MONSEIGNEUR DUPANLOUP ET M. LAGRANGE SON HISTORIEN

DEUXIÈME PARTIE. — LE TROISIÈME VOLUME

 

I. — MGR DUPANLOUP AVANT LE CONCILE.

 

 

1° Le centenaire de saint Pierre et le congrès de Malines (1867).

Jusqu'où remonter pour trouver dans l'âme de Pie IX. la première pensée d'un concile œcuménique ? Au 6 décembre 1864, deux jours avant la date de l'Encyclique et du Syllabus. A la suite d'une séance de la Congrégation des Rites, Pie IX entretint, sous haut secret, quelques cardinaux sur son dessein, et leur demanda leur avis par écrit. Sur quinze, treize répondirent oui : deux dirent non, mais l'un des deux se subordonnait au jugement définitif du Pape. Cette coïncidence entre le Syllabus et le projet du concile prouve, à mon avis, que Pie IX voulait donner à ce grand acte un caractère d'affirmation plus positive et plus solennelle. Dès le mois de janvier 1865, il s'ouvrait de son dessein à Mgr Plantier, comme le raconte l'historien du grand évêque. Le 1er mars, une commission préparatoire et directrice était instituée, laquelle, sur l'ordre du Pape, décidait, le 10 avril, qu'une lettre serait adressée, toujours sous la loi du secret, à trente-cinq évoques latins, à l'effet de les interroger, non sur l'opportunité, absolument décidée, mais seulement sur ce qu'il était le plus expédient de soumettre au concile. Tous répondirent. Nul, à une seule exception près, ne s'éleva contre la pensée du concile. Quel était cet unique opposant ? Mgr Dupanloup ! L'abbé Lagrange a beau dire qu'il répondit seulement par raisons pour et contre, sans conclure : cela est inconciliable avec ce qu'il raconte au même endroit de l'audience qui lui fut accordée en 1867. Le Pape, dit-il, fut surpris et charmé de le trouver dans d'autres dispositions qu'en 1865, ce qu'il ne manqua pas de lui rappeler. Déjà inopportuniste, il avait donc contesté l'opportunité décidée, et sur laquelle on ne le consultait pas.

Je lis ce détail dans les Entretiens de Mgr Pie avec son clergé, en date des 18 et 22 juillet 1867, c'est-à-dire  au retour du centenaire : A peine arrivé, le Pape me confirma que les représentations d'un certain côté venaient de se changer en l'adhésion la plus absolue et la plus active.

Mgr Dupanloup était donc d'abord défavorable au projet d'un concile. Mais, ayant sans doute appris par les communications de ses collègues qu'il allait se trouver seul, il fit volte-face et se tourna vers le projet du Pape avec une telle ardeur, que ses amis répandirent que c'était lui qui avait eu la première idée du concile, qu'elle lui avait du moins été communiquée très prématurément et avant tout autre, et que lui seul, ou lui plus qu'aucun, avait déterminé l'accueil favorable de l'épiscopat[1]. C'est à ce propos que Mgr Pie demandait : Un concile ? Qui donc a pu concevoir cette pensée ? Ne murmure-t-on pas de côté et d'autre le nom de celui-ci ou de celui-là, qui, placé à tel ou tel point de vue, aurait suggéré et fait prévaloir ce grand projet ? Une certaine presse... n'a-t-elle pas imaginé des combinaisons où votre évêque se disputait le terrain avec un autre prélat ? En vérité, il est des esprits singulièrement préoccupés de ravir au Vicaire de Jésus-Christ et à l'Esprit-Saint l'initiative des choses qui relèvent le plus directement et le plus immédiatement de l'Esprit-Saint et du Vicaire de Jésus-Christ ! Etranges amis ou ennemis, ceux, qui inventent déjà d'effacer le Pape et de confisquer le concile, en les absorbant d'avance dans quelques individualités de leur choix !

Les voilà, ces longs regards en avant dont parle Bossuet, et que le pauvre abbé Rouquette prêtait, bien à tort, à l'évêque d'Orléans !

Le concile décidé, on avait eu la pensée de le faire coïncider avec le centenaire de 1867. Mais le temps manquait, et la chose fut reconnue impossible. Cependant, la tendance à professer et à enseigner la croyance à l'infaillibilité doctrinale du Pape se généralisait tellement, qu'on prêta à Pie IX la pensée de la déclarer souverainement ou de la faire acclamer par une assemblée extra-conciliaire. Ô candeur, s'écrie toujours Mgr Pie, de ceux qui ont cru, et surtout de ceux qui décernent le titre de sauveurs de la religion et la patrie à ceux qui sont censés avoir prévenu ce qu'ils jugeaient un péril public et un malheur imminent !

Tout cela était nécessaire à dire pour qu'on puisse comprendre ce que va raconter l'abbé Lagrange des transes effarées de Mgr Dupanloup. Ne s'agissait-il, en 1867, que de célébrer le dix-huitième centenaire du martyre de saint Pierre ? Etait-ce l'unique motif de la convocation ? Quelques esprits ardents — on n'ose dire le Pape — ne voulaient-ils pas, à cette occasion, autre chose ? Un évêque écrivait à Mgr Dupanloup : De toutes parts on me dit que ce sera la définition de l'infaillibilité, personnelle, ou au moins séparée, du Pape, ou la préparation à cette définition. Un autre : Prions Dieu d'éloigner de telles préoccupations ; elles enfanteraient des luttes intestines et des difficultés extérieures incalculables. Un troisième, un allemand : Une grande réunion d'évêques offense beaucoup mon âme — même provoquée par le Pape ! —, supposé qu'il ne s'agisse que d'assister à quelques solennités dévotes ; bien plus les assemblées dans lesquelles on devrait sanctionner d'une manière formelle des résolutions arrêtées d'avance, par exemple, l'infaillibilité. Dans notre temps, il ne s'agit point d'accroître le nombre des dogmes ; et, en particulier, je ne désire point, seulement pour des raisons d'opportunité, que l'infaillibilité du Souverain Pontife soit personnellement définie. Plus le monde est malade des efforts de l'absolutisme, plus l'Eglise, qui renferme une économie si admirable dans sa hiérarchie, devra éviter toute apparence qui la pourrait faire croire influencée elle-même par cet esprit dominant. Et l'évêque engage son correspondant à user de ses efforts pour enrayer le mouvement du Pape, qui, s'il croit devoir prendre de semblables résolutions, le devrait faire de cette manière sublime de l'antiquité, dans laquelle l'Eglise avant tout possède le gage que l'Esprit-Saint y est actif.

Que d'erreurs, même théologiques ! que d'inconvenances ! Et quel maladroit, cet abbé Lagrange, qui enregistre complaisamment, pour tout rapporter à son évêque, et en faire le centre où tout aboutit, dei pièces si compromettantes ! C'est déjà tout le programme qui sera suivi en 1870 ! Et qu'on nous dise encore qu'on ne s'attendait pas, en 1870, à voir poser cette question de l'infaillibilité, qu'on redoutait tant déjà en 1867 !

Mgr Dupanloup, continue-t-on, vit clairement ce qu'il y avait à faire à Rome ! Non ce qu'il avait, mais ce qu'il y avait à faire, car c'est lui qui va tout diriger, tout mettre en mouvement, tout décider, même le Pape ! Avant tout, la décision d'un concile œcuménique, décidé depuis trois ans ! Mais il faut faire entendre que le concile n'était encore qu'à l'état de projet vague et incertain, et que c'est lui qui a prescrit l'emploi de ce remède souverain. C'était, disait-il, la substitution de l'Eglise à un parti, quel qu'il fût ! même au parti du Pape ! Et en effet, comme il l'écrivait en route à son premier correspondant, après ce concile, un autre pourrait suivre, puis un autre, et la facilité actuelle des voyages devait engager le Saint-Siège à agir plus que jamais non seulement dans l'esprit de l'unité, mais avec la coopération active de l'unité ! C'est déjà toute la thèse condamnée de Mgr Maret !

A peine à Rome, il obtient du Pape l'audience plus haut rappelée, et le presse sur la question du concile. On veut nous représenter le Pape, si résolu, hésitant encore par la crainte d'un épiscopat divisé au concile. Crainte, hélas d'un voyant ! avertissement aussi à l'évêque qui devait, plus qu'aucun, opérer la division, et que celui-ci ne comprit pas ! De là, après une première note déjà laissée, deuxième note plus persuasive et plus confortante, dans laquelle il rassurait le Pape sur la crainte de ce désaccord entre évêques qu'il devait faire si profond, et ajoutait qu'au Pape il appartenait d'éloigner toute cause de division, particulièrement en écartant, comme à Trente, les questions controversées entre les écoles, les questions irritantes !

Que l'abbé Lagrange a raison de dire qu'il avait dès lors, par rapport au concile, un plan de conduite arrêté, et dont il ne se départit plus !

Amis et ennemis ne voudraient pas que je recourusse à l'abbé Rouquette et à son livre. Livre frappé de désaveu dès qu'il parut ; livre écrit d'un ton inconvenant ! disent les uns. — Désavoué, oui, mais non réfuté ! Ton inconvenant, mais non faux ! A part quelques détails d'intérêt secondaire, en contrôlant ses récits par d'autres documents authentiques, je l'ai toujours trouvé vrai. — Mais, me disent les autres, l'abbé Rouquette est un homme d'une respectabilité douteuse, et un écrivain qui se respecte se compromet en recourant à un tel personnage ! — Et je réponds : Est-ce moi qui suis compromis, moi qui l'écoute à distance, sans entrer avec lui, certes, en relation intime et personnelle, ou l'évêque qui, pendant si longtemps, l'a introduit dans son intimité, sa confiance et sa confidence ; l'a fait le compagnon de ses voyages, le dépositaire de ses plus secrets épanchements ? Songez donc que c'est l'ami des dernières années, des années naturellement les plus loquaces ; qu'il nous transmet des détails pris sur le vif, des conversations sonnant encore à ses oreilles, qu'il reproduit toutes vibrantes, et que s'il y ajoute parfois quelques commentaires incertains, il est évident qu'il est le rapporteur fidèle des conversations elles-mêmes !

Or, voici la conversation tenue au sortir de l'audience pontificale : Bien grave nouvelle ! J'ai eu ce matin avec le Pape un long et très bon entretien ! Figurez-vous que nous avons parlé de la convocation prochaine d'un concile œcuménique ! Le Saint-Père n'y répugne pas, au contraire ! Je me suis permis de beaucoup insister sur l'immense bien qui en résulterait, sur l'immense honneur qu'il ferait à son pontificat. Le Pape en est pénétré au moins autant que moi. L'état de l'Eglise est si tourmenté dans le monde entier, que le remède providentiel semble devoir être là et n'être que là : dans la concentration de toutes les lumières auprès du chef de l'Eglise universelle. Votre Sainteté, ai-je dit, serait heureuse et consolée de voir recherchées, discutées et admises par l'épiscopat catholique, sous la direction et la sauvegarde de votre autorité suprême, les conditions de vitalité de l'Eglise au milieu des agitations modernes. L'évêque insistait sur les garanties et les consolations que cette consultation de l'épiscopat du monde entier donnerait au Pape, si justement anxieux dans le gouvernement de l'Eglise universelle.

De tels propos ont évidemment été tenus, tant ils s'accordent avec les rapports mêmes de M. Lagrange. Or, ne semble-t-il pas en résulter que c'est l'évêque d'Orléans qui a émis le premier l'idée du concile ; que c'est lui, au moins, qui a déterminé le Pape hésitant ? Et le bon Rouquette, trompé par le ton si personnel de son interlocuteur, ignorant d'ailleurs les précédents, n'est-il pas excusable de lui avoir tout attribué ? Ce qui en résulte surtout, c'est déjà l'épiscopat primant, en quelque sorte, le Pape, prenant l'initiative sur le Pape, couvrant et garantissant le Pape, auquel on ne semble laisser qu'une direction, qu'une sauvegarde honorifiques.

Dans de telles dispositions, qui déjà perçaient, on conçoit que quelques cardinaux et prélats se soient effrayés de la perspective d'un concile, et aient dit : Le Pape suffit ! Mais, tout à l'idée du concile, qu'il avait autrefois repoussée, avec toute l'ardeur d'un converti et d'un prosélyte, Mgr d'Orléans, dit l'abbé Lagrange, sentit le besoin d'agir sur les évêques avant leur arrivée à Rome, et de rassurer le politique Antonelli, les ambassadeurs des puissances et les prélats de la cour romaine. Il visita les uns, il écrivit aux autres ; en un mot, il commença l'active stratégie que nous lui verrons mener deux ans plus tard.

Comme en 1862, il s'agissait de rédiger une adresse au Pape, et, cette fois encore, l'évêque d'Orléans se montra un des plus actifs, des plus impérieux, des plus persévérants pour obtenir soit que la rédaction fût confiée à un évêque de son choix, soit qu'elle fût conçue dans le sens et dans les termes qu'il désirait. Suivant l'abbé Lagrange, un Anglais — évidemment Mgr Manning — la voulait blessante pour qu'elle portât coup ; mais, dès le début de la commission internationale, on convint, ou plutôt Mgr Dupanloup fit convenir qu'il ne serait parlé du Syllabus qu'en termes généraux. De plus, il remit des notes per summa capita à Mgr Franchi, qui aurait été chargé d'une première rédaction suivant son projet même, rédaction que naturellement il approuva. Ces bases communiquées à la grande commission et approuvées, on nomma une sous-commission pour la rédaction définitive, et Mgr Haynald fit acclamer, tout le premier, l'illustre évêque d'Orléans, à qui il voulut même qu'on confiât cette rédaction. Mais, non en reste de politesse, l'évêque d'Orléans renvoya l'honneur à Mgr Haynald, à qui il remit son propre projet, engageant Mgr Manning à en faire autant. Le jour fixé pour la lecture à la grande commission, l'évêque d'Orléans courut chez Mgr Haynald, qui venait d'achever, et qui l'accueillit par ces mots, plus polis et flatteurs que conformes, nous l'allons voir, à la rigoureuse vérité : Les plus beaux passages, les plus belles expressions sont de vous. En effet, l'évêque d'Orléans en fut mécontent quant à la forme ; Mgr Haynald l'était aussi, à cause d'un vif passage sur le magisterium du Pape qui lui avait été demandé par un évêque anglais — toujours Mgr Manning —, passage impliquant l'infaillibilité sans la définir. Néanmoins, l'évêque d'Orléans n'objecta rien, car, répète M. Lagrange, il avait toujours cru à l'infaillibilité du Pape ; et ce qu'il voulait, c'était que, si la définition devenait nécessaire, elle ne fût ni précipitée, ni prématurée, mais approfondie et étudiée de toutes les manières. A la réunion générale, il ne demanda que des modifications d'expressions, et à la dernière et décisive, que l'addition de ces mots : Ad custodiendum depositum fidei.

Récit vague et incomplet, que nous pouvons préciser et compléter par le récit d'un personnage très autorisé[2], publié par M. Emile Ollivier à la fin de son second volume.

Après avoir fait confier la rédaction à Mgr Haynald et lui avoir remis ses notes, l'évêque d'Orléans, à la seconde réunion, entendant retentir trois ou quatre fois, dans la lecture du projet, le mot infaillible, n'objecta rien en effet, mais proposa de remettre la révision à Mgr Franchi, avec qui il s'entendit toujours si bien. Aussi, à la troisième séance, on s'étonna que le mot eût été partout effacé : effacé à sa requête, évidemment, car il avait assisté Mgr Franchi dans le travail de révision. Alors Mgr Manning demanda ou que le mot fût rétabli, ou que le décret de Florence fût inséré dans l'adresse ; à quoi l'évêque d'Orléans s'opposa tout à fait, en disant : Nous avons déjà dit des choses dix fois plus fortes, par exemple : Petrus loquitur per Pium. — Simple acclamation qui ne définit rien, répondit Mgr Manning ; et la majorité lui donna raison en décidant l'insertion du décret de Florence. Néanmoins, quand lecture du projet fut faite à la quatrième séance, on s'étonna douloureusement que l'insertion eût été omise ; mais Mgr Manning, qui avait prévu le cas, s'était muni d'une copie du décret, qu'il remit à Mgr Franchi. Chose incroyable ! même omission à la cinquième séance, la dernière ; mais Mgr Manning, encore prévoyant, avait apporté une seconde copie, laquelle, cette fois, fut intercalée dans l'adresse. Il n'avait rien proposé de blessant ; il n'exerça même aucune pression pour l'insertion du mot qui exprimait la doctrine ; mais, à défaut du mot, il exigea et obtint l'insertion du décret si expressif de Florence.

Ne voit-on pas déjà apparaître et se dessiner le concile, avec ses principaux rôles, son plus grand débat ; et aussi avec toutes les obstinations, toutes les passions, toutes les intrigues de Mgr Dupanloup ? Déjà sa foi à l'infaillibilité, quelle qu'elle eût été autrefois, faiblissait, et avec le mot il tendait à faire supprimer la chose.

Parti de Rome le 2 juillet, pendant que les autres évêques étaient encore à Rome ou en route, Mgr Dupanloup déjà parlait dans une lettre pastorale imprimée à Grenoble. Il parlait, nous dit l'abbé Lagrange, non pour le plaisir d'être le premier, mais pour donner tout de suite l'opinion publique, et avant les commentaires malveillants, la note vraie sur le futur concile, en traduisant dans un langage français et moderne l'adresse de l'épiscopat et l'allocution du Pape. Ayant reçu cette allocution, il en exprima sa joie à Mgr Franchi, en ajoutant ses conseils ; Mgr Franchi, toujours à sa dévotion, lui répondit : N'en doutez pas, je ferai tout ce qui sera en moi afin que la bulle de convocation soit faite le mieux possible, et rédigée avec dignité, modération, et sans heurter personne !

Encore une fois, n'avons-nous pas déjà le concile ? Mais remarquons surtout que, dès la première annonce publique, Mgr Dupanloup commence et commente, qu'il donne et impose son programme. C'est à quoi faisait allusion Mgr Pie dans l'un de ses Entretiens de juillet. Après avoir constaté l'existence de calculs et de manœuvres, il ajoutait : Or, ceux qui croient s'être essayés avec succès dans notre dernière assemblée, ne semblent-ils pas déjà vouloir dominer le concile de toute la hauteur de leur importance personnelle ? N'avons-nous rien à redouter, n'aurons-nous rien à souffrir des collusions de la fausse liberté avec l'ingérence césarienne et l'intrigue politique ?....

Quel voyant ! quel prophète ! Il demeurait tranquille, néanmoins, et sur le programme, et sur les résultats du concile. Le programme, c'est l'initiative du Pontife romain, ce sont les vœux de l'épiscopat et la décision suprême de son Chef qui en détermineront la teneur. Quant aux résultats, les principes immuables de la vérité ne s'assujettiront point aux caprices de ce qu'on appelle les idées modernes. Le petit nombre d'hommes d'Église qui, après s'être ralliés, soit par conviction, soit par tactique ou par faiblesse, aux fausses idées de notre époque, et y avoir rallié quelques esprits honnêtes, se flattent d'exercer bientôt leur empire dans une sphère agrandie par le moyen du concile, ne tarderont pas à s'apercevoir que la hiérarchie catholique, nourrie des traditions du passé et assistée d'en haut, n'est pas maniable comme les académies et les salons. Les réunions conciliaires ne comportent pas ces victoires faciles que l'audace et la cabale peuvent remporter ailleurs. Enfin, l'autorité du Pape n'est pas suspendue, ce qu'oublient ceux qui semblent croire que le concile donne naissance à une souveraineté au moins temporaire... au lieu de tout faire relever du Pape.

A côté du torrent déjà dévoyé, voilà le grand courant catholique, calme, limpide, majestueux, que le torrent pourra bien agiter un peu en y mêlant ses eaux troublées, mais qu'il ne détournera jamais de sa marche assurée et tranquille vers l'océan de 14 vérité.

Mgr Dupanloup eut hâte d'aller proclamer ce qu'il prenait pour sa première victoire dans un de ces conciles laïques dont nous parlait tout à l'heure Mgr Pie, et où il était sûr de dominer. En septembre, il se rendit au troisième congrès de Malines, où M. de Falloux, son aide de camp, son introducteur dans l'opinion sympathique des mondains, le félicita de son projet de profiter du concile pour sa grande œuvre de pacification et d'illumination religieuse. Vous serez là, lui dit-il, pour éclairer, pour réconcilier, pour enflammer les intelligences et les cœurs ! Hélas ! ombres, divisions, intelligences et cœurs enflammés au seul feu de la passion et de la haine, telle sera à peu près toute l'œuvre de Mgr .Dupanloup.

 

2° Les préliminaires du concile. - La bulle d'indiction. - Pastorale de Mgr Dupanloup.

Cependant, il attendait la bulle d'indiction du concile, et il la hâtait de ses vœux et de ses démarches ; il la désirait telle surtout qu'elle ne heurtât personne. Elle fut lancée enfin le 29 juin 1868. Il en ressentit une grande joie, particulièrement de ce qu'elle ne mentionnait pas les questions redoutées. A-t-on abusé de ce vague et de ces généralités nécessaires de la bulle ! Comme si le Pape y pouvait poser ce qu'on appellera plus tard sa question ! comme si mime il pouvait poser un programme proprement dit dans une pièce livrée aux yeux et aux commentaires la plupart indiscrets et ignorants de tous ! Donc, avec ampleur et en grand langage, il ne devait dire qu'une chose, à savoir que le concile était destiné à porter remède aux maux du siècle présent dans l'Eglise et dans la société.

Au surplus, est-il bien vrai que la question de l'infaillibilité ne s'y montrât pas comme une des raisons du concile ? L'infaillibilité y était déjà insinuée et déclarée, sans que le terme y manquât. Toute la bulle, pour qui la savait ou la voulait bien lire, revenait à dire le Pape infaillible.

La convocation des princes, sciemment et volontairement omise, frappa les politiques, tandis que les hommes d'Eglise étaient plus touchés de ce qui supposait l'infaillibilité. De là une double polémique. L'omission des princes fut regardée par plusieurs comme la séparation en fait de l'Eglise et de l'État. Aux princes et gouvernements laissés dehors, M. Emile Ollivier cria, le to juillet : Eh bien ! croyez-moi, restez-y, laissez faire ; seulement, observez, et préparez-vous ! Il n'était pas ministre alors, et l'on sait que le changement de position change les hommes les plus loyaux et les plus sincères, modifie au moins profondément leur langage et même en partie leurs idées, et leur commande toujours une autre attitude et une autre conduite. D'ailleurs, la bulle contenait, en termes généraux, un appel indirect au concours des princes, ce que le cardinal Antonelli appelait un expédient imposé par la situation de l'excommunié Victor-Emmanuel.

Néanmoins, assure M. Lagrange, Mgr Dupanloup fut peiné des déclarations téméraires lancées du haut de la tribune par le député avec qui il devait pourtant se mettre en relations bien compromettantes pour lui durant le concile. Il est vrai qu'il le devait aussi lâcher plus tard, comme il fera de tous ceux qui le pouvaient compromettre, lorsque le ministre et son gouvernement tombèrent dans l'abîme ouvert par la guerre. Et c'est pourquoi l'abbé Lagrange, son prophète, cherche en toute rencontre à discréditer M. Emile Ollivier. Mal lui en a pris Prophète de l'évêque d'Orléans, il ne l'a pas été de sa propre fortune, et le ministre injustement traité en tirera, comme académicien, une vengeance d'ailleurs en tous sens méritée.

L'évêque d'Orléans, continue l'abbé Lagrange, ne fut pas moins peiné des déclarations analogues et plus graves encore de l'Univers. — Qui ne s'attendait à voir l'Univers dans l'affaire ? — L'article ample, éloquent, plein de souffle, mais d'un souffle mennaisien, ressemblait à un manifeste. De l'omission de la bulle, il concluait à la rupture entre l'Eglise et la société moderne, et à la mise à la porte des princes ; puis il exposait des vues fatidiques sur ce qui allait advenir dans ce nouvel état de choses : concordats détruits, confédération universelle des peuples sous la présidence du Pape, avènement du peuple saint comme au temps du Saint-Empire romain — qui n'a jamais été, met en note l'abbé Lagrange, ni saint, ni empire, ni romain ! A-t-on abusé encore de ce mot du comte de Maistre, qui d'ailleurs est de Voltaire, en le prenant tout de travers, comme si le comte de Maistre, qui semble l'adopter, eût ignoré que si l'idéal d'un empire chrétien ne peut être entièrement réalisé ici-bas, il a été pourtant amplement et magnifiquement ébauché par Charlemagne et par saint Louis ! Et l'abbé Lagrange cite alors Montalembert et Foisset ; Montalembert écrivant à Mgr Dupanloup : Vous le voyez, c'est toujours la même méthode, sacrifier le possible à l'impossible ; Foisset rapportant : J'ai entendu dire tout cela à l'abbé de La Mennais le jour de Pâques 1825. Ils ont dans la tête un Charlemagne chimérique, qui n'a jamais existé, jamais !

Mais l'analyse et le commentaire de l'article de Louis Veuillot par l'abbé Lagrange sont faux et mensongers. Louis Veuillot ne présentait pas la rupture entre l'Eglise et l'Etat comme la portée de la bulle, mais seulement l'omission de la bulle comme la constatation implicite d'un fait, et d'un fait qui n'est pas un bien. L'Etat l'a voulu, continuait-il, non l'Eglise. L'âme et le corps ne sont plus unis.

Dans cet article, la doctrine est aussi exacte que le style y est beau. Les princes ne peuvent plus être admis au concile ; mais, si l'Eglise ne les y appelle pas, c'est qu'ils se sont ôté tout droit et qu'ils n'auraient rien à y faire. Les concordats seront détruits, mais par les princes eux-mêmes, et non par l'Eglise. Après quoi, Louis Veuillot rêvait un avenir contestable sans doute, mais quel beau rêve ! Quel glorieux idéal, qu'il avouait lui-même n'avoir jamais été atteint, mais dont il regrettait à bon droit la réalisation de plus en plus fuyante ! Rien que de louable et d'admirable, certes, en tout cela, et Louis Veuillot, quoi qu'en dise l'abbé Lagrange, ne se mettait pas plus en contradiction avec l'intérêt possible de l'Eglise qu'avec le cardinal Antonelli.

Qui voudra, en quelques instants, prendre en flagrant délit le système orléanais d'interprétation sans se donner la peine de recourir à son application en grand dans l'Univers jugé, n'a qu'à lire cet article en regard de la page de l'abbé Lagrange. D'un côté, il se procurera la joie d'une lecture splendide ; de l'autre, il touchera au doigt le procédé, consistant à citer les mots, tout en faussant le sens des choses ! Citateur fidèle et pourtant faussaire : problème impossible, qu'a si souvent résolu, au profit de ses rancunes et de ses vengeances, l'abbé Lagrange dans ses trois gros volumes ! Qu'importe maintenant que Montalembert ait crié à la chimère, que Foisset ait cru entendre un écho de La Mennais, et surtout que l'abbé Lagrange réprouve et condamne ! Qu'importe même que Mgr Dupanloup ait été douloureusement affecté, et qu'une confédération des peuples présidée par le Pape lui ait paru un rêve dangereux, donnant corps aux accusations de ceux qui, pour déconsidérer d'avance le concile, annonçaient qu'il ne serait qu'un retour au moyen âge, — que Louis Veuillot, précisément, déclarait fini et fermé ! Ce ne sera pas moins l'idéal de la politique vraiment chrétienne et du règne social de Jésus-Christ !

Mgr Dupanloup se tut en public ; mais, par une note grave et forte, il crut devoir appeler l'attention du Saint-Père sur ce qui était, à son avis, de compromettantes témérités. On ne nous dit pas ce que répondit le Saint-Père ; mais je crois que la note lui dut moins plaire qu'un article qui justifiait si magnifiquement l'abstention de sa bulle.

Cependant, Mgr Dupanloup préparait une lettre pastorale, pour présenter le concile tel que le Pape le présentait lui-même. Déjà imprimée dans les premiers jours d'août, elle ne porte la date que du 13 septembre 1868, et elle ne parut, dit l'abbé Lagrange, que fin d'octobre. C'est qu'il y en eut au moins une seconde édition, travaillée et retravaillée, avec développements plus complets, ajoutés à l'occasion des lettres apostoliques aux orientaux et aux protestants. Avant de la lancer dans le grand public, il tenait à connaître la pensée de ses collègues, en France et ailleurs, sentant que l'isolement était un grand malheur et une grande faiblesse ; mais je ne vois, écrivait-il en août à un évêque, aucun moyen d'en sortir. Nous pourrions pourtant très convenablement nous entendre un certain nombre d'évêques, entre lesquels la confiance serait plus naturellement établie à l'avance. De là, une course rapide en Belgique et sur les bords du Rhin, afin de conférer avec quelques évêques étrangers. Il recommencera l'année suivante ces voyages en Allemagne, que le Pape condamnera, et il n'interrompit plus cette négociation avec les évêques sur lesquels il comptait, et qu'il voulait réunir, de loin, puis de près, en extra-concile dont il aspirait à se faire le chef.

Enfin parut la lettre pastorale, qui, nécessairement, produisit une impression profonde, fut traduite dans toutes les langues, et valut à l'auteur, outre des lettres d'évêques de toutes les nations, un des brefs les plus affectueux et les plus reconnaissants du Pape ravi. Sous forme de louange, le bref, suivant l'usage de Pie IX avec l'évêque d'Orléans, contenait pourtant une leçon que l'évêque, ou ne comprit pas assez, ou plutôt oublia trop plus tard : Nous vous félicitons d'avoir exposé, en un langage si disert et si lucide, la saine doctrine sur les droits et les prérogatives de ce Saint-Siège, et sur son autorité suprême en ces sortes d'assemblées. Quant au reste, c'est à peu près ce que le Pape eût écrit à tout autre évêque qui aurait sollicité une réponse en cas pareil.

Cette lettre, écrivait lui-même Mgr Dupanloup, évidemment répond au sentiment des âmes. Oui, des âmes des amis, du moins des amis libéraux, tel que devait être son correspondant ; car elle visait à la réconciliation des esprits et des cœurs sur le terrain des idées modernes. Il est temps, y était-il dit, qu'entre l'Eglise et les peuples chrétiens tous les malentendus cessent. L'obscurité, l'incertitude, la confusion pèsent trop douloureusement sur les âmes sincères, et autorisent trop les calomnies et les hostilités contre l'Eglise. C'est pour cela que le Pape a voulu un concile. Pas de malentendus, hélas ! car elles méritent un autre nom, les difficultés issues des principes de 89 condamnés par l'Eglise ; pas d'obscurité, par conséquent, ni d'incertitude pour les âmes véritablement sincères, mais seulement pour les âmes, volontairement troublées et hésitantes, des catholiques libéraux ; et ce n'était certes pas pour faire une réconciliation entre la vérité et l'erreur sur le terrain des maximes de 89, ce n'était pas pour réaliser le programme de la pacification religieuse, que le Pape avait voulu un concile !

Et qu'on ne nous accuse pas de mal entendre cette pastorale ! Ainsi fut-elle entendue, non seulement par les catholiques sans adjectif, mais par les journaux médiocrement chrétiens, notamment par le Constitutionnel, qui crut y entrevoir précisément le programme de conciliation entre le concile et les principes de 89, une habile manière d'esquiver les doctrines de Grégoire XVI et de Pie IX sur les fameuses libertés modernes, et l'intention d'insinuer de sages conseils à l'Eglise. Le Constitutionnel exagérait sans doute ; mais il ne voyait pas tout à fait à faux, quoi qu'en ait dit la Civiltà du 16 janvier 1869, dans une défense de cette pastorale, dont l'auteur ne lui sera guère reconnaissant quelques jours plus tard.

A cette date remonte la fondation du Français, destiné à remplacer l'Ami, qui avait disparu ! Comment ? on se garde bien de nous dire que c'était dans l'antichambre d'un ministère, et étranglé par un lacet, non de soie, mais d'or. Déjà, Mgr Dupanloup, après avoir quelque temps galvanisé l'Ami, avait bien essayé de transformer le Journal des villes et des campagnes, et de lui donner un peu de souffle ; mais il réussit moins encore que pour l'Ami. Son petit Français, né le 2 août 1868, vivra plus longtemps du souffle créateur ; il vivra même de sa propre respiration, lorsque le créateur mécontent lui substituera la Défense. En attendant, il sera comme l'Officiel de cet évêque, qui a toujours eu besoin de mettre la main dans et à quelque journal ; et, pendant le concile, il aura pour correspondant un Orléanais, choisi, maintenu et entretenu à Rome par l'évêque d'Orléans.

 

3° Encore les préliminaires du concile. - Phase aiguë. Qui a commencé ?

Qui a commencé ? Question insoluble, si on ne la précise bien.

Remarquons d'abord le brusque changement de procédé de l'abbé Lagrange, dans cette apologie et ce panégyrique de l'évêque d'Orléans. Jusqu'ici, il lui a fait gloire de son initiative prétendue en tout et partout. Et, tout à l'heure encore, il relevait soigneusement que l'évêque avait parlé avant tout autre au lendemain du centenaire. Non, toutefois, ajoutait-il, pour le plaisir d'être le premier ; et cette réserve, unique jusqu'à ce moment, a été ménagée comme transition à la tactique nouvelle, consistant à soutenir que Mgr Dupanloup, loin d'avoir été le premier cette fois, n'a plus même été le second, ni peut-être le dixième.

Moi, je soutiens qu'il a été le premier, mais il faut s'entendre. Il a été le premier, incontestablement, le boute-en-train, dans les manœuvres de 1867, préparatoires à celles de 1869 ; le premier aussi en 1868 par les correspondances et voyages destinés à se créer un parti épiscopal ; le premier même en 1869, sinon par la parole publique, au moins par les conseils et agissements secrets ; le premier surtout par le ton militant et la direction passionnée qu'il a donnés à la discussion. C'est lui qui a divisé le premier l'Église et commencé la vraie guerre. Lui de moins, il y aurait eu des pastorales plus ou moins accentuées, mais pas d'attaques entre évêques ; il y aurait eu des expositions de doctrines, des discussions même plus ou moins vives, mais pas cette polémique ardente qui a partagé les catholiques en deux camps armés l'un contre l'autre ; au concile, il y aurait eu des opposants, mais pas d'opposition ; tout au plus une opposition discrète, plus politique que théologique, se groupant autour de l'archevêque de Paris, mais pas cette opposition enflammée, armée de brochures incendiaires, qui a scandalisé, inquiété les simples croyants, et fait craindre même un schisme.

Voilà ce qui va ressortir de tous nos récits.

Après sa lettre pastorale, soutient l'abbé Lagrange, Mgr Dupanloup garda plus qu'avant une attitude réservée, pacifique, confiante, seul contrepoids, selon lui, à opposer aux exagérations des ennemis comme des trop ardents amis de l'Eglise : tactique blâmée par Montalembert : Quoi ! nous condamner tous à ne rien faire, à ne rien dire, à ne pas même respirer ou soupirer librement jusqu'au concile ! C'est insensé ! c'est impossible ! Trop impossible pour lui, hélas ! Impossible même pour Mgr Dupanloup, qui parla, qui agit surtout, mais d'une façon plus secrète et non moins efficace.

Mais voici que, le 6 février 1869, paraît le fameux article de la Civiltà, reproduit aussitôt par l'Univers, manifeste qui occupa la presse et les chancelleries. Qu'est-ce donc que cet article, qui va devenir la pièce maîtresse du débat, et comme un champ de bataille ?

C'était une lettre d'un correspondant de France, exprimant d'abord les craintes du gouvernement et de l'opposition au sujet de la confirmation du Syllabus par le concile, de la condamnation des organiques et de la proclamation de l'infaillibilité. De là l'attente et le silence des évêques français, à l'exception de quelques mandements et de la Lettre pastorale de Mgr Dupanloup. Après quoi, le correspondant constatait la division entre catholiques tout court et catholiques libéraux, ceux-ci objet.de la prédilection du gouvernement, espérant en commun que le concile pourrait modifier ou interpréter en un sens favorable quelques propositions du Syllabus, et que l'infaillibilité n'y serait pas discutée, du moins pas définie. Espérances, ajoutait-il, tout à fait opposées à celles des catholiques sans adjectif c'est-à-dire de l'immense majorité, qui, s'appuyant sur l'accord parfait des évêques dans les questions les plus graves, et sur l'impossibilité pour la minorité de s'obstiner longtemps, malgré des efforts d'éloquence, dans son opposition, comptaient que le concile serait court, exprimaient leur vif désir que les doctrines du Syllabus fussent promulguées en formules affirmatives et avec le développement nécessaire pour supprimer les malentendus ; se disaient disposés à accueillir avec des transports de joie la proclamation de l'infaillibilité, impliquant la condamnation des quatre articles, sans discussion spéciale ; enfin, formaient le vœu que l'Assomption de la sainte Vierge fût mise au rang des dogmes.

Sans doute, cet article avait une importance spéciale, à cause des attaches connues de la Civiltà au Vatican ; néanmoins, à cette distance, il ne nous est plus possible de sentir ce qu'il avait de si excessif, ni de comprendre toutes les colères qu'il suscita. Témérité à prétendre pénétrer les secrets des commissions romaines, des cabinets, du cœur humain, et à réduire le concile à deux ou trois décisions, ni graves, ni opportunes ; refus insolent fait aux évêques, par limitation de temps, d'examiner, de discuter, de décider à loisir ; offense calomnieuse à l'Église de France ; division semée parmi les catholiques : tels sont les chefs de blâme qui lui furent adressés en mille variantes. C'était supposer, répondit la Civiltà (17 août), qu'on n'avait lu de la revue romaine que cette correspondance ; que cette correspondance, toute française, exprimait ses propres opinions ; qu'elle avait voulu tracer un programme exclusif au concile ; qu'elle avait pris cette voie pour insinuer, lancer ses idées, en les mettant sous la responsabilité d'autrui. Mais, ajoutait-elle, aucun secret révélé : cela se dit et s'écrit partout ; pas de réduction des actes du concile à quelques points, ni de restriction du droit des évêques à un simple Amen : qu'on lise tant d'autres de nos articles ; pas d'offense à l'Eglise de France ni de division introduite parmi les catholiques : simple constatation de faits connus.

Cependant, Mgr Dupanloup, en deux articles de son Français (18 et 19 mars), avait fait dire, ou plutôt avait dit lui-même tout ce qu'il pensait du droit qu'aurait usurpé la Civiltà, et cela, comme toujours, pour apaiser une ardente polémique qu'il ne faisait qu'aviver ; articles, s'empresse d'ajouter l'abbé Lagrange, qui firent une sensation profonde, au point que tel cardinal romain aurait condamné la Civiltà, et que le Pape lui-même — j'en doute ! — aurait exprimé son mécontentement.

C'est à ces articles qu'avait surtout répondu le journal romain, et le Français ne manqua pas de voir une rétractation dans cette réponse, au lieu d'une simple réfutation. Mettant délicatement à l'écart Mgr Dupanloup pour n'avoir affaire qu'à l'avocat Beslay, la Civiltà (5 juin) accusa le Français d'avoir altéré, dénaturé, surchargé sa réponse ; en un mot, d'avoir usé à son égard d'une polémique déloyale et frauduleuse. L'article, très spirituel, finissait ainsi : Le Français appartient à la catégorie des catholiques libéraux, de ces gens qui veulent la conciliation, mais sont les premiers à déclarer la guerre aux autres ; qui exigent pour eux toutes les douceurs de la charité évangélique, mais réservent à leurs adversaires l'âpre fiel de l'esprit de parti ; qui défendent l'autorité du Pape et de l'Eglise tant qu'elle vient à l'appui de leurs enseignements, mais qui s'y soustraient de fait toutes les fois qu'elle leur est contraire ; qui craignent que le concile ne confirme les doctrines pour lesquelles ils ont peu de sympathie, et crient contre l'indiscrétion de celui qui ne partage pas leur manière de voir.

Que voilà bien Mgr Dupanloup !

En réalité, on ne fit tant de bruit autour de l'article de la Civiltà que pour se donner un prétexte, tant parmi les politiques que parmi les gens d'Église, d'entrer en scène contre le concile, dont on redoutait certaines décisions. On se garda bien de rappeler que, dès la fin de septembre 1868, le feu avait été ouvert en sens contraire par douze articles de la Gazette d'Augsbourg ; qu'au commencement de 1869, avaient été lancés en Allemagne plusieurs opuscules, simultanément avec l'article de la Civiltà, antérieurement même, au moins quant à leur composition ; qu'en mars 1869, la Gazette d'Augsbourg avait publié cinq autres articles excessivement violents ; que d'autres publications, pires encore, s'annonçaient tout haut ; qu'on parlait dans toute la presse, en termes plus ou moins incertains et inquiétants, du livre de Mgr Maret, préparé depuis longtemps, et dont la première conception remontait probablement à 1867. En un mot, la question se posait de toutes parts, s'imposait plutôt ; et, comme l'a si bien dit Mgr Dechamps, dont Mgr Dupanloup n'a pas compris la pensée, elle était dans l'air, c'est-à-dire dans les circonstances, et deux siècles de discussions l'avaient amenée à terme.

Dès lors deux courants s'ouvrirent dans l'Église : l'un, le grand, le pur, le tout à fait catholique, espérant, demandant même la définition de l'infaillibilité doctrinale du Pape et des vrais rapports entre l'Église et l'Etat ; l'autre, plus étroit, comme tout ce qui n'est pas la vérité pleine, troublé, et, en quelques dérivés, menaçant de se porter jusqu'à l'hérésie et au schisme.

Devant ces vœux et demandes d'un côté, et ces troubles, ces menaces de l'autre, plusieurs évêques, et des plus illustres, à l'occasion des mandements obligés de carême, ou plus spontanément, publièrent de longues et belles pastorales sur le concile, où ils traitèrent de l'infaillibilité. Le 26 mars 1869, Mgr Plantier, dans une longue instruction sur les conciles, abordant la grande question, disait qu'une discussion préparatoire n'était pas nécessaire à la définition de l'infaillibilité pontificale, et qu'il n'en coûterait pas plus au Saint-Esprit de préserver l'Église d'erreur dans le feu d'une acclamation que dans les conclusions d'un débat. Contre quoi Mgr Darboy protesta au nom du bon sens et de l'histoire. Ainsi analyse l'abbé Lagrange, qui a besoin de présenter sous un aspect rétréci et faussé ce détail de l'acclamation, dont son évêque et presque tous ceux du parti se sont armés contre la définition même. Cette acclamation, l'évêque de Nîmes ne la demandait pas ; il déclarait même ignorer, tout corme les prudents, si le concile ferait ce grand acte. Mais il ne le regardait comme contraire ni au bon sens, ni à aucune saine notion théologique, et il lui trouvait des précédents dans l'histoire. Puis il disait : Cette question n'est-elle posée que d'hier ? N'est-elle pas au contraire agitée depuis des siècles ? Ne l'a-t-on pas débattue dans tous les sens possibles ? Quels sons les arguments pour et contre qu'on n'ait pas épuisés ? Quelles sont les objections, même empruntées aux circonstances présentes ou se liant aux intérêts de l'avenir, qu'on n'ait pas fait passer par le crible de la discussion la plus approfondie ? Et puisqu'il en est ainsi ; puisque par là tous les évêques du monde ont été mis à même d'avoir sur ce grave sujet des convictions pleinement éclaircies et fortement établies, pourquoi, si leur conscience croit à la certitude de ce privilège, ne le proclameraient-ils pas sans controverse ultérieure et par un cri spontané de cœur et de foi ? N'y aurait-il pas de la réflexion, de la science et de la lumière jusque dans cette acclamation ? Et pour quelle raison l'Esprit-Saint refuserait-il de la prendre sous sa garantie ?

Donc, Mgr Plantier ne repoussait pas la discussion préparatoire, mais il la supposait achevée ; et, en effet, rien de nouveau ne sera apporté au concile, soit dans les écrits, soit dans les discours. Tout cela ne me parait ni contraire au bon sens, ni digne de tant de réprobation !

Alors intervinrent dans la publicité NN. SS. Dechamps et Manning, qui se posèrent aussitôt en grands docteurs et défenseurs de l'infaillibilité. Le mandement de Mgr Manning, inséré dans l'Univers, par une expression équivoque ou une traduction fautive, impressionna péniblement. Cette expression — apart from, séparément — ne pouvait donner une impression pénible qu'à ceux qui étaient d'avance disposés à la prendre en un mauvais sens, ou plutôt en un sens absurde et anticatholique. Quelle que fût la traduction, le sens évident était que le Pape est infaillible sans le concours direct de l'épiscopat, et non en opposition avec lui. Mgr Dupanloup ne manqua pas de tout prendre en ce sens pire et de s'en inquiéter. C'est qu'il ne comprenait pas l'expression séparée, pas plus que cette autre, personnelle, dont il ignorait l'emploi si fréquent chez les théologiens, et qu'il supposait d'ailleurs, avec les gallicans, une opposition possible entre le Pape et l'épiscopat, chargé alors de redresser le Pape !

Si inquiet pourtant, l'évêque d'Orléans se taisait toujours : ritournelle de l'abbé Lagrange après tout incident de cette phase préliminaire du concile. — Nous verrons bien !

En même temps que les évêques et sous l'influence divinement contagieuse d'un courant qui traversait en tous sens et vivifiait l'Église, la piété des fidèles se déclarait, et le Pape, pour l'entretenir et la diriger dans le sens catholique, ne négligeait aucune occasion d'insinuer l'infaillibilité pontificale. Allocutions et conversations mêmes, lettres et brefs de félicitations aux écrivains qui la soutenaient, ou réponses aux adresses qui lui étaient envoyées : tout lui était bon pour préparer le monde à une définition généralement réclamée, et qu'une opposition qui fermentait plus ou moins sourdement avant d'éclater en mouvement schismatique, allait rendre nécessaire.

Toute cette agitation en sens opposés avait son retentissement dans la presse, et s'y traduisait, soit en menaces effrayantes pour la foi, soit en aspirations tantôt naïves et touchantes, tantôt fermes.et courageuses. Aspirations qui irritaient les ami-infaillibilistes autant et plus que les grandes pastorales de Malines et de Westminster.

Sans vouloir ni prévenir aucun dénouement, ni formuler d'avance aucun décret, Mgr Pie, dans sa Pastorale du 24 mai, permettait les conjectures, à la condition pourtant, disait-il, que le faux libéralisme, comme il est arrivé déjà, ne prétendra pas au monopole de la liberté, et que, selon ses habitudes d'absolutisme pratique, il n'invoquera pas la répression et ne criera pas au scandale à cause de la liberté laissée à ses contradicteurs. Tout en se tenant sur la réserve, il était loin de trouver mauvais que d'autres évêques se déclarassent. D'illustres pontifes, disait-il encore, par des publications qui leur assurent la gratitude universelle, ont voulu déjouer les, manœuvres du mensonge, et rétablir la question dans ses termes véritables. Ç'a été un parti pris et une tactique du camp adverse, de dénaturer leur langage, ou par des interprétations malveillantes et outrageuses, ou par des éloges perfides et plus injurieux que l'outrage. Présentement, ils épient chaque mot de nos lèvres, toujours prêts à s'en emparer pour nourrir leurs polémiques, exciter les passions aveugles des foules, et faire naître les ombrages des pouvoirs publics.

Plus libre dans ses entretiens avec son 'clergé, Mgr Pie se livrait davantage. Dans les entretiens des 8 et 14 juillet, sur les conditions dans lesquelles semblait devoir se tenir le prochain concile, il disait : La grande œuvre, l'œuvre principale... sera d'opposer une barrière doctrinale à l'erreur dominante, par conséquent au mal dominant de ce siècle... : rupture des peuples avec le christianisme, sécularisation de tout l'ordre social, naturalisme politique. Ils ne sont point sérieux, ceux qui veulent que l'Église s'interdise à elle-même de toucher en quoi que ce soit à l'idole favorite du monde moderne. Quelle ingénuité de quelques jeunes catholiques, dirigés par des chefs chez qui la fausse politique a singulièrement obscurci le sens chrétien ! M. Emile Olivier n'est pas tombé dans ce piège : il a bien vu, l'an dernier, que le concile a un but temporel aussi bien que spirituel, qu'il intéresse l'État comme l'Eglise. Impossible de passer à côté de la question capitale des temps actuels, puisqu'il s'agit de l'essence de la religion, de la divinité du christianisme et de Jésus-Christ lui-même ! Le naturalisme politique, c'est l'apostasie, sinon l'athéisme.

Dans le cas présent, le césarisme se posant comme la règle absolue de l'ordre social, et le libéralisme affichant la même prétention au nom de l'esprit humain, conspirent pour s'opposer à toute délimitation de l'autorité ou de la liberté par la doctrine de l'Eglise. De là les contempteurs les plus hautains de l'établissement politique actuel, négociant avec ses agents et ses ministres, et allant jusqu'au souverain ; de là, entre eux, entente et conciliation parfaite par la communication des renseignements et des confidences réciproques, par la mise en commun des services et des résultats.

Sans doute, on se soumettra. Mais quelle douleur d'avoir été en lutte, même passagère, avec les doctrines explicites ou implicites du baptême, d'avoir contredit la vérité à la veille de sa définition ! Se dresser d'avance à soi-même un piédestal par l'engagement qu'on prend de faire acte de soumission après avoir fait acte d'indépendance, c'est transporter dans l'ordre de la religion la plus mauvaise phraséologie de la politique moderne.

Quelle hauteur de vues ! et, encore une fois, quels longs regards en avant ! Mais aussi regards en arrière, regards autour de soi ! Car tout avait été déjà dit ou indiqué, tout se redisait et se marquait de jour en jour davantage. Qu'importe que Mgr Dupanloup ne parlât pas du haut d'une chaire ou d'une tribune ! Il parlait dans ses correspondances, il parlait dans son Français, en attendant son Correspondant ; il agissait autant qu'il parlait, et rien n'était ignoré de ses paroles et de ses menées. Qu'il était donc important, nécessaire, que d'autres parlassent et agissent dans un sens meilleur, exposassent la vraie doctrine théologique, et préparassent ainsi les fidèles à bien accueillir la définition pressentie ! Qu'on se les figure préparés seulement par le livre de Mgr de Sura, par les Observations de Mgr Dupanloup, par tous les écrits partis de Munich, en un mot par tout ce que nous allons dire : quelle tentation et quel péril pour leur foi !

 

4° L'Ecole de Munich. - Agitation allemande. - Voyages et relations de Mgr Dupanloup en Allemagne. - L'article du Correspondant.

Dans ce même temps, ce qu'on appellera l'opposition avait à Munich son concile permanent dans la faculté de cette ville ; son docteur suprême, son pape dans le prévôt Dœllinger ; ses sous-docteurs et ses apôtres dans les disciples, admirateurs et amis du prévôt, répandus par toute l'Allemagne ; ses correspondants à l'étranger dans les abbés Hetsch et Guthlin, émissaires ou ambassadeurs, traducteurs ou truchements de Mgr Dupanloup ; ses évêques dans Mgr Dupanloup encore, dans quelques prélats allemands, français, de toutes les nations, qu'il se ralliait et se rattachait par le lien commun des manifestes munichois ; 'ses fidèles dans les auteurs et signataires des adresses de Coblentz et de Bonn ; sa tribune dans Montalembert, à lui seul si retentissant, sans parler de l'écho de la tribune française ; son journalisme en quelque sorte officiel dans la Gazette d'Augsbourg ; son ministère dans le prince de Hohenlohe, ministre de Bavière : en un mot, comme le protestantisme avait sa Rome à Genève, elle avait sa Rome à Munich, avec toutes ses institutions, tout son outillage, tous ses agents religieux et politiques.

Indépendamment de ce qui a été dit plus haut des articles de la Gazette d'Augsbourg et autres premiers essais anti-infaillibilistes, tout commença, le 9 avril 1869, par la dépêche du prince de Hohenlohe, qui, poussé par Dœllinger, dénonça aux divers cabinets les prétendus périls que le concile allait faire courir aux idées modernes et aux droits des Etats, périls accrus encore par la définition de l'infaillibilité, laquelle, sans nul doute, y serait proposée et votée. Le même jour, la même question était agitée au Corps législatif français, et le gouvernement, tout en promettant la liberté au concile, se réservait la sienne. Ainsi firent les divers cabinets, tout en refusant de s'associer aux protestations anticipées que proposait le prince, et le cabinet français ne répondit que par un simple accusé de réception.

Le prince de Hohenlohe posait en même temps aux universités d'Allemagne cinq questions, auxquelles la Faculté de Munich se chargera de répondre. L'adresse des laïques de Coblentz (juin ou juillet), publiée avant même que son destinataire, l'évêque de Trèves, Petit reçue, augmenta l'agitation, et l'adresse simultanée de Bonn à l'archevêque de Cologne la porta au comble. C'est à l'adresse de Coblentz, que Montalembert, déjà mourant, répondit en envoyant ses félicitations à ces rives du Rhin, seul coin de terre où s'offre aujourd'hui une consolation pour un champion politique et religieux. Cette réponse aux laïques de Coblentz introduisit l'agitation en France. C'était vraiment l'introduction du laïcisme dans l'Eglise, reprochée si injustement à l'Univers par les patrons de la secte à laquelle il fallait l'imputer. En août, Janus, après d'autres pamphlets, publiait le Pape et le Concile, pamphlet plus âpre, d'une bonne foi aussi douteuse que l'intention d'exciter les esprits était évidente. Là, .on donnait au concile, sur divers points, des conseils sans autorité et insolents ; là se pouvaient voir en germe les futures Observations de Mgr Dupanloup. Ne pas effaroucher l'hérésie par certaines définitions ; épargner l'incrédulité, dont les principales erreurs ne relèvent que de la philosophie ; ménager les Etats, et chercher avec eux la concorde par suppression de tout ce qui achèverait la division ; en un mot, toute la thèse soutenue par Dœllinger, en 1864, au congrès de Malines. On recommandait de se garder surtout de toutes déclarations des droits et prérogatives du Pape ; on exaltait les évêques au nom de ce qu'on appelait la véritable organisation de l'Église ; on engageait à combattre l'omnipotence pontificale, que les théologiens romains cherchaient à imposer ; et, non plus d'une façon indirecte et anonyme, comme dans l'adresse de Coblentz, on dénonçait expressément l'infaillibilité, dont on présentait la définition comme inutile et dangereuse.

A cause de l'anonyme partout et toujours gardé, on se demandait quels étaient les moteurs de cette agitation, lorsque la Nouvelle presse libre de Vienne dénonça Dœllinger comme l'auteur de la dépêche et des questions de Hohenlohe, Dœllinger comme le pamphlétaire caché sous le masque à deux visages de Janus, Dœllinger et ses amis, comme les auteurs des adresses, des articles de la Gazette d'Augsbourg et des divers pamphlets. Et, en effet, en comparant les pièces, on voit que tout provient d'une même école, sous la direction d'un même maître ; que tous les fils de l'intrigue et du mouvement sont concentrés à Munich ; que tout, ordres d'attaques, tactique et stratégie, part du cabinet de Dœllinger, comme tout partira, dans la guerre franco-allemande, du cabinet de Moltke.

Alors, prêtres et laïques, doctes et ignorants, gouvernements et parlements, tous furent conviés, directement ou par détours, à combattre l'infaillibilité et le Syllabus, ou du moins à imposer, sur ces deux points, le silence au concile ; à écarter, sous le nom de théocratie du moyen âge, l'organisation chrétienne des sociétés ; à réclamer une réforme de l'Église dans un sens libéral, par des synodes nationaux, provinciaux, diocésains, par l'élection des pasteurs et une participation des laïques au maniement des affaires ecclésiastiques. On mendia les souscriptions aux adresses ; on les imposa comme un acte de devoir, de courage et de magnanimité. Qu'importait la promesse finale de se soumettre, après de telles protestations contre les doctrines du Saint-Siège et de l'Eglise entière !

Or, c'est dans ce mouvement, si semblable à celui de l'Univers qu'on condamnait, mais beaucoup moins orthodoxe et pieux, qu'entra évidemment Mgr Dupanloup, quoique en rejetant quelques écarts. Voyant la division s'introduire non seulement parmi les fidèles, mais dans l'épiscopat, il se tourna vers ceux de ses collègues qui partageaient les préventions et plusieurs des idées de récole de Munich, et, en leur apportant le concours de son activité ardente et le prestige de sa popularité, il les confirma dans leurs terreurs et dans leur résistance au courant catholique. Aux pastorales infaillibilistes, l'évêque de Mayence avait opposé un mandement qui était une protestation directe contre la définition de l'infaillibilité, et plusieurs évêques d'Allemagne protestèrent également. Ce furent ses hommes. Il les attira à lui et il alla à eux ; il travailla à se faire à la fois le correspondant, le centre et le propulseur de la future opposition. C'était à lui que, le 9 juillet, le cardinal archevêque de Chambéry, un gallican, confiait ses craintes au sujet des exagérés : Ils conseillent de définir l'infaillibilité. On blessera l'empereur, et il retirera ses troupes de Rome. Et Mgr Ginouilhac, le 2 août : On m'assure qu'il se prépare des décrets sur les Articles organiques... ce qui serait pris pour une déclaration de guerre à la société civile, etc. C'était comme un mot d'ordre, que l'abbé Lagrange a l'imprudence de nous livrer !

De là, chez Mgr Dupanloup, des inquiétudes croissantes. Et pourtant il se taisait ! D'autres parlaient pour lui, et il les faisait parler ; il parlait lui-même, quoique d'une façon moins publique et moins sonore que plus tard.

Cependant, il apprend qu'un certain nombre d'évêques allemands se vont réunir à Fulda, et aussitôt il saisit l'occasion d'un pèlerinage projeté à Einsielden ou en crée le prétexte, pour faire en Allemagne ce voyage que Pie IX blâmera. Les ambassades secrètes des abbés Hetsch et Guthlin avaient-elles précédé ? C'est probable ; et il est à croire qu'il n'entrait pas en premières relations avec les évêques des bords du Rhin. Désireux de s'entendre avec ses collègues, raconte l'abbé Lagrange, et déplorant les controverses publiques,— auxquelles il se mêlait clandestinement, et dont il allait pousser l'ardeur au paroxysme, — il fit traduire en allemand, non un écrit destiné à la publicité, mais une courte note, destinée à l'assemblée de Fulda, et qui fut traduite aussi en anglais et en espagnol. N'oublions plus cette note, que l'abbé Lagrange ne veut pas qu'on appelle factum, et à laquelle il voudra faire des destinées retentissantes. Après quoi, il se rendit à Cologne, puis à Coblentz, s'enquérant partout de l'état des protestants, qu'il ne faut pas repousser par des injures, disait-il, mais attirer par des vertus, et éclairer par des raisons. — Qui a jamais dit le contraire ? Mais on a dit aussi qu'il les fallait attirer par l'entière manifestation de l'unité catholique, et éclairer par le plein jour de la vérité ! A Hernsheim, il eut ce qu'on a appelé sa a fameuse entrevue, avec Dœllinger ; et c'est là, a-t-on dit encore, a que les vieux-catholiques tinrent leurs assises A. Pourquoi plus fameuse, demande M. Lagrange, que ses entrevues avec les évêques et d'autres docteurs ? — A cause de la famosité de l'homme ! — Mais il n'y avait point encore de vieux-catholiques ! — Pardon, in petto et en préparation déjà fort avancée, car Dœllinger était déjà Janus ! Les insinuations nuageuses et malveillantes doivent s'évanouir devant l'histoire ! — C'est vous qui, sans être Jupiter, êtes un assembleur de nuages ! C'est vous qui êtes un insinuateur malveillant !

Mgr Dupanloup et Dœllinger s'étaient vus, peut-être pour la première, fois, au congrès de Malines, en 1864, où Dœllinger exposa déjà le mauvais programme qui sera repris au temps du concile, et, depuis, ils n'avaient pas cessé d'être en relations, soit par lettres, soit par intermédiaires. Les lettres de l'évêque ont été livrées par Dœllinger à Friedrich, avec celles de Mgr Maret et de quelques autres. Que ne les pouvons-nous lire ! Mais Friedrich n'en a cité que ce qui était favorable à sa thèse, et, sur la prière, pour moi certaine, de Mgr Dupanloup, il a tu le plus compromettant. Ainsi, après avoir dit que l'évêque d'Orléans avait demandé à Dœllinger, en 1869, une Consultation sur l'infaillibilité ; après avoir avoué que c'était Dœllinger qui, de Munich, dirigeait l'opposition française, il revient plus loin sur ses aveux et déclarations, dont il cherche à atténuer les conséquences. Cependant, le fait de la consultation est incontestable. Or, répétons-le, Dœllinger était déjà Janus. A l'occasion du fameux article de la Civiltà, il en avait publié un autre non moins fameux et bien pire, où il disait : Comme pendant du σύτοδος λήστικές de 449, nous allons avoir le σύτοδος κολακευτεκές de 1870, le concile des flatteurs après celui des brigands ! Pour lui, comme au fond pour Mgr Dupanloup et presque toute la minorité, il ne s'agissait pas de l'opportunité d'une définition, mais de la doctrine même de l'infaillibilité. La faculté de croire, ajoutait-il, a des bornes dans l'âme humaine, et le Credo quia absurdum de Tertullien ne trouvera plus d'écho en Europe. Le grand objet de l'entrevue d'Hernsheim où était présent lord Acton, qui a écrit, depuis, un livre détestable sur la concile et fut un des familiers de la villa Grazioli, — était de décider Dœllinger à se rendre à Rome. On voulait se servir de lui comme d'un épouvantail, et faire reculer le Pape par la peur d'un schisme. L'abbé Lagrange se garde bien de nous rien dire de ce qui se passa dans l'entrevue d'Hernsheim, pas plus que dans les entrevues avec les évêques. Mais nous le savons par Friedrich ; et Montalembert nous aidait à le deviner par sa lettre du 7 novembre à Dœllinger. Avant tout, disait-il, je veux et dois m'acquitter de la mission que m'impose notre grand et cher évêque d'Orléans. C'était de le supplier, en leur nom commun, de se rendre au futur concile, si on lui en offrait l'occasion. J'irais moi-même, si je pouvais, ajoutait-il, ne fût-ce que pour protester, par ma présence, par ce triste et intrépide regard dont parle Bossuet, contre les bassesses qui vont se produire, et qui risquent de triompher. Moi, je ne suis rien, et n'ai jamais été rien dans l'Église ! Mais vous, qui êtes véritablement le premier homme de l'Église d'Allemagne, comment pouvez-vous décliner la mission de la défendre et de la représenter dans cette crise formidable ?... Vous admirez sans doute beaucoup l'évêque d'Orléans ! mais vous l'admireriez bien plus encore, si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français... De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire de l'Église, je n'en connais pas qui égale ou dépasse cette transformation si prompte et si complète de la France catholique en une basse-cour de l'anti-camera du Vatican.

Et c'est au nom de Mgr Dupanloup que Montalembert écrivait en partie ces choses ! Et il n'était que son écho ! Echo grossissant, tant qu'on voudra, écho passionné, mais enfin écho ! Et il écrivait cela à un homme qui était déjà tout ce Dœllinger, auteur des vieux-catholiques, et qui menace de mourir dans l'impénitence ! à un homme évidemment épris de l'évêque d'Orléans, comme l'évêque d'Orléans en était épris lui-même, puisqu'il voulait en faire le grand théologien du concile ! Car, disait en finissant Montalembert : C'est du Rhin aujourd'hui que nous vient la lumière ! Hélas ! il nous en est venu autre chose, mais une certaine lumière aussi, qui ne nous a pas suffisamment éclairés !

Pauvre Montalembert, — auquel nous aurons à revenir, — qui pardonnera sa chute et ses novissima verba blasphématoires à l'évêque d'Orléans ?

Mgr Dupanloup continua son voyage[3], pendant lequel il entendit des cris d'effroi. — On entend ce qu'on veut et selon le milieu où l'on se place. — A Einsielden, il reçut les actes de l'assemblée de Fulda : 1° la Lettre, qui, par sa modération, sa sagesse, fit une profonde impression dans l'Allemagne ; 2° le Mémoire secret au Pape sur le projet de définir l'infaillibilité, projet inopportun et plein d'orages.

Le Mémoire secret, qu'on ne retrouve plus, donne le sens de la Lettre publique, auquel on se trompa ou l'on feignit de se tromper. Devenue timide ou plus adroite, la Civiltà, à trois reprises différentes, voulut voir, ou plutôt voulut qu'on vît dans la Lettre du 6 septembre, non sa conformité aux idées du parti catholique libéral, mais une réfutation triomphante des calomnies de ce parti. M. Emile Ollivier a dit plus justement que la pièce était peu franche, et qu'elle n'affectait de regarder les projets de propositions et de définitions conciliaires comme des calomnies que pour les condamner plus librement.

Au retour, et traversant Paris, Mgr Dupanloup retrouva la polémique. Or, il sortait de son plus vif foyer, où il avait bien jeté quelques aliments ! Il savait parfaitement que Mgr Maret avait préparé un grand ouvrage ; mais il souhaitait, assure M. Lagrange, qu'il ne parût pas avant le concile, ni même avant l'introduction de la question de l'infaillibilité, si elle devait être introduite. Mais Mgr Maret, devancé par d'autres en sens contraire, avait cru devoir publier. — En sens contraire, oui, mais dans le sens catholique, ce qui ne justifiait pas la publication d'un livre si plein d'erreurs théologiques ! — L'Univers, tout de suite, l'attaqua, — et il fit bien, et plusieurs évêques, en le condamnant avec autorité, donnèrent raison à la perspicacité de sa foi. D'ailleurs, l'Univers attaquait moins qu'il ne démentait les plus incroyables bruits semés depuis longtemps au sujet de ces deux gros volumes, complotés, disait-on, à Plombières, publiés par l'éditeur de César, salués par toute la presse impie et gouvernementale, déposés aux pieds du Saint-Père par les agents du gouvernement à Rome, imprimés à grands frais et distribués à Orléans plus que partout ailleurs, avec une profusion plus coûteuse par un évêque sans fortune ! C'est pourtant au seul Univers que l'évêque de Sura répondit par une lettre insolente et irritée, où il taxait son livre de simple Mémoire destiné au seul concile. Or, il venait, plusieurs mois avant le concile, de l'adresser aux journaux et de le livrer en proie aux commentaires de tous ! Louis Veuillot répondit qu'il reconnaissait bien là le libéral, l'ancien directeur de l'Ère nouvelle. Eh quoi ! tandis que ce livre était annoncé et proclamé comme une œuvre de parti, qu'une mauvaise presse le saluait comme une batterie destinée à renverser les prétentions ultramontaines, un journal catholique devait s'en taire ! Qui donc jetait la question dans la polémique, du journaliste ou de l'auteur ? On ne voudrait que sourire en entendant alors Mgr Dupanloup écrire, sous l'œil de Dieu : Ah ! je m'étais fait un idéal d'un concile de charité, de zèle, d'amour ; et voilà que tout à coup en apparaît un de tristes querelles ! Qui travaillait à empêcher la réalisation de cet idéal plus que lui et les siens ?

Le 28 septembre, Mgr Pie saisit l'occasion du 20e anniversaire de sa promotion à l'épiscopat pour porter contre ce livre un jugement doctrinal et préserver de toute séduction la foi de ses prêtres, qu'il travaillait depuis tant d'années à mettre en parfaite harmonie avec les doctrines romaines. A propos de l'incompatibilité prétendue du serment au Pape et de l'exercice de la judicature épiscopale, qu'on tranchait par la subordination des décisions doctrinales du Pape au libre jugement des évêques, il s'écriait : Est-il donc nécessaire de suer sur plus de deux fois 500 pages pour parvenir à accorder ces deux choses ? En exprimant ma conviction, ajoutait-il, je n'entends provoquer ni préjuger en aucune façon une définition dont l'opportunité et la forme sont réservées au concile. Au Saint-Esprit l'initiative ! Ni enthousiasme ni sentiment personnel ! Que tout soit examiné et débattu, mais sous le souffle d'en haut ! Quelle indélicatesse, quelle injustice d'emprunter au triste vocabulaire de ce temps des expressions envenimées par les réactions politiques, et d'accumuler, à propos du pouvoir le plus grave, le plus mesuré, le plus entouré de conseils humains et de la protection divine, les mots cent fois répétés de pouvoir personnel, séparé, arbitraire et despotique ! de s'autoriser de périls chimériques, pour toucher à l'économie du gouvernement ecclésiastique, dont on paraît ne pas connaître la vraie nature, et pour proposer un prétendu perfectionnement de la constitution séculaire de l'Eglise ! Ils tendent à former parmi nous toute une école séparée du véritable esprit et des véritables formes du Christianisme, ces catholiques de nom et de volonté, qui, sacrifiant à l'idole de l'esprit moderne, finissent par placer leur raison au-dessus de l'autorité de l'Église, et par s'adjuger personnellement l'infaillibilité qu'ils refusent au Pape. Espérons qu'aucun de ceux qui, par leurs travaux, discours, écrits, ont dissipé tant d'erreurs, réfuté tant de mensonges, n'aura le malheur de se perdre en refusant à l'Eglise l'humble et filiale et complète soumission de son esprit !

Mgr Maret était dépassé, et Mgr Dupanloup et toute l'école libérale se trouvaient visés et atteints par cette haute parole. Toutefois, Mgr Maret, à qui le discours avait été loyalement adressé, osa répondre, mais il ne put que répéter des allégations gratuites et déjà réfutées. C'est pourquoi Mgr Pie se crut en droit de conclure : Avec l'autorité de pontife et de docteur, je n'hésite point à déclarer que ces deux volumes méritent d'être notés de toutes les censures théologiques les plus graves, en deçà de la note formelle d'hérésie, — encourue par suite de la définition.

Survint la chute du P. Hyacinthe. Ceci aviva la polémique. — Eh ! sans doute ! Il était des vôtres ! C'est vous qui lui aviez fait sa réputation usurpée, et aviez par conséquent exalté son orgueil ; et il était pour Montalembert, avec Dœllinger, l'ami des derniers jours ! Vous avez beau dire que Mgr Dupanloup goûtait médiocrement son genre d'éloquence, et défendre la publicité de la lettre adressée à l'apostat, publicité qui lui fit de l'apostasie une question d'amour-propre mal qualifiée de question d'honneur : vous n'empêcherez personne de savoir que le P. Hyacinthe avait des sympathies à Orléans comme à Paris, ni de soupçonner que la lettre était publiée autant pour se justifier soi-même de l'accusation d'avoir quelque responsabilité dans la chute que pour arrêter la chute même !

Quelques jours après, le 3 octobre, Mgr Dupanloup était reçu en audience à Saint-Cloud par l'empereur.

Audience conseillée, nous assure-t-on, et non spontanée, dont la passion ignorante et malveillante tira contre lui des accusations incroyables. Il ne se serait agi que de ménager Napoléon III à la veille du concile, où il semblait vouloir se faire représenter par Baroche. Que se passa-t-il ? On ne nous en souffle mot, et on laisse, par conséquent, le champ libre à bien des conjectures, qui, d'ailleurs, pourraient s'appuyer sur certains actes antérieurs et sur certaines lettres et démarches durant le concile. Nul doute qu'on n'ait redemandé la suppression de l'Univers, qu'on sollicitera du concile lui-même. Nul doute, non plus, qu'on n'ait fait sentir la nécessité d'interventions politiques et diplomatiques pour couper court d'avance à des projets de définitions dangereuses[4].

Et, en effet, MM. de la Tour d'Auvergne et Duvergier préparaient un projet d'instruction, qui, retouché par l'empereur, fut envoyé, le 19 octobre, à notre ambassadeur à Rome. Une double résolution y était exprimée : de ne gêner en rien l'Eglise, et de sauvegarder la souveraineté de l'Etat. Moins correcte encore était la partie relative à l'infaillibilité, dont on se refusait à reconnaître le caractère purement spirituel. Toutefois, on s'alarmait plus de l'infaillibilité absolue que d'une définition mesurée. Difficile de ne pas voir là quelque trace d'une intervention de Mgr Dupanloup.

Et M. Lagrange nous y invite lui-même sans s'en douter. Arrivant à cette dépêche du 19 octobre, il en cite des phrases insolentes : Nous sommes en droit d'attendre que l'Eglise ne jette pas le trouble dans les sociétés civiles. Nous espérons de la sagesse du concile qu'il ne soulèvera pas de redoutables orages par des déclarations telles que celles du Syllabus... Les mesures que le gouvernement de l'empereur s'est cru obligé de prendre au moment où a paru ce document, font assez pressentir la ligne de conduite qu' il adopterait encore, si des doctrines analogues étaient proclamées par le concile. Or, nous savons que telle à peu près avait été l'impression de Mgr Dupanloup au sujet du Syllabus, et quels tours de force il avait faits pour en taire le vrai sens ; nous savons qu'il ne redoutait pas moins la rénovation et la définition des doctrines du Syllabus par le concile ; et l'abbé Lagrange le reconnaît par mégarde, car il ajoute : C'était précisément ce que l'évêque d'Orléans voulait écarter. Puis le refrain accoutumé : Et cependant il continuait à se taire !

C'est trop fort ! Depuis bien des jours, il avait parlé au public comme il avait dû parler à l'empereur dans le fameux article du Correspondant (10 octobre), rédigé la veille ou le lendemain de l'entrevue ; il est vrai qu'il avait parlé sous le masque du secrétaire de la rédaction. Mais personne ne s'y trompa dès ce jour, et tout le monde sait aujourd'hui que l'article a été écrit dans le cabinet de l'évêque d'Orléans, en présence de tous les chefs de l'Église libérale réunie en consultation, l'évêque décidant et dictant, et M. de Broglie tenant la plume.

Or, voici tout ce que daigne nous en dire l'abbé Lagrange : Les rédacteurs du Correspondant, qui avaient jusque-là systématiquement gardé le silence — ce serait à voir ! —, crurent pouvoir enfin le rompre et s'expliquer à leur tour. Leur article était favorable au concile — quelle grâce et quel honneur pour le concile et pour le Pape ! —, mais non aux définitions annoncées — que repoussait et travaillait à faire repousser, nous le savons, l'évêque d'Orléans ; — il fut attaqué violemment par l'Univers.

Pour le doux Lagrange, l'Univers ne peut parler que violemment ; mais, sur quelque ton qu'il ait parlé, il avait raison au fond, car l'article, vrai manifeste du parti, était un nid d'ignorances et d'hérésies.

On y redoutait deux choses : 1° la concentration de toute l'autorité de l'Église sur la tête du Souverain Pontife, ce qui serait la transformation de l'Eglise, jusqu'ici monarchie tempérée et partagée, en une monarchie absolue et gouvernée sans contrôle par un chef unique ; 2° la condamnation dogmatique et absolue de certains principes mi-partie politiques et religieux, qui figurent dans la plupart des Constitutions modernes, ce qui mettrait l'Église en guerre avec la société civile, et les catholiques dans la douloureuse alternative d'avoir à choisir entre l'obéissance aux prescriptions de leur Eglise et l'attachement qu'ils doivent aux lois de leur patrie.

Alors, comme à Fulda, pour se donner le droit de combattre les définitions projetées, on s'attachait à les montrer comme dénuées de toute vraisemblance. En réalité, on y contestait la vraie constitution de l'Eglise, qu'on cherchait à transformer en monarchie parlementaire ou représentative avec la pondération des pouvoirs[5] ; on y contestait non seulement l'infaillibilité, mais jusqu'au primat du Pape, et on tombait dans une sorte d'épiscopalisme ; on y établissait l'impossibilité de définir l'infaillibilité dans le présent, parce que la définition devrait s'étendre rétroactivement à un passé qui la repousse, et que sa formulation renfermait des difficultés inextricables. Puis on exigeait déjà l'unanimité morale ; on demandait, à la suite de Mgr Taret, la périodicité des conciles devenus désormais nécessaires ; on demandait la décentralisation du gouvernement de l'Eglise, la fin d'une papauté exclusivement italienne, pour redevenir, par son union intime avec l'épiscopat, non seulement européenne, mais universelle et vraiment humaine.

Historiquement et théologiquement, tout cela fourmillait d'erreurs allant quelquefois jusqu'à l'hérésie, par exemple, lorsqu'on représentait l'Eglise comme un corps vivant s où la tête reçoit des membres autant de vie qu'elle leur en envoie s. Tout était déjà là, et les prochaines Observations, et les brochures Gratry, et les arguments présentés au concile. Oui, tout y était, jusqu'à l'accusation de servilisme jetée au mouvement qui poussait l'Eglise vers Rome, jusqu'à ces gros mots de superstition, de fanatisme, d'idolâtrie, que décocheront les lèvres de Montalembert mourant. Quelles destinées réservées à cet article ! disait plus tard Louis Veuillot. Néanmoins, je n'aurais pas cru qu'elles fussent si grandes, et qu'il fût quelque chose comme l'Epître du fondement de Manès, ou le cheval de Troie, et tînt en ses flancs tout un monde.

Sur la question des rapports de l'Eglise et de la société civile, c'était la thèse libérale, c'est-à-dire la condamnation ou la négation dans l'histoire et dans le présent de l'ordre chrétien ; c'était au moins la mise de côté des grands évêques qui l'avaient soutenu, pour faire place au seul évêque d'Orléans, seul commentateur qui eût rendu à la pensée du Pape son sens et sa portée, gui eût dissipé les malentendus, apaisé les esprits et calmé les consciences. Laissés à eux-mêmes, les Papes gâteraient tout ; ils ont besoin du concours de l'épiscopat libéral, c'est-à-dire convaincu qu'il n'est pas d'autre moyen d'assurer la liberté à l'Eglise que de garantir la liberté à tous ; convaincu que le règne du privilège a péri pour l'Eglise, et que le droit commun est la seule défense qu'elle puisse désormais invoquer. Non qu'on osât dire que ce régime était le plus parfait, mais on disait qu'il était la loi providentielle de notre temps, et l'épreuve divine imposée au monde et à l'Eglise : épreuve qu'on devait recevoir avec reconnaissance, comme précieuse et chère entre toutes, avec sincérité dans la profession qu'on ferait soi-même de la doctrine libérale et dans l'application qu'on promettrait de faire du régime de la liberté aux autres.

Tel était le programme libéral, le programme anti-Syllabique qu'on dictait au concile ; tandis qu'on reprochait aux autres de vouloir imposer le programme des doctrines et des principes toujours enseignés par le Saint-Siège, à savoir le programme catholique.

Telles sont, disait-on en terminant, nos espérances sur les deux questions que l'imprudence de quelques écrivains a livrées à une discussion prématurée. — Prématurée, une discussion qui, sur la question religieuse, durait depuis au moins deux siècles, et depuis quatre-vingts ans sur la question politique !

Pas imprudents, eux, mais les seuls sages ! Aussi l'article fut-il tiré à part, répandu à profusion avec le consentement ou même par l'ordre de Mgr Dupanloup, qui n'en demeurait pas moins dans la paix et le silence !

Cependant, on l'avoue, son activité se portait de toutes parts, principalement à Rome, où il se croyait secondé par Mgr Franchi, qui lui écrivait, le 15 octobre : Tout le monde commence à se convaincre des dangers que nous ont faits ceux qui se disent nos amis. Dans ma dernière audience, j'ai trouvé le Saint-Père parfait dans toutes les appréciations et toutes les questions, et j'ai une immense confiance que le concile sera l'œuvre de pacification que nous voulons pour ramener à nous la société, non pour l'éloigner davantage.

Qui trompe-t-on, ou qui se trompe ? Le pape du Syllabus présenté comme Dupanloupien ! Le Mémoire de Fulda, ajoute-t-on, Mémoire opposé à la définition de l'infaillibilité, avait fait impression à Rome, où la prudence reprenait le dessus. Encore une fois, quelle tromperie ou quelle illusion ! Qui ne sait qu'à Rome, au Vatican surtout, la définition était désirée, comme on lui en fera plus tard d'assez acerbes reproches ? Mais non, ose-t-on insister, Rome était bien alors dans ces dispositions prudentes, et c'est la presse ardente qui l'a retournée ! C'est ce pétitionnement immense, cette sorte de plébiscite inouï en matière de dogme, ce défilé de pétitionnaires se succédant avec des exagérations doctrinales ou même des injures, d'autres fois — on veut bien le reconnaître — avec des accents de foi touchante.

Or, ce pétitionnement, c'est-à-dire ces vœux et ces aspirations de la foi, qu'on taxe de fait inouï, a toujours été invoqué par l'Eglise comme un signe de l'opportunité venue d'une définition, et les évêques mêmes qui le condamnaient alors avec Mgr Dupanloup, l'avaient invoqué et provoqué à propos de l'Immaculée Conception ; mais l'Immaculée Conception les laissait à toutes leurs opinions plus ou moins orthodoxes, tandis que l'infaillibilité proposée menaçait leur gallicanisme et leur libéralisme. Ces listes de pétitionnement, on a vu Pie IX les lire les larmes dans les yeux, la joie dans le cœur, et la louange et le remercîment sur les lèvres[6]. Il en aimait l'ardeur, l'ingénuité, le solide fond de foi et de science catholique. D'ailleurs, quelle injure à l'Eglise romaine et au Pape, de supposer que c'est là ce qui aurait changé leurs dispositions sages et pacifiques ! Quel enfantillage d'attribuer à cela cette surprise, ce trouble, dont la vaste correspondance de l'évêque d'Orléans lui apportait l'expression ! Que ce mouvement, qui en consolait tant d'autres, y compris le Pape, désolât Mgr Dupanloup, nous le croyons, car il était au rebours de ses idées ; mais qu'il eût rien de troublant pour les fidèles, rien d'effrayant pour la direction du concile, il serait insensé et peu catholique de le croire.

 

5° Entrée en scène de Mgr Dupanloup. - Les Observations. - L'Avertissement à Louis Veuillot.

C'est alors qu'il se reprocha ce silence, dont l'abbé Lagrange l'a tant loué. Il pensa qu'un grand effort s'imposait à lui comme un grand devoir ; et, contraint et forcé, il se décida à pousser un cri d'amour et de dévouement, à faire briller un arc-en-ciel au-dessus des orages de la polémique. De là sa Lettre pastorale du 10 novembre, dilatation de son âme dans la confiance et dans l'amour. — Je guillemette à tort : qui ne reconnaît l'abbé Lagrange à cette emphase ? — Pas un mot de controverse ! Unité dans le concile, vérité et charité comme moyens, paix pour but : telle on nous présente cette lettre pastorale, avec la conclusion ordinaire, si peu d'accord avec les prémisses, sinon de la lettre elle-même, au moins de tant de lettres, de notes, d'articles, d'actes et de démarches que nous avons vus : La paix ! la paix, toujours la paix, dans la vérité, dans la charité ! La vérité ! et il va se faire l'apôtre de l'erreur ! La charité ! et il va se répandre en injures cruelles ! Pas de controverse ! mais promesse téméraire qui en va tant soulever : Le concile ne songe en aucune sorte à vous imposer, sous le nom de vérité, des fardeaux qui ne seraient pas dans la foi, ni dans la loi, et que vous ne pourriez pas porter !

Promesse téméraire, disais-je ; ne faudrait-il pas dire insensée et absurde ? — La paix ! et, dès le lendemain, il va déclarer cette guerre qu'il préparait, qu'il attisait, qu'il soufflait ; qu'il propageait dans ce silence et cette inaction si faussement loués ! Oui, dès le lendemain, car les trop fameuses Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de l'infaillibilité au prochain concile sont datées du 11. Dès le 17, elles étaient insérées dans son Français avant aucune distribution au clergé, et après avoir été communiquées en épreuves non seulement à quelques intimes, mais à la Gazette de France, organe du vieux gallicanisme, à la France, organe du gallicanisme césarien, ainsi qu'à diverses feuilles de province hostiles à la définition, notamment à l'Union de l'Ouest. Elles avaient pourtant été improuvées en elles-mêmes à Orléans et à ses côtés, assure M. Lagrange ; plus improuvées encore, quant à la publication, par MM. Cochin, de Broglie, de Falloux, de Riancey, tous les conseillers ordinaires, qui le priaient de ne pas livrer tout cela à l'opinion et de le réserver pour le concile. M. Lagrange ajoute, il est vrai, que d'autres trouvaient mieux d'arrêter les manifestations extra-conciliaires d'une presse passionnée, et si c'est exact, le fougueux abbé dut être de ces derniers. En tout cas, Mgr Dupanloup n'avait pas besoin d'être poussé. Ce qu'il avait dit à Mgr Maret, il ne se le dit pas à lui-même ; ces manifestations extra-conciliaires qu'il condamnait chez les autres, il les trouvait permises et obligatoires pour lui, non seulement dans un écrit épiscopal, mais dans les journaux à sa dévotion, et il allait déchaîner le torrent qu'il prétendait endiguer. Je ne saurais croire à sa perplexité, à ses déchirements poignants, à sa crainte de contrister le Pape, etc. ; en un mot, à toutes ces transes et hésitations dont parle l'abbé Lagrange : tout cela est trop en désaccord avec le fait lui-même et toute la conduite de l'évêque au concile. Je crois bien qu'il sentit la gravité de l'acte ; mais croie qui voudra qu'il s'y résigna comme à un devoir, avec un oubli absolu de lui-même, un courage tranquille, le plus pur zèle pour l'Eglise et pour les âmes !

L'abbé Lagrange ne manque pas de faire remarquer de nouveau qu'il parla tardivement, le dernier ; que d'autres, juges comme lui, avaient parlé comme lui avant le concile. Ou ce reproche ne frappe personne, ou il frappe d'abord ces prélats. — Non, parce que, s'il y a temps de parler et temps de se taire, il y a surtout manière de parler, pour ou contre la vérité, à l'encontre ou sous le souffle de l'Esprit de Dieu. Ces prélats ont bien parlé, lui mal ; car, non seulement, quoi que vous disiez, il a discuté la question doctrinale, mais il l'a résolue, plus ou moins franchement, dans un sens erroné ; et vous êtes bien obligé de convenir au moins qu'il a rassemblé contre l'opportunité d'une définition des raisons qui n'ont pas arrêté les Pères, sans que nous soyons obligés, nous, de leur trouver la gravité que vous invoquez comme excuse. D'ailleurs, elle reste toujours litigieuse pour nous, cette question de premier et de dernier que vous invoquez sans cesse. Il y avait des mois que cette brochure était sur le chantier, et combien d'autres écrits et paroles l'avaient précédée ! — Le dernier au moins dans la publicité, insisterez-vous. — Dans la publicité personnelle et avouée peut-être, mais non dans la publicité occulte et sous nom d'autrui. Enfin, il y a la publicité éclairante, fortifiante, pacifiante, telle qu'avait été celle des autres prélats ; tandis que de la vôtre datent surtout les ténèbres, les troubles, les doutes, la guerre I A la fin de cet écrit, dont l'abbé Lagrange ne veut rien citer, par un sentiment que l'on comprendra — que l'on comprend trop, malheureusement pour lui —, Mgr Dupanloup disait à ses prêtres : A Rome, tous les bruits expireront, toutes les ingérences téméraires cesseront, toutes les imprudences disparaîtront, les flots et les vents seront apaisés. Quelle condamnation il lançait contre lui, pour l'instant même et pour le temps du concile ! A Rome, rien n'expirera, ne cessera, ne disparaîtra, ne sera apaisé, parce qu'il y portera et y entretiendra tous ces bruits, toutes ces intrigues et ces témérités, toutes ces imprudences et toutes ces audaces, dont les Observations étaient le premier manifeste et comme le signal ; parce qu'il continuera d'y soulever les flots et les vents, et qu'il y sera la tempête permanente.

De ces Observations disons l'origine, le fond et le sens, l'effet et la portée.

Ici, M. Lagrange semble reprendre sa thèse première, et réclamer l'initiative pour Mgr Dupanloup.

On se rappelle cette note, rédigée par lui en français, traduite en allemand par son Hetsch ou son Guthlin, puis en anglais et en espagnol par je ne sais qui, et envoyée en Allemagne à l'occasion de l'assemblée de Fulda. Eh bien ! les Observations ne seraient que cette note développée. Or, on avait toujours cru, dès le commencement, et surtout après l'excellent opuscule de Mgr Nardi, que la brochure de Mgr Dupanloup n'était pas autre chose qu'une brochure d'origine allemande, en 24 pages grand in-8°, répandue depuis plusieurs mois en Allemagne, avec tant d'autres brochures analogues, puis traduite en français par ses faiseurs accoutumés, et adoptée par lui, mais avec les développements propres qui convenaient à sa prolixité et à sa passion débordante contre la Civiltà et l'Univers. La brochure allemande portait un titre à peu près identique : Observations sur la question : Est-il opportun de définir l'infaillibilité du Pape ? Adresse respectueuse aux archevêques et évêques. Elle parut d'abord sous la rubrique de Munich, imprimerie royale, puis elle se fit occulte, honteuse, inavouée, et elle est aujourd'hui introuvable dans sa langue originelle ; mais personne ne douta qu'elle ne sortit de l'école Dœllinger, ni que Mgr Dupanloup ne l'eût faite sienne à sa manière. L'antériorité matérielle était 'manifeste : les Observations avaient été expédiées en allemand à plusieurs évêques de la Germanie dès septembre et même août ; les évêques d'Angleterre et d'Amérique les avaient reçues plus tôt encore en anglais, en sorte qu'elles étaient lues sur les bords du Mississipi avant d'être imprimées en français sur les bords de la Seine. Mgr Nardi fit, sur deux colonnes parallèles, la confrontation des textes allemand et français, et montra ainsi aux yeux l'identité des deux écrits ; puis, poussant à fond sa confrontation et son examen, il les réfutait simultanément l'un et l'autre.

Ici encore, qui a commencé ? Mgr Dupanloup ou quelqu'un de l'école Dœllinger ? La fausse science, mais science quelconque, déployée identiquement dans ces deux brochures, trahit l'école Dœllinger plus que Mgr Dupanloup, si peu savant, malgré tous les tributaires qui lui apportaient leur appoint ; et, de plus, l'accord presque complet entre ces brochures et tant d'autres publications allemandes, -trahit une origine commune. Si nous n'avions pas de preuve qui nous décidât, nous laisserions volontiers le choix à l'abbé Lagrange ; l'avertissant, toutefois, que dans l'un ou l'autre cas de l'alternative, Mgr Dupanloup serait également inexcusable ; plus inexcusable même, si, au lieu d'avoir emprunté quelques armes discrètement choisies dans l'arsenal de Munich, il avait fourni lui-même à cet arsenal des armes perfides, et dangereuses.

Mais, une fois de plus, M. Lagrange se trompe ou nous trompe. Dans son Histoire du Concile, Friedrich, si bien informé de tous les actes de l'école de Munich, nous apprend que les Observations allemandes avaient pour auteur le docteur Brentano, disciple et ami de Dœllinger ; qu'elles furent envoyées par la poste à chacun des évêques de Fulda le matin même de l'ouverture de l'assemblée ; par conséquent, qu'elles sont tout à fait indépendantes de la note de Mgr Dupanloup. Bien loin de n'être que le développement de cette courte note, la brochure allemande, tout au contraire, avec ses vingt-quatre grandes pages, a été le thème traduit et amplifié encore par Mgr Dupanloup dans ses Observations françaises. Voilà qui est hors de toute contestation possible.

Nul, à ma connaissance, n'a mieux analysé la brochure orléanaise, et n'en a mieux fait saillir le sens et la portée que M. Emile Ollivier. Le prélat, dit-il, n'entre en scène que contraint et forcé par un journaliste intempérant, téméraire et usurpateur, qui a jeté dans la foule une question troublante, pesé sur les évêques, auxquels il a ôté d'avance toute liberté conciliaire ; car, pour lui, il a attendu longtemps, n'ayant aucun goût à descendre dans les mêlées violentes se faisant de plus en plus modeste, il ne veut pas toucher à la question théologique ; il se contentera de rechercher s'il est opportun de définir un dogme nouveau. L'intérêt de l'Eglise est tout ce qui le touche. Il s'agit, dit-on, d'un principe ; mais ce principe, si c'en est un — déjà le doute ! —, est-il donc nécessaire à la vie de l'Eglise qu'il devienne dogme de foi ? On s'en est passé jusqu'ici ; il n'est donc pas indispensable, et on ne le réclamait pas. Est-ce en notre siècle qu'il devient nécessaire de toucher à ce principe constitutif, à ce ressort principal de la vie de l'Eglise ? Est-ce que nous aurions été constitués durant des siècles d'une façon défectueuse et incomplète ? Quand le chêne est vingt fois séculaire, creuser, pour chercher le gland originaire, sous ses racines, c'est vouloir ébranler l'arbre tout entier.

A prendre cela à la lettre et à la rigueur des termes, ne serait-on pas en droit de se demander si l'on vient d'entendre un catholique ? En réalité, sous ces atténuations et formes oratoires, comme M. Emile Ollivier l'a bien vu, l'évêque d'Orléans vise la doctrine de l'infaillibilité ; il semble même viser au delà et atteindre jusqu'à la primauté pontificale. Il paraît ne rien entendre à la constitution divine de l'Eglise. Dès lors, se dégageant de l'embarras d'une discussion méthodique, courant de tous côtés à travers la question, sans souci ni de l'ordre logique, ni de l'exactitude des nuances, passionné, sonore, insistant, amer, il ramasse en un foyer chaleureux tout ce qui a été écrit partout de plus hostile contre la prétention des Papes. Il n'omet rien : difficultés tirées de la nécessité de définir les conditions de l'acte ex cathedra ; difficultés tirées de la double qualité du Pape, docteur privé ou universel ;... des multiples questions de faits qui se peuvent poser à propos de tout acte ex cathedra ;... du passé et des faits historiques ;... du fond même de la question ;.... enfin, de l'état des esprits contemporains. Il expose, étale, agite, exagère toutes les objections, se servant des mots qui déconsidèrent, personnelle, séparée... A tout propos, le prélat pamphlétaire objurgue les journalistes, se plaint que, laïques, ils ne laissent pas la question aux évêques. Les laïques ne sont-ils donc pas membres de l'Église ? Les obus à part, en quoi cela était-il de nature à blesser un prélat libéral, qui a toujours eu la main dans quelque journal ?

Enfin, — et c'est là qu'il renchérissait sur la brochure allemande, — il voyait, dans la définition, périls pour le retour des Orientaux schismatiques, périls pour la conversion des protestants, périls du côté des gouvernements modernes. La définition ramènerait les gouvernements à la terreur que leur inspirait, dans le passé, la doctrine de l'autorité du Pape sur les Etats, doctrine professée dans des bulles célèbres, il le faut dire, par plus d'un Pape, — et même par des conciles ! Bulles effrayantes à l'époque même où elles furent publiées, et qui étaient de nature à précipiter plutôt qu'à ramener les nations. Telle la bulle d'excommunication de Paul III, à laquelle il n'est pas bien certain que ne soit imputable le grand malheur pour la chrétienté de l'apostasie de Henri VIII et de la nation anglaise ! Oui, un évêque, le grand défenseur du Saint-Siège, rendait le Saint-Siège responsable de l'apostasie de l'Angleterre ! Je suis triste, disait-il alors, et qui ne le serait ? en rappelant ces grands faits de l'histoire ; mais ils nous y forcent, ceux dont la légèreté et la témérité remuent ces questions brûlantes ? — De quel côté étaient les légers et les téméraires ? C'est le moyen, continuait-il, de rendre la puissance pontificale odieuse ; car enfin, pourront demander les souverains, même catholiques, la proclamation dogmatique de l'infaillibilité du Pape rendra-t-elle, oui ou non, à l'avenir de telles bulles impossibles ? Qui donc alors empêchera un nouveau Pape de définir ce que plusieurs de ses prédécesseurs ont enseigné : que le Vicaire de Jésus-Christ a un pouvoir direct sur le temporel des princes ?

Croyons bien que nous entendons là un écho de la conversation avec l'empereur, laquelle se tenait pendant que s'écrivaient ou que se revoyaient ces pages ! Croyons aussi qu'il y a là le programme de tout ce qui sera redit au gouvernement pendant la durée du concile ! N'insistons pas, puisque nous aurons à y revenir lorsque la polémique sera reprise. Notons seulement, pour l'heure, quels définition est ici présentée, non seulement comme inopportune, mais comme impossible à tous les points de vue : d'où l'on est en droit de conclure que ce prétendu croyant à l'infaillibilité n'y croyait plus, s'il y avait cru jamais. Car, s'il y croyait, il la regardait donc comme révélée. Or, comment serait-elle révélée, une doctrine qu'il serait impossible de déclarer et de définir ?

Il y avait là tout un plan de conjuration qui réjouit tous les ennemis de l'Eglise. Tandis que les journaux même accoutumés à sonner la trompette de louange à toute publication de l'évêque d'Orléans, n'accueillaient celle-ci qu'avec réserve ou un silence expressif, la presse incrédule et gouvernementale éclatait en cris de joie, et, au rapport du Journal de Florence, l'autorité russe la faisait réimprimer par milliers, et répandre dans tout l'empire.

Par contre, les vrais amis de l'Eglise, c'est-à-dire les vrais enfants du Pape, furent affligés, et plusieurs évêques protestèrent. On compose de gros volumes — et aussi des brochures —, dit Mgr Mabille, non pour éclairer les Pères du concile, mais pour révolutionner l'Eglise, et pour répandre à dessein des obscurités sur l'imposante et radieuse figure des Papes dans l'histoire. Pourquoi parle-t-on d'unité, de paix, de conciliation dans l'Eglise, quand on s'épuise à jeter dans son sein de nouveaux ferments de discorde ? L'évêque du Puy disait de même : On semble avoir pour but de ruiner d'avance, dans l'esprit des lecteurs, l'autorité du concile, afin de se ménager la possibilité d'attaquer plus tard ses décrets. Et, dans une Lettre à son clergé, l'évêque de Rodez, après avoir rappelé l'entreprise allemande, ajoutait : Ainsi, l'incendie était allumé dans les âmes, lorsqu'un autre prélat intervint pour déterminer la conflagration universelle. En s'adressant aux passions populaires et aux défiances inquiètes des hommes d'Etat, c'est-à-dire en provoquant la violence brutale des masses et la tyrannie savante du bras séculier, il exerça une pression toute-puissante..... L'évêque d'Orléans, dont l'action occulte s'était déjà exercée partout avec une habileté digne d'une meilleure cause, n'a que trop bien réussi à surexciter les classes lettrées et les classes populaires, ainsi qu'à troubler les hautes régions de la diplomatie, quand il a lancé ce manifeste ardent et habilement calculé contre ce qu'il appelait la polémique intempestive de certains journaux, mais en réalité, contre les convictions et les espérances du monde catholique. Ainsi, Dœllinger-Janus, Mgr Maret et Mgr Dupanloup, voilà le triumvirat agitateur auquel viendra se joindre plus tard un insulteur illustrissime de l'Eglise romaine — le P. Gratry.

Et voilà ce qui renverse la thèse de l'abbé Lagrange sur le silence et l'inaction de l'évêque d'Orléans dans le mouvement et le bruit universels. Nous savons bien maintenant qu'il agissait et parlait, qu'il faisait agir et parler plus que personne ; mais nous voyons de plus que c'est lui qui a vraiment parlé le premier, en ce sens que c'est lui qui, le premier, a dit la parole, non de paix, mais de guerre, la parole qui a déchaîné la tempête des plus mauvaises passions. A cette date, en effet, malgré quelques écarts de pensée et de langage, le ton de la polémique demeurait assez modéré, ou, s'il était vif quelquefois, il n'éclatait pas en violence. C'est l'intervention bruyante de l'évêque d'Orléans qui changea tout à coup les dispositions réciproques. En outre, jusqu'à lui, la controverse couvait sourdement dans le public restreint de la presse religieuse ; sa brochure, et bientôt l'Avertissement à Louis Veuillot, réveillèrent la foule. Ces deux coups de tonnerre, écrivait, le 14 décembre, le malheureux Montalembert au plus malheureux Hyacinthe, ont un retentissement prodigieux. La discussion descendit dans la place publique ; tous s'en mêlèrent, jusqu'aux dames à la mode, pendant les entr'actes de l'opéra. Intempérante comme son agitateur, la foule se rua sur cette pâture, et le succès de la brochure suscita la tourbe des brochuriers.

C'est que l'intervention de Mgr Dupanloup donnait à l'opposition une tête épiscopale, officielle et régulière ; et cela sur le seuil du concile, où il était sûr d'être écouté. Tous en firent la remarque, les uns pour le blâme, d'autres pour la louange. Le pamphlétaire auteur de Ce qui se passe au concile dira, comme avait dit Louis Veuillot : C'était la première fois qu'un évêque, parlant comme évêque, avec son autorité doctrinale, osait repousser ouvertement le projet d'infaillibilité sinon quant au fond, au moins en raison de son défaut d'opportunité. C'était la première fois qu'un évêque avait le courage de dévoiler et de stigmatiser les procédés de la presse ultramontaine, qui, disait-il, faisait l'émeute à la porte du concile — la presse ultramontaine, ou bien lui ? — Par son intervention, la polémique s'agrandit et se passionne. Elle se poursuit pendant les étapes de la route, et se continue à Rome.

L'abbé Lagrange, qui n'a rien osé dire de la brochure ni du triste effet produit par elle, se dédommage, comme toujours, contre l'Univers, qui l'aurait immédiatement attaquée avec véhémence. Pas même attaquée ; à peine touchée, et sans véhémence aucune. L'Univers déclara d'abord qu'il publiait sans discuter ; ou, du moins, accusé de l'avoir rendue nécessaire par sa critique de Mgr Maret et le reste, il se contenta de dire que ce n'était pas sa faute. Quoique la brochure eût été faite pour la publicité la plus militante et qu'il y fût attaqué violemment — c'était bien ici le mot —, il s'abstenait de discuter et de plaider. Sur l'infaillibilité, il continuerait de suivre le sentiment de la presque unanimité des évêques, Mgr Maret n'ayant pas trouvé un seul défenseur, pas même Mgr Dupanloup, qui, lui, attaquait des évêques comme Mgr Dechamps et Mgr Manning. Prétendre, toutefois, que nous devions nous taire, c'est trop exiger pour le temps où nous vivons. Quand on ne peut ni ne veut imposer silence à tous les journaux, il n'est ni possible ni nécessaire de l'imposer à une certaine presse. Débats malheureux, sans doute ; mais qui le disait, sinon ceux qui les soulevaient ? D'ailleurs, la question étant posée invinciblement, chacun la pouvait traiter avec convenance.

C'est toute l'attaque véhémente ! Il en fallait moins pour déchaîner une fureur toujours en réserve, et qui se gonflait en s'épanchant. Pris personnellement à partie sur un point si grave, dit l'abbé Lagrange, — qui ne comprend pas combien il est faux et ridicule, — Mgr Dupanloup pensa qu'il avait un plus rigoureux devoir encore de s'expliquer sur ce journal et sur le rôle qu'il s'attribuait dans l'Eglise... Cet acte, qui était assurément dans son droit — non ! —, à ce moment toutefois prêtait le flanc à des méprises, à des interprétations fâcheuses ; il pouvait amoindrir, par une apparence de polémique personnelle, la grande discussion : on lui a dit ces choses ; mais sa conviction était faite ; il persista. On sentira encore dans quel esprit de paix nous ne voulons pas citer ici une ligne de l'Avertissement.

L'abbé Lagrange est visiblement embarrassé, et il en avait sujet. Mais si, pour une fois, un bon instinct lui impose silence, pourquoi sa haine maladroite lui a-t-elle fait qualifier de véhémente une attaque modérée, et qui n'était, elle, que l'exercice d'un droit et qu'une défense légitime ! Mais je n'ai pas, moi, la même raison de m'abstenir ; au contraire ; et je dirai nettement que l'Avertissement à Louis Veuillot était d'abord une usurpation, puisque Louis Veuillot n'appartenait pas au diocèse d'Orléans ; ensuite, que c'était un acte injuste, injurieux, où les gros mots remplacent la raison et la dignité absentes. Louis Veuillot eût-il eu des torts, ils étaient tous dépassés, sans que l'évêque, a-t-on remarqué justement, eût, comme le journaliste, l'excuse des entraînements d'une improvisation quotidienne.

En effet, tout cela était depuis longtemps préparé. Il y avait là tous les reliefs de l'Univers JUGÉ, puis tout ce que les fournisseurs de l'évêque d'Orléans récoltaient quotidiennement, sûrs de plaire à sa haine, dans le journal détesté, mais récoltaient sans intelligence, sans discernement, aveuglés par la passion contagieuse de l'évêque.

Que tout cela sortît d'un arsenal abondamment et depuis longtemps rempli, qu'on remplissait à mesure qu'il se vidait, la preuve en est dans les dates et dans le contenu. L'article de Louis Veuillot est du 17 novembre, et l'Avertissement du 21. Quatre jours seulement pour un lourd factum de trente-quatre grandes pages petit texte ! Quant au contenu, qui ne comporte pas l'improvisation, c'était un ramas de textes dès longtemps recueillis, et qui ne se tenaient que par un fil de colère. Le commencement seul est du moment : Vous vous excusez d'être de ceux qui ont soulevé cette controverse ; vous prétendez que, si je me suis déterminé enfin à parler sur cette question, vous n'y êtes pour rien : ce ne serait pas votre faute. Je suis obligé de vous contredire. — Il était temps de vous répondre. Voilà pourquoi j'ai parlé... J'accuse vos usurpations sur l'épiscopat, et votre intrusion perpétuelle dans ses plus graves et plus délicates affaires... J'accuse vos excès de doctrines, votre déplorable goût pour les questions irritantes et pour les solutions violentes et dangereuses. Je vous accuse d'accuser, d'insulter et de calomnier vos frères dans la foi. Nul ne mérita jamais plus que vous ce mot des Livres Saints : Accusator fratrum. Par-dessus tout, je vous reproche de rendre l'Eglise complice de vos violences, en donnant pour sa doctrine, par une rare audace, vos idées les plus personnelles.

Tout cela n'est-il pas réfuté par tout ce qui précède ? Qui était donc avec l'épiscopat, qui suivait et défendait la vraie doctrine catholique, de Mgr Dupanloup ou de l'Univers ? Qu'on me plaigne vraiment d'être condamné à relire toutes ces choses, dont l'intarissable répétition — et nous ne sommes pas au bout !— donne des nausées Et encore ce que je viens de transcrire se peut-il relire à la rigueur. C'est comme un coup de clairon qui fait dresser l'attention et l'oreille ; mais qui relira le reste ? Qui suivra ce défilé des vieilles thèses et des vieilles querelles ? Qui même, sur les deux thèses et les deux polémiques de l'heure présente, à savoir le libéralisme et l'infaillibilité pontificale, aura le courage de s'engager dans ces broussailles inextricables de citations matériellement ou moralement inexactes, que l'évêque tenait de secrétaires à la fois trop entendus et trop étourdis ? Il saute aux yeux, ajoutait Louis Veuillot, que si l'Univers avait dit tout ce qu'on lui impute, l'Église ne l'aurait pas toléré dix jours.

Après avoir cité la pièce, Louis Veuillot, le 24 novembre, disait, avec une noblesse qui mettait le laïque au-dessus de l'évêque : Sur l'acte pastoral de l'autre jour — les Observations, nous ne voulions pas être assez libre ; sur l'acte personnel d'aujourd'hui, nous ne voulons pas l'être trop, et nous écartons ce péril plus encore que l'autre. Mgr Dupanloup peut avoir le goût de s'escrimer en académicien et même en journaliste ; nous baissons la pointe et nous laissons passer l'évêque. Tous les coups dont il pourra nous atteindre, et que nous aurions pu parer, nous affligeront moins que la fantaisie de ce déguisement. Du reste, le premier déplaisir en est depuis longtemps épuisé. Alors il rappelait le passé et ses victoires plus que ses défaites : Depuis vingt-cinq ans, soumis à la surveillance et aux interprétations inclémentes de Mgr Dupanloup, à ses dénonciations perpétuelles, à ses entreprises d'une énergie et d'une adresse étranges, l'Univers n'a pas cessé d'être lu avec le même soin par les juges les plus vigilants, les plus perspicaces et les plus délicats en matière de doctrine et de foi qu'il y ait en France et dans l'Église. Cependant il n'a cessé de croître, jusqu'au jour de sa suppression sans jugement. Et, lorsqu'après une séquestration de sept années, il a été rétabli, avec le concours de vingt évêques, moins de trois années lui ont suffi pour reconquérir la situation de publicité très prospère où il était parvenu quand on le supprima. Toutes les accusations de Mgr l'évêque d'Orléans croulent devant ce fait, absolument inexplicable, si nous nous étions donné les torts anciens et nouveaux que l'Avertissement nous attribue. Louis Veuillot s'en tint là, jugeant superflu et pénible de s'arrêter à certains mots, vil, venimeux, qui n'auraient pas dû se trouver sous la plume d'un évêque ; toutefois, il relevait l'accusator fratrum, qui, dans l'Apocalypse, est un des noms du Diable, et le trouvait bien rigoureux contre un pauvre journaliste, coupable seulement d'avoir souhaité la définition de l'infaillibilité à l'encontre de ses frères de Sorbonne et du Correspondant.

Il venait d'achever cet article, lorsqu'une épreuve en brochure de l'Avertissement lui arriva, avec une lettre de l'évêque datée du 22 novembre, où il pouvait lire : Il va sans dire que rien ne vous empêche de discuter cet écrit. Je préfère même cela à toutes les attaques détournées. A quoi Louis Veuillot répondit : La permission était de droit, et nous l'avons prise dans les limites fixées par nous-même. Nous ne croyons pas que ce soit nous que l'on puisse accuser d'attaques détournées ! Il revint le 26 novembre, et renvoya à l'évêque l'accusator fratrum : Lui-même accuse avec assez d'allégresse. Dans ses Observations il ne ménage pas les Papes : Accusator Patrum ! dans sa lettre à M. Louis Veuillot, il traite les rédacteurs de l'Univers de calomniateurs vils et venimeux, qui se servent de la plume comme d'un couteau : Accusator fratrum ! Pourquoi l'Avertissement, avec la signature épiscopale : Félix, évêque d'Orléans, lorsqu'il n'y avait régulièrement place au bas de ce morceau que pour son nom de famille et, peut-être, sa qualité d'académicien ?

La pièce, qui fut largement citée et louée par la presse orléanaise et impie, était une flèche de Parthe décochée au moment du départ pour Rome ; et la lettre d'envoi était datée du jour même du départ. L'évêque disait en effet à ses prêtres, en leur adressant la brochure : Quand ces pages vous arriveront, je serai déjà sur le chemin de Rome.

Quelques jours auparavant, le 4 novembre, il leur avait adressé de meilleures paroles. Déjà, dans sa grande Pastorale, il avait dit : D'avance j'adhère, je suis soumis, et je suis heureux d'adhérer, joyeux de me soumettre. Recevant, le 4 novembre, les adieux de son clergé, il dit encore : Le concile achevé, quelles qu'aient été ses décisions, conformes ou contraires à mes vœux et à mes votes, je reviendrai soumis à tout, sans le moindre effort : soumis de bouche, d'esprit et de cœur, docile comme la plus humble brebis du troupeau. — Nous verrons l'année prochaine !

En attendant, assistons à la scène du 4 novembre, et insistons sur ce qui s'y passa et y fut dit.

A en croire Mgr Dupanloup, et à s'en rapporter au discours du vicaire général, prononcé devant un clergé nombreux, on devrait supposer que le clergé orléanais était en communion parfaite avec son évêque. Mais, dès la fin de novembre, l'Univers insérait une note d'un chanoine, de laquelle il résultait que le discours n'avait été communiqué ni au chapitre, ni au clergé, et qu'il restait au seul compte de l'orateur.

Telle encore la lettre de compliment du 1er janvier 1870, rédigée par les vicaires généraux, et qu'on fit signer par le seul clergé de la ville. Il y eut des réclamations. Le ton de cette lettre fut bien saisi par le Pape. Dans une réception de prêtres accourus au concile de tous les points de la France, le Pape, parcourant les rangs, demandait à chacun : De quel diocèse êtes-vous ?Très Saint-Père, de Poitiers, de Cambrai, de Nîmes, de Rodez, de Laval, etc. — Bon diocèse, bon diocèse ! bon évêque, excellent !... Et vous ? — Et l'interrogé, timidement : Très Saint-Père !... du diocèse d'Orléans ! — Et le Pape, avec son fin sourire : Du diocèse d'Orléans ? ville ou campagne ?Campagne, Saint-PèreBene ! Bene !

Toutefois, l'évêque avait une popularité, une célébrité telle, il s'était si bruyamment prononcé, que des sympathies s'éveillèrent parmi les prêtres élevés dans le gallicanisme et parmi les aspirants aux bons postes. Tous les journaux orléanais embouchèrent la trompette anti-infaillibiliste, et la voix des rares amis du Saint-Siège, prêtres ou laïques, fut longtemps étouffée. Malgré tout, on redoutait une opposition ; si bien que, des adresses au Pape se signant alors dans presque tous les diocèses, ordre fut donné aux curés-doyens du diocèse d'Orléans d'empêcher une adresse orléanaise. Quelques bons prêtres ayant enfreint la défense, ils furent blâmés par l'administration diocésaine ; ce qui explique ce mot du Pape - à un noble laïque : J'ai reçu une lettre de trois curés d'Orléans ; je leur répondrai pour leur consolation, car ils n'ont pas là-bas toute leur liberté.

C'est sous ces impressions multipliées, qu'une souscription fut ouverte à l'effet d'offrir à Mgr Dupanloup une riche chasuble, plus une chape, dont le chaperon représenterait l'évêque en saint Michel foudroyant le diable, qui devait porter pour tête le masque de Louis Veuillot. Projet exécuté, mais dont le succès tourna au rebours de ce qu'attendaient les souscripteurs : la chape du triomphe, comme on l'appelait en espérance, devint en définitive, — s'il était permis, en cette matière, d'user d'un tel langage, — la chape de la défaite.

On devine assez dans quel trouble, quelle division, tout cela dut jeter le diocèse  d'Orléans : trouble et division qui durèrent autant que Mgr Dupanloup. Grâce au gouvernement romain, sage et décidé, prudent et ferme, de son vraiment pieux successeur, le calme et l'union se faisaient dans les esprits et dans les cœurs, lorsque le livre tempétueux et provocateur de l'abbé Lagrange est venu rouvrir toutes les luttes et rassembler toutes les nues flottantes ; et c'est pour essayer de rétablir la paix et la concorde, qui ne peuvent être réelles et durables que dans la vérité et la justice, que j'ai entrepris ce long et délicat travail.

Ce que fut Mgr Dupanloup avant le concile, on le voit désormais. Quelles qu'aient été ses intentions, dont Dieu seul est juge, il avait agi comme les protestants à la veille de l'ouverture du concile de Trente : il avait essayé d'ameuter l'opinion contre l'assemblée et de discréditer d'avance ses décrets.

Pendant, nous l'allons voir employer tous les moyens dont il disposait pour se faire, au dedans, un parti épiscopal, qu'il mènerait à l'assaut de l'infaillibilité pontificale ; pour allumer, au dehors, les susceptibilités et susciter les inquiétudes du pouvoir civil, afin de le déterminer à une intervention qui n'aurait pu commencer par être morale, sans devenir matérielle.

Pendant comme avant, il s'est montré, comme dans presque tous les actes de sa vie, tel que nous l'a dépeint M. Emile Ollivier : brouillon, inconséquent, superficiel, rancuneux, tout en parlant de principes, despotique au nom et au cri de liberté, cruel envers le prochain sans méchanceté dans l'âme, plus cruel envers lui-même en sortant du chœur des évêques pour entrer dans la bande des pamphlétaires, qu'il grossit de ses recrues et servit de sa personne.

 

 

 



[1] D'après Friedrich, dans son Histoire du Concile, la volte-face de Mgr Dupanloup s'expliquerait autrement. Cinq évêques français, dont Mgr Dupanloup et Mgr Ginouilhac, voyant Rome incliner aux partis extrêmes, les évêques isolés et de plus en plus entamés pensèrent qu'un Concile œcuménique, après tout, serait peut-être le seul moyen de mettre une digue au torrent de l'ultramontanisme, qui menaçait de tout emporter. Tout au moins, les évêques pourraient se voir, se concerter, organiser une résistance. Mgr Dupanloup fut chargé ou se chargea lui-même du rôle du Saint-Esprit dans cette affaire. Pie IX, qui était depuis longtemps et parfaitement décidé, se garda bien de le lui dire ; mais il lui demanda pourquoi, deux ans auparavant, il avait été d'un avis diamétralement opposé. L'évêque répondit : Très Saint-Père, les circonstances ne sont plus les mêmes. Et il s'en alla, disant à ses intimes qu'il venait d'obtenir du Pape la convocation d'un Concile général.

[2] Ce haut personnage, on me l'a nommé, et je ne le nommerai pas, puisque lui-même il désire rester anonyme ; mais qui ne le devinera, et ne le nommera ?

[3] Un incident piquant de ce voyage, qu'a raconté quelque part Mgr de Ségur. L'évêque d'Orléans avait poussé jusqu'à Vienne pour y voir le cardinal-archevêque. Par une erreur du cocher, c'est chez le Nonce qu'il fut d'abord conduit. Ne connaissant personnellement ni l'un ni l'autre, il se crut devant l'archevêque et parla librement du but de son voyage. Le Nonce le laissa un peu s'enferrer, puis il lui dit : Pardon, Monseigneur, je vois que vous vous abusez. Je suis le Nonce, et ce n'est pas au Nonce, je suppose, que vous aviez l'intention de parler ainsi ! Le Nonce dut en écrire à Rome, ce qui expliquerait encore les paroles sévères de Pie IX sur ce voyage à travers l'Allemagne.

[4] Un ou deux détails m'arrivent de source très authentique. En sortant de l'audience, l'empereur dit à l'un de ses chambellans : Voilà un homme qui promet plus de beurre qu'il n'a de lait. Il avait engagé l'évêque à voir le prince de la Tour d'Auvergne, son ministre des affaires étrangères. Interrogé par Mgr Chigi, inquiet de ces menées, sur ce qu'avait pu lui dire l'évêque d'Orléans, le ministre répondit : Je ne puis pas tout vous rapporter ; mais je sais bien, et je puis vous dire que ce prélat m'a scandalisé. Or le ministre, ni dévot, ni ultramontain, ne devait pas avoir le scandale trop facile ! Quelles choses étranges lui avait donc conseillées l'évêque d'Orléans ? — De la même source, c'est-à-dire du chambellan qui vit encore, et que je pourrais nommer, je tiens qu'un des desseins de Mgr Dupanloup, en sollicitant cette audience impériale, était de se faire nommer ambassadeur auprès du concile. Il se croyait déjà l'Eglise, il eût été l'Etat : l'Eglise et l'Etat en sa personne : union qu'il a toujours convoitée. — D'autre part, voici ce qui me vient du palais d'un cardinal romain : Le livre de M. Maynard a fait bonne et prompte justice, et l'on sait du reste, ici, que les personnages politiques mêlés de près ou de loin aux événements du concile, gardent sur l'évêque d'Orléans les mêmes appréciations. Je puis ajouter que tout n'est pas encore publié et connu, et l'on évitera de faire mettre au jour certaines pièces d'ambassade dont on a prudemment gardé les doubles, et qui prouveraient surabondamment le rôle néfaste joué par les coryphées du parti libéral.

[5] Il n'y a pas de pondération des pouvoirs dans l'Église : il n'y a qu'un pouvoir souverain, le Pape, et des pouvoirs subordonnés, les évêques, même en plein Concile, par la raison qu'il n'y a qu'un Christ et qu'un vicaire du Christ. Cette notion essentielle et fondamentale de l'Eglise semble avoir été méconnue de la plupart des membres de l'opposition.

[6] Pie IX fit plus : il loua par un Bref des plus explicites ce que blâmait l'évêque et ce que blâme plus âprement son historien. Le 8 mai 1870, Louis Veuillot ayant remis au Pape, sur les fonds reçus des pétitionnaires, une somme de cent mille francs, avec une lettre où il disait que ces oboles venaient surtout du prêtre, plus pauvre en France que les plus pauvres, mais plus généreux que les plus opulents ; qu'elles étaient, avec les épigraphes qui les accompagnaient d'ordinaire, des actes de foi et d'amour envers le vicaire de Jésus-Christ, et qu'elles confessaient sa mission d'autorité et de salut ; le Pape, dix jours après, le félicitait, lui, ses collaborateurs et les abonnés de l'Univers, de cette nouvelle marque de dévouement et d'amour, y voyant le gage de la piété d'un grand nombre et le fruit du combat que le journal soutenait depuis longtemps pour la religion et pour le Saint-Siège.