nérac[58] ; la petite Tignonville, qui lui était parente par la maison d'Alençon, et remontait à René, duc d'Alençon, comte du Porche[59] ; Martine, femme de Pierre Martinus, savant navarrais, — encore un professeur du collège de la Rochelle, — qui mourut en 1594[60] ; Montaigu ou Montagu, que l'on croit avoir été Anne ou Claudine de Balzac, fille ou parente de Jean de Balzac, seigneur de Montagu, surintendant de la maison du prince de Condé[61] ; Catherine du Luc, d'Agen, jolie fille dont le roi s'éprit durant son séjour dans la ville et qu'il aurait courtisée même en présence de sa femme[62] ; Rebours, fille de condition de Béarn dont il devint amoureux en 1579, et qui descendait selon certains d'un président au Parlement, selon d'autres de Mont-Albert Rebours, gentilhomme huguenot qui fut massacré à la Saint-Barthélemy[63], personne malicieuse, dit Marguerite de Valois, qui me faisait tous les plus mauvais offices qu'elle pouvait[64] ; Fosseuse, qui était fille de Pierre de Montmorency, marquis de Thury, baron de Fosseux, et fut cause, est-il raconté, de la brouille survenue entre le roi de Navarre et le duc d'Anjou, et ensuite de la guerre dite des amoureux[65] ; c'est elle que la reine Margot elle-même eut le courage d'assister dans ses couches ; elle épousa plus tard François de Broy, baron de Cinq-Mars. On nomme ensuite une fille qui portait le nom de Xaincte, dont l'aventure se passait dans le même temps, et la comtesse de Guiche, Corisande ou Diane d'Andouins, qu'Henri de Béarn traitait courtoisement et même respectueusement, en dame et presque en reine. Elle était vicomtesse de Louvigni et dame de l'Escun ; la passion du roi aurait daté de 1580, lorsque le comte de Guiche eut été tué au siège de La Fère ; mais certains l'ont crue bien antérieure. Il devait épouser Diane d'Andouins, toujours est-il, et n'y renonça que sur les instances de d'Aubigné, qui lui fit promettre d'attendre deux ans, c'est-à-dire un temps indéterminé[66]. Il était encore avec elle en 1589, si l'on s'en rapporte à un billet qu'il lui écrivait alors. Délaissée enfin, elle favorisa les projets de mariage de Catherine de Navarre et du comte de Soissons, qui donnait beaucoup d'inquiétude au roi par son ambition et sa légèreté. Le mariage du reste ne se fit pas et la comtesse de Guiche garda jusqu'à la fin d'excellentes relations avec Henri IV. On sait qu'en 159[67], elle vendait encore ses bijoux pour lui venir en aide. — Il faut ajouter Mme de Sponde, la femme d'un autre érudit navarrais qui traduisait Homère et Hésiode, tandis que sa femme, suivant les bonnes traditions, le faisait cocu[68]. Mais nous savons qu'il y a quelque incertitude dans cette énumération et la suite de ces entraînements divers[69]. Le roi de Navarre, dont le tempérament était porté à l'amour, dit le P. Jaillot[70], ne laissait pas, au milieu de ses grandes affaires, de fréquenter les dames, et d'avoir même avec elles autant d'aventures qu'il pouvait. Le P. Jaillot nomme ainsi, à la suite ou en même temps que ces premières liaisons, une demoiselle de Boyslambert, dont il eut encore un garçon (7 août 1587). La mère portait le nom d'Ester, et l'enfant qui mourut à l'âge de deux ans avait été nommé Gédéon. Henri de Béarn était tombé cette fois en pleine juiverie. Il habitait à la Rochelle, avec la dame, le très bel hôtel d'Huré, rue de Bazoges. La liaison était ainsi publique, au grand scandale des pasteurs calvinistes, qui suffoquaient en parlant de ces relations adultères. Aussi profitèrent-ils de l'entrée en campagne du Béarnais, qui allait au-devant des troupes de Joyeuse pour les empêcher de rejoindre celles du maréchal de Matignon, et obtinrent qu'il fît l'aveu de ses fautes dans le temple de Pons, en présence de tous ses capitaines[71]. La bataille de Coutras se donna quelques jours après, et ils purent attribuer la défaite des catholiques au repentir qu'avait manifesté le roi[72]. Mais l'incorrigible Gascon, au lieu de poursuivre son avantage, s'en alla batifoler avec la comtesse de Guiche et lui porter les drapeaux conquis[73]. Il n'avait d'ailleurs nullement rompu avec Mlle de Boyslambert qui le suivait dans ses campagnes et que l'on accusa par la suite la belle Gabrielle d'avoir fait empoisonner[74]. Entre temps, il avait courtisé la comtesse de Romorantin, et Antoinette de Pons, comtesse de Guercheville, veuve d'Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, qui était, paraît-il, fort jolie et lui fit oublier — au moins momentanément — ses autres conquêtes. Son affection même le poussa si loin, dit Mlle de Guise, que cette fois encore il parla mariage à la comtesse, voyant qu'elle ne le voulait pas écouter autrement[75]. — Arriva le moment du siège de Paris. Les huguenots avaient placé des canons sur les débris du vieux temple de Mars, à Montmartre, où s'élevait l'abbaye dont l'église existe encore, et, dit la chronique du temps, le roi et ses officiers se livrèrent aux plus grands désordres avec les religieuses[76], tant, rapportait à Sauval la supérieure, qui était alors Marie de Beauvillers, que les satiriques donnèrent à cette montagne un nom infâme[77]. Le roi s'était adjugé l'abbesse, alors Claude ou Claudine de Beauvillers, qui n'avait que dix-sept ans[78], et dit-on qu'il se trouvait si bien à Montmartre qu'autant de fois qu'il parlait du couvent, il l'appelait son monastère et disait qu'il en avait été religieux[79]. Il fit conduire Claudine à Senlis lorsqu'on leva le siège, la cajola, l'aima un peu, puis la délaissa. L'abbesse, qui avait laissé un roi lire au fond de ses yeux, revint d'elle-même à Montmartre et en 1590 Henri IV la pourvut de l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux[80]. Ce fut Marguerite de Havard qui lui succéda dans son ancien monastère ; puis Marie de Beauvillers, sœur de Claude, qui mit fin aux désordres amenés par la Ligue et mourut à quatre-vingt-quatre ans (21 avril 1657)[81]. Une cousine des deux abbesses, Gabrielle d'Estrées, avait remplacé Claude dans la cour du volage Henri IV, qui l'avait enlevée à Bellegarde, et toujours épris, il allait décidément la faire reine de France quand l'accident — ou le crime — du 11 avril 1599 vint brusquement lui rendre sa liberté.

 

 

 



[1] Il y a bien là, semble-t-il, une des grandes raisons de sa popularité ; la paillardise n'a jamais déplu en France et fut même un des titres de gloire d'Henri IV, tant il est vrai que notre physionomie est surtout faite de nos défauts.

[2] Il faut noter que cette année 1572, il avait interdit le protestantisme en Béarn et rétabli la religion catholique. (Cf. la correspondance échangée avec le baron d'Arros, lieutenant général du roi de Navarre en Béarn. Revue des Sociétés savantes, 1874, t. VIII, p. 262 et s.)

[3] Lorsqu'en 1608 l'ambassadeur d'Espagne vint lui porter ses doléances au sujet des infractions au traité de Vervins et de la protection accordée par la France aux Pays-Bas, lui disant que le roi son maître serait contraint enfin de monter à cheval, il répondit en se plaignant à son tour des menées espagnoles, et pour le regard de monter à cheval, il s'emporta, disant qu'il aurait plus tôt le cul sur la selle que son maître le pied à l'étrier. (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 471.)

[4] On disait que le roi était catholique et huguenot tout ensemble, et si avait plus de religion que tous ses prédécesseurs. (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 248.)

[5] C'est du moins la tradition. Mais il y a, semble-t-il, bien quelque exagération dans ce que rapportent les panégyristes de sa popularité. La réputation d'Henri IV, le roi de la poule au pot, a été faite surtout par les protestants, ensuite par les politiques, comme on désignait alors les partisans de la royauté légitime, et c'est en toute inutilité que l'Histoire de France de BORDIER et CHARTON, œuvre huguenote comme l'on sait, se plaint de l'erreur où sont tombés des historiens modernes qui, dans un esprit de réaction contre une mémoire exploitée par les partis, en ont fait une manière de soldat farouche et de garçon hypocrite. Soldat farouche est sans doute beaucoup dire ; il peut sembler de même tout aussi inexact d'appeler Henri IV un garçon hypocrite. Il fut surtout l'indifférence adroite, le je m'en foutisme, dirait-on aujourd'hui. Les contemporains, du reste, ne le comprirent jamais, même l'Estoile, enragé royaliste et quasi-parpaillot comme toute la magistrature de l'époque, et Michelet qu'on ne doit pas trouver suspect, je pense, en la matière, est obligé de constater le mauvais sentiment qui courait parmi ses troupes faméliques, et à propos des attentats si nombreux contre sa personne, il s'écrie : L'agitation continuait et il n'était pas aimé. Nous sommes loin ainsi de la tradition que voudraient perpétuer ceux qui rappellent que c'est le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

[6] La licence des partis et des armes dans laquelle Henri IV avait été nourri et avait passé la plus grande partie de sa vie et la nécessité de compter avec les hommes l'avaient accoutumé à une liberté de vie et à une sorte de familiarité militaire dont l'habitude se conserva, non même sans quelque besoin, jusque dans les années de son règne les plus tranquilles. (SAINT-SIMON, Parallèle, p. 105.)

[7] Henri IV pouvait bien se jeter à genoux, comme le montre la chronique du temps et remercier Dieu en disant qu'il n'y avait roi, ni homme qui en eût reçu tant de bienfaits.

[8] Sur les événements de cette période, je rappelle qu'on peut voir notamment : Etienne BERNARD, Mémoires de la Ligue, in-8°, 1590. — A. FRANKLIN, Journal du siège de Paris en 1590. — Pierre MATHIEU, Histoire des derniers troubles de France... 1598-1604. — Pierre BONFANS, Fastes antiques et choses les plus remarquables de Paris, 1605. — Le P. MAIMBOURG, Histoire de la Ligue. — Michel HURAULT DE L'HÔPITAL, Histoire de la Ligue. — Ed. BARTHÉLEMY, Journal d'un curé ligueur sous les derniers Valois, suivi du Journal du secrétaire de Philippe du Bec, archevêque de Rouen, de 1588 à 1605. Paris, in-12, 1867. — Claude MALINGRE, Histoire de la rébellion excitée en France, etc., 4 vol. in-8°, 1622-1625. — Journalier ou Mémoires de Jean Pussot, publiés par MM. Henri et Loriquet. Reims, 1855. — V. DE CHALAMBERT, Histoire de la Ligue, 2e édit. Paris, 1898. — Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. II et VII, Relations du siège de Paris par Henri IV. — Reçue rétrospective, 2e série, t. II, Journal de la Ligue. — CIMBER et DANJOU, Archives curieuses de l'Histoire de France, 1re série, t. XIII. — MOREAU, Histoire de ce qui s'est passé en Bretagne durant les guerres de la Ligue. Brest, in-8°, 1856. — H. LECHARPENTIER, La Ligue à Pontoise et dans le Vexin français. Pontoise, in-8°, 1876. — L'abbé PÉCHEUR, Histoire du diocèse de Soissons. Soissons, 1884, in-8°, t. V. — Ernest MOURIN, la Réforme et la Ligue en Anjou. Paris, 1856, in-8°. — HÉRELLE, la Réforme et la Ligue en Champagne, in-8°, Paris, 1892. — Histoire des guerres du calvinisme et de la Ligue dans l'Auxerrois, Sénonais, etc. dans : Bulletin de la Société des sciences... de l'Yonne, 1863-1864. — Archives du Lot-et-Garonne, 22e année, 1895, p. 189. — Mémoires de DUPLESSIS-MORNAY ; Fr. DE LA NOUE ; DU VILLARS ; BASSOMPIERRE ; Claude HATON ; VILLEROI ; J. DE CAUMONT LA FORCE ; DE THOU ; CHEVERNY ; G. SAULX-TAVANNES. — PALMA-CAYET, Chronologie Novenaise. — PASQUIER, Lettres, t. I. — DU VAIR, Anecdotes ; Satire Ménippée, etc. — L'ESTOILE, auquel nous devons une grande partie des indications généralement rapportées sur les événements, n'insère qu'avec partialité tout ce qui se rapporte au parti contraire.

[9] Après avoir mangé de l'avoine, on mangea du son. Les Halles et le cimetière des Innocents fournirent une grande quantité de rats. On fit bouillir dans des chaudières, devant les Innocents et à la Croix-du-Trahoir, comme en beaucoup d'autres places et carrefours, des herbes, de la viande de cheval, d'âne et de mulet ; on dévorait la peau de ces animaux, vendue fort cher. J'ai vu, dit Pierre Cornéis, des pauvres se jeter sur des tripes abandonnées dans le ruisseau, sur des chats morts et crus, sur des souris et sur des os moulus de la tête des chiens. (R. HÉNARD, la Rue Saint-Honoré, p. 197.)

[10] Avec du marc de noix et autres résidus de graines oléagineuses, dit le Récit du siège publié par M. A. DUFOUR. (Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. VII, p. 217.) Le fait du pain confectionné avec des os de morts a été démenti par M. de Chalambert (Histoire de la Ligue, p. 415) ; mais, selon les potins, on appelait ce pain le pain de Mme de Montpensier et disait-on que tous ceux qui en mangèrent moururent. Il y eut dans le moment des caricatures contre la dame, la montrant sa nature découverte, et un grand mulet auprès où l'on avait écrit : M. le Légat. (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 31.)

[11] Tout ce qui était à bon marché à Paris, écrit l'Estoile, c'étaient les sermons. — Pour cuire les aliments, le peuple en était réduit à brûleries tables, les lits, les chaises, même la toiture des maisons ; on alla enlever des arbres au bois de Rouvray ; les troupes d'ailleurs désertaient. Le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris (t. VIII, 1881) a publié un curieux état donnant le Prix des vivres durant le siège, par un Italien ligueur : le lard, un écu la livre (l'écu pontifical valant 5 fr. 50) ; l'huile, deux écus et demi, et elle manqua bientôt, dit le texte ; le miel, un demi-écu la livre, etc.

[12] Il y eut d'ailleurs des protestations, entre autres du comte de Brienne, auquel Rose alla ensuite faire des excuses.

[13] A Aubervilliers. L'église, qui avait été reconstruite en partie sous Henri II existe encore. C'est bien aujourd'hui Notre-Dame-de-la-Fabrique.

[14] Tandis que les prédicateurs s'élevaient contre les bougres, — le mot avait alors un sens injurieux qu'il a perdu aujourd'hui, — le curé de Saint-Jean était lui-même accusé de pédérastie. (Voyez les vers que donne L'ESTOILE, t. II, p. 19.)

[15] 9 septembre 1592. Ce fut encore le cas de maître Martin, un des Seize, prêchant à Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, qui devint fol en pérorant. Il parlait de chanter la messe après dîner et fut reconduit à son logis où il devint tellement furieux qu'il le fallut lier.

[16] Il faut voir ensuite les fantoches que montre le Journal de l'Estoile, toutefois que ses anecdotes, précieuses pour cette période mouvementée, sentent bien le dénigrement. Ce jour, dit-il (25 septembre 1590), mourut le général Benoît, et fut enterré le lendemain sans torches et sans cierges. Il était de la confrérie du feu roi et surnommé leur trompette, parce qu'il ne faisait que péter à la procession. En ce mois (décembre 1593) se promenait à Paris un ermite qui portait une croix au bout d'un bâton, de grandes patenôtres à la ceinture, et une clochette à la main, laquelle sonnant, il criait : Amendez-vous ! Puis s'arrêtant au coin des rues faisait au peuple une forme de petite exhortation, leur disant qu'ils criassent tous : Jésus-Christ notre père !Cet ermite avait servi longtemps de maquereau en la maison de Monsieur, frère du feu roi (Henri III), d'où, ayant été chassé, avait pris l'habit d'ermite, sous lequel on tenait qu'il servait d'espion à la Ligue, et portait des lettres deçà, delà... Le dimanche 17 octobre 1593, les Seize firent à Paris la procession de la Transfiguration du diable saint Michel, qu'on a accoutumé de célébrer de tout temps, le vendredi, à la chapelle Saint-Michel-du-Palais, en laquelle tous les Seize se trouvèrent, avec grand nombre de leurs confidents, principalement des prêtres et moines. Ils avaient habillé un garçon espagnol en diable, auquel ils mirent une couronne de paille, attachèrent une queue de vache au fondement et au col une grande écharpe blanche, toute semée de vaches. Il portait un masque représentant fort bien celui du roi, et était suivi d'une quantité de petits enfants et gueux attitrés, qui criaient : Voilà ce diable de Béarnais. (Cf. Étienne BERNARD, Mémoires de la Ligue ; Le P. MAIMBOURG, Histoire de la Ligue ; V. DE CHALAMBERT, Histoire de la Ligue, etc.)

[17] Les mœurs n'étaient pas d'ailleurs tellement exemplaires qu'on pût le prendre de haut et il n'avait bien à répondre au prieur des Carmes, prêchant à Saint-André et disant que les filles de Genève — protestantes — se pouvaient marier à dix-huit ans sans consentement de père ou mère, et que pour toutes raisons elles n'étaient tenues d'alléguer que ce beau texte : Qu'il vaut mieux se marier que brûler.

[18] La salle des Cariatides, où se trouve aujourd'hui une partie de la sculpture antique. — La guerre amenait aussi toutes les horreurs, et l'Estoile encore rapporte (24 avril 1591) qu'on pendit ce jour sept soldats maheutres, du parti du roi, dont l'un étant à l'échelle confessa avoir étranglé jusqu'à douze ligueurs, et un autre qu'ayant pris deux pauvres diables de la ville, il leur avait coupé à chacun les deux bras, leur disant qu'ils s'en retournassent à Paris les porter. Les désordres étaient de tous les jours, et en décembre 1593, les faubourgs furent remplis de soldats qui y firent mille vilenies et insolences, forçant jusqu'aux vieilles femmes, et les filles au-dessous de l'âge de dix ans. De quoi furent faites force informations, mais de justice point.

[19] Quelque brave qu'il fût, dit Tallemant, on rapporte qu'au moment de combattre il lui prenait toujours une espèce de dévoiement, et que tournant cela en raillerie, il disait : Je m'en vais faire bon pour eux.

[20] Par politique, ou par pitié, dit-on, il ne voulut pas donner l'assaut, et même laissa sortir quelques-uns des assiégés, — les bouches inutiles, — contre bon argent toutefois. (Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. VII, p. 219.)

[21] Deux partis principalement s'étaient alors formés ; d'une part les ligueurs, qui refusaient aussi bien d'abolir la loi salique que de reconnaître Henri IV, considéré comme hérétique, et qui avaient proclamé le cardinal de Bourbon ; de l'autre les partisans peu nombreux encore du roi de Navarre, — ses coreligionnaires et les catholiques royaux, — ceux qui avaient foi dans sa déclaration d'août, qui promettait le maintien et la conservation du royaume, de la religion catholique, apostolique et romaine.

[22] Il s'engageait encore à ne donner le gouvernement des villes conquises qu'à des catholiques.

[23] D'une rétention d'urine qui lui causa une fièvre continue et l'envoya en l'autre monde. (Voyez ce qu'en dit M. DE LA BARRE-DUPARCQ, Henri IV, p. 35-36.)

[24] Le légat du pape était à ce moment le cardinal de Plaisance. Cf. L'ESTOILE, t. II ; Mémoires de la Ligue, t. V ; Victor DE CHALAMBERT, Hist. de la Ligue, chap. XVIII.

[25] Un triste tableau des misères de la Ligue est encore donné par Jean Vaultier, témoin oculaire : Aucuns, dit-il, étaient si souvent pris et vendus qu'après avoir aliéné tous leurs biens, étaient leurs maisons ruinées, brûlées et démolies ; labours et marchandises délaissés ; les uns pendus seulement par un bras, leur flamboyaient les pieds ; les autres par les génitoires ; aucuns par frontaux si rudes qu'il faisaient sortir les yeux de la tête ; enfermés dans des cuirasses rouges de chaleur, dans des coffres, et leur jetaient eaux bouillantes, etc. (A. BERNIER, Monuments inédits de l'histoire de France, Senlis, 1835, p. 197.)

[26] Bon politique, Henri IV prit soin aussitôt d'informer de sa conversion les gouverneurs des provinces (Lettre à M. de Buons, gouverneur de Forcalquier, 25 juillet 1593, conservée aux archives du château de Vallières, en Beaujolais). Une déclaration du même genre est insérée dans les Histoires et Discours, de Jehan VAULTIER. (Cf. A. BERNIER, Mon. inédits, p. 193-194.)

[27] Arrêté le 27 août, il fut exécuté à Melun, sur le Grand Marché, le poing droit ars et brûlé, tenant le couteau dont il avait été saisi, puis mené sur l'échafaud, où il eut les bras, cuisses et jambes rompues. Il fut ensuite mis sur une roue, pour y demeurer tant qu'il plairait à Dieu. On l'avait auparavant tenaillé de fers chauds par les rues. Il accusa entre autres le curé de Saint-André-des-Ars, son vicaire, et Varades, jésuite, lesquels il chargea fort. Lugoli, prévôt de l'hôtel, le fit étrangler enfin sur les sept heures du soir. (Cf. les Archives curieuses de l'Histoire de France, 1re série, t XIII) ; et le Procès criminel de Pierre Barrière, dit La Barre, jugé comme régicide et exécuté à Melun au mois d'août 1593. (Rev. des Sociétés savantes, 1876, t. I, p. 274-275.)

[28] On aurait même voulu utiliser pour ce grand coup sa maîtresse, Gabrielle d'Estrées, au moins se servir de son intermédiaire, et aux prédicateurs qui déclamaient contre elle il fut plusieurs fois représenté le bon service qu'elle pouvait rendre à l'Union. (Cf. L'ESTOILE, édit. Michaud, t. III, p. 175.)

[29] C'était le propos ordinaire de l'avocat ligueur D'Orléans, et que l'on retrouve dans son livre : le Catholique anglais, mais du reste les curés et moines en général trouvaient là un bon thème pour leurs dissertations. Certains prédicateurs, dit de même M. A. Huguet, n'acceptaient pas la trêve, et du haut de la chaire continuaient à fulminer contre le roi huguenot, qui avait abjuré, il est vrai, mais n'était pas encore absous par le pape. (Saint-Valéry de la Ligue à la Révolution, t. I, p. 139.)

[30] Reims étant toujours au pouvoir de la Ligue, ce fut la sainte ampoule de Marmoutiers qui fut apportée, d'abord à l'abbaye de Saint-Père, puis à la cathédrale de Chartres, pour la cérémonie. (Cf. Procès-verbaux relatifs à la réception de la sainte ampoule, apportée de Marmoutiers à Chartres pour le sacre d'Henri IV, Bulletin du comité de la Langue, de l'Histoire, etc., t. III, 1857, p. 711-716.)

[31] Brissac jouait la simplicité. Les Espagnols de la garnison avaient exigé qu'il accomplît une ronde en compagnie des officiers qui devaient le tuer à la moindre apparence de trahison. Il les promena sur le rempart, de minuit jusqu'à deux heures du matin, les fatigua et les envoya se coucher. Les portes s'ouvrirent ensuite — porte Saint-Honoré et porte Saint-Denis — devant les troupes royales. (Voyez le récit de l'occupation dans LA BARRE-DUPARCQ, Henri IV, p. 77-79.)

[32] On ne m'a pas fait comme à César, à qui l'on rendait ce qui lui était dû, disait Henri IV ; on ne m'a pas rendu Paris, à moi, on me l'a bien vendu Brissac fut fait maréchal de France ; le roi lui garantissait 200.000 livres, plus une pension de 20.000 livres, les gouvernements de Mantes et de Corbeil.

[33] Cf. sur le prix des armes à la fin du seizième siècle, une curieuse note publiée dans le Bulletin du Comité de la Langue, de l'Histoire, etc., t. I, 1854, p. 572.

[34] Pour n'en pas perdre l'habitude, Guarinus, pendant ce temps encore, criait qu'étant en Béarn, le roi avait couché avec deux sœurs, à chacune desquelles il avait fait un enfant. (L'ESTOILE, édit. Michaud. t. II, p. 210.)

[35] La porte Neuve-Saint-Honoré, confondue quelquefois avec l'ancienne porte Saint-Honoré, et qui terminait l'enceinte de Charles V au bord de la Seine, en aval, c'est-à-dire sur le quai du Louvre, à la hauteur du premier guichet du Carrousel le plus rapproché de la cour du palais, avait été construite en 1537. C'est par la porte Neuve que s'était enfui Henri III, lors des Barricades. (Cf. A. BERTY, Topographie du Vieux Paris, t. I ; R. HÉNARD, La Rue Saint-Honoré, p. 193.)

[36] Le cardinal Pelevé, bon Espagnol et mauvais Français, dit l'Estoile, en mourut de rage. Il avait quatre-vingts ans. — Mais Paris s'en tirait à bon compte, si l'on se souvient par exemple de la prise de Melun (7 avril 1590), pillé de fond en comble, les maisons brûlées, les établissements religieux profanés et souillés, nombre d'habitants pris ou mis à rançon, leurs maisons occupées militairement et le pillage continuant malgré la défense du roi bien au delà des trois jours pendant lesquels il avait été d'abord permis. On déménageait même les meubles, habits, vivres et grains que l'on emmenait par bateaux à Corbeil. (Cf. Revue des Sociétés savantes, t. IV, 5e série, 1872, p. 432-435.)

[37] La capitale, ses corps de métiers, ses corporations conservaient leurs privilèges. Amnistie entière était accordée dans l'ordre politique et dans l'ordre civil, prescription pour les crimes remontant à plus de cinq ans ; on conservait les offices accordés par Mayenne, mais à condition de recevoir une nouvelle nomination du roi ; à Paris et dix lieues à la ronde il n'était permis que la seule religion catholique... — L'armée royale durant le siège avait perdu environ six mille hommes. (Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. II.)

[38] Parmi les parlementaires on cite La Place qui avait été de la chambre d'Agrippa, et auquel on donna son billet. Il employa tout le monde pour ne point sortir ; mais enfin il fut prouvé contre lui que pendant la trêve il avait dit à Mlle Datis que le roi ne pouvait échapper que devant Pâques il ne fût tué ; et qu'il le serait, quand lui-même le devrait faire. Parole qui méritait une corde... (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 236.)

[39] Henri IV voulait d'abord la paix, l'oubli du passé. Il laissa même revenir en France (1603) l'avocat D'Orléans, cet enragé ligueur qui s'était réfugié à Bruxelles, où il traînait la misère, pensionnaire d'Espagne à six-vingt écus par an, et comme on lui remontrait ses forfaits multiples : N'importe, dit le roi, il est revenu en France sur la foi de mon passeport ; je ne veux pas qu'il ait de mal, d'autant qu'on ne devrait pas en vouloir plus à lui et à ses semblables qu'à des furieux quand ils frappent, à des insensés quand ils se promènent tout nus. Il fallut, pour qu'il permît des poursuites, qu'on lui montrât le Catholique anglais, livre où d'Orléans débitait les pires horreurs sur Jeanne d'Albret, tant que Sully déclara qu'il y avait dix ans que cet homme aurait dû être pendu. — Les moines, du reste, avaient aussi bien du mal à se tenir tranquilles et quatre mois après la réduction de Paris, il y avait encore un cordelier en Gâtinais qui prêchait publiquement que le roi ressemblait aux huppes qui font leur lit de merde (sic). (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 343, 346.)

[40] Villars, qui traita, reçut en échange le gouvernement du bailliage de Caux et de Rouen, la charge d'amiral de France, et 3.477.800 livres, — plus de douze millions d'aujourd'hui. — Il fut tué peu après, au siège de Doullens.

[41] Il y eut aussi des troubles avec la Ligue des Croquants ou Crocans, qui fut presque aussitôt dissipée comme les vieilles Jacqueries du Beauvaisis et autres semblables, qui étaient sans tête et sans chef. Les croquants en voulaient surtout aux gouverneurs et aux trésoriers, qui était cause que le roi disait en riant, que s'il n'eût point été ce qu'il était et qu'il eût eu un peu plus de loisir, il se fût fait volontiers croquant. (L'ESTOILE, édit. Michaud , t II, p. 238-239.)

[42] On trouvera de précieux détails sur la Ligue à Reims, dans le Journalier ou Mémoires de Jean Pussot, maître charpentier en la Couture de Reims. (Reims, 1858, Bib. nat. Rés. LK7 8208.) Pour mettre Reims à l'abri de l'ennemi, rapporte Jean Pussot, on a démoli les faubourgs et saccagé les jardins ; on y entretient une lourde garnison ; on paye d'énormes tailles. Les alliés étrangers, Espagnols, Italiens, Wallons, Allemands, pillent le pays plus qu'il n'a été encore auparavant et la cherté (l'auteur écrit la chèresse) des denrées porte la misère à son comble.

[43] A Folambray et non à Monceaux, comme on l'indique généralement, et même comme le montre une gravure de l'époque. Sur le rôle de Mayenne et la Ligue en Bourgogne, cf. Rev. des Sociétés savantes, 1857, t. III, p. 455-450.

[44] Empoisonné selon les dires de l'époque. — Parmi les soumissions avantageuses du moment on peut encore mentionner celle du maréchal de La Chastre qui se rallia à Henri IV en 1594 à condition de conserver son gouvernement, le titre de maréchal de France qu'il tenait de Mayenne et toucher une somme de 300.000 livres.

[45] Claude Goulart affirme que le roi avait dépensé 20 millions de livres pour recouvrer son royaume. Sully indique 32 millions. La seule réduction de Marseille coûta 406.000 livres (17 février 1596).

[46] L'abjuration avait eu lieu en son nom dans l'église Saint-Pierre ; les ambassadeurs, vêtus en simples prêtres, reçurent, en signe d'obéissance sans réserve, de légers coups de baguette. On chanta ensuite le Te Deum. Selon Tallemant, Du Perron souffrit ce coup de gaule, parce qu'on lui donna parole de l'avancer ; il devint en effet cardinal, ce qui était un beau résultat pour le fils d'un ministre protestant. Les prétentions du pape s'étaient enfin réduites à la reconstruction de la cathédrale d'Orléans, incendiée en 1567 par les calvinistes, sur les excitations, a-t-on rapporté, de Théodore de Bèze. C'est en effet du règne d'Henri IV que date le très vilain édifice qu'on peut voir encore à Orléans. Mais depuis bien un siècle, l'architecture ogivale était morte.

[47] Au moment du siège d'Amiens et durant que toutes les forces du roi étaient engagées, les ligueurs tentèrent encore d'enlever Reims, Poitiers, Rouen et Saint-Quentin.

[48] Les pourparlers s'ouvrirent dès le 29 janvier, mais les négociations furent laborieuses, car chaque puissance représentée voulait avoir un bénéfice aux dépens de la France. La reine Élisabeth surtout se montrait décidée à entraver la restitution de Calais, sur quoi elle avait toujours des vues, ou des villes picardes, au risque de ne pas traiter avec l'Espagne, ou de faire une convention spéciale avec le roi catholique dont elle serait devenue l'alliée contre Henri IV. Les envoyés de la France, Bellièvre et Sillery, y durent employer beaucoup d'habileté. Ils évitèrent de se brouiller avec les Espagnols, — ce que l'Angleterre désirait surtout, — et en même temps refusèrent un secours de douze mille Anglais qu'on leur proposait pour continuer la guerre. La mort de son premier ministre rendit enfin Élisabeth plus traitable. Cependant Henri IV fut obligé de conclure sans sa participation. A propos du traité avec l'Espagne, voyez la Cérémonie observée à la solennisation de la paix faite en l'église de Notre-Dame de Paris, le 21 juin 1598. (Bulletin du Comité des arts et monuments, 1849, t. I, P. 210.)

[49] Je néglige volontairement tout ce qui peut se rapporter à la publication de l'édit de Nantes, — et plus tard sa Révocation, — qui doit faire l'objet d'un travail spécial. Le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, eut 236.000 écus de dédommagement ; 17.000 écus de pension ; la garde des châteaux de Guingamp, Mortemer et Lamballe, et fiança sa fille unique Françoise avec le jeune duc de Vendôme. (MORÉRI.)

[50] Il y avait quand même des opposants et après l'attentat de Jean Châtel, lorsque le roi se rendit à Notre-Dame (5 janvier 1595), portant un visage fort triste et mélancolique, un coquin dans la foule, le voyant au fond de son carrosse, s'écria tout haut : Le voilà déjà au cul de la charrette ! (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 254.)

[51] Le samedi 24 septembre (1594), le roi joua tout le long du jour à la paume dans le jeu de la sphère. Il était tout en chemise ; même elle était déchirée dans le dos et il avait des chausses grises qu'on appelait à jambes de chien. (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II, p. 246.)Sa mise toutefois n'était pas toujours aussi négligée et il savait à l'occasion faire le Roi comme nul autre. A la réception des députés des Cantons suisses, qui eut lieu le 16 octobre 1602, il était, dit le même chroniqueur, magnifiquement et somptueusement habillé, plus qu'on ne l'avait jamais vu, et portait une aigrette de diamants à son chapeau, qui était blanche et noire, de prix inestimable, avec l'écharpe de même, toute couverte de diamants. (Ibid., p. 339.) Les Suisses venus en ambassade habillés de velours, portant chaîne d'or au col, ayant bonne trogne et face cramoisie, s'embourbèrent d'ailleurs en venant de la rue Quincampoix où ils étaient logés jusqu'au Louvre, et arrivèrent fort mal en point devant Sa Majesté. (Cf. R. HÉNARD, op. cit., p. 228.)

[52] Voyez l'édition de Didot aîné : les Amours du grand Alcandre, par Mlle DE GUISE, suivis de pièces intéressantes pour servir à l'Histoire d'Henri IV, Paris, 1780, 2 vol.

[53] T. V et VI.

[54] M. JOURDAN, les Amours d'Henri de Navarre à la Rochelle, op. cit., p. 509. — M. L. JARRY (Henriette d'Entragues, Orléans, 1897) donne cinquante-six maîtresses à Henri IV, nombre connu, dit-il, mais probablement inférieur à la réalité.

[55] Florette ou Fleurette est indiquée beaucoup plus tard par les historiens, entre autres Dreux du Radier, qui ne suit du reste aucun ordre chronologique, si l'on peut ainsi dire, dans la succession de ces femmes. C'était le nom, vrai ou conventionnel, de la fille du jardinier de Nérac.

[56] Sans doute l'Université de la Rochelle, auparavant collège, et où Coligny et la reine Jeanne d'Albret avaient fondé des chaires de langues hébraïque, grecque et latine. (Cf. l'Amiral de Coligny, p. 419, note 1.)

[57] Mme de Sauves était en même temps courtisée par le duc François d'Anjou, d'abord duc d'Alençon, quatrième fils de Catherine, et pour l'empêcher de voir sa femme, elle commandait souvent au roi de Navarre de se trouver au lever de la reine mère, où elle-même était obligée d'aller. Tout le jour il ne bougeait de chez elle et le soir il en revenait fort tard. (Mémoires de la reine Marguerite de Valois. — Cf. la Reine Margot et la fin des Valois, p.119-120, ouvrage auquel je renvoie une fois pour toutes, pour les incidents et accidents de cette période.) Dreux du Radier, en parlant de cette femme, avertit qu'il va rapporter des choses qu'il a bien du mal à croire lui-même. Elle était de 1550 ou 1551 et avait épousé Simon de Fizes, — Bernard de Fizes selon d'autres textes, — baron de Sauves, qui devint secrétaire du roi, et secrétaire des commandements de Catherine de Médicis. On a soutenu que Charles IX lui avait confié le secret de la Saint-Barthélemy (?) à cause des dépêches qu'il fallait faire. Mme de Sauves avait l'esprit d'intrigue et les coquetteries qui semblent bien caractériser les femmes de ce temps, et ce fut autant par plaisir que pour complaire à Catherine qu'elle mit en rivalité les deux princes. Simon de Fizes mourut en 1579 et en 1584 elle se remaria avec François de la Trémoille, marquis de Noirmoutier. Elle était toujours coquette, mais avait conservé pour le roi de Navarre un certain fond de tendresse qui la poussait à le servir à l'occasion ; elle faisait du reste toujours des conquêtes et ce fut en quittant son lit que le duc Henri de Guise fut assassiné (22 décembre 1588). Elle mourut à soixante-six ans, le 30 septembre 1617.

[58] C'était une Grecque de Chypre, sauvée du massacre de 1571 ; le roi de Navarre l'aima vers 1575 et elle épousa ensuite Jean d'Hémeries ou d'Humières, gentilhomme normand, un des officiers d'Henri III. Horatio Davila, l'historien, son frère, avait, en 1576, cinq cents livres de gages annuels du duc d'Anjou comme gentilhomme de sa chambre. (Cf. les remarques sur la Confession de Sancy, dans les Diverses pièces servant à l'histoire d'Henri III, Cologne, 1666, chez Pierre du Marteau.)

[59] Armandine, nommée, dans la Confession de Sancy, Jeanne du Monceau de Tignonville, devait être fille de Lancelot du Monceau, seigneur de Tignonville, premier maître de l'hôtel de la reine de Navarre et de la baronne de Tignonville, gouvernante de Catherine de Navarre en 1576. Henri IV la courtisa peu après son évasion de la cour avec le duc d'Anjou et pendant la trêve qui suivit la conférence de Loches, en mai 1576. Il se rendit en Béarn, sous prétexte de voir sa sœur Catherine, mais en réalité pour courtiser Tignonville. Elle lui résistait toutefois et il voulut se servir de l'intermédiaire de d'Aubigné, mais qui refusa net ; on croit qu'il l'eut ensuite par les soins de Salbœuf, gentilhomme gascon qui ne faisait pas là le métier d'un gentilhomme. Elle épousa enfin, a-t-on dit, Fr.-Charles, baron de Pardaillan-Paujas, — ou F. de Prunelé, seigneur de Prunelé en Beauce.

[60] Le mari, a-t-on expliqué, ne trouvait rien à dire aux attentions du prince pour sa femme qui était fort jolie ; soit qu'il crût que les amoureux s'en tenaient aux galants propos, soit enfin qu'il eût pris son parti de la situation. COLOMIEZ, qui parle de Martinus dans sa Gaule orientale, dit qu'il avait souvent entendu vanter les charmes de Ma' tine, et les bontés que le roi avait pour elle ; il ajoute qu'il a consigné ses observations dans un ouvrage aujourd'hui perdu : Cupidon sur le trône, histoire des amours de nos rois depuis Dagobert. L'auteur de la Vie de Duplessis-Mornay (liv. I) dit que Dufay, chancelier de Navarre, en était aussi amoureux en 1589. (Cf. la Confession de Sancy ; la Gaule orientale, p. 93 ; l'Histoire de la Rochelle du P. ARCÈRE ; Dreux DU RADIER, t. V.) — Selon la Notice sur la Vie d'Henri le Grand, publiée à la suite des Amours du Grand Alcandre (édit. cit.), Martinus aurait été médecin de la princesse de Condé.

[61] Elle fut faite dame de Bois-Roger. Les Balzac remontaient jusqu'à Roffec de Balzac en 1336 et des seigneurs de Montagu descendait François de Balzac qui fut père de la marquise de Verneuil. Claudine de Balzac aimait passionnément, paraît-il, Jean de Montluc, troisième fils du maréchal, qui fut nommé évêque de Condom. Elle courut après lui jusqu'à Rome, mais auparavant, les mauvaises langues racontent qu'il l'avait livrée au roi de Navarre, toujours par le moyen de Salbœuf, dont il a été question plus haut.

[62] D'Aubigné affirme qu'elle eut un enfant, qui mourut de faim ainsi que sa mère. (Confession de Sancy ; la Reine Margot, etc., p. 220.)

[63] Au moment du siège de Paris on nomme encore un Guillaume Rebours, président aux enquêtes du Parlement, dévoué au parti d'Henri IV et qui fut alors blessé, tant que les prédicateurs en chaire se mirent à crier que les coups des royaux allaient tout à rebours. (L'ESTOILE, édit. Michaud, t. II.)

[64] Cf. la Reine Margot ; Mémoires de Marguerite de Valois, année 1579 ; LE LABOUREUR, etc. — Rebours dut séjourner à Pau, malade, après le départ du roi que des affaires plus pressantes éloignaient, et mourut enfin à Chenonceaux. (Cf. BRANTÔME.)

[65] 1579-1580.

[66] Tablettes anecdotiques et historiques de France, t. III, p. 44.

[67] Lettre du 26 septembre.

[68] Son mari, voulant se défaire d'une femme qu'il trouvait trop galante, gagna ou crut gagner sa servante nommée Rollette, qui lui promit d'empoisonner sa maîtresse ; mais ayant apprêté le poison, elle le fit prendre au mari et en débarrassa ainsi sa femme. (Notice sur la vie de Henri le Grand, à la suite des Amours du Grand Alcandre, t. II, p. 210.)

[69] Il serait à désirer que l'histoire anecdotique de cette période fasse l'objet d'une publication spéciale, car nombre de points y restent douteux. Il semble toutefois qu'on puisse ajouter à cette première liste des conquêtes du Béarnais la belle boulangère de Saint-Jean, ou la belle Paule, dont on voyait encore, à la fin du dix-huitième siècle, le cadavre assez bien conservé dans le caveau des Cordeliers de Toulouse, avec la peau du visage comme un vieux parchemin ; Mlle de Duras, Mme de Petonville, la comtesse de Saint-Mégrin, Diane d'Escars, et enfin la Fanuche, qu'on lui voulait faire passer pour pucelle ; mais trouvant le chemin assez frayé, il se mit à siffler : Que veut dire cela, lui dit-elle. — C'est, répondit-il, que j'appelle ceux qui : ont passé par ici. — Piquez ! Piquez ! fit-elle alors, vous les rattraperez. (TALLEMANT, Historiettes.)

[70] Recherches curieuses. Mss. de la Bibl. de la Rochelle.

[71] JOURDAN, Les Amours d'Henri IV à la Rochelle ; Lectures à la Sorbonne, op. cit., p. 524.

[72] PREFIXE, dans sa Vie d'Henri IV, raconte que ce fut au moment où le roi allait faire sonner la charge qu'un ministre l'arrêta, lui déclarant que Dieu ne bénirait pas ses armes avant qu'il eût réparé le scandale qu'il avait donné en séduisant une jeune fille appartenant à une famille honorable de la Rochelle. Le Dictionnaire des sièges de batailles, au mot Coutras, ajoute qu'après avoir rangé ses troupes. Henri de Navarre, reconnaissant son péché, se jeta à genoux et demanda pardon à Dieu, promettant de réparer l'honneur de la famille outragée et prenant à témoin tous ceux qui le voyaient et entendaient. Les promesses, comme on le sait, ne lui coûtaient guère. — Tous les assistants fondaient en larmes, dit de même la Notice sur la Vie d'Henri le Grand, et auraient donné mille vies pour un prince si bon et qui reconnaissait ainsi ses fautes.

[73] TALLEMANT, Historiettes, t. I.

[74] C'est de Mlle de Boyslambert que parle l'Estoile lorsqu'il rapporte : Sur la fin de cette année (1592), une nommée Mme Esther, qui avait été des maîtresses du roi à la Rochelle, pressée de nécessité et se voyant parla mort de son fils rebutée et comme abandonnée de Sa Majesté, le vint trouver à Saint-Denis pour avoir pitié d'elle. Mais le roi, empêché par d'autres affaires, ayant aussi d'autres amours en tête, n'en tint compte et ne la voulut voir ni ouïr ni parler. Dont cette pauvre créature, outrée de regret et de dépit, tomba malade au dit Saint-Denis, et mourut. (T. II, édit. Michaud, p. 106-107.) Elle avait vingt-sept ans. L'accusation d'empoisonnement a été portée par Colin, Bergier, le P. Jaillot, mais les auteurs cités diffèrent pour les circonstances et l'endroit.

[75] Antoinette était fille d'Antoine, sire de Pons et comte de Marennes, mort en 1580. On ne dit pas du reste qu'elle céda aux sollicitations du monarque. Elle épousa plus tard Charles du Plessis, seigneur de Liencourt, et ce fut Henri IV qui, paraît-il, fit lui-même les propositions de mariage-Antoinette de Pons fut dame d'honneur de Marie de Médicis et mourut après un veuvage de douze ans (16 janvier 1632). Comme Catherine de Rohan, duchesse des Deux-Ponts, elle pouvait dire au roi : Je suis trop pauvre pour être votre femme et de trop bonne maison pour être votre maîtresse. (BAYLE, art. Parthenay.)

[76] Le même fait se produisit lors du siège de Pontoise où il vint se loger, passé la rivière, à l'abbaye de Maubuisson ; ses officiers se hâtèrent de s'approprier les nonnes, selon la bonne habitude de l'époque ; mais l'on a rapporté ces détails scandaleux qu'avec un tel commerce, huit des religieuses gagnèrent la syphilis et cinq autres, qui se trouvèrent enceintes, firent leurs couches-presque en même temps. (DULAURE, Histoire des environs de Paris.)

[77] GUILHERMY, Montmartre, p. 73 ; Ch. SELLIER, Curiosités historiques et pittoresques du vieux Montmartre, p. 159-160.

[78] A sa première visite, il s'étonna que le nombre des directeurs fût moindre-que celui des religieuses : Vous avez raison, Sire, répondit l'abbesse, mais il faut bien quelques religieuses pour les survenants. Il n'y a pas besoin de dire que ce n'est là qu'un potin et qui peut indiquer quelle était la malveillance de l'époque. Henri IV avait fait construire pour la jeune abbesse un pavillon avec galant oratoire dont il subsiste des restes au coin de la rue de la Chapelle (n° 125) et de la rue des Roses. On le désigne sous le nom habituel de rendez-vous de chasse et c'est, dit Sauval, le quatorzième chalet que fit construire le roi. Il était à l'entrée du bois de ce côté, et la rue des Roses en formait le fossé de séparation. Sully qui l'eut plus tard en fit un relais de poste pour aller de son hôtel (143, rue Saint-Antoine) à son château de Rosny. (Bulletin de la Société du vieux Montmartre, 1888, p. 37-39.) On sait qu'Henri IV entendit sa première messe à la Chapelle, — la Chapelle-Sainte-Geneviève, devenue depuis la Chapelle-Saint-Denis et dont l'église très mutilée a subsisté.

[79] Pour le huguenot Henri IV, coucher avec une religieuse, — une abbesse — c'était encore faire la guerre aux papistes. Claude de Beauvillers, petite-nièce de l'abbesse Catherine de Clermont, était fille de Marie Babou de la Bourdaisière et de Claude de Beauvillers, comte de Saint-Aignan. On la confond de coutume avec l'abbesse Marie de Beauvillers, qui vint ensuite et eut beaucoup de mal à remettre tout en ordre. Le couvent n'avait pas été mieux traité que les religieuses, et la réformatrice, paraît-il, ne put tirer du roi que 1.000 francs pour réparer les ruines qu'il avait faites. Elle disait que son abbaye n'avait plus que 2.000 livres de rentes, après en avoir eu 10.000 en 1589, sans parler d'une redevance de cinq mille harengs de Boulogne auxquels avaient droit les religieuses. Le jardin était alors en friche, les murs par terre, le réfectoire converti en bûcher ; le cloître, le dortoir et le chœur de l'église en promenade. Des religieuses, fort peu chantaient à l'office ; les moins déréglées travaillaient pour vivre et mouraient presque de faim. Les jeunes faisaient les coquettes et les vieilles leur servaient de confidentes ou gardaient les vaches. (Cf. GUILHERMY, op. cit., p. 73.) Avec Marie de Beauvillers, nombre de sœurs furent expulsées pour leurs scandales, et si l'on s'en rapporte à Sauval, la conduite de quelques-unes de celles qui restèrent donne une triste idée de la dépravation des autres. Elles allèrent, en effet, jusqu'à empoisonner l'abbesse, qui n'en mourut point sans doute, mais garda dès lors une santé précaire. On doit remarquer du reste que les désordres de Montmartre, amenés par la soldatesque protestante, se répétaient chez les catholiques de Paris. On lit ainsi, dans le recueil de l'Estoile, que le 8 décembre 1593, Commolet prêcha les religieuses que les gentilshommes promenaient par-dessous le bras dans la ville, se faisant l'amour et se léchant le morveau ; et portaient les dites religieuses, sous le voile qui seulement les distinguait, vrais habits et façons de putains et courtisanes, étant fardées, musquées et poudrées, aussi vilaines et débordées en paroles qu'en tout le reste. (Édit. Michaud, t. II, p. 182.) C'est à propos de Claude de Beauvillers que l'on raconte cette anecdote si amusante d'Henri IV, lors du siège de Paris, faisant renforcer la terreur du bois de Bondy, où il entraînait l'abbesse, encore dans un pavillon de fortune, et lui faisant dire le rosaire pour écarter les malandrins. Il lui prouvait que ses prières étaient utiles à la sécurité de la forêt.

[80] Elle fut ainsi dame de Montmartre, des Porcherons et du Pont-aux-Dames. Selon J. Vaultier, elle serait restée à Senlis jusqu'au 3 août 1592, mignonne du roi. (Cf. le P. LÉON, carme, Antiquités de Montmartre.)

[81] Cf. Bulletin du vieux Montmartre, 1895, p. 89 et 158. — On a proposé de compter encore parmi les maîtresses d'Henri IV l'abbesse de Longchamps, Catherine de Vendôme, qu'il pourvut ensuite de l'abbaye Saint-Louis de Vernon, en décembre 1590. (G. DUCHESNE, Histoire de l'abbaye royale de Longchamps, p. 81) ; et selon des potins, l'abbesse de Poissy. Mais pour cette dernière au moins le fait peut sembler problématique ; l'abbesse de Poissy, — ou plutôt la prieure, Jeanne de Gondy, avait déjà quarante ans à son élection, sous Henri III. Elle vécut jusqu'en 1623. (Ed. BORIES, Histoire de la ville de Poissy, 1901, in-8°.) Jean Vaultier mentionne encore Mmes Gabrielle, abbesse de Pont, et de Santigny, mignonnes du roi (1592) (Op. cit., p. 249.)