ESSAI SUR LA CONDITION DES BARBARES

ÉTABLIS DANS L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE

 

INTRODUCTION.

 

 

Deux grands faits dominent toute l’histoire du IVe siècle et la résument à eux seuls ; c’est, d’une part, le triomphe du christianisme, et, de l’autre, la pénétration de l’Empire par les Barbares.

L’attention s’est portée de préférence du côté de l’Église. Il suffit de rappeler le bel ouvrage où M. le duc de Broglie a mis en pleine lumière l’influence alors prépondérante de la nouvelle religion[1]. La politique de Constantin et de Théodose est une politique toute chrétienne ; les plus grandes figures du temps sont celles des évêques, des Athanase, des Basile, des Ambroise, des Chrysostome. Le rôle des Barbares à la même époque n’est pas moins important. Appelés eux aussi à devenir un des principaux éléments de la transformation sociale qui s’accomplit du IVe au vie siècle, ils pénètrent de toutes parts la société romaine et préludent ainsi à la conquête par laquelle ils allaient substituer un monde nouveau à l’ancien.

Leur triomphe ne fut pas l’oeuvre d’un jour. Préparé de longue date, il s’opéra par l’infiltration lente et progressive, mais continuelle, des Germains dans l’Empire, et n’entraîna la chute de ce dernier qu’après sa complète dissolution. Comment et par quels degrés a pu se produire une telle transformation ? Quelle était, dès le IVe siècle, la condition des Barbares établis sur le sol romain ? Cette question nous a paru fournir la matière d’une étude intéressante et utile. Nulle part, que nous sachions, elle n’a été traitée directement et dans son ensemble. Souvent abordée par nos historiens et nos jurisconsultes, car elle touche au droit aussi bien qu’à l’histoire, elle a donné lieu à des aperçus généraux, précieux et féconds à certains égards, mais détachés, sans cohésion, et par là même incomplets.

Ce n’est là du reste qu’un côté de la grande question des rapports des Romains avec les Barbares, question qui se rattache étroitement à celle de la politique romaine. Rome conquit le monde non seulement par force des armes, mais encore par l’habileté de sa politique. Les chapitres de Montesquieu sont dans toutes les mémoires[2], ainsi que les vers du poète latin :

Tu regere imperio populos, Romane, memento ;

Hæ tibi erunt artes, pacisque imponere morem,

Parcere subjectis et debellare superbos[3].

Cette politique, on la retrouve à toutes les époques, appliquée aux Barbares comme aux peuples du Latium, de l’Italie, de la Grèce, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Asie et de l’Afrique.

Les moyens que Rome employa pour subjuguer les Germains ne différaient point de ceux auxquels elle avait l’habitude de recourir. Elle cherchait à semer parmi eux les divisions, à entretenir les haines, les jalousies, les rivalités de peuple à peuple, à les opposer les uns aux autres, afin d’épuiser leurs forces dans des luttes intestines dont elle savait profiter. Elle ne négligeait aucune occasion de s’immiscer dans leurs propres affaires, de s’interposer comme protectrice ou comme arbitre de leurs différends. C’était un premier pas vers la conquête. Les rois qui tenaient d’elle leur couronne et leur autorité se montraient généralement dociles, sachant que son abandon leur serait aussi funeste que son appui leur était avantageux. La clientèle romaine comprenait des princes de toutes les nations. Rome ne concluait jamais un traité d’alliance soit offensive, soit défensive, sans se réserver des otages comme garanties du traité ; ces otages étaient choisis parmi les personnages les plus considérables du pays ; c’étaient les fils, les plus proches parents du roi, du chef de la nation, les héritiers futurs de son nom et de sa puissance. On les conduisait à Rome où ils passaient les années de leur jeunesse, où ils recevaient une éducation toute romaine, et ils ne rentraient dans leur première patrie que pour y apporter les idées dont ils avaient été imbus. Tacite ne craint pas de nous dire que cette coutume de donner des rois aux peuples, aux cités conquises, remontait à une haute antiquité chez les Romains, et qu’elle était entre leurs mains un instrument de domination[4].

Il y avait une hiérarchie dans l’amitié romaine, des amis de différents degrés, selon les services rendus, selon les preuves de dévouement et de fidélité données à la cause de la République. Chacune de ces classes avait ses privilèges, ses obligations particulières. Elles ne se confondaient point entre elles. L’habileté souveraine de cette politique consistait à assurer le maintien de l’influence et de la prépondérance romaines tout en professant le respect des institutions, des moeurs, des traditions locales. Rome accordait une place dans son organisation sociale, politique et militaire, à tous ceux qui voulaient y entrer comme elle avait ouvert son Panthéon à tous les dieux de l’univers. Il suffisait de reconnaître sa suprématie et d’obéir à certaines de ses lois.

Les Barbares, eux aussi, entrèrent dans l’Empire à des titres divers ; ils servirent à le peupler et à le défendre avant d’en devenir les maîtres. Rome, en les attirant à elle, en les mêlant aux populations déjà soumises, à ses anciens sujets, ne s’écarta point de la ligne de conduite qu’elle avait suivie jusque alors. Ne pouvant triompher des Germains par la seule force des armes, elle chercha à les vaincre par sa politique, à se les assimiler comme elle s’était assimilé le reste du inonde. Le succès cette fois ne répondit plus à son attente ; elle ne fit que précipiter sa chute. Il ne pouvait en être autrement, car, si la diplomatie des Romains n’avait pas changé, la constitution intérieure de l’Empire s’était profondément modifiée. Cette force d’assimilation, si puissante, si féconde, tant que l’élément romain était resté l’élément prépondérant, tourna contre Rome le jour où, ayant plus à recevoir qu’à donner, elle se trouva à la merci des étrangers et ne put subsister que par eux. Les Barbares, supérieurs par le nombre, par la valeur personnelle, initiés à toutes les faiblesses d’une société amollie et corrompue comme celle au milieu de laquelle ils vivaient, n’eurent pas de peine à la dominer, à y occuper le premier rang. Dès lors, il advint ce qui devait infailliblement arriver : la domination romaine fit place à celle des Barbares ; la révolution politique fut accomplie en fait comme en droit.

Nous n’avons nullement la prétention d’embrasser dans toute son étendue une aussi vaste question. Nous nous bornerons à préciser les points les plut importants, à grouper les principaux documents, soit anciens, soit modernes, relatifs à notre sujet et qui peuvent contribuer à l’élucider.

Les copies des traités, des conventions conclues entre les Romains et les Barbares, véritables archives de la chancellerie romaine, sont perdues pour nous, mais nous avons le Code Théodosien, grand recueil des lois impériales du IVe siècle. Les historiens latins, depuis Tacite jusqu’à Ammien Marcellin, les orateurs, les poètes, les panégyristes, les apologistes chrétiens eux-mêmes renferment aussi de précieux renseignements sur la nature des rapports qui s’établirent entre Rome et la Germanie.

Parmi les modernes, les Allemands se sont particulièrement occupés d’une question qui touche de si près aux origines de leur nationalité. Ils l’ont fait avec leur esprit de recherche et de critique. Nous aurons souvent à les citer, à nous appuyer de l’autorité de leurs noms et de leurs écrits[5].

La part des écrivains français, moindre à certains égards, n’est pas cependant sans importance. Montesquieu et l’abbé Dubos[6] au siècle dernier, Chateaubriand, MM. Guizot, Ozanam, Augustin et Amédée Thierry dans le nôtre, ont exprimé sur la décadence romaine et les origines de nos sociétés modernes des idées aussi justes qu’élevées, sans parler de livres plus spéciaux et moins connus, mais d’un mérite réel, tels que les Institutions mérovingiennes de M. Lehuërou[7].

Cette question des rapports dés Romains et des Barbares est une question nationale pour nous comme pour les Allemands. La Gaule, principal théâtre des invasions germaniques, peuplée dès les premiers siècles de l’ère chrétienne de colons et de soldats barbares, occupée définitivement par les Germains au Ve siècle, tient une place considérable dans les événements qui ont amené la chute de l’Empire. Écrire l’histoire de ces événements, c’est écrire une page d’histoire de France. Outre l’intérêt de curiosité générale qui s’attache à l’étude d’une grande période, d’un grand siècle, il y a pour nous un intérêt particulier à étudier une révolution qui s’est opérée sur le sol de notre patrie, d’où est sortie notre nationalité.

Le plan était indiqué par la nature même du sujet. Nous passerons successivement en revue les différentes catégories de Barbares établies dans l’Empire : les Dedititii, les Fœderati, les Lœti, les Gentiles. Nous tâcherons de nous rendre un compte exact du sens et de la valeur de chacun de ces mots, de préciser, mieux qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, chacun de ces états. Nous insisterons sur deux institutions qui ont joué un grand rôle dans l’histoire romaine et qui résument les divers modes d’admission des Barbares : le colonat et les établissements militaires. Ici un rapprochement se présente à l’esprit. Les nations modernes se sont trouvées, comme les Romains, en face de populations sauvages ou à demi barbares ; elles ont eu à employer les mêmes moyens ou des moyens analogues. La France, par exemple, après la conquête de l’Algérie, s’est trouvée en présence des Arabes. Qu’a-t-elle fait vis-à-vis des indigènes ? Comment a-t-elle cherché à se les assimiler et à les civiliser ? Il n’est pas sans intérêt de comparer les deux systèmes, de voir en quoi ils se ressemblent, en quoi ils diffèrent.

Quelques considérations préliminaires sur les invasions nous ont paru nécessaires, car elles se rattachent étroitement au système de colonisation germanique adopté par les Romains et qui exerça plus tard, nous aurons à le montrer, une influence remarquable sur la nature des rapports des différents peuples barbares avec les anciens sujets de l’Empire.

 

 

 



[1] L’Église et l’Empire romain au IVe siècle, 6 vol. in-8°, Paris, 1860-1866.

[2] Grandeur et Décadence des Romains, c. VI-XVIII.

[3] Virgile, Énéide, VI, v. 852-854.

[4] Tacite, Vita Agricola, c. XIV.

[5] Gaupp, Die germanischen Ansiedlungen und Landtheilungen in den Provinzen des Römischen Westreiches, Breslau, 1844. — Walter, Geschichte des Römischen Rechts, Bonn, 1860. — Sybel, Deutsche Unterthanen des Römischen Reichs, 1844. (Jahrbücher des Vereins von Alterthumsfreunden ion Rheinlande.)

[6] Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules, 1734, 3 vol. in-4°.

[7] Lehuërou, Histoire des Institutions mérovingiennes, Paris, Joubert, 1842, in-8°.