TALLEYRAND ET LA SOCIÉTÉ EUROPÉENNE

Tome second : Vienne - Paris - Londres - Valençay

 

CHAPITRE SIXIÈME. — LES HÔTES DE VALENÇAY (Suite.).

 

 

Les allants et venants. — Attentions particulières que prodigue Talleyrand à ses hôtes ecclésiastiques. — Des réminiscences de séminaire et d'épiscopat. — Visiteuses et visiteurs. — La turbulente princesse de Liéven. — Le prince Adrien de Laval, ses singularités, ses manies nobiliaires. — Paul de Noailles et, de la même famille, une nièce originale de Talleyrand. — L'austère voisin de Château-Vieux, Royer-Collard. — En manière de contraste ; portrait du comte de Montrond. — A la suite de quelle brouille, se trouvèrent suspendues, bien malgré lui, les visites régulières et prolongées de M. de Montrond. — Des fêtes exceptionnelles pour des hôtes d'exception ; le duc d'Orléans à Valençay. — Trop de visites, au gré de la duchesse. — Nécessité de s'y résigner : c'est le train de la maison. — Changement forcément introduit dans ces habitudes hospitalières par l'aggravation du mauvais état de santé du prince. — Les derniers jours de Valençay.

 

Combien largement s'était ouverte la grille d'honneur, à l'entrée pontificale de M. de Villèle, archevêque de Bourges ! En tournée de confirmation — c'était pendant l'été de 1837 —, le prélat s'était annoncé chez l'ancien évêque d'Autun. Mme de Dino n'était pas encore revenue de Rochecotte. Mais elle avait passé ses pouvoirs à Pauline, sa fille. Cette jeune pénitente de l'abbé Dupanloup, flattée d'avoir une si rare occasion de s'essayer au rôle de maîtresse de maison, s'en était acquittée avec une grâce naturelle, une aisance instinctive, dont le prince rendit bon témoignage à la duchesse et dont se déclara charmé Mgr l'archevêque.

Sur l'aimable désir, que lui en avaient exprimé des lèvres de quinze ans, M. de Villèle avait déposé la crosse et consenti, puisque l'agréait ainsi la Providence, à goûter, entre deux villes, les douceurs d'un frais repos à Valençay. Bien ne fut négligé pour lui en rendre le séjour exquis et l'impression trop fugitive. Talleyrand se souvenait-il qu'avant de gouverner, à distance, les intérêts spirituels du diocèse d'Autun, il avait sollicité le siège archiépiscopal de Bourges ? M. de Villèle possédait un grand nom, un grand titre. Il était un des premiers dignitaires du clergé. Ces raisons-là suffisaient.

A Valençay, comme en l'hôtel de la rue Saint-Florentin, fréquentes étaient les visites de prêtres. Cardinaux, évêques ou simples curés de village étaient assurés d'un bon accueil chez le prince, pour peu qu'ils y fussent introduits par des commencements de rapports.

Il n'y engageait, à la vérité, que ses goûts hospitaliers, sans en faire une raison de croyance. ll n'était pas encore le converti de la dernière heure, ou, s'il s'y préparait, la grâce efficace n'avait pas encore agi ou n'y paraissait guère. L'orthodoxie finale ne l'avait pas touché. Bien qu'il affectât une complaisance extrême pour la personne des ecclésiastiques, il avait, sur le chapitre de la religion, des traits en réserve qui n'éclataient pas toujours, lorsqu'il leur en donnait congé, comme des hommages de foi. Au fort d'une conversation, des gens se félicitaient, en sa présence, de ce que, désormais, les princes semblaient avoir renoncé à ces assassinats politiques, dont l'histoire de France ne confesse que trop d'exemples. Que voulez-vous ? avait-il répliqué, il n'y a plus de religion ! Mais, quelle que fût la tiédeur de sa conscience catholique, le certain est qu'il avait gardé une sorte de sympathie flottante pour les hommes et les choses de l'Église, dont il s'était autrefois séparé. Tel l'abbé Sieyès, dont l'attachement au clergé survécut si longtemps à la résolution, qui lui avait fait abandonner le banquet des élus. Le prince de Talleyrand ne pensait pas même à se défendre d'un reste de faiblesse pour les défroqués en rupture de vœux monastiques, encore moins pour les anciens prêtres constitutionnels. N'avait-il point passé par là ? Mais, surtout après le raffermissement de l'ordre et la restauration de la hiérarchie, fut-il bénévole aux membres de l'Église, n'en exceptant personne, sauf les jésuites[1].

Naguère, quelqu'un de plaisant avait lancé cette boutade, que Mgr d'Autun, quoique ayant changé bien des fois de costume, avait toujours gardé son caractère sacerdotal puisqu'il baptisa la Révolution sur l'autel de la Patrie, le jour de la Fédération, qu'il la maria avec l'Empire, et qu'il lui donna l'extrême-onction, en 1814, après s'être assuré une part considérable dans sa succession. Le trait fut spirituel, peut-être. D'une manière plus positive, il est avéré que Talleyrand ne se départit jamais entièrement, au moral, de son éducation première. S'il avait connu, dans sa jeunesse, des heures peu réjouissantes, au séminaire, où l'avait contraint d'entrer l'autorité paternelle, il n'en avait conservé aucune aigreur, parce qu'il considérait les faits accomplis, bons ou mauvais, avec cette indifférence avisée qui n'inspire point la haine. Fort au contraire, il lui plaisait d'en raviver les souvenirs lointains. Assis dans son fauteuil d'octogénaire, il fallait l'entendre, en pareil sujet : il disait d'or. C'était son plaisir de témoigner, par ses façons, en ses propos, qu'il n'avait pas oublié l'état sacerdotal, qui fut sien, passagèrement.

Les dispositions du prince étant connues, on en usait, d'abondance. Il n'était pas jusqu'à d'excellents curés berrichons, qui n'eussent leur couvert mis dans la salle à manger de Valençay. Leur noble amphitryon pratiquait d'une si vieille expérience la gourmandise humaine ! Les gens de service étaient stylés en conséquence. Ils n'avaient pas à se tromper, quant au choix de la cuisine et des vins : les ordonnances étaient précises. Les hauts seigneurs mitrés avaient droit de préséance, en sa maison. Robes violettes et soutanes noires ondoyaient à leur aise, chez cet ancien excommunié.

Les ecclésiastiques ont, comme les femmes, le goùt visiteur. Beaucoup d'entre eux allongeaient, à plaisir, le délai de leurs vacances autorisées, en Valençay. Ils s'y étaient rendus avec célérité et n'en repartaient qu'avec lenteur. Ainsi, l'abbé Maunay, évêque de Rennes, y passa des mois entiers, ne voulant pas être en reste de temporisation satisfaite et zélée sur l'abbé Bourlier, évêque d'Évreux, dont les arrêts duraient des semaines, en l'hôtel Saint-Florentin. Quoi de plus explicable ? Quelles raisons se fussent trouvées plus engageantes ? Il y avait chapelle, au château, pour y célébrer la messe, des avenues pleines d'ombre dans le parc, pour y lire commodément son bréviaire, des chambres hautes et larges pour s'y reposer, à l'aise, d'une journée sans fatigue.

On les choyait, ces messieurs du clergé, on les servait de la manière la plus délicate, la plus attentionnée. et toujours avant les autres. Ils étaient environnés des mêmes respects, ils jouissaient de la même liberté compatible avec les règles de leur habit que dans leurs diocèses ; et l'honneur précieux leur était acquis, en outre, de converser familièrement avec l'un des hommes les plus illustres et les plus séduisants de l'Europe. Comment auraient-ils été pressés de reprendre le bâton du voyageur ?

Les visites de femmes n'étaient pas aussi fréquentes que celles des élus du Seigneur. Mme de Dino ne semblait point les rechercher de prédilection, et le prince, — réserve faite d'un choix d'amitiés anciennes — n'y attachait plus l'intérêt qu'il leur prêtait, autrefois.

L'une des grandes dames dont l'arrivée au château causait le moins de ravissement, quoiqu'elle se crût très sûre du cœur de Talleyrand., était bien la princesse de Liéven, surtout lorsqu'elle faisait mine de s'installer. Fantasque, peu commode à distraire, d'établissement difficile, se plaisant un jour dans une chambre, et demandant, le lendemain, à la quitter[2], bâillant l'ennui en face de la plus belle nature, et l'air si dépaysée hors de son salon, loin de ses interlocuteurs habituels, dès que chômaient, autour de son fauteuil, les entretiens de son monde, les échos de sa politique à elle, Mme de Liéven, en vérité, tenait beaucoup de place chez elle et chez les autres. Nature singulière que celle-là : toujours en mouvement de paroles et d'écriture, toujours en quête d'agitation, et, cependant, d'une impressionnabilité telle qu'un rien suffisait à la mettre hors de soi. Pauvre Mme de Liéven ! On dépensait toute la complaisance imaginable à la promener dans la forêt et la garenne, comme à lui découvrir les environs. Hélas ! Guizot n'était pas là. C'était fort bien qu'une telle hospitalité, sans cloute, mais on était si seuls ! Et pas de nouvelles, pas de lanterne magique humaine, deux choses de première nécessité dans sa vie. N'avoir sous les yeux rien, sinon les perspectives d'un vaste horizon, les avenues d'un beau parc, l'alignement majestueux des arbres ou, sous les fenêtres encore, des parterres inondés de fleurs, la campagne enfin ! Était-ce vraiment de quoi vous consoler de n'entrevoir, en fait de personnes, guère d'autres vivants que les maîtres de la maison, et de ne pouvoir, autant qu'il vous plaisait, deviser, à tort et à travers, des destinées de la France, de l'Europe et du monde. Ses bâillements la reprenaient, à chaque minute. Ingénument, elle demandait pourquoi on l'avait engagée à venir, quand, au château, ne se trouvaient pas assez d'invités pour former cercle, au salon.

Mais, chère princesse, lui répondait, en sa douce ironie, Mme de Dino, c'est vous-même qui avez eu la bonté de désirer nous rendre visite ; sans doute, pour vous être agréable, nous aurions invité la terre entière ; mais la session n'étant pas finie, les diplomates, les pairs, les députés, ne peuvent pas quitter Paris.

C'est vrai, soupirait-elle.

Et elle se rencognait dans son regret d'avoir quitté Paris, à contretemps. Son salon eût été si intéressant, le soir, pendant la discussion du budget des Affaires étrangères ! Ajoutez qu'elle a reçu d'assez fâcheuses nouvelles de Russie ; qu'on se dit mécontent, là-bas, de ses imprudences de langage et de plume, et qu'on lui a rendu, sur l'un et l'autre chapitres, de bien mauvais services auprès du tsar, s'est-ce pas pour redoubler sa plainte et le sujet de sa maussaderie ? Encore, si elle en enfermait les signes miséricordieusement dans les limites de Valençay ! Mais elle en a répandu l'impression de tous côtés, pour l'édification de ses correspondants parisiens. De sorte que des échos en revenaient à ses hôtes, peu satisfaits de l'aubaine, comme on le pense. A l'en croire, elle ne s'attardait chez eux que par force, étant toute languissante et malade, dans l'impossibilité de se mettre en route. La vérité est qu'elle ne savait réellement, alors, où fixer son existence désordonnée, craignant de voyager seule, appréhendant de l'isolement à Bade, et n'osant reprendre racine à Paris. Enfin, elle avait arrêté une ferme résolution. Elle s'en irait. Sans pousser la complaisance des mots jusqu'à lui répéter une parole que lui adressait Mme de Dino, à Londres, au moment d'une séparation forcée : Je pleure mon départ dans le vôtre, on lui souhaita de bon cœur un voyage heureux et commode. Par une nouvelle contradiction de sa mobilité d'âme, elle répandit des pleurs, de vrais pleurs, en quittant ces lieux où elle se plaignait de périr d'ennui ; mais elle versait des larmes parce qu'elle n'était pas sûre de se sentir mieux autre part, sa situation présente, matérielle et morale, étant fort dérangée.

Cependant, la duchesse l'avait accompagnée de ses dernières politesses, aussi sincères qu'elles le pouvaient être entre deux femmes du monde. La double porte de la grille d'honneur s'était ouverte et refermée. Le bruit décroissant des roues de sa voiture sur le sable de l'avenue s'éteignit peu à peu. Mme de Liéven était, en effet, bien partie. Le calme renaîtrait derrière elle. On ressentit une impression de soulagement général qui n'essaya point de se déguiser, tant de certaines personnes, si distinguées qu'elles soient, par le rang, l'éducation, l'intelligence, ont le don d'embarrasser la vie d'autrui, aussitôt qu'elles y pénètrent avec ce qu'elles ont en elles et hors d'elles, de capricieux, d'envahissant, d'inconsciemment tyrannique !

Une ancienne connaissance, qui fatiguait aussi ses amis, et assez vite, était le prince Adrien de Laval, un diplomate comme Mme de Liéven, avec moins d'esprit et de personnalité. On ne le pressait que pour la forme de montrer son visage, à Valençay : s'y décidait-il, on ne le priait que mollement d'y séjourner. L'insuffisance de son intellect, l'étalage de ses vanités nobiliaires, ses manies interrogeantes, ennuyaient M. de Talleyrand à la mort. M. de Laval ne s'en doute pas le moins du monde. Il a écrit, la semaine précédente, qu'il ne tarderait point à se présenter. On devra le recevoir, on devra l'entendre, se répétant sans cesse, en ses banalités prétentieuses et vous bégayant de si près ses fadaises, vous crachotant les mots à la figure, d'une manière si déplaisante !

Il est là depuis vingt-quatre heures, et il ne parle pas encore de s'en aller !

Tout au contraire, il s'y plaît et le déclare. Il ne montrera aucune hâte de s'en retourner en son château de Montigny. Il admire tout en ces lieux et délaye plus longuement qu'on le désirerait les motifs de son admiration. La politesse oblige à l'écouter sur le thème favori de ses commérages : lui, sa race, sa maison, ses succès dans le passé, auxquels prétend encore sa ci-devant jeunesse, enfin son esprit de caste si excessif qu'il révolte jusqu'aux gens de s'a classe.

Heureusement, cet excellent M. de Laval ne voudra pas s'éterniser. Il quittera bientôt Valençay, mais en emportant la promesse qu'on lui rendra sa visite à Montigny. Mme de Dino s'exécutera donc, et sans avoir trop à se plaindre de la nécessité. Elle y trouvera l'occasion d'y faire connaissance avec une fort jolie propriété, où se sont combinés au mieux, pour l'embellir, le goût, la recherche et la magnificence.

On a su très exactement l'heure de son arrivée. Le prince se porte à sa rencontre, en calèche, pour la recevoir et la guider. Elle jette les yeux autour d'elle. L'endroit est charmant. Le site est pittoresque. Le château a du caractère. Quoique hésitant à lui en faire honneur — car, elle le sait, il n'est guère inventif —, elle félicite Adrien de Laval de l'art avec lequel on a restauré la porte gothique du manoir. Mais n'a-t-il pas eu, pour lui prêter la main, son architecte, un très habile homme ? En outre, le baron de Montmorency, qui s'en mêla, avait fort bien arrangé la cour, et comme elle en a mémoire, elle-même donna des conseils, qui ont été suivis pour l'ordonnance et la réunion des salons. Montigny, à son sens, vaudrait presque Rochecotte. L'hospitalité de M. de Laval aura été parfaite. Elle s'en voudrait de ne pas lui en donner quittance. Néanmoins, elle n'a pu se défendre de constater que l'homme se retrouvait, chez lui, comme au dehors, étrangement féru de sa généalogie, de ses titres, de ses insignes. Parce qu'on ne porte plus l'ordre du Saint-Esprit, dont il a l'inscription et les plaques, ne s'est-il pas avisé, pour qu'on les voie, tout au moins, ces plaques brillantes, pour qu'on les admire, de les faire coudre au beau milieu de ses courtepointes, dans ses nobles chambres à coucher ! M' de Dino ne fut pas médiocrement surprise à son réveil, d'apercevoir un large Saint-Esprit en travers sur sa personne... Elle en dut bien sourire avec M. de Talleyrand, quand elle fut de retour.

Dieu merci ! Paul de Noailles a les formes moins brouillonnes et le parler plus sobre. C'est un homme raisonnable et doux dont la réserve contraste fort avec l'exubérance stérile où s'embarrasse un M. de Laval. Il a trente-cinq ans, pas davantage, mais avec cela, le sérieux, le posé, le calme, qui sont d'ordinaire, le brevet d'expérience d'une longue vie. Qu'il soit modeste et tout à fait dégagé de prétentions, l'avancer serait trop dire. Il n'est pas pour rien des Noailles, si fiers d'être eux-mêmes les Noailles plus illustres qu'anciens, plus courtisans que serviteurs, plus intrigants qu'ambitieux, plus gens du monde que grands seigneurs, plus nobiliaires qu'aristocrates, et, avant tout, plus que tout, Noailles[3]. Du moins, est-il le meilleur de ceux-là, au gré de la duchesse qui a le regard et le jugement difficiles, on le sait. Il n'excède en rien la mesure. C'est avec une tranquillité sage qu'il porte cette elle assurance d'une famille disposée, depuis deux cents ans ; à se croire investie, par droit de naissance, de toutes les aptitudes aux supériorités politiques et diplomatiques. Il a du goût, un sens judicieux des choses et d'excellentes manières.

Paul de Noailles, à qui le ton mesuré de ses paroles, sa politesse prévenante et sans affectation attiraient des sympathies aussi méritées, n'était pas le seul de son nom à fréquenter Valençay. De temps en temps, on y remarquait lige Sabine de Noailles, une nièce de Talleyrand, qui faisait certain tapage, dans la maison, avec sa grosse beauté, le délibéré de son geste, une voix mâle, des façons brusques, et l'indépendance de son esprit, du reste vif et cultivé. Elle venait d'avoir seize ans, lorsqu'elle s'attira une riposte du prince plaisante en sa concision. Elle dînait dans une autre maison, à la même table que lui : mais, comme elle se trouvait à quelque distance de la place où il était assis et qu'elle avait une proposition à lui faire, elle l'interpella d'une voix forte : — Mon oncle, lui demanda-t-elle, voulez-vous boire un verre de vin avec moi ?Très volontiers, mon neveu, lui répondit Talleyrand. Il ne devait pas assister au mariage de cette nièce peu langoureuse, qui ne se maria qu'en 1846 à lord Weldrington Stendish et dont la durée d'existence sera brusquement abrégée[4].

La duchesse de Dino n'était rien moins qu'entichée de Sabine ; nous avons vu qu'elle lui préférait de beaucoup la société de Paul de Noailles, pour lui-même et parce qu'il la changeait d'Adrien de Laval... et de quelques autres !

§

Sans cesser d'offrir les qualités d'une réunion choisie, soit par la naissance et la considération sociale, soit par la juste renommée de ceux qui la composaient, cette compagnie de passage se renouvelait fréquemment, du printemps à l'automne.

Avec elle et comme elle se transformaient le ton, le genre de la conversation. Lorsque, par hasard, le fond solide, qui convenait au caractère de la maison, lorsque le sérieux des idées menaçait de faire défaut, on avait la ressource d'appeler chez soi Royer-Collard.

Ce philosophe-orateur, un sentencieux de la nature de Talleyrand, mais d'une écorce plus rugueuse, était des mieux considérés, à Valençay. Il y voisinait, sa campagne n'en étant éloignée que de quatre ou cinq lieues. Les premières avances étaient venues du château seigneurial parlant à Château-Vieux[5]. Puisqu'on vivait si rapprochés, comment ne pas entamer d'une maison à l'autre commerce de bonnes relations ? Royer-Collard n'était pas d'humeur liante. On avait prévu des demi-résistances, de la part de ce doctrinaire. Talleyrand l'était allé voir en son gîte, qui n'était pas moins austère que sa personne ; il l'était allé chercher, par des chemins cahotants, difficiles aux chevaux, et qui n'incitaient guère aux visites. Aussi, ses premiers mots avaient été pour lui dire : Monsieur, vous avez les abords bien sévères, enveloppant dans une même allusion les rudesses d'un pays accidenté et les difficultés d'approches d'un esprit plein de verdeur et de saveur, mais hérissé de scrupules. La séduction opéra. Puis, s'en était mêlée Mme de Dino en femme qui connaissait son pouvoir. Royer-Collard se laissa convaincre de la nécessité des bonnes relations. Il fit un pacte secret avec sa conscience, qui lui permit d'oublier, en des circonstances différentes, le mot qu'il avait autrefois prononcé : Il y a deux êtres dans ce monde, que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur : c'est un régicide et un prêtre marié. Par un restant de dogmatisme, il se réserva de ne mener jamais à Valençay sa femme ni ses filles, trop simples, disait-il ; mais il y prit goût, pour son compte, et ses pas l'y conduisirent souvent. Le grand bourgeois s'était montré bon prince envers le grand seigneur, comme l'écrivait Sainte-Beuve, qui l'a si bien représenté tel qu'il était, tel qu'il le voyait, aux environs de 1835 : droit de taille, le front couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, la voix mordante, par moments stridente et se riant volontiers à elle même, quand il avait dit quelque mot, au surplus, dénué d'indulgence aux vices de la raison d'autrui, raboteux comme le terroir dont il était question tout à l'heure, mais substantiel, en ses paroles, et donnant à chacune d'elles du sens et du relief.

Ce que devait être le colloque de ces deux hommes, aiguisé par une émulation involontaire, stimulé, en outre, par la présence d'une femme supérieure, l'imagination s'en saisit, aussitôt ; elle pense en avoir le spectacle et la sensation. Tous deux, armés d'âge et d'expérience, portés d'inclination à l'ironie et de goût aux appréciations brèves et décisives, d'ailleurs inaccessibles aux trompe-l'œil de la richesse et des honneurs, ils n'étaient pas sans s'observer l'un l'autre, s'entre-jugeant à leur manière. Royer-Collard avait arrêté, là-dessus, son opinion, lorsqu'il disait, en revenant de Valençay. M. de Talleyrand n'invente plus, il se raconte. De son côté le prince lui trouvait, apparemment, des formes de langage bien vieillies.

N'importe, il ne leur déplaisait point de s'entrevoir.

Dans les intervalles, ils échangeaient des billets. Leur correspondance était assez suivie, surtout du côté de Royer-Collard. Mais, il leur était meilleur à tous deux de causer que d'écrire : ils n'avaient point l'inclination épistolaire.

Mme de Dino était sincèrement acquise au philosophe de Château-Vieux. Si les doctrinaires en général, — et du genre de M. de Rémusat, en particulier, — avec leur esprit dédaigneux, tranchant et dénigrant, lui semblaient une espèce de gens assez fâcheuse, elle n'avait pas de ces sévérités d'opinion envers M. Royer-Collard. Elle fondait beaucoup d'espoir sur son influence spiritualiste pour ramener Talleyrand dans la direction des idées religieuses, où elle avait tant de peine à l'engager. Ce qui ne veut pas dire qu'ils fussent toujours du même avis. Leurs vues divergeaient, quelquefois, si même elles n'allaient point jusqu'à se contrarier ouvertement. Il y avait désaccord manifeste, sur de certains sujets, entre le Tiers-État et la Noblesse représentés en leurs deux personnes. L'autre jour encore, ils s'étaient un peu querellés, à propos du mariage du Prince royal. Vraiment devait-il, lui, un homme de la classe moyenne, apporter tant d'aigreur sur un point d'aristocratique alliance, où la passion n'était permise qu'à ceux du faubourg Saint-Germain ? La duchesse avait eu peine à réprimer des mouvements d'impatience contre ce raisonneur impératif. Certes, elle n'avait pas attendu jusque-là pour s'apercevoir qu'il avait l'esprit partial, la conversation intolérante, et cela à un degré inimaginable. Par bonheur, on n'engageait pas, à chaque rencontre, de ces discussions capables de mettre en bataille les principes et les personnalités. En ses bons instants, le rigoureux logicien savait assouplir ce ton rogue ; original et piquant, grave et animé tout ensemble, — ceci rachetant cela, — plein de sentiments radoucis à l'égard du prince, affectueux envers Mme de Dino, Royer-Collard redevenait, pour ses hôtes, un visiteur supérieurement agréable.

Très différent de ce distillateur de sagesse, — dont les entretiens gardaient des airs d'enseignement, — se montrait le nouvelliste attitré du château, le comte de Montrond. Celui-ci avait charge, en quelque sorte, de rapporter de Paris les dernières informations sur la Cour et le monde, tout en se réservant de les commenter à sa façon, c'est-à-dire avec finesse et méchanceté. Il n'était rien moins qu'ennuyeux, en ses médisances systématiques. On l'écoutait curieusement, lorsque, à l'aide d'observations récentes, parsemées d'anecdotes fraîchement ramassées, il dépeignait l'esprit de division qui brisait les rapports de la société, pour en former autant de groupes hostiles. Sous des couleurs plaisantes, il contait les embarras de famille d'Adolphe Thiers, les menées politiques des gens de cour, ou les affectations gonflées d'outrecuidance bourgeoise de M. Dupin. Chacun des personnages du jour passait au fil de son ironie. Et les femmes n'étaient pas plus épargnées que les hommes.

Il amusait.

Néanmoins, depuis quelque temps, on s'apercevait que l'ex alter ego du prince s'était gâté la main, que son crédit baissait d'une pente rapide, dans la maison ; qu'il ne s'y tenait plus que par le secours de l'habitude ; que le charme qui, pendant tant d'années, avait fasciné Talleyrand, était rompu ; qu'un autre sentiment s'était substitué à celui-là, fort opposé, un sentiment de fatigue, d'oppression, dont il aurait bien dû se rendre compte, et qu'enfin des symptômes se prononçaient d'une prochaine et complète disgrâce.

Il ne s'agirait plus, alors, de trancher du nécessaire. On l'obligerait à comprendre qu'il s'était rendu incommode et pesant. Bon gré, mal gré, il lui faudrait se résoudre au parti des longues absences.

Mais, nous n'avons pas eu l'occasion de vous présenter en détail ce fameux Montrond, dont il est si souvent question dans la chronique privée de Talleyrand.

Une mine avantageuse, de la bonne grâce apparente se jouant sur un fond naturel de malignité, une perversité d'âme toute inconsciente ; de l'ironie sceptique, comme on la porte, d'un certain air, une fausseté charmante, du contentement visible à jouir des restes de ce qu'on appelle une mauvaise réputation ; une supériorité reconnue dans l'art de divertir en société ; une absence à peu près complète de sensibilité d'âme, qui lui permit d'aimer beaucoup de femmes sans en souffrir et un seul homme au monde, Talleyrand, sans avoir à payer son attachement d'aucune vertu de sacrifice : voilà sous quelles enveloppes se découvrait, au physique et au moral, le personnage d'autrefois. Nous disons d'autrefois ; car, il avait beaucoup perdu, en vieillissant, des agréments de surface d'une vie mal employée.

L'amitié de Talleyrand et de Montrond datait de 1793. Ils se rencontrèrent, à Londres, pendant la terrible année. Ils n'avaient eu qu'à se pénétrer du regard sous le masque de leur philosophie imperturbable et dédaigneuse. Aussitôt, s'étaient accrochés leurs scepticismes ; et, quelles que fussent les différences particulières de leurs situations, ils avaient reconnu d'essence pareille leurs aptitudes à l'esprit de société, pareille aussi la froideur de leurs sentiments, avivée d'un égal appétit de jouissances. Dès le premier contact, ils s'étaient sentis issus d'une même extraction spirituelle. Ils s'étaient devinés, et naturellement, ils se rapprochèrent. Depuis lors, la familiarité de ces deux hommes apparut comme une gageure où chacun d'eux, selon la judicieuse réflexion d'Étienne Lamy[6], aurait cherché dans l'autre celui qui était le moins dupe du reste de l'humanité.

Du jour où le comte de Montrond se fut imposé, en quelque sorte, à Talleyrand, comme un reflet de lui-même et d'une partie de ses goûts, il s'était attaché à ses pas, ainsi qu'une ombre persistante, qu'on se fût étonné, l'habitude en étant prise, de ne plus voir à sa suite, — une ombre peu encombrante, dégagée d'ambition pour soi, curieuse surtout d'assister en bonne place au spectacle de la comédie politique, où s'agitaient tant d'acteurs furieux, et d'en tirer quelques profits de circonstance, directs ou indirects. — Car, s'il n'embarrassait point de visées personnellement agissantes la marche et les dessins de l'homme d'État, il ne fut pas toujours indifférent aux avantages occasionnels de telles ou telles intrigues politiques, conduites en sous-ordre.

En voulons-nous un exemple et des plus singuliers ! C'était à l'époque où Talleyrand dressait, avec Bonaparte, l'état de la Confédération germanique et s'en acquittait de manière à prélever, en secret, quelques tributs avantageux à lui-même sur la politique du conquérant. Bien informés du dessous des cartes, ayant entendu dire que Montrond était en quotidienne familiarité de rapports avec le ministre des Affaires étrangères, trois princes allemands, qui se disputaient un lambeau de territoire, eurent, à la fois, la pensée de lui l'aire tenir une intéressante proposition. Dans la même soirée, pendant un bal, leurs agents étaient venus, tour à tour, chacun d'eux se croyant le seul à avoir eu cette excellente imagination, glisser à l'oreille de Montrond qu'on pensait à lui, qu'il en aurait des preuves avant peu, et que, s'il aidait au succès des prétentions de leur maître, il pourrait être assuré de sa parfaite reconnaissance et de cent mille francs en sus. La rencontre était plaisante. Il donna toutes les promesses qu'on désirait, se garda d'en souffler mot à Talleyrand, ne remua pas un doigt et laissa faire au hasard. Le choix tomberait infailliblement sur celui-ci, sur celui-là ou sur l'autre. Il n'avait de préférence que pour les cent mille francs. Le lendemain ou le surlendemain, il apprit le nom du gagnant en recevant la forte somme. Il l'empocha comme bien méritée, et l'on ne dit point qu'il eût pensé à en remercier la Providence.

Talleyrand et son adjoint Montrond se rendirent des offices réciproques, jusqu'à se prêter de la bonne monnaie d'esprit, quoiqu'ils n'en eussent besoin ni l'un ni l'autre. Mais, faire des mots, c'était la spécialité de Montrond. Il les gardait pour soi ou les passait à d'autres ; et, sauf qu'il ne les vendait peut-être pas, il ressemblait à ce Rougemont, dont l'art, je devrais dire le métier, était d'improviser des mots, voire même des mots historiques, au service de ceux qui en avaient besoin.

Par la grâce du prince de Bénévent, Montrond fut chargé de missions diplomatiques de peu d'importance. Il lui servit d'agent officieux, en des circonstances délicates, dont on ne confiait pas le secret aux échos d'alentour. Lord Palmerston affirmait que, lorsque Talleyrand venait le voir pour affaire, il avait presque toujours Montrond dans sa voiture, à dessein de lui expédier des indications utiles pour jouer et agioter sur le marché de Londres.

Montrond ne quittait guère Talleyrand. On était à peu près sûr de le rencontrer en tous lieux, où le célèbre personnage administrait, correspondait ou simplement causait. Il ne manquait pas une fête de l'hôtel Saint-Florentin. Dans les salons, que le prince de Bénévent honorait de sa présence, M. de Montrond se tenait à petite distance de son fauteuil, prenant part à ses jeux de conversation et doublant ses répliques. Il s'attardait, à Valençay. Il fut, en même temps que lui, à Londres, pendant sa dernière ambassade, et eut le tort ou la maladresse de le gêner, ce qui fut le commencement de la brouille.

Que n'avait-elle éclaté plutôt ! se disait Mme de Dino. Depuis des années, elle était d'avis qu'on lui infligeait un peu bien souvent la vue de ce railleur éternel, dont l'originalité consistait à ne croire en personne ni à rien.

La duchesse n'aimait point son naturel sec et froid ; patiemment, elle travaillait à l'écarter du logis et de l'âme du prince. Quant à Talleyrand, depuis que Montrond vieilli, diminué de verve comme appauvri d'argent, se survivait à lui-même et n'était plus d'aucune utilité, il aurait vu sans déplaisir se modifier les habitudes d'une ancienne camaraderie, où celui-là s'était rivé sans faire, d'autre part, aucun progrès dans la vie et d'où il était sorti, lui, riche, puissant, illustre. Un jour, que Montrond venait de le quitter, mal en point de toutes les manières et se disposant à retourner aux bains de Lonèche pour y plonger sa pauvre machine, peu chrétiennement la nièce avait dit à son oncle que, dans l'état de détresse générale où elle voyait ce Montrond, il ne lui restait plus, à son sens, qu'à se brûler la cervelle. A quoi Talleyrand avait répondu qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait jamais pu s'imposer la moindre privation et qu'il ne s'imposerait pas plus la privation de la vie que toute autre. Comme si la chose eût été toute simple et comme si le prince l'eût trouvée telle, en pareille alternative !

On recevait encore M. de Montrond, à Valençay, mais sans empressement ; et il lui était aisé de s'apercevoir, aux mines refroidies de ses hôtes, qu'on ne désirait nullement qu'il y éternisât son séjour.

Mais les rapports se gâtèrent tout à fait.

Après un temps de longanimité, qu'il semblait traîner ainsi qu'une concession dernière, à la remorque d'une amitié de quarante années, au moins, Talleyrand brusquement et contre sa coutume avait versé dans l'autre extrémité, au point que la raisonnable Mme de Dino jugea qu'il avait excédé la mesure. Sans recourir aux adoucissements de ce langage diplomatique, dont il connaissait mieux que personne les feintes et les détours, il avait fait comprendre, en des termes clairs, à notre Montrond, qu'il était de trop à Valençay. Et, justement, quand celui-ci se préparait à s'y asseoir pour une série de jours, dont il n'avait pas fixé le ternie, et en des circonstances qui s'annonçaient si intéressantes, à la veille de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, et, ce qui était encore plus mortifiant, tandis qu'on attendait le prince royal pour lui faire, à grand et solennel éclat, les honneurs du château !

Il en avait l'âme ulcérée. Mais, qu'y faire ? Rester n'était plus possible. Il lui faudrait user d'un prétexte honnête, et déclarer, au déjeuner de midi, qu'une lettre reçue l'obligeait à partir sans retard. Mais, quel double ou triple mécompte pour un homme comme lui, qu'on dérangeait d'une si brusque façon, dans ses projets et dans ses habitudes ! Devait-il s'attendre à pareille avanie de M. de Talleyrand ?

Il en posait la question, le matin même, à Mme de Dino, dont il aurait voulu reconquérir les bonnes grâces, si jamais elles lui furent acquises. Elle avait été prévenue qu'il désirait l'entretenir d'une chose importante. La conversation fut longue, ou plutôt le préambule de cette conversation, où, de sa voix saccadée, Montrond exposa sa plainte et la rancœur qu'il emporterait de Valençay. Sans doute, elle ne serait pas surprise d'apprendre, après le traitement inconcevable qu'il avait eu à subir de M. de Talleyrand, qu'il vint lui faire sa révérence d'adieu. Certes, il n'ignorait point que le degré des sympathies de la duchesse à son endroit équivalait tout juste à zéro. Du moins, elle lui avait toujours été polie et obligeante. Il désirait lui en rendre un dernier témoignage, mais il ne voulait pas s'en tenir là ; il se servirait de l'occasion pour la complimenter — car elle le méritait bien —, de ses vertus d'abnégation, c'est-à-dire du courage et de la belle humeur avec lesquels on la voyait accepter les assujettissements d'une sorte de réclusion provinciale, auprès du prince octogénaire. Car elle avait beau n'en pas convenir, ajoutait-il malignement, il était impossible qu'elle ne s'ennuyât point à la mort.

Il y avait peut-être du vrai dans une telle insinuation. Talleyrand avait des silences fréquents où sommeillait son esprit. Il avait des exigences de santé et réclamait de menus soins continuels. Mme de Dino devait lui présenter souvent, en la journée, une tasse de boisson, quand il souffrait de ses quintes de toux[7]. Elle était sa compagne d'esprit, l'associée discrète de ses travaux, la confidente de sa pensée ; mais aussi, à de certains égards, sa garde-malade. A le considérer lui-même, tel que le décrivait, d'après ses souvenirs d'enfance, une admiratrice du prince, la comtesse de Mirabeau, comme il lui apparut, pour la première fois, en 1836, enfoncé dans un immense fauteuil à dossier carré, sa jambe allongée sur un tabouret mettant en relief son pied-bot rond et court, un vrai pied de cheval, à voir sa face morte plaquée de taches, son petit visage, qui semblait encore diminué sous son immense chevelure ondulée, enfin ses joues flasques dont la peau retombait tristement sur son col : il faisait une impression plus singulière que séduisante. Un sourire où se lisaient bien des intentions, des yeux gris pénétrants sous l'arc des sourcils épais, un charme intermittent, qui ne se définissait point, quand il passait comme un rayon sur sa physionomie pâle, inerte, devaient éclairer tout cela, mais n'y suffisaient pas toujours. Mme de Dino possédait son affection profonde ; elle aurait, dans l'avenir, une part de son illustration historique et, dans un temps plus rapproché, la majeure portion de ses biens. En attendant, il était incontestable qu'elle faisait œuvre de dévouement. Jusqu'au moment de se vouer presque sans réserve aux convenances de la vie de Talleyrand, la princesse de Courlande, duchesse de Dino, avait eu ses accès de tristesse, en se reportant à des impressions du passé plus complètes et plus chaudes. Le bonheur, elle ne l'avait pas trouvé dans le mariage. Il serait hasardeux d'avancer qu'à part de hautes satisfactions intellectuelles, elle l'eût rencontré pleinement dans le seul à seul de son âme et de la vieillesse de Talleyrand. Mais voilà ce qu'elle n'avait pas à dire à M. de Montrond. Elle l'avait laissé dérouler son chapelet de griefs et d'aigreurs. Le tour étant venu pour elle de prendre la parole, elle le remercia de la peine qu'il prenait de se soucier de son sort. Toutefois, elle tenait à lui déclarer qu'il se trompait à la croire digne de sa commisération ; qu'étant au centre de ses devoirs et de ses intérêts, elle s'étonnerait bien que l'ennui et des regrets l'y vinssent visiter ; qu'elle avait, depuis longtemps réglé ses habitudes et la direction de son existence ; qu'il était inutile de lui souhaiter une autre destinée et qu'elle se contenterait de celle-là. Quant à lui, M. de Montrond, il devait se tenir responsable de ce qui était arrivé et des écarts de langage, dont la répétition avait fini par blesser la longue patience d'une amitié, qui, du côté d'un homme tel que M. de Talleyrand, pouvait s'appeler un bienveillant patronage. Le mécontentement du maitre de la maison n'était-il pas plutôt plausible ? N'en avait-il pas assez de raisons ? Elle le priait seulement d'y réfléchir. Dans quelle demeure de la ville ou de la campagne, dont il aurait été l'hôte en permanence comme il le fut à Valençay, lui Montrond se serait-il cru en droit de tout blâmer, ainsi qu'il en avait pris l'habitude en ces lieux, critiquant les voisins, les domestiques, le vin servi à table, les chevaux attelés ou à l'écurie, toutes gens et toutes choses enfin[8] ? Elle ne le lui envoyait pas dire : S'il a été rude, vous avez été hargneux et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction pour que vous puissiez vous plaindre de l'humeur qu'elle a causée.

La mercuriale, quoique enveloppée des formes de la politesse, avait été vive. Il ne pouvait, cependant, pas s'attendre à ce qu'elle armât en sa faveur et donnât tort à Talleyrand ! Il est clair, lui disait-il, tout à l'heure, que vous êtes destinée à l'enterrer, puis, vous avez beaucoup d'esprit et un grand savoir-faire, vous savez tourner les choses d'une certaine manière ; mais, quant à moi, je n'ai plus qu'à m'en aller.

Elle ne lui dissimula point que c'était aussi son opinion, et que le mieux serait de laisser les choses s'apaiser d'elles-mêmes. Cependant, ayant une juste appréhension qu'il n'allât colporter des histoires contre le prince et qu'il n'eût une prompte envie d'exercer sa bile aux dépens de cet ancien ami, elle avait ajouté que son devoir était de s'en aller comme il le disait, mais paisiblement, sans esclandre et en lui promettant à elle de ne jamais parler en mal de M. de Talleyrand. Il voulut bien en signer le billet, comme on dit. Mme de Dino, à demi-rassurée, lui donna la main. Il lui jura, en échange, qu'il n'irait pas à Paris, de peur d'y céder à son ressentiment dans des conversations à craindre ; il s'en irait aux Ormes, chez d'Argenson, le temps d'y rafraîchir ses esprits excités ; et seulement quand il aurait retrouvé sa nature d'agneau — la nature d'agneau de Montrond ! —, il irait causer avec le roi et s'excuserait, auprès de lui, par un motif qu'il aurait eu le temps de trouver, d'ici là, de n'avoir pas attendu, à Valençay, l'arrivée du duc d'Orléans. Et il était parti, sur ces paroles et sur ces bonnes promesses, qu'il n'était pas disposé à remplir, sans exception. On sut, de retour, que ses plaisanteries dans le monde n'avaient pas épargné Valençay. Il n'y fit plus que des réapparitions distantes.

En réalité, Montrond ne s'en ira jamais totalement de la vie ni de la pensée de Talleyrand, dont il avait été le partenaire intime durant une suite si prolongée d'années et à travers tant de conjonctures différentes, bonnes ou mauvaises. Aux heures suprêmes, où se dénouera, entre l'Église et lui, le grand démêlé de sa conversion, le prince de Talleyrand, réconcilié avec les puissances spirituelles et temporelles, aura une dernière hantise : l'obsession d'entendre, derrière la porte, le sarcasme du voltairien acerbe !

Le sardonique Montrond avait à peine plié bagages, fort dépité d'y être contraint, que le château revêtit un air de fête. On entendait rouler, par les chemins, les équipages du duc d'Orléans.

Venait-il, l'aimable prince, en si belle diligence, uniquement pour avoir la satisfaction de rendre un hommage de haut prix au grand âge et à l'éclatante renommée de Talleyrand ?

Cette raison avait pu l'y décider. Elle n'était point la seule. A son idée de promenade en Berry se mêlait une autre intention, émanant en première ligne de Louis-Philippe son père. Depuis quelque temps, lord Palmerston et son étrange humeur avaient fort embrouillé les rapports noués entre Paris et Londres. L'expérience de Talleyrand eût été d'un utile secours afin d'y remettre de l'ordre et de la clarté. Voudrait-il s'y remployer, soit en reprenant son titre d'ambassadeur soit en orientant, de Paris même, la marche des affaires françaises ? II s'agissait de préciser cette délicate question. Les cloutes du prince royal avaient été fixés, à la minute, par la réponse de Talleyrand, appuyée des hochements de tête approbatifs de Mme de Dino : qu'il n'y avait plus rien à faire, pour lui, à Londres, que les vues du nouveau cabinet anglais ne cadreraient jamais avec les siennes et qu'une route aussi cahotante désespérait sa bonne volonté. Ii avait ajouté que son désir réel du repos et la fatigue de ses jambes lui faisaient un devoir de ne plus retourner en Angleterre ; mais qu'il remerciait vivement le roi d'y avoir pensé, en sa faveur. Une compensation présente et précieuse lui était offerte. Sans prétendre se mettre en ligne de comparaison avec le prince de Condé et la manière dont le vainqueur de Rocroy avait reçu en 1671, dans sa somptueuse résidence de Chantilly, pendant trois jours, le roi, la reine, Messieurs et la Cour, il s'attacherait, du moins mal qu'il lui serait possible, à témoigner au duc d'Orléans de quel honneur et de quel plaisir lui était sa venue. Et, en effet, du 27 au 30 octobre, les heures furent admirablement employées pour satisfaire cet hôte princier et sa brillante compagnie.

A la suite du duc d'Orléans étaient arrivés le général Baudrand, M. de Boismilon, secrétaire particulier, et d'autres personnages aux titres divers, sans compter les curieux autorisés à contenter leur envie d'entendre et de voir. Les ministres Thiers, Guizot, de Rigny, étaient annoncés, en outre ; le roi les poussait fort à s'y rendre, par le secret désir de se reposer un peu lui-même des agitations de leur politique discordante[9]. Enfin les voisins de Tours, de Blois et des environs n'avaient pas manqué cette occasion peu ordinaire d'accroître la brillante population du château.

On avait commencé par visiter la maison et ses entours immédiats. Des calèches et un phaéton avaient mené tout ce monde à la promenade. Tandis que, pendant un moment, on s'était arrêté, sur un point découvert du parc, afin d'admirer l'horizon, une musique militaire dissimulée sous les ombrages jouait les airs les plus entraînants. Et la course s'était poursuivie à travers la forêt, d'où l'on était revenu juste assez tôt pour la toilette du dîner.

Le festin fut ce qu'il devait être, sans froideur et d'une rare élégance. On acheva la soirée au bal superbement apprêté dans la salle de l'orangerie ; les cours, le donjon, les grilles illuminées projetaient un merveilleux éclat. Une foule de personnes des alentours avaient eu permission de prendre part aux plaisirs du spectacle et de la danse. Leur joie se traduisait en des poussées d'acclamations chaleureuses. On recommença le lendemain, à se distraire jusque fort tard, dans la nuit. On fit de nouvelles promenades ; on goûta de nouveaux agréments ; et le tout s'acheva dans la dernière perfection. Le prince se déclara enchanté de ces ravissements de la nature et de la société ; et le 30, à il heures et demie, il reprenait la route de Paris, après bien des effusions et des compliments ; il ne regrettait qu'une chose, c'était de n'y point rapporter la réponse, qu'il était allé chercher à Valençay.

§

On recevait avec moins de fracas les amis en tournée de visites. Pour les survenants, la nappe était toujours mise. Les familiers avaient la mémoire fidèle, et cette belle exactitude leur attirait les louanges de Mme de Dino, qui, pourtant... Ah ! qu'avec peine pouvaient se satisfaire ses goûts nouveau-nés pour le repos et la méditation ! Souvent, il lui serait doux, au déclin de la journée, de respirer l'air pur des jardins, dans une quasi-solitude.

Mais cette perspective d'un entier délassement du corps et de l'âme est une visée trop chimérique. A chacune de ses réinstallations, à Valençay, elle a dû se convaincre davantage qu'on ne lui en laisserait jamais le loisir ; que c'est l'usage d'arriver à la suite de M. de Talleyrand ; que le premier flot passé, il y aurait d'autres visiteurs encore ; et qu'il fallait décidément perdre l'espoir, à la campagne, de n'être pas envahi par les gens de la ville. Le prince ne déteste point, lui, cette sorte de brouhaha. Elle s'y prête d'une humeur moins coulante. Trop de visites : elle en est excédée, harassée, suffoquée.

Qu'y faire ? C'est le courant de la maison. On s'annonce, on s'invite. Bien des missives avant-courrières sont en voyage, du côté de Valençay, à cette intention. Talleyrand les voit venir avec sérénité parce que son habitude n'est pas de répondre lui-même. Mais la duchesse qui tient la plume n'est pas éloignée de s'en plaindre comme d'abus. Car, on le suppose bien, tous ceux-là n'ont pas l'agrément de ses sympathies. Tels s'ingénient à lui faire entendre, en dépit d'elle-même, qu'ils lui sont de beaucoup, alors qui lui sont, au vrai, de fort peu de chose. Dans la réponse, elle a peine à retenir les vivacités qui lui viendraient au bout de la plume, concernant leur sainte et digne personne. Le comte Alexis de Priest est de ceux qui ont cette affectation malencontreuse et qu'il lui conviendrait particulièrement d'en voir se guérir. Elle le soupçonne de tabler sur une amitié prétendue pour avancer, grâce à elle, grâce à son oncle, dans la faveur du duc d'Orléans. Espérance bien mal placée, si l'on en juge au ton dont on l'entend parler, en son journal, du diplomate historien.

J'ai reçu une longue lettre de M. de Saint-Priest, de Lisbonne. Il m'écrit de temps en temps ; je ne lui réponds que des petits mots assez courts et secs, mais il parait déterminé à les prendre pour des preuves d'amitié. C'est un calcul comme un autre.

Certains sont désirés, appelés : le petit nombre, la fleur du bouquet, côté de l'âme ou de l'esprit. Mais on n'évite, en nul endroit du monde, les relations de surcroît, dont le zèle incommode. La qualité passant avec la quantité, il y eut toujours beaucoup de visiteurs, au château.

§

L'ordinaire de la maison était large et opulent, la table délicate, les aises parfaites. Aux instants du jour, où le soleil avait pris assez de force ou suffisamment diminué de chaleur, selon la période de l'année, des excursions en voiture étaient organisées, à travers la belle forêt de Gâtines et parmi les paysages environnants. Ou bien on se rendait en troupe au pavillon de la Garenne, joli but de promenade édifié par Talleyrand.

Le soir appartenait aux distractions accoutumées du jeu, de la conversation. On se tenait plutôt dans l'ample salon du rez-de-chaussée, aux murailles enrichies de merveilleuses peintures et dont la bibliothèque enfermait deux mille volumes. Entre deux mots, les causeurs y pouvaient encore admirer les vases superbes, qu'avait donnés l'empereur, et le Pâris en marbre, de Casanova. Quelquefois le prince se retirait avec des intimes dans la chambre, qu'il avait amoureusement ornée de tableaux du Titien, de Holbein, de Rembrandt, de Mignard, de Lebrun. En cette chambre à coucher, qui lui servait en même temps de cabinet de toilette — pour ses séances matinales si compliquées d'habillage, de coiffures, d'ablutions, d'odeurs —, il avait eu le goût de rassembler environ sept cents volumes de ses auteurs favoris.

Autour d'un Talleyrand, on n'avait pas à craindre de voir la conversation languir par indigence de matière. Les sujets de discourir ne manquaient pas en pareille compagnie. Les rivalités aigués des partis, les embarras du roi au milieu de ses ministres en désaccord et de ses aspirants-ministres, de récents conseils qu'on a demandés au prince sur les difficultés de la situation, la dernière lettre de Madame Adélaïde, les chances présumables des prochaines élections, à l'Académie, ou les échos fraichement parvenus de la haute société britannique, en imposaient des éléments pleins de ressources. La littérature n'y était point oubliée. Et la religion avait son tour, autant de fois qu'en pouvait susciter occasion ou prétexte, la pieuse diligence de Mme de Dino et le moins fréquemment possible, au goût de M. de Talleyrand. Sur chacun des points où il intervenait par une réflexion brève, un trait, une épigramme, un jugement enfermé dans des bornes concises, le prince traitait la question de haut avec autorité, de sa voix solennelle et profonde. Laissait-il tomber de lassitude la conversation, dont il était le centre, lime de Dino la relevait avec sa prestesse habituelle. Elle plaisait à regarder causer, dans les moments où elle se livrait avec un abandon qui savait se mener, se conduire, jusqu'au point où l'enjouement met en péril la distinction. L'une de ses particularités était de fermer les yeux en parlant, pendant la durée de quelques secondes, comme pour y retenir une image voltigeant à la surface de sa pensée, avant de la rendre, au dehors, plus nette et plus vive. L'abondance et le charme étaient ses dons ; elle y ajoutait, à propos, le sel de l'ironie. Ses confidences journalières en fourniraient des rappels curieux. On y verrait particulièrement pointer ses dispositions un peu hautaines, à l'égard de certaines gens, ayant le défaut de n'être point des personnes nées. Un reste de dédain flottait en son âme aristocratique pour les ministres, les dignitaires, voire les ambassadeurs du roi-citoyen, pour ces roturiers passés grands seigneurs et qui se mêlaient d'agir, de dépenser, de parader comme tels, tout dénués qu'ils fussent, de principautés ou de marquisats. Récemment, on lui apprenait que le représentant de la France à Berlin, Charles Bresson[10], avait donné une fête du soir, que le roi de Prusse s'y était rendu, et qu'on l'avait jugée fort brillante. Tous les valets étaient en grande livrée bleu, rouge et or, mais le bourgeois ambassadeur ne s'était-il pas avisé de dire, parlant à quelque prince : Ce sont mes couleurs. — Que voilà bien un signe du temps ! s'était écriée Mme de Dino, à qui son fils, M. de Valençay, en faisait narration. A la bonne heure !, avait ajouté M. de Talleyrand, du ton qu'il mettait à ces mots. On ne doutait plus de rien, positivement, depuis la ruine de l'aristocratie véritable !

Causer, c'était l'intérêt essentiel des soirées. Cependant, le whist restait en honneur au château, comme il le fut en tout temps et en tout lieu, chez Talleyrand. On y battait les cartes, de bon cœur. Parfois on faisait la poule au billard et les darnes y jouaient leur partie. Avant de clore la journée et de se livrer aux douceurs du sommeil, on arrêtait des projets de promenades pour le lendemain, sauf à s'en remettre au ciel de n'en pas déranger les agréables combinaisons.

A des dates consacrées, il y avait plaisir au village. Et les hôtes du château s'y trouvaient naturellement conviés. Avec de belles sonneries de cloches et grand concours de gens, on célébrait les fêtes patronales du seigneur. Le matin, se déroulaient les processions fleuries ; le soir flambaient les feux, et, dans le parc, éclataient les pièces d'artifice, fulguraient les illuminations. Bon prince, Talleyrand se mêlait — d'un peu loin — ces festivités champêtres. Il avait toujours eu la dépense facile pour les biens de la commune. Son initiative s'était exercée diligente pour l'embellissement et la prospérité du pays. Il avait des générosités régulières, aux anniversaires des saints du calendrier, Charles et Maurice, dont il portait les noms en avant du sien. Alors, il voulait bien que le vin coulât à flots abondants pour calmer la soif des couples rustiques échauffés par la danse. Et ses invités en avaient le coup-d'œil, comme un agrément supplémentaire porté sur le programme, à leur intention.

§

Tout irait pour le mieux du monde dans la plus belle des résidences, si, depuis quelque temps, la santé du prince n'éprouvait des. variations un peu brusques. Ranimée, un jour, chancelante, le lendemain, elle avait causé plusieurs alertes, depuis 1835, et d'assez vives.

L'atmosphère du château s'en trouva forcément impressionnée. Elle s'embrumait, peu à peu, des teintes sombres qu'étendent, autour d'elles les inquiétudes de la maladie et l'anxieuse influence des hantises religieuses.

Les hôtes de ces lieux 'n'y retrouveront plus l'éveil d'autrefois, ni cette affabilité dans l'accueil, qu'ils étaient sûrs d'y rencontrer. Même, ils risqueront de s'y sentir gênants, lorsqu'un hasard fâcheux les y aura fait s'arrêter, à contretemps. Telle, en 1838, la remuante princesse de Liéven, tombée à Valençay, au moment d'une crise de palpitation de l'illustre vieillard, ce qui, d'ailleurs, ne l'avait pas empêchée de faire grand bruit de son arrivée. Jusque dans un pareil moment, l'ex-ambassadrice aurait voulu qu'on s'employât à la distraire de son ennui, l'incurable ennui qu'elle colportait avec elle, hors de son tourbillon accoutumé. La duchesse de Dino, si chrétienne qu'elle fût, l'eût vouée, en ces moments-là, il tous les démons de l'enfer.

La santé, inscrivit Talleyrand, sur l'un des feuillets de son carnet de notes, est comme la conscience qui tient un compte sévère de tout. Avait-il vraiment usé, pour les actes relevant de sa conscience, d'un contrôle aussi attentif ? L'histoire de sa vie prouverait plutôt le contraire ; mais, il est certain qu'en cette période critique, il était fort appliqué à se donner raison pour la première partie de sa sentence. A force d'y concentrer ses soins et sa pensée, il y sacrifiait un peu, tous les jours, de son attirance personnelle. De même, à force de réfléchir sur Bossuet, à force de s'abîmer en des méditations dont son être moral était l'objet, Mme de Dino s'était rendue bien grave... Le charme s'en allait.

On n'avait plus guère de temps pour les jeux aimables de la conversation. Talleyrand était trop occupé à se guérir et Mme de Dino à le convertir.

En vérité, les familiers du logis ont changé de nom et de caractère. Montrond est loin. On voit approcher, hâtive et diligente, la robe de l'abbé Dupanloup. De visiteuses mondaines, on ne verra tantôt plus que le pieux essaim des grandes dames zélatrices de l'archevêque de Paris. L'Église veille et s'empresse. Le politicien habile, qui tant de fois, sut modifier, à propos, la couleur de ses opinions, est sollicité d'accomplir l'évolution dernière, qui terminera par une grande surprise son étonnante destinée. C'est à Paris, à la minute précise qu'il désignera, c'est dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, qu'il conclura cette tractation suprême... Les beaux jours de Valençay sont bien finis.

 

 

 



[1] Il parut affectionner médiocrement la compagnie de Jésus, soit qu'il eût adopté, contre elle, les préjugés courants, soit qu'il redoutât son influence. Devant la Chambre des Pairs, l'illustre savant Cuvier venait de défendre, en qualité de commissaire du gouvernement, un projet de loi du ministère. Après la séance, Talleyrand l'aborde, le retient et lui pose une question : Je parie, lui déclare-t-il, que le premier naturaliste de l'Europe ne sait pas quels sont les plus reconnaissants des tous les animaux. — Monseigneur veut, sans doute, faire une plaisanterie ?Non point, je parle très sérieusement. — J'ignore. — Vous ne le savez pas ? Eh bien, je vais vous le dire : les plus reconnaissants des animaux sont les dindons. Les jésuites les ont, autrefois, amenés en France ; et, aujourd'hui, les dindons y ramènent les jésuites.

[2] La princesse n'est pas une hôte facile pour l'établissement matériel : elle a déjà changé, deux fois, de chambre et vent, maintenant, revenir à la première qu'elle a occupée et dans laquelle se trouve le lit de Mme de Staël. (Mme de Dino, Chronique, t. II, p. 51.)

[3] Chronique de la duchesse de Dino, t. II.

[4] Elle cessa d'être, en 1870.

[5] La propriété appartenait au gendre de Royer-Collard, le médecin Andral, successeur de Broussais, dans la chaire de pathologie, et membre de l'Académie des Sciences.

[6] Introduction aux mémoires d'Aimée de Coigny, — la jeune Captive de Chénier, la femme divorcée, en second mariage, du comte de Montrond, qui la ruina.

[7] Au moment de me congédier, M. de Talleyrand me dit, en me montrant Mme de Dino : Quand votre oncle sera vieux (M. de Bacourt) il faudra le soigner comme ma nièce me soigne. (Comtesse de Mirabeau, le prince de Talleyrand et la maison d'Orléans, préf.)

[8] Chronique de la duchesse de Dino, 1834.

[9] Louis-Philippe n'eut pas ce soulagement ; ses ministres restèrent à Paris.

[10] C'était en mai 1536. Bresson ne fut créé comte que l'année suivante, à l'occasion du mariage du duc d'Orléans.