LE CARDINAL DE BERNIS, DEPUIS SON MINISTÈRE — 1758-1794

 

CHAPITRE VII. — LA SUPPRESSION DES JÉSUITES (Mai 1772 - août 1773).

 

 

Sources : AFFAIRES ÉTRANGÈRES, Rome, vol. 858 et suiv. Espagne, 552 et suiv. Dans le vol. Rome, 861, Correspondance interceptée du Nonce à Paris avec le Cardinal secrétaire d'État, et grand nombre de lettres curieuses relatives à Bernis. France et div., 9 ; France, série ordin., 631. Rome. Mémoires et documents, 9 et 95. Surtout : Archives Bernis.

 

Pouvoirs et instructions de  Moniño. — Terreur à Rome à son approche. — Bernis a peur. — Le Pape cherche à se ménager des protecteurs. — Arrivée de  Moniño. — Sa première entrevue avec Bernis. — Plan de  Moniño. — Il remet ses lettres de créance. — Le Pape essaye de gagner du temps. — Première audience qu'il donne à  Moniño. —  Moniño remet le plan de suppression. — Rôle dont Bernis est chargé. — Rôle de  Moniño. — Il offre la restitution d'Avignon. — Mesures prises contre les Jésuites. — Nouvelles instances de la cour de Madrid. — Ordres donnés par Louis XV. — La villégiature interrompt la négociation. — Le Pape annonce qu'il va communiquer son plan. — Attaques de  Moniño. — Zelada chargé de travailler au plan de suppression. — Secret absolu recommandé. — Conférences de  Moniño et de Zelada. — Ils rédigent le bref de suppression. — Fermeture de divers établissements des Jésuites. — Les archevêques des États Pontificaux et les Jésuites. — On ne croit pas que le Pape se décide. — Il se décide. — La copie du bref à Madrid, à Versailles, à Vienne. — Le consentement de Marie-Thérèse obtenu dès le mariage de Marie-Antoinette. — Quand doit se faire la restitution d'Avignon ? — Expédients proposés. — L'Infant de Parme. — L'Espagne ne veut restituer Avignon qu'après la suppression. — Le bref est signé. — Nouveaux retards dans la publication. — Le secret éventé. — Le bref est enfin expédié aux diverses Cours. — Il est exécuté. — Analyse du bref : Dominus ac redemptor. — Effet en France. — Diverses opinions sur l'utilisation du bref. — Restitution d'Avignon. — Rôle de l'Infant de Parme. — Tanucci. — La restitution offerte par la France. — Conditions posées. — Bernis, trop empressé, annonce au Pape la restitution. — La restitution. — Les conditions mises par la France, violées trois jours après la restitution. — Réparations demandées.

 

Moniño emportait d'Espagne les pouvoirs les plus étendus. Ses instructions[1], rédigées de façon qu'elles pussent au besoin être communiquées à la cour de France, n'étaient remplies que de généralités sur le concert à observer avec les autres puissances, sur le manque de sincérité du Pape[2]. Au fait, ce n'était pas des instructions qu'il fallait : on n'en chômait pas depuis le commencement de la négociation, mais de J'énergie et de la suite. C'étaient là les côtés dominants du caractère de Moniño ; aussi, à Rome, tout trembla à son approche : le Pape, les cardinaux et Bernis lui-même. Chacun d'eux avait quelque peccadille sur la conscience. Bernis dans ses dernières dépêches n'avait ménagé ni Azpuru, ni la cour de Madrid. Il avait qualifié de radotage le mémoire qu'Azpuru voulait remettre au Pape[3], avait ajouté que l'idée de présenter ce mémoire était d'autant plus étrange que, à en croire Clément XIV lui-même, Charles III, dans une de ses dernières lettres, avait garanti au Pape qu'on ne l'importunerait plus par de nouvelles instances : c'était dire que la correspondance secrète continuait à exister entre le Pape et le Roi d'Espagne. D'Aiguillon avait communiqué cette dépêche de Bernis à Fuentès, et il n'en avait pas fallu davantage pour renouveler tous les soupçons qu'on avait eus à Madrid contre le Cardinal ; Grimaldi en écrivit toute une lettre indignée, niant qu'Azpuru dût présenter un mémoire et que le Roi d'Espagne eût écrit au Pape[4]. Il chargea de plus Moniño de s'expliquer avec Bernis des paroles attribuées par lui au Pape, et si le Cardinal affirmait que le Pape les eût prononcées, de s'en expliquer avec Clément XIV lui-même.

Le Cardinal n'y avait point mis tant de malice et n'avait point cru.que les choses dussent aller si loin. Il avait pensé que cette communication ne déplairait point à Versailles, et l'envoi immédiat d'un nouveau ministre d'Espagne lui paraissait alors au moins problématique. Comprenant maintenant l'imprudence qu'il avait commise, il ne devait être que plus empressé à se conformer aux ordres que d'Aiguillon lui adressa le 5 mai : d'appuyer de tout son pouvoir les démarches de Moniño[5].

A Rome, on sentait que la terminaison était proche : une estampe circulait[6] parodiant la scène de l'Ecce Homo. Au centre, le Général des Jésuites, les mains liées ; le Pape à côté de lui ; à gauche, les Rois de la Maison de France ; à droite, l'Empereur, le Roi de Sardaigne et le Roide Prusse. Quid ego faciam de Homine isto ? disait le Pape. Crucifigatur ! Crucifigatur ! criaient les Bourbons. Quid enim mali fecit ? demandait Clément XIV. Nullam causam mortis in eo invenio, déclarait le Roi de Sardaigne. Innocens sum a sanguine justi, prononçait l'Empereur ; et Frédéric : Quid vultis mibi dare ? et ego tradam eum vobis. La conclusion : Consilium tenuerunt ut eum dolo tenerent et occiderent. Cette image, qui occupa toute la ville, en dit plus sur l'état des esprits que toutes les phrases.

A mesure que Moniño, parti de Madrid le 18 mai[7], approchait de Rome, le Pape était plus inquiet. Il avait attendri Bernis, qui, à son tour, cherchait à émouvoir d'Aiguillon, garantissait les bonnes intentions de Clément XIV, déclarait que si on violentait sa sensibilité, on pouvait le tuer. A l'occasion de la Saint-Pierre, le Pape faisait frapper une médaille le représentant avec une femme qui lui offrait un enfant : en exergue : Deus nova fœdera junxit ; c'était une allusion à son parrainage en Espagne : une flatterie à l'adresse de Charles III[8]. Sur la cassette contenant les médailles que Louis XV lui avait envoyées, il faisait graver une longue inscription témoignant de son amour pour le Roi de France[9].

Il n'était pas de petits moyens qu'il n'essayât. Il ne dédaignait point les grands : il cherchait partout des alliés et était prêt à se jeter dans les bras des Anglais pour peu que les Anglais s'y prélassent. A Rome, tout ce qui était jésuite était anglais : il était de mode de détester la France. Le cardinal Albani disait hautement : Nos bons amis les Anglais, et poussait à un traité[10]. Caprara, Nonce à Cologne, partait pour l'Angleterre[11] ; tout était pour les princes anglais quand ils passaient à Rome ; c'étaient de bien autres réceptions qu'aux catholiques : on ne voyait d'appui contre les catholiques que chez les hérétiques.

Au milieu de ces inquiétudes, Moniño arrive à Rome : la date vaut d'être retenue : c'est le 4 juillet[12].

On ne prit pas la peine de dissimuler la terreur qu'il inspirait : le Pape se cacha et prétexta un rhume ; le cardinal Orsini alla visiter un couvent de religieuses ; Bernis organisa une partie de campagne ; quant à Azpuru, il prit le bon moyen pour disparaitre : il mourut le 7 juillet : on lui avait ordonné des fumigations aux jambes avec de l'esprit-de-vin ; l'étoupe qui entourait ses jambes prit feu, et il expira dans d'effroyables souffrances. Sa mort qui eût fait tant de bruit un an auparavant, dans laquelle on n'eût pas manqué de voir un châtiment céleste, passa inaperçue. Moniño trouva quelque peu étrange que tout le monde partît alors qu'il arrivait. Heureusement Bernis se ravisa et, sans attendre la visite du Ministre d'Espagne, il lui envoya les présents d'usage, lui fit demander son heure et se rendit chez lui.

L'entrevue de ces deux hommes fut décisive : l'un, froid, réservé, sec, savait son but et y allait irrésistiblement ; l'autre, beau parleur, aimable, gracieux, rond, ennemi de toutes les violences, partisan de tous les atermoiements, habitué par trois années de Rome aux lenteurs et aux minuties, ignorait ce que voulait au fond sa Cour, n'osait prendre sur lui d'interpréter des intentions, -voulait tout sauver, tout calmer, tout pacifier, et se heurtait à des ordres formels qui lui commandaient d'obéir. Bernis crut avoir raison de son interlocuteur avec des politesses et des grâces : l'autre le laissa à son aise parler, se justifier, raconter la négociation dans ses menus détails, s'en donner. tout l'avantage jusqu'au moment où elle lui avait été retirée. Puis, il l'interrogea, précisant ses questions : Où en était-on ? Que voulait le Pape ? S'il hésitait, était-ce par faiblesse ? Avait-il changé d'avis ? Alors Moniño n'entendit plus qu'un galimatias, une volubilité et un flux de paroles qui ne signifiaient rien. Bernis termina la conférence par une longue apologie de ses actes que personne ne lui demandait. C'était bien ce que le ministre de Portugal avait dit ; aux conférences des ministres des quatre Cours, on s'asseyait autour d'une table : Bernis disait : Per omnia sœcula sœculorum ; Orsini et Azpuru répondaient : Amen, et la séance était levée.

Le plan de Moniño fut immédiatement arrêté. Il déclara à Bernis que Sa Majesté Catholique ne changerait jamais d'avis sur l'affaire des Jésuites, et qu'il fallait la finir au plus tôt dans l'intérêt commun. Or, depuis trois ans, on était sur une fausse piste : il fallait reprendre les choses ab ovo, au lendemain du conclave, sauter à pieds joints sur ces incidents qui n'avaient fait qu'encombrer la négociation : le bref motu proprio et la canonisation de Palafox, et attaquer d'un coup droit le Pape qui cherchait à se dérober.

Le 7 juillet, Moniño devait avoir audience ; le Pape prétexta un rhume. La remise des lettres de créance n'eut lieu que le 12[13]. Ce ne pouvait être qu'une audience préparatoire ; néanmoins, dès ce jour, le Pape put mesurer l'abîme. Le Ministre d'Espagne ouvrit le feu : Clément XIV répondit que tout dépendait du temps opportun, du secret, de la confiance. Il s'étendit sur les dangers qu'il courait, les individus dont il devait se méfier. Moniño, sans se laisser arrêter, poussa en avant, parla des promesses faites. Ganganelli se rejeta sur ses mystérieuses lettres au Roi d'Espagne et les réponses qu'il avait reçues. Moniño répliqua qu'il avait lu les lettres et les réponses. Le Pape alors chercha à l'intimider : Le Roi mon maître, répondit Moniño, est un prince ferme, et si, par de trop longs retards, la défiance entrait dans son esprit, tout serait perdu 2[14]. Il termina en demandant un jour fixe pour ses audiences hebdomadaires, mais le Pape allégua qu'il était obligé de prendre les eaux et qu'il ne pouvait par conséquent régler immédiatement ce détail.

C'était la seule échappatoire qui lui restât : il en usa, se dérobant à Moniño et essayant de le gagner par Buontempi, chargé de commissions secrètes ; mais Moniño ne se laissa pas prendre. Pour s'assurer des alliés, il fit peur à Bernis de son rappel, lui prouva. qu'il était joué, l'échauffa sur un refus d'audience du Pape, lui montra que sa place dépendait de sa bonne conduite. Dès le 22 juillet, Bernis était retourné[15], il ne se souciait point de servir de bouc émissaire, d'être le paravent derrière lequel se cacherait Clément XIV. Il comprit la nécessité d'en finir et écrivit à d'Aiguillon. Cette nécessité, on la sentit à Versailles ; le Ministre écrivit que la volonté invariable du Roi était que l'affaire fût entièrement soumise à la direction de l'Espagne, et qu'il ne pouvait qu'approuver le silence gardé sur le bref motu proprio, puisque la France avait, de son côté, refusé de recevoir un bref analogue[16].

La fin de juillet, le mois d'août presque entier passent sans que Moniño puisse avoir audience. Le Pape prend toujours les eaux. Le Ministre d'Espagne emploie ce temps à reconnaitre soigneusement son terrain ; il remonte aux origines de la négociation, s'en fait raconter toutes les phases, inspire à ses auxiliaires une si grande confiance que Bernis écrit le 29 juillet : Le moment de la crise est arrivé. Pourtant Moniño n'a encore vu que Buontempi, mais il lui a déclaré[17] qu'il faut que le Pape s'explique franchement dans un sens ou dans l'autre. Buontempi a insinué qu'on pourrait remettre la solution de la question à une congrégation de cardinaux, mais Moniño s'y est opposé formellement comme à une violation absolue de la parole du Pape. Sachant à qui il a affaire, il a pris avec le confesseur le ton d'autorité, lui a demandé s'il voulait être ami ou ennemi de la Cour d'Espagne : il lui a dit que les risques d'un favori ne se bornaient point à une retraite, et que la protection d'un prince tel que le Roi d'Espagne valait infiniment mieux que toutes les autres liaisons. Buontempi, effrayé, s'est engagé à servir Moniño en tout ce qu'il voudrait : il amène le Pape à promettre audience ; Bernis se remue de son côté, obtient des jours fixes où Ganganelli recevra le Ministre d'Espagne.

Le 28 août, le Pape se décide enfin à cette audience si souvent retardée[18]. Il promet à Moniño qu'il va terminer l'affaire de Palafox ; puis, pour les Jésuites, il expose longuement ses embarras, propose de fermer le noviciat de Rome, d'interdire la réception des novices. C'est reprendre le plan d'Innocent XI, lequel supprimait le noviciat, les collèges et les congrégations, interdisait aux Jésuites la confession et la prédication, et abolissait le généralat. Moniño répond qu'il ne veut pas une réforme, mais la suppression. Le Pape, alors, se rejette sur ses craintes. On veut l'empoisonner ; les évêques d'Allemagne protesteront. Il s'égare en plaintes inconséquentes. Moniño, avec le calme qui ne l'abandonne point, réplique que si le Pape veut lui expliquer ses intentions, il lui proposera un plan. Le Pape, croyant gagner du temps, accepte, après quelques résistances dont Bernis a raison[19].

Ganganelli a fait un faux calcul : dès le 6 septembre, Moniño lui remet le plan qu'il a rédigé. Ce plan, il ne l'a point communiqué à Bernis, non qu'il se défie de lui : il a hautement reconnu et déclaré que tous les soupçons qu'on a, à Madrid, contre Bernis et Orsini sont. dénués de fondements[20] ; mais Bernis est obligé de rendre compte à sa Cour, et Moniño sait que, à Versailles, on n'a point de secret pour le Nonce[21]. Aussi, tout en faisant servir Bernis à ses démarches, ne lui dit-il que ce qu'il veut perdre, et lui cache-t-il ses dépêches avec le même soin que Grimaldi les cache à d'Ossun[22].

Bernis, pour le rôle qu'il a à jouer, n'a point à connaître le plan qu'il doit seconder. Il est chargé de provoquer les confidences du Pape, d'écouter ses doléances, de lui montrer que le seul moyen d'en finir est de bien traiter le Roi d'Espagne. Il lui inspire confiance en Moniño, le rassure sur les périls qu'il redoute, sur les dix mille Jésuites de ses États[23].

Moniño s'est réservé le rôle actif : c'est lui qui impose ses idées au Pape, qui lui fait peur, qui le menace. Il parle avec chaleur, il ne dissimule point son impatience : Ce qu'on n'obtient pas par la douceur, dit-il, on tentera de l'obtenir par la rigueur. En même temps que la terreur, il fait agir l'intérêt. Il a bien compris que la restitution d'Avignon est le nœud de la question, et il ne pense point que Ganganelli, le Ganganelli du conclave, puisse s'indigner si on lui présente les deux affaires comme inséparables. Le Pape pourtant parut se récrier. Il répondit sans hésitation qu'il ne trafiquait pas dans les affaires, et que jamais il ne ferait une chose pour en faire une autre 3[24]. Néanmoins, on s'était entendu.

Le 16 septembre, le Pape suspend provisionnellement le séminaire et le pensionnat du Collège Romain, et, en même temps, enlève aux Jésuites l'administration du collège des Hibernois. Il parait qu'au Collège Romain, les cardinaux chargés de la visite avaient découvert des abus inouïs et des dettes pour plus de deux millions[25]. C'était une carte de plus dans le jeu des Couronnes.

A Madrid, cependant, on s'impatientait : Charles III, assuré par Moniño que ce n'était point Bernis qui entravait la négociation[26], cherchait quel motif pouvait encore arrêter la Cour de Rome. Il se prit à penser que l'on comptait, autour du Pape, sur l'irrésolution de Louis XV. Il écrivit donc au Roi son cousin pour lui demander d'envoyer à Bernis l'ordre formel de travailler par tous les moyens possibles et équitables à obtenir l'extinction des Jésuites[27].

Louis XV répondit en donnant l'assurance la plus positive que ses ordres n'avaient jamais varié, et que Bernis devait se conformer entièrement aux instructions que lui transmettait Moniño[28].

Bernis n'avait pas besoin de cette injonction nouvelle ; mais, au moment où elle lui parvint, Rome était déserte ; toute l'administration était en vacances ; le Pape était parti pour Castel-Gandolfo, où il avait emporté, sur la demande expresse de Bernis, le plan que Moniño lui avait remis. Il fallait attendre le mois de novembre pour la reprise des affaires, et le Ministre d'Espagne put, sans inconvénients, aller passer quelques jours à Naples.

Au retour, dès la première audience, le Pape annonça qu'il communiquerait avant peu au Roi d'Espagne, qui en ferait part aux autres Cours, un plan qu'il avait conçu : il demanda seulement qu'on lui garantît que les puissances catholiques ne feraient pas d'opposition. Or, parmi ces puissances, il ne rangeait pas seulement Vienne, mais Turin, Venise, Gènes, Florence, Modène, tous les princes d'Italie. Il remettrait ce plan, disait-il, après qu'il aurait fait une promotion de cardinaux et frappé un coup d'éclat sur les Jésuites. Il termina en demandant à Moniño le secret le plus profond, même pour la Cour de Madrid. C'était demander l'impossible : Moniño ne se fit aucun scrupule de raconter cette conversation à Grimaldi et à Bernis[29].

Ces promesses nouvelles ne constituaient point un engagement, mais il était possible de leur donner cette tournure : Clément XIV devait réponse à une lettre par laquelle Charles III le remerciait d'un bref relatif aux lieux d'asile, lui rappelait la promesse d'extinction et y insistait vivement. Le Pape dans sa réponse pouvait être amené à répéter ce qu'il avait dit à Moniño.

Buontempi fut chargé de communiquer au Ministre d'Espagne la minute. de cette réponse. Elle était conçue dans ces termes vagues que le Pape affectionnait. Les Jésuites n'y étaient même pas nommés. Ganganelli disait qu'il était occupé de la consommation de l'ouvrage. Moniño se fâcha, avertit le confesseur que si ces retards continuaient, si le Pape persistait dans ce langage énigmatique, ce serait à lui, Buontempi, qu'on s'en prendrait ; le dimanche suivant, 15 novembre, il mit résolument Clément XIV au pied du mur., Le Pape avoua ses retards, les excusa par des motifs de conscience, dit qu'il ne voulait pas faire penser que la suppression des Jésuites eût été une condition de son exaltation. Moniño réfuta en riant ces scrupules, et le Pape finit par déclarer qu' a ayant mis en balance le bien qui pourrait résulter de la suppression des Jésuites et le mal qu'occasionnerait la conservation de cet Ordre, il s'était décidé à le supprimer. C'était là une affirmation, mais en huit jours cette affirmation ne produisit qu'un ordre envoyé aux églises de Rome de faire des prières pour le besoin de l'Église.

Moniño revint donc à la charge et, dans son audience suivante (22 novembre)[30], menaça le Pape d'une rupture. Clément XIV s'avança alors un peu plus, parla de la bulle de suppression, indiqua en substance le préambule, dit qu'il communiquerait prochainement la minute au Roi d'Espagne. Avec Bernis il fut moins affirmatif : il lui raconterait tout, lui dit-il ; le chemin était frayé ; que Louis XV seulement daignât être son garant près de Charles III[31]. Louis XV ne s'en souciait point, et d'ailleurs Charles III ne voulait rien entendre ; par chaque courrier, il renouvelait à Moniño l'ordre d'en finir[32].

Avant la fin de l'année de 1772, Clément XIV dut se déterminer à donner un gage public de ses intentions : il ôta aux Jésuites portugais la pension de 9.500 écus que Clément XIII leur avait assignée sur les fonds de la Chambre apostolique. En secret, il accomplit un acte bien autrement important[33] : il chargea le prélat Zelada de travailler dans la plus grande confidence avec Moniño à régler la suppression d'après le plan remis au mois de septembre par le Ministre d'Espagne.

C'était là un secret de véritable importance, et le Pape aussi bien que Zelada et Moniño avaient demandé avec insistance que la nouvelle ne fût pas ébruitée. Bernis n'en avait point dit mot dans ses dépêches ostensibles et avait supplié d'Aiguillon de n'en parler qu'au Roi seul[34]. Tout Paris ne le sut pas moins[35], et cela alla au point que Grimaldi écrivit au chargé d'affaires d'Espagne en France, M. de Magallon, qu'il eût à se plaindre de ces indiscrétions, et qu'il eût à demander à d'Aiguillon la plus absolue discrétion pour le présent et pour l'avenir sur les noms et qualités des personnes chargées de dresser le bref[36]. D'Aiguillon jura de n'en rien révéler ni au Nonce, ni à qui que ce fût[37].

Le 23 décembre, les négociateurs sont en présence, Moniño a remis à Zelada le plan de la suppression, et l'on semble d'accord[38]. Bernis n'a point eu communication de ce plan. Il laisse, dit-il, à l'Espagne tout l'honneur de la négociation, toute la responsabilité, devrait-il dire. Quant à Avignon, il propose, d'accord avec Moniño, que, aussitôt la suppression prononcée, le roi d'Espagne fasse auprès de Louis XV une démarche publique pour obtenir la restitution des États confisqués. Le Pape semble avoir été sondé sur cet arrangement et l'avoir approuvé[39]. Il n'ignore donc pas que la restitution dépend de la suppression. D'Aiguillon n'en disconvient pas, mais il diffère d'avis avec Moniño et Bernis sur l'intervention du roi d'Espagne : la restitution suivra la suppression, c'est une affaire entendue[40].

Le 30 décembre, Zelada, après avoir examiné le plan de suppression remis par Moniño, en rend compte au Pape, qui lui ordonne de travailler avec le Ministre d'Espagne à la rédaction de la bulle[41]. Le 6 janvier 1773, la rédaction est terminée, approuvée par Moniño et remise au Pape[42].

Il ne reste plus à régler que le mode de communication aux différentes cours, et ce n'est point sans quelque difficulté qu'on y parvient. Zelada, ancien protégé des Jésuites, veut à tout prix éviter d'être compromis ; le Pape se défie des indiscrétions du cardinal Orsini et du commandeur d'Almada. Il redoute surtout ses Nonces : Giraud à Paris et Visconti à Vienne. Il croit que si l'affaire s'ébruite, tout sera perdu. On finit par s'arrêter à ce moyen : envoyer le projet de bulle à Charles III, qui le communiquera à Louis XV et au roi de Portugal. Le Pape veut encore changer le préambule et étendre davantage quelques articles[43] ; mais, dès ce moment, les Ministres se tiennent assurés du succès, et Bernis demande à sa cour la récompense de Zelada : une abbaye de 12 à 15.000 livres de revenu[44].

Les Jésuites ont été prévenus ; probablement par Giraud, de l'approche de la catastrophe ; à défaut d'autres indices, la fermeture du Collège Romain, les humiliations de toute sorte que le Pape. leur inflige et que Bernis blâme comme inutiles[45], la visite du collège Fucioli, le collège dirigé par le Général lui-même[46], sont autant de présages auxquels il ne leur est pas permis de se tromper. Ils essayent donc de mettre à l'abri leurs effets les plus précieux ; mais les archevêques des États de l'Église ne se soucient point de voir détourner des biens qu'ils convoitent et qui doivent leur revenir. L'Archevêque de Bologne, le cardinal Malvezzi, prévient le Pape que les Jésuites de son diocèse vendent jusqu'à l'argenterie de leurs églises. Clément XIV expédie immédiatement à Malvezzi un bref portant faculté de visiter les maisons des Jésuites et de séculariser ceux de ces religieux qui demandent à l'être.

Cela n'est point dans le plan de Moniño. Si ces visites s'étendent successivement à tous les diocèses de l'État pontifical, ce sera une nouvelle cause de retard. Le Pape reculerait-il ? Le Ministre d'Espagne n'est pas loin de le penser. A Versailles, on en parait convaincu. A Paris, les partisans des Jésuites semblent plus rassurés que jamais, et d'Aiguillon a peine à croire que leur extrême sécurité ne soit fondée sur les avis secrets de leurs correspondants à Rome, qui, dit-il[47], sont mieux informés que les nôtres des résolutions du Pape.

C'est une erreur. Le 17 février, Bernis écrit que le Pape a fait remettre par Buontempi à Moniño la copie du bref, et que cette copie a été expédiée le même jour à Madrid[48]. Dès le 5 mars, Grimaldi envoie à Magalion, à Paris, le projet de bref approuvé par le Roi d'Espagne, et que Charles III soumet pour la forme à l'approbation de Louis XV[49]. Le 14 mars, Louis XV, sans même examiner le bref ; répond au Roi d'Espagne et lui témoigne sa joie que la négociation ait réussi[50]. De Paris, le bref est communiqué à Vienne. C'est la seule Cour qui puisse faire des objections, car Frédéric II, que les Jésuites ont sollicité de se faire leur protecteur, a déclaré par une lettre quasi publique adressée à d'Alembert qu'il ne se croit pas plus le droit d'intervenir près du Pape, s'il lui plaît de supprimer les Jésuites, que près de Louis XV, s'il plaisait au Roi de France de supprimer le régiment de Fitz-James ; on est assuré à Madrid que la Cour de Turin ne s'opposera point ; quant aux princes d'Allemagne, ils s'y attendent, et plusieurs ont déjà fait des arrangements en conséquence. Les Jésuites comptent sur l'Impératrice Marie-Thérèse, mais ils ont tort. Choiseul a obtenu son consentement : ç'a été les épingles de mariage de Marie-Antoinette d'Autriche avec le Dauphin. Mercy, qui à ce moment alla en congé à Vienne, a envoyé, dès le 28 janvier 1770, une déclaration assez positive pour que Choiseul pût écrire : Nous avons des nouvelles formelles que leurs Majestés Impériales verront sans peine la dissolution des Jésuites[51]. Mercy, de plus, a rapporté l'assurance officielle que la Cour impériale ne s'opposerait pas à l'extinction, et que, lorsque le Pape leur en parlerait, l'Empereur et l'Impératrice condescendraient avec grand plaisir aux vues de Sa Sainteté et des Cours de France et d'Espagne[52]. D'ailleurs, Marie-Thérèse est seule en question. Joseph II ne s'est point gêné pour cacher son opinion, lui qui écrit à son confident intime : Nous serons enfin débarrassés de cette race et nous pourrons dire en prenant leurs biens : Rediit ad Dominum quid ante fuit suum 3[53]. Les trois Cours sont d'accord depuis le 16 mars 1770 où il a été convenu entre Fuentès et Mercy que l'Impératrice consent d'avance à ce que le Pape voudra faire pour les Jésuites[54]. La communication du bref à Marie-Thérèse peut donc être considérée comme de pure forme. Magallon remet à Mercy le projet avec une lettre autographe de Charles III ; et, le 17 avril, Mercy reçoit la réponse de l'Impératrice. Elle approuve dans tous ses points le bref de suppression et consent à son exécution, mais elle se réserve la faculté de disposer des biens que les Jésuites possèdent dans ses États[55]. Le 23 avril, Charles III a cette réponse et donne ordre à Moniño de faire les sollicitations nécessaires pour obtenir les changements demandés[56].

Reste à régler la forme et l'époque de la restitution d'Avignon. Bernis, dès qu'il a eu connaissance des résolutions du Pape, a émis l'avis de procéder immédiatement[57], et a trouvé d'Aiguillon parfaitement disposé. Mais la situation politique de l'Europe oblige Louis XV à d'extrêmes ménagements vis-à-vis de l'Espagne, la seule alliée de la France, dont le Roi a trop à se louer pour ne pas lui donner dans toutes les occasions les preuves les plus signalées de sa sensibilité à ses procédés et de sa ferme résolution d'agir toujours avec elle dans le plus parfait concert[58]. Il ne reste plus à Bernis qu'à espérer que Charles III ne se laissera pas vaincre en générosité : mais il ne tarde pas à apprendre[59] que le Roi d'Espagne ne veut intervenir pour la restitution de Bénévent qu'après la publication de la bulle. Or, il est de nécessité que les deux restitutions aient lieu simultanément. De plus, Moniño cherche le moyen de couvrir le Pape, d'empêcher qu'il ait l'air d'avoir fait un marché. Il prétend, non pas réduire au silence les mauvaises langues, mais mettre de la décence dans la restitution[60]. Il a conçu un projet qui semble à Bernis bien délicat pour les Cours et bien honorable pour le Pape[61]. Le duc de Parme est en ce moment, suivant son constant usage, brouillé avec le Roi d'Espagne. Le Pape s'offrira pour médiateur, et, cette affaire terminée, la restitution d'Avignon et de Bénévent s'effectuera naturellement et dignement. Sans cet expédient ou tout autre convenable, écrit Bernis, le Pape aura toujours l'air et nous aussi d'avoir fait un marché pour la suppression des Jésuites.

La Cour d'Espagne approuve l'idée de Moniño[62], car elle éprouve des scrupules analogues ; mais, dès le premier abord, la pensée de faire intervenir Ganganelli dans les affaires de son petit-fils choque Louis XV. Du moment que l'Infant est déterminé à donner au Roi d'Espagne, son oncle, toute la satisfaction que celui-ci peut exiger, qu'a-t-on à faire de la médiation du Pape[63] ? Bernis s'essaye vraiment à vaincre cette répugnance : dans la médiation proposée, dit-il, on ne cherche qu'une apparence ; moins Sa Sainteté trouvera de difficultés, mieux ce sera ; le public ne saura jamais où les choses en étaient quand le Pape aura employé sa médiation[64] ; Louis XV persiste. L'Infant, répond-il, ayant autant de parents qu'il en a, ne doit pas recourir à un étranger, quelque respectable qu'il soit, pour rentrer dans les bonnes grâces du Roi son oncle : cette discussion doit être concentrée dans le sein de sa famille. Il est inutile d'ailleurs que l'Infant emploie ses bons offices pour déterminer la restitution d'Avignon et de Bénévent, dont l'occupation n'aura plus d'objet dès que le Pape aura donné satisfaction au Roi d'Espagne. Le Roi a donc enjoint à d'Aiguillon d'écrire à Madrid pour faire part à Charles III de ses réflexions, en subordonnant néanmoins sa résolution définitive au jugement de son cousin[65].

Pendant que Louis XV délibère, l'approbation donnée par la Cour d'Espagne est arrivée à Rome[66], et le Pape, qui n'a d'autre objectif que la restitution, a adhéré immédiatement au projet de Moniño. Il insiste vivement pour qu'il soit mis immédiatement en œuvre, de façon que la restitution précède la publication du bref[67]. Les pouvoirs du Ministre d'Espagne ne vont point jusque-là ; son maître ne veut restituer qu'après l'extinction prononcée[68]. D'ailleurs, Charles III, devant les répugnances de Louis XV, a abandonné l'idée de la médiation[69]. Le Pape doit renoncer à l'espérance dont il s'est flatté.

Il faut en finir ; car les événements de Bologne, où Malvezzi a expulsé les Jésuites de leur établissement de Santa Lucia, les a dépouillés de toutes leurs fonctions et même de l'administration de leurs biens, les a traités avec une dureté étrange[70], ont donné l'éveil. A Rome, les esprits fermentent, les personnes sages partent pour la campagne, le Pape est profondément inquiet[71].

Enfin, le 16 juin, Bernis écrit à d'Aiguillon : Le Pape a signé le bref d'extinction des Jésuites[72]. Il reste encore quelques mesures à prendre : il faut donc qu'on garde le secret. Le 25 juin, le prélat Alfani est chargé d'apposer les scellés sur les papiers du noviciat des Jésuites ; le cardinal Borghèse, légat à Ferrare, le cardinal Parraccioni, le cardinal Acquaviva, président d'Urbino, reçoivent l'ordre de mettre en sûreté les archives des Jésuites dans leurs légations. Le Pape défend qu'on admette dans l'État ecclésiastique les Jésuites sécularisés des autres pays[73]. Toutes les excuses sont épuisées, mais le Pape ne publie pas encore le bref ; il attend, il espère, il mendie la restitution ; il a peur, s'il fait la suppression d'abord, que Tanucci trouve moyen ensuite de ne pas rendre Bénévent[74].

Moniño reparaît alors. Il sait que le Pape qui, à l'occasion de la Pentecôte, a déjà fait une retraite de piété, se dispose à en faire une autre pour la fête de Saint-Pierre, et qu'ensuite il prendra les eaux pendant six semaines[75]. Il craint que ces visites ordonnées aux cardinaux légats, tous dévoués aux Jésuites, ne soient encore un moyen de gagner du temps[76] ; il prend à part Buontempi et le secoue avec une telle violence que le Pape arrête l'envoi des brefs pour les visites aux évêques et aux légats de l'État ecclésiastique, et se détermine à instituer une congrégation composée au gré du Ministre d'Espagne et chargée de prendre aussitôt après la publication du bref toutes les mesures nécessaires[77].

Cela fait, le Pape attend encore. En Espagne, on ne comprend rien à ce retard, car, le 7 juillet, Bernis a annoncé de la part de Clément XIV que, cette semaine, le bref qui doit être adressé à la Congrégation sera expédié, et que M. Moniño le confrontera avec le bref de suppression. De fait, l'extinction des Jésuites s'opère, puisque l'ordre a été donné de faire à Ferrare, à Urbino et dans toutes les autres villes de l'État ecclésiastique, ce que Malvezzi a fait à Bologne, mais le tronc subsiste toujours[78]. Clément XIV ne peut se décider à prononcer la suppression sans avoir repris ses provinces.

Il est impossible pourtant qu'un secret confié à tant de monde soit bien gardé. Le grand-duc de Toscane, qui a eu copie du bref par sa mère, l'Impératrice, le communique publiquement à l'ambassadeur de Venise ; celui-ci en fait part à sa cour. Bientôt tout le monde est dans la confidence ; le Pape ne se détermine pas encore. Il allègue qu'il veut connaître la nature des biens que les Jésuites possèdent dans les États ecclésiastiques et s'en mettre en possession avec les formalités nécessaires[79]. Puis, il faut bien que les Jésuites célèbrent la fête de saint Ignace. Enfin, peut-on interrompre les études dans les collèges[80] ? Il aime mieux qu'on connaisse sa résolution, qu'on s'y habitue : cela l'enhardit, dit-il. La semaine suivante, autre excuse : il faut que le bref soit imprimé, que l'Impératrice ait reçu réponse à la lettre par laquelle elle demande certaines modifications. Tout cela le conduit au temps des eaux, où il compte se cacher dans un nuage, croyant peut-être que de cette manière les Jésuites le perdraient de vue[81].

Il faut encore que Moniño revienne à la charge. Il écrit un billet très-fort à Buontempi, auquel de son côté Bernis fait des observations[82]. Le 29 juillet, le confesseur apporte enfin au Ministre d'Espagne deux exemplaires imprimés, destinés à la cour de Madrid. Des paquets semblables sont expédiés à Versailles,' à Naples, à Lisbonne, à Vienne. Cette fois le sort en est jeté[83], il faut que, avant quinze jours, le bref soit publié à Rome. Le Pape assemble chez lui les cardinaux Marefoschi, Casali, Zelada[84], Corsini et Caraffa, les cardinaux qui lui appartiennent, il leur fait prêter serment de garder un secret inviolable et leur remet un bref qui les déclare membres d'une congrégation particulière : Macedonio est secrétaire, Alfani assesseur, Mamachi et Christophe de Casai théologiens consulteurs.[85]

Le lundi 16 août[86], au soir, le bref Dominus ac Redemptor est signifié au Général des Jésuites. Des détachements de soldats corses cernent le Jésus. Alfani et Macedonio y pénètrent et apposent les scellés ; puis ils se transportent avec leur escorte au Collège Romain, au noviciat de Saint-André, à la pénitencerie de Saint-Pierre, à l'hospice des Portugais in Transtevere, au Collège Germanique, au Collège Grec, au Collège des Anglais. L'habit de Jésuite est proscrit à Rome, et les Pères ont défense de sortir jusqu'à ce qu'on leur ait confectionné les cinq cents habits d'étamine à dix-huit écus la pièce, avec lesquels on doit les habiller en séculiers et auxquels on travaille jour et nuit[87].

Dans le bref, Clément XIV, après avoir établi que son ministère est, avant tout, un ministère de réconciliation, insiste sur le droit que possède le Pape, d'arracher et de détruire, comme de construire et d'édifier, pour soutenir l'édifice de la religion chrétienne. Les Ordres religieux en sont, à coup sûr, un des fondements principaux, mais certains de ces Ordres, établis par le Saint-Siège, ont dû à diverses époques être réformés et même abolis. Clément XIV alors énumère les Ordres dissous et supprimés : la plénitude de puissance dont les Papes jouissent comme vicaires de Jésus-Christ sur la terre et comme administrateurs suprêmes de la chrétienté est donc aussi indiscutable que le droit qu'ils possèdent de dissoudre les Ordres religieux sans avoir à écouter leur justification.

Passant à la Société de Jésus, le P.ape rappelle quel a été le but de son fondateur, énumère les privilèges qu'elle a reçus et les troubles dont elle a été l'objet. La nature et le caractère des vœux des Jésuites, le pouvoir conféré au Général d'admettre les novices à prononcer ces vœux, de les renvoyer ou de les élever aux Ordres sacrés sans qu'ils aient un titre et sans qu'ils aient prononcé des vœux solennels, 1a puissance absolue que le Général s'arroge, la prétention des Jésuites de se soustraire entièrement à l'ordinaire, ont amené des plaintes sans nombre de la part des princes chrétiens. Sixte-Quint fut sur le point de réformer l'Institut sur la demande de Philippe II. Paul V ne l'a approuvé que moyennant l'adoption, par la cinquième congrégation générale, du statut par lequel la Société s'interdit et interdit expressément à tous ses membres de s'immiscer dans les affaires du siècle et celles qui concernent la politique et le gouvernement des États. Puis, après avoir indiqué les diverses constitutions que les Papes ont été obligés de donner pour arrêter les abus de la Société, soit dans la doctrine, soit dans la pratique, Clément XIV entre dans le détail de la querelle entre Clément XIII et les souverains de la Maison de France, et des instances faites en vue de l'abolition de l'Institut. Ces instances ont été renouvelées près de lui après son exaltation : il s'est donc déterminé à examiner avec le plus grand soin la Société des Jésuites, et, pour être éclairé par Dieu, il a fait appel aux prières de la chrétienté tout entière. Il a constaté qu'il est absolument inexact que le Concile de Trente ait approuvé et confirmé d'une manière solennelle l'Institut des clercs de la Compagnie de Jésus. Cette approbation n'existant pas, le droit qu'a le Pape de le supprimer n'est pas contestable : tant que cet Ordre subsistera, il est impossible que la chrétienté jouisse d'une paix solide et véritable. Donc, attendu le canon du Concile de Lyon interdisant l'établissement de nouveaux Ordres mendiants, le Pape, après un mûr examen de sa certaine science et par la plénitude de sa puissance apostolique, supprime et abolit la Société de Jésus, anéantit et abroge tous et chacun de ses offices, fonctions et administrations, maisons, écoles, collèges, retraites, hospices et tous autres lieux qui lui appartiennent, de quelque manière que ce soit, en quelque province, royaume ou États qu'ils soient situés, tous ses statuts, usages, décrets, constitutions même confirmées par serment et par l'approbation du Saint-Siège ou autrement ; ainsi que tous et chacun des privilèges et induits tant généraux que particuliers. Il déclare cassée à perpétuité et éteinte à jamais l'autorité du Général, des provinciaux, des visiteurs et de tous les supérieurs, et transfère cette autorité, sans restriction aucune, aux ordinaires des lieux ; il interdit de recevoir qui que ce soit dans la Société, d'admettre personne au noviciat et de faire prendre l'habit ; il ordonne que les novices soient immédiatement renvoyés ; il délie des vœux simples tous ceux qui les ont prononcés ; il permet à ceux qui ont été élevés aux ordres sacrés de quitter leurs maisons et d'entrer dans quelque Ordre approuvé par le Saint-Siège, ou, s'ils le préfèrent, de rester dans les maisons de la Compagnie, à la condition qu'ils n'y conservent aucune administration et qu'ils soient entièrement soumis à l'ordinaire des lieux. L'ordinaire pourra accorder ou refuser aux ex-Jésuites la permission de confesser et de prêcher, mais seulement à ceux qui auront quitté les maisons de l'Institut. Le Pape règle ensuite ce qui touche les collèges et réserve l'article des missions. Il déclare les ex-Jésuites propres à recevoir les bénéfices et les dignités, et leur permet de toucher les honoraires des messes. Enfin, il impose le silence à tous les ecclésiastiques sur la suppression de l'Institut, et interdit de même toute attaque contre la Compagnie supprimée ; il fait appel aux souverains chrétiens qu'il prie d'exécuter le Bref ; il recommande la paix à tous les catholiques, et, sous les menaces les plus sévères, en insistant de la façon la plus vive, il défend qu'on attaque le Bref, qu'on en sollicite l'invalidation, qu'on le rétracte, discute ou porte en justice, qu'on essaye de quelque manière que ce soit d'y porter la moindre atteinte.

Charles III avait triomphé. Le 20 septembre, il écrivit à Louis XV pour le remercier de l'appui qu'il lui avait prêté[88] et pour l'assurer de sa reconnaissance. Sa lettre était un chant de victoire. En France, on fut beaucoup moins enthousiaste. Louis XV se contenta, en répondant à son cousin (11 octobre), de lui exprimer par quelques phrases banales le plaisir qu'il avait eu à lui être agréable. A Bernis, d'Aiguillon fit compliment, mais de son habileté à mener la négociation bien plus que du résultat de cette négociation[89]. Au Pape, Louis XV devait un remerciaient ; mais, dans sa lettre (7 septembre), il ne parla pour ainsi dire que du Roi d'Espagne et de l'union de sentiments et de vues qu'il n'avait cessé d'avoir avec son très-cher frère et cousin[90].

C'est qu'en effet on ne savait trop à Versailles que faire de ce Bref. La congrégation chargée des affaires des Jésuites l'avait expédié aux évêques de France, d'Espagne et de Portugal avec une circulaire conçue dans les mêmes termes que celle adressée aux évêques des États Pontificaux. Dans cette circulaire, on réglait l'emploi des biens. C'était remettre en question ce qui était accompli de longue date. Bernis dut se plaindre officiellement[91] ; le Pape s'excusa, disant que c'était une sottise de Caraffa ; mais cette expédition faite directement aux évêques n'en compliquait pas moins étrangement les choses. Un Bref en France n'avait autorité légale, que lorsqu'il avait été reçu par l'autorité civile et enregistré aux parlements. Jusque-là, il était lettre morte. D'autre part, l'enregistrement du Bref Dominus ac Redemptor pouvait souffrir des difficultés ; le Roi songea donc à l'accompagner de lettres patentes qui seraient enregistrées et qui donneraient satisfaction aux Gallicans sur les points où le Bref devait les choquer. Deux projets furent même rédigés à ce sujet[92] ; mais on ne tarda point à y découvrir de nouveaux inconvénients. D'Aiguillon fit remarquer au Conseil[93] que la partie du Bref intéressant le for intérieur était la seule qui pût être applicable en France, parce qu'il y avait des Jésuites qui ne se croyaient pas suffisamment déliés de leurs vœux par les arrêts des cours, et qu'il se trouvait même des évêques qui pensaient comme eux. Quant au for extérieur, le seul objet qui intéressât la puissance temporelle, tout était terminé en France à l'égard des Jésuites; cet Ordre n'y existait plus, et le Roi s'était expliqué à ce sujet de la manière la plus précise par un édit qui avait été enregistré dans tous les parlements. Les personnes les plus attachées aux maximes ultramontaines, ajoutait d'Aiguillon, n'ont jamais osé avancer qu'un Ordre peut exister clans le royaume sans le concours de l'autorité royale. Les biens des Jésuites avaient été utilisés sans que le Pape eût eu à intervenir ; d'autre part, les inconvénients qui résulteraient de l'enregistrement pouvaient être considérables[94]. Il proposa donc que le Roi adressât le Bref imprimé aux archevêques et aux évêques, et qu'il l'accompagnât d'une lettre où il expliquerait les raisons pour lesquelles le Bref, n'intéressant que le for intérieur, n'était point revêtu de lettres patentes et ne pouvait avoir dans le Royaume aucune exécution publique. On recommanderait en même temps la paix et le silence ; car les partisans des Jésuites dans le haut clergé commençaient à jeter les hauts cris contre l'extinction et prétendaient que le Pape n'avait pas le droit de détruire un institut déclaré pieux par le Concile de Trente[95]. D'Aiguillon craignait même que les archevêques de Paris et d'Auch n'en appelassent au futur Concile. Le Conseil décida dans le sens indiqué par d'Aiguillon : le Bref fut simplement communiqué aux évêques à titre officieux ; il n'eut en France aucune exécution, et sa publicité qu'il reçut, si grande qu'elle pût être, ne fut point légale. La suppression des Jésuites en France continua à dater de 1763.

Restait à régler la question d'Avignon. Sans nul doute il fallait restituer Avignon au Pape, puisqu'on l'avait promis; mais en quel temps, de quelle façon, en quels termes la restitution devait-elle s'accomplir, on ne l'avait point encore réglé. Il fallait évidemment attendre quelques jours pour garder les convenances ; d'ailleurs, le Cardinal avait demandé un congé, et il n'y avait rien à faire en son absence.

Bernis, en effet, n'aimait pas à s'avouer la part qu'il avait prise au désastre des Jésuites : il plaignait les particuliers, et s'il ne plaignait point le Général et ses conseillers, c'est qu'ils avaient toujours embrassé les plus mauvais partis[96]. Les moines, disait-il, devraient apprendre par cet exemple à être plus modestes et moins intrigants. Il désapprouvait ce déploiement de sbires et de soldats autour des maisons des Jésuites; ce qui a l'air de la violence révolte toujours un peu, remarquait-il. Cette impression était partagée à Versailles : le Roi aurait désiré que le Pape eût employé des formes plus douces, qu'il n'eût point empêché les Jésuites de dire la messe dans leurs chapelles et oratoires intérieurs[97]. Bientôt, le Général fut transféré au château Saint-Ange ; on l'y garda à vue ; on le resserra chaque jour davantage. Bernis n'assistait pas sans ennui à ces cruautés inutiles. Il résolut de s'absenter de Rome pendant le mois d'octobre. D'ailleurs, bien d'autres motifs le poussaient à chercher des distractions. Il avait la goutte et pensait que le mouvement le soulagerait. Rome allait être vide, car le temps de la villégiature approchait, et le Pape allait partir pour Castel-Gandolfo ; enfin, il y avait à régler à Lorette la nouvelle organisation de l'Œuvre pie. Bernis, laissant les affaires à l'abbé Deshaises, partit donc le 23 septembre avec le cardinal Orsini, la princesse de Santa-Croce[98] et quelques autres amis. De Pesaro, où il s'arrêta le 30 septembre, il alla à Ferrare et à Bologne, et visita les principales villes des légations. Il ne revint à Rome qu'au commencement de novembre. Il y trouva l'ordre de procéder sans retard à la restitution d'Avignon.

Louis XV n'avait point admis que le Pape pût servir de médiateur entre l'Infant, duc de Parme[99], et le Roi d'Espagne. Il pensait que les affaires de famille devaient se régler en famille. Il chargea d'Aiguillon de faire comprendre à l'Infant que, pour se réconcilier avec Charles III, il devait d'abord réparer ses torts envers lui, et rappeler dans son conseil M. de Llano, le Ministre que le Roi d'Espagne lui avait donné, après que l'Archiduchesse Infante[100], dont le caractère singulier n'a pour ainsi dire pas son semblable dans l’histoire, eût forcé M. du Tillot à se retirer. L'Infant consentit, mais il demanda que son oncle lui promît que le séjour de M. de Llano à Parme serait extrêmement court. Charles III en convint, mais il ne voulut point que le rappel de Llano en Espagne fût une des conditions de la négociation ; la soumission de l'Infant devait être pure et simple[101]. Charles III pria Louis XV de faire une dernière tentative pour engager l'Infant à rentrer dans son devoir. Le Roi de France promit d'écrire au Prince son petit-fils avec la plus grande fermeté, en lui déclarant que, s'il ne donnait pas toute satisfaction au Roi d'Espagne, il l'abandonnerait entièrement et romprait à jamais avec lui toute correspondance quelconque[102]. D'Aiguillon invita en même temps Bernis à agir sur l'esprit de l'Infant au moyen d'un Dominicain, le Père Ferrari, qui avait été déjà exilé de Parme lorsque M. de Chauvelin y avait été envoyé par le Roi, et dont le crédit à Parme était incroyable. Ce religieux fut averti par le Père de Boxadoro, général des Dominicains, que s'il continuait à donner de mauvais conseils à l'Infant, il s'exposerait à éprouver des marques fâcheuses du mécontentement des Cours. L'effet fut immédiat : Ferrari donna toutes les assurances qu'on voulut[103]. Dès le 2 août, l'Infant écrivit au Roi d'Espagne pour lui demander de lui remettre M. de Llano[104]. Charles III se déclara satisfait. C'était d'ailleurs pure satisfaction d'amour-propre : il était décidé à laisser désormais l'Infant gouverner à sa façon. Il vaut mieux, écrivait d'Aiguillon[105], que les finances de Parme soient dérangées, qu'il n'y ait ni règle dans l'administration, ni étiquette à la Cour, que de donner une nouvelle scène à l'Europe.

Les choses s'étaient donc passées comme Louis XV l'avait désiré ; le Pape n'avait pas eu à intervenir. Pourtant, pour couvrir la restitution, il fallait que Parme fournît le prétexte, puisque Parme avait été l'occasion de l'occupation. C'eût été procéder avec une grossièreté compromettante pour le Pape qu'agir comme avait fait Tanucci. Nul, si ce n'est Choiseul, n'avait été plus contraire que ce Ministre à toute idée de restitution[106]. Il avait déclaré qu'il ne se rendrait que sur les ordres positifs et réitérés du Roi d'Espagne ; il avait chargé l'ambassadeur de Naples à Paris de tenter l'impossible pour détourner Louis XV de restituer Avignon ; il ne s'était décidé à céder que devant une lettre impérative de Charles III à son fils[107]. Encore avait-il disputé, insinué qu'on pourrait au moins obtenir quelque compensation au sujet de Castro, de Ronciglione, et des autres prétentions de la Cour de Naples[108]. Repoussé encore sur ce point, car Charles III voulait agir noblement et restituer purement et simplement les possessions du Pape, Tanucci avait trouvé moyen de marquer par ses procédés la connexité des deux opérations et de prouver à la chrétienté que la restitution était bien la conséquence de la suppression. Le 23 aoùt, le cardinal Orsini, après avoir demandé au Pape l'église de la maison professe des Jésuites pour église nationale des Deux-Siciles[109], lut à Clément XIV une lettre de Tanucci où le Ministre disait que le Roi des Deux-Siciles remerciait le Saint-Père d'avoir supprimé les Jésuites, et que, pour montrer sa reconnaissance à cet égard, il lui offrait la restitution de Bénévent et de Ponte-Corvo, en se réservant les droits qu'il avait sur ces États, ainsi que sur ceux de Castro et Ronciglione. Le Pape se débattit, déclara que cette restitution ne devait pas se Faire sitôt, qu'elle devait être combinée avec la France et l'Espagne, qu'elle paraîtrait le prix des Jésuites, qu'à l'égard de la réserve dont parlait M. de Tanucci, le Roi de Naples était maître de la faire.

Orsini reprit alors qu'il ferait bientôt une instance formelle au Pape de la part de Sa Majesté Sicilienne pour la restitution de Castro, de Ronciglione et des autres effets de la succession Farnèse. M. Moniño, dit-il, avait ordre de protéger cette instance. Le Pape, surpris et alarmé, ne comprenant rien à cette déclaration nouvelle, répondit que le Roi de Naples était le maître de réclamer au Saint-Siège Castro et Ronciglione, mais que cette possession était garantie par les Cours de Versailles et de Vienne.

Tanucci, à ce qu'il semble, avait pour but de se venger d'abord, puis de brouiller les cartes. Peut-être espérait-il que Clément XIV, heureux de rentrer à Bénévent, se montrerait facile pour Castro et Ronciglione ; en se servant du nom de Moniño, il comptait le rendre suspect au Pape ; car, d'ailleurs, personne ne l'avait autorisé à se prévaloir de l'autorité de l'Espagne. A ce moment même où Orsini parlait, Moniño rédigeait un plan pour la restitution pure et simple, saris conditions, plan qui fut expédié à Versailles par le courrier du 25 août. Louis XV ne refusa de l'accepter que parce que dans ce plan était comprise une déclaration où il était question des Jésuites[110]. Le Roi était d'ailleurs fort désireux d'en finir, et jugeant comme l'Espagne qu'il fallait un prétexte pour ôter à la restitution l'air d'un marché brutal, il n'était point éloigné de penser que l'Infant de Parme devait le fournir. L'Espagne proposa que l'Infant écrivît aux trois souverains pour le leur demander. Cela semblait d'autant plus facile, que le Roi des Deux-Siciles venait d'offrir au Pape par une lettre autographe la restitution sans conditions[111]. On ne s'arrêta pourtant pas encore à cette idée.

D'Aiguillon proposa alors que le Pape fit le premier pas et envoyât la Rose d'Or[112] à l'Infante de Parme, qui venait. d'accoucher. Ce don serait accompagné des expressions les plus cordiales de la part de Clément XIV, et l'Infant se chargerait alors de solliciter la restitution. Le Pape refusa : ç'eût été reconnaître l'Infant pour duc de Parme, bien qu'il n'eût pas demandé l'investiture au Saint-Siège. Moniño, qui était un des auteurs de ce plan, se retourna. Il y eut des lettres de M. de Llano, de la part de l'Infant, qui furent très-agréables au Pape, des réponses de Clément XIV qui furent bien accueillies à Parme, des envois de chapelets à l'Infant, et, sur cela, sans négocier davantage, l'Infant écrivit à son grand-père, à son oncle et à son cousin pour les prier de restituer Avignon et Bénévent au Pape[113]. Cet empressement satisfit médiocrement d'Aiguillon, qui avait adopté avec empressement l'expédient de la Rose bénite, parce que ce présent aurait constaté l'indépendance des souverains de Parme[114], mais l'Espagne était contente ; Orsini avait offert de nouveau Bénévent et Ponte-Corvo[115] ; le Pape s'était hâté de répondre à l'Infant par un Bref particulièrement élogieux et de prendre acte de ses offres, tout en lui refusant le titre de duc de Parme pour ne lui donner que celui d'Infant d'Espagne[116] ; d'Aiguillon n'avait donc plus à hésiter : Votre Éminence, écrivit-il à Bernis le 7 décembre, peut annoncer au Pape, dès qu'elle le jugera à propos, que le Roi est déterminé à lui rendre Avignon. Il ajouta qu'il faisait travailler à la rédaction des déclarations nécessaires pour consommer légalement cette opération. Il promit d'envoyer ces projets à Rome aussitôt que le Roi les aurait approuvés[117].

Bernis, impatient d'en finir et de satisfaire le Pape, n'attendit pas de nouveaux ordres[118]. Il se concerta avec Moniño sur la forme de la déclaration à faire au Pape, et arrêta une formule qui, à son avis sauvegardait les droits des deux parties[119]. Le Pape auquel il la communiqua répondit qu'il tenait la déclaration pour faite, qu'il ne voulait pas donner un "air de négociation à cet acte de pure générosité de la part du Roi, qu'il le remerciait, qu'il ferait chanter le Te Deum le 17 janvier à l'église des Saints Apôtres, le 18 à Saint-Pierre, et qu'il déclarerait trois Cardinaux réservés in petto, dont le président de la Légation d'Avignon. En effet, le bref de remerciement pour le Roi partit le 29 décembre[120]. Le Pape s'était arrangé de façon à rendre ainsi la restitution irrévocable[121].

Bernis avait en cette occasion singulièrement dépassé ses pouvoirs en prenant sur lui de rédiger des actes qui demandaient à être mûrement réfléchis et que d'Aiguillon lui avait enjoint d'attendre. Au moment même où il rendait compte à la Cour de la déclaration qu'il avait faite au Pape, le 'courrier, arrivant à Rome le 22 décembre, lui apporta des instructions rédigées le 7 décembre par l'abbé Terray, contrôleur général, et subordonnant la restitution d'Avignon au règlement de deux affaires difficiles : la gabelle du sel dans le Comtat, le transit du commerce d'Avignon par le Dauphiné[122]. Bernis dans son empressement avait oublié de stipuler quoi que ce fût, non-seulement sur ces deux points, mais sur la conservation ou l'abolition des institutions nouvellement établies, dans le Comtat comme dans toute la France, à la suite de la destruction des Parlements. Ce sont là des chicanes, répondit-il, et il n'était pas éloigné de voir dans ces réclamations de l'abbé Terray un moyen de se faire gratifier du chapeau[123]. Il avait pour lui l'opinion de Moniño, lequel ne se fit pas faute de déclarer que ces articles de la gabelle et du commerce étaient contraires aux engagements pris par la France, qu'il était possible d'en faire l'objet d'une négociation particulière, mais impossible d'en faire une condition sine qua non[124]. Le Pape, qui voulait avant tout qu'il n'y eût pas de retard, donna toutes les assurances de sa bonne volonté, dit qu'il envoyait à Avignon le prélat Durini parce qu'il était agréable au Roi, promit d'accorder tout ce qu'on lui demanderait, de donner des pensions, de supprimer toute contrebande[125]. Sans attendre la réponse de d'Aiguillon, il rendit publique la nouvelle de la restitution, et, le 1.7 janvier, après avoir assisté au Te Deum à l'église des Saints Apôtres, il l'annonça au Sacré Collège réuni en consistoire par un discours solennel[126]. Le 18, il se rendit au milieu des acclamations du peuple à l'église Saint-Pierre, où il assista à la grand'messe célébrée par le cardinal Braschi, et, au retour, il fit monter dans son carrosse les cardinaux de Bernis et Orsini[127]. En même temps qu'il prenait ainsi ses avantages en public, il Faisait, en particulier, supplier le Roi de mettre toute la bonne grâce possible dans le dénouement de cette affaire et de suspendre pendant quelque temps les arrangements que provoquaient les fermiers généraux[128]. Pourquoi négocier ? disait-il. L'archevêque d'Avignon va prendre possession en mon nom. Durini se rendra à Versailles, où il arrangera tout au gré du Roi[129]. Durini ne sera que le subordonné de Bernis. Ce n'est pas moi qui lui donnerai des ordres, ce sera vous, disait-il au Cardinal[130]. Retarder la restitution d'Avignon, n'était-ce pas enfin retarder la remise de Bénévent ? Tous les arguments, toutes les supplications étaient successivement employés.

D'Aiguillon, certes, était bien disposé et l'avait prouvé ; mais il ne pouvait admettre qu'on traitât à l'aveugle et sans prendre des arrangements préalables. Le Roi avait créé à Avignon de nombreux établissements ; il avait changé la forme de la magistrature. Le Pape maintiendrait-il ces établissements ? S'il devait les supprimer, il était plus convenable que le Roi fit lui-même cette révolution avant d'accomplir la restitution[131]. Sur les autres questions, d'Aiguillon consentait à s'entendre avec Durini, mais il trouvait que la dignité du Roi serait compromise si le Pape, en rentrant à Avignon, commençait par détruire ce que le Roi avait établi.

Pour Bernis, il n'y avait point là d'intérêt. Il n'y avait que l'opinion de Rome et de l'Italie : il n'y avait que Tanucci retardant la remise de Bénévent. Au nom de Dieu, écrivait-il, terminons l'affaire d'Avignon. Comment peut-on craindre que le Pape dans les circonstances présentes se refuse à donner satisfaction au Roi sur des ordres introduits dans le Comtat ? Les intérêts de Sa Majesté sur cet objet sont en sûreté : le Pape a donné sa parole[132]. Cela était solennel, mais peu explicite. Bernis ne voulait donc pas se rendre compte, que, en restituant Avignon, le Roi violait les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de son peuple ; représenté par les parlements. Ces parlements étaient supprimés comme corps judiciaires, mais les anciens parlementaires existaient ; ils étaient les plus ardents dans leur opposition contre d'Aiguillon, les maîtres de l'esprit public. Rendre Avignon, c'était détruire une œuvre qui leur était chère ; mais si, dans Avignon rendu au Pape, le premier acte de Clément XIV était de détruire les Institutions Maupeou pour rétablir l’ancienne administration, quel nouveau triomphe pour les parlements ! quel échec pour Maupeou ! quelle honte pour d’Aiguillon ! D'Aiguillon ne demandait au Pape qu'une réponse nette : conserverait-il ou détruirait-il ? C'était là ce qu’on ne pouvait obtenir : et pendant ce temps on déchirait d'Aiguillon à Rome, on l'accusait à Naples de retarder indéfiniment ; lui à qui, seul, le Pape devait la restitution, lui, qui se vantait de n'avoir consulté que la dignité du Roi, de n'avoir mis ni finesse ni trigauderie : lui enfin qui n'avait voulu que prendre les précautions indispensables[133].

Que Tanucci déblatérât, cela se comprenait. Il avait toujours été l'ennemi de la France, l'ennemi du Pacte de famille, encore plus l'ennemi de d'Aiguillon[134], mais Rome, mais le Pape lui-même ! Enfin, sur une question plus catégorique encore et plus formelle[135], il obtint le 23 mars cette déclaration : Le Pape recevra des mains du Roi Avignon et le Comtat in statu quo, et l'administration présente subsistera après la restitution. Aussitôt, les ordres sont donnés : le 23 avril, le marquis de Rochechouart, commandant en chef en Provence, délie les habitants du Comtat du serinent de fidélité qu'ils ont prêté au Roi, remplace les armes de France par celles du Pape, et après avoir signé le procès-verbal de la restitution faite à l'Archevêque d'Avignon, il se retire avec ses troupes.

Trois jours après, et pendant qu'à Rome le Pape accable de tendresses le Roi à qui il envoie un camée antique représentant le serpent d'airain élevé par Moïse dans le désert, l'archevêque d'Avignon, Manzi, sans tenir compte des représentations de Rochechouart, supprime toutes les institutions nouvelles établies dans le Comtat et rétablit l'administration telle qu'elle était au 11 juin 1768.

Bernis qui, par la mort du cardinal Cavalchini, doyen du Sacré Collège, s'est trouvé en situation d'opter pour l'évêché d'Albano, peut, après cela, s'enorgueillir d'avoir fait, le jour de Pâques, les Fonctions de cardinal-évêque assistant ; d'avoir été proposé par le Pape lui-même pour l'évêché d'Albano au Consistoire du 17 avril ; il peut se vanter de son évêché composé de neuf villages et rapportant 800 livres de rente, mais dont dépend Castel-Gandolfo, de sorte que Ganganelli appelle Bernis son évêque ; il peut raconter que le jour où la restitution fut connue à Rome, le Pape est venu, accompagné de plusieurs prélats, le recevoir à la porte de son antichambre, et qu'il l'a conduit, en le prenant sous le bras, jusque dans son cabinet ; l'échec, s'il ne le ressent pas, n'en est pas moins profond. La dignité du Roi et de la Couronne est blessée au vif, et d'Aiguillon, qui a cru prendre toutes les précautions nécessaires, en éprouve une mortification infinie. Il exige que les choses à Avignon soient rétablies telles qu'elles étaient, que l'Archevêque soit puni et destitué de son office de vice-président du Comtat. Bernis ne comprend pas encore : il est pour la douceur, pour que l'on se contente de la révocation des ordonnances[136] ; mais d'Aiguillon ne cède point[137]. Manzi est exilé ; Durini a ordre de se rendre à Compiègne pour régler avec d'Aiguillon les divers points relatifs au Comtat, pendant que Doria, le successeur de Giraud, ira à Avignon, cassera et annulera tous les actes de Manzi, remettra toutes choses comme elles étaient avant la restitution et établira un nouveau commissaire. Cette satisfaction si naturelle, d'Aiguillon ne l'obtient qu'à grand'peine, par des menaces ; c'est là ce que lui a valu sa complaisance vis-à-vis de Rome[138]. Au reste, il n'en était plus, ce Ministre des dévots, à compter les embarras que les dévots lui avaient causés.

 

 

 



[1] En date du 5 mai.

[2] Elles visaient encore le procès de béatification de Palafox, le règlement du tribunal de la nonciature en Espagne et la réduction du nombre des asiles, mais c'étaient là des points secondaires, et qui d'ailleurs ne touchent pas à la France.

[3] Bernis à d'Aiguillon, 5 février. (AFF. ÉTR.)

[4] Cet artifice étant si grossier, dit Grimaldi, on ne doit pas l'attribuer à Sa Sainteté, mais au cardinal de Bernis, lequel a bien fait voir par ses démarches précédentes qu'il a l'objet et le dessein de désunir nos deux Cours pour s'en faire un grand mérite vis-à-vis de celle de Rome. M. Crétineau-Joly (p. 285) et M. de Saint-Priest (p. 133) sont d'accord polis affirmer que (l'Aiguillon, afin de se ménager l'appui de Charles III, livra à l'ambassadeur d'Espagne les dépêches de Bernis. M. Crétineau-Joly ajoute : Quand cette lâcheté fut consommée, Charles III et le duc d'Aiguillon concertèrent un nouveau plan de campagne. — Telle est, dit M. de Saint-Priest, l'allure des gouvernements faibles et par conséquent perfides. Il n'y a là pourtant ni lâcheté, ni perfidie ; tout au plus, imprudence. Depuis le début de la négociation commune, les dépêches de Bernis, placé sous la direction d'Azpuru, étaient communiquées à la cour de Madrid. Il en était résulté des inconvénients, parce que Charles irt ne voulait pas admettre qu'un ambassadeur est un informateur et non un complaisant, mais l'usage n'en avait pas moins été maintenu. Quant à un plan nouveau, comment peut-on dire qu'on en a arrêté un ? Dès le 5 mai, Bernis avait reçu l'ordre le plus formel d'appuyer Moniño ; cet ordre n'était que la répétition de tous les ordres précédents : jamais les instructions n'ont varié. Or la dépêche en date du 5 mai n'a pourtant pas pu être inspirée par cette lettre de Grimaldi, qui est en date du 18 MAI et qui fut communiquée à d'Aiguillon le 1er JUIN.

[5] Votre Éminence, écrit d'Aiguillon le 5 mai, sait d'avance les intentions du Roi par rapport aux affaires dont M. Moniño sera chargé, et elle ne lui laissera rien à désirer sur sa façon de penser conformément aux ordres de Sa Majesté Catholique. C'est par complaisance que le 'toi a adopté le système de ce Prince relativement à la Société des Jésuites, et Sa Majesté persévérera constamment dans les mêmes principes jusqu'à la fin de cette affaire. (AFF. ÉTR.)

[6] C'est le temps des estampes satiriques : à Bassano dans l'État Vénitien, on en imprimait une représentant le jugement dernier. Charles III était dans l'enfer, et Ricci dans le ciel. On exposa cette estampe à Rome, où elle fut saisie en février 1771, sur la plainte des ambassadeurs de la Maison de France.

[7] D'Aiguillon à Bernis. 2 juin. (AFF. ÉTR.)

[8] Bernis, 17 juin. (AFF. ÉTR.)

[9] Voici cette inscription :

CLEMENS XIV P. M.

LUDOVICI REGIS CHRISTIANISSIMI

Aurea numismata

Sibi a Francisco Joachino S. B. E. card. de Bernis

Begio nomine oblata

Arl perenne nominis ejns mutuique amoris

Monumentum

Museo Vaticano addixit A. D. MDCCLXXII.

(Bernis, 3 juin. AFF. ÉTR.)

[10] DUTENS, Mémoire d'un voyageur qui se repose, Londres, 1806, t. I, p. 255.

[11] Bernis, 24 juin. (AFF. ÉTR.)

[12] M. de Saint-Priest a publié en appendice la plupart des dépêches de Moniño à sa cour (bd. de 1846, app. VI). D autre part, le Père Theiner a donné les extraits les plus importants.des dépêches OFFICIELLES de Bernis à d'Aiguillon. Je me contente donc de résumer rapidement cette première partie de la négociation.

[13] Bernis, 15 juillet. (AFF. ÉTR.)

[14] Bernis à d'Aiguillon, 15 juillet ; Moniño à Grimaldi, 16 juillet. (AFF. ÉTR.)

[15] Je voudrais bien, écrit-il, que le Pape, pour sa propre gloire et peut-être pour son repos, changeât de méthode à l'avenir sur l'affaire concernant les Jésuites. Le style d'oracle n'a qu'un temps. Il faut parler avec franchise au bout de trois années de délai, et c'est la seule manière pour le Pape de sortir d'embarras en conservant sa réputation. On a pu cro're que le Saint-Père s'entendait avec la cour d'Espagne, et alors la conduite mystérieuse de Sa Sainteté pouvait s'expliquer ; mais aujourd'hui qu'il est clair que le roi d'Espagne n'a patienté que par respect pour le chef de l'Église, qu'il a mieux aimé soupçonner les Ministres qui traitaient cette affaire que la bonne foi du Souverain Pontife, qu'il persiste dans la volonté de faire accomplir au Pape ses promesses, Sa Sainteté se trouvera plus embarrassée que jamais si elle continue de vouloir encore temporiser. (AFF. ÉTR.)

[16] Bernis à d'Aiguillon, 27 juillet. (AFF. ÉTR.)

[17] Bernis, 19 août ; Moniño, 20 août. (AFF. ÉTR.)

[18] Bernis, 23 août ; Moniño, 27 août. (AFF. ÉTR.)

[19] Bernis, 2 septembre. (AFF. ÉTR.)

[20] Moniño, 6-13 août ; Bernis, 6 septembre. (AFF. ÉTR.)

[21] Bernis écrit le 9 septembre : Il y a.des gens en France fort instruits et qui ont ici des relations intimes non-seulement avec le Cardinal secrétaire d'État, mais avec tous les préfets et secrétaires des congrégations, qui écrivent d'avance sur tous les objets que je dois traiter avec le Pape et qui font naitre par leurs réflexions et leur attachement aux maximes romaines, des préventions, des objections qui se répandent ensuite dans le public, et que le Pape n'ose heurter de front de peur d'être accusé d'abandonner et de sacrifier les droits et les maximes du Saint-Siège à nos idées particulières. Voilà la véritable cause des irrésolutions du Pape sur nos affaires présentes. Dans peu de temps, comme m'a dit fort bien le Saint-Père, cette source des difficultés que j'éprouve n'existera plus. (AFF. ÉTR.)

[22] D'Aiguillon à d'Ossun, 17 août. D'Ossun à d'Aiguillon, même date. Ce n'est que le 2 octobre que les dépêches de  Moniño sont communiquées à Versailles. (AFF. ÉTR.)

[23] Bernis, 9 septembre. (AFF. ÉTR.)

[24] Bernis, 9 septembre ; Moniño, 10 septembre. (AFF. ÉTR.)

[25] Bernis, 24 septembre ; Moniño, 17 septembre. (AFF. ÉTR.)

[26] Moniño, 10 septembre ; Grimaldi à Magallon, 21 septembre. (AFF. ÉTR.) Bernis explique dans une dépêche du 18 novembre que tous les soupçons qu'on avait contre lui à Madrid venait d'Azpuru, qui cherchait à se réserver le principal rôle dans la négociation pour forcer Charles III à lui donner le chapeau. Azpuru s'entendait avec le confesseur du Roi, fort désireux d'être cardinal et mêlant à ses ambitions personnelles les ambitions de son Ordre.

[27] Voici cette lettre : Monsieur mon frère et cousin, le comte de Fuentès aura rendu compte à Votre Majesté des premières démarches de mon Ministre à Rome, pour obtenir l'extinction des Jésuites que le Saint-Père nous a promis tant de fois. J'ai ordonné que l'on communique également au ministère de Votre Majesté toutes les dépêches et conventions de M. de  Moniño. Mais comme il paraît que le système qu'on a adopté à Rome sur cette affaire est de nous tramer avec de bonnes paroles sans rien conclure, j'espère que Votre Majesté voudra bien faire renouveler les mêmes ordres qu'elle avait déjà donnés au cardinal de Bernis, afin que ce Ministre travaille de concert avec le mien, emploie tous les moyens possibles et équitables pour parvenir à ce but. Ce qui me détermine à désirer avec autant d'empressement l'extinction du susdit Ordre religieux, ce n'est pas que je veuille aucun.mal à leurs individus : au contraire, je voudrais contribuer à leur bien-être ; mais la connaissance que j'ai et dont je fais l'expérience, du désordre que peut causer dans un État l'esprit de parti et de division, me persuade que tant que cet Ordre existera, quoique hors de nos royaumes, nous ne parviendrons pas à éteindre cet esprit de parti et de division qui trouble et inquiète ; d'ailleurs le Pape lui-même nous a déclaré à plusieurs reprises que cela convenait au bien de la Religion et des États catholiques que cet Ordre n'existât plus. Je profite, etc. — Saint-Ildefonse, 21 septembre 1772. (AFF. ÉTR.)

[28] Voici la réponse du Roi ; la minute est de l'abbé de la Ville, mais le Roi y e fait quelques corrections.

3 octobre 1775.

Monsieur mon frère et cousin, depuis que je me suis conformé aux désiés de Votre Majesté, qui demandait au Pape l'extinction des Jésuites, j'ai cru devoir laisser aux lumières et à la prudence de Votre Majesté le soin de diriger cette négociation, mais j'ai constamment donné au cardinal de Bernis les ordres les plus précis de concourir en mon nom à toutes les démarches que Votre Majesté prescrirait à ses Ministres relativement à cet objet. Son premier devoir a été d'en prévenir le sieur de Moniño, qui en a sans doute rendu compte à Votre Majesté. Ce Cardinal est trop instruit de mes sentiments pour ne pas se conduire dans cette. affaire conformément aux désirs de Votre Majesté. Elle sait que je regarde ses intérêts comme les miens, et elle duit compter sur le concours le plus entier et le plus constant de ma part à ses intentions et à ses vues. Ces dispositions seront toujours dans mon cœur une suite nécessaire du tendre et inviolable attachement avec lequel, etc.

[29] Bernis, 11 novembre. (AFF. ÉTR.)

[30] Bernis, 24 novembre. (AFF. ÉTR.)

[31] Bernis, 2 décembre. (AFF. ÉTR.)

[32] Bernis, 16 décembre (AFF. ÉTR.)

[33] A partir de cette date, les dépêches officielles ne sont plus qu'un paravent derrière lequel passe par lettres particulières la négociation secrète. Rien ne s'en trouve aux Affaires Etrangères ; toutes les pièces citées, qui détruisent absolument le récit de Theiner, proviennent des Archives Bernis. Bernis écrit le 16 décembre : Les ordres, Monsieur le Duc, que M. Moniño a reçus dernièrement 'd'Espagne, sont si instants que ce Ministre a fait sentir au Pape la nécessité de prendre un parti qui dissipât les soupçons que le roi d'Espagne avait conçus de la conduite équivoque du Saint-Père sur cet objet. En conséquence, hier matin, le Pape envoya le Père Buontempi chez le Ministre d'Espagne pour lui dire, qu'il ne pouvait seul travailler au projet de bulle de suppression, et qu'il lui fallait un aide qui fût agréable à la cour d'Espagne et au courant de ces sortes de rédactions ; que le prélat Zelada, quoiqu'il ait eu anciennement des relations avec les Jésuites, lui paraissait l'homme le plus propre à bien remplir cette commission ; que ledit prélat traiterait l'affaire à fond et dans les formes avec le Ministre d'Espagne, mais que Sa Sainteté exigeait le secret le plus absolu, qu'elle donnerait ses instructions à M. Zelada, et que la bulle se minuterait d'après le plan que M. Moniño présenta au Pape au mois de septembre dernier, et que je lui fis accepter. M. Moniño, après y avoir un peu réfléchi, est convenu de travailler avec M. Zelada, né sujet du roi d'Espagne, qui, à ce que je vois, irait assez vite en besogne, si le Pape ne lui ordonne pas secrètement de procéder avec lenteur. Aujourd'hui, le véritable secret de l'affaire commence ; il est si fort recommandé par le Pape et par le Ministre d'Espagne que je prends le parti de vous instruire de tous ces détails par lettre particulière. (Arch. Bernis.)

[34] J'ai lu au Roi SEUL, écrit d'Aiguillon le 4 janvier 1773, la lettre que Votre Éminence m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 du mois dernier, et Sa Majesté m'a chargé de lui mander qu'elle apprend avec beaucoup de plaisir la fin de l'affaire des Jésuites, mais qu'elle la croyait encore fort éloignée, malgré les promesses du Pape.

[35] Le Nonce (THEINER, t. II, p. 234) était arrivé à avoir communication de la plupart des lettres interceptées à la poste, même des dépêches que l'Ambassadeur des Deux-Siciles à Paris recevait de sa cour.

[36] Grimaldi à Magallon, 11 janvier. (AFF. ÉTR.)

[37] Magallon à Grimaldi, 15 février (dépêche interceptée à la poste). AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

[38] Lundi dernier, après mon audience, écrit Bernis, dans le travail que le Pape a le même jour avec M. Zelada, Sa Sainteté exigea de lui un serment dans toutes les formes de ne rien dire à qui que ce soit sans exception de la négociation dont on le chargeait vis-à-vis du Ministre d'Espagne... L'archevêque de Petra (Zelada) fut un peu surpris du fond et de la forme de cette commission. Il se rendit hier chez M. Moniño, lequel lui remit le plan plus étendu dont il avait présenté l'abrégé au Pape au mois de septembre. Ce plan est assez goûté de Sa Sainteté, mais il faut convenir de la forme pour la rédaction de la Bulle. (Arch. Bernis.)

[39] Je ne me suis pas trompé, écrit Bernis, quand j'ai eu l'honneur de vous informer il y a quelque temps que le roi d'Espagne serait bien aise après la décision de l'affaire des Jésuites et en même temps que cette décision serait rendue publique, de jouer en quelque Sorte le rôle de médiateur pour la restitution d'Avignon et de Bénévent. J'ai été confirmé dans mes premières idées par les confidences nouvelles de M. Moniño. Il me semble toujours que le Roi en bonne politique et avec décence et dignité pourrait s'arrêter à ce désir du roi d'Espagne et même le prévenir. Le Roi ne perdra rien auprès du Pape dans cet arrangement, Sa Sainteté étant bien persuadée par notre accord avec l'Espagne qu'à sa seule prière Sa Majesté aurait rendu Avignon au Saint-Siège. Au surplus, les trois monarques de la Maison de France satisfaits sur l'objet qui avait décidé de l'occupation des États d'Avignon et de Bénévent, il serait tout simple que Sa Majesté Catholique eût prié le Roi (qui, à l'exemple de ses glorieux ancêtres, s'était toujours fait gloire d'être le défenseur et le bienfaiteur du Saint-Siège) de donner à Clément XIV une nouvelle preuve de son attachement, de son respect filial et de son estime, en demandant la restitution d'Avignon et du Comtat Venaissin sur le pied du Traité de Pise. Un mémoire qui contiendrait la substance de ce peu de paroles tiendrait lieu d'une convention ou d'un traité. (Arch. Bernis.)

[40] Le Roi, écrit d'Aiguillon le 11 janvier, ne refusera jamais ; ni la médiation, ni les bons offices du Roi son cousin ; mais je dois faite observer à Votre Éminence qu'il ne peut en être question relativement à la cession d'Avignon. Le Roi ne s'est emparé de cet État que parce que la Maison de Bourbon était mécontente des procédés du feu Pape envers l'Infant, et ne l'a gardé que parce que le roi d'Espagne l'a prié d'en différer la restitution jusqu'à ce qu'il eût eu satisfaction du Pape sur l'affaire des Jésuites. Dès qu'il l'aura obtenue, le Roi rendra Avignon et n'aura pas besoin d'y être incité par aucune sollicitation. Un simple consentement du roi d'Espagne suffira pour l'y déterminer, et le Pape doit se borner à demander ce consentement s'il veut absolument faire des démarches à ce sujet auprès du roi d'Espagne, ce qui me parait superflu, mais à quoi le Roi ne mettra aucune opposition. (Arch. Bernis.)

[41] Bernis écrit le 30 décembre : Le Ministre d'Espagne ayant remis à M. Zelada, il y a dix jours, selon l'intention du Pape, le plan plus étendu de la Bulle de suppression des Jésuites, ce prélat l'a examiné sérieusement et n'y a trouvé que quelques difficultés auxquelles M.  Moniño a répondu d'une manière satisfaisante. Lundi soir, le Pape a entendu le rapport de M. Zelada et en a été content. Le Pape a ordonné en conséquence à M. Zelada de travailler à la rédaction de la Bulle. Ce travail doit être un peu long. Il sera concerté avec M.  Moniño et communiqué tous les lundis au soir à Sa Sainteté. (Arch. Bernis.)

[42] Bernis écrit le 6 janvier : Le prélat Zelada a achevé avec sa diligence et sa capacité ordinaire le projet de Bulle concernant la suppression des Jésuites. Le chevalier Moniño l'a approuvé autant qu'une lecture rapide a pu le lui permettre ; et lundi passé, M. Zelada a remis ce projet au Pape, qui l'a gardé pour faire ses observations. (Arch. Bernis.)

[43] Bernis, 20 janvier. (Arch. Bernis.)

[44] Bernis, 27 janvier. (Arch. Bernis.)

[45] Bernis, 6 janvier. Offic. (AFF. ÉTR.)

[46] Bernis, 20 janvier. Offic. (AFF. ÉTR.)

[47] D'Aiguillon, 26 février. (Arch. Bernis.)

[48] Enfin le Pape envoya jeudi dernier à M. Moniño-par le Père Buontempi une copie du Bref portant suppression des Jésuites, et cette copie partit le même jour par le courrier ordinaire d'Espagne. Sa Sainteté a exigé que cette communication se fit de souverain à souverain, sans que les Ministres qui résident en eussent connaissance.

[49] Voici la lettre du roi d'Espagne en date du Pardo, le 5 mars : Monsieur mon frère et cousin, le Pape vient enfin d'achever son ouvrage pour l'extinction de l'Ordre des Jésuites ; mais comme il croit nécessaire de conserver le plus grand secret jusques à l'exécution, il n'a pas voulu confier à personne la minute du Bref, et il vient de me la remettre directement, me priant de la communiquer à Votre Majesté, au Roi de Naples, à celui de Portugal et à la cour de Vienne, qui nous avait déjà assuré qu'elle ne s'opposerait pas, pourvu qu'on l'instruisit préalablement du projet et de la forme qu'on suivrait pour cette extinction ; je m'acquitte donc de cette commission envers Votre Majesté et avec les susdites cours, et je joins ici une copie de cette minute ; j'espère qu'elle en sera satisfaite. Il me parait qu'elle remplit tout ce que nous pouvons désirer. Je me flatte aussi que la cour de Vienne n'y trouvera pas à redire, et que nous obtiendrons la conclusion de cette affaire qui doit procurer beaucoup de tranquillité dans nos Etats et éteindre l'esprit de parti. Je désire ce bonheur chez moi et chez Votre Majesté, à qui je renouvelle, etc. (AFF. ÉTR.)

[50] D'Aiguillon écrivait le 25 janvier : Si l'Espagne est contente, nous le serons, sa satisfaction étant notre seul et unique objet. C'est un système dont nous ne nous départirons jamais, et, en conséquence, nous n'entrerons ici dans aucune discussion sur la rédaction de la Bulle d'extinction. Nous l'approuverons sans la lire, si l'Espagne l'approuve. Votre Éminence ne peut trop le répéter au Pape et à M. Moniño. D'Aiguillon renouvelle cette affirmation dans toutes ses lettres. Voici dans ces conditions la réponse du Roi au roi d'Espagne : Monsieur mon frère et cousin, je reçois avec la lettre de Votre Majesté, du 5, la minute qu'elle a bien voulu me communiquer, à la demande du Pape, du bref qu'il a projeté concernant l'extinction de l'Ordre des Jésuites. J'ai toujours désiré trop sincèrement que Votre Majesté eût une entière satisfaction à cet égard pour ne pas approuver la résolution que le Pape vient de prendre. Votre Majesté a été exactement informée du zèle avec lequel le cardinal de Bernis a constamment dirigé sa conduite sur les démarches du Ministre de Votre Majesté. Je vois avec un vrai plaisir qu'elle a lieu d'être contente du dénouement de cette affaire, et je suis persuadé qu'elle éprouvera les mêmes sentiments de la part des autres souverains. J'observerai le plus grand secret jusqu'à la parfaite exécution du bref qui doit rendre aux Etats de Votre Majesté la tranquillité qui fait l'objet de ses désirs et des miens. Je renouvelle à Votre Majesté, etc. (AFF. ÉTR.)

[51] Choiseul à Bernis, 23 janvier 1770. (Arch. Bernis.)

[52] Choiseul à Bernis, sans date. (Arch. Bernis.)

[53] Le prince de Rohan, pendant son ambassade à Vienne, était parvenu à se procurer les documents les plus secrets de la Chancellerie Impériale et du Secrétariat privé de l'Empereur. Cela, peut-être, explique bien des choses. La pièce citée AFFAIRES ÉTRANGÈRES, Vienne, vol. 303, pièce 169.

[54] Grimaldi à Magallon, 5 mars 1773 (AFF. ÉTR.). Dans ces conditions, je crois inutile d'insister sur le roman d'une confession divulguée qui aurait déterminé Marie-Thérèse à ne point s'opposer à la suppression.

[55] D'Aiguillon à Bernis, 18 avril. (Arch. Bernis.)

[56] Grimaldi à Magallon, 26 avril. (AFF. ÉTR.)

[57] Le Pape, écrit Bernis le 17 février, a su, lorsque la négociation fut entamée par le Nonce, combien le Roi était porté à faire cette restitution si conforme à la piété de ce monarque, Il est au reste très-politique à la France d'avoir toujours un moyen stir entre les mains de remettre la Cour de Rome dans la bonne voie si elle venait à s'en écarter. On prend Avignon quand on veut, et cette facilité en imposera toujours à ce pays-ci. Le Pape d'ailleurs, par ses sentiments pour Sa Majesté et sa conduite dans nos affaires ecclésiastiques, mérite que le Roi le traite favorablement, Un mot d'amitié et de confiance au Roi d'Espagne suffira pour terminer cette affaire. (Arch. Bernis.)

[58] D'Aiguillon à Bernis, 8 mars, (Arch. Bernis.)

[59] Bernis à d'Aiguillon, 10 mars, (Arch. Bernis.)

[60] Moniño à Grimaldi, 15 avril. (AFF. ÉTR.)

[61] Bernis à d'Aiguillon, 24 avril, (Arch. Bernis.)

[62] D'Aiguillon à Bernis, 18 avril. (Arch. Bernis.) Grimaldi à Magallon, 20 mai. (AFF. ÉTR.)

[63] D'Aiguillon à Bernis, 1er mai. (AFF. ÉTR.)

[64] Bernis à d'Aiguillon, 19 mai. (Arch. Bernis.)

[65] D'Aiguillon à Bernis, 7 juin. (Arch. Bernis.)

[66] Bernis à d'Aiguillon, 26 mai. (Arch. Bernis.)

[67] Bernis à d'Aiguillon, 2 juin (Arch. Bernis), et surtout Moniño à Grimaldi, 2 juin, communiqué par Magallon le 11 juillet. (AFF. ÉTR.)

[68] Grimaldi à Moniño, 22 juin. (AFF. ÉTR.)

[69] Grimaldi à Magallon, 28 juin. (AFF. ÉTR.)

[70] Bernis, officiel, 16 et 23 juin. (AFF. ÉTR.)

[71] Bernis à d'Aiguillon, 9 juin, (Arch. Bernis.)

[72] On doit croire qu'il l'a signé le 8 juin. En effet, Bernis écrit le 9 : Le Pape a promis à M. Moniño de signer hier le bref de la suppression des Jésuites.

[73] Bernis à d'Aiguillon, 16 juin. (Arch. Bernis.)

[74] Le 26 juin, Bernis écrit : Il est plus que vraisemblable que Sa Sainteté, à qui on a persuadé nouvellement que si la restitution de Bénévent ne précédait pas la suppression des Jésuites, le marquis Tanucci pourrait bien trouver les moyens de l'éluder, veut être assurée de ce point avant que de faire un coup d'État qui sera désapprouvé universellement dans Rome s'il n'est pas précédé ou accompagné de la restitution d'Avignon ou de Bénévent. M. de Moniño pense que c'est ce qui retarde aujourd'hui la publication du bref définitif qui est signé et prêt à paraitre. Le Pape n'ose pas demander la restitution avant la suppression, mais il veut sans doute qu'on devine sa pensée à' cet égard. (Arch. Bernis.)

[75] Bernis, 30 juin, Offic. (AFF. ÉTR.)

[76] Bernis à d'Aiguillon, 16 juin. (Arch. Bernis.)

[77] Il serait trop long, écrit Bernis le 30 juin, de faire le détail de cette conversation' mais elle fut si offensante de la part du Ministre espagnol que le Pape, après en avoir été instruit, chargea le cardinal Zelada de dire à M. de Moniño qu'il n'enverrait plus de brefs aux évêques et légats des États ecclésiastiques pour faire les mêmes opérations qui ont été pratiquées à Bologne, qu'il ordonnait au cardinal Negroni, secrétaire des brefs, d'en dresser un pour établir une Congrégation composée de cinq cardinaux, à savoir du cardinal Marefoschi qui sera le président de cette Congrégation, du cardinal André Corsini, du cardinal de Zelada, du cardinal Casali et du cardinal Cazzoli Borghetto, Cette Congrégation des Jésuites sera instituée le même jour que le Bref d'extinction des Jésuites aura été signifié en forme au Général de cet Ordre. Tout de suite après cette signification, la Congrégation des cinq cardinaux ci-dessus sera assemblée. Le Bref de suppression des Jésuites leur sera adressé avec tous les pouvoirs nécessaires pour l'exécution. Par ce moyen, le Pape sera délivré de tous les détails immenses qu'entraîne après elle la suppression d'un Ordre aussi étendu... Ce plan avait déjà été proposé par M. Moniño, mais le Pape, peut-être dans la vue de terminer en même temps l'affaire de la restitution d'Avignon et de Bénévent, cherchait dés moyens de différer ! (Arch. Bernis.)

[78] Bernis, 7 juillet. (Arch. Bernis.)

[79] Bernis, 14 juillet. (Arch. Bernis.)

[80] Bernis, 21 juillet. (Arch. Bernis.)

[81] Bernis, 28 juillet. (Arch. Bernis.)

[82] Bernis, 4 août. (Arch. Bernis.)

[83] Le lecteur peut comparer THEINER, t. II, p. 334 et suiv. Il ne reste absolument rien de son récit.

[84] Zelada a eu le chapeau le 19 avril.

[85] Bernis, 4 août. (Arch. Bernis.)

[86] Bernis, 18 août, Offic. (AFF. ÉTR.)

[87] Gazette de Leyde du 20 août.

[88] Lettre du Roi d'Espagne : Monsieur mon frère et cousin, les lettres de Rome auront informé Votre Majesté non-seulement du Bref d'extinction de la Société des Jésuites expédié par le Pape, mais même de ce que la Congrégation des cardinaux et prélats établie pour régler l'exécution a découvert depuis sur la conduite de quelques-uns d'entre eux, et de ce qu'elle a jugé nécessaire de restreindre, même dans les États du Pape, les facultés ecclésiastiques qu'on laissait dans le Bref aux individus.de cet Ordre ; cette démarche d'une Congrégation dont une partie est encline et favorable aux Jésuites prouve bien l'équité et l'impartialité du Saint-Père dans la résolution qu'il a prise, et que le long examen qu'il. en a fait l'a convaincu que le Lien de l'Église et la tranquillité des États catholiques exigeaient cette suppression, comme il le déclare dans son Bref ; je pense que nous devons en être bien contents, non que j'aie quelque animosité coutre les personnes qui composaient cet Ordre, voulant au contraire que, quant à la vie et au temporel, tous ceux qui étaient de mes sujets soient bien traités et pourvus du nécessaire, mais parce qu'il me révèle que, pour leurs vies mondaines, ils fomentaient la division dans les États et soutenaient des principes et des maximes très-préjudiciables aux souverains et à la tranquillité dés peuples. J'espère que le calme s'établira à cette heure, et je ne dois pas hisser de remercier Votre Majesté pour ce qu'elle a contribué à cet ouvrage salutaire, soit en découvrant le premier les maximes de cet Ordre et l'expulsant de son Royaume, comme par son concours, afin que le Père de l'Eglise examinât l'affaire et décidât ce qu'il croyait convenable. Je souhaite que Votre Majesté soit aussi persuadée de mes sentiments de reconnaissance comme de ceux du tendre et inviolable attachement, etc. (AFF. ÉTR.)

[89] Lettres particulières des 4 juillet et 8 août.

[90] THEINER, t. II, p. 386.

[91] Bernis, 24 août, Offic. (AFF. ÉTR.)

[92] AFFAIRES ÉTRANGÈRES, France (série ordinaire), vol. 631.

[93] D'Aiguillon à Bernis, 23 août. (Arch. Bernis.)

[94] Il serait fort à craindre, disait d'Aiguillon, que chaque Cour ne voulût insérer dans son arrêt d'enregistrement des modifications conformes aux arrêts qu'elle aurait rendus à ce sujet. Il y en a eu de toutes sortes, et qui peut-être ont été un peu trop loin, mais dont l'exécution a été tempérée ou oubliée; enfin e serait réveiller une affaire finie et renouveler des embarras et des difficultés qu'on ne peut trop éviter.

[95] D'Aiguillon à Bernis, 30 août. (Arch. Bernis.)

[96] Bernis à d'Aiguillon, 18 août. (AFF. ÉTR.)

[97] D'Aiguillon à Bernis, 6 septembre. (AFF. ÉTR.)

[98] La princesse de Santa-Croce, fort liée avec ce prélat, l'accompagne, ainsi que le cardinal Orsini et plusieurs personnages de distinction. M. de Bernis fait tous les frais ; ce voyage ne parait être qu'une partie de plaisir. (Gazette de Leyde.)

[99] Ferdinand-Louis-Marie, duc de Parme, était fils de Philippe ter, duc de Parme, et d'Élisabeth de France (Madame Infante), fille de Louis XV. Philippe Ier, était le troisième fils du second mariage de Philippe V, Roi d'Espagne, avec Élisabeth Farnèse, et avait pour frère aîné Charles, d'abord duc de l'arme, puis Roi des Deux-Siciles et enfin Roi d'Espagne sous le nom de Charles III.

[100] L'archiduchesse Marie-Amélie, fille de François 1er, Empereur d'Allemagne, et de Marie-Thérèse, et sœur de Marie-Antoinette de France.

[101] D'Aiguillon à Bernis, 12 juillet. (Arch. Bernis.)

[102] D'Aiguillon à Bernis, 17 juillet. (Arch. Bernis.)

[103] Bernis à d'Aiguillon, 4, 18 août. (Arch. Bernis.)

[104] Bernis à d'Aiguillon, 25 août. (Arch. Bernis.)

[105] D'Aiguillon à Bernis, 6 septembre. (Arch. Bernis.)

[106] D'Aiguillon à Bernis, 17 juillet. (Arch. Bernis.)

[107] D'Aiguillon à Bernis, 8 août. (Arch. Bernis.)

[108] Bernis à d'Aiguillon, 11 août. (Arch. Bernis.)

[109] Cette église avait été construite par un Farnèse. Orsini la demande à l'audience du 22 août. (Bernis à d'Aiguillon, 25 août.)

[110] Sa Majesté ne pense pas, écrit d'Aiguillon le 13 septembre, qu'il soit juste d'attribuer aux Jésuites les procédés du feu Pape vis-à-vis de la Cour de Parme, d'autant que nous n'avons aucune preuve qu'ils y aient influé.

[111] D'Aiguillon à Bernis, 27 septembre. A ce moment se place un incident assez singulier. L'Infante est accouchée, le 5 juillet 1773, d'un fils (Louis, le futur Roi d'Etrurie) auquel le Roi d'Espagne, en gage de réconciliation, a envoyé la Toison d'Or enrichie de diamants. Louis XV doit être parrain du petit prince. Bernis, sur les indications de Moniño, croit qu'il va être chargé de représenter le Roi au baptême. Bernis le désire-t-il, ou le craint-il ? En tout cas, il en écrit des lettres fort longues à d'Aiguillon, qui se contente de répondre que des ordres ont été envoyés sur ce sujet à M. de Flavigny, Ministre du Roi à Parme.

[112] On sait que l'usage de la bénédiction de la Rose d'Or remonte au pontificat de Léon IX, en 1050. La Rose d'Or bénite par le Pape le quatrième dimanche de Carême est envoyée aux princes et princesses que le Pape veut particulièrement honorer, à moins qu'il ne se trouve à Rome quelque personne royale à qui Sa Sainteté veuille l'offrir. (MORONI, Histoire des chapelles papales, Paris, 184.6, in-8°, p. 233.)

[113] Les lettres de l'Infant au Pape, du 6 novembre 1773, dans la Gazette de Leyde (art. Parme), 24 janvier 1774. Ces lettres furent envoyées à Moniño et ne furent remises au Pape qu'après qu'on se fut assuré d'une réponse convenable. (Bernis à d'Aiguillon, 24 novembre. AFF. ÉTR.)

[114] D'Aiguillon à Bernis, 6 décembre. (Arch. Bernis.)

[115] Bernis à d'Aiguillon, 17 novembre. (AFF. ÉTR.)

[116] THEINER, Epistolæ, p. 271.

[117] D'Aiguillon à Bernis, 6 décembre (Arch. Bernis), 7 décembre. (AFF. ÉTR.)

[118] Bernis à d'Aiguillon, 15 décembre. (Arch. Bernis.)

[119] Le cardinal de Bernis déclare de vive voix au Pape, au nom du Roi, que tant par attachement et respect filial pour Sa Sainteté et pour le Saint-Siège que par égard pour la médiation de l'Infant, duc de Parme, Sa Majesté Très-Chrétienne est déterminée à remettre dès à présent Avignon et le Comtat Venaissin à tel des délégués du Pape qui sera nommé par le Saint-Père pour prendre possession de cet État au nom de Sa Sainteté, laquelle en jouira à l'avenir comme en ont joui ses prédécesseurs par le passé, sans préjudice des droits de la Couronne de France.(Bernis, 21 décembre. AFF. ÉTR.) Dans sa lettre du 3 novembre, Bernis avait proposé cette autre version (Arch. Bernis) : Les motifs qui avaient déterminé le Roi à se mettre en possession de l'État d'Avignon ne subsistant plus, et Sa Majesté ayant reçu des preuves multipliées de l'amitié du Pape, et pleine de vénération pour les vertus de ce pontife, d'amour et de dévouement filial pour le Saint-Siège, se détermine bien volontiers à restituer au Pape l'État d'Avignon, pour qu'il en jouisse tranquillement comme par le passé, et sans préjudice cependant des droits de la Couronne de Sa Majesté.

[120] THEINER, Epistolæ, p. 279.

[121] Bernis à d'Aiguillon, 21 décembre, (AFF. ÉTR.)

[122] Je n'ai pu insister ici comme il aurait convenu sur cette nécessité de garder Avignon à la France. Il est presque impossible d'imaginer à combien de difficultés Avignon a donné lieu pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle. Le Constat était le refuge de tous les banqueroutiers du Midi, de tous les faillis, de tous les repris de justice ; le repaire d'une colonie juive qui dévalisait le Midi (banqueroute des Juifs de Lisle), l'asile ouvert à tous les contrebandiers. Entre les Comtadins et les Français les rixes étaient de chaque jour, et jamais les Comtadins ne furent punis. il serait nécessaire qu'un écrivain impartial écrivit l'histoire du gouvernement des Papes à Avignon.

[123] Ce bruit courut. Voir Mémoires de l'abbé Terrai. A la chancellerie, 1776, in-12, t. I, p. 283 et suiv.

[124] Bernis à d'Aiguillon, 26 décembre. (AFF. ÉTR.)

[125] Bernis à d'Aiguillon, 28 décembre. (AFF. ÉTR.)

[126] THEINER, Clément XIV, t. II, p. 461.

[127] Bernis à d'Aiguillon, 19 janvier. (AFF. ÉTR.)

[128] Bernis à d'Aiguillon, 19 janvier. (Arch. Bernis.)

[129] Bernis à d'Aiguillon, 26 janvier. (AFF. ÉTR.)

[130] Bernis à d'Aiguillon, 9 février. (AFF. ÉTR.)

[131] D'Aiguillon à Bernis, 15 février. (AFF. ÉTR.)

[132] Bernis à d'Aiguillon, 2 mars. (Arch. Bernis.)

[133] D'Aiguillon à Bernis, 1er et 8 mars. (Arch. Bernis.)

[134] D'Aiguillon à Bernis, 14 mars. (Arch. Bernis.) Le Roi, écrivait d'Aiguillon le 21 mars, est personnellement très-mécontent de ce vieux Ministre et n'entend pas que Votre Eminence lui témoigne aucun égard. Je le lui ai fait déclarer très-positivement par M. de Caraccioli et par M. le baron de Breteuil, et le Roi d'Espagne en est instruit depuis longtemps. Il n'est sorte d'injustice qu'il ne fasse aux sujets du Roi et de mauvais propos qu'il ne tienne. Les Français sont mieux traités à Alger qu'à Naples, et si le Roi n'était pas aussi tendrement attaché qu'il l'est au Roi son neveu, les Napolitains s'en ressentiraient. C'est ce que Votre Éminence peut dire hautement au cardinal Orsini lorsqu'il lui parlera au nom de ce méchant et radoteur Ministre, dont la fin ne sera jamais aussi prompte que je le désire pour le bonheur de l'humanité. D'Aiguillon écrit encore le 4 avril : M. de Tanucci est le plus méchant, le plus menteur et le plus tracassier de tous les hommes. Il est impossible de négocier avec lui et d'y avoir la moindre confiance. (Arch. Bernis.)

[135] Dès le 23 mars, la ville et le duché de Bénévent avaient été restitués par l'ordre formel du Roi d'Espagne.

[136] Bernis, 11 mai. (AFF. ÉTR.)

[137] D'Aiguillon, 10-14 mai. (AFF. ÉTR.)

[138] L'affaire n'est point terminée à la mort du Roi. C'est Vergennes qui la termine en août 1774.