JULES CÉSAR EN GAULE

 

PREMIÈRE ÉPOQUE. — COMPRENANT LES SIX PREMIÈRES ANNÉES DE LA GUERRE.

DÉFAUT D'UNION ENTRE LES CITÉS GAULOISES. GUERRES PARTICULIÈRES : DEFAITES SUCCESSIVES.

CHAPITRE CINQUIÈME. — CINQUIÈME ANNÉE DE LA GUERRE (Av. J.-C. 54 — de R. 700).

 

 

Consuls : L. Domitius Ænobarbus et Ap. Claudius Pulcher.

 

§ I. — Préparatifs pour une deuxième expédition en Bretagne.

 

Avant de partir pour l'Italie, comme il avait coutume de s'y rendre chaque année au commencement de l’hiver, César commanda à ses lieutenants défaire construire pendant son absence le plus grand nombre possible de vaisseaux, et de faire réparer les anciens. Il indiqua les proportions et la forme qu'il fallait donner à ceux que l'on construirait, lesquels devaient tous être munis de rames ; et il prit des mesures pour qu'on fit venir d'Espagne tout ce qui était nécessaire à leur armement. Après avoir tenu en Italie l'assemblée de la Gaule citérieure, il se rendit en Illyrie, partie de sa province dont les Pirustes[1] ravageaient, disait-on, les frontières. Dès qu'il y parut, les Pirustes s'empressèrent de lui donner toutes les satisfactions qu'il lui plut de leur imposer. Cela fait, il revint dans la Gaule citérieure, et de là rejoignit bientôt l'armée, dont il visita tous les quartiers d'hiver.

Grâce au zèle extraordinaire des soldats, qui avait suppléé à un dénuement très-grand de toutes choses, il trouva sur les chantiers environ six cents vaisseaux du modèle qu’il avait indiqué, et vingt-huit vaisseaux longs, tous assez avancés en construction pour pouvoir être lancés à l'eau sous peu de jours. Après avoir comblé d'éloges les soldats et les directeurs des travaux, il expliqua son projet, et assigna à tous pour lieu de ralliement le port Itius, port d'où il avait reconnu que la traversée en Bretagne était extrêmement facile : la distance de ce point du continent à l'île n'étant que d'environ trente milles[2]. Il laissa pour l'exécution de cet ordre le nombre de soldats qui lui parut suffisant ; et lui-même, avec quatre légions sans bagages et huit cents cavaliers, il partit pour le pays des Trévires, vu que ce peuple ne se rendait point aux convocations, n'obéissait point aux ordres, et sollicitait, disait-on, le secours des Germains transrhénans.

 

§ II. — Politique de César chez les Trévires.

 

La cité des Trévires était la plus puissante de la Gaule par sa cavalerie, et pouvait en outre lever beaucoup d'infanterie. Son territoire touchait au Rhin. Deux chefs, Indutiomare et Cingetorix, s'y disputaient le pouvoir. Ce dernier, dès qu'on fut informé de l'approche de César avec les légions, vint à sa rencontre, lui donna l’assurance que lui et tous les siens resteraient fidèles à l’amitié du peuple romain, et l’instruisit de ce qui se faisait chez les Trévires.

Au contraire, Indutiomare se mit à rassembler la cavalerie et l'infanterie de la cité, et à se préparer à la guerre, après avoir mis tous les non combattants à couvert dans la forêt des Ardennes : forêt qui s'étend sur une largeur immense depuis le Rhin jusqu'au pays des Rhèmes. Mais quand il eut vu nombre des princes trévires, entraînés par leur liaison avec Cingetorix et effrayés de l’arrivée des légions, se rendre auprès de César, en solliciteurs plus soucieux de leurs intérêts particuliers que des intérêts de la cité, Indutiomare, craignant d'être abandonné de tous, envoya une députation à César pour lui exposer que, — de son côté, s'il n'avait pas jusque-là jugé à propos d'aller à lui et de se séparer des siens, c'était pour mieux retenir la cité dans le devoir, et pour empêcher que le peuple, abandonné de toute la noblesse et privé de direction, ne se laissât entraîner dans quelque fâcheux écart ; qu'aussi bien la cité était à ses ordres, et que lui-même, si César le permettait, se rendrait auprès de lui dans son camp, pour remettre entre ses mains, avec son propre sort, celui de tous les Trévires.

Bien que César ne se méprît point sur la véritable cause d'un tel langage, et qu'il comprît à merveille pourquoi Indutiomare renonçait à son premier projet, néanmoins, ne voulant pas être forcé de passer l'été chez les Trévires, alors qu'il avait tout préparé pour la guerre de Bretagne, il lui ordonna de venir avec deux cents otages, et avec son fils, et avec tous ses proches parents. Quand ces otages furent tous arrivés dans le camp, César voulut bien rassurer Indutiomare, et en même temps il l'exhorta à persévérer dans le devoir. — Mais il ne laissa pas pour cela d’appeler auprès de lui les autres princes des Trévires et de les mettre particulièrement, et un à un, en rapport de confiance avec Cingetorix, non-seulement par considération pour son mérite personnel, mais encore parce qu’il sentait toute l’importance d’accroître le plus possible parmi les Trévires l’autorité d'un homme qu'il voyait animé pour lui de tant de bonne volonté. — C'était une atteinte profonde portée au crédit d'Indutiomare ; il en fut péniblement affecté, et la douleur qu'il en ressentit ne servit qu'à exaspérer son inimitié secrète contre les Romains.

Nous avons reproduit en entier ce passage des Commentaires concernant la politique de César chez les Trévires, parce qu'on y voit assez bien, malgré toute l'habileté du récit, la nature profondément corruptrice de cette politique, qui se montre la même partout : diviser pour régner ; et, pour diviser, s'adresser aux ardeurs les plus vives ou de l'intérêt personnel, ou de la jalousie politique, ou de la soif des honneurs. Indutiomare était le chef suprême des Trévires, Cingetorix était son gendre et aspirait au pouvoir ; c'est donc dans la famille même du vieux chef gaulois que César a su découvrir ce jeune ambitieux, traître à sa propre famille, aussi bien qu'à sa propre cité, et dès lors tout à fait digne de seconder les projets de César contre la Gaule. Aussi voit-on combien César l'apprécie ; avec quelle complaisance il le loue ; avec quel soin il l'aide à supplanter son beau-père, le grand chef choisi par la cité ; avec quelle bienveillance il accueille tous les amis que le jeune prince lui présente, et il leur accorde tout ce qu'ils demandent pour eux-mêmes, sans s'inquiéter du salut de la cité.

 

§ III. — Deuxième expédition de César en Bretagne.

 

Cette affaire réglée. César se rendit avec les légions au port Itius. Il y trouva la flotte munie de tout ce qui lui était nécessaire, et prête à partir. Là s'étaient réunis et attendaient, avec des cavaliers de toute la Gaule au nombre de quatre mille, les princes de toutes les cités. — César avait résolu de ne laisser sur le continent que ceux d'entre ces princes, en très-petit nombre, dont il avait constaté la fidélité, et d’emmener avec lui tous les autres comme otages ; de crainte que pendant son absence il ne survînt en Gaule quelque mouvement.

Dumnorix, le prince éduen dont il a déjà été question, était, dans la pensée de César, un de ceux qu'il lui importait le plus d'emmener en Bretagne, parce qu'il le savait désireux de changements, ambitieux, d'un grand courage, et d'une grande autorité parmi les Gaulois. Dumnorix, de son côté, ne voulait pas quitter la Gaule ; il avait supplié César de l'y laisser, mais en vain ; et, au moment de l'embarquement, il avait pris le parti de s'échapper du camp avec des cavaliers éduens, à l'insu de César, pour retourner dans sa cité. César, en ayant été informé, fit suspendre l'embarquement et envoya un fort détachement de cavalerie à la poursuite de Dumnorix, avec ordre de le ramener bon gré mal gré, mort ou vif. Bientôt rejoint, Dumnorix refusa d'obéir, et les cavaliers de César, exécutant la consigne qu'ils avaient reçue, l’entourèrent et le tuèrent.

Cet acte de justice romaine accompli. César chargea Labienus, avec trois légions et deux mille cavaliers, d'avoir l'œil sur ce qui se passerait en Gaule et de prendre conseil de l'occasion et des événements, de défendre les ports et de pourvoir aux subsistances. Puis lui-même, emmenant cinq légions et autant de cavaliers qu'il en laissait sur le continent, il leva l'ancre au coucher du soleil.

Cette deuxième expédition de Bretagne fut poussée un peu plus avant que la précédente dans l'intérieur de l'île. César passa la Tamise à gué en face des Bretons, et eut avec eux plusieurs engagements. Les Bretons, de leur côté, eurent l'habileté de combattre à la légère, par petits corps de troupes, sans s'exposer à tenir ferme et en masses contre le gladius des légionnaires. Ils eurent aussi d'abord le bon sens de faire taire leurs dissensions intérieures, et de s'unir sous un chef unique contre l'ennemi commun. De sorte que, au début de cette expédition, César n'obtint que peu de succès, et dut user de beaucoup de circonspection. Mais bientôt, en Bretagne comme en Gaule, il sut trouver les moyens de nouer des intelligences avec les chefs de certaines cités ; on lui fournit des vivres, et plusieurs d'entre elles se laissèrent entraîner à lui envoyer des députations. Ces défections forcèrent le grand chef des Bretons, Cassivellaune, à traiter avec lui. Et César, aux approches de l’équinoxe d'automne, ramena l'armée romaine en Gaule avec les honneurs de la guerre. Ce fut, paraît-il, d'après Tacite (Agricola), tout ce qu'il retira de ses deux expéditions en Bretagne.

 

§ IV. — Soulèvement de plusieurs cités du centre et du nord-est de la Gaule ; succès d'Ambiorix : tactique politique de César.

 

Revenu sur le continent, César se rendit à Samarobriva[3], où il tint l'assemblée de la Gaule. Le blé étant rare cette année-là, il fut forcé de placer les légions en quartiers d'hiver autrement que les années précédentes et dans un plus grand nombre de cités. Il les répartit de telle manière qu'elles pussent s'approvisionner de blé, et que néanmoins tous les quartiers, sauf celui de Roscius qui était dans le pays le plus paisible, se reliassent entre eux, à cent milles au plus de distance[4]. Lui-même se décida à rester en Gaule jusqu'à ce que les légions fussent arrivées et retranchées dans les positions qu'il venait de leur assigner.

Il y avait chez les Carnutes un homme de très-haute naissance, Tasgèce (Tasgetius), qui n'était d'abord qu'un simple particulier, mais dont les ancêtres avaient occupé le rang suprême dans la cité. César, en considération de sa valeur, de ses bonnes dispositions à son égard et des services signalés qu'il lui avait rendus dans toutes les guerres, avait trouvé bon de le replacer dans la position de ses ancêtres. Mais, la troisième année du règne de Tasgèce, ses ennemis, de concert avec un grand nombre de ses concitoyens, l'avaient mis publiquement à mort[5]. Cette affaire fut déférée à César, qui, vu la multitude de ceux qui y avaient été mêlés et compromis, craignant qu'à leur instigation la cité entière ne fît défection, ordonna à L. Plancus de se porter au plus tôt avec sa légion du Belgium[6] chez les Carnutes, pour y passer l'hiver, y rechercher ceux qui avaient coopéré à la mort de Tasgèce, et les lui faire amener. En même temps. César apprenait de tous les lieutenants et des questeurs que les légions dont il leur avait confié le commandement étaient parvenues dans les quartiers d'hiver, et qu'elles s'y étaient retranchées.

Mais quinze jours s'étaient à peine écoulés que tout à coup, dans le pays des Éburons, dont la plus grande partie est placée entre la Meuse et le Rhin[7], et chez lesquels hivernaient une légion et cinq cohortes sous les ordres des lieutenants Sabinus et Cotta, éclata une insurrection suscitée par Ambiorix et Cativulce, leurs rois. Entraînés par les messages du Trévire Indutiomare, ces deux chefs gaulois avaient soulevé leur cité et étaient venus attaquer les Romains dans leur camp.

Ceux-ci ayant aussitôt pris les armes et garni le retranchement, pendant que la cavalerie espagnole faisait une sortie avec succès, Ambiorix désespéra de forcer le camp et eut recours à la ruse.

Ayant demandé à parlementer, il annonça aux Romains cette fausse nouvelle :que César était parti pour l'Italie ; que toutes les cités gauloises s'étaient concertées pour attaquer partout à la fois ce même jour toutes les légions séparées et les expulser de la Gaule ; que de plus un grand corps de Germains auxiliaires avait passé le Rhin et arriverait là dans deux jours ; sans quoi, évidemment, il n'était pas lui-même assez étranger à la réalité des choses pour oser croire que, seul avec sa faible cité, il pût l'emporter sur le peuple romain. Il ajouta que, dans de telles conjonctures, non-seulement par reconnaissance pour les bienfaits personnels dont il était redevable à César, mais aussi dans l'intérêt de sa cité, il proposait comme moyen de conciliation : que les Romains, de leur propre volonté et avant que les cités voisines fussent informées de ces événements, évacuassent le territoire des Éburons, pour aller se réunir, à leur choix, ou au corps d’armée de Q. Cicéron, ou à celui de T. Labienus, dont l’un était à environ cinquante milles de distance, et l’autre un peu plus loin. — Et, cela dit, Ambiorix se retira.

Cotta soupçonna la ruse ; mais Sabinus s'y laissa prendre[8], et son avis prévalut dans le sein du conseil sur celui de Cotta et du plus grand nombre des tribuns et des centurions des premiers ordres.

Le lendemain, dès l’aube du jour, les quinze cohortes partirent en une longue file, avec une grande quantité de bagages, et se dirigèrent vers l’une des deux légions voisines[9]. A deux milles de distance il y omit à traverser une grande vallée boisée : là, au moment où la tête de la colonne n'était pas encore sortie de la vallée et où déjà la queue y descendait, Ambiorix avec ses Éburons, qui s'étaient tenus cachés sous les bois, apparaissent par devant et par derrière, refoulent l’avant-garde et poussent l’arrière-garde au fond de la vallée. Dès lors l’armée entière, enveloppée et pressée de toutes parts, prend le parti de se former en cercle ; puis, elle exécute de temps en temps quelques charges partielles pour tâcher de se dégager. Mais les Éburons, habilement dirigés par Ambiorix, la harcèlent, l'accablent de traits, sans jamais tenir ferme ; quand une cohorte les charge, ils cèdent ; et quand elle veut se rallier au gros de l'armée, ils la harcèlent de nouveau sur les flancs et par derrière. Finalement le désordre se met parmi les Romains, la plupart sont tués ; un certain nombre regagnent le camp et s'y tuent eux-mêmes de désespoir la nuit suivante ; quelques fuyards seulement parviennent à gagner le camp de Labienus, à la faveur des bois.

Telle fut cette bataille mémorable, où périrent environ neuf mille légionnaires. Ce désastre alluma toutes les fureurs de César, comme nous le verrons plus loin ; et ici il tâche d'en montrer la principale cause dans un parjure d'Ambiorix. Nous ne voulons point examiner ce qui est permis ou non contre une invasion telle que celle de César en Gaule, ni la valeur de son témoignage personnel touchant ce prétendu parjure d'Ambiorix ; mais nous devons attirer l'attention sur deux points que constate le propre texte de César. Il y est dit : 1° que les légionnaires de Sabinus et Cotta avaient des vivres en quantité suffisante, — se frumentaria non premi ; — 2° qu'ils se trouvaient à cette bataille en nombre égal à celui des Éburons, — Erant et virtute et numéro pares nostri. — (V, XXVIII.) Il résulte de là que, même hors de leur camp, les Romains conservaient encore, par leurs armes et leur discipline, un très-grand avantage sur les troupes irrégulières d'Ambiorix ; et qu'il leur eût suffi de faire éclairer leur marche pour être à l'abri d'une surprise et d'un désastre. C'était là un point essentiel, sur lequel et Cotta et Sabinus devaient nécessairement être d'accord : l'un, parce qu'il soupçonnait le piège ; l'autre, parce que cela eût mis le corps d'armée à l’abri des conséquences éventuelles de sa confiance dans la bonne foi d'Ambiorix.

Pourquoi donc les lieutenants de César n'ont-ils pas fait éclairer leur marche ? Nous sommes porté à penser que cette faute capitale fut la conséquence, non d'un parjure d'Ambiorix, mais bien de l'audace incroyable qu'il déploya dans cette attaque dirigée par lui seul, — au milieu des quartiers d'hiver de l'armée romaine, presque en présence de César qui était dans le voisinage, contre des légionnaires aussi nombreux que ses Éburons. — Une telle audace sans doute fit croire aux Romains ainsi attaqués, que réellement la Gaule entière se soulevait, que les Germains arrivaient ; et, par suite, amena leur départ précipité sous le coup de la terreur et sans prendre dans leur marche toutes les précautions réglementaires en pareil cas.

Voilà bien, probablement, ce qui a pu aveugler les deux lieutenants de César qui commandaient ces quinze cohortes ! — Mais, a examiner de près les détails du texte, ce qui amena la défaite si complète de leurs troupes, ce fut d'une part, croyons-nous, la sollicitude de chaque légionnaire pour la conservation de son butin : laquelle poussa beaucoup d'entre eux à quitter les rangs pour courir aux bagages, dans la pensée de sauver leurs objets les plus précieux ; ce fut, d'une autre part, le courage et l'obéissance ponctuelle des Éburons aux ordres d'Ambiorix ; ce fut surtout l'audace intelligente, l'habileté militaire, le coup d'œil juste et le sang-froid parfait de ce grand chef gaulois.

Un barbare avoir osé ainsi lutter d'audace, d'intelligence et d'habileté militaire avec César, et avoir obtenu l'avantage sur lui ! — Voilà ce qui dut rendre l'illustre proconsul furieux, et ce qu'il ne dut point perdre de Tue dans le récit qu'il nous a laissé de l'événement. Mais, à nos yeux, voilà ce qui nous montre dans Ambiorix le digne précurseur de Vercingétorix, et ce qui doit nous faire considérer l'intelligent et intrépide roi des Éburons comme la seconde des grandes figures de la Gaule.

Enhardi par ce succès, Ambiorix, sans perdre un instant, ordonne à son infanterie de le suivre, prend lui-même les devants avec sa cavalerie, marchant jour et nuit, pour se rendre chez les Aduatiques, qui sont limitrophes des Éburons ; il les informe de l'événement et les excite à prendre les armes ; puis, il court de nouveau et arrive le lendemain chez les Nerviens, et les exhorte à profiter de l'occasion pour recouvrer la liberté et se venger des envahisseurs de la Gaule. Aussitôt les Nerviens envoient des courriers à leurs clients, lèvent des troupes, et se précipitent vers les quartiers de Q. Cicéron, qui ne se doutait de rien. Ils surprennent ses soldats occupés à couper du bois ou à fortifier leur camp ; et bientôt des troupes nombreuses d'Éburons, d'Aduatiques et de Nerviens se réunissent et livrent l'assaut à la légion, qui ne parvient ce jour-là qu'avec beaucoup de peine à défendre le retranchement. Cicéron dépêche en toute hâte des courriers à César ; ils sont arrêtés au passage et mis à mort. Pendant la nuit, Cicéron fait augmenter les défenses du camp. Le jour suivant, les ennemis comblent le fossé et livrent un nouvel assaut, vainement encore. Alors ils ont recours à cette même ruse qu'Ambiorix avait déjà employée contre Titorius ; ils demandent à parlementer et répètent : que toute la Gaule est en armes ; que les Germains ont passé le Rhin ; que tous les quartiers d'hiver de l’armée de César sont attaqués... Mais Cicéron ne s'y laisse point prendre et leur répond avec une très-grande fermeté. Les assauts se renouvellent chaque jour, et la légion persiste à tenir ferme avec le plus grand courage. Enfin, Cicéron trouve à prix d'or un Nervien traître à son pays, qui fait parvenir une lettre à César.

Sans perdre un instant, César accourt de Samarobriva avec une légion et quatre cents hommes de cavalerie[10]. Il détermine par de grandes récompenses un cavalier gaulois à porter une lettre au camp de Cicéron. Cette lettre, annonçant du secours, est lue en public et comble de joie les soldats. Au même moment, on apercevait au loin la fumée des incendies ; ce qui fut pour eux la preuve certaine que les légions arrivaient[11]. Les Gaulois, de leur côté, abandonnent l'attaque du camp de Cicéron et se portent contre César avec toutes leurs forces.

César, en feignant de les craindre, réussit à les attirer dans une position désavantageuse, au pied même des retranchements de son camp ; et alors, les faisant charger par toutes les portes à la fois et lançant sur eux sa cavalerie, il les mit en fuite si précipitamment que pas un ne s'arrêta pour combattre, qu'un grand nombre furent tués, et que les autres, jetant leurs armes, se sauvèrent dans les forêts et les marais du voisinage. César jugea qu'il pouvait être imprudent de les y poursuivre, et le même jour poussa droit au camp de Cicéron, où il entra. Il remercia et loua vivement toute la légion, depuis le lieutenant jusqu'aux simples soldats, pour l'intrépidité que tous avaient montrée dans cette périlleuse occurrence.

Bientôt la nouvelle de la victoire de César fut portée aux quartiers de Labienus, chez les Rhèmes, à cinquante milles des quartiers de Cicéron. Indutiomare l'apprit, de son côté, au moment même où il se proposait d'attaquer le camp de Labienus, et l'inquiétude qu'elle lui causa l'obligea à se retirer à la hâte pendant la nuit, et à ramener ses troupes sur le territoire des Trévires.

Dans une telle situation. César jugea à propos de ne pas s'éloigner de l'armée et de conserver lui-même, pendant l'hiver, le commandement de trois légions, qu'il répartit autour de Samarobriva. Aussi bien, à la nouvelle de la défaite de Sabinus, presque toutes les cités de la Gaule s'étaient envoyé des émissaires pour s'entendre et faire partout appel aux armes. On tenait des assemblées nocturnes dans les lieux solitaires ; et, de tout cet hiver, César ne fut pas un seul jour sans anxiété : à chaque instant il recevait l’avis de quelques conciliabules ou de quelques mouvements des Gaulois.

Ayant donc convoqué auprès de lui les princes de chaque cité, il alarma les uns, en leur déclarant ce qui se passait ; il encouragea les autres par des promesses et des flatteries de toutes sortes ; et il réussit de cette manière à retenir dans le devoir une grande partie de la Gaule.

Néanmoins les Sénons, qui constituaient une cité des plus puissantes et des plus influentes, avaient tenté de mettre à mort, en pleine assemblée générale, Cavarin (Cavarinus), que César avait fait roi parmi eux[12], dont le père, Moristasque (Moristasgus), était roi lors de l’arrivée de César en Gaule, et dont les ancêtres avaient été rois. Cavarin, qui dans un pressentiment de l'intention des Sénons s'était enfui, avait été poursuivi par eux jusqu'aux frontières de la cité, déclaré déchu du trône et banni du territoire. Ensuite la cité avait envoyé une députation à César pour lui donner satisfaction. Mais, César ayant ordonné que tout le sénat se rendît auprès de lui, il n'avait pas tenu compte de cet ordre. Il en résulta un grand effet parmi les barbares qu'il se fût ainsi rencontré quelques hommes osant faire appel aux armes, et cela produisit un tel changement dans les dispositions de tous, que, à l’exception des Éduens et des Rhèmes, pour lesquels César avait toujours eu des égards particuliers, à raison de l’ancienne et constante amitié des uns pour le peuple romain, et des services récents des autres dans la guerre de Gaule, il n’y eut presque aucune cité qui ne lui fût suspecte en ce moment-là.

Et je ne sais (ajoute le narrateur) si l’on doit bien s'en étonner, non-seulement par tant de raisons naturelles en pareil cas, mais surtout parce que c'était pour les Gaulois une douleur insupportable, après avoir été jusque alors placés au-dessus de tous les peuples par leurs qualités militaires, de se voir déchus à ce point d'être réduits à supporter la domination romaine.

Tout ceci prouve bien à la fois et la passion intime des peuples de la Gaule pour la liberté, et le profond oubli de tout sentiment national où étaient tombés les chefs des deux grandes cités signalées ici par César, et la vaste étendue du système politique de corruption et de trahison mis en œuvre par ce Romain contre nos pères.

 

§ V. — Défaite des Trévires par Labienus.

 

Quant aux Trévires et à Indutiomare, reprenant courage de leur côté, au sentiment de cette sourde agitation qui se propageait partout, ils ne laissèrent passer aucun jour de l’hiver sans envoyer des députés au-delà du Rhin, pour exciter les Germains à prendre les armes, Mais, au souvenir de la guerre d'Arioviste et du désastre des Tenchtères, aucune cité germaine ne voulut consentir à passer le Rhin et à tenter de nouveau la fortune des armes. Déchu de cet espoir, Indutiomare n'en fit pas moins de grands préparatifs de guerre. Comprenant bien qu'on était disposé à venir à lui de toutes parts, que les Sénons et les Carnutes y étaient poussés par la conscience de leur crimes que les Nerviens et les Aduatiques se préparaient à recommencer la lutte, et que des masses de volontaires ne manqueraient pas de se présenter à lui dès qu'il aurait fait un pas hors du territoire de sa cité, il indiqua une assemblée armée. — C'est ainsi que les Gaulois avaient coutume de procéder pour entreprendre, une guerre ; et, dans ce cas, la loi commune obligeait tous les jeunes hommes pubères à se rendre dans l'assemblée, avec leurs armes. — Indutiomare y fit déclarer ennemi de la patrie Cingetorix, son gendre, chef du parti opposé au sien, et resté fidèle à César, comme il a été dit ci-dessus. Tous ses biens furent confisqués. Après quoi, Indutiomare annonça à l'assemblée que, appelé par les Sénons, les Carnutes et beaucoup d'autres peuples de la Gaule, il allait se rendre auprès d'eux, en traversant le pays des Rhèmes, qu'il se proposait de ravager ; mais qu'il allait d'abord attaquer le camp de Labienus. Et il donna des ordres en conséquence.

Labienus, campé dans une position très-forte, soit par la nature du lieu, soit par les retranchements qu'il y avait fait élever, n'avait rien à craindre en s'y tenant renfermé ; mais il songea à profiter de l'occasion. Informé par Cingetorix et ses proches de ce qu'Indutiomare avait dit dans Rassemblée des Trévires, il envoya des courriers dans les cités voisines pour convoquer de tous côtés des cavaliers gaulois, et il leur assigna un rendez-vous à jour fixe. Cependant, presque chaque jour, Indutiomare, avec tous ses propres cavaliers, venait rôder autour du camp et provoquer les Romains. Labienus ne permettait pas aux siens de sortir, et simulait une grande terreur. Puis, une certaine nuit, il fit entrer dans son camp les cavaliers gaulois venus à son secours, et ne laissa plus communiquer personne avec l’extérieur.

Le jour suivant, Indutiomare vient, comme d'habitude, autour du camp avec ses cavaliers, et renouvelle, sans plus de succès, ses provocations. Mais, vers le soir, comme ils se retiraient sans aucun ordre ni aucune précaution, tout à coup Labienus lance sur eux, par deux portes, toute sa cavalerie : avec recommandation expresse aux cavaliers de fondre tous ensemble uniquement sur Indutiomare, et avec défense, jusqu'à ce qu'il soit tué, de frapper aucun autre ennemi, et avec promesse de grandes récompenses pour ceux qui tueraient Indutiomare. Il envoie ensuite les cohortes à l'appui de la cavalerie. Indutiomare, attaqué et poursuivi par tant de cavaliers à la fois, est atteint et tué au passage de la rivière, et sa tête est rapportée au camp. Les cavaliers, dès lors, revenant en arrière, tuent sans distinction tous les ennemis qu'ils peuvent atteindre. A cette nouvelle, les troupes des Éburons et des Nerviens, qui s'étaient rassemblées, se dispersèrent complètement, et dès lors la Gaule se tint un peu plus tranquille sous la main de César[13].

Il est important de remarquer ici que les légionnaires de Labienus n'ont point, à proprement parler, pris part à ce combat, et que ce sont uniquement les cavaliers gaulois appelés par Labienus qui ont vaincu les cavaliers gaulois d'Indutiomare, qui ont coupé la tète à ce noble et digne chef des Trévires, et qui l'ont rapportée au lieutenant de César. Et ce triste spectacle nous est généralement donné à des degrés divers dans tous les faits d'armes de la guerre de Gaule. Tel fut, parmi une race trop facile à séduire et trop amie des batailles, le funeste effet de cette politique corruptrice de César, dont nous venons de constater les moyens dans son propre récit.

 

 

 



[1] Peuple des frontières d'Illyrie, mais dont la position précise est inconnue.

[2] La position de ce port a donné lieu a beaucoup de recherches et de discussions. On peut dire en général que les opinions à ce sujet se partagent entre Boulogne et Witsan, ancien port situé vers le milieu de la côte qui s'étend de Boulogne à Calais, mais aujourd'hui comblé par des atterrissements.

[3] Ville principale des Ambiens, aujourd'hui Amiens : nom moderne qui rappelle celui de la cité gauloise.

[4] Nous avons indiqué en détail cette répartition des légions, dans notre Ier volume.

[5] Voici un nouvel exemple d'un chef gaulois qui s'est laissé corrompre comme Cingetorix, et qui, durant trois années, a été de connivence avec l'ennemi de la Gaule. Mais, on le voit, Tasgèce n'a pas tardé à subir le juste châtiment de son crime.

[6] Quelques savants, entre autres d'Anville, ont pensé que le nom de Belgium employé ici par César ne désignait qu'une certaine partie du vaste territoire occupé par les peuples belges, Belgæ ; nous croyons que c'est une erreur, et que ce nom de Belgium désigne tout le territoire des Belges. Les raisons qui nous paraissent motiver notre opinion seront exposées ci-après, dans notre dernier volume, où cette question géographique présentera plus d'intérêt, à raison des dernières mesures prises par César à la fin de la guerre de Gaule, en vue de la guerre civile qui allait survenir à la suite. Ainsi nous traduirons désormais le nom de Belgium par le nom français Belgique, qui rend bien le sens que nous lui attribuons ici dans la pensée de César, sauf à en exposer nos motifs à l'occasion indiquée ci-dessus.

[7] Aujourd'hui pays de Liège, Maëstricht et Aix-la-Chapelle réunis : dont la plus grande partie était effectivement, comme le dit César, entre la Meuse et le Rhin, et dont une moindre partie s'étendait du côté de l'ouest sur la rive gauche de la Meuse, où les Éburons avaient pour limitrophes au sud-ouest des Aduatiques (V, XXVII). Du côté de l'est, le territoire des Éburons s'étendait jusqu'au Rhin. Entre le Rhin et la Meuse, il avait pour limites : au nord, le pays des Ménapiens à la hauteur environ de Düsseldorf ; et au sud, à partir du Rhin, d'abord le pays des Trévires, qui occupait la vallée de la Moselle, puis le pays des Sègnes et des Condruses, entre la vallée de la Moselle et les rives de la Meuse.

[8] Il est remarquable que deux ans auparavant, comme on l'a vu plus haut, ce même Sabinus, envoyé par César chez les Unelliens avec trois légions, avait réussi, par une ruse de la même nature que celle-ci, à attirer l’armée du Viridovix dans une position très-désavantageuse, où il l’écrasa presque totalement. — III, XVII, XVIII, XIX.

[9] Le texte, en effet, n'indique nullement si ce fut vers celle de Cicéron ou vers celle de Labienus qu'elles se dirigèrent. Nous aurons à revenir sur cette question, dans la recherche de la position d'Aduatuca, position qu'il sera important de déterminer plus loin.

[10] Comme nous avons eu l'occasion de le démontrer dans le volume précédent.

[11] V, XLVI. Ainsi, la fumée des incendies, voilà à quoi l’on reconnaissait de loin en Gaule la marche des légions de César.

[12] Voilà encore un prince gaulois que César a mis à la tête de sa cité, contre les usages et les lois de la Gaule, afin d'avoir dans cette puissante cité des Sénons un agent politique dévoué et bien placé pour y étouffer tout penchant généreux et patriotique. Sans les mésaventures survenues à Tasgèce et à Cavarin, nous n'eussions peut-être jamais connu cette habile création de petits rois césariens en Gaule, qui montre si bien qu'un peuple, aux yeux de ce faiseur de rois, n'était qu'un vil troupeau pour lequel il suffisait de choisir un berger sûr, dans l'intérêt du maître. Du reste, César doit avoir créé bon nombre de ces petits rois de Gaule, à en juger par la facilité avec laquelle il accordait cette faveur, sur les recommandations qui lui venaient de Rome, ainsi que le montre cette lettre de lui à Cicéron : Je ferai de M. Furius, que vous me recommandez, ou un roi de Gaule ou un lieutenant de Lepta. Si vous vous intéressez encore à quelqu'autre, envoyez-le moi, que je lui fasse une position. — Cicéron, Epist. ad fam., V, ad Cæsarem.

[13] V, LVI.