LE CARDINAL DE BERNIS, DEPUIS SON MINISTÈRE — 1758-1794

 

CHAPITRE XII. — L'AUBERGE DE FRANCE AU CARREFOUR DE L'EUROPE (1775-1787).

 

 

Sources : AFFAIRES ÉTRANGÈRES, Rome, vol. 874 à 907. Naples, vol. 94 et suiv., 110. — ARCHIVES BERNIS, Correspondance avec M. de Vergennes, avec Gustave III, etc.

 

Le rôle de Bernis comme Ministre d'État. — Sa correspondance avec M. de Vergennes. — Informations qu'il est à même de recueillir. — Les voyageurs français. — La duchesse de Chartres. — Le duc de Chartres. — Projets de voyages en Italie des Princes du sang. — Le chevalier de Pougens. — L'abbé de Bourbon. — Relations de Bernis avec la Cour de Versailles. — Fêtes qu'il donne à l'occasion de la naissance du Dauphin. — 'ternis et les princes d'Espagne. — Bernis et les princes de Russie. — Bernis et les princes de Suède. Gustave III. — Ses démarches en faveur de l'évêque d'Apollonie. — Bernis et les princes de la maison régnante d'Angleterre. — Les Stuarts. — Les Allemands. — Joseph Il. — Bernis n'intervient point dans la lutte engagée entre l'Empereur et le Pape. — Son opinion sur le voyage de Pie VI à Vienne. — La France obligée d'arrêter les empiétements de l'Autriche. — Les coadjutoreries. — Parme et l'Archiduchesse infante. — Affaires de Naples. — Marie-Caroline. — Brouille avec l'Espagne. — Voyage de Bernis à Naples. — Correspondance avec la reine de — Changement de scène. — Marie-Antoinette et le Pacte de famille. — Bernis lutte en vain, — Triomphe de l'influence autrichienne.

 

De toutes les affaires que le Cardinal eut à traiter à Rome, la plus importante, politiquement, fut sans contredit celle des Jésuites, qui rattacha si étroitement l'Espagne à la France, que Charles III n'hésita pas plus tard à suivre Louis XVI dans une guerre où il n'avait rien à gagner et tout à perdre. Une telle négociation, par l'influence qu'elle avait sur les affaires générales, devait déjà donner à celui qui en était chargé un droit de conseil et une autorité ; mais, à partir du moment où Florida-Blanca fut chargé à Madrid du premier ministère, l'influence de Bernis s'accrut d'une façon singulière. Il fut entre Vergennes et Florida-Blanca l'intermédiaire nécessaire, dissipant les soupçons et les jalousies, arrondissant les angles, rapportant à l'un le bien que l'autre en avait dit, flattant leurs vanités, excitant leur patriotisme, resserrant chaque semaine avec une ingéniosité et une grâce particulières les liens de l'alliance entre les branches de la Maison de Bourbon. Il fut comme le directeur de conscience du Pacte de famille, et cette position que les circonstances plus encore que le caractère de Ministre d'État, lui avait donnée, l'amena, dans la correspondance intime qu'il entretint pendant treize ans avec M. de Vergennes, à formuler son avis sur toutes les questions qui pouvaient intéresser la France, assurer sa sécurité et préparer sa grandeur.

Comme tous les hommes qui ont fait leur étude principale des affaires étrangères, Bernis est disposé d'ordinaire à juger un peu trop les actes de l'administration intérieure au point de vue de la politique extérieure. L'armée le préoccupe ; la marine l'inquiète. Il voudrait avant tout que l'on mit la France en état de faire figure au dehors. Il suit d'un œil attentif les tentatives du comte de Saint-Germain, et il n'est point malaisé de retrouver dans ses jugements d'homme d'État le sens des choses militaires qu'il tient de ses ancêtres, tous soldats ; parfois, il s'indigne contre les lésineries qui atteignent l'honneur du Royaume et compromettent son avenir ; il ne veut point compter avec les embarras financiers, et, par le fait même de son long éloignement, il ne connaît point les idées qui depuis dix ans ont fait en France un si rapide chemin. Mais s'il est sujet à s'égarer dans les conseils qu'il donne sur le dedans du Royaume, personne n'est mieux placé que lui pour parler de ce qui se passe ou se prépare en Europe.

A cette fin du dix-huitième siècle, comme si l'on pressentait que cette Rome pontificale allait bientôt disparaître, les Rois, les Princes, les Ministres, les personnages élevés en dignité dans tous les pays, viennent regarder le vieil édifice, encore imposant malgré les lézardes profondes qui annoncent sa ruine prochaine. A certaines époques, c'est une affluence de voyageurs ; ils arrivent en quelque sorte par troupes, et tous sans exception se retrouvent chez Bernis.

A coup sûr, dans le nombre des passants, il en est beaucoup qui se contentent de remercier des bons dîners et des belles soirées, et qui ne sont pas d'autre usage. Il en faut pour remplir les appartements et donner au palais de Carolis cet air de fête qu'il a comme de nature. Il y a bien des Français qui, à bon droit, réclament leur place et qui n'ont point d'autre raison d'être là que le fait qu'ils sont Français. Il y a bien des intrigants qui se faufilent : ils apportent de belles lettres de recommandation : on les présente comme diplomates, et il se trouve que ce sont des gens de lettres, de ces correspondants à tant la ligne qui inondent l'Allemagne de calomnies contre la France et qui servent de trompettes à la gloire prussienne ou à la gloire russe[1].

Ceux-là sont l'exception, et ce n'est point cette vilenie d'âme qu'on rencontre d'ordinaire chez les hôtes du Cardinal : mais, de tous les passants, il convient à l'histoire de ne ganter que ceux qui ont joué un rôle historique. S’il plaît à la chronique d'apprendre qu'en 1775, par exemple, le comte de Boisgelin, le comte de Gramont, le vicomte de la Bourdonnaie, M. et madame de Ramsay, le marquis et le comte de Cassini[2] ont séjourné à Rome et dîné chez le Cardinal, une semblable énumération pour chacune des vingt années que Bernis tint maison serait fastidieuse.

Les rapports établis entre le Cardinal et la plupart des princes de l'Europe ont un autre intérêt. Il faut d'abord parler de la France ; sans la mode des voyages en Italie, personne ne connaîtrait le Cardinal, et grâce aux voyages il a maintenant même dans la Famille Royale de nouveaux amis.

En 1776[3], sans prévenir qui que ce soit, pas même son père, le duc de Penthièvre, la duchesse de Chartres, poussée par cette madame de Genlis qu'elle croit son amie et qui a toute influence sur elle, fait une escapade en Italie[4]. Elle n'a que dix-huit personnes de suite, et pour compagnons M. et madame de Genlis et la comtesse de Rully, née de Blot. C'est le Nonce qui donne cette belle nouvelle. Bernis, aussitôt, emprunte, pour se tenir en mesure, le palais Sciarra et le fait meubler. Bien lui en prend, car ce n'est que deux jours avant l'arrivée de la Duchesse qu'il reçoit une lettre de la Genlis lui annonçant qu'on vient à Rome : n'importe, tout est prêt : à Terni, la fille du duc de Penthièvre trouve le chevalier de Bernis avec deux carrosses, l'un superbe, qui servira pour entrer à Rome, l'autre plus modeste, mais chargé d'un excellent dîner. A Primaporta, le Cardinal l'attend avec tous ses parents et le prince de Palestrine. Les carrosses de l'Ambassade ceux des Doria et des Palestrina font cortège pour l'entrée[5], et pourtant, la Princesse garde un incognito absolu. Bernis l'a demandé en grâce et le duc d'Orléans l'a prescrit : c'est que, outre la dépense excessive, les présents considérables auxquels elle serait obligée si elle se mettait en public, elle risquerait de compromettre les prérogatives des Princes du sang, qui prétendent au même traitement que les Archiducs. Or, à Rome, outre qu'on hait la France, on n'est disposé à rien accorder aux Princes français, vu le fâcheux précédent du duc de Penthièvre[6], et, de plus, l'ignorance est au point que fort peu de gens savent que le duc de Chartres est le fils du duc d'Orléans.

Malgré l'incognito, le duc et la duchesse de Glocester, toute la noblesse, tous les cardinaux, se font inscrire chez la Princesse, mais elle ne reçoit que quelques dames attachées à la France. De même, à Saint-Pierre, le jour de la Fête-Dieu, elle refuse la tribune réservée que le Pape lui a fait offrir, mallette est partout escortée d'officiers et de soldats. Elle s'appelle la comtesse de Joinville, mais Bernis la reçoit en reine. Tous les jours ce sont des dîners dont madame de Genlis est demeurée éblouie[7] ; dans les appartements, c'est une profusion de rafraîchissements sans cesse renouvelés ; c'est chez Bernis une amabilité pleine de finesse et de bonhomie, de magnificence et de simplicité ; ce sont des petits soins presque féminins, et, avec cette grâce infinie de conversation et de langage, une bonne grâce aussi presque physique, de rondeur, d'éclat, de fraîcheur qui, dans le Cardinal de soixante-six ans, fait retrouver les belles couleurs de la Babet d'autrefois.

C'était une charmante femme que cette duchesse de Chartres, véritablement charmante par la douceur, la sensibilité et l'honnêteté de son caractère. Le Cardinal la jugea ainsi, et dès lors ce fut entre eux et jusqu'à ce qu'ils fussent séparés par la mort, une amitié confiante, une correspondance intime qui, chez la Duchesse, prend à quelques moments des allures de confession. Elle est encore, cette jeune femme, dans toute l'illusion de la jeunesse : elle croit à l'amour de son mari ; elle croit à l'amitié des gens qui l'entourent ; elle croit au bonheur. Viennent les jours de désespérance où tout sera perdu pour elle jusqu'à l'honneur de son nom, elle se souviendra de ce vieillard qui a été son hôte, et, dans une plainte éloquente comme la vérité, elle lui dira ce qu'elle a souffert.

Après la Duchesse, le Duc : celui-ci arrive à son tour à Rome le 7 décembre 1782[8]. Il a rencontré sur sa route le prince de Guéméné[9], et le mène avec lui. Je vous avoue, écrit Bernis, que mon cœur français est à la torture ! Comment paraitre sur le théâtre de Rome qui est aujourd'hui celui de l'Europe dans de pareilles circonstances ![10] A son débotté, le Prince, qui n'a point accepté de logement au palais de France, vient y diner ; c'est dès lors une habitude prise : il y dîne tous les jours pendant un mois avec les cardinaux, les ministres, la principale prélature et noblesse de Rome, etc., etc. Les ambassadeurs et les ministres s'empressent à faire la première visite, mais les cardinaux ne viennent pas, à cause du strict incognito. Pourtant, le comte de Joinville voit le Pape sans cérémonie. Il a une audience qui dure trois quarts d'heure et où il est accompagné par le duc de Fitz-James et le comte de Genlis. Pie VI est fort aimable ; il ordonne qu'on illumine, dans l'église de Saint-Pierre, une grande croix qu'on n'allume que les jeudi et vendredi saints ; il enjoint au Sacré Collège de faire au Prince la première visite ; il fait avancer l'époque ordinaire de l'ouverture des théâtres, et, tout le temps de l'audience, il donne de l'Altesse au duc de Chartres : tout est donc au mieux. Le Prince a pour divertissements la Chapelle cardinalice tenue pour la féte de saint Luce dans la basilique de Latran[11] ; les chapelles papales pour les tètes de Noël, les dîners et les conversations du palais de France. Ce n'était point là son goût ordinaire, mais Bernis ne pouvait faire mieux. Malheureusement, à l'une des assemblées du vendredi, le cocher du duc de Chartres fut insulté dans la cour par deux cochers de la maison Ciojà. L'un empêcha de force le carrosse de prendre place dans la cour ; l'autre tira un couteau de chasse et en donna de si furieux coups sur la tête des chevaux qu'il les obligea à sortir. Le marquis Ciojà fit le soir même des excuses, mais Bernis ne s'en contenta pas et exigea que les deux cochers fussent condamnés aux galères.

Le comte de Joinville part pour Naples le 26 décembre ; il en revient le 15 janvier 1783, et la même existence recommence pour Bernis : tous les jours, matin et soir, quarante personnes à table, sans compter les domestiques à contenter, et ils sont plus difficiles que leurs maîtres. Quand le Prince part, il faut charger ses carrosses de provisions d'après la note qu'il a lui-même fournie. Au reste, ce second séjour fut court. Je m'estime heureux d'être quitte de ce passage sans désagrément, écrit Bernis : il y a loin de cette réflexion aux éloges si justement prodigués à la duchesse de Chartres.

Heureusement pour la bourse du Cardinal, les autres Princes de la Maison de France ne suivirent pas l'exemple du duc de Chartres. Encore, il aurait passé l'argent, car cette plaie n'est point mortelle ; mais si le duc de Chartres ne tenait point au cérémonial, il n'en était point de même de Monsieur, Comte de Provence, et, à ses heures, de Monseigneur le comte d'Artois. Aussi Bernis redoutait-il fort que l'idée ne prit à ces Princes de venir en Italie. Il savait que la question des privilèges de la Maison de France était de celles sur qui Vergennes n'admettait pas de transaction, et, un jour qu'il était question d'un voyage du comte d'Artois, il avait reçu une lettre où, à propos de l'étiquette du Vatican, le Ministre des Affaires Étrangères menaçait le Pape de le réduire à l'état d'un vieux prêtre, qui ne mérite ni égard ni ménagement[12]. Le Cardinal ne vit donc point sans satisfaction s'écarter ce danger ; mais lorsque ces difficultés n'existaient pas, il était tout au plaisir de recevoir ceux qui lui étaient recommandés et de leur faire les honneurs de Rome.

Quel bon accueil fait pendant trois années, de 1776 à 1779, au chevalier de Pougens, fils naturel du Prince de Conti, ce même Pollens qui, devenu aveugle, ayant tout perdu par suite de la Révolution, sut se créer une situation personnelle et mérita d'entrer à l'Institut ! Quant Pougens tomba malade de la petite vérole, non-seulement le Cardinal envoya savoir de ses nouvelles toutes les deux heures, mais madame du Puy-Montbrun et l'abbé Deshaises vinrent le voir et le soigner[13]. Ce fut peut-être à son chevet que la Marquise gagna la petite vérole dont elle mourut le 3 mai 1779, au grand désespoir de Bernis, qui avait vu disparaître la même année (13 février) son fidèle compagnon Deshaises.

Quelle réception faite au fils authentique et quasi reconnu de Louis XV, à cet abbé de Bourbon, le fils de mademoiselle de Romans, le seul entre les bâtards du Roi bien-aimé qui portât le nom de la Maison[14] et eût approché de la légitimation ! C'étaient Mesdames de France qui s'étaient chargées de sa fortune : seulement, elles comptaient la faire aux dépens de l'Église. Déjà il était (faveur médiocre !) chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris. Ce fut sûrement pour l'approcher du chapeau que Madame Louise le fit partir pour Rome au mois d'octobre 1785[15]. Le Cardinal, qui n'avait pas été consulté sur l'opportunité du voyage, et qui y aurait peut-être fait des objections, n'admit point que l'abbé de Bourbon eût à Rome d'autre maison que la sienne[16], et se fit scrupule de marquer sa reconnaissance envers le feu Roi en dirigeant de son mieux la conduite du jeune prélat[17]. Il n'y eut pas grand mérite, car, malgré les inquiétudes de Madame Louise[18], malgré quelques petites vanités bien naturelles, l'Abbé était plein de franchise, de noblesse, de droiture, d'honneur, de la plus exacte probité ; il travaillait beaucoup, et le Pape disait qu'il voudrait bien que tous les ecclésiastiques de Rome le prissent pour modèle. Bernis demanda même qu'on le lui laissât à Rome jusqu'à ce que le Roi l'eût nommé a un évêché ou à une coadjutorerie, car, disait-il, si on le laisse à Paris, les bras ballants, dans la foule des abbés aspirants, il pourrait se laisser entraîner.

Pendant tout un an, Bernis, sans se lasser, répète ses éloges[19], mais le pauvre abbé ne semble plus avoir de protecteurs à Versailles. L'évêque d'Autun qui est chargé de la feuille des bénéfices se refuse à toute proposition ; Mesdames et même Madame Louise sont tout absorbées par un nouveau favori, l'abbé Le Duc, fils de Louis XV et de mademoiselle Tiercelin[20], pour qui l'on demande toutes sortes de dispenses. Les absents ont tort, l'abbé de Bourbon s'en aperçoit. Mais comment retourner en France, pour rentrer simple chanoine au cloître Notre-Dame alors qu'on a pensé revenir évêque et cardinal ? Qu'il voyage en Italie, répond-on. Le pauvre Abbé s'en va (avril 1786) de Rome à Naples, de Naples à Venise. A Venise, les banquiers lui refusent de l'argent : on a oublié t Bellevue d'en envoyer ; de Venise, il va à Gênes, à Turin, à Lausanne (août) : rien n'arrive : Vergennes promet, l'évêque d'Autun refuse ; et Rome même ne va-t-elle pas être fermée à l'abbé de Bourbon, s'il plaît à l'abbé Le Duc de venir y montrer sa nouvelle fortune ? Heureusement Bernis prouve l'inconvenance qu'il y aurait à cette rencontre, la disparité qu'il serait obligé de mettre dans le traitement des deux abbés à cause du nom de Bourbon. L'abbé Le Duc ne vient pas à Rome. L'abbé de Bourbon peut donc y rentrer. Il repasse par Turin, Milan, Florence. C'est le Juif errant. Je souffre, écrit Bernis, de voir un homme d'un tel nom promener son oisiveté dans toutes les auberges d'Italie ; il fallait ou lui défendre de porter un nom auguste, ou le faire plus respecter dans sa personne. J'avoue que sur ce point-là et sur quelques autres je pense un peu à l'antique, mais je suis antique moi-même.

Le 20 novembre, l'abbé de Bourbon est à Rome. Va-t-on enfin le placer, ou devra-t-il encore postillonner en Italie ? Il n'est question de rien. Les ennemis et les jaloux l'emportent. Le 20 décembre, il Part pour Naples, et là, seul, quasi abandonné, il meurt de la petite vérole le 27 février 1787[21]. On l'enterra à l'église de Santa Maria Nova, et il ne fut plus question du fils de la grande[22]. Madame Louise écrivit pourtant au Cardinal une lettre attristée[23], mais elle se consola en pensant que le Seigneur avait des vues de miséricorde sur lui, et qu'il avait cueilli cette jeune plante de crainte que le grand air ne lui fit tort. Elle songea à lui faire faire une petite épitaphe seulement pour qu'on sût qu'il avait existé ; mais c'était un danger, parait-il, de parler de ce pauvre mort. La Carmélite n'osa dire à personne son idée d'épitaphe.

Voilà passés à Rome tous les membres de la Famille Royale qui doivent y venir pendant qu'il y a une Royauté. Ce ne sont pas des personnages bien importants, ni dont l'amitié puisse beaucoup servir. Le duc de Chartres est déjà odieux autant que méprisé ; la Duchesse n'eut jamais aucune influence, et elle est obligée de faire passer par sa belle-sœur, la princesse de Lamballe, les requêtes du Cardinal. Il n'y a point à parler de Mesdames : si, au début du règne, elles ont eu quelque puissance, depuis 1778 elles sont reléguées à Bellevue et ne paraissent plus guère à la Cour. Leur liaison avec Bernis est toujours aussi intime, mais cette amitié n'est point pour être utile. Elles donnent à mademoiselle du Puy-Montbrun, devenue la vicomtesse de Bernis, une place de dame pour accompagner Madame Victoire (1775). Elles procurent au vicomte de Bernis une charge de gentilhomme d'honneur de Monsieur, comte de Provence (1771), mais ce n'est point là de la politique.

Avec la vieille Cour, Bernis a des liens intimes et amicaux, il n'en a aucun avec la nouvelle Cour, dont plus d'une fois il a à combattre les projets et dont il déplore les extravagances. Le Roi, par respect pour la mémoire du Dauphin son père, lui témoigne, il est vrai, de la considération ; Vergennes professe une grande confiance en ses lumières ; Bernis est depuis trop longtemps en possession de sa place pour qu'on puisse le rappeler sans lui donner une éclatante compensation ; néanmoins, pendant ces vingt années qu'il demeure à Rome, il n'est jamais assuré du lendemain. Les bruits de son rappel, enregistrés avec soin par les nouvellistes[24], sont presque continuels et, quoiqu'il s'en inquiète souvent, bien plus sérieux encore qu'il ne le croit lui-même.

Ce n'est pas pourtant qu'il manque à marquer en toute occasion, par des démonstrations éclatantes, son respect pour le Roi. A la Saint-Louis, à la Sainte-Luce, ce sont des dîners et des réceptions merveilleuses. On a gardé mémoire des fêtes qu'il a données à l'occasion du sacre de Louis XVI et de la naissance du Dauphin : celles-ci surtout. Il a employé à trois cents dots distribuées aux jeunes filles pauvres des paroisses françaises de Rome et du diocèse d'Albano, les 60.000 livres que la Cour a allouées pour la célébration de l'heureux jour qui a comblé les vœux de la France. Les trois cents couples, vêtus uniformément, ont été bénis par l'évêque d'Apollonie. Puis, aux frais du Cardinal, il y a eu Te Deum à l'Église Nationale, décorée pour la circonstance de frises de velours cramoisi garnies de crépines d'or et de tentures de damas cramoisi. Au palais de France, pendant deux jours[25] illumination des trois étages avec de grands flambeaux de cire blanche. Sur la place Saint-Marcel, interdite à la circulation, se dresse un portique, portant les chiffres du Roi et de la Reine, des emblèmes de toutes sortes : des dauphins, des lys, des aigles impériales. Tout le quartier, jusqu'à la place Colonne, est éclairé par des pots de feu portés sur des pals, ornés de fleurs de lys et de dauphins. Trois orchestres de quatre-vingts musiciens amusent le peuple jusqu'à minuit. A l'intérieur, après avoir traversé le grand appartement, on pénètre dans une immense salle carrée, construite tout exprès. Dans les intervalles d'une quantité de glaces pendues aux murs, sont peints en camaïeu sur un fond d'or des emblèmes allusifs au bonheur de la France sous le règne du meilleur des Rois et de son auguste épouse. De la salle, on passe dans une galerie également ornée de Glaces et de peintures, dont le plafond revêtu de stuc est parsemé de fleurs de lys, d'aigles et de dauphins dorés. Au fond de la galerie, s'élève un amphithéâtre, dont les gradins et la balustrade sont dorés, et sur lequel quarante musiciens en uniforme bleu, rouge et argent exécutent une cantate. Le premier jour, les paroles sont de Monti et la musique de Buroni ; le second jour, les paroles sont encore de Monti et la musique de Cimarosa. Après la cantate, concert et bal.

Cela, certes, est assez élégant, et c'est modestie au Cardinal lorsqu'il se plaint de ne pouvoir faire du beau à cause de la comparaison avec les fêtes données jadis en pareilles occasions par le cardinal de Polignac et le duc de Nivernois ; pourtant cela ne fait pas grand bruit à Versailles. La Gazette de France en enregistre à peine la nouvelle, et c'est comme à contre-cœur que Vergennes en fait compliment.

Peut-être Bernis paraissait-il trop puissant, trop grand, trop roi de Rome. On ne l'y laissait que parce qu'il y était moins gênant qu'ailleurs ; mais lorsque, après ces dépenses énormes, ces réceptions sans fin, ces hospitalités données aux Princes, il demandait non une augmentation de traitement, mais quelque abbaye régulière en Flandre ou quelque pension sur les économats, comme en avaient tous les cardinaux français, on le traînait en longueur et, finalement, on le refusait. Pour les plus petites grâces, il faut à présent qu'il revienne à la charge, qu'il insiste, qu'il supplie. Ce n'est point par lui-même et pour ses services qu'il obtient les faveurs, c'est par quelque souverain étranger qui a agréé son hospitalité et qui se souvient.

Bernis a pour lui le Roi d'Espagne à qui il n'a demandé ni grandesse, ni Toison, et qui sait que le Cardinal est un ami fidèle, un partisan dévoué (lu Pacte de famille qu'il a été le premier à nouer[26]. Tout est de politique en cette relation, car les princes espagnols ne voyagent pas, mais Bernis peut compter sur Madrid, comme, à Madrid, Charles III compte sur Bernis. Il a la Russie, non Catherine, mais le Grand-Duc héritier, Paul Petrowitz, et la Grande-Duchesse, Sophie-Dorothée de Wurtemberg[27]. Le 5 février 1782, ils ont traversé Rome sans que le Cardinal ait eu le temps de leur présenter ses hommages[28] ; mais à leur retour, le 23 février, il est reçu par eux avant les autres Ministres, a une audience de deux heures, invite les Princes russes aux fêtes qu'il donne pour la naissance du Dauphin. C'est de chez Bernis qu'ils tirent toutes leurs provisions, quand ils ne dînent point au palais de France. Aussi-, que d'attentions : un neveu de Bernis est malade ; le Comte du Nord envoie aussitôt son premier médecin. Lorsque Paul quitte Rome le 15 mars, Bernis a un ami de plus, un ami qui ne se contentera point de chanter ses louanges à Versailles, mais en qui la famille du Cardinal trouvera un protecteur lorsque les mauvais jours seront venus.

Il a la Suède et, en Suède, toute la Maison royale[29]. Dès 1776, Bernis a fait accueil au duc d'Ostrogothie, frère cadet de Gustave III, qui parcourait l'Europe pour tenter de recouvrer une santé délabrée. Le Cardinal était à Rome chargé de protéger les sujets suédois ; il était donc naturel que le duc d'Ostrogothie fût bien reçu ; mais on multiplia les prévenances autour de lui : le chevalier de Bernis fut chargé de l'accompagner ; tous les jours, le Prince dîna au palais de France, en compagnie du duc de Glocester ; le Cardinal lui ménagea même une entrevue avec le Pape. Gustave III écrivit à Bernis pour le remercier. Ce fut l'origine d'une correspondance qui, plus tard, devint fort active. En 1783, lorsque Gustave accorda quelques libertés aux catholiques de ses États, Bernis se trouva désigné pour lui transmettre les remercîments du Pape, et quand, la même année, le 24 décembre, après ce voyage en Allemagne, dont l'histoire cherche vainement le secret, le Roi de Suède arriva à Rome, le Ministre de France put réclamer comme un droit de lui en faire les honneurs. Ce fut bientôt entre eux une sorte d'intimité ; chaque jour, on se vit ; chaque jour, Gustave vint demander à diner à Bernis ; il passa chez lui toutes ses soirées, il y soupa chaque soir. Bientôt, le Roi entra dans la voie des confidences[30]. Il désirait aller à Paris, mais il voulait d'abord que le Roi et Vergennes connussent ses véritables sentiments ; il cherchait à savoir quel était le système de la France dans la révolution qui se préparait en Orient, si on le comptait pour quelque chose ou si l'on voulait simplement s'assurer de lui en lui donnant quinze cent mille francs de subside. Dans la crise présente, disait-il, n'y ayant plus de ressource ni dans le Turc, ni dans la Pologne, je suis le seul dont vous pouvez tirer parti si vous me liez à votre système, si vous me le faites connaître premièrement et si vous prenez les moyens de m'y faire jouer un rôle utile et honorable. Vergennes ne répondit à ces ouvertures que par une fin de non-recevoir : la Suède, suivant lui, n'avait ni hommes, ni argent ; elle pouvait à la rigueur soutenir une guerre défensive, mais pour l'offensive il lui faudrait des subsides que nulle puissance n'était en état de fournir. Je redoute, ajoutait-il, les révolutions politiques ; je les regarde comme la source des plus grandes calamités ; tant qu'il sera dans mon pouvoir de les éviter, j'en ferai l'objet le plus assidu de mes soins. Le système adopté par le Roi était purement défensif. Son désir était de faire régner la paix partout et en tout temps. Gustave dut se contenter de l'assurance que e les intérêts des anciens amis de la Couronne étaient aussi chers à Louis XVI que les siens propres, et il comprit qu'il n'y avait rien à faire avec la France[31].

A son retour de Naples, il reprit ses habitudes dans la maison du Cardinal, qui s'empressa d'autant plus à lui faire fête que, excepté les Doria, la noblesse romaine ne donna point au Roi de Suède un verre de limonade. Gustave était curieux des cérémonies catholiques ; on le fit assister aux fonctions de la semaine sainte ; on le fit entrer dans les monastères de filles ; on illumina pour lui le dôme de Saint-Pierre. Bref, il partit fort satisfait, laissant au Cardinal son portrait avec une garniture très-riche de très-gros diamants[32]. Il fallait bien, dit-il, qu'il lui donnât son portrait, puisque le Roi de France l'avait nommé son ambassadeur près de lui à Rome.

Pour s'acquitter, il fit mieux. En 1781, le Cardinal, après une longue négociation, avait obtenu que son neveu[33], François de Pierre de Bernis, fût nommé, avec l'agrément du Roi, évêque in partibus pour aller faire dans le diocèse d'Albi les fonctions de grand vicaire, et remplir, en l'absence du Cardinal, les devoirs épiscopaux. Le Pape proposa lui-même au consistoire du 10 décembre l'abbé de Bernis pour le titre d'Apollonie en Macédonie ; il le revêtit du rochet selon l'usage, le sacra lui-même en l'église Saint-Louis et prononça à cette occasion un discours des plus flatteurs[34] ; mais cette dignité n'entrainait ni la coadjutorerie, ni la future succession : l'évêque d'Autun, chargé de la feuille, l'avait formellement stipulé ; le Roi ne voulait entendre que l'évêque d'Autun, et il paraissait impossible de vaincre cette résistance. Gustave s'en chargea, en fit son affaire, frappa à toutes les portes, enleva la nomination[35]. Le 20 septembre 1783, le Pape proposa François de Pierre à la coadjutorerie d'Albi et lui imposa le titre d'archevêque de Damas au lieu de celui d'évêque d'Apollonie.

Cela était un service, mais ne fut pas pour détruire l'amitié. La correspondance continua entre Gustave et Bernis non-seulement pendant le voyage du Roi, mais lorsqu'il fut rentré dans ses États. Gustave lui raconte ce qu'il fait, ce qu'il pense, ce qu'il projette, ses divertissements et ses batailles. En 1786, il le nomme membre de l'Académie des belles-lettres et antiquités qu'il vient de fonder. En toute circonstance, il lui fait sa confession, — c'est le mot dont il se sert, — et jusqu'à son dernier jour, il lui témoigne une confiance absolue.

La famille royale d'Angleterre — non pas les Stuart, mais les Hanovre — avait aussi ses obligations à Bernis. A cette fin du dix-huitième siècle, il se trouve presque chaque année à Rome un prince anglais : soit la princesse de Galles[36], soit l'évêque d'Osnabrück, soit le duc de Glocester, soit le duc de Cumberland[37], et le palais de France est leur maison, même au temps où, sur mer, Français et Anglais échangent des coups de canon. Par eux, Bernis apprend toutes sortes de détails qu'il se hâte de transmettre à Versailles. Il reçoit d'eux, ou des gens de leur suite, des notes confidentielles qui parfois ne sont point inutiles au Ministre de la Marine. Mais la politique a d'ordinaire peu à faire dans ces relations qui ne passent point la liaison de société : il n'y a point trace, après le départ des Anglais, de correspondance suivie.

Avec les Stuart, on a vu quelle était l'attitude du Cardinal. Le Prétendant lui semblait un être inutile et gênant : mais il n'en fut point de même de la femme[38]. Cela est naturel : entre cette femme jeune, spirituelle, intelligente, qui oublia si vite la grandeur du nom qu'elle portait, et cet homme vieilli, malade, hypocondriaque, qu'on disait ivrogne et qu'on déclarait brutal, entre cette femme qui, sitôt qu'elle se fut rendue libre, qu'elle eut rejeté le fardeau de sa royauté d'exil, se montra, se prodigua, se fit toute à tous, tint salon, vint aux conversations, eut des artistes pour amants, ravala ce grand nom de Stuart à n'être plus qu'un titre de courtoisie, donnant un petit éclat aux fêtes du Cardinal, et ce vaincu, vivant et mourant de ses souvenirs, écrasé sous le poids trop lourd de cette couronne qu'il n'avait, hélas ! jamais portée, retiré seul, avec une enfant dévouée et triste, dans la sombre misère d'un palais démeublé, ne voyant point le monde, rendant aux ancêtres morts le seul culte qu'il pût leur rendre : de ne les point renier, Roi pour lui tout seul, mais Roi, malgré l'Angleterre, malgré le Pape et malgré les Rois ; entre Charles-Édouard et la comtesse d'Albany, le choix de Bernis ne pouvait être douteux : il alla à la femme. De son temps, tout le monde fit ainsi, et aujourd'hui encore, l'histoire semble faire de même.

En janvier 1781, quand la comtesse d'Albany abandonna son mari pour rejoindre son amant, Alfieri, le Cardinal prit parti pour elle. Comment ne pas s'intéresser à une Reine qui se disait sa très-humble et très-obéissante servante[39], qui implorait sa protection, qui le suppliait de la justifier ? Bernis insista pour que les 60.000 livres que la Chambre apostolique payait annuellement au Prétendant fussent attribuées à cette femme. Il obtint que la Cour de France lui continuât la pension qui lui avait été assignée lors de son mariage. C'est lui qui la conseille ; c'est d'elle qu'il tient ses nouvelles, en 1783, lorsque Charles-Édouard est si malade à Florence. En 1784, Gustave III essaye d'arranger les affaires du Prétendant ; il le voit, cause avec lui, s'étonne qu'on lui ait dépeint comme un ivrogne abruti ce vieillard en qui il retrouve par instants le héros qui a étonné l'Europe. Mais Bernis est là pour plaider auprès du Roi de Suède la cause de la comtesse d'Albany ; elle veut sa liberté à tout prix ; elle finit par la conquérir, et Bernis fait part à sa Cour des conditions de la séparation en insistant sur les mérites de la femme[40]. Quand le Prétendant appelle auprès de lui sa fille naturelle, qu'il la reconnaît, qu'il lui donne le titre de duchesse d'Albany, Bernis se moque de cette jeune fille et refuse de s'entremettre auprès du cardinal d'York, brouillé avec son frère à propos de cette légitimation[41]. La réconciliation se fait pourtant ; Bernis, malgré les caresses que lui fait le Prétendant[42], n'a que des mots aigres pour la nouvelle duchesse d'Albany[43]. Au contraire, quand la Stolberg, la comtesse d'Albany, va en France avec son amant, c'est Bernis qui l'introduit et qui la conseille : Il ne connaît pas de femme plus malheureuse, ni qui mérite moins de l'être[44] ; il témoigne sa vive reconnaissance au Ministre qui a reçu la Comtesse ; il est pour l'épouse adultère contre la fille légitimée : Celle-ci, dit-il, est bien plus fine et plus adroite que la Comtesse. Toutes ses lettres sont pleines de ces perfidies. Le titre de duchesse d'Albany n'existe pas pour lui : il n'y a que lady Charlotte Stuart. La Cour le charge de payer une forte pension à la Comtesse : Bernis y applaudit des deux mains ; et, lorsque le Prétendant tombe en apoplexie (janvier 1788), que sa fille demande que le Roi porte à 20.000 francs la pension de 10.000 qu'il lui a assurée à l'extinction de celle de 60.000 livres qu'il faisait au prince Édouard, Bernis a soin d'indiquer que lady Charlotte Stuart a déjà du Pape, l'assurance de 3.000 écus de pension après la mort de son père et de son oncle. Charles-Édouard meurt le 31 janvier ; son frère lui fait dans sa cathédrale de Frascati des obsèques presque royales, des obsèques où la royauté est visiblement cachée ; Bernis ne fait pas même dire une messe. Il n'a pas un mot de pitié pour la pauvre Charlotte. Elle meurt un an après à Bologne (novembre 1789), et que peut-elle mieux faire que mourir ? Elle est une honnête femme ; elle n'a ni amants, ni amis, et la Révolution va lui enlever la pension de 20.000 livres qui est son unique ressource.

A partir du moment où le cardinal d'York prend le nom de Henri IX, et se fait, chez lui, donner de la Majesté, les rapports de Bernis avec lui se refroidissent visiblement. Quand l'Assemblée lui enlève ses bénéfices, le Ministre de France réclame encore en sa faveur, mais c'est un devoir qu'il accomplit, et l'intérêt personnel a bien une part dans sa démarche. Encore n'y met-il point une chaleur convaincante : il est vrai qu'il ne pouvait guère se flatter de convaincre ; mais le trait est à retenir : Bernis n'aimait point qu'on le primât à Rome.

Pour donner l'énumération des Allemands que le Cardinal a hébergés, il faudrait copier l'almanach de Gotha. Il n'est pour ainsi dire pas de prince qui, de 1774 à 1789, n'ait fait son voyage d'Italie, n'ait dîné à Rome au palais de France, et ne soit venu aux conversations du vendredi : cela ne fait même plus un paragraphe dans les dépêches. Il ne convient donc de retenir que les princes de la maison d'Autriche, comme l'archiduc Maximilien, comme le duc et la duchesse de Saxe-Teschen, comme l'archiduc Ferdinand[45], comme le grand-duc de Toscane, comme l'Empereur surtout. Pour ceux-là, il faut des réceptions extraordinaires, des fêtes préparées ; mais si satisfaits que les Autrichiens soient de l'accueil qu'on leur fait, il n'y a jamais entre eux et le Cardinal ni amitié, ni confiance. C'est que dans la maison d'Autriche, un seul donne le ton : l'Empereur.

Or, auprès de Joseph II, le Cardinal n'a jamais été en faveur. L'Empereur le connaissait pourtant de longue date ; il avait eu à se louer de son accueil ; il lui donnait volontiers des éloges même exagérés, disant que vingt millions d'hommes devaient à Bernis leur tranquillité et leur bonheur, que lui seul était capable de conclure l'alliance entre les maisons d'Autriche et de Bourbon ; à chaque voyage qu'il faisait à Rome, il venait aux fêtes du palais de France, il rendait à Bernis des visites particulières, il lui témoignait toujours une grande considération apparente, mais tout cela était d'extérieur. Au fond, entre ces deux hommes, il y avait tellement d'antinomies qu'ils ne pouvaient se convenir.

Joseph II dédaignait absolument les formes. Son despotisme affectait la simplicité. Il lui semblait piquant de n'avoir point de suite, point de cortège, point de marque distinctive, aucun des attributs de la souveraineté, et, avec cet air tout uni, cet habit sans broderies, ces allures de voyageur philosophe, d'être l'autocrate le plus déterminé qui se soit peut-être rencontré. Il jouait au capitaine retraité, de même que sa sœur jouait, certains jours, à la fermière. Ce jeu-là est dangereux pour une reine, mais il est insupportable chez un despote. Joseph II était peut-être bienfaisant et sensible, mais il lui fallait, pour exercer cette sensibilité, des rencontres de vieux soldats ou de jeunes filles pauvres, un incognito transparent et des journalistes apostés. D'ordinaire, il est rogue, pédant, cassant et mal élevé. Il faut à tout prix qu'il donne des leçons. Il y a du maitre d'école de petite ville dans cet Empereur.

Bernis était, lui, un homme bien élevé. Il aimait d'une sorte d'adoration les formes, qui sont l'agrément de la vie, la base des négociations, le trait d'union entre les États. Il était magnifique et ne détestait point le paraître, trouvant à bon droit qu'en frappant les yeux on parvient à frapper l'esprit, qu'on donne ainsi une grande idée du souverain que l'on représente et du pays que l'on sert. Il n'affectait point des allures de philosophe ; il se proclamait gentilhomme et tenait que la noblesse ne comptait point pour peu de chose dans les desseins de Dieu. Ce Dieu, il y croyait par conviction, par état, par honneur. Comment Bernis aurait-il pu s'entendre avec Joseph II ?

Sans rompre avec Rome au point de vue de la doctrine, l'Empereur, qui détestait l'intrusion de Saint-Siège dans ses affaires, était en train de tenter un immense effort pour ranger exclusivement sous sa loi le temporel de l'Église dans ses États. D'une part, il voulait abolir la plus grande partie des Ordres monastiques ; d'autre part, il voulait obtenir, comme le Roi de France, un indult qui lui donnât la nomination aux bénéfices. Ces deux réformes presque accomplies én France, où la Commission des Réguliers avait été instituée pour mettre fin aux désordres des moines et améliorer la position du clergé séculier, et où, sauf de rares exceptions — mois du Pape, bénéfices de Bretagne, canonicats dans quelques chapitres —, le droit de nomination dévolu au Roi par le Concordat était devenu la régie invariable, n'étaient point pour étonner les Ministres de Louis XVI, et Bernis n'avait point à intervenir dans les démêlés entre le Pape et Joseph II. Il ne put pourtant s'empêcher de désapprouver ouvertement Pie VI, lorsque, par une obstination singulière, le Pape se refusa à notifier au Sacré Collège la mort de l'Impératrice-Reine, à lui rendre dans sa chapelle les honneurs accoutumés pour les souverains, à laisser même les prélats dépendant de la Cour de Vienne porter le deuil de Marie-Thérèse. C'était là une provocation gratuite, et Bernis se contenta de rapporter sans commentaire la réponse que fit l'Empereur aux dépêches que son Ministre lui écrivait à ce sujet : Peu m'importe que l'évêque de Rome soit poli ou malhonnête[46]. De même, lorsque Pie VI sans avoir consulté aucun des ambassadeurs accrédités près de lui, aucun des membres du Sacré Collège, se détermina à ce fameux voyage de Vienne qui, en satisfaisant sa vanité, devait tant coûter à son orgueil, Bernis ne se crut point le droit (l'intervenir comme Ministre, mais, comme Cardinal, il adressa au Pape ses observations dans une lettre très-vive, presque violente, étant donné son ton habituel[47], mais qu'inspirait uniquement le sentiment des dangers que ce voyage allait faire courir à la religion. Pie VI, sans marquer à Bernis aucun mécontentement, maintint sa résolution. Le Cardinal n'eut qu'à s'incliner, mais son dernier mot fut une protestation : Sa Sainteté me permettra, écrivit-il, de lui dire, en me prosternant à ses pieds, ces paroles du Sauveur Mon âme est triste jusqu'à la mort. Ce fut tout : d'ailleurs, les ordres du Roi étaient formels. Tout en désapprouvant le voyage, Louis XVI, n'ayant pas été consulté, défendait que son nom fût mêlé en rien à cette affaire[48].

Ce n'était donc point dans les questions religieuses que Joseph pouvait être gêné par Bernis. De même, pour la politique générale, il n'avait point à redouter que le négociateur du traité de Versailles tentât de rompre l'Alliance qu'il avait jadis conclue. A coup sûr, la fidélité de l'Empereur à ses engagements vis-à-vis de la France inspirait parfois au Cardinal des doutes dont il faisait part à Vergennes. Il surveillait avec quelque anxiété les relations intimes qu'il voyait se former entre Frédéric, Catherine et Joseph. Il redoutait l'ouverture de cette question d'Orient où l'Autriche poussée par la Prusse se jetait à corps perdu, mais il tenait toujours pour l'Alliance, parce que, disait-il, la cour de Vienne serait toujours l'alliée de l'Angleterre la plus redoutable et la plus dangereuse pour la France. Ses inquiétudes, loin de marquer une inimitié préconçue, témoignaient uniquement d'un patriotisme vigilant.

Ce fut sur des points particuliers, et par ordre de sa Cour, qui, au début du règne, ne subissait pas les influences exclusives auxquelles elle fut soumise par la suite, que Bernis dut à plusieurs reprises contrarier les desseins de la Maison d'Autriche. La politique traditionnelle de la France exigeait que les petits États allemands voisins du Rhin fussent indépendants les uns des autres, et que l'influence de l'Empereur n'y détruisit pas entièrement l'influence du Roi. Or, Marie-Thérèse, pour établir certains de ses nombreux fils, avait formé le dessein de leur constituer des principautés en réunissant sous leur domination la plus Grande partie des États et des évêchés ecclésiastiques[49]. L'archiduc Maximilien, déjà grand maitre de l'Ordre Teutonique, aspirait ainsi aux coadjutoreries de Cologne et de Munster. Bernis fut prévenu trop tard[50] : il ne put empêcher la Cour de Vienne d'obtenir de l'Électeur de Cologne son consentement, du Pape un bref d'éligibilité, des chanoines une élection unanime. L'Archiduc, malgré l'opposition de la Prusse, réunit donc sur sa tète ces trois dignités (7 août 1780) ; mais Marie-Thérèse n'était point femme à s'arrêter en si beau chemin ; elle comptait bien procurer à son fils quelques autres évêchés. Bernis fut donc chargé de prendre des précautions pour l'avenir, de rappeler au Pape les décrets de Clément XII en date des 5 et 6 janvier 1731, interdisant de donner plus de deux brefs d'éligibilité à la même personne. H était temps que la. France se montrât, car l'Archiduc demandait déjà Hildesheim et Liège. Devant la ferme attitude de Vergennes[51], qui n'hésita point à déclarer qu'il était des occasions où le Roi se réservait de se conduire selon que ses intérêts et le repos de l'Europe l'exigeraient, et que la réunion d'un plus grand nombre d'évêchés sur la tête de l'Archiduc serait une de ces occasions, Maximilien renonça à Liège ; mais il se rejeta sur Paderborn, Wurtzbourg et Bamberg. A Rome, il accablait des plus riches présents tous ceux qui avaient part à son affaire. Bernis lui-même était cajolé par l'Impératrice, qui l'invitait à la venir voir et lui envoyait une bonne provision de vin de Tokai. C'était sur l'Italie une pluie de faveurs : diamants, porcelaines, vins fins, sequins, clefs de chambellan, rubans surtout ; croix étoilées et toisons d'or. Sans doute Marie-Thérèse eût triomphé, mais sa mort arrêta tout.

Il n'y eut plus qu'un effort fait en 1781 pour obtenir deux coadjutoreries en faveur de chacun des fils de Léopold, de Toscane ; mais c'étaient des enfants ; Bernis opposa que le Pape, suivant les canons, ne pouvait conférer d'évêchés ou de coadjutoreries qu'à des sujets âgés de vingt et un ans et engagés dans les Ordres ; il demanda à Pie VI d'en faire l'objet d'une déclaration. Le bruit que fit ce projet suffit pour écarter les sollicitations.

Sur un autre point de l'Europe, la lutte de Bernis contre la politique autrichienne fut autrement longue et eut des conséquences bien plus graves.

Lorsque, par le traité d'Utrecht, la monarchie de Charles II fut démembrée, l'Autriche eut pour sa part les possessions espagnoles en Italie : c'était l'Italie presque entière : les Deux-Siciles, le Milanais, les présides de Toscane ; le traité de Vienne (1738) lui enleva Naples et lui donna Parme et la Toscane ; le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) lui reprit Parme. Tout ce qui lui avait été arraché était revenu à la Maison de Bourbon ; mais Marie-Thérèse n'avait point oublié le fameux adage : Tu, felix Austria, nube. Elle plaça une de ses filles sur le trône des Deux-Siciles (1768), une seconde sur le trône de Parme (1769), une troisième sur le trône de France (1770). Partout, sauf en Espagne, le Bourbon était doublé d'une Autrichienne.

L'archiduchesse Marie-Amélie, infante de Parme[52], n'était point faite pour la politique, au moins dans un petit État, dépendant à la fois de la France, de l'Espagne et de l'Autriche ; car, peut-être, sur un grand théâtre, aurait-elle révélé comme Catherine ou Marie-Thérèse des qualités supérieures. Ce n'était point l'obstination qui lui manquait, ni l'instinct de domination, mais elle ignorait entièrement l'art de se conduire, et, à certains moments, on peut se demander si elle n'est point un peu folle. Deux ans après son mariage, elle était tellement perdue de dettes qu'elle ne savait plus à qui emprunter. Elle mendiait auprès de tout le monde, des parents de son mari, de ses frères, de ses sœurs, de ses domestiques même par qui elle se faisait prêter leurs économies et jusqu'aux pourboires qu'on leur donnait. Avec cela, un train royal, aucune heure réglée, des habitudes étranges, un désordre irrémédiable dans tout ce qu'elle faisait, un bavardage qui ne lui permettait de garder aucun secret ; puis de la bonhomie, de la gentillesse, de la grâce, une intelligence très-vive, très-alerte, une compréhension des choses politiques presque remarquable, bref une des natures les plus étranges qu'on ait jamais vues sur un trône.

Elle avait par deux fois brouillé son mari avec l'Espagne et la France : à la seconde fois, l'Espagne s'était lassée, s'était désintéressée de l'administration du duché et avait abandonné l'Infant à ses propres forces. Ce n'était pas beaucoup dire : ce prince avait, comme dit Choiseul, la dévotion d'une servante ; et, pendant que sa femme jouait à la main chaude avec ses gardes du corps, il courait les couvents à la recherche de quelque superstition nouvelle. On eût été fort embarrassé de trouver une idée politique dans la tête de cet élève de l'abbé de Condillac. Quant à sa femme, elle en avait trop. D'abord, elle s'était accrochée à sa famille, disant qu'elle ne voulait point avoir d'enfants pour que les États de Parme revinssent, conformément au traité d'Aix-la-Chapelle, à la Maison d'Autriche. Elle avait fait une guerre obstinée aux Ministres que l'Espagne envoyait à Parme. Maintenant, elle ne rêvait que de payer ses dettes ou, au moins, de trouver de l'argent. Pour essayer d'en tirer quelque peu de sa sœur, la Reine des Deux-Siciles, elle alla lui faire visite à la fin de 1783, et ce fut à ce moment que Bernis, qui avait été mêlé jadis à ses démêlés avec l'Espagne, fit sa connaissance personnelle.

Il lui assura de la part du Pape un traitement particulièrement aimable, obtint la suppression de l'ancien cérémonial du Saint-Siège à l'égard des ducs de Parme, et lui ménagea le don de la rose d'or, réservée jusque-là aux reines et aux infantes. A l'aller, en novembre, elle ne fit que passer à Rome, où Bernis lui offrit un souper et une très-jolie petite fête ; mais, à son retour de Naples, où on lui avait donné des perles et des diamants, et point d'argent, elle séjourna quinze jours (5-18 janvier 1784). Elle n'était point satisfaite de sa sœur ; son frère Joseph, qu'elle avait trouvé à Naples, l'avait fort mal traitée. Bernis la reçut à souper, lui donna pour convive ordinaire le Roi de Suède, lui offrit des fêtes, chercha à tirer d'elle des renseignements sur les projets de l'Empereur, put se vanter de l'avoir conquise. L'Infante, en effet, repoussée par sa propre famille, semblait toute revenue aux Bourbons et désirait rentrer dans les bonnes grâces de l'Espagne ; petite acquisition à coup sûr au point de vue politique, mais acquisition qui à certains moments pouvait encore avoir son prix. L'Infante, si peu que ses sœurs lui témoignassent de confiance, savait écouter et pouvait donner un avis utile.

Cette Femme qui avait mal débuté dans la vie, qui s'était fait grand tort par ses légèretés, devint plus tard une mère de famille remarquable. La passion de ses enfants l'absorba. Dans les très-nombreux billets qu'elle écrit au Cardinal, d'une petite écriture toute fine, toute gribouillée, sans un point, sans une virgule, sans une date, c'est de ses enfants qu'il est sans cesse question, surtout de sa fille Toinette, celle qui entra plus tard en religion et mourut à Rome, en 1841, religieuse Ursuline. Elle parle souvent aussi de sa santé, de ses insupportables maux de tête. Sa vie est triste : elle en arrive presque à désespérer ; ainsi quand son frère Joseph meurt, elle écrit : Lui est heureux, il a fini de vivre.

L'Archiduchesse Infante avait mauvaise tète et bon cœur. En s'y prenant adroitement, il n'était point impossible de la ramener, de lui faire entendre de quel côté étaient les vrais intérêts de son mari et de ses enfants. Marie-Caroline, Reine de Naples[53], sans être plus intelligente, plus discrète, mieux ordonnée que sa sœur de Parme, était infiniment plus vicieuse, plus cruelle, plus corrompue, mais aussi elle avait bien plus de suite dans ses idées et de fixité dans ses projets ; ses idées, c'étaient celles de sa Maison, celles de son frère, celles de son amant. L'amant en titre était un Irlandais nommé Acton, dont le père avait été chirurgien de régiment à Besançon et qui, du service de Toscane, était passé à celui de Naples. Léopold savait ce qu'il faisait en donnant à sa sœur Acton. Acton, tout Autrichien, rapidement élevé aux plus hautes dignités de l'État, détacherait les Deux-Siciles de la Maison de France. Joseph, qui suivait avec attention les projets de son agent, viendrait au moment opportun enlever les dernières concessions et ferait du Roi de Naples un vassal de son empire. C'était la destruction du Pacte de famille, c'était une grande partie du bénéfice que la France avait tiré de cinquante années de guerre, volontairement perdu : c'était l'Italie livrée.

Caroline avait commencé par soustraire son mari à la tutelle de l'Espagne. Elle avait renversé Tan ucci, le Ministre espagnol, et ne tolérait qu'à peine le marquis de la Sambucca, son Successeur. Elle avait refroidi, le plus qu'elle avait pu, les relations de famille, écrivant le moins possible à son beau-père, le Roi Charles III, évitant toute intimité avec le prince des Asturies. Quant aux Français, ils étaient si mal traités à Naples, que Louis XVI n'avait point nommé de successeur à son ambassadeur, le marquis de Clermont-d'Amboise. Caroline prétendait que Denon — on écrivait alors de Non —, le chargé d'affaires, lui était odieux : elle ne voulait avoir aucun rapport avec lui ; de même pour le consul général de France, M. de Saint-Didier, pour tous les employés français. Les choses étaient assez avancées en janvier 1784, pour que Joseph crût qu'il était temps de porter le dernier coup. Il avait à rendre à Pie VI la visite qui lui avait été faite à Vienne. Ce fut le prétexte. Il bâcla les affaires qu'il avait à Rome et se rendit à Naples. Là, il proposa formellement à Ferdinand IV de se détacher de la Maison de Bourbon et lui offrit pour sa fille aînée la main du second fils du grand-duc de Toscane. Ferdinand refusa, mais l'Empereur faisait tout pour le gagner, allait à toutes ses chasses, le suivait dans toutes ses parties, cherchait par tous les moyens à flatter ses goûts, même les plus vils.

Bernis eut connaissance de cette intrigue par l'Infante de Parme, qui s'était trouvée à Naples en même temps que Joseph II, et qui était enragée des dédains de son frère. Il se hâta d'en écrire à Vergennes[54], qui avait de son côté reçu des informations très-précises sur le même sujet[55]. Lorsque l'Empereur repassa par Rome, le Cardinal chercha à savoir jusqu'où l'on était allé ; mais tantôt Joseph disait qu'il aurait pris la Reine de Naples pour sa femme s'il avait pu avoir dispense[56] ; tantôt, il affectait de parler du gouvernement napolitain avec le dernier mépris, disant que Naples était une vraie Babylone[57]. Bernis espéra obtenir des renseignements plus précis par Gustave III ; mais Caroline qui avait d'abord fort mal reçu le Roi de Suède, qui ensuite l'accabla d'attentions, joua avec lui une scène des Fausses Confidences : elle lui déclara qu'elle était éclairée sur les vrais intérêts et revenue entièrement au système de la Maison de son époux[58]. Or, Bernis savait que le mariage projeté entre la princesse Marie-Amélie des Deux-Siciles et l'archiduc Ferdinand de Toscane tenait toujours, et que la dot qu'on demandait pour la Princesse était les présides de Toscane[59]. On jouait donc à Naples une comédie concertée avec l'Empereur lui-même et avec le grand-duc de Toscane, pour persuader à l'Europe qu'on était mécontent de ces deux Princes, qu'on ne se prêterait jamais à leurs projets, et qu'on ne chercherait à l'avenir d'autre appui que l'amitié de l'Espagne et de la France[60].

Sur ce point, Bernis, d'Azara et Vergennes étaient d'accord ; mais quant au remède, s'il y en avait un, Vergennes pensait qu'il devait venir de l'Espagne, c'était à elle de requérir la France qui, même en ce cas, ne pourrait agir que secondairement[61].

Sur ces entrefaites, Gustave III revint de Naples, apportant à Bernis une nouvelle et très-pressante invitation de Leurs Majestés Siciliennes, de les venir voir. Quelques jours après, nouvelle instance adressée par Caroline à Bernis par l'intermédiaire du Roi de Suède[62]. Gustave ne partageait point l'avis des Ministres sur la politique autrichienne de la Reine. Il croyait à sa véritable aigreur contre ses frères ; il croyait qu'elle ne pardonnait pas à l'Empereur d'avoir fait manquer le mariage de sa fille aînée avec le prince de Toscane qui venait d'épouser une princesse de Wurtemberg[63] ; il croyait que Acton rappelé par le grand-duc de Toscane avait refusé de revenir, et que le Grand-Duc lui avait retiré ses appointements et ses pensions[64].

Au milieu de ces versions différentes, que penser ? Vergennes s'accrocha avec empressement à l'idée que Bernis pourrait aller à Naples, qu'il verrait par lui-même, qu'il raisonnerait Leurs Majestés Siciliennes sur l'intérêt qu'elles avaient à tenir absolument à la Maison de France ; le Cardinal ferait une enquête sur les griefs de la Reine contre Denon ; il garderait la plus extrême réserve avec Acton, loin de penser à l'acheter comme Bernis en avait fait la proposition, et il aurait un peu d'ouverture avec la Sambucca qui, à mesure que le crédit d'Acton augmentait, montrait plus de confiance[65].

La Cour de France attachait une si grande importance à cette affaire que Vergennes, en pressant extrêmement le Cardinal de se rendre à Naples, lui envoya des instructions détaillées comme s'il allait remplir une grande ambassade[66]. Trois points, disait-il, méritent d'être éclaircis : 1° La Reine de Naples est-elle absolument opposée à toute liaison intime avec les Cours de la Maison de Bourbon ? 2° M. Acton est-il vendu aux puissances qui jalousent plus ou moins la prospérité de cette Maison ? Est-ce un homme qu'il faille se décider à perdre après avoir acquis la certitude qu'on ne peut le gagner ? 3° Que faut-il penser de Denon ? A-t-il une raison particulière de voir tout du côté le plus fâcheux ?

Un incident nouveau rendit le départ du Cardinal encore plus utile et la nécessité de renseignements précis sur la Cour de Naples encore plus urgente. L'Espagne, rompant avec la tradition qui lui avait fait chercher ses alliances matrimoniales exclusivement dans la Maison de Bourbon, rendit publiques les fiançailles de l'infante Charlotte, fille du prince des Asturies, avec l'infant don Joan de Portugal[67], et de l'infant Gabriel, troisième fils de Charles III, avec l'infante doña Maria de Portugal[68]. Ce double mariage était une quasi-rupture avec la Reine de Naples, qui, n'ayant pu marier sa fille aînée en Toscane, comptait la placer en Espagne. De plus, au point de vue de la succession d'Espagne et même au point de vue de la succession de Naples, il pouvait sortir de ces unions des conséquences graves. Quelle serait la situation faite aux enfants de don Gabriel, s'il devenait l'auteur d'une branche purement espagnole[69] ? Quelle force avaient conservée en Espagne les décisions des Cortès assemblées par Philippe V, pour déterminer l'ordre successoral, conformément à la loi salique et contrairement aux anciennes lois espagnoles ? Le prince des Asturies n'avait que cette fille ; s'il n'avait point de fils, le trône d'Espagne devait à sa mort revenir au Roi de Naples, mais le Roi de Naples ne se trouverait-il pas primé par l'infant don Gabriel ?Toutes ces réflexions s'offraient d'elles-mêmes[70] à la pensée : Caroline faisait la morte en ce moment, mais ce silence cachait une tempête[71], elle cherchait comment elle pourrait se venger. Il fallait prévenir un éclat, et le Cardinal le pouvait peut-être.

Bien qu'il ait la goutte, Bernis, après avoir en quelque sorte fait son testament[72], part le 9 mai pour Naples et y arrive le 10, en fort bonne santé[73]. A partir de la frontière, les maîtres de poste ont ordre de ne rien recevoir. Le 11, Leurs Majestés Siciliennes viennent exprès de Caserte à Naples pour le voir ; le Cardinal, quoiqu'il n'ait demandé audience qu'en qualité d'évêque d'Albano, est reçu sans cérémonie et dans la forme des ambassadeurs de famille ; le 13, dîner intime au palais ; le 14, assemblée de la noblesse. La Reine l'envoie chercher presque chaque jour, cause avec lui, prend à tâche de le séduire, comme elle a fait du Roi de Suède. On le reçoit comme un souverain et comme un ami[74] ; mais le résultat pratique est absolument nul.

La Reine, furieuse des mariages espagnols, veut rappeler sur-le-champ son ambassadeur à Madrid, le prince de Raffadale ; elle songe à former une junte pour annuler la loi de succession des hoirs mâles et rétablir l'habilité des femmes à la Couronne[75]. Bernis lui remontre que le rappel de l'Ambassadeur, aussi bien que la destruction d'une loi établie par le Roi d'Espagne, est un acte d'hostilité irréparable. Il essaye de la calmer ; il propose que le Roi des Deux-Siciles écrive à son père une lettre pleine d'effusion et de respect dans laquelle il fera ses plaintes sur les conditions du double mariage. La Reine paraît convaincue ; mais, dans la coulisse, Acton agit. Le prince de Raffadale est rappelé : on nomme, il est vrai, à sa place, le prince de Caramanico, mais l'injure n'en est pas moins visible. L'idée de la junte semble suspendue, mais Galiani est chargé d'y travailler[76]. Caroline dit qu'elle fera écrire par son mari au Roi d'Espagne, mais une lettre ne peut rien réparer. Il n'y a point à en douter : Les Deux-Siciles sont une province autrichienne. Sans l'opposition extrêmement vive de M. de la Sambucca, M. de Richecourt, le nouvel ambassadeur de Joseph II à Naples, eût été chargé de la direction du militaire. Acton est le maître de tout, et il n'a point manqué de faire voir à Bernis qu'il se soucie aussi peu de sa personne que des Cours de Bourbon. Il n'a pas dit mot au Cardinal quand il l'a rencontré chez la Reine ; il s'est contenté de se faire inscrire à la porte de l'Ambassade ; il n'a daigné faire aucune de ces avances qu'un homme comme lui, né en France et d'un état si inférieur, devait au Ministre de Sa Majesté. Il va renverser le marquis de la Sambucca et s'en vante publiquement.

Quant au Roi, Bernis n'a pu lui parler. Le Roi l'a invité à dîner à Portici, mais c'est la Reine qui l'a reçu. Le Roi n'est pas venu, quoiqu'il fût an Môle, à deux cents pas du palais. Cela a été remarqué et a scandalisé tout le monde, sauf peut-être des fripons subalternes tels qu'un abbé Galiani.

Au moment du départ, la Reine redouble de grâces et de caresses. Elle propose au Cardinal d'établir avec lui une correspondance intime. Bernis répond que cette correspondance ne peut avoir d'utilité que s'il est autorisé à montrer les lettres aux deux Cours. La Reine refuse. Elle craint, dit-elle, de se compromettre en exposant ses griefs avec trop de sincérité. Une malheureuse et trop suivie expérience, écrit-elle quelques jours après[77], m'a fait connaître qu'il n'y a rien de sacré à qui n'a d'idole que ses passions et malentendue hauteur et expérience !

A Naples, pourtant, Bernis a rencontré un honnête homme auquel il s'est plu à rendre hautement témoignage. C'est Vivant-Denon, le chargé des affaires de France ; le Cardinal vante son intelligence, sa distinction, son esprit, son courage tranquille, son zèle toujours actif, sa profonde connaissance des hommes et des choses. Il l'a conduit avec lui partout, — sauf dans les appartements de la Reine, — afin de témoigner toute l'estime qu'il lui accorde. Depuis, il ne cessa de plaider en sa faveur, de réclamer pour lui auprès de la Cour, de montrer l'injustice avec laquelle on le traitait[78].

Le Cardinal en partant de Rome croyait vaincre. On ne l'avait fait venir à Naples que pour le séduire, pour mettre bien Acton dans l'opinion de la France[79]. C'était pour cela que la Reine avait déployé toutes ses grâces. Bernis, comme il dit, ne s'était point laissé mettre dans le sac à ouvrage[80], mais, comprenant dès le premier jour qu'engager la lutte, c'était courir à un échec, il s'était tenu dans une extrême réserve. Toutefois, Caroline connaissait ses sentiments, elle comprenait qu'il l'avait devinée, et, désespérant de faire de Bernis un complice, elle devait se tourner d'un autre côté. C'était là une des inquiétudes du Cardinal. Si ces dépêches où il disait franchement la vérité, si les copies des lettres que Caroline lui avait écrites et qu'il avait envoyées à Versailles, venaient entre les mains de la Reine de France, qu'arriverait-il ? Les Reines de France et de Naples sont sœurs et s'écrivent, disait-il, et il suppliait Vergennes de ne point le compromettre.

Le résultat le plus clair du voyage à Naples avait été de justifier Denon dont toutes les informations se trouvaient concorder avec celles du Cardinal[81], mais, avant comme après, la situation restait identique et n'avait qu'une issue : que le Roi Catholique parlât en père et en souverain.

On put croire que Charles III allait suivre cet avis[82], mais huit jours après la remise des lettres en recréance du prince de Raffadale, il reçut cette lettre particulière de Ferdinand IV dont Bernis avait conseillé l'envoi. Il se radoucit, et non-seulement il ne fulmina point contre sa bru et contre Acton, mais il communiqua au Roi des Deux-Siciles le contrat de mariage des Infants, lequel ne changeait rien à l'ordre successoral établi par Philippe V.

Le prétexte qu'avait saisi Caroline pour s'affranchir des liens incommodes du Pacte de famille lui échappait ; mais, tout en en cherchant un autre, tout en faisant au marquis de la Sambucca les reproches les plus violents sur les égards qu'il montrait aux Espagnols, tout en travaillant au renvoi de ce Ministre, elle envoyait à Bernis des lettres presque tendres, se plaignant qu'il ne lui écrivit point, lui disant qu'elle était toute rassurée sur les affaires d'Espagne ; lui demandant de revenir à Naples[83]. Bernis répondait brièvement par des compliments, par un petit sermon sur l'union[84]. La Reine répliquait presque courrier par courrier, entrant cette fois dans de grandes explications, se défendant d'avoir voulu blesser l'Espagne, accusant tout le monde, mais surtout Denon, changeant les dates, dissimulant les faits, invitant Bernis à venir lui parler[85]. Votre franchise, honnêteté, probité, disait-elle, reconnaîtrait malgré toutes les préventions bientôt la vérité des faits, que nous désirons l'union, l'amitié, réciprocité, cordialité et enfin tous les liens que la même famille doit inspirer et que deux souverains parents se doivent. Ce mot souverains qu'elle soulignait disait toute sa pensée. Elle la complétait même plus loin, — peut-être malgré elle, — disant : Je suis depuis dix-sept ans mariée femme au Roi de Naples et mère des futurs Rois de Naples, voilà ma Maison, celle que j'aime, qui m'intéresse et pour le bien-être de laquelle je ferais tout au monde. Caroline reniait donc la Maison de France ; elle n'en était plus ; elle n'en voulait pas plus que du Pacte de famille. Bernis réfuta la Reine avec les arguments mêmes dont elle s'était servie, lui prouva poliment que ses griefs étaient supposés, la loua fort de son désir d'union, mais déclina l'invitation en disant qu'il ne pouvait se rendre à Naples sans l'autorisation du Roi[86]. Quelques jours après (27 juillet), la Reine insista encore, mais cette fois Bernis déclara qu'un voyage lui était impossible pour le moment, que la Reine, d'ailleurs, n'avait besoin ni de négociateur ni d'intermédiaire, qu'on bavardait déjà beaucoup trop sur cette correspondance, qu'on prétendait que, dans ses conversations, la Reine le traitait fort mal ; tournant court, il termina par des compliments.

Il était temps : l’Espagne, lasse des grossièretés dont Caroline accablait ses agents, s'était décidée à une mesure énergique. Depuis le 12 juillet, le vicomte de la Herreria, Ministre d'Espagne à Naples, avait entre les mains une lettre de Charles III à son fils, dans laquelle le Roi Catholique ne l'éclairait pas seulement sur sa situation politique, mais sur la vie privée de la Reine. Cette lettre fut remise le 17 août ; il en résulta une scène d'une violence inouïe entre Ferdinand et Caroline ; mais, à la suite de cette scène, la Reine s'enferma avec son mari pendant vingt-quatre heures, et, quand le Roi sortit de sa chambre, il fit appeler la Sambucca, l'accusa de trahison, lui ordonna de n'avoir plus aucun rapport avec La Herreria[87].

Que faire ? Le Roi d'Espagne semblait déterminé à exiger le renvoi d'Acton. La Reine de Naples ne voulait rien entendre ; la France craignait d'éveiller les susceptibilités de l'Espagne en offrant sa médiation : d'ailleurs, Vergennes partageait entièrement les idées de Charles III, et, comme Bernis, il disait de Naples qu'on croyait voir une troupe d'enfants et de commères tenant conseil ensemble.

Tout à coup, la scène change. Le prince de Caramanico, allant ambassadeur de Naples en Espagne, a, au passage, audience de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Le 4 octobre, Vergennes écrit encore que la Reine ne s'occupe en aucune façon de l'affaire de Naples[88]. Le 10 octobre, après l'audience, ce n'est plus Acton qui est coupable, mais le prince de Raffadale : c'est lui qui a donné pour certains les arrangements faits à propos des Ministres espagnols. Il faut que, en toute hâte, un ambassadeur de France vienne résider à Naples, que Denon soit chassé, que les agents de France se soumettent. Rien n'est vrai dans ce qu'ils ont raconté. Marie-Antoinette le veut ainsi, parce que Marie-Caroline le lui a demandé.

Bernis essaye de redresser les faits : il prouve que le prince de Raffadale a été rappelé de Madrid, justement parce qu'il n'a point parlé de ces fameux arrangements et que les dépêches que l'ambassadeur de Naples a exhibées à Versailles ont été fabriquées après coup, à Naples même. Il met en garde contre ce prince de Caramanico, ancien amant de Caroline, qui a dérangé sa fortune pour être instruit de tout ce qui se passait dans l'appartement de la Reine. Il dit enfin que non-seulement à Naples, on se prétend assuré de la médiation de la France, mais qu'on y parle ouvertement d'argent envoyé à Versailles pour acheter des protecteurs.

Vergennes a beau se cabrer sur ce mot[89] ; le plan de Caroline ne s'en développe pas moins. Caramanico retourne à Naples pour communiquer à sa maîtresse un moyen infaillible de gagner la France. Bientôt, grande nouvelle ! C'est la Reine de Naples qui sera marraine de l'enfant dont Marie-Antoinette est enceinte. Caroline l'annonce elle-même à Bernis[90]. La naissance de cet enfant, le duc de Normandie[91], est l'occasion d'une correspondance intime entre les deux sœurs. Bientôt, les lettres ne suffisent pas. De Toscane où elle se rend au mois d'avril, la Reine de Naples expédie à Versailles un certain chevalier de Bressac, l'âme damnée d'Acton, individu allié aux Saint-Priest, qui, obligé de sortir de France pour une mauvaise affaire, a été successivement chassé de tous les États européens et est venu s'échouer à Naples, où Caroline l'emploie à toutes sortes de besognes. Ce Bressac que Vergennes, comme Bernis, comme tout le monde[92], tient pour un malhonnête homme et un homme dangereux, est porteur de lettres pour Marie-Antoinette et pour Vergennes ; et non-seulement il est reçu, ce misérable fripon, mais il triomphe. Les trois agents de la France à Naples, Denon, le chargé d'affaires, Saint-Didier, le consul général, Marianne, le vice-consul, sont rappelés. Leur crime est d'avoir rendu compte de ce que tout Naples sait, des désordres de la Reine et des indignités d'Acton. En même temps, il est entendu qu'un ambassadeur français va être envoyé qui sera aux ordres de Caroline, et que l'on donnera gain de cause à Naples contre l'Espagne.

Bernis pouvait garder le silence : le Roi était le maître de sa politique et il adoptait celle qui lui convenait, mais il n'avait pas le droit de sacrifier ainsi de fidèles serviteurs, et le Cardinal, qui les avait vus à l'œuvre, plaida leur cause haut et ferme. C'est une dure destinée, écrit-il[93], pour trois honnêtes gens 'reconnus pour tels et ayant des talents, de périr par la main d'un tel homme ! Je conviens que si, dans leurs relations, ils ont oublié le respect avec lequel il convient de parler des tètes couronnées, ils ont eu tort ; mais ce qu'on écrit aux Ministres doit rester secret, et jamais on n'a mis en avant pour preuves, les dépêches interceptées des Ministres de famille, on les ouvre, on les copie, mais on ne convient pas de l'avoir fait... Ils ont cru qu'ils pouvaient écrire à leurs Ministres respectifs ce qui était public à Naples, où la licence des propos m'a étonné. Ils ont cru que, comme on ne leur faisait pas de reproches de leurs relations et que les détails qu'ils rapportaient donnaient l'explication de la conduite extraordinaire de la Cour de Naples envers celles de Versailles et de Madrid, ils pouvaient continuer, d'autant plus qu'ils n'ont rapporté que ce qui était public et qu'ils n'ont rien inventé... Il est tout simple que la Reine Caroline regarde comme ennemis des gens qui ont paru l'attaquer personnellement. Il est naturel que sa sœur demande que ces gens-là ne blessent plus les yeux de la Reine Caroline, mais il est juste aussi que de bons sujets, qui n'ont écrit qu'à leur propre Cour, ne soient pas sacrifiés, qu'ils soient récompensés de leurs services et des persécutions qu'ils ont essuyées, et que, pouvant être utiles au service du Roi, ils n'en soient pas écartés.

La leçon était dure pour Vergennes, et Bernis ne la répéta pas qu'une seule fois. Il n'hésita point à dire que la justice et la dignité de la France souffraient du rappel immérité des agents du Roi ; il revint sur ces deux mots, les affirmant, les développant, osant écrire : Il faut prendre garde qu'on ne soupçonne en Europe que l'influence autrichienne peut dominer à Versailles autant qu'à Naples[94]. Il ne lâcha le morceau que lorsqu'il fut assuré que Denon obtiendrait une compensation qu'il méritait bien[95], car, obligé par le Ministre de rester à son poste, au moment où son père se mourait, il avait été déshérité.

Caroline ne tint point rigueur à Bernis ; pourvu qu'il ne se mêlât plus des affaires de Naples, qu'il la laissât endoctriner à son aise le nouvel ambassadeur de France, le baron de Talleyrand, pourvu qu'elle pût livrer aux Autrichiens le royaume de son mari, Bernis ne la gênait point. Il lui était même commode, car il était prévenu et ne s'aviserait point de parler. Son rappel, outre qu'il n'était point si facile à obtenir que celui de Denon, aurait fait scandale. Elle continua donc avec lui un commerce de lettres anodines, reçut ses fêtes avec plaisir quand elle passa à Rome et lui témoigna, extérieurement, une amitié d'autant plus vive qu'elle le redoutait moins.

Bernis avait été battu à Naples parce qu'il était trop Français. Ce fut un défaut dont il ne se corrigea point. Vivant depuis si longtemps hors de France, ayant contracté d'aussi illustres amitiés, ayant conquis par sa magnificence cette universelle considération, il aurait pu, comme tant d'autres, plus que d'autres, imaginer que c'était à lui-même que ces honneurs s'adressaient, et, recevant toutes sortes d'ouvertures pour des mariages, des alliances, des subsides, il aurait pu se laisser aller à intriguer. De tout cela, il ne retient rien ; il remet tout à son chef : le Ministre des Affaires étrangères, à son maître : le Roi. C'est au nom du Roi qu'il fait les honneurs de l'auberge de France, et si, parfois, il est un peu gonflé des gracieusetés qu'on lui adresse, c'est au Roi et à lui seul qu'il rapporte les honneurs qu'on lui -.end. Bernis ne s'imagine point, ne dit pas au moins que cette grandeur tient a lui-même, qu'il est l'homme nécessaire, l'ambassadeur naturel ; il dit que cette grandeur vient de la France, que partout où le Roi est bien servi, ses ambassadeurs doivent avoir le même prestige.

 

 

 



[1] Voir Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. I, p. 118 ; t. II, p. 19 ; t. IV, p. 232 ; t. V, p. 22, 314, 459. Le voyage de Grimm est d'avril 1776. Bernis écrit à Vergennes le 10 avril : Je vous ai une véritable obligation de m'avoir procuré la connaissance et l'amitié de M. Grimm ; c'est un homme aussi honnête que spirituel et instruit ; il est de plus très-reconnaissant. Vergennes répond en parlant du grand fonds d'honnêteté de Grimm, qui l'a toujours rendu cher à ses amis. (Arch. Bernis.)

[2] Je signalerai pourtant dans DEVIC, Histoire de la vie et des travaux de J. D. Cassini IV, Clermont (Oise), 1851, in-8°, p. 64, un passage assez curieux.

[3] Voir Mémoires de madame de Genlis, t, III, p. 39.

[4] La Duchesse, dans l'Explication de l'énigme du roman intitulé Histoire de la conjuration de Louis-Philippe Egalité, dit que son mari devait à ce moment être envoyé avec l'escadre sur les côtes d'Italie, et qu'elle était partie pour le rejoindre, que la Cour changea la destination de l'escadre pour être désagréable au duc d'Orléans.

[5] 5 juin 1776.

[6] Lors du voyage du Duc à Rome, le comte de Choiseul-Stainville, alors ambassadeur du Roi, avait pris la main sur lui en public et en particulier, et l'avait présenté à Benoit XIV comme un simple voyageur.

[7] J'ignore si les relations du Cardinal avec la Genlis furent très-suivies, mais voici une lettre d'elle qui touche 'à des faits historiques et qui mérite d'être publiée : Vous m'avez témoigné tant de bonté, Monseigneur, et le souvenir m'en est si cher que j'ose me flatter que vous voudrez bien prendre quelque part à un événement très-intéressant pour moi. Je suis depuis trois ans gouvernante de Mesdemoiselles d'Orléans, et dans cet instant M. le duc de Chartres vient de me charger encore de l'éducation des trois Princes, ses fils, dont l'ainé est âgé de dix-huit ans. Ainsi jan-lais ces Princes n'auront de gouverneur, puisque je leur en tiendrai lieu. Je passerai tous les ans huit mois avec eux à la campagne ; les quatre mois d'hiver, ils resteront à Paris, et tous les jours on me les amènera à Bellechasse, et je les garderai trois heures chaque jour pour leur donner les instructions dont je me charge personnellement. Du reste, je dirigerai toutes leurs études, je conduirai leur maison et j'aurai la même autorité que j'ai dans celle des Princesses, leurs sœurs. Quand ils seront en âge d'aller à la Cour, M. le duc de Chartres nommera deux personnes pour les suivre, mais qui n'auront aucun titre et aucun droit sur l'éducation. En acceptant cette marque de confiance jusqu'ici sans exemple, je n'ai demandé que deux choses ; d'être maitresse absolue et de n'accepter pour prix d'un semblable dévouement que l'honneur si distingué qui s'y trouve attaché. Je me flatte que Monseigneur daignera me pardonner ces détails. Je mets un si grand prix à son estime, qu'il m'est impossible de ne pas l'instruire de tout ce qui m'y donne de nouveaux droits. Adieu, Monseigneur, daignez me donner quelquefois de vos nouvelles et ne pas oublier entièrement une personne qui vous conserve l'attachement le plus vrai et le plus tendre que vous ayez jamais inspiré.

De Bellechasse, ce 4 janvier 1789.

(Archives Bernis.)

[8] Vergennes avertit Bernis, le 21 octobre 1782, dans les termes suivants : M. le duc de Chartres m'envoie en ce moment demander des passeports pour l'Italie où le Roi lui permet de voyager. Il mène avec lui W. le duc de Fitz-James et quelques autres jeunes seigneurs. Je ne sais si cette noble compagnie laissera une grande opinion de régularité dans les lieux où elle passera. Dans la lettre du 2 décembre, il dit encore : Ce ne sera pas pour le cérémonial, Monseigneur, que M. le duc de Chartres vous embarrassera. Ce n'est probablement pas l'envie de voir le Pape qui le conduit en Italie. Et le 31 décembre : Il parait que le duc de Chartres ne veut pas vieillir en Italie. Il a &Ft demandé qu'on lui envoie un bâtiment à Livourne, d'où il compte revenir par mer dans la tin de janvier. (Arch. Bernis.)

[9] La banqueroute était toute récente ; Bernis écrit le 30 octobre 1783 : La fameuse banqueroute me fait rougir et gémir sur nos mœurs et sur l'aveuglement de tant de personnes ruinées de tous états. Et le 19 novembre : La banqueroute de la maison de Rohan produit le plus mauvais effet au dehors, et elle retombera par cascades au dedans sur tout le monde. (Arch. Bernis.)

[10] Il écrit encore : M. le duc de Chartres choisit bien mal son moment pour venir en Italie. En temps de guerre et n'étant pas employé, il sera témoin de l'anglicisme de Rome, il s'ennuiera ici, et s'il veut s'amuser, il n'édifiera pas la Cour romaine. D'ailleurs, la compagnie qu'il s'est choisie est déjà trop connue à Rome. Tout cela m'afflige et dérange mes plans de conduite et de finance. Louis XIV avait raison de ne pas permettre aux princes de son sang de voyager. (6 novembre.) Comme le Duc n'a pas retenu de logement à Rome, Bernis lui offre sa maison, mais sans instances. (Arch. Bernis.)

[11] Le 13 décembre, jour anniversaire de la naissance de Henri IV, qui avait donné l'abbaye de Clairac au chapitre de Saint-Jean de Latran.

[12] Vergennes à Bernis, 9 décembre 1782. (Arch. Bernis.) Si la férule de l'Empereur lui fait une impression flatteuse, ajoute le Ministre, nous en prendrons une encore plus pesante pour captiver sou cœur. Je prie Votre Éminence de ne point être indulgente pour ces absurdités du Souverain Pontife ; trop de bonté nuit quelquefois, et je vous préviens que nous ne sommes nullement disposés à souffrir et à dissimuler des écarts, surtout ceux qui attaqueraient la dignité de la Maison de France.

[13] Mémoires et souvenirs de Charles de Pougens, Paris, 1834, in-8°.

[14] Néanmoins Vergennes écrit le 19 septembre 1785 : M. l'abbé de Bourbon n'a rien à prétendre en raison de son nom : c'est un homme de qualité qui a droit aux égards, aux attentions, mais à nulle autre prérogative. (Arch. Bernis.) On prétendait que sa mère, sur qui il faut consulter Edmond et Jules DE GONCOURT, Portraits intimes, Paris, 1881, in-12, lui inspirait des idées singulières sur ses prérogatives.

[15] Voir la lettre de Madame Louise à Bernis, publiée par le P. SOMMERVOGEL, Gustave III et le cardinal de Bernis, dans les Études religieuses, etc., par des Pères de la Compagnie de Jésus, 4e série, t IV, p. 197, et republiée dans le même recueil par le P. RÉGNAULT, la Vénérable Louise-Marie de France, 5e série, t. IV, p. 837. Ménagent, le futur directeur de l'Académie, accompagnait l'abbé de Bourbon.

[16] Le quartier des voyageurs, écrit Bernis à Vergennes, est fort éloigné et entouré de filles de joie, de filous et d'espions., Il aurait été indécent de placer ainsi un jeune homme. (Arch. Bernis.)

[17] Je dois tant à l'auteur de ses jours, écrit-il, que je marquerai bien volontiers la reconnaissance que je dois à ce monarque en dirigeant de mon mieux la conduite de ce jeune prélat. (Arch. Bernis.)

[18] Préservez-le, Monsieur, écrivait-elle, des sentiments chimériques de la religion en grand qu'on lui a persuadés depuis qu'il est au monde. Persuadez-lui qu'll ne doit avoir d'autre ambition que d'être bon prêtre, devenir bon évêque un jour. Quelle gloire peut-il avoir de sa naissance ?... hélas !... Des richesses, elles ne peuvent que le perdre. (SOMMERVOGEL, loc. cit.)

[19] Plus j'étudie le caractère et la façon de penser de M. l'abbé de Bourbon, écrit-il à Vergennes le 20 décembre 1785, plus j'y trouve de la franchis de la noblesse, de la droiture, de l'honneur et la plus exacte probité. Le séjour de Rome à son âge aurait pu être dangereux pour lui s'il ne m'avait pas fait l'honneur de loger chez moi et de lui demander mes conseils. Le grand point sera de lui donner le plus tôt possible de l'occupation. Il n'a rien à faire au cloitre Notre-Dame. L'oisiveté est à craindre partout pour un jeune homme, et surtout à Paris. Je ne connais pas de compagnie plus dangereuse pour un jeune ecclésiastique que les camarades du même état. Leurs jalousies sont aussi à craindre que leurs exemples. La plupart ne songent qu'à plaire dans les sociétés par un ton et un maintien plus faits pour de jeunes colonels que pour des grands vicaires, L'ambition les dévore ; ils ne se font pas scrupule de desservir par des noirceurs leurs camarades quand ils peuvent être leurs concurrents et d'abuser de leurs confidences. D'ailleurs, il n'est que trop commun dans notre jeune clergé de préférer la lecture des philosophes modernes à celle des Bossuet, des Fénelon et des anciens Peres de l'Église dont il ne connait pins les noms. Ici, an contraire, M. l'abbé de Bourbon a trois fois la semaine de longues conférences. sur les objets les plus intéressants de l'Église avec le célèbre Père Jacquier. Il ne, saurait avoir un maitre plus savant, ni un guide plus sûr... Je vois qu’il attend toujours avec impatience l'heure de ses conférences, et qu'il m'écoute avec attention et intérêt lorsque je le mets au fait des affaires importantes dont il n'avait que des notions imparfaites. (Arch. Bernis.) Je relève encore ce témoignage dans une lettre du 1er février 1786 : M. l'abbé de Bourbon m'étonne et m'édifie. Il craint l'ennui, et la vie que je lui fais mener est fort ennuyeuse. Je craindrais moi-même pour sa santé à la longue ; ainsi, ce ne sera qu'après y avoir bien réfléchi que je vous manderai s'il conviendrait de lui faire encore passer l’hiver prochain à Rome. Il ne sort jamais le soir ; les sociétés de Rome sont dangereuses pour un jeune homme ; les Romaines sont agaçantes, et quand on est sérieux avec elles ; elles font des histoires que les bavards et les écrivains répandent partout. (Arch. Bernis.) De cela, le Cardinal en savait quelque chose. Voir le Philosophe cynique, imprimé dans une ile qui fait trembler la terre ferme, s. d., in-8°, p. 78, et BOUSQUET, Theveneau de Morande, Paris, 1882, in-8°, p. 97.

[20] Voir BACHAUMONT, t. XIV, p. 109, et t. XXX, p. 12. Dans une dépêche de Vergennes en date du 1or lévrier 1785, je relève ce passage à propos d'une dispense demandée pour l'abbé Le Duc : Ce jeune ecclésiastique dont Votre Éminence ignore peut-être l'existence appartient à la Famille Royale à un titre qui l'empêcherait de se vouer à l'Église si Sa Sainteté ne lui accordait pas la grâce qu'il demande. Il aura vingt et un ans le 7 de ce mois.

[21] Bernis transmet le 7 mars à Madame Adélaïde une lettre qui contient les dernières volontés de l'abbé de Bourbon.

[22] C'est le nom dont Louis XV appelait mademoiselle de Romans.

[23] SOMMERVOCEL, loc. cit., p. 198.

[24] Voir Correspondance secrète inédite, publiée par M. DE LESCUDE, Paris, Plon, 2 vol. in-8°, passim.

[25] Les 2 et 3 mars 1782. Il y avait eu déjà, à l'occasion de la naissance du Dauphin, illumination les 10 et 13 décembre 1781.

[26] Voir Mémoires, t. II, p. 97.

[27] Voir Mémoires de la Société Impériale d'Histoire russe, t. V, p. 113, et Mémoires de la princesse Daschkoff, t. II, p. 93. A propos de celle-ci, Bernis écrit le 21 novembre 1781 : Elle a bien de l'esprit, mais est fort extraordinaire et a trop de choses dans la tête. Elle ne sera pas mécontente de moi, quoique je ne sois pas tenté de mériter sa confiance.

[28] Je trouve de curieux détails sur le séjour à Naples du Comte et de la Comtesse du Nord dans la Correspondance de M. de Clermont d'Amboise (AFF. ÉTR., Naples, vol. 106) ; en voici l'analyse : Les Grands-Ducs refusent le palais du prince de Stigliano préparé pour eux et vont loger dans une très-petite maison qu'ils forcent le propriétaire à leur louer. Ils refusent d'aller avec la Reine voir passer les masques dans la rue de Tolède sous prétexte qu'ils ont à écrire. Le comte du Nord parle d'aller voir Pestum. Le Roi se transporte à Persano, organise une partie de chasse, met sur pied le régiment des gardes liparotes, fait venir la Comédie française : Paul fait dire qu'il n'ira pas. Le Comte et la Comtesse demandent à la Reine de leur donner à diner, et ils se font excuser par un valet de chambre ; une autre fois, pour une course de chevaux ils se font excuser par un cuisinier d'auberge, etc., etc. On cherche la raison : il est possible que la faveur témoignée par le Roi et la Reine de Naples à Rasoumowski, ambassadeur de Russie, qui passa pour l'amant de la première Grande-Duchesse, ait été la cause de cette mauvaise volonté.

[29] Je suis fort bref sur la Suède, des Documents relatifs à la liaison entre Bernis et Gustave III ayant été publiés par le P. SOMMERVOGEL.

[30] Bernis à Vergennes, passim. (Arch. Bernis.)

[31] Je suis ici, par les documents, en contradiction avec M. GEFFROY, Gustave III et la Cour de France, t. II, p. 21.

[32] Les autres présents n'étaient pas moindres. Il y avait pour le Pape les médailles d'or et d'argent de tous les Rois de Suède ; pour le chevalier de Bernis, une boite en or émaillé avec un portrait entouré de gros diamants ; pour le prélat Ouesti, une belle tabatière, et pour tous ceux qui l'avaient servi, des tabatières ou de l'argent.

[33] Je suis obligé de conserver l'expression parce que le Cardinal s'en est toujours servi, mais elle est inexacte. En fait, l'abbé François de Bernis, né en 1752, évêque d'Apollonie en 1781, archevêque de Damas et coadjuteur d'Albi en 1784, transféré à Rouen en 1819, pair de France en 1821, mort à Paris le 3 février 1823, était cousin éloigné du Cardinal ; mais le marquis de Bernis était mort sans hoirs ; le comte de Bernis n'avait pas d'enfants. Pour perpétuer son nom et pour assurer en même temps la transmission régulière de ses biens, le Cardinal avait fait épouser au frère aîné de l'évêque d'Apollonie, Pons-Simon de Pierre, vicomte de Bernis, sa nièce, Jeanne-Françoise-Hippolyte-Sophie du Puy-Montbrun, morte en 1782. Elle laissa quatre fils. Le quatrième suivit Bonaparte, de Malte en Égypte, et mourut au siège de Saint-Jean d'Acre. Des trois premiers descendent les seuls membres existants de la famille.

[34] Homilia Pii papæ sexti habita in Ecclesia Sancti Ludovici Gallicœ nationis in consecratione Rmi P. B. Francisci de Bernis, Episcopi Apolloniæ in Macedonia, Rome, 1781, in-4°.

[35] Voyez dans GEFFROY, loc. cit., t. II, p. 415, 416, les lettres de Marie-Antoinette qui montrent bien qu'on n'a cédé qu'aux sollicitations réitérées de Gustave. Vergennes écrit à Bernis le 12 juillet : Avant de répondre à la lettre dont Votre Éminence m'a honoré le 23 du mois dernier, je la prie de permettre que je lui fasse mon sincère compliment sur la nomination de M. l'évêque d'Apollonie à la coadjutorerie d'Albi. C'est Mer que le Roi l'a décidée. Votre Éminence doit en partie cette grâce aux bons offices de M. le comte de Hâga (Gustave III)... Voilà une grande et bonne affaire finie dont je me réjouis avec Votre Éminence parce que je sais qu'elle en sera pleinement satisfaite. (Arch. Bernis.) Je n'ai malheureusement pas le loisir d'entrer dans le détail de cette curieuse négociation qui dure plus de quatre ans et où Bernis finit par triompher du Roi, de l'évêque d'Autun, de l'archevêque de Toulouse, de presque tout le clergé. Ce serait un épisode singulier de l'histoire des mœurs religieuses, au dix-huitième siècle.

[36] Voir Autobiography of miss Mis Cornelia Knight, lady companion to the princess of Wales, publ. by sir J. W. KAYE, Londres, 1861, 2 vol. in-8°.

[37] Bernis dit en 1783 du duc de Cumberland : Il n'a avant dîner que de la bonhomie.

[38] Bernis écrit d'elle, dès le 8 mai 1772 : On la trouve aimable et polie, et il me semble qu'elle montre beaucoup de jugement et de bons sens. (AFF. ÉTR.)

[39] Lettre du 3 de l'an 1781. Bernis à Vergennes, 3 janvier 1781. (AFF. ÉTR.) Bernis à Vergennes, 10 janvier, 7 février 1781. (Arch. Bernis.) C'est à la Reine Marie-Antoinette que s'adresse en ce moment la comtesse d'Albany. Lettres et réponses passent par le Cardinal. En août 1782, Bernis la recommande très-vivement au vicomte de Vibraye, ambassadeur de France en Suède.

[40] Bernis à Vergennes, 20 avril 1784. (AFF. ÉTR.)

[41] Bernis è Vergennes, 1er novembre 1784. (AFF. ÉTR.)

[42] Le 20 décembre 1785, Bernis annonce que le prince Édouard est venu à son assemblée avec sa fille.

[43] Il écrit le 13 décembre 1785 : Le prince Édouard est arrivé ici avec sa fille qu'il a reconnue samedi dernier. Il est réconcilié avec le cardinal d'York. qui est engoué de sa nièce. (AFF. ÉTR.)

[44] Bernis é Vergennes, 11 mai 1785. (AFF. ÉTR.)

[45] V. D'ARNETH, Maria-Theresia und Maria-Antoinetta, Vienne, 1865, in-8°, p. 302, et Correspondance de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau, t. III, p. 397.

[46] Bernis à Vergennes, janvier et février 1781. (AFF. ÉTR.)

[47] Voici cette lettre en date du 5 février 1782 : Très-Saint Père, je croirais manquer essentiellement à tons mes devoirs et à la reconnaissance que je dois à Votre Sainteté si je lui laissais ignorer ce qu'on pense sur le voyage de Votre Béatitude à Vienne, à Versailles et dans toutes les Cours d'Italie où Sa Majesté Très-Chrétienne a des Ministres qui correspondent avec moi. Ou regarde la proposition que Votre Sainteté a faite à l'Empereur comme une fausse démarche, puisqu'on pense, si ce projet était réalisé, qu'il compromettrait essentiellement, sans aucun avantage pour le Saint-Siège, la dignité pontificale et la personne sacrée de Votre Sainteté. Je n'ai pas le temps de faire copier les lettres que j'ai reçues depuis huit jours de nos différents Ministres. Votre Sainteté voudra bien m'en croire sur. ma parole. Elle sait que je suis aussi incapable d'altérer la vérité que de la dissimuler quand il est question des intérêts personnels de Votre Béatitude et des intérêts les plus importants du Saint-Siège. On cherche déjà à tourner en ridicule une démarche qui n'est que l'effet de votre zèle apostolique, et vous savez, Très-Saint Père, que le ridicule est l'arme la plus terrible dont on puisse se servir pour attaquer la Religion et ses ministres. A Rome, les personnages les plus pieux et les plus éclairés craignent toujours de déplaire à Votre Sainteté en contrariant ses idées. Ils connaissent peu d'ailleurs l'esprit des Cours et l'esprit du siècle. Les exemples du passé n'ont aucune application dans les temps présents. Dieu fait des miracles quand il lui plait, mais il ordonne aux hommes et surtout aux premiers pasteurs de suivre les règles de la prudence. Aucun ministre de bonne foi ne saurait conseiller à Votre Sainteté de s'exposer au voyage de Vienne, après la réponse qu'a faite l'Empereur, laquelle est parfaitement connue aujourd'hui de tous les cabinets de l'Europe. Suspendez, Très-Saint Père, votre résolution jusqu'à ce que vous soyez parfaitement instruit des sentiments de la France, de l'Espagne et des autres Cours catholiques qui sont véritablement attachées à la religion, au Saint-Siège, à la gloire personnelle de Votre Sainteté, et qui n'ont aucun intérêt à s'opposer au voyage qu'elle projette. (AFF. ÉTR.)

[48] Vergennes ajoutait : Que d'autres, pour un bien incertain, risquent d'alarmer les consciences et de ramener le trouble dans l'Église, pour nous, supportons quelques inconvénients de la religion de nos pères plutôt que de rompre l'unité et de porter les esprits sur des questions dangereuses. Dépêche du 12 février 1782. (AFF. ÉTR.)

[49] La poursuite des coadjutoreries n'était point un fait particulier à la Maison d'Autriche. Déjà en 1775, Bernis avait dû s'opposer à ce que l'électeur de Mayence, déjà élit évêque de Worms, se fit encore élire à Spire.

[50] Vergennes à Bernis, 30 mai 1780. (AFF. ÉTR.)

[51] La Cour de Vienne, écrit-il le 8 août, nous cache tous ses desseins. Le partage de la Pologne, les négociations antérieures à l'ouverture de la succession de Bavière, enfin l'affaire des coadjutoreries se sont faits et conclus à notre insu, et sans trop mal augurer de notre allié, nous pouvons croire qu'il ne se départira pas de cette 'nattière d'agir. Le Roi est très-fâché que la Cour de Vienne ait des principes aussi relâchés sur les obligations de l'Alliance, et n'a pas perdu une occasion de faire connaitre que, si sa fidélité à ses engagements et son amitié lui avaient lié les mains pour contrecarrer des entreprises qui pouvaient avoir des suites dangereuses pour Sa Majesté elle-même, elle espérait qu'on suivrait à l'avenir une autre marche, et que du moins on voudrait bien lui confier, comme on y était obligé par le Traité, les projets auxquels elle aurait un intérêt direct et dont l'exemple pourrait altérer la tranquillité de l'Europe. Il parait qu'on s'est fié constamment à Vienne sur la conviction où l'on était à juste titre de l'attachement du Roi à l'Alliance, et que, pensant n'avoir besoin que de la tolérance de Sa Majesté, on s'est accoutumé à croire qu'on pouvait tout entreprendre sans la consulter, sauf à avoir des explications, à donner des promesses lorsque les choses qui pourraient déplaire à Sa Majesté seraient consommées. Votre Eminence suit assez les affaires générales pour voir que c'est à peu près là le résultat de la conduite de cette Cour avec nous depuis vingt ans. (Arch. Bernis.)

[52] Voir le très-curieux travail de M. Charles NISARD, Guillaume du Tillot, Ministre des Infants ducs de Parme, Paris, 1879, in-8°. L'Archiduchesse, née à Vienne, le 26 lévrier 1746, épouse l'Infant en 1769, et meurt en 1804.

[53] Née à Schœnbrünn le 13 août 1752, mariée en 1788 à Ferdinand IV, Roi des Deux-Siciles, morte à Hetzendorf le 8 septembre 1814.

[54] Bernis à Vergennes, 13 janvier 1784. (AFF. ÉTR.)

[55] Vergennes à Bernis, 2 février 1784. (Arch. Bernis.)

[56] Bernis à Vergennes, 21 janvier 178'.. (Arch. Bernis.)

[57] Bernis à Vergennes, 28 janvier 1784. (AFF. ÉTR.)

[58] Lettre de Gustave III en date du 17 février 1784, ap. SOMMERVOGEL, p. 213.

[59] Bernis à Vergennes, 11 Février 1784. (Arch. Bernis.) On sait que les Présides étaient un canton méridional du Siennois, réservé par les Espagnols, quand en 1558 ils vendirent l'État de Sienne au grand-duc de Toscane, Côme Ier. Les places de ce petit État étaient Orbitello, Talamone, Porto Ercole et Porto San Stefano.

[60] Bernis à Vergennes, 10 mars 1784. (Arch. Bernis.)

[61] Vergennes à Bernis, 29 mars 1784, (Arch. Bernis.)

[62] Bernis à Vergennes, 18 mars 1784. (AFF. ÉTR.)

[63] Celle-ci mourut en 1789, et Marie-Thérèse-Caroline-Joséphine de Bourbon, fille aînée de la Reine de Naples, épousa le 15 août 1790 l'archiduc François, depuis, l'Empereur François II.

[64] Bernis à Vergennes, 16 mars 1784. (Arch. Bernis.) Le Cardinal croyait bien que c'était encore une scène de la comédie ; pourtant il écrivait : Le moment serait favorable pour gagner M. Acton.

[65] Vergennes à Bernis, 5 avril 1784. (Arch. Bernis.)

[66] Vergennes à Bernis, 6 avril 1784. (AFF. ÉTR.) Vergennes disait d'Acton : Il n'a que deux partis à prendre vis-à-vis de Votre Éminence, celui de chercher à se justifier auprès d'elle ou celui de se tenir à l'écart et de s'en reposer sur la Reine pour faire son apologie. Dans le second cas, il n'y avait rien à tenter ; dans le premier, le Cardinal devait lui marquer le mécontentement des Cours, le menacer ou l'intimider. En effet, disait le Ministre, s'il continue à nous donner lieu de craindre par ses menées que le Roi de Naples ne soit plus le maitre de se livrer aux sentiments de son cœur et de s'attacher au système dont dépend la sûreté et la sécurité de ses États, il faudra bien que nous mettions tout en usage pour l'écarter des conseils de ce Prince, et il doit savoir qu'un Ministre qui lutte contre les inclinations de son souverain et qui veut le jeter dans des engagements hors de nature ne peut manquer de succomber à la longue.

[67] Devenu Roi de Portugal sous le nom de Jean VI.

[68] L'Infant don Gabriel né en 1752, mort en 1788, est la souche de la branche des Bourbons d'Espagne dits Bourbon et Bragance.

[69] Malgré cela, écrivait Vergennes le 12 avril 1784, si les enfants males du Prince des Asturies venaient à manquer, il n'est rien moins que certain que l'Infant don Gabriel prévaudrait sur sa nièce l'Infante Charlotte. Les lois de l'Espagne sont en faveur de celle-ci ; le procès, s'il s'élevait, serait probablement l'occasion d'une guerre. Il ajoutait le 17 mai ; Si le Prince des Asturies n'avait pas de succession masculine, il est très-problématique que celle à la Couronne serait adjugée à ses frères ou à leurs descendants. L'empire des préjugés est bien puissant dans le royaume, et je doute que les Cortès assemblées sous Philippe V eussent toute la valeur qu'on a prétendu leur donner. Cette question pourra bien amener un jour une guerre. Il était facile d'en prévoir la possibilité ; il ne l'est pas également d'en prévoir l'événement. D'ailleurs, il ne serait bon à rien d'étendre sa prévoyance dans cet avenir. (Arch. Bernis.)

[70] Bernis à Vergennes, 21 avril 1784. (AFF. ÉTR.)

[71] Bernis à Vergennes, 27 avril 1784. (AFF. ÉTR.)

[72] Bernis à Vergennes, 8 mai 1784. (AFF. ÉTR.)

[73] Denon à Vergennes. (AFFAIRES ÉTRANGÈRES, Naples, vol. 110,)

[74] Bernis à Vergennes, 2 juin 1784. (Arch. Bernis.)

[75] A ce moment Caroline n'avait d'enfants males que François (devenu le Roi François Ier), né le 19 août 1777.

[76] Voir AFFAIRES ÉTRANGÈRES, Naples, vol. 97, Bernis a le plus profond mépris pour les bouffonneries de ce petit personnage qui en toute occasion se montre l'ennemi acharné de la France. Il serait à désirer que dans l'apologie qu'on se plait à faire en France de Galiani, on n'oubliât point entièrement de noter que s'il avait l'esprit parisien, — encore est-ce contestable, et son esprit semble parisien à la façon de Frédéric II, — il avait le cœur tout autrichien.

[77] Caroline à Bernis, 24 mai 1784. (AFF. ÉTR.)

[78] C'est sans doute à ce moment que Denon a gravé à l'eau-forte, d'une pointe spirituelle et vive, un très-curieux portrait du Cardinal, en déshabillé avec un bonnet de nuit sur la tète. Ce portrait, un des plus rares qu'il y ait de Bernis, doit être infiniment ressemblant.

[79] Le marquis de la Sambucca à Azara. (Arch. Bernis.)

[80] Bernis à Vergennes, 2 juin 1784. (Arch. Bernis.)

[81] La vraie cause de l'hostilité de Caroline contre Denon ne venait point, suivant Bernis, de ce que, dans une lettre que la police napolitaine avait interceptée, il avait donné avec son esprit habituel de piquants détails sur les amours de la Reine ; elle venait de ce que, au début, Caroline lui avait montré trop de bonté et l'avait admis familièrement dans son intérieur. On avait craint les progrès de cette faveur. Denon a donc vécu d'original son adorable conte : Point de lendemain.

[82] Florida-Blanca à Bernis, 1er juin. Bernis à Vergennes, 16 juin 1784. (Arch. Bernis.)

[83] Caroline à Bernis, 5 juillet 1784. (AFF. ÉTR.)

[84] Bernis à Caroline, 12 juillet 1784. (AFF. ÉTR.)

[85] Caroline à Bernis, 17 juillet 1784. (AFF. ÉTR.)

[86] Bernis à Caroline, 23 juillet 1784. (AFF. ÉTR.)

[87] Bernis à Vergennes, 25 août 1784. (AFF. ÉTR.)

[88] Je ne pense même pas que la Reine en ait connaissance, écrit Vergennes ; mais ce dont je suis très-assuré, c'est qu'elle ne s'en occupe en aucune manière. J'ignore jusqu'où va son affection pour sa sœur, mais je ne me suis jamais aperçu d'un intérêt bien vif. (Arch. Bernis.)

[89] On est bien à plaindre, écrit-il, quand on ne peut plus faire ressource que de moyens aussi vils. (Arch. Bernis.)

[90] Le Roi et la Reine de France, écrit-elle, m'ont fait l'amitié de me nommer marraine de l'enfant qui va leur naître ; je désire bien leur porter bonheur et qu'elle mette an monde un prince sain et robuste, et que la mère et l'enfant jouissent d'une santé durable. Bernis à Vergennes, 2 mars 1785. (Arch. Bernis.)

[91] Louis-Charles de France, né à Versailles le 27 mars 1785, titré duc de Normandie, Dauphin en 1789, prince royal en 1791, appelé Louis XVII en 1793, mort le 8 juin 1795.

[92] Voir GORANI, Mémoires secrets et critiques des Cours, des gouvernements et des mœurs des principaux États de l’Italie. Paris, 1793, t. I, p. 215.

[93] Bernis à Vergennes, 22 juin 1785. (Arch. Bernis.) La dépêche de même date (AFF. ÉTR.), plus modérée, moins détaillée, est tout aussi ferme.

[94] Dès 1781, Bernis écrivait à propos d'une grossesse de la Reine : Je désire comme vous un Dauphin : la Reine s'affectionnera dans ce cas à l'héritage de son fils.

[95] Il obtint, le 17 octobre 1785, une pension de 2.500 livres.