JULES CÉSAR EN GAULE

 

DEUXIÈME ÉPOQUE (SUITE).

CHAPITRE SEPTIÈME. — TRACES ANTIQUES DANS L'OPPIDUM MÊME D'ALÉSIA-IZERNORE.

 

 

§ III. — Populations nouvelles venues autour d'Alise-Izernore, territoire des anciens Mandubiens.

 

L'existence des Mandubiens peut-elle être révoquée en doute avec de justes raisons ? Aucun auteur ancien, pas même Jules César, n'a parlé des Mandubiens d'une manière explicite qui leur soit propre. Évidemment Strabon n'a fait que répéter ce que César en avait dit auparavant, et César lui-même s'est contenté d'en dire deux choses, à savoir : qu'Alésia était un oppidum des Mandubiens et que le blocus de cet oppidum attaqué par lui et défendu par Vercingétorix a entraîné la mort et la disparition de la presque totalité de ce peuple.

Dès lors, sans doute, a également disparu du territoire gaulois le nom des Mandubiens, lequel n'avait plus de raison d'être.

Des événements moins considérables ou moins décisifs ont amené plus d'une fois des résultats semblables, que personne cependant ne songe à contester. En effet, est-ce qu'à peu de distance d'Alésia-Izemore, n'a pas existé autrefois un peuple qu'on appelait les Allobroges ? Est-ce que, même plus près, il n'y avait pas un autre peuple, tristement célèbre par sa politique, et portant le nom d'Éduens ? Et de ce que ces deux noms d'Allobroges et d'Éduens ont tout à fait disparu de ces deux territoires, où pourtant ont continué à vivre ces mêmes populations aborigènes, songe-t-on à mettre en doute que là et là n'aient habité jadis les Allobroges et les Éduens dont parle l'histoire ? Ainsi, quand même nous ne réussirions pas à trouver sur le territoire de la Gaule, où les Commentaires nous ont guidés, quelque indice du nom des Mandubiens, notre opinion que l'oppidum des Mandubiens, appelé jadis Alésia, est l'oppidum appelé aujourd'hui Izernore, n'aurait rien à perdre de l'autorité qu'elle tire de l'ensemble des preuves sur lesquelles nous l'avons établie plus haut. Tout au contraire, dans l'état actuel des renseignements historiques que l'on possède, la détermination de l’oppidum d'Alésia est peut-être le seul moyen de déterminer aujourd'hui la position du pays des anciens Mandubiens.

Il ne faudrait donc pas s'étonner, et cela, en vérité, ne saurait tirer à conséquence, si nous ne découvrions dans le pays qui environne Izernore rien que de faibles ou de lointains indices pouvant rappeler vaguement ou le nom des Mandubiens ou la population nouvelle qui est venue leur succéder à leur ancienne place, après le blocus où ils ont péri. Néanmoins examinons le pays à ce double point de vue.

L’histoire nous montre quelques peuples portant un nom analogue à celui d'un cours d'eau important de leur territoire : par exemple, en Espagne, nous voyons les Bœtici aux bords du Betis (Guadalquivir) ; les Iberi aux bords de l’Iberus (Ibère ou Èbre) ; en Gaule, les Cénomans sur les rives de la Maine, les Séquanes Sur les rives de la Sauconna (la Saône), ou de la Séquana (Seine), ou Seinette des monts Jura.

Or, de même qu'on a fait valoir en faveur de l'emplacement d'Alaise l'analogie du nom du Doubs (Alduos-Dubis), — avec le nom des Mandubiens, — Mandubii,— pourquoi ne signalerions-nous pas une analogie de même nature que nous offre le territoire d'Izernore ?

Dégageons d'abord la première syllabe du nom de Mandubii. Que signifiait le monosyllabe Man parmi les Gaulois ? On peut remarquer, entre autres analogies qui témoignent d'une origine commune, que les Gaulois et les Germains avaient, les uns et les autres, une religion presque identique. Ils honorent principalement le dieu Mercure, — Deum maxime Mercurium colunt, dit César en parlant des Gaulois[1]. Ils honorent parmi les dieux principalement Mercure, — Deorum maxime Mercurium colunt, dit Tacite, en parlant des Germains[2]. Tous les Gaulois, ajoute César, se vantent de descendre de Pluton et disent que telle est la tradition des Druides. Les Germains, dit Tacite, prétendent, dans de vieux chants populaires (qui sont pour eux la seule manière de transmettre le souvenir des choses) que le dieu Tuiston, issu de la Terre, eut pour fils Mannus, qui eut lui-même trois fils, desquels tous les Germains tirent leur origine. L’identité de ces deux traditions religieuses nous parait incontestable. Ainsi, dès l'époque la plus reculée, le nom de Mannus ou, si on en retranche la terminaison latine, le nom de Man était parmi les Gaulois, aussi bien que parmi les Germains, le nom du premier homme et pouvait désigner la race humaine[3]. La première syllabe du nom Mandubii peut donc signifier simplement les hommes.

Maintenant examinons les rivières du pays d'Izernore. Une première rivière, la plus considérable de ce pays, l’Ain, coule tout près de l’oppidum d'Izernore. Son nom, dans cette partie de son cours, est le Dain — comme on peut le voir sur la vieille carte de Cassini ; et comme le constate encore d'autre partie nom explicite de Clerval-sur-le-Dain, ancien nom de la petite ville de Clairvaux, située sur les bords de cette rivière —. Le Dain et le Doubs prennent, l’un et l’autre, leur source dans la même région des monts Jura. Ces sources sont à quelque dix kilomètres seulement l’une de l'autre, dans les environs de Nozeroy. Les deux noms, Dain et Doubs, ont en outre un certain air de ressemblance.

De cette même région des monts Jura, un peu plus au sud, sort encore une autre rivière, la Bienne, qui se dirige au sud-sud-ouest, c'est-à-dire droit vers l’oppidum d'Izernore, et va se jeter dans le Dain tout près de cet oppidum, un peu en amont de Coyselet. La Bienne et le Dain sont les deux rivières les plus considérables de tout le pays qui environne l’oppidum d'Alésia-Izernore.

Voilà deux noms traditionnels, Dain et Bienne, qui ont pu se modifier avec le langage de la population riveraine, dans la suite des temps, mais qui sont assurément d'origine gauloise. En effet, ces deux modestes cours d'eau, pour n'avoir pas été connus sitôt peut-être, et si loin de leurs sources que le Rhône, le Tibre ou le Nil..., n'en ont pas moins eu des noms propres dès les premiers temps historiques ; et ces deux noms du Dain et de la Bienne ne leur en ont pas moins été donnés, de même que les noms des plus illustres fleuves, par les premiers habitants qui se sont fixés sur leurs rives. Cela est évident de soi.

Donc, finalement, les noms traditionnels des deux cours d'eau les plus importants du pays d’Izernore, Dain et Bienne, si on les fait précéder du monosyllabe Man, lequel désignait parmi les Gaulois ou l’homme ou les hommes, en général, ces trois mots réunis vont naturellement signifier ensemble les hommes des rives du Dain et de la Bienne ; en même temps que, à la manière d’un écho lointain, ils sonneront à l’oreille, Man-Dain-Bietine, sensiblement comme le nom des Mandubiens qui est mentionné dans les Commentaires et que nous cherchons comme ayant existé peut-être jadis dans cette contrée. A chacun d'apprécier la valeur de cette analogie de sons et de rapprochement de noms tout au moins très-particuliers.

Cherchons maintenant, dans le pays qui entoure l'oppidum d'Izernore, les indices qui pourraient témoigner qu'une population nouvelle est venue y remplacer les Mandubiens qui s'étaient d'abord réfugiés dans l'oppidum et qui sont morts de faim si misérablement pendant le blocus.

Procédons à cette recherche en commençant du côté du nord de l'oppidum, pour passer ensuite à l’est, au sud, à l'ouest, et enfin dans l'oppidum même. C'est principalement tout le long des routes de la Province que nous aurions la chance de rencontrer ces traces d’étrangers venus dans le pays : nous aurons donc soin d'y regarder. Nous ne reviendrons pas sur les traces probables de la cavalerie germaine rentrée dans le ravin de la Vallière et dans les marais de la Thoreigne.

Au nord de l'oppidum d'Izernore et à l’est d'Arinthod et de Chisseria, dans la région supérieure de l’éperon de montagnes compris entre le Dain et la Sienne, en amont de leur confluent, nous voyons la petite ville de Moyrans, où passe une route de la Province qui vient de Lons-le-Saunier ; Moyrans ou Moyran, ou Morincum, en latin des anciennes chartes, a conservé le nom d'un municipe gallo-romain, Mauriana, établi jadis dans une petite plaine voisine qu'on appelle encore du nom de lieu dit en Mauran[4]. De ce point de départ extrême, nous nous rapprochons de la Province et de l'oppidum d'Izernore, en suivant la voie la plus facile et la plus naturelle.

A deux kilomètres sud-est de Moyrans, nous trouvons les Villars-d'Héria (le grand et le petit), dans un site très-élevé, à la naissance d'un vallon où coule le ruisseau d'Héria, qui descend droit au sud, et va se jeter dans la Bienne à Jeurre. Qu'est-ce que ce nom Villars-d'Héria ? Peut-être une altération des mots Villa Aeria, appliqués à ces lieux par des colons romains, en raison de sa situation très-élevée dans l'air, ou aérienne, comme ils ont appelé pour le même motif, au dire de Strabon, une ville des Cavares Aeria. Ajoutons que, un peu plus haut que les Villars d’Héria, à l’endroit où naît le ruisseau d'Héria, au pont des Arches, on voit une ruine romaine remarquable, construite en gros blocs de roche ; ce qui fait présumer que des Romains se sont arrêtés là et peut-être y ont séjourné jadis. Le ruisseau lui-même parait provenir en grande partie, à travers des fissures de la montagne, d'un bassin supérieur au fond duquel se trouve un petit lac, le lac d'Antre.

Lac d'Antre : nom latin, Antrum, antre, lieu caché, lieu de repos ou de retraite : Virgile a dit :

. . . . . . . . . Viridi projectus in antro.

Etendu dans un gîte de verdure. C'est l'image même de ce joli lac d'Antre, étendu au fond de son bassin de verdure ; car il est là entouré de verts pâturages, de verts buissons et d'une verte bordure de hêtres, au-delà desquels s'élève une ceinture de sombres sapins. Là, d'un côté, au bord de l'eau, au pied d'une roche verticale remarquable et très-élevée, semblable à un immense réflecteur qui concentre sur ce beau site les rayons du soleil de midi et l'abrite des vents du Nord, il a existé jadis, d'après quelques savants de la contrée, une école de Druides[5]. Mais ce qui est certain, c'est qu'on y trouve des ruines romaines et des débris archéologiques de diverses natures épars au bord du lac et même sous l'eau. Parmi tous les objets qu'on y a découverts, on remarque, dit-on, quelques statuettes des dieux de l’Égypte, d'Orus, d'Osiris, du bœuf Apis, mais surtout une inscription romaine d'un grand intérêt, laquelle est rapportée parmi celles du Jura[6], en ces termes :

MARTI AVGVSTO

Q. PETRONIVS METELLVS

M. PETRONIVS MAGNVS IIIIVIR.

VNA CVM MILITIBVS NILIACIS

V. S. P. M.

C'est-à-dire : Quintus Petronius Metellus, Marcus Petronius le Grand Quatuorvir, et avec eux les soldats venus des rives du Nil, ont consacré cet autel à Mars Auguste, pour s’acquitter de leur vœu, à leurs frais et à juste titre.

Ainsi un municipe romain a été établi dans cette région de Moyrans, des Villars-d'Héria et du lac d'Antre ; de plus, il s'y trouvait des soldats romains venus des bords du Nil et très-dévoués à un Auguste. A quel Auguste ? S'agit-il du premier Auguste, et ces soldats romains venus d'Egypte étaient-ils des prisonniers de l'armée navale de Marc-Antoine à Actium ? Où s'agit-il de quelqu'autre des nombreux princes qui prirent plus tard ce même surnom ?

Du reste, dans toutes les contrées environnantes et principalement dans celles qui se rapprochent le plus du théâtre de la lutte suprême de Vercingétorix, le nom des localités, les ruines de monuments et les inscriptions qu’on y découvre sont autant de témoignages irrécusables du passage et du séjour des Romains dans notre pays. Ainsi on trouve dans la vallée du Lenge le village de Bellignat, belli-gnati ; — nom qui pourrait se rapporter à l'établissement de quelques enfants de la guerre sur ce point du territoire d'Alésia-Izernore.

Et à gauche, nous voyons Alex déjà signalé par nous sous la forêt des Niermes.

Puis, au-delà et de nouveau au milieu de la vallée, nous traversons Martignat, Martis-gnati, les enfants de Mars ; et nous arrivons au point stratégique La Cluse, — Clusius ou Clusura, ou Clusus locus, lieu qui ferme le défilé par où l’on allait dans la Province, c'est-à-dire la porte de sortie de la Gaule.

Sans entrer dans ce défilé de La Cluse même, et par dessus les eaux du Lac qui permettait à peine de s'insinuer dans le chemin, le regard pénètre au loin dans une crevasse de montagnes, profonde, sinueuse, qui paraît sans issue, et où l'on aperçoit, à l'extrémité orientale du lac et au nord-est d'une prairie qui se trouve à sa suite, la petite ville de Nantua. Ce nom rappelle-t-il une colonie de Nantuates, peuple gaulois dont il est fait mention dans les Commentaires, qui était placé de même à l'extrémité orientale du lac Léman, et probablement le seul des peuples de la Gaule dont la population n'ait pas été gravement amoindrie dans la guerre contre César ?

En continuant de nous diriger au sud, au milieu de la partie du massif moyen des monts Jura qui est comprise entre les deux grandes cassures transversales du système, c'est-à-dire entre le défilé de Nantua que remplit le lac et celui de Saint-Rambert, voici un nom remarquable écrit dans les chartes Breno[7], et prononcé dans le pays Brenno ou Brennou.

C'est le nom traditionnel d'un centre d'habitations qui fut peut-être jadis au milieu de ces monts des anciens Sebusiani, l'oppidum de quelque chef gaulois, de quelque Brennus. Brénod, en effet, est situé dans un véritable oppidum, le plus vaste peut-être et le plus fort que la nature ait créé dans ces rudes contrées. C'est un immense cirque de terrain presque plat, situé à la limite de la hauteur où mûrit le blé, et entouré de hautes crêtes de montagnes, couvertes de sombres sapins. Quel meilleur et quel plus sûr refuge pouvait s'offrir lors de l'invasion romaine à ceux des Sébusiens qui voulaient se soustraire à la domination étrangère ?

Or, ce canton de Brénod est une petite mais très-antique cité d'hommes robustes et énergiques, dont le type est remarquablement homogène. En général les hommes sont grands, secs, musculeux, et souvent avec cette blancheur de peau dont parle Virgile, lactea colla ; ils ont des cheveux châtain roux, et des yeux de couleur perse ou mêlés de vert et de bleu[8]. On croirait volontiers qu'ils ont conservé, à travers les siècles, le type primitif de la vieille race gauloise ; et de moins âgés que nous se rappellent les avoir vus conserver encore avec soin, selon la coutume de nos ancêtres, ses cheveux longs et flottant sur le cou, — Comati.

L’oppidum de Brénod était-il déjà un centre de population des Sébusiens à l’époque de César ? Les Commentaires ne nous font connaître aucun oppidum, aucune ville de cette cité gauloise[9].

Le territoire de Brénod est le centre naturel de tout ce massif de montagnes, le nœud supérieur de leurs diverses ramifications ; c'en est, pour ainsi dire, le cœur, d'où les eaux versées par les nuées en pluie ou en neige s'écoulent lentement et avec mesure dans toutes les directions, par trois grandes vallées qui ont là leur point d'origine.

L'une, celle de l'Albarine ou Albarône, est très-accidentée ; çà et là, étroite, sinueuse, encaissée dans des roches escarpées, elle est suivie par le chemin de fer, va déboucher en plaine dans le pays des Ambarres ou Ambivarètes, au sud-ouest, et verser ses eaux dans l’Ain sous Ambérieu en Bas-Bugey.

La seconde vallée, celle du Séran, large, droite et très-ouverte, va au sud porter ses eaux dans le Rhône, à l’est et non loin de Belley, à Lavours.

La troisième vallée, celle de l’Ognin (en latin Onix), est droite, large et ouverte comme celle du Séran ; mais elle se dirige dans un sens tout à fait opposé, c'est-à-dire au nord, et va porter ses eaux dans l’Ain supérieur ou le Dain, à Coyselet (au pied même de la colline où campa l’armée gauloise auxiliaire). Et cette vallée de l’Ognin, les anciens Mandubiens devaient naturellement l’occuper dans toute son étendue. Mais, après l’extermination de ce petit peuple, quelle fut donc la population nouvelle qui vint prendre possession de ce même territoire ?

La partie supérieure de la vallée de l’Ognin s'appelle traditionnellement la Combe-du-Val : nom gallo-romain, composé du mot celte comb, qui signifie vallée, et du mot latin vallum, qui signifie retranchement. Ainsi l’on doit présumer que cette partie supérieure de la vallée de l’Ognin a été jadis un camp retranché. Cherchons-en les limites. Au sud, à l’est et à l’ouest s'élèvent de hautes montagnes, des retranchements naturels ; au nord, seul côté ouvert et largement ouvert, on ne peut guère se retrancher que sur une ligne dirigée à peu près de l’est à l'ouest, ou transversalement à la vallée de l’Ognin, c'est-à-dire de Condamine de la Doye, point fort du côté de l'est, à Oissellaz, point fort du côté de l'ouest. Or, aux deux extrémités de cette ligne naturelle de défense, qui est en même temps la limite de la Combe-du-Val du côté du nord, apparaissent des indices de postes de garde. Du côté oriental, sur la route qui entre de ce côté dans la Combe-du-Val, voilà le nom de Condamine, — Conditæ minæ, — qui parait être un souvenir traditionnel de quelque muraille forte, établie là, sur un éperon de la montagne où est placé le village, et qui commande le passage du côté occidental sur une seconde route qui entre de ce côté par la rive gauche de l’Ognin ; et au point de cette route le plus facile à garder, nous voyons le hameau d'Oissellaz : nom qui rappelle ces postes de garde, Ocela, établis jadis comme nous Pavons démontré, sur divers passages de la frontière des Alpes. Enfin, sur un chemin qui franchit la crête de la montagne, pour sortir de la Combe-du-Val du côté de l'Ouest, et que couvrent les bois de Sappey, existe un col de passage avec un tour appelé le Barrio ; et nous croyons qu'aucun archéologue n'hésitera à voir avec nous, dans ce nom, l'indice manifeste d'une antique barrière.

Par qui a donc été occupé jadis le territoire de la Combe-du-Val, cette portion supérieure de la vallée de l’Ognin, qui était ainsi entourée de retranchements naturels complétés de main d'homme ?

Dans la région la plus élevée de ce territoire, à l'endroit où l’Ognin prend naissance, remarquons le nom d'Izenave ; un mot latin qui rappelle à la fois l’Égypte et la navigation, — Isis-navis, — le vaisseau d’Isis, la grande déesse des Égyptiens, qui présidait surtout à la navigation et à l'agriculture. L'inscription que nous avons reproduite plus haut, et qui atteste que des soldats romains, venus des bords du Nil, ont jadis habité un territoire voisin sur les bords du lac d'Antre, nous parait autoriser cette interprétation du nom d'Izenave qui se trouve dans le haut de la vallée de l’Ognin. On peut donc induire, non sans quelque probabilité, qu'une autre colonie de ces mêmes soldats romains, venus des bords du Nil, s'est établie là jadis, comme à Moyrans. Mais, d'ailleurs, les Romains n'avaient-ils déjà pas adopté le culte d'Isis, et ne célébraient-ils pas avec pompe la fête du vaisseau d'Isis ?

Indiquons encore, dans la Combe-du-Val, un tumulus très-considérable qui se voit au bas-fond de la vallée, sur la rive gauche du cours d eau, à quelque 300 mètres en aval d'Izenave.

Enfin, un peu plus bas qu'Izenave et à droite en descendant par la vallée, se voit un autre village, Lantenay : nom dont l'euphonie a paru d'origine grecque à un savant de mérite, qui s'est beaucoup occupé de recherches sur les antiquités et les noms du Bugey. Du reste, c'est tout près de là, à l'ouest, dans le bois de Sappey, qu'on a découvert l'anneau et le sceau de cuivre dont nous avons parlé ci-dessus et qui, l'un et l'autre, portaient une inscription grecque.

De la Combe-du-Val, en continuant de descendre par la vallée de l'Ognin vers l'oppidum d'Alésia-Izernore, nous n'apercevons plus aucune trace d'étrangers avant d'arriver au terrain de ceinture de l'oppidum. Du côté de l'ouest, le territoire des Mandubiens devait se borner à une bande de terrain très-étroite ; car l’Ain ou le Dain, limite traditionnelle du territoire des Éduens de la rive gauche de la Saône, coule au pied du versant occidental des collines de ceinture, dont les lignes de blocus suivaient le versant oriental. De sorte qu'il ne nous reste plus qu'à examiner d'un même coup d œil l’oppidum d'Alésia-Izernore et son terrain de ceinture, pour compléter nos recherches au sujet de la population étrangère, qui aurait pu y venir remplacer la population Mandubienne après son extermination.

A Izernore, à Geovressiat, à Brion, il existe encore aujourd'hui beaucoup de familles de cultivateurs des noms de Cornély, Carron, etc., qui sont évidemment de race latine. Dans ces familles, dont un certain nombre de membres se sont répandus à quelque distance, presque tous ont conservé le teint mat avec la couleur des yeux et des cheveux qui décèlent une origine latine. Et même dans la famille des Cornély, qui est nombreuse et très-répandue, une branche se distingue des autres par le surnom de Poppé ou Poppet, qui ressemble beaucoup, on le voit, au nom de Poppée, — Poppæus, — Poppæa, — bien connu dans l’histoire romaine, surtout à cause d'une impératrice de ce nom qui fut célèbre par sa beauté et par son impudicité ; et aussi par ses pommades dont parle Juvénal et auxquelles on donna son nom, — Poppæana, — et qui mourut en état de grossesse d'un coup de pied meurtrier que lui porta son dernier mari, le dernier empereur romain du sang de Jules César.

C'est encore à Izernore que jadis ont été apportés de Rome les premiers germes de la religion chrétienne qui ont pénétré dans ce pays, comme pour y effacer les maux cruels de la Gaule, par la douceur et la fraternité humaines, substituées à la fureur sanguinaire, égoïste et spoliatrice des Romains. Trois saints de race latine ou gréco-latine, Romanus, Lupicinus, Eugendus, sont nés à Izernore ou dans le voisinage.

Et aujourd'hui encore on constate que le territoire d’Izernore a été occupé par une population latine. Car, outre les innombrables débris romains qui jonchent le sol d’Izernore — et auxquels nous reviendrons en parlant de la ville gallo-romaine qui a existé en ce lieu —, l’idiome local, et le patois du pays, témoignent encore aujourd'hui, presque à régal de la langue italienne, soit par les mots dont ils se composent, soit par leur prononciation propre, de leur origine en grande partie latine et de l'établissement de colons romains dans ce pays.

Mais, encore bien que les noms de certains lieux, et ceux de quelques habitants du pays, ne permettent pas de douter que des familles de race latine et encore d'autres races étrangères ne soient venues prendre pied sur le territoire d'Alésia-Izernore, il parait cependant certain, d'après les noms traditionnels d'un bien plus grand nombre d'autres lieux ou de familles du pays, que la plus grande part de la population qui remplaça les Mandubiens est provenue des cités gauloises environnantes. En effet, non-seulement les noms d'Izernore, de Brion et divers autres qui ont été cités par des érudits, paraissent bien être des noms celtiques ; mais encore, à défaut de la connaissance certaine des noms d origine celtique, si nous comparons ceux du pays de Gergovia avec ceux du pays d'Alésia-Izernore, il est bien facile d'y reconnaître de part et d'autre un même air de famille. Le lecteur en peut juger lui-même par quelques noms de ces deux pays que nous plaçons ici les uns en regard des autres :

 

NOMS DE LIEUX

 

PRÈS DE GERGOVIA

PRÈS D'IZERNORE

Perignat,

Pérignat,

Carent,

Corent,

Royat,

Royat (le Crest),

Merdogne,

Merlogne (la Grange),

Chanonat,

Southonnax,

Romagnat,

Martignat, Samognat,

Randolle, Riberolles,

Neyrolles,

Salagnat,

Solomiat, Salagnat,

Saignes,

Ceigne,

Orset,

Orset (le mont),

Nadaillat,

Maillat,

Plauzat,

Chougeat, Poisat,

Tallagnat,

Volognat,

Rhouillat,

Brouillat,

Ceyrat,

Peyriat, Heyriat,

Aubière,

Royère, Gravière,

Cournol,

Cornod,

Chabanne.

Chavanne.

 

N’existe-t-il pas réellement, malgré la distance si grande qui sépare les deux pays une similitude générale entre ces deux groupes de noms de lieux ? Noms de lieux qui sont des éléments historiques si intimement liés aux populations elles-mêmes. Et cela ne provient-il pas des deux côtés de ce que la population gauloise, avec ses traditions, se soit plus facilement conservée dans les pays de grandes montagnes ?

Voilà donc en somme, dans les contrées voisines d'Alésia-Izernore, qui furent le territoire des anciens Mandubiens, un assemblage de noms de lieux indiquant un mélange de populations bien hétérogènes. Des colons venus d’Égypte, des Latins, des Grecs et des Nantuates semblent s’être réunis là aux Gaulois aborigènes.

D’où il est permis de conclure avec assez de probabilité et de vraisemblance que, après la destruction des Mandubiens, la population gauloise voisine s*étendit sur leur territoire devenu vacant, mais qu'il resta encore une partie de ce territoire non occupée ; et que l’empereur Auguste, à l'époque où il vint à Lyon pour organiser l'administration des provinces de la Gaule, voulant compléter le remplacement de la population Mandubienne, et les trois cités adjacentes, celle des Sébusiens, celle des Séquanes et celle des Éduens, se trouvant épuisées d'hommes par la guerre, il envoya dans le pays Mandubien, quelques colons de population latine, peut-être avec adjonction de quelques prisonniers de l'armée de Marc-Antoine, et même de quelques Nantuates tirés du bord du lac Léman, le seul peuple de ces régions de la Gaule que la guerre n'eût pas gravement épuisé en population.

 

 

 



[1] De bello Gallico, VI, XVI.

[2] De moribus Germanorum libellus.

[3] Il est remarquable que, chez les Latins, le même monosyllabe man, dans manus et ses nombreux dérivés, servait à désigner la main de l'homme, la main parfaite et toujours libre, mais à condition que l'homme possède deux pieds qui lui suffisent pour sa locomotion : indice caractéristique de l'homme et de sa suprématie de droit primordial parmi tous les animaux. C'est là, on le comprend, un point capital en physiologie, et que nous avons démontré le premier dans la science moderne. Voir nos Études de physique animale, Paris, 1843.

[4] Voir le Dictionnaire géographique historique, de MM. Rousset et Moreau, t. IV, p. 201. Ouvrage cité.

[5] Voir à ce sujet le même Dictionnaire, t. VI, p. 208.

[6] Nous comptions pouvoir lire cette inscription sur les lieux, mais elle avait été enlevée du mur de la maison rustique où on l'avait précédemment incrustée. Où l'a-t-on transportée ? A Lons-le-Saunier ou à Besançon ? Nous n'avons pu le savoir.

[7] Il est écrit sous cette forme dans l'acte de délimitation de la terre de Saint-Pierre de Nantua, cité plus haut.

[8] Nous l'avons fait remarquer plus d’une fois dans des conseils de révision auxquels nous avions été convoqué.

[9] Le nom antique de Brénod, écrit Breno exactement comme dans nos chartes, se retrouve en Italie, sur le bord de l'Oglio, un peu au nord du lac d'Iseo, c'est-à-dire sur un territoire qui a été possédé par nos aïeux pendant des siècles, et que les Romains leur ont enlevé plus encore au moyen de leur politique habile que de leur bravoure et de la supériorité de leurs moyens militaires. La cité gauloise établie dans cette contrée de la Gaule cisalpine était la cité des Insubriens, qui y fondèrent Milan, leur ville principale.