NAPOLÉON ET SA FAMILLE

VOLUME III. — 1805-1807

 

XIX. — PRINCES IN PARTIBUS.

 

 

Juillet 1805 (Messidor an XIII) - Octobre 1880.

PAULINE. — L'hiver de l'an XIV. — Réceptions. — Le palais. Les surveillances. — Retour de l'Empereur. — Les fêtes. La principauté de Guastalla. — Vente à l'Italie. — Où va l'argent. — Voyage à Plombières. — Les bagages et le train. — M. de Forbin. — Retour. — Séjour à Saint-Leu. — Forbin directeur de la princesse et de sa maison.

MADAME. — Son mécontentement. — Traitement insuffisant. — Les palais de Madame, succursales de la grande aumônerie. — Le statut impérial. — Protestations et demandes de Madame. — Sa lettre à l'Empereur. — Ce qu'elle obtient. Ce qu'elle souhaitait.

FESCH. — Son ministère à Rome. — Le retour du Pape. Jérôme. — L'affaire d'Ancône. — Lettre du Pape à l'Empereur. — Les réponses. — Vanité et nullité de Fesch. — Ses dépêches. — Ses entrevues avec le secrétaire d'Etat. — Rappel de Fesch. — La coadjutorerie de Ratisbonne. — Nouvelles demandes. — Fesch à son retour de Rome. — Ce qu'il y a appris. — Ceux qui le mènent. — Il est le chef et le maitre de l'Eglise en France. — Il y apporte les doctrines ultramontaines.

 

De cette promotion de 1806 — quel autre mot ? on vient de voir les souverainetés sérieuses, celles qui tiennent au système et le constituent essentiellement. Il est, au même moment, deux membres de la famille qui reçoivent des principautés de pure représentation ou d'espérance assez incertaine. C'est pourtant, de la part de Napoléon, le même mouvement d'idées qui le porte à établir les siens en des conditions telles qu'ils aient chacun une part d'Europe ou semblent au moins la posséder, qu'ils fassent partie intégrante du système et restent égaux entre eux, et la façon dont chacun reçoit et porte son titre, les ambitions diverses et les différents désirs avec leur expression vis-à-vis de lui, ont autant d'intérêt, s'agissant d'états problématiques, que s'il s'agissait de réalités.

 

De Trianon, où elle a passé tous les beaux jours de l'an XIII, la princesse Paulette est rentrée en son palais du faubourg Saint-Honoré. De Boulogne, Borghèse est parti en droiture pour les Allemagnes où il brille peu : on conte même les interjections de désespoir qu'il a poussées sur une égratignure et, si l'histoire revient à Paulette, elle n'est pas pour changer ses sentiments : la femme de Leclerc a ses preuves faites ; mais ce n'est point de Borghèse qu'il s'agit. Il est loin, que n'est-il plus loin encore ! Pour la première fois, Son Altesse Impériale ouvrant ses salons, va recevoir et c'est la grande affaire. Il faut que tout soit d'une correction et, comme elle dit, d'une propreté égale à l'élégance. Sans doute, ce n'est pas ici le luxe tant soit peu criard de l'hôtel Thélusson, moins encore les splendeurs de l'Élysée ; pourtant les appartements de réception ont bon air : passé les trois antichambres d'étiquette, c'est la grande salle à manger éclairée par deux lustres à seize lumières à têtes de zéphyrs en bronze doré, le salon jaune, le salon d'honneur en velours ponceau, la chambre à coucher de parade, toute de satin bleu clair, que suit le boudoir violet. Au premier étage, encore des salons, un carmélite, un vert, un bleu, puis les petits appartements. Les lundis, les Vétérans qui fournissent le poste prennent la grande tenue ; toute la livrée est sur pied ; la princesse elle-même fait sa ronde, ne s'en rapportant à personne et, d'un œil implacable, notant les fautes contre l'étiquette, les marmitons qui ont l'audace de traverser la cour, les chiens que le suisse a laissés entrer, tatillonne, fait la chasse aux mauvaises odeurs, aux courants d'air, aux bouts de bougie et aux pains de sucre. Tout est neuf, fleuri et l'accueil est pareil, la jeune princesse recevant avec les grâces qui lui sont naturelles et qui la font généralement chérir. Il est vrai qu'à des soirs on trouve la porte fermée : Son Altesse Impériale est souffrante : au moins le dit-elle et sa dignité l'a empêchée de prévenir.

C'est surtout à partir du il janvier 1806 que cette lubie prend à Paulette. Son époux est revenu, revêtu, pour prix de sa gloire, du grade de colonel et désigné pour le 1er Carabiniers. Sa garnison est à Lunéville ; c'est bien près, et ce n'est pas la passion de faire du service qui l'y retiendra. Mais ce n'est pas encore assez près à son gré et il demande Versailles qu'on lui accorde. Paulette enrage ; pourtant, il faut paraître aux réceptions officielles pour le retour de l'Empereur, aux spectacles de circonstance, aux concerts des Tuileries, aux bals chez les ambassadeurs et chez les ministres. Decrès, le gros Decrès, se relève par une invention de cérémonial qui plaît en rappelant les temps, si loin déjà où il parlait amour et même mariage : à l'entrée de la princesse à l'hôtel de la Marine, deux courriers, qui se tiennent dans le vestibule avec deux girandoles allumées, les portent en croix devant elle, jusqu'à la porte où sept domestiques en grande livrée bordent la haie et un huissier la mène au salon réservé. Elle trouve cela noble.

Chez elle, il faut donner à danser : l'Empereur le veut, mais comme elle y met peu d'entrain lorsque le carabinier se présente, toujours noir, charbonné, vibrant et décevant. Comme elle sait à quoi s'en tenir, tout, de lui, l'énerve à crier, façons, paroles, rires, gestes, tout : il ne s'en doute pas et persiste.

Autre ennui : c'est la querelle à propos de Stéphanie de Beauharnais, traitée par l'Empereur en fille adoptive et, par une solennelle décision, préférée pour le rang et les honneurs à toutes les princesses, même à Madame ! Et, aux fêtes données pour le mariage de cette pécore, il faut paraître, quoiqu'on en ait : l'Empereur l'exige.

Une compensation : Borghèse est parti pour l'Italie le 9 mars ; une autre : dans ces décrets du 30 mars où il institue la constitution du Grand Empire, Paulette a sa part désignée.

Paulette, fi ! voila qui sent l'enfance et ne se prend pas au sérieux ; Pauline est autrement noble et cornélien ; cela sent son Polyeucte, et Paulette se mue en Pauline, comme jadis Annonciade en Caroline et Marianne en Elisa. La principauté de Guastalla étant à notre disposition, décrète l'Empereur, nous en avons disposé comme nous en disposons par les présentes, en faveur de la princesse Pauline, notre bien-aimée sœur, pour en jouir en toute propriété et souveraineté sous les noms de princesse et duchesse de Guastalla. Nous entendons que le prince Borghèse, son époux, porte le titre de prince et duc de Guastalla, que cette principauté soit transmise, par ordre de primogéniture, à la descendance masculine, légitime et naturelle de notre sœur Pauline, et, à défaut de la descendance masculine, nous nous réservons de disposer de la principauté de Guastalla à notre choix et ainsi que nous le jugerons convenable pour le bien de nos peuples et l'intérêt de notre couronne.

Guastalla ? Le nom sonne à l'oreille, mais qu'est-ce ? Et la princesse demande à tout venant des informations sur cet état qui lui tombe du ciel. Qu'est-ce, Guastalla ? Et sa moue se dessine lorsque les gens instruits lui racontent que son duché a dix kilomètres carrés et dix mille âmes plus ou moins, que la capitale a des beautés non pareilles, savoir un château, une cathédrale, huit églises, un collège, une bibliothèque, un théâtre, et, sur la place du marché, la statue en bronze de Ferdinand Ier de Gonzague. Qu'il y reste, Ferdinand Ier, ce n'est point la princesse Pauline qui l'ira rejoindre !

Que Guastalla ait dépendu de Crémone, puis de Mantoue, et ait été érigé en comté, en 1406, par le duc Marie Visconti, pour Guido Torelli, mari de sa cousine ; que Ludovica Torelli l'ait vendu, en 1539, au vice-roi de Naples, Ferdinand e de Gonzague, fils du marquis de Mantoue, et que les Gonzague l'aient possédé comme principauté et duché d'Empire, jusqu'en 1746 ; que, à la mort sans hoirs de Joseph de Gonzague, l'empereur François Ier s'en soit emparé, comme d'un fief tombé en déshérence ; qu'il l'ait cédé deux ans plus tard au duc de Parme ; que le Premier consul l'ait recueilli avec Parme et Plaisance lors de la fondation du royaume d'Etrurie, que veut-on que cela fasse à Pauline ? Aussi, après avoir reçu fort gracieusement les compliments du sénat de France sur sa nouvelle dignité, elle cherche à en tirer bon parti. Certes, comme dit l'Empereur, elle ne demandera pas mieux que de céder Guastalla au royaume d'Italie pourvu qu'on lui en donne un bon prix et qu'elle en conserve le titre et les biens allodiaux. De ce que lui paiera le royaume, elle s'achètera, en France, une belle terre et trouvera avec le reste des revenus agréables. Pour la forme, on soumet la question à Borghèse, qui après la mort de sa femme a réserve de l'Usufruit, mais lui non plus me se soucie point de faire un pendant à Ferdinand 1er et, à son retour d'Italie, le 29 avril, il s'empresse de consentir. Marché fait.

Ma sœur, écrit l'Empereur le 24 mai, vous trouverez ci-joint le décret que je viens de prendre pour la cession de votre principauté de Guastalla au royaume d'Italie. Vous verrez que mon Trésor d'Italie vous paiera six millions dont 1.500.000 francs en juillet et le reste en trois ans. La principauté de Guastalla n'étant pas aliénable et devant retourner à la Couronne à défaut d'héritiers mâles, mon intention est que le prix en soit employé à acheter en France un domaine de même valeur. Voyez donc à charger vos hommes d'affaires de s'occuper de cette affaire. Cette cession qui est confirmée, le 14 août, par un sénatus-consulte spécial n'est pas sans fournir quelques moyens utiles au Trésor de France ; car, tandis que Pauline négocie l'achat du Raincy dont elle offre un million, dont elle offrirait bien mieux si elle avait les mains libres, l'Empereur fait emploi d'environ trois millions de la somme totale en transférant à la dotation du duché-majorat de Guastalla, 200.000 francs de rente, au cours du jour, provenant de recouvrements opérés sur les débets des comptables. Comme il dit, cet arrangement donnera quelques secours au Trésor et lui épargnera l'embarras d'une vente partielle de rentes qui pourrait être mal interprétée. D'autre part, il ordonne que l'on recherche, dans les possessions de la Caisse d'amortissement, trois millions de biens nationaux qui, au prix d'achat, seront attribués à la princesse. Il ne s'oppose pas à la fantaisie qu'elle a du Raincy, mais, convaincu qu'Ouvrard n'en a fait qu'une vente simulée à M. Destillères, il cherche le moyen de liquider ses anciennes créances sur Ouvrard en reprenant le million que sa sœur aura à payer. En ce genre d'affaires, il est singulièrement retors, envisage toutes les hypothèses, négocie avec un mélange d'astuce et de violence, sait attendre et, quelle que soit l'apparence, ne s'emporte que jusqu'où il veut ; mais, cette fois, l'adversaire est de taille et l'obstination d'Ouvrard peut avoir raison de la sienne.

Ainsi, les six millions payés par le royaume d'Italie rentreront au moins en nue-propriété au Trésor de France qui n'aura à payer que la rente : qui y perdra, ce sera Pauline si, pour les quatre cent mille francs que lui rendront ses nouvelles possessions et les cent cinquante mille que fourniront les biens allodiaux de Guastalla, elle doit renoncer à son traitement sur le trésor de la Couronne lequel, pour quinze mois, du ter vendémiaire an XIV au 31 décembre 1806, a monté à 546.666 fr. 66, plus deux gratifications (2 vendémiaire et 7 février) ensemble de 370.000 francs, au total : 916.000 francs.

De tout cet arrangement, elle s'inquiète peu, elle a remis ses intérêts au grand frère et elle fait bien. S'il la débarrassait tout à fait de Borghèse ce serait mieux ; mais, quoique restant à Paris, Borghèse se rend moins gênant. Après quelques scènes de jalousie sur les fréquentes visites que reçoit sa femme d'un certain comte de L..., il paraît avoir pris son parti et se console avec des dames de l'entourage. Il se mêle aux divertissements de la Cour impériale, dont Pauline s'abstient sous prétexte de santé ; il est des chasses et des voyages à Rambouillet et mène la vie de garçon, tandis qu'au milieu de mai, la princesse retourne s'installer au Petit-Trianon. Elle n'en a à ce moment que pour sa sœur Caroline, qui a besoin d'elle et s'entend à la prendre. Ce ne sont à Trianon que bals et concerts où Caroline s'empresse. Avant le départ de Murat pour ses états de Berg, c'est une représentation, par les acteurs des Variétés, de Cendrillon et du Désespoir de Jocrisse : malgré sa couronne toute neuve, le gouverneur de Paris rit si haut et s'amuse si bien que Brunet s'enhardit à demander la protection de Son Altesse pour transporter son théâtre, du Palais Royal à la salle qu'il fait construire sur le boulevard. La gai té rend généreux. Le prince promet.

Sans attendre la terminaison de son affaire de Guastalla, au début de juillet, Pauline part pour Plombières, non sans avoir, au passage, jeté des regards d'envie sur ce Raincy tant désiré. C'est chose grave, un voyage, et aux meubles qu'on emporte, aux objets étranges qui chargent les voitures de suite, on croirait une princesse des Mille et Une nuits. D'abord la baignoire pour le bain de lait. A Paris, l'on se contente de deux bains par semaine et on n'y emploie que dix pintes coûtant 6 francs, mais contre la fatigue de la route, c'est un bain qu'il faut chaque jour, à la descente de voiture, et une douche, après le bain, fait mieux encore. Cela n'est pas sans étonner parfois les hôtes. La princesse s'est annoncée à Bar, chez son ci-devant beau-frère, M. Leclerc, préfet de la Meuse. Elle a averti pour son bain. La chose n'est point facile dans une petite ville, mais le préfet dépêche dans les villages voisins tous les soldats de la Garde départementale. Chaque soldat revient avec son pot de lait et l'on commence à faire chauffer lorsqu'arrive la voyageuse. Portez-moi comme autrefois, dit-elle, mon cher petit frère, et le préfet de reprendre les anciennes fonctions et de déposer la princesse dans le plus bel appartement de l'Hôtel. Et mon bain ? dit-elle avec câlinerie.Il est prêt Et ma douche ?C'est plus difficile ; il n'y a pas d'appareil. Faites percer le plafond juste au-dessus de la baignoire que vous allez établir ici, dans ma chambre. Pardon de l'embarras, mon cher petit frère, mais c'est nécessaire à ma santé. L'on fait de son mieux et il en résulte un gracieux adieu adressé au préfet et l'odeur prolongée dans l'appartement d'une laiterie mal tenue. Ce n'est pas tout que la baignoire, il y a la chaise à porteurs et la litière, car la princesse ne met pas un pied devant l'autre à moins d'être contrainte, et, pour la porter, il n'y a pas que des préfets[1]. A l'intérieur des appartements, c'est un grand diable de nègre nommé Rode, qu'elle a amené d'Amérique, qu'elle a fait instruire en religion par son aumônier l'abbé de Maussac et qu'elle a promu à la dignité de premier valet de chambre ; dehors, ç'a été d'abord deux sauvages de sept pieds de haut, attelés à un hamac et commandés par un méchant petit négrillon bossu, tortu, bancal et haut au plus de deux coudées ; puis, avec ses chamarrures d'or, d'argent et de plumes, cet équipage dont Jérôme avait fait présent, ayant paru vraiment trop voyant, on a remplacé les deux incas, par quatre grands laquais en livrée vert et or qui se relayent à une petite chaise garnie de taffetas clair. Outre la chaise, qu'on emporte, on aura, à Plombières, une litière construite exprès sur les anciens modèles espagnols et italiens, pour courir la montagne. On a acheté en Auvergne quatre mulets de haute taille que, depuis un mois, M. de Montbreton, le premier écuyer, s'ingénie à dresser, mais il y perd sa science et l'on devra revenir à des modes plus modernes.

Aussi bien, à Plombières, Pauline se trouve à miracle, et le séjour lui semble singulièrement agréable et court, car elle y rencontre l'homme qui le plus longtemps et le plus constamment peut-être, eut l'art d'exercer quelque influence sur son esprit et sur son cœur.

Louis-Nicolas-Philippe-Auguste de Forbin avait alors moins de trente ans. Une taille élevée, une tournure élégante et noble, de beaux yeux, des traits réguliers et qui rappelaient les belles têtes du siècle de Louis XIV, en faisaient ce qu'on eût appelé dans l'ancienne cour un gentilhomme accompli. Un esprit vif et enjoué, beaucoup d'imagination le rendaient tout à fait aimable. Les femmes raffolaient de lui. Il était remarquable, a dit l'une d'elles, jusque dans sa parole qui était élégante et gracieuse. Et puis, tous les talents : peintre, poète, romancier, architecte, quoi encore ? Il s'entendait à tout, et, nonchalamment, en grand seigneur, se plaisait à ce qui était d'art. Chevalier de Malte au berceau, — car il était de cette illustre maison fondée par Pierre Forbin qualifié miles en 1350, qui a fourni des gouverneurs de province, des grands sénéchaux, des premiers présidents en parlement, des ambassadeurs, un cardinal, et qui ramifiée en quantité de branches : Janson, La Roque. La Barben, La Marte, Oppède, La Gardane, des Issarts, est entre les meilleures de Provence, — il avait, dès l'enfance, aimé manier des crayons et des pinceaux, et il avait, à Aix, reçu des leçons d'un nommé Constantin, chez qui il connut Granet, resté son ami. A la Révolution, sa famille se réfugia à Lyon où son père et son oncle furent tués ; avec sa mère, il échappa, vint se terrer à Vienne en Dauphiné. Là peut-être fut-il pris par la réquisition, mais il fit comme tant d'autres et, ayant retrouvé quelque argent, s'envola vers Paris. A Lyon, il avait travaillé avec Boissieu ; à Paris, il travailla chez Demarne, puis suivit David. Ce n'est point que l'art qu'il cultivait demandât un tel maitre : il ne s'appliquait guère qu'au paysage historique, à des tableaux de genre qui n'étaient guère pires que ceux des artistes de métier, mais qui, signés Forbin, étaient d'autant plus recherchés dans le beau monde que le peintre mettait une grâce particulière à les offrir, s'il avait un art spécial pour se les faire payer. En 1799, une jeune fille riche, Mlle de Dortans s'éprit de lui et l'épousa, mais il ne lui fit que peu la grâce de vivre avec elle, et, en 1802, il s'en alla à Rome avec Granet. On dit que ce fut là qu'il rencontra d'abord Pauline : pourtant, nulle trace de lui avant 1806, avant ce séjour à Plombières, et, telle qu'elle était, de la façon dont elle était entourée, elle n'eût pu longtemps cacher ses préférences.

Tout de suite, il plut. Connaisseur en toute chose, et, eu chacune, excellant à se faire valoir, pratiquant toutes les habiletés, prêt à tous les jolis divertissements d'esprit, beau sans afféterie, intelligent sans prétention, joignant à l'adresse d'un Provençal, à la vigueur d'un portefaix, à la désinvolture d'un grand seigneur, cette sorte d'auréole que donnent la ruine imméritée, le malheur et des dettes, il avait eu beaucoup de femmes, mais cette bonne fortune passait toutes les autres, réparait le passé et assurait l'avenir. Vers ce temps Chateaubriand le rencontra à Genève dans la béatitude. Il promenait dans ses regards le bonheur intérieur qui l'inondait ; il ne touchait pas terre. Porté par ses talents et ses félicités, il descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre en justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. Bonhomme néanmoins quoique excessivement heureux. Pauline en est tout adoucie. Elle en écrit à sa belle-sœur Joséphine presque des tendresses : Plaignez-moi, Madame, d'avoir été obligée de sacrifier à ma santé le plaisir d'être près de vous à Saint-Cloud. Je me rappelle sans cesse vos aimables soins pour moi et je trouve Camille bien heureux ; le chagrin d'en être séparée augmente encore mes regrets. L'ironie est forte et le joli Pardi ! qu'elle lâcha en signant ! Au moins ne se pressa-t-elle point de retrouver ce cher époux. On a annoncé que Son Altesse Impériale viendra avec sa mère passer quelques jours au château de Brienne et, de là se rendra à la cour pour le jour de la fête de l'Empereur ; mais Plombières vaut bien mieux, quoiqu'il y pleuve et qu'on ne puisse plus se promener. La saison est finie, mais la princesse est si faible, qu'il faut en vérité du temps avant qu'elle se remette de façon à supporter le voyage. D'ailleurs, Borghèse fait grande chère et joyeuse vie au camp de Meudon : en sa qualité de major général il ne doit s'éloigner ni jour ni nuit ; mais, comme un écolier vicieux, il n'est pas d'invention plaisante qu'il n'emploie pour se soustraire à la surveillance de l'Empereur.

C'est seulement le 9 septembre que l'on signale de Nancy le retour de la princesse : pour l'automne, elle a demandé à Louis de lui prêter Saint-Leu, mais elle s'arrête à Paris où il faut qu'elle prenne congé de l'Empereur partant pour Mayence et la guerre de-Prusse, et qu'elle fasse ses adieux à ce cher époux qui s'en va gagner do la gloire avec les Carabiniers. Bon voyage lui souhaite-t-elle et, au début d'octobre, elle vient à Saint-Leu où Forbin, tout récemment nommé sou chambellan (5 octobre), l'accompagne en posture officielle. La maison a trouvé son maître et, comme il mène la princesse, Forbin mène les gens de la cour et les gens du service. Tout passe par ses mains et il en reste. Au bout des trois mois que dure ce beau zèle, 1807 commençant, on signale avec affectation l'élégant équipage du chambellan et ses jolis chevaux blancs et l'on s'étonne que ses dettes soient enfin payées.

Si, à un jour de cette année, en vue d'être agréable à Caroline et par cette passion familiale qu'elle garde très vive et très profonde, Pauline est sortie des colifichets, son habituelle occupation, et de l'amour, but de sa vie, pour se mêler à quelque algarade contre les Beauharnais, la politique et ce qui y touche ne sont pas pour la fixer ; sa diplomatie consiste à démêler les mérites respectifs de la pâte amère, de la pâte liquide, du lait de rose et de la pommade au concombre ; sa sévérité s'exerce sur les fournisseurs qui lui manquent de parole et sa tyrannie qui n'est pas sans des agréments, ne s'étend que sur des sujets choisis, des esclaves volontaires — et universellement enviés. Mais de toute la famille elle est bien en vérité la seule à agir ainsi.

 

Sa mère ne s'est pas trouvée longtemps satisfaite des avantages pourtant assez réels que l'Empereur lui a faits et de la place assez dorée où il l'a mise. Un traitement de 300.000 francs, fût-il doublé, triplé même par les gratifications accessoires, cela était mesquin et tout à fait insuffisant. Comme protectrice des Sœurs de charité, on s'adressait à elle et elle eût pu grandement donner, mais elle ne donnait pas, car ses revenus depuis deux ans n'avaient pas augmenté. Elle renvoyait donc avec confiance les pétitionnaires à la caisse de la Grande aumônerie. Au reste, son château de Pont et son hôtel à Paris en étaient comme une succursale. Malgré les discussions assez âpres qu'elle avait eues un moment avec Fesch sur du mobilier et de l'argent, leur intimité fraternelle n'en avait pas été troublée et les secrétaires, vicaires généraux, aumôniers de tous ordres ne manquaient point de s'empresser. Sa petite cour en prenait un caractère ecclésiastique tout spécial et comme les Corses qui formaient l'intimité, les gens de haute noblesse que l'Empereur avaient imposés, les nouvelles dames qu'on avait dû prendre étaient déjà pour s'entendre médiocrement, les prêtres achevaient le tableau. Sans l'intrigue, il est vrai, — et quelle intrigue ! — qu'eût-on fait à Pont ? Les plaintes de Madame sur sa pauvreté trouvaient des échos d'autant plus complaisants que l'on n'avait rien à espérer de sa générosité et que, pour s'excuser, elle se rejetait constamment sur son indigence : Madame votre sœur, écrit à Fesch Jauffret, secrétaire général de la Grande aumônerie, craint qu'on ne lui fasse en France la réputation de ne pas aimer à donner. Elle n'a point tort, et l'Empereur qui le sait, qui voudrait encore penser que, s'il augmente les ressources de sa mère, il augmentera ses largesses, porte son traitement, à dater du 1er janvier 1806, à 480.000 francs par an. Est-ce assez ? Non pas. Et tout à l'heure une vraie bataille va s'engager.

La publication du Statut impérial du 30 mars en est l'occasion, et il faut avouer qu'à certains égards, Madame a le droit de se trouver blessée. La Famille impériale, telle qu'elle est désormais constituée, comprend exclusivement ; 1° les princes dans l'ordre d'hérédité ; 2° les princesses sœurs de l'Empereur, leurs époux et leur descendance en légitime mariage jusqu'au cinquième degré inclusivement ; 3° les enfants d'adoption de l'Empereur et leur descendance légitime. Nulle part le nom de Madame n'est prononcé ; aucun titre, aucune dignité ne lui est attribuée ; fait-elle partie de la famille, on ne sait. Joseph reçoit Naples, Caroline Berg, Pauline Guastalla ; Madame ne reçoit rien. Sans doute, un état à gouverner serait excessif, mais à vendre ?

Et l'Empereur ne vient-il pas de marquer à cette petite Stéphanie d'étranges préférences et, pour elle, de formuler et de prononcer la déchéance de sa mère, en privant celle-ci des droits et des prérogatives qui lui appartiennent. Toujours, jusque-là elle a siégé à la droite de l'Empereur avant les princes, l'Impératrice ayant la gauche avec les princesses étagées après elle selon le rang de famille. Et c'est à Stéphanie que Madame a dû céder la place !

Ces considérations ne peuvent manquer d'être développées et commentées par un entourage où abondent les ambitieux du second ordre, qui s'étant attachés à Madame faute de ramper plus haut, ont toujours espéré qu'elle prendrait une influence et recevrait des dignités par qui ils se rehausseraient eux-mêmes. Ils trouvent un terrain propice, car si, en messidor an XII, les prétentions que Fesch a formulées au nom de sa sœur ont été écartées, ce n'est pas au moins qu'elle y ait renoncé. L'Empereur, voyant sa mère inquiète, agitée et même souffrante, la prie de lui faire connaître ce qui lui serait agréable. L'occasion paraît admirable et, d'un conseil où sont appelés les plus intimes et où Guieu, secrétaire des Commandements, tient la plume, sort cette lettre, où Madame s'explique avec la franchise inséparable de ces communications intimes du cœur auxquelles tout calcul personnel est étranger.

A son âge et dans sa position, dit-elle, elle ne peut avoir de prétentions ambitieuses. Son titre de mère de l'Empereur est assez glorieux. Sa place aux côtés de l'Empereur est aussi éminente à ses yeux qu'elle est chère à son cœur. Sous ce rapport, elle ne désire aucun changement dans ce qui est, mais elle doit exister dans l'Empire avec la dignité qui convient à son rang. C'est moins pour elle qu'elle le désire que pour l'Empereur, puisqu'il faut que la mère de l'Empereur soit honorée par les peuples autant qu'il l'honore et l'affectionne lui-même et combien, dans l'opinion, la splendeur extérieure ajoute à celle des titres et même aux qualités personnelles !

Un traitement de 480.000 francs suffisant sans doute pour ses besoins personnels, ne l'est point relativement aux obligations qui naissent de sa condition politique. Une représentation convenable exige de plus grands moyens. La représentation de la mère de l'Empereur doit être au moins au niveau de celle des autres membres de la Famille impériale. Il lui faut une augmentation dans sa maison d'honneur et il faut, à ses officiers, des avantages qui rehaussent la dignité de leur fonction et prouvent à tous que, par leurs services auprès de sa personne, ils se sont acquis des titres spéciaux à la bienveillance de l'Empereur.

Quant à la manière dont mon traitement doit être fixé, continue-t-elle, je vous invite à réfléchir sur les points suivants :

Une simple pension qui n'est déterminée que par un acte non revêtu des formes légales, m'offre un don précieux de votre amour, mais n'est point pour moi un titre politique émané du pouvoir souverain. J'ai, dans vos sentiments, la garantie la plus sûre de mon sort actuel, mais je déclare, Sire, que dans aucun temps, et dans aucune circonstance, je ne veux dépendre que de votre volonté, et votre prévoyante tendresse ne peut que le vouloir et l'ordonner ainsi. La fixité de mon traitement paraîtra donc, ce me semble, convenable aux sentiments de Votre Majesté autant qu'à' ma dignité personnelle.

Je ne crains pas d'aller plus loin et de vous avouer, Sire, qu'il me serait doux de me glorifier d'un acte solennel qui manifesterait à la nation française les sentiments que vous professez envers moi et qui n'ont fait jusqu'ici que le charme de ma vie privée.

Les lois anciennes avaient assigné le douaire viager des reines-mères sur certaines parties des contributions publiques. Quelles que soient les différences qui naissent de ma position particulière, le principe de ces lois ne m'est pas absolument étranger. Un sénatus-consulte assigne à vos frères une rente apanagère sur le Trésor public. Les grands dignitaires de l'Empire ont obtenu la même distinction. Ne pensez-vous pas qu'il siérait à Votre Majesté de faire fonctionner à mon égard la même mesure ? Croyez, Sire, que tous les Français, que les pères de famille verraient avec attendrissement cet acte de piété filiale. Vos lois tendent à rétablir les vertus domestiques ; vous les influencerez sûrement par un si noble exemple.

Je suis certaine que le premier corps de l'État vous donnera dans cette circonstance une preuve nouvelle de ses sentiments et qu'après avoir payé tant de fois son tribut à vos vertus publiques, il offrirait avec sensibilité le tribut de sa vénération à vos vertus privées.

Au reste, Sire, si d'autres combinaisons que celles du sentiment pouvaient se mêler à l'idée que je vous soumets, veuillez remarquer que l'élévation de votre frère au trône de Naples peut faire cesser son traitement en France et rendre moins aggravante pour le Trésor public la charge qui me concernerait ; que, vers la fin de ma carrière, un traitement viager ne peut offrir dans sa durée, un surcroît de dépense onéreux à l'État ; enfin, que ma position particulière dans votre famille fait que tout ce qui me sera personnel ne peut devenir un exemple.

Voilà Sire, tout ce que je peux désirer. Je suis heureuse, dans ma position présente, et je ne dissimule point ce qu'un fils tel que vous a répandu d'enchantement sur ma vie. Mais, quand je vous invite à donner plus d'éclat à mon existence, ce ne sont pas de vaines jouissances que je recherche. Vous pouvez voir que mes idées se lient à un sentiment maternel qui ne sépare pas ma gloire de la vôtre.

Certes, dans cette mise en demeure, la forme seule, cette forme fleurie, à prétentions d'éloquence, où pas une ligne, pas un mot ne trahit la mère, la femme, la Corse, où l'on sent partout la rhétorique et une rhétorique spéciale, cette forme de réquisitoire où oui l'invite à réfléchir où on l'invite à donner plus d'éclat, est pour irriter l'Empereur, et il faut, en vérité, le bien mal connaître pour lui présenter une telle requête. Ce n'est point de ce style qu'usent Elisa ni Caroline ; mais le pis est que, dans ce document du 9 mai 1806, il retrouve, aggravées, toutes les demandes formées en l'an XII : traitement au moins d'un million, inscrit — car Napoléon peut mourir — par un sénatus-consulte, sur le Grand livre de la dette publique, au nom de l'Impératrice mère, car c'est bien à une telle dignité que pousse naturellement la constitution d'un douaire, et le mot de douaire est authentiquement prononcé. Qu'importent ensuite les prétentions des officiers de Madame s'accrochant à elle pour prendre leur vol et se faire mieux renier ? qu'importe l'argent quémandé pour des frais d'établissement déjà dix fois payés ? Le grave, c'est, sous ce

verbiage, la volonté que très nettement manifeste sa mère, de tenir sa position de l'État, d'être une personne d'État, d'occuper une condition politique, l'assimilation décidée aux reines mères, la réclamation et l'affirmation d'un droit supérieur à celui de tous les princes de la Famille impériale. Pourtant, Napoléon ne se fâche pas, il ne discute pas ; il ne répond pas, ce qu'il ne manquerait de faire à d'autres, que tout droit procède de lui et que seul il distribue comme il lui plaît les rangs dans sa famille. Sans doute, au dîner du dimanche, il doit donner son avis, mais, à défaut d'un témoin qui le rapporte, ce sont ses actes qui parlent.

Il ne refuse point l'ameublement : il a déjà donné des tapisseries pour Pont, il en donne encore et c'est douze pièces des Gobelins. Pour les frais d'établissement, puisqu'on lui en réclame, il ne sera pas moins généreux, mais, à son heure : le 14 août, il offrira à sa mère un présent de 600.000 francs ; en principe, il ne repousse point la demande d'augmentation de traitement, mais il trouve inopportun le moment où elle est présentée ; il se réserve d'y pourvoir au moment qu'il aura fixé ; mais ce sera lui seul, ce sera sur la liste civile, il n'en résultera pas la reconnaissance d'une qualité qui introduirait la mère de l'Empereur au premier rang de la dynastie, la placerait au-dessus de l'Empereur même ; car sa grandeur, en ce cas, ne serait plus un reflet, elle la tirerait d'elle-même. L'Empereur grandit ce qui est issu de lui ; il ne peut grandir ce dont il sort, nécessairement égal ou supérieur à lui. Le mieux serait de n'en pas parler, de l'abolir par le silence : c'est ce que Napoléon a fait pour son père : Laissez en paix les morts ! C'est ce qui donne une philosophique portée bien autre qu'on n'a voulu voir au mot fameux : Ma noblesse date de Montenotte. Tout commence à lui, tout procède de lui, et si, en fils respectueux et empressé, il a, au rebours de ses résolutions impériales, fait à sa mère une situation à sa cour, il veut que cette situation reste familiale, qu'elle soit de pure courtoisie, qu'aucun acte officiel ne lui prête une apparence politique.

 

N'est-ce pas pour dédommager Madame de ce refus qu'il accorde, à ce moment même, à Fesch, des faveurs inattendues et que rien ne justifie ?

Le ministère de Fesch à Rome, si bien commencé, a éprouvé depuis que le Pape est revenu du Couronnement, des vicissitudes singulières, mais qui ne sauraient étonner ceux qui connaissent le cardinal. Pie VII est rentré fort mal satisfait d'un voyage qui n'a produit aucun des résultats qu'il en attendait : ni la restitution des Légations, ni l'abolition des Articles organiques. Il a trouvé le Sacré-Collège plus irrité encore, moins disposé aux mesures de conciliation, plus âpre aux avantages matériels, plus mécontent du Concordat d'Italie qui atteint les revenus de la plupart. La demande d'annulation du mariage de Jérôme a été présentée sur ces entrefaites. On a vu comme le Pape y a répondu. L'Empereur qui se flattait de l'avoir conquis, de le tenir par des politesses et de menus présents, a été d'autant plus déconcerté et froissé que, à ce grief réel, se mêle la déconvenue de n'avoir pu le retenir à Paris, l'installer près de lui comme le Pontife suprême du Grand Empire.

Là-dessus, est survenue l'agression de l'Autriche. Par le traité du 21 septembre 1805, la cour de Naples a obtenu que le corps de Gouvion-Saint-Cyr évacuerait Otrante et les environs, occupés en vertu du traité de Florence, et a promis en échange, une stricte neutralité. Mais fallait-il s'y fier ? Les Anglais croisaient dans la Méditerranée, guettant l'occasion ; les Russes occupaient Corfou. Pour se ménager une base d'opération en cas qu'il fallût revenir sur Naples, pour opposer une barrière à l'invasion, si, du Midi, elle menaçait la haute Italie, l'Empereur, au passage, mit la main sur Ancône et y établit garnison. A Rome, l'émotion fut grande, les cardinaux redoublèrent de plain tes et comme, en la 'Ville éternelle, avaient trouvé un naturel refuge quantité de princes dépossédés, que les puissances ennemies de l'Empire continuaient — même les hérétiques — à entretenir des représentants près le Saint-Siège, que c'était là déjà la station d'hiver où se donnaient rendez-vous, de tous les points d'Europe, les aristocrates désœuvrés, un foyer d'opposition se trouva formé, où l'on parlait beaucoup, où l'on faisait grand bruit et où un Français tel que Lucien donnait le ton. Soudain, l'on y apprend que la Grande armée est en fâcheuse posture sous les murs de Vienne, détruite même, dit-on, et que de Corfou, une expédition anglo-russe se dirige vers un point inconnu des côtes italiennes. Est-ce Rome, Florence ou Lucques qui est menacé ? Est-ce à Rome que les hérétiques elles schismatiques apportent la délivrance ? Le Pape trouve le moment opportun pour écrire à l'Empereur une lettre comminatoire où il réclame l'évacuation d'Ancône, et au cas où il ne l'obtiendrait pas, déclare qu'il fera remettre ses passeports à Fesch (13 novembre) : simple coïncidence de dates, a-t-on dit. Le Pape ignorait alors les événements — peut-être mais la simultanéité des faits frappe Napoléon et doit le frapper.

Les Anglo-Russes ont débarqué à Naples : la cour des Deux-Siciles qui a appelé l'ennemi s'empresse à lui faire fête et adhère à la coalition. A Rome, tout ce qu'il y a de Français est affolé : Fesch implore des sauvegardes pour son palais ; Lucien mendie des asiles, d'autres partent sans regarder derrière eux. Mais, c'est le coup de foudre d'Austerlitz, et la pyramide replacée sur sa base.

L'Empereur qui rentre en France s'arrête à Munich et, de là le 7 janvier 1806, il répond à la lettre du Pape du 13 novembre. Il affirme ses droits de donateur et de protecteur sur le Patrimoine de saint Pierre, il invoque ses prérogatives de fils aîné de l'Église, il affirme la nécessité de mettre Rome hors de l'atteinte des Anglais et du calife de Constantinople. La dépêche adressée à Fesch est plus vive encore et plus menaçante, au point qu'on se demande si elle n'est point rédigée à dessein d'ouvrir au Pape une voie de conciliation, mais Fesch ne l'entend pas et ne la comprend pas ainsi. Poursuit-il, comme on l'affirme à Rome, le rêve d'être secrétaire d'État ? Porte-t-il dans l'avenir son ambition jusqu'à la tiare ? Est-ce seulement de sa part ineptie et incapacité ? En tout cas, il ne fait rien pour apaiser le débat et ménager une entente encore possible. Au contraire il s'évertue, dans ses rapports, à démontrer que tout lui est ennemi, par suite hostile à l'Empereur. A l'en croire, il sait tout, il est renseigné de tout et il prévoit tout. Je connais, écrit-il, tout ce qui se passe à Rome, toutes les intrigues, tous les intérêts qui se croisent pour se partager le gouvernement de ce pauvre pays et pour se soutenir par toutes sortes de moyens. Il espionne, il dénonce, il accuse, il tatillonne, comme il fait avec le personnel de la légation de France à Naples réfugié à Rome. Au plus fort de la crise, avec une admirable inconscience, il écrit à l'Empereur pour lui exprimer le désir de ne pas être condamné à passer toute sa vie dans ce pays. Me refuseriez-vous, dit-il, de partager l'année entre Rome, Lyon et Paris ? L'hiver à Rome, le printemps et l'été à Lyon, un mois de l'automne à Paris. Que ferais-je toute l'année à Rome ? D'ailleurs, à Rome, il continue à prendre ses aises : non content du palais qu'il occupe, il imagine tantôt de transporter l'Académie de France de la Villa Médicis au palais de Venise repris à l'Autriche et de se faire attribuer la villa comme maison de plaisance, tantôt de mettre la main sur le palais Farnèse et la Farnésine, enlevés au roi de Naples ; l'Empereur y logerait dignement son ambassadeur... les immenses palais du Pape ne valant pas celui-là. Par-dessus sa tête, les lettres de l'Empereur et du Pape se croisent tandis qu'il mûrit les plans, entonne des Te Deum à Saint-Louis, offre à l'aristocratie romaine un grand concert et un grand souper et Confesse modestement : Depuis longtemps on n'avait pas vu de fête aussi magnifique.

Et en même temps qu'il se mêle de tout et qu'il prétend donner des ordres à tous, même aux généraux de l'Armée de Naples, tout l'offusque, Français et étrangers. Il craint pour sa place et, s'il ne veut résider que trois à quatre mois, au moins le veut-il bien. Une lettre qu'il écrit à ce sujet à l'Empereur, le 3 février, le peint au vif : Il a dû annoncer au secrétaire d'État que si la Cour pontificale s'obstinait à ses refus de chasser de Rome les ennemis de la France, l'Empereur était dans l'intention de remplacer le cardinal-ministre par un séculier, même par un protestant. A ces mots, il a vu se peindre sur la figure du secrétaire d'État une joie immense : Je lisais dans son cœur : Faute heureuse de cette lettre du 13 novembre, devait-il dire, qui nous débarrasse du cardinal Fesch ! Un nouveau venu, un protestant même pourrait-il résister à toutes les séductions : femmes, petits présents, protestations de dévouement, humiliations même ? Ce protestant saurait-il établir une police qui découvre mes pensées à peine écloses ? Aura-t-il les moyens du cardinal Fesch de qui l'on espère tout s'il devenait pape ? Aura-t-il les mêmes intérêts que le cardinal Fesch à me surveiller, à m'influencer. D'ailleurs il n'est plus possible d'en imposer à celui-ci. Un homme le plus prévenu aura peut-être besoin de se ménager la protection de cette cour et il pourra bien se laisser séduire par des apparences ! Enfin, le cardinal Fesch est d'autant plus dangereux qu'il est inattaquable envers le monde, envers ses pairs et envers le gouvernement du Saint-Siège. 1° Il ne donne pas lieu à la médisance ; il s'est même retiré de toutes les sociétés et ne reçoit chez lui qu'en grande étiquette et il nous censure par sa manière de vivre ; 2° on ne peut pas même se plaindre de lui parce qu'il n'affiche que des prétentions d'un simple cardinal ; 3° le Saint-Siège lui est même redevable parce qu'il tâche de lui rendre les services compatibles avec les intérêts de son Souverain.... Oui, Sire, il ne fut jamais plus content que cette soirée-là ; je lisais dans son cœur ! Et là-dessus, après avoir ainsi démontré qu'il est indispensable à Rome, il conclut : Je ne dois pas entrer, Sire, dans vos combinaisons, mais si elles pouvaient se concilier avec ma demeure par intervalles à Rome, mon établissement ici énormément dispendieux où j'ai tout mis, croyant y vivre longtemps et même toute ma vie, le traitement de ministre qui cesserait, étant remplacé à Rome, sont des raisons suffisantes pour faire des représentations à Votre Majesté afin qu'elle daigne me conserver en cette qualité et qu'elle me permette de retourner en France au moins la moitié de l'année lorsque des affaires essentielles n'exigeront pas ma présence à Rome.

L'Empereur, sans tenir compte de cette apologie, ordonne à son ministre de requérir l'expulsion de tous les Anglais, Russes, Suédois et l'interdiction des ports de l'État pontifical aux navires de ces trois nations. Le prince Joseph prêtera main forte au besoin, avec ses troupes de l'armée de Naples. Dites bien que j'ai les yeux ouverts, que je ne suis trompé qu'autant que je le veux bien, que je suis Charlemagne, l'épée de l'Église, leur empereur, que je dois être traité de même. Là Fesch commence à comprendre. Quel jeu a-t-il joué jusque-là ? Quelle perspective de grandeur s'est interposée entre ses yeux et la réalité ? Quelqu'un a-t-il eu intérêt à le tromper ou, ce qui est plus probable, son illusion a-t-elle été si forte qu'il s'est imaginé la querelle peu sérieuse entre l'Empereur et le Pape, la lutte uniquement entre lui, Fesch et Consalvi, la réconciliation certaine s'il remplaçait Consalvi ? Mais un ultimatum, une guerre, des soldats, ce n'est plus son affaire : Il n'est jamais permis, répond-il, à un prêtre, à un cardinal, à un archevêque de sortir de la ligne tracée par sa vocation qui est d'être un ministre de conciliation et de paix et qui finit où l'on doit employer la force. Il tente donc encore de négocier, obtient que le Pape soumettra au Sacré-Collège les demandes de l'Empereur, mais, comme on devait s'y attendre, les cardinaux les rejettent. Le rappel.de Fesch s'impose donc. Le 18 avril, l'Empereur écrit à Pie VII que le bien de son service et l'intérêt des églises de ses Etats exigent que le cardinal réside quelque temps en France pour y exercer les fonctions importantes de grand aumônier de l'Empire et que pour qu'il n'y ait aucune interruption dans les rapports, il a nommé à sa place, M. Alquier, ci-devant ministre à Naples.

Il s'agit de témoigner devant l'Europe que le rappel de Fesch n'est point une marque de défaveur ; il s'agit de fournir à l'oncle de l'Empereur un dédommagement qui lui ferme la bouche. Napoléon négocie donc avec l'Électeur archichancelier de l'Empire Germanique un traité (signé à Ratisbonne le 6 mai) par lequel, en échange de la garantie de l'intégrité de ses États et de l'exécution du Recès de la députation de l'Empire relatif à l'octroi de la navigation du Rhin, S. A. S. l'Archichancelier s'engage à nommer S. E. le cardinal Fesch en qualité de son coadjuteur. Le 16, l'Empereur notifie à la fois à Fesch son rappel et sa promotion. Celle-ci est encore un secret, mais il est probable qu'avant un mois ce sera une affaire finie ; ainsi vous vous trouverez appelé à une nouvelle carrière, car la dignité de Primat de Germanie vous met à la tête du collège des électeurs. Le cardinal qui sait les instructions d'Alquier, a hâte de partir et n'attend que d'avoir pris congé du Pape et de lui avoir présenté son successeur. Cette dernière audience ne se passe pas sans orage. Pie VII menace de faire usage contre l'Empereur de ses pouvoirs spirituels. Le cardinal réplique que le Pape n'en a pas le droit. Il en résulte une dispute et du ton le plus violent.

Pendant que Fesch s'achemine vers Lyon, l'affaire de la coadjutorerie se traite à Ratisbonne. Dans la séance de la Diète du 28 mai, le baron d'Albini présente, au nom de son souverain, l'Archichancelier, un mémoire où il expose que Son Altesse Sérénissime Électorale, parvenue à la soixante-troisième année de son âge, n'a pu désigner pour son coopérateur dans la régence, pour son coadjuteur et successeur, un sujet plus digne que S. E. le cardinal Fesch, dont les ancêtres se sont déjà distingués dans le XVe et le XVIe siècle au service des États d'Allemagne et qui, quant à sa personne, est un prélat dans la force de l'âge, depuis longtemps cardinal du Saint-Siège de Rome et qui unit à un degré éminent les qualités les plus essentielles. L'Archichancelier annonce en même temps qu'il a demandé au Pape la nomination de Fesch comme coadjuteur et qu'il a fait part de sa résolution à l'empereur d'Allemagne, lequel, dans sa sagesse, y donnera certainement son approbation.

Napoléon n'attend ni la décision du Pape, ni celle de l'empereur d'Allemagne, pour donner communication au Sénat de la nomination de son oncle. Après les éloges nécessaires, il affirme que cette détermination de l'Electeur archichancelier est aussi utile à l'Allemagne que conforme à la politique de la France.

Fesch semble donc assuré de gouverner spirituellement les anciennes provinces ecclésiastiques de Mayence, Cologne, Trèves et Salzbourg, de régner temporellement sur la principauté de Ratisbonne, la ville impériale de Wetzlar, avec tous les chapitres, abbayes, couvents en dépendant et les propriétés et revenus du Grand chapitre de Mayence, et sur le grand bailliage d'Aschaffenbourg en son intégrité. C'est un Etat de près de vingt-cinq milles carrés, portant une population de 82.000 âmes et fournissant un revenu de 650.000 florins porté à un million par un prélèvement de 350.000 florins sur les produits de l'octroi du Rhin.

La dissolution de l'Empire germanique, 1 accession (le l'Archichancelier, revêtu désormais du titre de Prince primat, à l'acte de la Confédération des États (lu Rhin (12 juillet) — ce qui lui vaut encore la pleine propriété et souveraineté de la ville et du territoire de Francfort-sur-le-Mein, la souveraineté sur les possessions des princes et comtes de Löwenstein-Wertheim et sur le comté de Rheineck, — dispensent de la sanction de l'empereur d'Autriche et, malgré les efforts du cabinet de Vienne, le Pape accorde, le 21 octobre, des bulles autorisant le cardinal à accepter la coadjutorerie et, advenant le décès de Dalberg, à posséder conjointement les deux sièges de Lyon et de Ratisbonne.

Cette perspective si belle qu'elle soit rie contente pas Fesch. Cela est bon pour l'avenir, mais que fait-on pour lui dans le présent ? C'est vrai qu'il cumule des traitements de membre de la Famille impériale, de grand aumônier, de cardinal, (l'archevêque, de sénateur, de Grand aigle, qu'il a droit à diverses indemnités supplémentaires du Trésor de la Couronne ou du département du Rhône, aux accessoires gratifications que justifie la présidence d'un collège électoral ou, simplement, que motivent ses demandes, mais ne peut-on lui laisser les 150.000 francs de son traitement de Rome où la nomination d'Alquier ne saurait interrompre sa légation, et faut-il qu'avec le mobilier qu'il rapporte, il paye le transport ? Il tire encore de là 6.000 piastres (33.000 francs) qu'il trouve bonnes à prendre. Rien ne le rebute s'il s'agit de demander, car, dit-il, c'est pour le bien de l'Eglise, et en effet combien de son argent passe aux œuvres pies !

Revenu de Rome, Son Eminence est un autre homme : lui qui, à ses débuts à Lyon, avait eu maille à partir avec les insermentés et avait paru suspect de complaisance envers les constitutionnels ; lui qui, par conviction et par nécessité, ci-devant jureur et ci-devant vicaire général de l'évêque jureur d'Ajaccio, oncle de l'auteur du Concordat et grand aumônier de l'Empereur, devrait se tenir le plus fermement attaché aux maximes gallicanes, c'est lui à présent qui se montre rallié à la plus pure doctrine ultramontaine et disposé à en favoriser par tous les moyens la propagation et la domination. Il ignore vraisemblablement ce que renferme la bulle In Cœna Domini et n'a qu'une connaissance vague des prétentions de la cour pontificale sur le temporel des rois, mais il se fait à Lyon et par toute la France le plus ardent protecteur des Pères de la Foi, qui sont les Jésuites sous un nom déguisé ; il institue à Lyon une œuvre des missions à l'intérieur pour laquelle il recrute dans tous les diocèses, les prêtres les plus attachés aux idées romaines — et on les entendra dans dix ans ; il établit dans son séminaire un enseignement qui, sur tons les points de doctrine, est en contradiction avec l'ancienne Eglise de France, ceux qui en ont été les plus illustres pasteurs et la Compagnie de Sorbonne qui en était la plus savante représentation. Par sa sœur, protectrice générale des ordres féminins charitables répandus dans l'Empire, il met la main sur tous les ressorts religieux, ceux-là qui par la crainte ou le désespoir font mouvoir les hommes. Comme, malgré Paris, l'Armée d'Italie et Rome, il inspire encore à l'Empereur une confiance inexplicable, il est écouté lorsqu'il parle, lorsqu'il propose des candidats, lorsqu'il pousse des fortunes, et à côté, en face du ministre des Cultes, tenant tous les prêtres de cour par la Grande aumônerie, tenant tous les prêtres ambitieux par la faveur dont il jouit, tenant Lyon, le grand réservoir des œuvres, tenant par Lyon la primatie des Gaules, il fait de ce titre vain une charge réelle et il s'en sert pour romaniser la France. Est-il conscient du plan qu'il exécute et du but où on le mène ? Non certes, et l'on pourrait trouver et dire les gens qui le font agir ; mais l'étonnant mélange qui s'est fait dans son cerveau n'en est que plus curieux à étudier. Sa dévotion — jadis fort tiède — de prêtre corse s'est exaltée à Rome, est redevenue, si elle avait cessé de l'être, tout italienne. Elle s'est appliquée aux images, aux tableaux, aux menues pratiques, sans qu'il ait pris une idée du tond des doctrines — moins encore qu'il fût capable de les comparer aux françaises, qu'il ignore. En même temps, par sa jactance, son assurance, son esprit de tracasserie et sa manie d'espionnage, il a singulièrement compliqué les affaires, déjà difficiles, que l'Empereur avait avec le Pape ; il a cru se les ménager l'un et l'autre, il les a desservis tous les deux. Comme il est prêtre, il a risqué de se brouiller avec l'Empereur pour le Pape ; comme il est oncle, il s'est brouillé avec le Pape pour l'Empereur — pas tant pourtant, témoin la coadjutorerie de Ratisbonne. On a la main sur lui, on le tient, on attend tout de lui et l'on n'est point si sot que de s'en faire un ennemi. On sait son ambition extrême et sa vanité prête à tout : on lui montre dans l'œuvre des missions, dans le rétablissement des jésuites, dans toute la série des œuvres accessoires, les moyens de dominer et de régenter la France catholique. Quel meilleur instrument ? et quelle revanche !

L'idée politique se cache-t-elle dès lors derrière l'idée religieuse ? Les prêtres qui dirigent Fesch se proposent-ils, dès ce moment, un autre but que celui d'évangéliser l'Empire ? Qui sait ? Mais, en tout cas, la doctrine qu'ils répandent contredit sur des points essentiels, la doctrine traditionnelle dans l'Église de France, qui, adoptée par le Premier consul et admise par le Pape même, est devenue, par le Concordat, la base essentielle des rapports entre le Sacerdoce et l'Empire et par cela même, ils s'établissent en rebelles contre l'Eglise et contre l'Etat. Au Palais primatial de Lyon, à l'hôtel de la rue du Mont-Blanc, au château de Pont, à l'hôtel de Brienne, chez l'Empereur même, aux Tuileries, dans le cabinet du Grand aumônier, se trame désormais une conspiration dont les fils s'étendent sur toute la France et, conscient ou non, c'est Fesch qui en est le centre[2].

 

 

 



[1] Alexandre Dumas raconte qu'étant allé avec son père de Villers-Cotterêts à Montgobert pour voir la princesse Pauline, l'équipage des Montbreton déboucha dans le parc au moment où la princesse causait fort intimement avec le général : Pauline voulut voir ; le général la prit dans ses deux mains comme fait une nourrice d'un enfant et la porta à la fenêtre. Il la tint là dix minutes à peu près. Pour le reste, je renvoie aux Mémoires où l'anecdote est fort agréablement contée : mais je ne vois pas que, depuis l'Empire, Paulette soit venue à Montgobert : Dumas place sa visite au mois d'octobre. Or, ce ne peut être en l'an XIII, puisque Paulette n'est revenue à Paris qu'en frimaire pour le Couronnement ; en l'an XIV, elle parait rentrer directement de Trianon à Paris pour n'en plus bouger. Pourtant ce serait la seule date admissible, le général Dumas étant mort le 26 février 1806.

[2] Le lecteur trouvera les preuves de ce que j'avance ici au sujet de la Grande aumônerie, de ce que je ne saurais développer ici faute d'espace, dans un livre qui paraîtra bientôt : La Maison de l'Empereur.