CIVILISATION, MŒURS, RELIGION ET ART DE L’ÉGYPTE

 

CHAPITRE III — RELIGION.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — UNITÉ DIVINE ET MULTIPLICITÉ DES DIEUX.

Hérodote, en visitant l’Égypte, fut frappé de l’extrême dévotion de ses habitants ; aussi nous les représente-t-il comme les plus religieux des hommes, et surpassant tous les autres peuples par le culte qu’ils rendent aux dieux. En effet, sans parler de ces pompes sacrées dont la majesté frappait vivement les étrangers, de ces fêtes magnifiques où l’on portait processionnellement les naos ou arches des divinités et les barques qui leur étaient consacrées, fêtes innombrables dont le calendrier était souvent inscrit à l’entrée des temples, sans rappeler ces vastes sanctuaires où les bas-reliefs, les peintures, les décorations, étaient répandus à profusion, l’on se trouvait sans cesse, sur les bords du Nil, en présence d’une pensée religieuse. Tout en Égypte portait l’empreinte de la religion. L’écriture était si remplie de symboles sacrés et d’allusions aux mythes divins, qu’en dehors de la religion égyptienne l’emploi en devenait pour ainsi dire impossible. Les lettres et les sciences n’étaient que des branches de la théologie. Les arts ne travaillaient guère qu’en vue du culte et pour la glorification des dieux ou des rois divinisés. Les prescriptions religieuses étaient si multipliées, si itératives, qu’il n’était pas possible d’exercer une profession, de pourvoir même à sa nourriture et à ses premiers besoins sans avoir constamment présentes à la mémoire les règles établies par les prêtres. Chaque province avait ses dieux spéciaux, ses rites particuliers, ses animaux sacrés. Il semble même que l’élément sacerdotal ait présidé dans le principe à la distribution du pays en nomes, et que ç’aient été à l’origine des districts religieux.

 

La religion chrétienne n’a pas craint de se révéler à tous, et, malgré la profondeur de ses dogmes, elle a su se rendre accessible aux grands et aux petits, aux ignorants et aux savants,- parce qu’elle est la vérité éternelle qui s’adresse au genre humain tout entier. Mais il n’en était pas de même des fausses religions de l’antiquité. Ce qu’il y eut de plus élevé, de plus philosophique en elles resta toujours enfermé dans le sanctuaire, pour l’honneur et le profit des prêtres et d’un certain nombre d’initiés. En Égypte, comme partout dans le paganisme, il y avait en réalité deux religions, l’une à l’usage des classes populaires, qui n’était que la formé extérieure de la doctrine ésotérique et présentait un monstrueux assemblage des plus grossières superstitions ; l’autre, connue seulement de ceux qui avaient approfondi la science religieuse, renfermait des dogmes plus relevés et formait une sorte de théologie savante, au fond de laquelle se trouvait la grande idée de l’unité de Dieu, sinon un véritable monothéisme, à tout le moins un hénothéisme parfaitement caractérisé.

Au commencement, nous disent les théologiens qui ont rédigé le XVIIe chapitre du Livre des Morts, si capital pour la connaissance des doctrines les plus relevées qui prédominèrent dans le sacerdoce aux plus belles époques de la civilisation égyptienne, au commencement était le Nou, l’Océan primordial, dans les profondeurs infinies duquel flottaient confondus les germes des choses. De toute éternité, Dieu s’engendra lui-même au sein de cette masse liquide encore sans forme et sans usage. L’affirmation de cette unité fondamentale de l’être divin se lit, exprimée en termes formels et d’une grande énergie, dans des textes qui remontent jusqu’à l’Ancien Empire. Il est le Un unique, celui qui existe par essence, le seul qui vive en substance, le seul générateur dans le ciel et sur la terre qui ne soit pas engendré... Il est le seul Dieu vivant en vérité, celui qui s’engendre lui-même, celui qui existe depuis le commencement, qui a tout fait et n’a point été fait. Aussi jusqu’aux plus anciennes époques où nous puissions remonter par les monuments, voyons-nous fréquemment, surtout chez les écrivains qui traitent de religion ou de morale, parler de Dieu et non plus des dieux.

Ce Dieu des Égyptiens, dit M. Maspero[1], était un être unique, parfait, doué d’une science et d’une intelligence certaines, incompréhensible à ce point qu’on ne peut dire en quoi il est incompréhensible. Toujours égal, toujours immuable dans son immuable perfection, toujours présent au passé comme à l’avenir, il remplit l’univers sans qu’image au monde puisse donner même une faible idée de son immensité. On le sent partout, on ne le saisit nulle part.

Unique en essence, il n’est pas unique en personne. Il est père par cela seul qu’il est, et la puissance de sa nature est telle qu’il engendre éternellement sans jamais s’affaiblir ou s’épuiser. Il n’a pas besoin de sortir de lui-même pour devenir fécond ; il trouve en son propre sein la matière de son enfantement perpétuel. Seul, par la plénitude de son être, il conçoit son fruit, et comme en lui la conception ne saurait être distinguée de l’enfantement, de toute éternité il produit en lui-même un autre lui-même. Il est donc à la fois le père, la mère et le fils de Dieu. Engendrées de Dieu, enfantées de Dieu, sans sortir de Dieu, ces trois personnes sont Dieu en Dieu, et, loin de diviser l’unité de la nature divine, concourent toutes trois à son infinie perfection.

Ce Dieu triple et un a tous les attributs de Dieu, l’immensité, l’éternité, l’indépendance, la volonté toute-puissante, la bonté sans limites. Il développe éternellement ces qualités souveraines, ou plutôt, pour me servir d’une expression chère aux écoles religieuses de l’ancienne Égypte, il crée ses propres membres, qui sont les dieux et s’associent à son action bienfaisante. Chacun de ces dieux secondaires, considéré comme identique au Dieu un, peut former un type nouveau d’où émanent à leur tour, et par le même procédé, d’autres types inférieurs. De trinités en trinités, de personnifications en personnifications, on en arrive bientôt à ce nombre vraiment incroyable de divinités aux formes parfois grotesques et souvent monstrueuses, qui descendent par degrés presque insensibles de l’ordre le plus élevé aux derniers étages de la nature. Néanmoins, les noms variés, les formes innombrables que le vulgaire est tenté d’attribuer à autant d’êtres distincts et indépendants, n’étaient pour l’adorateur éclairé que des noms et des formes d’un même être. Le Dieu, quand il en vient à la génération et qu’il amène à la lumière la force latente des choses cachées, dit Iamblique, s’appelle Ammon ; quand il est l’esprit qui résume en soi toutes les intelligences, I-m-hotpou ; quand il est celui qui accomplit toutes choses avec art et vérité, Phtah ; enfin, quand il est le dieu bon et bienfaisant, Osiri.

Aussi bien Ammon, I-m-hotpou, Phtah, Osiri, n’étaient pas adorés indifféremment par tout le pays. Chacun des nomes de l’Égypte primitive, de même qu’il avait sa dynastie nationale, avait son dieu national qui était une des formes et portait un des noms du Dieu unique. Formes et noms du Dieu unique s’étaient partagés la vallée du Nil en autant de domaines qu’il y avait de nomes et avaient constitué à côté de la féodalité politique une sorte de féodalité divine. Toum régnait souverainement sur On (Héliopolis) ; Téni et plus tard Aboud étaient sous l’autorité immédiate d’Osiri ; Ammon possédait T-Ape (Thèbes), et Phtah vint dans les temps historiques s’établir à Man-nofri. Chacun de ces dieux, identique en substance au dieu des autres nomes, reconnaissait de bonne grâce cette identité fondamentale. Ammon, de Thèbes, donnait l’hospitalité dans son temple à Min ou Khem de Qoubti, à Toum d’On, à Phtah de Man-nofri qui, de leur côté, lui faisaient place auprès d’eux dans leurs propres sanctuaires. L’habitude de réunir dans une même adoration les formes différentes de la divinité amenait perpétuellement leur fusion en une seule et même personne. Sevek, du nome du haut du pays, associé à M, se changeait en Sevek-Râ ; Phtah se confondait avec Sokari, sous le nom de Phtah-Sokari ; et celui-ci, rapproché d’Osiri, devenait Phtah-Sokar-Osiri. Tous les types, divins se pénétraient réciproquement et s’absorbaient dans le Dieu suprême. Leur division, même poussée à l’infini, ne rompait en aucune manière l’unité primitive delà substance divine. On pouvait multiplier à volonté les noms et les formes de Dieu ; on ne multipliait pas Dieu.

C’est ainsi que M. Pierret, qui a poussé plus loin qu’aucun autre égyptologue le développement de ce point de vue et s’est efforcé, avec autant de science que de talent, d’y montrer le point de départ originel de toute la religion égyptienne, a pu dire, en forçant quelque peu les termes : Ce qui distingue celte religion des autres religions de l’antiquité, ce qui lui constitue un caractère absolument original, c’est que, polythéiste en apparence, elle était essentiellement monothéiste. Les différents dieux que représentent les monuments ne sont pas pour ce savant des dieux, mais des symboles. Leur forme même nous démontre qu’il n’y faut point voir des êtres réels. Un dieu représenté avec une tète d’oiseau ou de quadrupède ne peut avoir qu’un caractère allégorique, de même que le lion à tête humaine appelé sphinx n’a jamais passé pour un animal réel. Tout cela n’est que de l’hiéroglyphisme. Les divers personnages du panthéon représentent les rôles divins, les fonctions du Dieu suprême, du Dieu unique et caché, qui conserve sous chacune de ces formes son identité et la plénitude de ses attributs.

Il y a beaucoup de vrai dans cette manière de voir, et surtout je crois que l’on peut affirmer qu’à une certaine époque du développement culminant de leurs spéculations, les théologiens sacerdotaux de l’Égypte ont professé une telle conception de la religion dont ils étaient les ministres. Mais il est bien difficile d’admettre que dans la réalité de son évolution historique celte religion ait découlé d’un monothéisme formel, conçu dès l’origine d’une manière consciente, et formé les cadres de son panthéon d’une manière systématiquement aussi régulière et aussi savante. Il me semble que la théorie du savant conservateur du Musée égyptien du Louvre ne tient pas assez de compte de certains faits qui ont dû exercer une influence puissante sur les premières phases de formation du système religieux des Égyptiens, qu’il prend pour le point de départ ce qui a été dans la réalité un progrès de la pensée métaphysique et théologique. Mais ce n’est pas encore ici le lieu d’examiner ce problème de la genèse de la religion égyptienne. Nous y viendrons un peu plus loin, après en avoir exposé le système dans son complet épanouissement, et nous verrons alors comment on est parvenu à concilier deux faits contradictoires, qui tous les deux sont incontestables dans cette religion, une aspiration singulièrement élevée vers l’idée de l’unité divine, qui remonte à une époque extrêmement ancienne, et un polythéisme parfaitement réel, legs des phases primordiales par lesquelles avait passé dans sa formation la société égyptienne.

 

§ 2. — LE DIEU SOLEIL.

L’esprit des Égyptiens était avant tout préoccupé du sort qui attend l’homme dans l’autre vie. Cette existence future, ils croyaient en apercevoir dans mille phénomènes naturels les images et les symboles ; mais elle leur paraissait plus particulièrement annoncée par le cours quotidien du soleil. Cet astre leur semblait reproduire chaque jour dans la marche qu’il accomplit les transformations réservées à l’âme humaine. Pour un peuple, ignorant de la véritable nature des corps célestes, une telle conception n’avait, du reste, rien d’étrange. Le soleil, ou, comme disaient les Égyptiens, Râ, passe alternativement du séjour des ténèbres ou de la mort dans le séjour de la lumière ou de la vie. Ses feux bienfaisants font naître et entretiennent l’existence ; le soleil joue donc, par rapport à l’univers, le rôle de générateur, de père ; il engendre la vie, mais il n’a point été engendré ; existant par lui-même, il est à lui-même son propre générateur. Ce symbolisme une fois accepté, il s’accusa de plus en plus, et l’imagination des Égyptiens chercha dans la succession des phénomènes solaires l’indication des phases diverses de l’existence humaine. Chaque point de la course de l’astre lumineux fut regardé comme correspondant aux différentes étapes de son existence.

Râ ne s’offrait pas d’ailleurs seulement comme le prototype céleste de l’homme qui naît, vit et meurt pour renaître encore ; ainsi que les autres peuples païens de l’antiquité, il était considéré comme une divinité, et une divinité de premier ordre, parce qu’il est le plus éclatant, le plus grand des astres, celui dont l’action bienfaisante vivifie le monde. Tantôt il était, pour les docteurs égyptiens, la créature la plus brillante du Tout-Puissant, comme le corps vivant sous lequel se manifestait le Dieu suprême ou son œil droit, éternellement ouvert au ciel. Tantôt, et plus souvent encore, il était Dieu lui-même, revêtu de la plénitude de ses attributs souverains. Hommage à toi, momie qui se rajeunit ou renaît perpétuellement, lui dit l’hymne gravé sur une stèle du musée de Berlin, être qui s’enfante lui-même chaque jour ! Hommage à toi, qui luis dans le Nou, pour vivifier tout ce qu’il a créé, qui as fait le ciel et environné de mystère son horizon ! Hommage à toi, Râ, qui, apparaissant à son heure, lances des rayons de vie pour les êtres intelligents ! Hommage à toi, qui as fait les dieux dans leur totalité, Dieu qui se cache et dont on ne connaît point l’image ! Hommage à toi, quand tu circules au firmament, les dieux qui t’accompagnent poussent des cris de joie ! L’assimilation et parfois l’identité complète du Dieu suprême et du soleil une fois admise, l’assimilation et l’identité complète des formes de Dieu avec Râ devint toute naturelle. Ammon, Osiri, Hor, Phtah lui-même furent tantôt considérés comme l’âme vivante de Râ, tantôt comme Râ lui-même. La conception théologique des Égyptiens ne s’arrêta pas là ; elle subdivisa pour ainsi dire le soleil en plusieurs divinités. Envisagé dans ses diverses stations, sous ses divers aspects, il devint un dieu différent, ayant son nom particulier, ses attributs, son culte ; c’est du reste un trait que la mythologie égyptienne a en commun avec presque toutes les autres mythologies. Ainsi le soleil dans son existence nocturne, avant son lever, est Toum ou Atoum ; Har-m-akhouti, Hor dans les deux horizons, au double moment de son lever et de son coucher ; Har-pa-khrad à son lever ; Râ, An-hour et Hor quand il brille au méridien ; Khopra quand il fait naître et entretient la vie ; Nofri-Toum à son coucher ; Osiri pendant là nuit, lorsqu’il s’est enfoncé dans les ténèbres et traverse les régions du ciel inférieur, L’obscurité précédant le jour, Atoum fut considéré comme né avant Râ et sorti d’abord seul de l’abîme ou du chaos.

 

L’anthropomorphisme, c’est-à-dire la conception des dieux sous figure humaine, s’infiltra dans ces données sabéistes, et les Égyptiens se représentèrent la génération des dieux comme s’étant opérée par des voies identiques à la génération humaine. Voilà pourquoi ils transportèrent dans leur théogonie les idées qu’ils se faisaient sur le rôle respectif des sexes dans cet acte mystérieux de la nature. Diodore de Sicile dit que, dans l’opinion des Égyptiens, le père est l’unique auteur de l’enfant, la mère ne fait que lui donner la nourriture et la demeure. C’est aussi ce pôle qui était assigné dans la théogonie au principe féminin, personnifié à Thèbes dans la déesse Moût, à Saï dans la déesse Nit, mère du Soleil. Ce principe ne représentait que la matière purement inerte, que le milieu sans vie au sein duquel la génération divine s’était opérée. Aussi, pour emprunter le langage mystique des prêtres égyptiens, la mère génératrice des dieux était-elle une création de Khnoum, individualisation du souffle divin qui anime là matière, symbolisé par le bélier. Khnoum est, en effet, la divinité animant la matière et lui donnant la vie ; c’est le premier des démiurges ou créateurs. On voit par là que, d’après la doctrine de l’Égypte, la matière inerte, réceptacle de la vie, identifiée au principe femelle, n’était pas coéternelle à Dieu, mais créée de son souffle. L’assimilation du cours du Soleil à la génération se complique dès lors d’un’ symbolisme nouveau. L’hémisphère inférieur, où l’astre descend après son coucher ; était personnifié par la déesse Hat-Hor. Celle-ci était conséquemment donnée comme la mère de Râ ; on admettait qu’elle avait porté dans son sein le père des êtres, et la vache lui fut attribuée pour symbole. Les Grecs, plus tard, s’imaginèrent y reconnaître leur Aphrodite. Adoré comme sortant des flancs de cette vache divine, le Soleil prenait le nom de Hor ; on le figurait comme un enfant s’élevant au-dessus des eaux sur une fleur de lotus. A son entrée dans le monde, il était reçu par cette même vache, déifiée sous le nom de Noubt, la dorée.

Certaines autres déesses sont des personnifications de la lumière du dieu Soleil, des rayons par lesquels il exerce son action sur l’univers. Telles sont Sekhet, Menhit, Ourt-hektou, Tefnout, Bast. Ces déesses forment dans le panthéon égyptien un groupe à part, très nettement déterminé. On leur donne pour attribut caractéristique comme une tête de lionne ou de chatte, qui surmonte leurs épaules humaines. Leur culte était particulièrement développé dans la région du Delta, et elles tendaient à se confondre dans une certaine mesure, comme, du reste, Hat-Hor elle-même avec les grandes déesses des religions asiatiques.

La navigation était en Égypte le mode de transport habituel — car le Nil constituait, comme nous l’avons déjà dit, la grande artère de communication — c’est dans une barque que l’on représentait le Soleil opérant sa course diurne au plus haut du ciel et sa course nocturne sur la terre.

Le voici qui se dégage lentement des étreintes de la nuit, dit avec une véritable poésie, inspirée des sources religieuses égyptiennes, M. Maspero. Il ne fait qu’apparaître à l’horizon oriental du ciel, et déjà les rayons vivants de ses yeux pénètrent, animent, fortifient tous les êtres. Debout dans le cabine de sa barque sacrée, la bonne barque des millions d’années, enveloppé dans les replis du serpent Mehea qui est l’emblème de son cours, il glisse lentement sur le courant éternel des eaux célestes, guidé et suivi par cette armée de dieux secondaires dont les peintures nous montrent les formes bizarres, Hor, debout à l’avant, sonde l’horizon du regard et signale l’ennemi qu’il se tient prêt à percer de sa lance ; un autre Hor tient le gouvernail. Les Akhimou-Ourdou, ceux qui jamais ne se reposent, et les Akhimou-Sekou, ceux qui jamais ne bougent[2], armés de longues rames, manœuvrent la barque et la maintiennent au fil de l’eau ; ils se recrutent sans cesse parmi les âmes pures, et les vois des deux Égyptes eux-mêmes tiennent à honneur d’en faire partie.

Tu t’élèves bienfaisant, Ammon-Râ-Harmakhoutj[3] ;

tu t’éveilles véridique, Ammon-Râ, seigneur des deux horizons !

Ô bienfaisant, resplendissant, flamboyant !

Ils rament tes nautoniers, les Akhimpu-Ourdou ;

ils le font avancer, tes nautoniers, les Akhimou-Sekou,

Tu sors, tu montés, tu culmines en bienfaiteur,

guidant ta barque sur laquelle tu croises,

par l’ordre souverain de ta mère. Nout[4], chaque jour,

tu parcours le ciel d’en haut, et tes ennemis sont abattus.

Tu tournes ta face vers l’occident delà terre et du ciel.

Éprouvés sont tes os, souples tes membres,

vivantes les chairs, gonflées de sève tes veines,

ton âme s’épanouit.

On adore ta Majesté Sainte, on la suit sur le chemin des ténèbres.

Tu entends l’appel de ceux qui t’accompagnent derrière, ta cabine,

les exclamations des nautoniers dont le cœur est content

parce que le Seigneur du ciel a comblé de joie les chefs du ciel inférieur,

les allégresses des dieux et des hommes qui poussent des exclamations

et s’agenouillent devant le Soleil sur son pavois,

par l’ordre souverain de ta mère Nout.

Les cœurs sont contents parce que Râ a renversé ses ennemis.

Le ciel est en allégresse, la terre est en joie,

les dieux et les hommes sont en fête,

afin de rendre gloire à Râ-Harmakhouti,

lorsqu’ils le voient se lever, dans sa barque .

et qu’il a renversé ses ennemis à son heure.

La cabine est en sûreté, car le serpent Mehen est à sa place,

et l’uræus a détruit les ennemis.

Avance sur ta mère Nout, seigneur de l’éternité !

Après avoir récité pour toi les charmes de l’enfantement,

elles se relèvent, Isi et Neht-hat,

lorsque tu sors du sein de ta mère Nout.

 Lève-toi, Râ-Harmakhouti !

Ton lever luit comme un rayonnement,

comme ta parole de vérité contre tes adversaires.

Fais ouvrir ta cabine !

Repousse le méchant en son heure,

afin qu’il n’avance pas, l’espace d’un moment !

Tuas anéanti la valeur de l’impie ;

l’adversaire de Râ tombe dans le feu de la désolation,

lorsqu’il attaque en ses heures.

Les enfants de la rébellion n’ont plus de force ;

Râ prévaut contre ses adversaires.

Les obstinés de cœur tombent sous tes coups ;

tu fais vomir à l’impie ce qu’il avait dévoré.

Lève-toi, Râ, dans l’intérieur de ta cabine !

Fort est Râ ; faible l’impie !

Haut est Râ ; foulé L’impie !

Vivant est Râ ; mort l’impie !

Grand est Râ ; petit l’impie !

Rassasié est Râ ; affamé l’impie !

Abreuvé est Râ ; altéré l’impie !

Lumineux est Râ ; obscur l’impie !

Bon est Râ ; mauvais l’impie !

Puissant est Râ ; impuissant l’impie !

Râ existe ; Apap[5] est anéanti !

Ô Râ, donne toute vie au Pharaon !

Donné des pains à son ventre, de l’eau à son gosier,

des parfums à sa chevelure.

Ô bienfaisant comme Râ, Hâr-m-akhouti,

navigue avec lui par ordre souverain !

Ceux qui sont dans ta barque sont en exaltation ;

troublés, confondus sont les impies.

Un bruit de joie est dans le lieu grand ;

la cabine de la barque est en exaltation :

Ils poussent des exclamations dans la barque des millions d’années les nautoniers de Râ ;

leur cœur est joyeux quand ils voient Râ.

Les dieux sont en exaltation.

Le grand cycle divin est comblé de joie en rendant gloire à la grande barque sacrée ;

des réjouissances se font dans la chapelle mystérieuse.

Ô, lève-toi, Ammon-Râ-Harniakhouti, qui se crée lui-même !

Tes deux sœurs[6] se tiennent à l’orient ;

elles sont accueillies, elles sont portées vers ta barque,

celte barque de toute procréation.

Râ, quia émis tous les biens,

viens, Râ qui se crée lui-même !

Fais que le Pharaon reçoive les offrandes qui se l’ont dans Ha-benben[7],

sur les autels du Dieu dont le nom est secret.

Honneur à toi, vieillard qui se manifeste en son heure,

seigneur aux faces nombreuses,

uræus qui produit les rayons destructeurs des ténèbres !

Tous les chemins sont remplis de rayons.

C’est à toi que les cynocéphales donnent les offrandes qui sont dans leurs mains,

à toi qu’ils adressent leurs chants, dansant pour toi,

faisant pour toi leurs incantations et leurs prières.

Ils sont appelés dans le ciel et sur la terre ;

ils sont conduits à tes gracieux levers ;

ils t’ouvrent les portes de l’horizon occidental du ciel ;

ils font aller Râ dans la paix,

dans l’exaltation de ta mère Nout.

Ton âme examine ceux qui sont dans le ciel inférieur ;

et les âmes sont dans le ravissement matin et soir.

Car tu fais le fléau qui tue et tu adoucis la souffrance d’Osiri,

tu donnes les souffles à qui est dans la vallée funèbre.

Tu as illuminé la terre plongée dans les ténèbres ;

tu adoucis la douleur d’Osiri.     

Ceux qui sont goûtent le souffle de la vie ;

ils poussent des exclamations vers toi,

ils s’agenouillent devant cette forme qui est la tienne, de Seigneur des formes.

Ils rendent honneur à ta force

dans cette figure bienfaisante qui est la tienne, de Dieu matin.

Les dieux tendent leurs bras vers toi,

lorsqu’ils sont enfantés par ta mère Nout.

Viens vers le Pharaon, donne-lui ses mérites dans le ciel,

sa puissance sur la terre,

ô Râ ! qui a réjoui le ciel,

ô Râ ! qui a frappé la terré d’une crainte respectueuse.

ô bienfaisant Râ-Harmakhouti !

Tu as soulevé le ciel d’en haut pour élever ton âme ;

tu as voilé le ciel inférieur pour y cacher tes formes, funéraires.

Tu as élevé le ciel d’en haut à la longueur de tes bras,

tu as élargi la terre par l’écartement de tes enjambées.

Tu as réjouis le ciel d’en haut par la grandeur do ton âme ;

la terre te craint, grâce à l’oracle de ta statue.

Épervier saint à l’aile fulgurante,

phénix aux multiples couleurs ;

grand lion qui se défend soi-même

et qui ouvre les voies de la barque Sekti[8],

ton rugissement abat tes adversaires,

tandis que tu fais avancer ta grande barque.

Les hommes t’invoquent, les dieux te craignent ;

tu as abattu les ennemis sur leurs faces.

Coureur qu’on ne peut atteindre au malin de ses naissances,

élevé plus que les dieux et les hommes,

lève-toi pour nous,

nous ne connaissons pas ton image ;

apparais à notre face,

nous ne connaissons pas ton corps !

Ô bienfaisant Râ-Harmakhouti !

Tu te rues en mâle.

Taureau la nuit, chef en plein jour,

beau disque bleu[9],

roi du ciel, souverain sur la terre,

grande image dans les deux horizons du ciel,

Râ, créateur des êtres,

Totounen[10], vérificateur des êtres intelligents,

que le fils du Soleil, le Pharaon,

soit vénéré pour tes mérites ;

qu’il soit adoré quand tu te lèves bienfaisant

à l’horizon oriental du ciel.

C’est lui qui dirige ta course,     

qui renverse tes ennemis devant toi,

qui repousse tous tes adversaires,

qui examine pour toi l’outsa[11] en son lieu.

Le dieu passe, enveloppé de cette lumière éblouissante qui ne permet pas à l’œil humain de sonder les profondeurs de son être.

Ô dieu qui t’es ouvert les voies[12],

ô toi qui as percé à travers les murailles !

Ô dieu qui se lève en qualité de soleil !

Être qui devient sous la forme de Khopra,

dans le double horizon !

Tu as éveillé ceux qui te font parcourir les chemins du ciel ;

tu t’approches du Grand Chef

pour faire le plan du temps durant le cours de l’éternité.

Enfant qui nais chaque jour,

vieillard enfermé dans les bornes du temps !

Vieillard qui parcoures l’éternité !

Si immobile qu’il ouvre toutes ses faces,

si élevé qu’on ne peut l’atteindre !

Seigneur de la demeure mystérieuse où il se tient caché,

être caché dont on ne connaît point l’image !

Seigneur des années, qui donne la vie à qui il lui a plu !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu es venu, tu as ouvert les chemins,

tu as parcouru les voies de l’éternité.

C’est ainsi, au milieu des acclamations et des prières, que le dieu Soleil poursuit sa marche radieuse, jusqu’au moment où, poussé toujours parle courant irrésistible, il plonge à l’occident et disparaît pour un temps dans la nuit du ciel inférieur.

 Dans les idées cosmographiques des Égyptiens, les eaux éternelles, après avoir formé la voûte des cieux, tombaient vers l’occident en large cascade et s’engouffraient dans les entrailles de la terre par le Ro-Pega ou Ro-Pegart, la Bouche de la fente, que l’on plaçait à l’ouest d’Aboud et dont cette ville possédait une image artificielle, objet d’une profonde vénération, auprès de laquelle on se plaisait à se faire ensevelir. C’est par cette ouverture que la barque du Soleil, toujours portée subies eaux du firmament et entraînée dans leur chute, pénétrait dans le monde inférieur avec son cortège de dieux lumineux. Pendant douze heures la barque divine parcourait sous terre de longs corridors sombres, où des génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s’efforçaient de l’arrêter, tantôt l’aidaient à vaincre les dangers du voyage. De distance en distance, une porte, défendue par un serpent gigantesque, s’ouvrait devant elle et lui ouvrait l’accès d’une salle immense, remplie de flamme et de fumée, de monstres aux formes hideuses et de bourreaux qui tourmentaient les damnés. Puis les couloirs recommençaient, toujours étroits et obscurs, et la course au milieu des ténèbres, et les luttes contre les génies malfaisants, et l’accueil joyeux des dieux propices. La description minutieuse de cette course souterraine du Soleil nocturne, telle qu’on se la représentait, était donnée dans un livre religieux spécial, le Livre de savoir ce qu’il y a dans l’hémisphère inférieur, dont le texte, conservé sur des papyrus, sur des sarcophages et sur les parois de quelques tombeaux, comme ceux des rois de Thèbes, peut être aujourd’hui presque entièrement reconstitué. Cet écrit donnait, heure par heure, avec figures explicatives, les épisodes de la marche du Soleil, le nom des salles parcourues, des génies et des dieux rencontrés, la peinture du supplice des damnés et les discours des personnages mystiques qui accueillent le Soleil. La barque du dieu était censée s’enfoncer toujours plus profondément jusqu’à minuit. A partir de celte heure, au contraire, elle commençait à remonter vers la surface de la terre. Au matin, le Soleil avait atteint l’extrême limite de la contrée ténébreuse et sortait à l’orient, dans le pays de Boqit, c’est-à-dire de l’accouchement ; pour éclairer un nouveau jour.

 

Aux jours du commencement, l’action de Râ, s’étendant sur le chaos primordial, le débrouilla sans effort. Il dit à l’astre solaire : Viens à moi, et le soleil, venant à lui, commença de briller. Par son ordre, le dieu Schou, le lumineux, aplanit la terre et sépara les eaux en deux masses. L’une, répandue à la surface du sol, produisit les fleuves et les mers ; l’autre, suspendue dans les airs, forme la voûte du ciel, les eaux d’en haut, sur laquelle les astres et les dieux, entraînés par un courant éternel, se mirent à flotter. Mais en établissant les lois qui règlent l’harmonie du monde, l’ordonnateur universel avait par cela même soulevé contre lui les forces malfaisantes delà nature. Leur chef, que les monuments représentent sous la figure d’un long serpent sinueux. Apap essaya d’anéantir l’œuvre divine ; la bataille s’engagea entre les dieux lumineux, fécondants, et les fils de la rébellion, ennemis de la lumière et de la vie. Terminée, comme de juste, à l’avantage du premier, elle n’amena pas de résultats décisifs. Tant que durera le monde, les monstres seront vaincus, affaiblis, mais non détruits. Sans cesse en révolte contre le pouvoir qui les accable, ils menacent sans cesse l’ordre delà nature. Afin de résister à leur action destructive, Dieu doit, pour ainsi dire, créer chaque jour à nouveau le monde[13].

L’office de combattre et de vaincre le grand serpent Refrof ou Apap appartient tout spécialement à Hor, qui personnifie le soleil levant. Sous la forme de Hor-Themâ, il perce de sa lance-le reptile, en qui sont alors représentées les vapeurs crépusculaires que l’astre naissant dissipe de ses feux. C’est la donnée première, la forme la plus antique de la lutte des dieux de la lumière et du bien contre les puissances des ténèbres et du mal ; et elle a toujours gardé une place importante dans la mythologie. Mais plus tard le principe hostile et ténébreux fut surtout personnifié par le dieu Set, qui paraît avoir été primitivement un Soleil terrible, envisagé dans les effets desséchants et destructeurs de ses rayons, et aussi un dieu spécialement adoré par les populations du Delta, car on l’opposait, comme maître de celte contrée, à Hor, souverain des pays du sud. Set devint alors l’antagoniste d’Osiri, vainqueur un moment de ce dieu bienfaisant, mais vaincu à son tour par son fils Hor. De jour en jour il prit davantage la physionomie d’un dieu du mal, d’une personnification de tout ce qu’il y a d’hostile et de mauvais dans la nature. On ne l’envisageait plus guère que comme une sorte de démon d’une puissance formidable, et on n’avait plus pour lui que des malédictions à l’époque où les Grecs entrèrent en contact avec les. Égyptiens et assimilèrent Set au Typhon de leur propre mythologie. Mais il n’en avait pas été toujours de même. Plus on remonte haut, moins on voit un caractère de réprobation attaché au personnage de Set. Même au temps de la XVIIIe, de la XIXe et de la XXe dynastie, quoique le mythe qui en faisait le grand adversaire du bienfaisant Osiri fut déjà depuis longtemps formé, et populaire, Set n’avait point pour cela cessé de recevoir une part dans les adorations publiques. Il y avait des endroits où il était le grand dieu local ; on l’invoquait comme présidant, plus qu’aucun autre personnage du panthéon, à la force guerrière et destructive ; on le considérait aussi comme le dieu du désert, qui menace constamment le sol fertile de l’Égypte des vagues brûlantes de ses sables, comme celui de la mer salée qui engloutit les eaux douces et fécondantes du Nil. Certains rois, comme Séti, se mettaient par leur nom même sous la protection spéciale de ce dieu. On l’associait quelquefois dans une combinaison syncrétique à son adversaire bienfaisant Hor, et on représentait les deux dieux réunis pour soutenir la couronne du roi, comme les maîtres de la Haute et de la Basse-Égypte. Ce qui n’empêchait pas, du reste, que bien fréquemment le sculpteur qui venait d’exécuter, la figure de ce dieu terrible et redouté dans les bas-reliefs d’un temple ou dans le cartouche contenant le nom du roi, la mutilait lui-même d’un coup de masse avant de terminer son œuvre, afin qu’elle ne lui portât pas malheur, exactement de même de nos ymaigiers du moyen âge ont souvent cassé la tête du diable qu’ils venaient de sculpter, se persuadant avec naïveté qu’ils le rendaient ainsi impuissant à leur nuire.         

Set fut identifié au Soutekh que les Pasteurs et les Khéta tenaient pour leur dieu suprême. Il le fut aussi au Ba’al des populations kénânéennes et araméennes. Aussi ce fut dans son cycle que furent classées par la religion officielle les divinités asiatiques dont le culte, ainsi que nous l’avons déjà raconté (tome II), s’introduisit sur les bords du Nil vers le temps de la XIXe dynastie et y acquit momentanément une certaine popularité, Reschpou (Rescheph), Bes (Bousch), Astart (Aschtkarth), Anta (Anatk), Qedesclit, Kent, Anouqt (Onqath). On les mit aussi en rapport étroit avec Ilat-IIor, que l’on rapprochait encore de la déesse kénânéenne Aschtarth, la Athar des Araméens et des Arabes, et dont on faisait quelquefois une reine des Asiatiques. Reschpou, dont les représentations sont assez multipliées, était invoqué comme un dieu delà vaillance guerrière. Astart était aussi une reine des batailles ; à qui l’on avait donné la tête d’une lionne de Sekhet et des autres déesses du même groupe.

 

Les pouvoirs malfaisants vaincus et contenus, l’œuvre du Dieu suprême, spécialement personnifié dans le Soleil, n’était pas encore complète.

Il a créé le sol, l’argent et l’or ;

le lapis vrai à son bon plaisir[14].

Il fait les herbages pour les bestiaux,

les plantes dont se nourrissent les humains.

Il fait vivant le poisson dans le fleuve,

les oiseaux dans le ciel,

donnant le souffle à ceux qui sont dans un œuf.

Il vivifie les reptiles,

fait ce dont vivent les oiseaux ;

reptiles et oiseaux sont égaux à ses yeux.

Il donne des provisions au rat dans son trou,

et nourrit l’oiseau sur la branche.

Sois béni pour tout cela,

Un unique, multiple de bras.

C’est de ses deux yeux que sont sortis les hommes, troupeau de Râ, » divisés entre les quatre races dont nous avons déjà parlé plus haut, en les comparant à celles qu’admet l’ethnographie de la Genèse (tome Ier) et en indiquant les auteurs différents que l’on attribuait à leur formation (tome 1er).

Salut à toi ! disent-ils tous,

louange à toi parce que tu demeures parmi nous !

Prosternations devant toi, parce que tu nous as créés !

Tu es béni de toutes créatures ;

tu as des adorateurs en toute région,

au plus haut des cieux, dans toute la largeur de la terre,

au plus profond des mers.

Les dieux s’inclinent devant ta sainteté ;

les âmes exaltent qui les a créées.

Elles se réjouissent de se présenter devant leur générateur,

elles te disent : Va en paix,

père des pères de tous les dieux,

qui as suspendu le ciel, étendu la terre.

Créateur des êtres, formateur des choses,

roi souverain, vie, santé, force, chef des dieux,

nous adorons tes esprits, parce que tu nous as faits ;

nous te faisons des offrandes, parce que lu nous as donné naissance ;

nous le bénissons, parce que tu demeures parmi nous.

 

§ 3. — LES DIEUX RÉGNANT SUR LA TERRE. — OSIRI.

Au sortir des mains du créateur, l’homme ne connaissait encore aucun des arts nécessaires à la vie ; il n’avait même pas de langage et en était réduit à imiter le cri des animaux. Dieu descendit sur la terre et se manifesta aux humains sous différentes formes, dont la succession fut enregistrée dans les dynasties divines. Le nom de ces formes ou plutôt de ces dieux varia selon les temps et les lieux[15]. A Memphis, Phtah prenait la tête de la liste ; à Thèbes c’était Ammon ; à Héliopplis, Atoum. Venaient ensuite Râ, qui paraît bien avoir été le premier des monarques divins dans la conception primitive, puis Schou, Sev, Osiri Oun-nofri, Set et Hor[16]. Le règne de cette dynastie divine était regardé par les Égyptiens comme un âge d’or auquel ils ne songeaient jamais sans envie. Pour dire d’une chose qu’elle était supérieure atout ce qu’on pouvait imaginer, ils affirmaient qu’on n’en avait pas vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.

Osiri était le plus populaire des dieux-rois. Son mythe n’est qu’une des formes sous lesquelles on se plaisait à se représenter la lutté du bien et du mal, du dieu ordonnateur contre le désordre du chaos. Osiri, l’être bon par excellence (Oun-nofri), est en guerre perpétuelle contre Set le maudit ; Osiri, dieu solaire et forme infernale de Râ, est l’ennemi éternel, de Set, le dieu des ténèbres et de la nuit. Après sa disparition à l’ouest du ciel, le roi du jour, souverain de la nuit, qui avance sans station ni relâche, Râ, n’arrêtait point sa course. Il allait, comme nous l’avons dit tout à l’heure, sur la voie mystérieuse de la région d’occident, à travers les ténèbres de l’enfer, que nul vivant n’a jamais pénétrées, et voyageait pendant douze heures pour regagner l’orient et reparaître à la lumière. Cette naissance et cette mort journalière du soleil, indéfiniment répétées, avaient suggéré aux Égyptiens le mythe d’Osiri. Comme tous les dieux, Osiri est le soleil : sous la figure de Râ, il brille au ciel pendant les douze heures du jour ; sous la forme d’Osiri, Oun-nofri, il régit la terre. Mais,.de même que Râ est chaque soir attaqué et vaincu par la nuit qui semble l’engloutir à jamais, Osiri est trahi par Set, qui le met en pièces et disperse ses membres pour l’empêcher de reparaître. Malgré cette éclipse momentanée, ni Osiri ni Râ ne sont morts. Osiri Khent-Ament, l’Osiri infernal, soleil de nuit-, renaît, comme le soleil au matin, sous le nom de Har-pa-khrad, Hor enfant, l’Harpocrate des Grecs. Har-pa-khrad, qui est Osiri, lutte contre Set et le bat comme le soleil levant dissipe les ombres de la nuit ; il venge son père, mais sans anéantir son ennemi. Cette lutte, qui recommence chaque jour et symbolisait la vie divine, sert aussi de symbole à la vie humaine. La vie n’était pas, en effet, confinée à cette terre. L’être qui naissait à notre monde avait déjà vécu et devait vivre ailleurs ; les moments de son existence terrestre n’étaient qu’un des stages, un des devenirs (khopraou) d’une existence dont il ne connaissait ni le commencement ni la fin. Chacun des stages de cette existence, et partant la vie humaine, répondait à un jour de la vie du soleil et d’Osiri. La naissance de l’homme était le lever du soleil à l’orient ; sa mort, la disparition du soleil à l’occident du ciel. Une fois mort, l’homme devenait Osiri et s’enfonçait dans la nuit jusqu’au moment ou il renaissait à une autre vie comme Hor-Osiri à une autre journée[17].

Toute une légende d’un caractère épique se forma sur ces données théologiques ; on lui donna la terre pour théâtre et chacune des villes de la vallée du Nil prétendit avoir vu un des épisodes du drame. On raconta qu’Osiri et Set étaient frères, nés tous les deux de Sev, personnification de la terre, et de la déesse Nout, la voûte céleste. Ils avaient épousé leurs deux sœurs, Isi et Nebt-hat (la Nephtys des Grecs). Osiri, l’aîné des frères, avait d’abord régné sur l’Égypte, sur laquelle il avait répandu tous les bienfaits de la civilisation. Mais Set, jaloux d’Osiri et voulant usurper sa couronne, avait assassiné traîtreusement son frère dans un banquet, avait coupé son corps en morceaux et enfermé ceux-ci dans un coffre, qu’il avait jeté à la mer. Isi, instruite de l’assassinat, avait longtemps recherché les débris du corps de son mari, les avait recueillis, rassemblés et par ses baisers et ses larmes les avait si bien réchauffés que ce cadavre inanimé l’avait rendue mère d’un fils, Hor, qui n’était que lui-même réincarné. Hor avait grandi sous la double protection d’Isi et de Nebt-hat, qui, bien que femme du meurtrier, s’était associée aux recherches et au deuil de sa sœur. Parvenu enfin à la plénitude de sa force, le jeune dieu avait tiré vengeance de la mort de son père sur la personne de Set, lequel régnait en Égypte depuis la mort d’Osiri, en commettant tous les excès et tous les crimes. La mort d’Osiri, la douleur d’Isi, la défaite finale de Set, tout cela avait fourni à la légende mythique et à ses variantes un thème inépuisable de créations qui rappellent ce que l’on trouve dans diverses religions de l’Asie antérieure, notamment l’histoire de Cybèle et d’Atys, celle de Ba’alth et de Tammouz ou d’Aphrodite et d’Adonis.

Aussi certaines des variantes du mythe osirien avaient-elles été combinées de manière à établir un lien entre le culte de l’Égypte et celui de la Syrie. On racontait que le coffre qui contenait les restes du corps dépecé d’Osiris, jeté ta la mer aux embouchures du Nil, avait été porté par les flots jusque sur le rivage de la Phénicie, à Gebal ou Byblos. Là un tamarisc avait miraculeusement poussé en une seule nuit, enveloppant dans son tronc le coffre du dieu. Frappé de la miraculeuse croissance de cet arbre, le roi de Gebal, Melqarth (Plutarque hellénise son nom en Malcandre), l’avait fait couper et en avait fait la colonne centrale qui soutenait le plafond d’une des salles de son palais. Isi, dans ses courses vagabondes, était venue en Phénicie et avait reconnu, que la colonne de Gebal recelait dans . . ses flancs le cadavre d’Osiri. Alors elle s’était offerte pour être la nourrice de i’enfant de Melqarth, et tandis qu’elle allaitait son nourrisson de jour, la nuit elle se changeait en oiseau pour voleter autour de la colonne en poussant des lamentations sur son veuvage. L’éducation de l’enfant achevée ; et avec une nourrice divine, elle l’avait été en peu de temps, Isi avait demandé la colonne pour son salaire, l’avait ouverte et en avait tiré le corps de son époux.

Nous montrerons un peu plus loin de quelle importance ce mythe osirien fut dans le développement des idées des Égyptiens sur l’autre vie et sur les destinées qui y attendaient l’âme après la mort.

 

§ 4. — TRIADES ET ENNÉADES DIVERSES.

Dans ce rapide exposé des doctrines essentielles et fondamentales de la religion de l’antique Égypte[18], nous n’avons esquissé que les plus grands traits, nous n’avons indiqué que les personnages principaux du panthéon, que la théologie considérait comme formé par la subdivision de l’unité du premier principe unité dont la notion régnait au fond des sanctuaires ; car on s’y efforçait de trouver des combinaisons plus ou moins ingénieuses pour la concilier avec le fait du polythéisme. Nous ne saurions entrer ici dans rémunération des personnages secondaires de l’Olympe pharaonique ; leur nombre la rendrait beaucoup trop longue. En effet, ces dieux, que les penseurs religieux considéraient comme n’étant que des attributs, des qualités ou des modalités du seul être absolu et éternel, mais auxquels on avait fini par attribuer une existence propre et personnelle, pouvaient être indéfiniment multipliés, et certes la superstition populaire ne s’en était pas fait faute. Souvent beaucoup de ces personnages procèdent de la même conception et peuvent être ramenés à une même figure ; lorsqu’on les étudie de près, leur diversité extérieure s’efface, on les voit se confondre les uns avec les autres, et on arrive rapidement à celte conclusion que la mythologie égyptienne et tout le peuple de ses dieux se réduisent à un très petit nombre d’éléments, qui vont en se diversifiant à l’infini dans leur expression extérieure. Mais dans la religion populaire et visible, dans celle que les cérémonies extérieures des temples étalaient aux yeux du public, tous ces êtres divins se présentaient comme absolument distincts ; le peuple les tenait pour tels ; les prêtres seuls et ceux qu’ils avaient instruits dans les secrets des choses religieuses savaient à quoi s’en tenir sur le fond des doctrines.

Nous devons aussi laisser de côté, sans y insister longuement, certains dieux qui sortent du caractère solaire prédominant d’une manière générale dans le panthéon égyptien, par exemple toute la série des personnifications lunaires auxquelles on attribue un caractère mâle. Ces dieux, qui se rattachent, non plus à l’œil droit, mais à l’œil gauche du Dieu unique et suprême, sont principalement Khonsou, l’un des souverains de Thèbes, Aah et surtout Tahout, le dieu à tête d’ibis, qui partout figure dans les cycles divins avec son rôle particulier de scribe de l’assemblée des immortels, et qui était le premier, des dieux à Sesoun ou Khmounou ; l’Hermopolis des écrivains classiques, dans l’Égypte moyenne. Les Grecs en ont fait un Hermès. C’est le dieu des sciences, des lettres, celui, à qui l’on attribue la composition des livres sacrés. En tant que luné, il est le mensurateur du temps et celui qui veille sur la régularité des mouvements sidéraux.

Dans le culte extérieur et public, les divinités, indéfiniment multipliées, se groupaient toujours par triades ou séries de trois, qui plaçaient sous les yeux du peuple l’image du mystère de la génération divine, sous les traits d’une famille constituée comme celles des hommes et composée d’un père, d’une mère et d’un fils. Ces groupes, ces familles divines qui reproduisaient sous mie forme matérielle et tangible la conception fondamentale de la doctrine mystérieuse, étaient censées s’enfanter successivement les unes les autres et formaient ainsi comme une chaîne d’émanations descendant de là divinité suprême, se rapprochant à chaque degré davantage de la terre et finissant par arriver presque au niveau de l’humanité.

Ici la politique était intervenue directement et d’une manière fort habile dans l’organisation du culte public. Chaque triade était adorée dans le sanctuaire d’une des villes capitales des nomes ; il n’y avait pas deux villes qui adorassent la même triade. Or, le rang que tenait dans l’échelle des émanations le groupe divin adoré dans le temple était en raison directe de l’importance politique et administrative de la ville. C’est à peine si l’on pourrait citer deux ou trois exceptions, qui tiennent à ce que des villes fort considérables à l’époque reculée oh le culte officiel avait été organisé, étaient avec le temps déchues de leur importance, sans que leur culte eût perdu son rang hiérarchique. Mais il faut ici tenir également compte de ce fait que si le rang de la ville a très souvent déterminé le choix de la triade qu’on y adorait, d’après son rang dans l’échelle théogonique, par contre il est arrivé aussi que la fortune historique de la ville a grandi singulièrement l’importance attribuée à son dieu.

La triade suprême, sous le Moyen et surtout le Nouvel Empire, était celle de Thèbes, composée d’Ammon-Râ, le plus grand dieu du culte officiel de l’Égypte à partir du moment où la XIIe dynastie eut établi la capitale du pays d’où elle tirait son origine, de Moût, la mère divine par excellence, et de Khonsou, fils d’Ammon, mais aussi transformation d’Ammon lui-même, car dans ces groupes divins le fils est toujours identique à son père. Ammon, du reste, est sans contredit la forme la plus élevée et la plus spiritualiste sous laquelle le sacerdoce égyptien ait présenté la divinité aux adorations de la foule dans ses sanctuaires. C’est le dieu invisible et insondable ; son nom signifie le caché, et en effet il est le ressort mystérieux qui crée, conserve et gouverne le monde.  Le dieu père dans la triade de Memphis était Phtah, le démiurge, personnification de l’énergie créatrice, seigneur de justice, ouvrier et ordonnateur des mondes, auteur de l’univers visible, mais dont les attributs expriment une confusion absolue entre le créateur et la créature, entre l’auteur de l’ordre des choses et la matière informe. C’est ainsi qu’on le représentait comme un nain grotesque et monstrueux ou mieux comme un fœtus encore imparfaitement développé, tel qu’il est dans le ventre de sa mère. Son épouse était Sekhet, la déesse à tête de lionne, vengeresse des crimes, dans laquelle on reconnaissait quelquefois une forme de Moût. Le culte de la vieille capitale des dynasties primitives donnait Râ pour fils à ce couple divin.

Monthou, à tête d’épervier, était la forme terrible et guerrière du Soleil, dont les rayons frappent comme des flèches et sont quelquefois mortels. On l’adorait spécialement à On-rès ou Hermonthis, avec la déesse Râtaoui, son épouse, et leur fils Har-pa-Râ (Hor Soleil), nouvel, exemple de l’identité du dieu père et du dieu fils.

Citons encore, parmi les triades locales que l’on connaît par les monuments :

A Thèbes, comme triade secondaire, Ammon Khem, Amont et Har-ka ;

Aux Cataractes, Khnoum, Sa et Anouqt ;

A Teb ou Apollonopolis, Har-houd, Hat-Hor et Har-samt-taoui ;

A Snî ou Latopolis, Khnoum, Nebaout et Haq-kéou ;

A Noubti ou Ombos, Sevek-Râ, Hat-Hor et Khonsou ; puis, comme seconde triade, Har-ouer, Sent-nofrit et P-neb-taoui.

De toutes ces triades, celle qui était la plus rapprochée de l’humanité dans le culte extérieur, bien que sa conception, comme nous l’avons vu, fût une des plus hautes, était celle d’Osiri, d’Isi et de Hor, objet d’un culte universel dans toutes les parties de l’Égypte, mais ayant son plus auguste sanctuaire dans Aboud, la ville qui lui était spécialement consacrée, comme le fut plus tard aussi l’île de Philæ.

Quelquefois les groupes ternaires ne reproduisaient plus la famille humaine et étaient composés de trois dieux mâles. Tel était le caractère de l’association de Râ, Phtah et Hâpi (le Nil) et de celle de Ammon-Râ, Râ et Sevek. Les rois divinisés de leur vivant ont été introduits dans les groupes de ce genre. Râ-mes-sou II est le synthrone d’Osiri et de Phtah quand il reçoit les adorations de son beau-père, le prince de Khéta (plus haut, tome II) ; avec Râ et Atoum il constitue la trinité des grands dieux de sa ville de Pa-Râmessou-aâ-nakhtou. Dans un bas relief de Khennou (Silsilis), son fils Mi-n-Phtah l’adore en compagnie d’Osiri et d’Isi, auprès desquels il se substitue à Hor en tant que Dieu fils. A Isamboul nous l’avons vu (plus haut, dans le 1er chapitre de ce volume), se rendre un culte à lui-même comme au fils du dieu Râ et la déesse Tefnout. Aux temps ptolémaïques, la dégradation de la religion par cette apothéose des rois de leur vivant en vient à ce point que dans le temple d’Hermonthis on présente aux adorations, en tant qu’une nouvelle triade divine, manifestée sur la terre, Jules César, la fameuse Cléopâtre et le petit Ptolémée César ou Césarion, fruit de leur commerce doublement adultère.

Le nombre trois étant essentiellement mystique et sacré, les groupes ternaires de dieux se multipliaient à leur tour par trois, la triade devenait une ennéade. C’est ce qu’on appelait un paoût nontriou, un cycle de dieux. Cette ennéade, dont chaque personne pouvait se décomposer en un nombre infini de formes secondaires, était devenue l’expression favorite pour représenter la divinité dans son unité multiple, telle que l’avaient conçue les écoles sacerdotales. On l’employait donc souvent comme désignation collective de l’ensemble des dieux, résumé sous cette forme doublement ternaire.

 

§ 5. — LE CULTE DES ANIMAUX.

Le symbolisme était l’essence même du génie de la nation égyptienne et de sa religion. L’abus de cette tendance produisit la plus grossière et la plus monstrueuse aberration du culte extérieur et populaire du pays de Kêmi-t. Pour symboliser les attributs, les qualités et la nature des diverses divinités de leur panthéon, les prêtres égyptiens avaient eu recours aux êtres du règne animal. Le taureau, la vache, le bélier, le chat, le singe, le crocodile, l’hippopotame, l’épervier, l’ibis, le scarabée, etc., étaient les emblèmes chacun d’un ou de plusieurs personnages divins. On représentait le dieu sous la figure de cet animal, ou, plus souvent encore, par un accouplement étrange et particulier à l’Égypte, on lui en donnait la tête sur un corps humain. Mais les habitants des bords du Nil, éloignés de l’idolâtrie des autres nations païennes par un instinct de leur nature, tout en multipliant les représentations de leurs dieux, disaient qu’en réalité on ne taille point un dieu dans la pierre, dans les statues sur lesquelles on pose la double couronne ; on ne le voit pas ; on ne sait pas le lieu où il est. Ils avaient préféré porter leurs hommages à des images vivantes des dieux plutôt qu’à des images inertes de pierre ou de métal ; et ces images vivantes, ils les avaient trouvées dans les animaux, qu’ils avaient choisis pour emblèmes de l’idée exprimée dans la conception de chaque dieu. De là le culte des animaux sacrés, qui paraissait si étrange et si ridicule aux Grecs et aux Romains.

Quelques-uns, en se fondant sur les théories préconçues de certaines écoles plus ou moins philosophiques sur des phases successives d évolution de la religion, qui auraient été invariablement les mêmes chez tous les peuples, ont cru reconnaître dans ce culte des animaux sacrés chez les Égyptiens le vestige d’un fétichisme remontant à un état encore sauvage. Il y a à cette manière de voir un obstacle absolu. C’est que la tradition nationale des Égyptiens affirmait qu’un tel culte, bien loin d’avoir un caractère primitif, ne s’était établi que par une combinaison voulue, à une date déterminée dans les temps historiques. Les historiens du pays avaient soin de noter que l’adoration des animaux divins les plus vénérés de l’Égypte, de ceux qui, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, étaient considérés comme de véritables incarnations des dieux sur la terre, ne remontait ni au temps semi-mythique des Schesou-Hor, ni à celui de la première dynastie. Il avait été constitué par Ka-kéou, le second roi de la IIe dynastie (plus haut, tome II). Ce n’était donc pas un fait primordial remontant aux origines mêmes de la société égyptienne, avant qu’elle ne fût sortie des langes d’un état rudimentaire ; c’était la conséquence logique d’un développement déjà trop raffiné de l’esprit de symbolisme.

Chaque nome avait son animal sacré, dont quelques-uns étaient adorés par tout le pays, comme le scarabée de Phtah, l’ibis et le singe cynocéphale de Tahout, l’épervier de Hor, le chacal d’Anopou (Anubis). D’autres, vénérés dans un nome, étaient proscrits ailleurs. Les gens de Abou (Éléphantine) tuaient le crocodile et lui faisaient la chasse avec acharnement. Au contraire, les prêtres de Thèbes et ceux de Sched (Crocodilopolis), dans le Fayoum, vénéraient avec effroi le redoutable saurien et, nous dit Hérodote, en choisissaient un beau qu’ils nourrissaient, après lui avoir appris à manger dans la main. Ils lui mettaient aux oreilles des anneaux d’or ou de terre émaillée, et des bracelets aux pattes de devant. Strabon raconte sa visite au crocodile sacré : Notre hôte prit des gâteaux, du poisson grillé et une boisson préparée avec du miel, puis alla vers le lac avec nous. La bête était couchée sur le bord. Les prêtres vinrent auprès d’elle, deux d’entre eux lui ouvrirent la gueule, un troisième y fourra d’abord les gâteaux, ensuite le poisson frit et finit parle breuvage. Sur quoi le crocodile se mit à l’eau et s’alla poser sur l’autre rive. Un nouvel étranger étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et après avoir atteint le crocodile lui donnèrent l’offrande de la même manière. Chaque animal sacré était ainsi nourri avec beaucoup de soin, et selon ses goûts, dans le temple du dieu auquel il était consacré, et, après sa mort, il était embaumé. Il n’était pas rare de voir un riche particulier dépenser par dévotion tout ou partie de son bien à lui faire de splendides funérailles, Ce n’était, d’ailleurs, qu’un individu de chaque espèce que l’on adoptait ainsi comme représentation vivante du dieu dans le temple, où il était entretenu aux frais de l’État et servi parles plus grands personnages. Mais l’espèce entière était sacrée dans le nome où un de ces individus était ainsi adoré ; c’eût été un sacrilège horrible que d’y molester un animal de cette espèce, et tous avaient droit à l’embaumement. Il y avait des catacombes d’animaux sacrés dont chacune renfermait une espèce particulière. Les chats, après avoir été embaumés, étaient transportés des autres villes d’Égypte à Pa-Bast (Bubastis), les éperviers à Pa-Ouats (Bouto), les ibis à Sesoun ou Khmounou (Hermopolis).

Je le répète, dans la conception première et pour ceux qui connaissaient le fond de la religion, ces animaux sacrés n’étaient que des simulacres vivants des divinités ; mais la superstition populaire en faisait des dieux réels, et leur culte était peut-être la partie de la religion à laquelle le peuple était le plus invinciblement attaché. Si, dit Hérodote, on tue quelqu’un de ces animaux de dessein prémédité, on est puni de mort ; si on l’a fait involontairement, on paie l’amende qu’il plaît aux prêtres d’imposer ; mais si on tue un ibis ou un épervier, même sans le vouloir, on ne peut éviter le dernier supplice. Un soldat romain, sous les Ptolémées, ayant tué par hasard un chat sacré dans les rues d’Alexandrie, fut massacré parle peuple en furie, malgré l’intervention du roi et le nom si redoutable de Rome. Un récit fortement légendaire prétend aussi que lorsque le Perse Kambouziya envahit l’Égypte, il fît placer en avant de son armée une rangée d’animaux sacrés, et que les Égyptiens se laissèrent mettre en déroute pour ne pas diriger sur eux leurs traits (tome II).

Les plus célèbres des animaux sacrés, ceux que l’on considérait, non plus comme des images, de simples simulacres, mais comme de véritables incarnations de la divinité, étaient le taureau Our-mer, appelé des Grecs Mnévis (de mna, bétail), et l’oiseau Vennou, le phénix, à On (Héliopolis), le bélier (les Grecs disent le bouc) Ba-neb-Dad à Pa-Ba-neb-Dad (Mendês), le taureau Pacis ou Bacis (on ne connaît de son nom que la forme hellénisée) à On-rès (Hermonthis), enfin le taureau Hapi (Apis) à Man-nofri (Memphis). Le bélier Ba-neb-Dad était l’âme d’Osiri, le bœuf Our-mer l’âme de Râ ; le taureau Pacis était aussi appelé Oun-nofri, ce qui indique qu’on voyait en lui une incarnation d’Osiri, auquel appartient ce nom. Au dire des Grecs, le phénix arrivait tous les cinq cents ans de l’ouest et s’abattait dans le temple de Râ à Héliopolis. : Quelques-uns prétendaient qu’il apportait avec lui le corps de son père enveloppé de myrrhe, D’autres disaient qu’il venait se faire : brûler lui-même sur un bûcher de myrrhe et de bois odorants, pour renaître de ses cendres et repartir à tire-d’aile vers sa patrie d’orient. En fait le Vennou était une espèce de vanneau à la tête ornée de deux longues plumes flottantes. Il passait pour être encore une incarnation de l’âme d’Osiris.

Le taureau divin de Memphis, Hapi, avait fini par devenir aux yeux de tous les Égyptiens l’expression la plus complète de la divinité sous la forme animale. On le tenait pour la seconde vie de Phtah pour une incarnation permanente dé ce grand dieu de la religion memphite. Hapi, disaient les prêtres, naissait d’une vache miraculeusement fécondée par un éclair descendu du ciel, demeurée vierge après son enfantement, et qui ne devait plus être mère une seconde fois. Il devait être noir avec un triangle blanc sur le front, une marque formée par un épi de poils sur le dos, que l’on comparait à un vautour aux ailes éployées, le ventre et les pattes blanches, une espèce de bourrelet ou de nœud de chair en forme de scarabée sur la langue ; les poils de sa queue étaient doubles. Le scarabée, le vautour et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis, dit Auguste Mariette, n’existaient pas réellement. Les prêtres, initiés aux mystère de Hapi, les connaissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l’animal divin, à peu près comme les astronomes reconnaissent dans certaines dispositions d’étoiles les linéaments d’un dragon, d’une lyre et d’une ourse. Hapi vivait à Memphis dans une chapelle attenante au grand temple de Phtah et y recevait de ses prêtres les honneurs divins. Une vaste cour, entourée de portiques somptueux, lui servait de promenoir, et c’est là qu’on le montrait aux dévots qui venaient l’adorer. Il rendait des oracles aux particuliers qui le consultaient et pouvait remplir d’une faveur prophétique les enfants qui l’approchaient.

Quand le taureau-dieu venait à mourir, l’Égypte entière était en deuil, et partout on se livrait à de solennelles lamentations. Dès qu’il se manifestait de nouveau, chacun se parait de ses plus riches habits, et on se livrait aux plus grandes réjouissances. Mais chaque Hapi ne devait vivre qu’un nombre représentation d’années déterminé par les lois religieuses, et au bout de ce temps s’il n’était pas mort de mort naturelle, on le tuait, sauf à en porter le deuil. Au terme de vingt-cinq ans après sa naissance, les prêtres le noyaient dans une fontaine consacrée au Soleil. Cette règle, en vigueur à l’époque gréco-romaine, n’existait pas encore, du reste, ou n’était pas vigoureusement appliquée dans les temps pharaoniques, car deux Hapi contemporains de la XXIIe dynastie vécurent plus de vingt-six ans. Il y a des raisons de croire que c’est sous la XXVIe dynastie qu’elle fut définitivement établie. Hapi mort devenait l’objet d’un nouveau culte. Parle seul fait de son trépas, il se trouvait assimilé à Osiri, le dieu des régions infernales, et recevait le nom d’Osir-Hapi, d’où les Grecs ont fait Sérapis. D’une importance fort secondaire, et surtout exclusivement limitée à Memphis, sous la monarchie pharaonique, le culte d’Osir-Hapi ou Sérapis prit tout à coup un développement et un rôle capital au temps des Ptolémées. Changeant complètement de nature et de physionomie par suite de l’assimilation du dieu égyptien à un dieu Sérapis ou Sarapis, d’une origine toute différente, qui était honoré dans la ville hellénique de Sinope, sur le Pont-Euxin, il devint un culte mixte, dont la politique des Lagides fit un point de contact entre les deux populations grecque et égyptienne.

Les taureaux Hapi du temps des dynasties primitives paraissent avoir été ensevelis dans les souterrains situés sous la grande pyramide à étages de Saqqarah (plus haut, tome II), au centre de la nécropole memphite. Plus tard, chaque taureau eut sa tombe séparée dans la portion du champ funéraire de Ka-kam (Cochomê des Grecs, Saqqarah d’aujourd’hui), que les Hellènes appelèrent le Sérapêion et les Romains le Serapeum. Elle se composait d’un édicule orné de bas-reliefs, sous lequel on pratiquait une chambre souterraine carrée à plafond plat. Vers le milieu du règne de Râ-mes-sou II, on abandonna le système des tombes séparées pour en revenir à celui du cimetière commun. On creusa dans la roche vive une galerie d’une centaine de mètres de longueur, sur chaque côté de laquelle ont été successivement percées quatorze chambres assez grossières. Plus tard le nombre des galeries et des chambres s’accrut à mesure que le besoin s’en fit sentir par la mort de nouveaux taureaux divins. La momie de Hapi une fois mise en place dans le grand sarcophage monolithe que renfermait sa chambre funèbre, on murait l’entrée de celle-ci ; mais les visiteurs dévots avaient l’habitude de déposer contre le mur qui barrait l’entrée du caveau ou contre les parties voisines du rocher une stèle portant leur nom et une prière à Hapi mort ou Osir-Hapi. Un petit temple consacré au dieu, et renfermant son image sous sa forme de taureau, fut construit au-dessus de l’entrée de la catacombe sépulcrale. A l’époque des Ptolémées, on établit à partir du flanc est du Sérapêion égyptien, du lieu de repos de Osir-Hapi, un long dromos, une avenue pavée que bordaient 136 sphinx et qui conduisait au Sérapêion grec, au temple du Sérapis de Sinope, identifié à son homonyme égyptien. Toutes les villes importantes eurent également leur Sérapêion, et celui d’Alexandrie fut particulièrement fameux.

Le culte de Hapi vivant et mort, institué sous la IIe dynastie, dura jusqu’aux derniers jours de la civilisation et de la religion de l’Égypte. Mais après l’interdiction des cérémonies du paganisme sous Théodose, après la dispersion, des prêtres qui desservaient le sanctuaire funèbre de l’animal divin, les tombes furent violées, puis abandonnées, et le désert s’en empara ; ses sables les ensevelirent sans en laisser plus de traces extérieures. C’est seulement en 1851 qu’Auguste Mariette les retrouva sous leur linceul et les rendit au jour, après plus de quatorze siècles d’oubli.

 

Les détails  qu’on vient de lire montrent ce qu’était en réalité, à son âge le plus brillant et le plus philosophique, la religion du peuple égyptien : un mélange bizarre et presque inextricable de quelques vérités sublimes avec des conceptions métaphysiques et cosmogoniques souvent désordonnées et toujours grandioses, une morale épurée, un culte abject et des superstitions populaires de la dernière grossièreté. Les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles d’or, dit Clément d’Alexandrie. Mais si vous avancez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez le simulacre, un prêtre se présente d’un air grave en chantant un hymne en langue égyptienne ; il soulève un peu le voile, comme pour montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un chat, un crocodile, un serpent ou quelque autre animal dangereux. Le dieux des égyptiens paraît !.... C’est une bête immonde, se vautrant sur un tapis de pourpre.

 

§ 6. — GENÈSE ET DÉVELOPPEMENT DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

Il est presque généralement admis dans l’école égyptologique contemporaine, en grande partie par l’influence des travaux d’Emmanuel de Rougé, que dans la religion des rives du Nil le polythéisme exubérant qui a fini par la caractériser extérieurement découle, par une corruption due à l’exagération de l’esprit de symbolisme, d’un monothéisme primordial et absolu. C’est la thèse dont M. Pierret, ainsi que nous l’avons déjà dit, s’est fait le défenseur le plus habile et le plus convaincu. Quelques arguments sérieux qu’on ait fait valoir en sa faveur, avec quelque talent qu’elle ait été présentée et soutenue, cette théorie souffre de grandes difficultés. Elle procède au rebours de ce qu’a été l’évolution logique et rationnelle de la conception religieuse chez les autres peuples de l’antiquité ; et, à juger d’après les apparences, l’effort si remarquable que nous offrent les doctrines mystiques des grandes écoles sacerdotales de l’Égypte pour ramener la variété infinie des dieux du culte extérieur à une unité divine supérieure, semble plutôt le résultat d’un puissant travail de pensée philosophique arrivant à réconcilier par la méthode syncrétique un polythéisme extérieur avec la notion, conçue ensuite et par un notable progrès, d’une sorte de monothéisme fondamental. Il faudrait des preuves positives et formelles pour définitivement accepter le contraire, et jusqu’à présent ces preuves n’existent pas.

Aussi, après M. Lepage-Renouf, qui avait déjà élevé des doutes à son égard, M. Maspero, qui admettait d’abord la doctrine prédominante parmi les égyptologues[19], la combat aujourd’hui et propose[20] d’y substituer, au sujet de la genèse et du développement de la religion égyptienne, une théorie nouvelle, qui me paraît plus exacte et mieux fondée.

Le savant écrivain commence par insister avec raison sur ce qu’ont encore d’incomplet nos connaissances sur la religion de l’Égypte et sur les doctrines entre lesquelles s’y partageaient les grandes écoles sacerdotales. « Chaque fois que j’entends parler de la religion égyptienne, je suis tenté de demander de quelle religion égyptienne il s’agit. Est-ce de la religion égyptienne de la ive dynastie ou de la religion égyptienne de l’époque ptolémaïque ? Est-ce de la religion populaire ou de la religion sacerdotale ? de la religion telle qu’on l’enseignait à l’école d’Héliopolis ou de la religion telle que la concevaient les membres de la faculté de théologie de Thèbes ? Entre le premier tombeau memphite portant le cartouche d’un roi de la me dynastie et les dernières pierres sculptées à Esneh sous l’empereur Philippe l’Arabe, il y a 5.000 ans d’intervalle. Sans compter l’invasion des Pasteurs, la domination éthiopienne et assyrienne, la conquête persane et la conquête grecque, et les mille révolutions de sa vie politique, l’Égypte a passé, pendant ces 5.000 ans, par maintes vicissitudes de vie morale et intellectuelle. Le chapitre XVIIe du Livre des morts, qui paraît contenir l’exposition du système du monde tel qu’on l’entendait à On au temps des premières dynasties, nous est connu par plusieurs exemplaires de la XIe et de la XIIe dynasties. Chacun des versets qui le composent était déjà interprété de trois ou quatre manières différentes, si différentes que, suivant les écoles, le démiurge devenait le feu solaire, Râ-Schou, ou bien l’eau primordiale, Nou ; quinze siècles plus tard, le nombre des interprétations avait augmenté. Si l’on considère le rôle que jouent les dieux dans les rares textes religieux de l’Ancien et du Moyen Empire, et celui que jouent les mêmes dieux sur les monuments postérieurs, on remarquera des divergences notables. Le temps, en s’écoulant, avait modifié l’idée qu’on se faisait de l’univers et des forces qui le régissent.

Ammon, dieu de Thèbes, nous est connu par les ruines de Thèbes, et ces ruines sont assez considérables pour qu’en les étudiant de près on puisse reconstituer avec certitude l’histoire du culte d’Ammon, dieu thébain, à partir de la XVIIIe dynastie. Mais Phtah, dieu de Memphis, quels documents avons-nous pour rétablir son culte ? Memphis est détruite entièrement, et ses cimetières renferment surtout, comme il était juste, des allusions aux dieux des morts, Osiri, Anopou, Sokari. Il nous reste, pour savoir ce que Memphis adorait dans Phtah, le témoignage des prêtres thébains, qui avaient adopté Phtah en le subordonnant à leur dieu Ammon, et ne voyaient en lui qu’une forme associée à Ammon. Les textes latins qui assimilent Zeus à Jupiter suffiraient-ils à. nous faire comprendre l’idée que les Grecs se faisaient de Zeus, l’assembleur de nuages ? Saï est détruite ; que savons-nous directement sur la Nit de Saï ? Hâ-khnen-sou est détruite ; que savons-nous de Har-schefi ? Aboud est détruite ; que savons-nous de An-hour ? Que savons-nous de Har-ouer, de Set, de l’Osiri du Delta, de l’Osiri de Saout ? Il y a plus ; le temple d’Esneh est presque intact, mais inédit ; que savons-nous de Sevek ? Les monuments thébains, le Livre des Morts, les Rituels de l’embaumement et de l’enterrement contiennent, des allusions à tous ces dieux ; les papyrus thébains nous ont conservé des hymnes à Phlah, Anopou, Schou, An-hour, où des prêtres thébains chantent les louanges et la grandeur de ces dieux ; je préférerais, pour notre instruction, des documents memphites sur Phtah, thinites sur Schpu, lycopolites sur Anopou.

M. Maspero pense que, pour se rendre un compte plus exact des origines et du développement historique de la religion de l’Égypte, il faut avant tout s’attacher à établir un lien entre les phases de ce développement et celles des annales primitives de l’Égypte ; que l’unité religieuse du pays, clans la mesure où il l’a atteinte, est sortie, comme son unité politique, d’un morcellement originaire, et que, dans la formation du polythéisme égyptien, il importe de faire une large part à la diversité des religions locales, qu’on s’est efforcé ensuite de fondre en un seul ensemble. Le système, monothéiste à la base et si riche ment polythéiste dans sa forme extérieure, que nous étudions dans les monuments que nous possédons et que l’on peut parvenir à restituer en grande partie, ainsi que j’ai essayé de le faire, est celui qui a régné à partir de la XVIIIe dynastie, quand le sacerdoce thébain eut pris une véritable direction théologique sur toute l’Égypte. Pour la manière dont il s’était formé graduellement, voici ce que conjecture M. Maspero, dont les idées me paraissent offrir de grandes probabilités d’exactitude.

Les dieux égyptiens se répartissent dans trois groupes d’origine différente, répondant à autant de conceptions différentes de la divinité : les dieux des morts, les dieux élémentaires, les dieux solaires. Les dieux des morts sont Sokari, Osiri et Isi, peut-être Har-pa-khrad, Anopou, Nebt-hat. Les dieux élémentaires représentent la terre, Sev, le ciel, Nout, l’eau primordiale, Nou, le Nil, Hapi, et probablement aussi des dieux comme Sevek, Set, Har-ouer, Phtah, etc., dont nous ne connaissons le culte et l’histoire que par allusions. Parmi les dieux solaires je classerai Râ, Schou, An-hour, Ammon, etc. Les dieux qui composaient ces trois groupes sont, à l’époque historique, les représentants du polythéisme par lequel a débuté la religion égyptienne à l’époque préhistorique. Un certain nombre de leurs noms ne sont, à proprement parler, que des doublures politiques et géographiques les uns des autres. Sokari, par exemple, était le nom du dieu des morts en certains endroits, comme Osiri en certains autres, et ne différait probablement d’Osiri que par des nuances plus ou moins sensibles ; où l’on adorait le Soleil sous le nom de Râ, il est vraisemblable qu’on ne l’adora pas d’abord sous le nom de Schou. En tous cas, les trois groupes avaient chacun des facultés et des attributions bien tranchées ; ils se complétaient l’un l’autre, mais ne se confondaient pas encore l’un dans l’autre.

Cependant la tendance au monothéisme, ou tout au moins à l’hénothéisme, était comme innée dans le génie des Égyptiens ; elle s’y développa de très bonne heure, dès que l’on commença à spéculer dans les écoles sacerdotales sur la métaphysique et la théodicée. Les plus anciens monuments que nous ayons, ceux de la IIIe et de la IVe dynastie, à côté des personnes divines, mentionnent souvent Dieu, le Dieu un, le Dieu unique. Il semble bien que chacune des personnes, Phtah, Râ, etc., soit encore indépendante de ses voisines, car on ne trouve pas de ces noms comme Sevek-Râ, où un dieu, résultant de la fusion de deux autres dieux, prend leurs deux noms pour s’en faire un. Soûl, le dieu des morts, Osiri, est devenu assez populaire pour qu’on l’ait identifié aux autres dieux des morts : à Memphis il est Sokar-Osiri, même Ph’tah-Sokar-Osiri. On dirait que le monothéisme est alors avant tout un monothéisme géographique ; l’habitant de Memphis, qui est arrivé à la conception du Dieu unique, donne à ce Dieu les noms que ses ancêtres donnaient à leurs différents dieux nationaux, mais ce Dieu n’est pas encore le dieu de Saï ou d’On, par exemple. Râ, dieu un à Héliopolis, n’est pas le même que Phtah, dieu un à Memphis, et peut être adoré à côté de lui sans s’absorber en lui. Le dieu unique n’est que le dieu du nome ou de la ville, qui n’exclut pas l’existence du dieu unique de la ville ou du nome voisins.

L’unité de pouvoir politique qui, malgré l’organisation féodale du pays, s’était imposée depuis Mena, entraîna l’unité de conception religieuse. Les écoles de théologie établies à Saï, à On, à Man-nofri, à Aboud, à T-Ape, formèrent, probablement sans, avoir conscience de leur œuvre, une sorte de syncrétisme, où l’on fit entrer, de gré ou de force, presque toutes les conceptions existantes à la surface du sol. Le dévot de Man-nofri égaré à On, ou le dévot d’On en voyage à Man-nofri, puis lés théologiens des deux villes, reconnurent que le dieu un de l’une et le dieu un de l’autre présentaient, après tout, plus de traits communs que de dissemblances, et les identifièrent l’un à l’autre, sauf réserves. Il semble que cette tendance à rapprocher les dieux devint plus forte avec l’avènement des dynasties thébaines. Ammon, identifié à Râ, devint Ammon-Râ, et par l’autorité des monarques thébains tout puissants, Ammon-Râ ne fut pas seulement un dieu propre à Thèbes et à Héliopolis, par exemple ; il devint un dieu égyptien qui eut des temples à Memphis et ailleurs. Le patriotisme local empêcha Memphis et les autres cités d’abandonner leurs dieux pour prendre Ammon ; mais on adora à Memphis, sous le nom de Phtah, le dieu qu’on adorait à Thèbes sous le nom d’Ammon-Râ, et on en fit le Dieu unique. Les dieux des morts et les dieux élémentaires furent presque tous identifiés au Soleil, pour se fondre dans l’unité divine. Osiri fut le soleil de nuit, le soleil mort, comme Râ était le soleil vivant, le soleil diurne. Quelques-uns pourtant résistèrent à l’absorption ; Sev, Nout, ne devinrent jamais Sev-Râ, Nout-Râ-t. On s’en débarrassa en faisant d’eux le père et la mère des dieux solaires, c’est-à-dire, puisque dans la divinité le père et la mère ne sont qu’un avec le fils, des dieux-soleils qui avaient existé avant que le monde fût sorti du chaos et qu’il y eût un soleil matériel circulant à travers l’espace. Ces identifications ne se firent pas sans difficulté. Le principe de la triade, père, mère, fils, qui avait prévalu avec la prédominance des dieux solaires, gêna quelquefois les théologiens. Ainsi le dieu des morts, entrant dans une triade solaire, prit un fils, Hor, qu’il n’avait probablement pas au début, mais sans perdre son cortège ancien des dieux secondaires Nebt-hat et Anopou. On se tira d’affaire en donnant ces deux divinités à une triade antagoniste, celle de Set, mais sans leur enlever leur rôle primitif, et l’on eut deux semblants de triade,Osiri, Isi, HorSet, Nebt-hat, Anopou — qui, réellement, se décomposent en deux groupes, dont l’un se réduit à Set seul, et dont l’autre renferme Osiri, Isi, Hor, Nebt-hat, Anopou. Ici, du moins, il y a une apparence de régularité ; dans bien des endroits les contradictions sont flagrantes... Le monothéisme égyptien n’est que la résultante d’un polythéisme antérieur. Il n’a jamais su débarrasser l’unité de son dieu des éléments complexes et contradictoires dont il s’était servi pour le former.

Et même ce monothéisme n’était point conçu partout de la même façon. Les hérésies, les guerres religieuses paraissent ne pas avoir été inconnues à l’ancienne Égypte ; ce qu’une école admettait comme étant l’essence de la divinité bonne, l’autre y reconnaissait l’essence de la divinité mauvaise... Ce qui était feu en un endroit était eau en un autre. Ici, ou à certaines époques, Set est un dieu bon au même titre qu’Osiri ; là et à d’autres époques, c’est le mal incarné.

La conception religieuse essayant de concilier une doctrine d’unité divine avec le polythéisme légué par les âges antérieurs, qui régnait presque universellement parmi ceux qui se préoccupaient de théologie à l’époque culminante de l’influence du sacerdoce thébain et qui ne manquait, ainsi qu’on l’a vu, ni d’élévation ni de grandeur, s’altéra graduellement et se perdit dans le cours des siècles de décadence de la monarchie égyptienne. Elle fut comme étouffée par l’importance toujours croissante de la végétation des mythes en action et parla façon plus grossière dont on tendait aies prendre au pied de la lettre comme des histoires réelles. Dans les textes d’époque grecque et romaine, l’idée si haute de la divinité que s’étaient faite les théologiens de la période thébaine perce encore par instants ; on rencontre encore maints lambeaux de phrases, maintes épithètes qui prouvent que le principe donné à la religion n’était pas oublié. Mais le plus souvent ce n’est pas avec le Dieu infini et insaisissable des anciens jours que nous avons affaire, c’est avec un dieu de chair et d’os, qui vit sur la terre et s’est abaissé à n’être plus qu’un homme et qu’un roi. Ce n’est plus ce dieu dont on ne connaît ni la forme ni la substance : c’est Khnoum à Snî, Hat-Hor à Tantarer ; c’est Har-m-akhouli, patron de Deb, roi de la dynastie divine. Il a une cour, des ministres, une armée, une flotte. Son fils aîné, Har-Houd, prince de Kousch et héritier présomptif de la couronne, commande les troupes ; le premier ministre Tahout, dieu de son métier et inventeur des lettres, connaît sa géographie et sa rhétorique sur le bout du doigt ; il est d’ailleurs historiographe de la cour et se trouve chargé, par décret royal, du soin d’enregistrer les victoires de son seigneur et de trouver pour elles des noms sonores.

Quand le dieu fait la guerre à son voisin Set, il n’emploie pas contre l’ennemi les armes célestes dont on pourrait supposer qu’il dispose à son gré. Il se met en expédition avec ses archers et ses chars, descend le Nil sur sa barque, comme aurait pu le faire le dernier venu des Pharaons, ordonne des marches et des contremarches savantes, livre des batailles rangées, soumet des villes, jusqu’au moment où l’Égypte entière se prosterne devant lui et reconnaît son autorité. C’est qu’en fait les Égyptiens du temps des Ptolémées au Dieu unique d’autrefois avaient substitué des dieux-rois, sur la légende desquels leur fantaisie a brodé maints détails. Que ces détails soient le plus souvent d’origine égyptienne et n’aient pas été empruntés aux nations étrangères, rien de mieux, le fait est certain. Toute cette végétation parasite de mythes et de traditions, qui est venue se greffer sur l’ancien mythe et l’a presque étouffé, est un produit authentique du sol national. Mais qu’on puisse légitimement s’appuyer sur ces élucubrations des bas âges pour reconstituer le système religieux des premiers Pharaons, c’est là ce que je n’admets à aucun prix. Nous devons nous borner à étudier, dans les textes d’époque ptolémaïque, la mythologie d’époque ptolémaïque et rien de plus[21].

 

§ 7. — LES DOCTRINES SUR L’AUTRE VIE.

Je l’ai dit tout à l’heure, la grande, la première préoccupation de l’esprit des Égyptiens a été le problème de l’existence qui attend l’homme après le trépas. Ils ne se résignaient pas à mourir tout entiers et attendaient d’une foi ferme et invincible une autre vie au-delà de la tombe. Cette préoccupation, je l’ai montré, avait exercé une influence considérable sur la détermination du caractère spécialement solaire de leur religion. Une fois la course du soleil regardée comme le type de l’existence dans le monde infernal, la doctrine de l’autre vie chez les Égyptiens n’eut plus pour se constituer qu’à reproduire le même symbolisme. L’homme ne descend, dans la tombe que pour ressusciter ; après sa résurrection il reprendra une vie nouvelle à côté ou dans le sein de l’astre’ lumineux. L’âme est immortelle comme Râ, et elle accomplit le même pèlerinage. Aussi voit-on sur certains couvercles de sarcophages l’âme figurée par un épervier à tête humaine tenant dans ses serres les deux anneaux de l’éternité, et au-dessus, comme emblème de la vie nouvelle réservée au défunt, le Soleil levant assisté dans son cours par les déesses Isi et Nebt-hat. Cela explique pourquoi la période solaire symbolisée par l’oiseau Vennou, que les Grecs, avons-nous dit, appelèrent le phénix, fut l’image du cycle de la vie humaine ; l’oiseau mystérieux était censé accompagner l’homme durant sa course dans le monde inférieur. Le mort ressuscitait après ce pèlerinage infernal ; l’âme devait rentrer dans le corps afin de lui rendre le mouvement et la vie, ou, pour parler le langage de la mythologie égyptienne, le défunt arrivait finalement à la barque du Soleil, il y était reçu par Râ et devait briller de l’éclat qu’il lui empruntait. Les tombeaux, les cercueils de momies abondent en peintures qui retracent les diverses scènes de cette existence invisible. Une des vignettes du Livre des Morts représente la momie couchée sur un lit funèbre, et l’âme ou l’épervier à tête humaine volant vers elle et lui apportant la croix ansée, emblème de vie.

Cette doctrine, qui avait peut-être été importée d’Asie en Égypte, remonte à une extrême antiquité ; elle conduisait nécessairement à inspirer un grand respect pour les restes des morts, puisqu’ils devaient un jour être rappelés à la vie, et elle a été l’origine de l’usage d’embaumer les cadavres. Les Égyptiens tenaient à conserver intact et à protéger contre toute destruction ce corps destiné à jouir d’une existence plus parfaite. Ils s’imaginaient d’ailleurs qu’ainsi entourées d’enveloppes les momies n’étaient pas privées de toute espèce de vie, et le Livre des Morts nous montre que le défunt était supposé se servir encore de ses organes et de ses membres ; mais afin de mieux assurer la conservation de la chaleur vitale, on recourait, ainsi que nous l’avons déjà dit, à l’emploi de formules mystiques prononcées au moment des funérailles, à de certaines amulettes que l’on plaçait sur la momie. En général, la plupart des cérémonies funéraires, les enveloppes diverses des momies, les sujets peints soit à l’intérieur, soit à l’extrémité des cercueils, ont trait aux diverses phases de la résurrection, telles que la cessation de la raideur cadavérique, le fonctionnement nouveau des organes, le retour de l’âme.

La croyance à l’immortalité ne s’est jamais séparée de l’idée d’une rémunération future des actions humaines, et c’est ce qu’on observe en particulier dans l’ancienne Égypte. Quoique tous les corps descendissent dans le monde infernal, dans le Kher-ti-noutri, comme on l’appelait, ils n’étaient pas néanmoins tous assurés de la résurrection.

D’après la doctrine des Égyptiens, l’homme, pendant sa vie terrestre, se compose surtout d’intelligence (khou) et de corps (khat). Par la première il tient à Dieu ; par l’autre il se rattache à la matière, participe à sa faiblesse et à ses imperfections. Dans le principe, la parcelle d’intelligence qui fait son être, revêtue d’une lumière subtile (d’où son nom de khou, la lumineuse) est libre de parcourir les mondes, d’agir sur les éléments, de les ordonner et de les féconder suivant qu’il lui semble expédient. Mais en entrant dans sa prison de chair, à la naissance ou à la conception de l’homme, elle dépouille son vêtement de flamme dont le seul contact suffisait à détruire les éléments grossiers dont nous sommes pétris, et se glisse dans une substance moins excellente, bien que divine encore. Cette substance est ce qu’on appelle l’âme (ba) ; elle reçoit l’intelligence et la tient couverte d’un voile qui en affaiblit l’éclat. Mais, trop pure elle-même pour se marier directement avec la matière, elle emploie à la transmission de ses ordres et à l’accomplissement de ses volontés, un agent inférieur qui est l’esprit ou le souffle (nifou). Seul, en raison de son imperfection, l’esprit peut se répandre dans le corps sans l’anéantir ou le blesser ; il pénètre les veines, gonfle les artères, se mêle au sang, remplit et porte pour ainsi dire l’animal entier. L’âme, d’ailleurs, n’est pas directement enfermée dans le corps matériel et terrestre. Elle revêt pour y pénétrer un corps subtil et comme aérien, qu’on se représente sous la forme d’une sorte de reproduction du corps matériel, qui grandit et se développe avec lui, enfant s’il s’agit d’un enfant, femme s’il s’agit d’une femme, homme s’il s’agit d’un homme. C’est ce qu’on appelait le ka, dont M. Lepage-Renouf et M. Maspero ont parfaitement déterminé la conception. M. Maspero le rend en français par le double ; on pourrait aussi bien dire l’ombre ou le corps subtil ; c’est l’εϊδωλον des Grecs. L’âme (ba) est donc l’enveloppe de l’intelligence (khou) le double ou corps subtil (ka), l’enveloppe de l’âme, le corps matériel (khat), l’enveloppe du corps subtil ; toutes ces parties, .d’origine et de vertus différentes, se tiennent entre elles par un lien invisible qui dure autant que la vie, et leur assemblage fait l’homme.

Le corps, l’esprit, l’âme lui sont communs avec les bêtes. Mais les bêtes, dénuées de raison, vivent à l’aveugle, bonnes ou mauvaises par instinct ou par aventure, non par règle certaine ; leur âme, enfoncée dans la matière, ne voit rien au delà. L’homme a de plus qu’elles l’intelligence dont les directions le maintiennent dans la voie droite et lui apprennent à faire la distinction du bien et du mal. L’intelligence entrée dans une âme humaine essaie de l’arracher à la tyrannie du corps et de l’élever jusqu’à soi ; mais, comme elle est "dépouillée de son vêtement de feu, elle n’est plus assez forte pour mettre à néant les passions et les désirs grossiers que la chair nous inspire. Le corps, contrarié dans ses inclinations, s’insurge, les mauvais instincts se réveillent, la guerre s’engage et se prolonge avec des chances variées. Souvent l’intelligence, trahie par l’âme qui ne peut pas ou ne veut pas rompre ses attachements au monde, se retire du combat pour n’y plus revenir ; l’homme, privé de l’étincelle divine, ne vit plus que par machine et s’abaisse à la brute. Souvent aussi, à force de patience et de courage, elle triomphe ; les passions dominées deviennent vertus, les vertus s’affermissent et s’exaltent ; l’âme, dégagée de ses liens, aspire au bien et devine les splendeurs éternelles à travers le voile de matière qui obscurcit sa vue[22].

Quand la mort survient, l’esprit qui animait le corps se retire dans l’âme, le sang se coagule, les veines et les artères se vident ; le corps laissé à lui-même se résoudrait promptement en molécules informes si les procédés de l’embaumement ne lui prêtaient un semblant d’éternité. L’intelligence délivrée reprend son enveloppe lumineuse et devient démon (khou). L’âme, abandonnée de l’intelligence qui la guidait, allégée en même temps du corps matériel qui l’aggravait, reste unie au double ou corps subtil, qui se dégage du corps plus grossier modelé sur lui. L’âme comparaît devant le tribunal où Osiri-Khont-Ament, siège entouré des quarante-deux assesseurs, qui composent son jury infernal. Sa conscience, ou, comme disaient les Égyptiens, son cœur parle contre elle ; le témoignage de sa vie l’accable ou l’absout. .On pèse son cœur dans un des plateaux de l’infaillible balance de vérité que manœuvrent Hor et Anôpou ; dans l’autre, l’image de la Justice lui fait contrepoids. Tahout, en greffier incorruptible, enregistre le résultat de cette psychostasie ou pèsement de l’âme. Suivant que ses actions ont été trouvées lourdes ou légères, le jury infernal rend sa sentence, que l’intelligence est chargée d’exécuter. Elle rentre dans l’âme convaincue de fautes irrémissibles, non plus nue et sans force, mais armée du feu divin, lui rappelle ses conseils méprisés, ses prières tournées en dérision, la flagelle du fouet de ses péchés, et la livre aux tempêtes et aux tourbillons des éléments conjurés. Ballottée entre ciel et terre, sans jamais échapper aux malédictions qui la lient, l’âme damnée cherche un corps humain pour s’y loger, et, dès qu’elle l’a trouvé, elle le torture, l’accable de maladies, le précipite au meurtre et à la folie. Elle devient la proie du monstre infernale tête d’hippopotame que l’on voit presque toujours assister au jugement de l’âme, dans les scènes qui le représentent. Elle est décapitée par Hor ou par Smou, une des formés de Set, sur le nemma ou échafaud infernal. Lorsque après des siècles elle touche enfin au terme de ses souffrances, c’est pour subir la seconde mort et tomber dans le néant. Car l’anéantissement de l’être était tenu par les Égyptiens pour le sort réservé aux méchants, pour leur suprême châtiment.

Quant à l’âme juste, purifiée de ses péchés véniels par un feu que gardaient quatre génies à faces de singe, elle entrait dans le plérome ou la béatitude ; devenue la compagne d’Osiri Oun-nofri, l’être bon par excellence, elle était nourrie par lui de mets délicieux. Toutefois le juste lui-même, parce qu’en sa qualité d’homme il avait été nécessairement pécheur, n’arrivait pas à la béatitude finale sans avoir traversé bien des épreuves. Son âme, en descendant dans le Kher-ti-noutri, se voyait obligée de franchir quinze pylônes ou portiques gardés par des génies armés de glaives ; elle n’y pouvait passer qu’en prouvant ses bonnes actions et sa science des choses divines. Elle s’élançait ainsi à travers les espaces inconnus que la mort venait d’ouvrir à son vol, guidée par l’intelligence et soutenue par l’espoir certain de la félicité finale. Sa science s’était accrue, ses pouvoirs s’étaient agrandis, elle était libre de prendre toutes les formes qu’il lui plaisait de revêtir. Mais le mal se dressait devant elle sous mille figures hideuses et tentait de l’arrêter par ses menaces et ses épouvantements. Elle avait à soutenir contre des monstres, des animaux fantastiques, de terribles combats, et ne triomphait qu’en s’armant de formules sacramentelles, d’exorcismes, qui remplissent onze chapitres du Livre des Morts. L’une de ces bêtes, acharnée à la perte de l’âme, véritable démon, était le grand serpent Refrof ou Apap, l’ennemi du Soleil. Entre autres moyens singuliers auxquels l’ombre du défunt avait recours pour conjurer ces fantômes diaboliques, était celui d’assimiler chacun de ses membres à ceux des divers dieux et de diviniser ainsi en quelque sorte sa substance.

Le Soleil, personnifié dans Osiri, fournissait, on le voit, le thème de toute la métempsycose égyptienne. Du dieu qui anime et entretient la vie, il était devenu le dieu rémunérateur et sauveur. On en vint même à regarder Osiri comme accompagnant le mort dans son pèlerinage infernal, comme prenant l’homme à sa descente dans le Kher-ti-noutri et le conduisant à la lumière éternelle. Ressuscité le premier d’entre les morts, il faisait ressusciter les justes à leur tour, après les avoir aidés à triompher de toutes les épreuves. Le mort finissait par s’identifier complètement avec Osiri, à se fondre pour ainsi dire, dans sa substance, au point de perdre toute personnalité ; aussi, dès le moment de son trépas, tout défunt était-il appelé l’Osiri un tel.

La félicité parfaite promise aux élus, remarque M. Maspero, tout le monde ne l’espérait point. Le doute avait envahi certaines âmes à qui la mort apparaissait comme une nécessité terrible, et les régions d’outre-vie comme un pays de silence où tout n’est que deuil et tristesse. Ô mon frère, ô mon ami, ô mon mari, dit une femme défunte dans sa stèle funéraire[23], ne cesse pas de boire, de manger, de vider la coupe de la joie, d’aimer et de célébrer des fêtes ; suis toujours ton désir et ne laisse jamais entrer le chagrin en ton cœur, si longtemps que tu es sur la terre ! Car l’Ament[24] est le pays du lourd sommeil et des ténèbres, une demeure de deuil pour ceux qui y restent. Ils dorment dans leurs formes incorporelles ; ils ne s’éveillent pas pour voir leurs frères ; ils ne reconnaissent plus père et mère ; leur cœur ne s’émeut plus vers leur femme ni vers leurs enfants. Un chacun se rassasie de l’eau de vie ; moi seule ai soif. L’eau vient à qui demeure sur la terre ; où je suis, l’eau même me donne soif. Je ne sais plus où je suis depuis que j’entrai dans ce pays ; je pleure après l’eau qui jaillit là haut. Je pleure après la brise au bord du courant du fleuve, afin qu’elle rafraîchisse mon cœur en son chagrin. Car ici demeure le dieu dont le nom est Toute mort. Il appelle tout le monde à lui et tout le monde vient se soumettre, tremblant devant sa colère. Peu lui importent et les dieux et les hommes ; grands et petits sont égaux pour lui. Un chacun tremble de le prier, car il n’écoute pas. Personne ne vient le louer, car il n’est pas bienveillant pour qui l’adore. Il ne regarde aucune offrande qu’on lui tend.

Mais, ce désespoir, si naturel à l’homme, était sinon rare, du moins rarement exprimé en Égypte. Afin de mériter les hautes destinées que leur promettait la religion et d’éviter la mort d’outre-tombe, les Égyptiens avaient rédigé de bonne heure un code de morale pratique dont les articles se retrouvent plus ou moins développés sur les monuments de toutes les époques. Un grand fonctionnaire contemporain des rois de la Ve dynastie disait déjà : Ayant vu les choses, je suis sorti de ce lieu (le monde) où j’ai dit la vérité, où j’ai fait la justice. Soyez bons pour moi, vous qui viendrez après, rendez témoignage à votre ancêtre : C’est le bien qu’il a fait ; puissions-nous agir de même en ce monde ! Qu’ainsi parlent ceux qui viendront après. Jamais je n’ai soulevé de plaintes ; jamais je n’ai tué. Ô Seigneur du ciel, puissant, maître universel ! Je suis celui qui a passé en paix pratiquant le dévouement, aimant son père, aimant sa mère, dévoué à quiconque était avec lui, la joie de ses frères, l’amour de ses serviteurs, qui n’a jamais soulevé de plaintes. Je suis venu des choses, dit un autre, je suis sorti du monde, enseveli dans ce tombeau. J’ai dit la vérité, amie de Dieu, chaque jour. Jamais je n’ai dit de calomnie contre homme au monde par devant la majesté de mon Seigneur.

Ce code de morale, auquel la doctrine religieuse donnait la sanction de la béatitude ou de la damnation dans l’autre vie, nous l’avons déjà lu tout au long dans le CXXVe chapitre du Livre des Morts, et nous en avons admiré l’élévation. Quand le mort, dans la stèle funèbre de son tombeau, vante les bonnes actions de sa vie, il ne s’adresse pas seulement à la postérité pour se glorifier ; avant tout c’est son apologie devant lé tribunal d’Osiri qu’il prononce dans cette page de pierre. « Moi, dit sur une stèle du Louvre un gouverneur du nome de Ouas ou de Thèbes, sous la XIIe dynastie, j’ai été le bâton du vieillard, la nourrice de l’enfant, l’avocat du misérable, la salle qui a tenu au chaud quiconque a eu froid dans la Thébaïde, le pain des abattus, dont jamais il n’y eut manqué au pays du midi, la protection contre les barbares. » Sur une autre stèle du même musée, un autre grand personnage du même temps, le prince En-t-ef, conte qu’il a détourné le bras des violents, lancé la force brutale contre qui lançait la force brutale, montré de la hauteur aux hautains, abattu l’épaule de qui levait l’épaule, mais que, en revanche, il était un homme unique, sage, garni de science, sain d’esprit en vérité, connaissant le sot du savant, distinguant les habiles et tournant le dos à l’ignorant,... le père du misérable,la mère de qui n’avait pas de mère, la terreur du cruel, le protecteur du déshérité, le défenseur de celui qui était opprimé dans ses biens par un plus fort que lui, le mari de la veuve, là salle d’asile de l’orphelin. Tout ceci n’est guère modeste, et l’on peut conclure de là que si les Égyptiens avaient une haute morale et la crainte du péché, ils ne connaissaient pas beaucoup ce sentiment salutaire d’humilité qui fait que le plus juste s’avoue pécheur. Et celui qui justifiait ainsi sa conduite devant le dieu des morts, en ayant soin que les vivants pussent lire le plaidoyer dans lequel il parlait de ses vertus, tenait à ce qu’on fût bien convaincu qu’il ne se targuait pas de mérites imaginaires. Ce sont là, dit encore un d’eux dans l’inscription d’une stèle du Louvre, ce sont là mes qualités, celles dont je porte témoignage, et il n’y a point de vanterie en elles. Ce sont la mes mérites, ceux que j’ai vraiment, et il n’y a point de fiction en eux. Ce n’est point l’arrangement de paroles d’un homme qui cherche à éblouir par des mensonges bariolés. Mais, certes, c’est ce que j’ai fait... C’est mon cœur qui m’a fait faire tout cela en me guidant. Naturellement on n’est pas obligé de croire sur parole ceux qui, après tant de siècles écoulés, nous disent encore d’eux-mêmes de si belles choses. Le dicton moderne, menteur comme une épitaphe, aurait été de mise en Égypte, et peut-être le trouverons-nous parmi les proverbes contenus dans quelque papyrus. Mais menteuses ou non, les épitaphes égyptiennes ont cela de bon que, en nous énumérant les vertus supposées des morts, elles nous font connaître les vertus qu’on exigeait des vivants.

 

§ 8. — LES RITES DES FUNÉRAILLES.

Aussi bien que leur théologie, la doctrine des Égyptiens sur l’autre vie a dû traverser toutes les phases d’un développement historique progressif, dans lequel elle a été toujours en s’élevant et en s’épurant. La complication même de la théorie définitive sur les diverses parties de ce qui, dans l’homme, survit au trépas, porte en elle la marque d’un développement de ce genre. Cette théorie ne saurait être une conception primitive ; on y sent la trace d’une série d’efforts successifs de la pensée religieuse et philosophique, où la notion qu’on se faisait de l’âme s’est graduellement spiritualisée, mais en conservant la trace des conceptions moins relevées d’âges antérieurs. L’Égyptien, a très bien dit M. Maspero, est créateur par nature ; il a inventé les arts, les sciences, l’écriture, les dogmes dé sa religion, une civilisation complète et d’un type original. Mais il semble que le travail de découverte l’ait épuisé prématurément et qu’il soit devenu, avant le temps, incapable de perfectionner ce qu’il avait eu l’heureuse fortune de découvrir. Son art n’a pas su se débarrasser des contraintes que lui avaient imposées l’inhabileté des premiers artistes et l’imperfection des premiers outils. Son écriture, d’abord idéographique, puis alphabétique, ne sut pas se débarrasser des signes d’idées et de syllabes qui en compliquaient le mécanisme. Sa religion s’éleva jusqu’à la conception du Dieu unique, immatériel, insaisissable, et ne sut pas se débarrasser du polythéisme, ni de l’adoration de l’homme et des animaux. Après avoir considéré l’âme comme une matière à peine plus fine que la matière du corps, on la spiritualisa et on l’identifia à l’intelligence divine dans ce qu’elle avait de plus pur ; mais on ne sut pas se débarrasser des âmes grossières qu’avaient imaginées les ancêtres, et l’on garda jusqu’au bout la croyance en l’homme complexe.

La croyance première à. une survie après la mort s’est bornée bien évidemment pendant longtemps à la conception du ka, du double ou de l’ombre du mort, continuant à vivre dans le tombeau, h côté du corps momifié, d’une vie mystérieuse et semblable à celle de la terre, en attendant la résurrection, le retour à la vie terrestre, dont l’espérance devait exister dès lors. C’est sur celte donnée que repose tout le système des tombes de l’Ancien Empire, de leur disposition, de leur ornementation, des seules prières qu’on y lise écrites et dont l’usage s’est perpétué jusqu’au dernier jour de l’Égypte, mais en s’associant ensuite à d’autres invocations qui marquent le souci des destinées d’une âme plus spirituelle.

Les inscriptions nous apprennent qu’une des parties du tombeau, parfois le tombeau entier, s’appelait la maison du ka, du double. Dans les endroits où on l’a rencontrée intacte, c’est une pièce basse, un couloir étroit et long, muré et ne communiquant avec le monde extérieur que par une petite ouverture carrée, ménagée dans la maçonnerie à hauteur d’homme. Derrière le mur, les statues du mort, parfois en nombre considérable. La présence de ces statues s’explique sans peine. Le corps qui, pendant la durée de l’existence terrestre, avait servi de support au ka, momifié maintenant et défiguré, quelque soin qu’on eût mis à l’embaumer, ne rappelait plus que de loin la forme du vivant. Il était, d’ailleurs, unique et facile à détruire ; on pouvait le brûler, le démembrer, en disperser les morceaux. Lui disparu, que serait devenu le ka ? Il s’appuyait sur les statues. Les statues étaient plus solides, et rien n’empêchait de les fabriquer en la quantité qu’on voulait. Un seul corps était une seule chance de durée pour le ka ; vingt statues représentaient vingt chances. De là ce nombre vraiment étonnant de statues qu’on rencontre quelquefois dans, une seule tombe. .La piété des parents multipliait les images du mort, et, par suite, les supports, les corps impérissables du ka, lui assurant presque par cela seul l’immortalité.

Le double, ainsi soutenu, vivait une vie matérielle dont les conditions nous sont connues dès à présent. Il recevait le culte des parents, avait des prêtres qu’on payait pour lui offrir des sacrifices, possédait des esclaves, des bestiaux, des terres chargées de fournir à son entretien. C’était comme un grand seigneur qui séjournait en pays étranger et administrait son bien par l’intermédiaire d’intendants attitrés. La formule ordinaire des stèles, celle qu’on lit sur toutes sans exception, nous apprend comment il se nourrissait. Elle est ainsi conçue :

Offrande à Osiri (ou à tel autre dieu) pour qu’il donne des provisions en pains, liquides, bœufs, oies, en lait, en vin, en bière, en vêtements, en parfums, en toutes les choses bonnes et pures dont subsiste le dieu, au ka de défunt N. fils de N. Les peintures ou les sculptures qui ornent la plupart des stèles, illustrent fort clairement les termes de l’inscription. Dans le cintre, le mort suivi de sa famille, présente au dieu les objets de l’offrande ; dans la partie inférieure, au-dessous de l’inscription, le mort reçoit les offrandes de sa famille. On donnait au dieu les provisions que le dieu devait fournir au double. Le double des pains, des liquides, de la viande, passait dans l’autre monde et y nourrissait le double de l’homme. Et même il n’y avait pas besoin que l’offrande fut réelle pour être effective ; le premier venu, répétant en l’honneur du mort la formule de l’offrande, procurait par cela seul au ha la possession de tous les objets dont il récitait l’énumération. Aussi beaucoup d’Égyptiens faisaient-ils graver, à côté du texte ordinaire, un appel à tous ceux que la ; fortune amènerait devant leur tombeau. Ô vous qui subsistez sur cette terre, simples particuliers, prêtres, scribes, officiants qui entrez dans cette chapelle funéraire, si vous aimez la vie et que vous ignoriez la mort, si vous voulez être dans la faveur des dieux de vos villes et ne pas goûter les terreurs de l’autre monde, mais être ensevelis dans vos tombeaux et léguer vos dignités à vos enfants, soit qu’étant scribe vous lisiez vous-même les paroles inscrites sur cette stèle, soit que vous en écoutiez la lecture, dites : Offrande à tel dieu, pour qu’il donne des milliers de pains, des milliers de vases de liquides, des milliers de bœufs, des milliers d’oies, des milliers de vêtements, des milliers de choses bonnes et pures au ka du défunt N. La statue servait de corps au double ; la stèle lui offrait des moyens d’existence[25].

Les bas-reliefs et les peintures qui décoraient les parois de la chambre funéraire étaient inspirés parles mêmes idées. Le double du mort, enfermé dans son tombeau, se voyait sur la muraille allant à la chasse, et il allait à lâchasse, mangeant et buvant avec sa femme, et il mangeait et buvait avec sa femme, traversant sain et sauf avec la barque des dieux les horribles régions de l’enfer, et il traversait sain et sauf les horribles régions de l’enfer. Le labourage, la moisson, la grangée des parois étaient pour lui labourage, moisson et grangée réels. De même que les figurines funéraires déposées dans sa tombe exécutaient pour lui les travaux des champs sous l’influence d’un chapitre magique et s’en allaient, comme dans la ballade de Gœthe le pilon de l’apprenti magicien, puiser de l’eau ou transporter les grains, les ouvriers de toute sorte peints sur les murailles fabriquaient des souliers et cuisinaient pour le défunt, le menaient à la chasse dans le désert ou à la pêche dans les fourrés de papyrus. Après tout, ce monde de vassaux plaqué sur le mur était aussi réel que le ka ou double dont il dépendait ; la peinture d’un serviteur était bien ce qu’il fallait à l’ombre d’un maître. L’Égyptien croyait, en remplissant sa tombe de figures, qu’il s’assurait au delà de la vie terrestre la réalité de tous les objets et de toutes les scènes représentés ; c’était là ce qui l’encourageait à construire son tombeau de son vivant[26].

Même aux époques postérieures, alors que les doctrines hautes et raffinées dont nous avons l’exposition dans le Livre des Morts se furent complètement développées, les anciennes idées sur le ka persistèrent, en se conciliant avec les nouvelles doctrines, et elles continuèrent à inspirer la plupart de ces rites funèbres qui tenaient tant de place dans la vie de l’ancienne Égypte, que les Grecs et les Romains ont signalés comme sa grande originalité, et sur lesquels il est impossible de ne pas insister en retraçant le tableau de ses mœurs et de sa civilisation. La mort n’était pas pour les Égyptiens la destruction de la vie, c’était un simple changement de condition. On mourait comme on se mariait, et, pas plus que le mariage, l’ensevelissement n’interrompait l’existence de l’individu. La joie d’Ammon est dans ton cœur, dit un morceau poétique adressé à un défunt[27], il te donne une vieillesse excellente et tu traverses la vie en joie jusqu’à ce que tu atteignes à la béatitude. Ta lèvre est saine, tes membres sont verts, ton œil aperçoit bien loin. Tu te pares de fin lin et tu montes sur ton char à deux chevaux, une canne d’or à la main, un fouet avec toi, et guidant ton attelage d’étalons syriens. Des esclaves nègres courent devant toi, exécutant ce que tu veux faire. Tu montes sur ta barque de cèdre, élevée à la proue et à la poupe, et tu arrives à ta demeure excellente que tu t’es faite à toi-même. Ta bouche se remplit de vin, de bière, de pain, de viande, de gâteaux ; dés bœufs sont sacrifiés, des amphores de vin sont ouvertes, on entonne devant toi de doux chants. Ton parfumeur en chef t’oint d’essences ; ton directeur des irrigations est là avec des guirlandes ; ton intendant des champs te présente des oies ; ton pêcheur te présente des poissons. Tes vaisseaux qui vont en Syrie sont chargés de toute sorte de bonnes choses ; tes étables sont pleines de vaches ; tes femmes esclaves sont florissantes. Tu es stable, et ton ennemi est renversé ; ce qu’on dit contre toi n’existe point ; mais tu entres en présence du cycle des dieux et tu en sors véridique. A lire un tel morceau avec nos idées modernes, on ne saurait guère décider s’il s’y agit d’un vivant ou d’un mort. C’est que l’homme que ses amis accompagnaient au tombeau n’était dans leurs idées, à bien parler, ni vivant ni mort. Il avait subi une métamorphose qui le rendait impropre à l’existence terrestre et le forçait à laisser pour jamais sa maison d’ici-bas. Le dernier battement de son cœur avait marqué l’instant où il était sorti du milieu des vivants pour aller suivre ailleurs le cours de ses destinées.

Le tombeau devint la maison éternelle de l’âme, comme il avait été d’abord celle de l’ombre ou du double. On admit, au moins dans la croyance populaire, que l’âme, enveloppée du ka qui lui faisait un corps subtil, revenait souvent, au cours de ses longues pérégrinations infernales et des épreuves qui les marquaient, se reposer dans la demeure funéraire et y reprendre des forces en se nourrissant des offrandes qu’on y déposait à intervalles réguliers, en buvant l’eau sainte du Nil.

Dès qu’un Égyptien était mort, le premier soin de sa famille était de livrer son corps aux embaumeurs, qui allaient le transformer en momie et parles préparations qu’ils lui faisaient subir assurer sa conservation jusqu’à l’heure où il ressusciterait. Sous les premières dynasties les procédés de l’embaumement étaient encore très imparfaits ; les corps que l’on rencontre dans les tombes de cet âge sont presque toujours réduits à l’état de squelettes, à tel point que pour beaucoup d’entre eux on se demande s’ils ont jamais subi une momification. Du temps du Nouvel Empire, au contraire, ils avaient atteint leur complète perfection, et ils étaient déjà ce qu’ils restèrent sous les Grecs et les Romains. Ces procédés variaient, du reste, et étaient plus ou moins soignés, plus ou moins coûteux suivant la dépense que voulaient faire les familles.

Dans les embaumements de première classe, qu’Hérodote et Diodore de Sicile nous décrivent avec une grande exactitude, on commençait par extraire le cerveau du crâne au moyen d’un crochet de bronze introduit par les narines, et on injectait par la même voie l’intérieur de la tête d’un mélange d’aromates et de substances résineuses. Un scribe chirurgien venait ensuite et dessinait sur le flanc le tracé d’une incision,  qu’un opérateur spécial, appelé des Grecs le paraschiste, ouvrait avec un couteau de pierre. Aussitôt son travail achevé, le paraschiste s’enfuyait et les assistants feignaient de le poursuivre à coups de pierres, comme ayant violé l’intégrité du cadavre. Par l’ouverture ainsi pratiquée dans le ventre, les embaumeurs retiraient les viscères. Ils saupoudraient d’aromates en poudre l’intérieur de la cavité de l’abdomen, puis déposaient le corps dans un bain de natron, où ils le laissaient plus de quarante jours. Une fois bien pénétré de ce sel qui desséchait les chairs en leur conservant leurs formes, le cadavre était enduit de résines odorantes, comme celle du cèdre, dans les embaumements les plus luxueux, d’asphalte dans ceux qui étaient un peu moins soignés et coûteux. Les momies préparées de la première manière ont une couleur olivâtre ; leur peau est aussi élastique que si elle avait été tannée. Celles qui ont été passées à l’asphalte ont la peau noire, luisante et cassante. Dans les embaumements de seconde catégorie, les viscères, après avoir été préparés séparément, étaient réintroduits dans le ventre avant la momification définitive. Quand on procédait avec le plus grand luxe, on les déposait à part, empâtés dans de l’asphalte, dans quatre vases de terre cuite peinte, de pierre ou d’albâtre, surmontés des têtes de quatre génies infernaux, compagnons d’Osiri Khont-Ament, à là garde desquels on les confiait jusqu’à la résurrection. Ce sont ces vases que l’on a pris l’habitude de désigner sous le nom tout à fait impropre de canopes. L’estomac et le gros intestin étaient placés dans le vase décoré de la tête humaine de Amset, le petit intestin dans celui qui avait la tête de cynocéphale de Hapi, les poumons et le cœur dans celui qui avait la tête de chacal de Touaout-mout-f, enfin le foie et lé fiel dans le vase que surmontait la tête d’épervier de Qebah-senou-f.

Un procédé plus sommaire et moins coûteux consistait, au lieu d’ouvrir le ventre et d’en retirer les viscères, à injecter ceux-ci d’huile de cèdre avec une seringue. Après quoi, le corps était déposé dans le bain de natron et ensuite enduit d’asphalte. Enfin les cadavres du commun passaient simplement par l’immersion dans le natron et  étaient ensuite séchés au soleil. C’était là l’embaumement des pauvres.

La momie une fois préparée par l’une ou l’autre des méthodes qui viennent d’être indiquées, sa préservation désormais assurée, on l’enveloppait d’un suaire de lin et on l’emmaillotait de nombreuses bandelettes, dans lesquelles on enfermait, à des places déterminées, des amulettes préservateurs qui devaient protéger l’âme du mort pendant les vicissitudes de son voyage dans l’autre monde. Pour les pauvres on se bornait là. Les momies, simplement enveloppées dans leurs bandelettes, étaient munies d’une étiquette de bois portant le nom du mort qu’on suspendait à leur col et déposées dans des catacombes banales, où on les trouve empilées les unes sur les autres. Pour les riches, elle était étroitement emprisonnée dans des cartonnages peints et dorés, munis d’un masque humain, et enfermée ensuite dans une caisse de bois reproduisant les formes du cartonnage ou bien dans un sarcophage de bois ou de pierre.

Sous l’Ancien Empire, le sarcophage est de granit, de basalte ou de calcaire compact, rectangulaire, avec une ornementation d’architecture qui lui donne l’apparence d’un petit édifice. Dedans est un cercueil de bois à visage humain, formé de plusieurs pièces, rattachées entre elles par des chevilles. Sous la XIe dynastie les cercueils en forme de momie sont faits d’un seul tronc d’arbre et souvent enveloppés de grandes ailes aux plumes peintes de diverses couleurs. Ceux de quelques-uns des rois de la famille des En-t-ef sont entièrement dorés. On les enferme dans un sarcophage de bois rectangulaire, à couvercle plat, décoré extérieurement de fleurs peintes et ayant sur les parois intérieures la représentation de la garde-robe du défunt ou la copie, disposée en colonnes verticales, de certains chapitres du Livre des Morts. Ces sarcophages cessent d’être usités pendant le cours de la XIIe dynastie, on emploie à Memphis des sarcophages de pierre en forme de momie qui portent seulement l’image de la déesse Nout sur la poitrine, et sur la gaine inférieure deux bandes de hiéroglyphes, l’une horizontale et l’autre verticale, se croisant en T. Les cercueils thébains de la même époque sont de bois, décorés de peintures en petit nombre représentant les divinités infernales, les quatre génies de l’Ament, un vautour aux ailes déployées sur la poitrine, enfin sur la gaine les mêmes bandes d’hiéroglyphes que sur les sarcophages de pierre memphites. Le masque de la face est rouge ou doré. Les caisses de momies peintes en jaune avec une profusion de scènes mystiques et d’ornements, et des peintures soigneusement exécutées à l’intérieur représentent une mode qui débute sous la XXIe dynastie, époque où elle est surtout développée. De la XXIIe à la XXVIe dynastie nous trouvons en abondance des cercueils noirs à la face colorée en rouge, avec des sujets et des hiéroglyphes en blanc ou en jaune, et les cercueils blancs aux peintures de couleurs variées. Du temps de la domination éthiopienne, la momie a généralement trois enveloppes, l’extérieure peinte en blanc avec des hiéroglyphes verts, les intérieures avec le masque peint en rouge ou doré. Les sarcophages memphites de la XXVIe dynastie et de l’époque des dynasties nationales qui, un peu plus tard, s’élèvent en antagonisme contre les Perses, sont des cuves en granit ou en basalte, de forme rectangulaire, à couvercle plat ou bombé, couvertes de scènes nombreuses, exécutées avec une finesse de camée et généralement empruntées au Livre de qui est dans l’hémisphère inférieur ; ceux en forme de momies se continuent aussi, mais sont alors singulièrement larges et trapus. Enfin le sarcophage thébain des âges grecs et romains est de bois, couvert de peintures, parmi lesquelles on observe souvent la représentation du zodiaque, tracée à l’intérieur ; leur forme est celle d’un coffre rectangulaire à couvercle bombé.

Un ouvrage spécial, dont nous ne possédons jusqu’à présent que deux manuscrits incomplets, nous fait connaître les prières et les actes que les prêtres devaient accomplir pendant que les taricheutes, comme disaient les Grecs, transformaient le cadavre en momie. On l’a nommé le Rituel de l’embaumement. Pendant les travaux de la momification, d’autres ouvriers de différents métiers étaient occupés à préparer le mobilier delà demeure funéraire. Les chambres du tombeau recevaient des meubles analogues à ceux dont on se servait pendant la vie, chaises ; tables, lits, chevets, et aussi des objets de nature spéciale, cercueils, sarcophages, coffres à statuettes, statues de pierre ou de bois. C’était donc toute une maison qu’il s’agissait de monter, souvent avec luxe. Comme le vivant, la momie demandait du linge de corps, des étoffes, des ustensiles de toilette, des provisions de bouche. Les pauvres ne recevaient que le strict nécessaire, quelques haillons pour envelopper leurs membres, et de menus objets sans valeur ; on fabriquait à l’usage des riches, et dans la maison même qui leur avait appartenu, tout ce qui formait le trousseau d’un mort de qualité. Une partie des scènes de la vie civile qu’on voit représentées sur les parois des hypogées ont trait à cette fabrication... La maison du défunt meublée, il fallait armer le défunt lui-même et lui fournir les moyens de se défendre contre les périls de l’autre monde. Les hypogées de Thèbes nous ont rendu des armes de toute espèce et jusqu’à des chars entiers... Mais le char ne suffisait pas à qui voulait aller bien loin. La barque était nécessaire en Égypte, plus nécessaire encore dans l’autre monde ; le firmament formait comme une sorte de Nil céleste, sur lequel naviguaient les dieux[28]. On préparait donc des modèles de barques, avec leur gréement complet et leurs matelots, qui devaient être aussi déposées dans la chambre funèbre, auprès du sarcophage.

Tous ces préparatifs remplissaient les soixante-dix jours pendant lesquels les embaumeurs conservaient le cadavre, jours que la famille du défunt passait dans le deuil et dans la retraite. Au bout de ce temps, la momie était rapportée à sa maison et remise aux mains de ses parents. Quelques jours se passaient encore, durant lesquels le mort était exposé dans la principale pièce de la maison terrestre, entouré de lamentations continuelles. Le moment fixé pour l’enterrement définitif arrivait enfin, près de trois mois après la mort. On célébrait pour lés pauvres une cérémonie sommaire et hâtive ; les riches s’en allaient en grande pompe rejoindre la « demeure éternelle » qu’ils s’étaient creusée dans la montagne à l’ouest du fleuve, ou construite sur le plateau qui la couronne, à la lisière du désert.

On ne possède aucune représentation de cette cérémonie remontant à l’Ancien ou au Moyen Empire ; mais, dans un des papyrus du musée de Berlin, un écrivain de la XIIe dynastie la décrit telle qu’elle avait lieu de son temps. Tu as songé, dit-il, au jour des funérailles. Tu es arrivé à l’état de béatitude ; tu as passé la nuit dans les huiles de l’embaumement ; on t’a donné les bandelettes par les soins de la déesse Taït[29]. On a suivi ton convoi au jour de l’enterrement, gaine dorée, masque peint en bleu, un baldaquin par-dessus toi, fait en bois de masgat[30]. Des bœufs te traînent, des pleureurs sont devant toi, et on prononce dès plaintes ; des femmes sont accroupies à la porte de ton tombeau, et elles t’adressent des appels... On immole des victimes à la bouche de ton puits funéraire, et tes stèles sont dressées en pierre blanche parmi celles des enfants royaux. Pour la période du Nouvel Empire, à partir de la XVIIIe dynastie, les peintures de plusieurs hypogées de Thèbes, richement accompagnées d’inscriptions explicatives, nous font assister à tous les détails des funérailles les plus somptueuses, telles qu’elles se pratiquaient dans cette cité. M. Maspero y a consacré une étude des plus complètes et des plus intéressantes[31].

En tête du convoi marchaient des esclaves chargés d’offrandes et portant les pièces du mobilier funéraire, le lit, les chaises, les guéridons, les coffrets, les amulettes, puis un chœur de pleureurs et de pleureuses à gages, dont on avait loué les services pour la circonstance, puis le prêtre officiant et la momie couchée sur un traîneau tiré par des bœufs, puis, derrière la momie, la famille et les amis en costume d’apparat ; le reste des pleureuses fermait la marche. Tous ceux qui suivaient le cortège exprimaient leur deuil par des manifestations exubérantes. Ils froissaient ou déchiraient leurs vêtements avec des gestes désordonnés, se battaient à deux mains le front et la poitrine, se couvraient les  cheveux et la face de poussière et de boue. Leurs voix tantôt s’élevaient isolées, tantôt se confondaient dans une plainte commune, et formaient un concert de lamentations dont l’éclat couvrait par intervalles la cantilène monotone du prêtre, officiant. Aux cris inarticulés, aux appels, aux sanglots, se mêlaient l’éloge des vertus du mort, des allusions à ses goûts et à ses actions, aux charges qu’il avait remplies, aux honneurs qu’il avait obtenus, des réflexions sur l’incertitude de la vie humaine, des plaintes sur les dangers de la vie d’outre-tombe, refrain mélancolique que chaque génération de l’Égypte ancienne répéta sur la génération précédente, en attendant que la génération suivante l’entonnât sur elle à son tour[32].

Le convoi s’avançait ainsi par les rues de la ville et descendait jusqu’au bord du fleuve. Là une flottille de barques peintes attendait. Elle recevait le cortège et le transportait sur la rive occidentale du Nil, où le tombeau ouvrait sa porte béante pour recevoir le mort. Cette traversée du fleuve était prise comme une image symbolique de la navigation jusqu’à Aboud, où la dévotion aurait voulu que le défunt fût conduit pour reposer auprès de la tombe d’Osiri et de l’Escalier du dieu grand, simulacre du gouffre par lequel le Soleil descendait chaque soir dans l’hémisphère inférieur. Quelques-uns poussaient la piété jusqu’à faire réellement porter leur momie à Aboud. Le plus souvent on se bornait à y envoyer une stèle votive, destinée à recommander le mort aux prières des fidèles, et on le déposait lui-même dans un hypogée de la nécropole de sa ville. Une peinture, dans le tombeau du prêtre Nofri-hotpou, à Thèbes, place dans la bouche de la femme du défunt cette lamentation touchante, au moment de l’embarquement :

Reste, demeure à ta place,

ne t’éloigne pas du lieu où tu es !

Mais, hélas ! tu t’en vas vers la barque de rivière.

Ô matelots, ne vous pressez pas, laissez-le !

Vous, vous reviendrez dans vos maisons ;

mais lui va au pays d’éternité.

Ô barque osirienne, tu as fait ta traversée,

toi que suit le messager du ver du tombeau,

et tu es venue pour enlever celui qui m’abandonne !

Et les pleureuses reprennent en chœur :

Allons, allons à l’Occident, la terre de la double Justice !

Eh paix, en paix, à l’Occident,

ô louable, va en paix !

S’il plaît au Dieu, quand viendra le jour de l’éternité,

nous te verrons ;

car voici que tu vas vers la terre qui mêle les hommes.

Le Nil une fois traversé, le convoi se reformait et gagnait, dans la même ordonnance que sur l’autre rive, l’entrée du tombeau. Arrivée à ce terme de son voyage, la momie du défunt était dressée debout, le dos à l’hypogée, la face aux assistants, comme le maître d’une maison neuve . que ses amis ont accompagné jusqu’à la porte, et qui se retourne un moment sur le seuil, pour les congédier avant d’entrer chez lui.

Là éclatait une nouvelle explosion de douleur. Dans le tombeau de Nofri-holpou, sa femme s’écrie encore à ce moment :

Je suis ta sœur Mérit-Râ,

ô grand, ne me quitte pas !

Ton dessein, mon bon père,

si c’est vraiment que je m’éloigne de toi,

comment peut-il se faire ?

Si je m’en vais, tu seras seul.

Y a-t-il quelqu’un qui demeure avec toi ?

Et toi qui aimais à t’entretenir avec moi,

tu te tais, tu ne parles plus.

Et le chœur des pleureuses hurle de toutes ses forces :

Plaintes ! plaintes !

Faites, faites, faites,

faites les lamentations sans cesse,

aussi haut que vous pouvez !

O voyageur excellent, qui vas vers la terre d’éternité,

tu as été enlevé violemment !

O toi qui avais beaucoup de gens,

te voici dans la terre qui aime la solitude !

Toi qui aimais à ouvrir tes jambes pour marcher,

enchaîné, lié, emmailloté !

Toi qui avais beaucoup de fines étoffes, et qui aimais la parure,

couché dans les vêtements d’hiver !

Celle qui te pleure

est devenue comme privée de mère ;

le sein voilé, elle a fait lamentation et mené deuil,

elle se roule autour de ta couche funèbre.

Nous reproduisons ici, dans la planche hors texte, sous le numéro 1, la peinture d’un tombeau thébain, qui montre l’arrivée du cortège funèbre à l’entrée de l’hypogée et la cérémonie qu’on y accomplissait. On y voit d’abord sur la gauche le traîneau qui amène la momie, devant laquelle un prêtre sam brûle de l’encens. Une seconde scène, qui succède à celle-ci sur la droite, laisse voir l’entrée du tombeau, creusé dans le flanc de la montagne, auprès, de laquelle a été plantée la stèle funéraire. Anôpou, à tête de chacal, qui veille à la conservation des restes de tous les morts comme il a veillé à la conservation de ceux d’Osiri, dresse la momie, le dos tourné au tombeau. La veuve, désolée du mort embrasse les genoux de sa momie, devant laquelle on a accumulé les offrandes. Quatre prêtres officient auprès de la momie : l’un récite les prières inscrites sur le rouleau de papyrus qu’il, tient ouvert dans ses mains ; un autre, un sam, élève l’encensoir pour en faire monter la fumée vers le ciel ; un troisième verse la libation purificatoire d’eau du Nil par-dessus la tète du défunt ; le quatrième, armé de l’instrument symbolique appelé nou, en touche successivement les yeux, la bouche, les jambes et les autres parties de la momie, en récitant les paroles sacramentelles qui auront pour effet de lui rendre l’usage de ses organes dans sa nouvelle vie, tout momie qu’il est devenu. Ces formules sont enregistrées dans le Rituel des funérailles que vient de traduire un jeune égyptologue italien, M. Schiaparelli[33]. Deux groupes d’hommes et de femmes assistent à la cérémonie en se couvrant les cheveux de poussière.

Voici maintenant (dans la même planche, sous le numéro 2), la peinture du tombeau du prêtre Kinbou et de sa femme, la pallacide d’Ammon, Isi. Elle retrace la même scène, avec variantes. Les momies du mari et de la femme sont dressées à la porte du sépulcre ; leurs trois filles les embrassent et pleurent sur elles. Les provisions destinées à les nourrir dans le tombeau forment à terre un amas énorme, et tous les amulettes protecteurs qui seront placés autour des défunts pour leur servir de défense, sont posés sur une table/ Tenant à -la main, de grandes palmes, les six fils de Kinbou et son frère, prêtres comme lui, officient avec deux autres ministres du culte.

Les derniers rites accomplis à l’entrée du tombeau, la momie y était placée avec tous les objets apportés par le cortège, et la porte fermée avec soin. Alors tous les parents et les amis venus pour les funérailles s’asseyaient aux tables d’un banquet servi sur l’esplanade qui précédait l’accès de l’hypogée. Le siège d’honneur y restait vide et réservé pour l’ombre du mort, qui était censée prendre part, invisible, à ce dernier repas de fête avec les siens. On y donnait, d’ailleurs, toutes les allures d’une réjouissance. Comme aux plus brillantes fêtes des vivants, des danseuses l’égayaient par leurs ballets, des musiciens et des musiciennes par leurs chants marié au son des instruments.

Ce qu’étaient les chants dans cette circonstance, nous pouvons nous en faire une idée par ceux que les peintures du tombeau du prêtre Nofri-hotpou placent dans la bouche de deux harpistes. Le premier s’adresse au défunt comme s’il était encore vivant, et l’invite à se réjouir au banquet, ainsi qu’à tous ceux qu’on lui offrira encore dans sa tombe.

L’immobilité du chef,

c’est elle, en vérité, qui est le destin excellent.

Les corps se produisent pour passer depuis le temps de Dieu,

et les générations jeunes viennent en leur place.

Râ se lève au matin,

Toum se couche au pays du soir ;

les mâles engendrent,

les femelles conçoivent,

tous les nez goûtent l’air au matin de leur naissance,

jusqu’au jour où ils sont à leur place.

Fais un heureux jour,

Nofri-hotpou, prêtre aux mains pures !

Qu’il y ait toujours des parfums cl des essences pour tes narines,

des guirlandes et des fleurs pour les épaules

et pour lagorge de ta sœur chérie,

qui est assise auprès de toi !

Qu’il y ait du chant et de la musique devant toi,

et, négligeant tous les maux, ne songe qu’aux plaisirs,

jusqu’à ce que vienne le jour

où il faut aborder à la terre qui aime le silence,

sans que cesse de battre le cœur du fils qui vous aime !

Fais un heureux jour,

Nofri-hotpou, prêtre aux mains pures !

J’ai entendu tout ce qui arrive aux ancêtres.

Leurs murs sont détruits, leur place n’est plus ;

ils sont comme qui n’aurait jamais été depuis le temps de Dieu.

Tes murs à toi sont fermes,

tu as planté des arbres autour de ton bassin,

ton âme reste sous eux et boit de son eau.

Suis ton cœur aussi longtemps que tu es sur la terre.

Donne du pain à qui n’a pas de domaine,

afin de gagner une bonne renommée à tout jamais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La fortune vient en sa saison,

le destin compte ses jours.

Fais un heureux jour,

Nol’ri-hotpou, prêtre aux mains pures !

En contraste, le chant de l’autre harpiste est tout mystique et mythologique. Il célèbre la béatitude des élus, et l’entrée du défunt dans cet état glorieux.

Ô formes sages, ô cycles des dieux,

qui écoutez et qui louez le prêtre Nofri-hotpou

lorsqu’il accourt prendre place parmi les formes,

rendu sage comme un dieu vivant à toujours,

rendu grand comme un prince ;

et vous qui vous produirez dans la mémoire de la postérité,

quand vous viendrez pour lire ces chants des tombeaux,

vous direz : La grandeur sur la terre, qu’est-ce ?

L’anéantissement du tombeau, pourquoi ?

C’est être fait à l’image de celui qui est l’éternité,

le juste qui ne trompe pas et qui a horreur du désordre,

celui qu’on ne songe pas à attaquer quand il entre en cette terre

et contre qui personne ne se révolte,

en qui reposent toutes nos générations,

depuis le temps où votre race a existé pour la première fois

jusqu’au moment où elle est devenue multitude de multitudes,

allant tous ensemble.

Car au lieu de demeurer en la terre d’Égypte,

il n’y en a pas un qui n’en soit sorti,

et tous, quand ils sont sur cette terre,

au moment qu’ils s’éveillent à la vie, il leur est dit :

Va, prospère sain et sauf,

afin d’atteindre à la tombe,

frappant tes mains en cadence,

songeant toujours en ton cœur

au jour où l’on doit se coucher sur le lit funéraire,

te réjouissant au fond du cœur

de préparer ta sépulture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ô prêtre, la destruction dont on parle,

c’est s’unir aux maîtres de l’éternité ;

c’est que ton nom soit stable à jamais.

Ton dieu, que tu as suivi pendant ta vie,

te glorifie dans la tombe.

Quand tu entres pour rendre tes devoirs

devant les maîtres de l’éternité,

ils sont prêts à recevoir ton âme,

à protéger ta forme,

ils te présentent ton âme sur tes deux mains,

ils purifient ta grâce,

ils donnent des rations perpétuelles à ta forme,

ton dieu a pour toi des provisions,

et ils te disent :

Sois en paix, ô prophète !

Celui qui nous a glorifiés, c’est le prophète d’Ammon,

Nofri-hotpou, fils du sage Ammon-em-Apet.

Ô prêtre, j’entends les louanges qu’on te prodigue,

chez les maîtres de l’éternité.

La parole de ta bouche a fait avancer la barque divine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu circules autour des murs,

suivant l’éclat du dieu rajeuni[34],

et l’éclat de son buste s’est dressé là.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ta présence auprès des dieux est heureuse,

on se rappelle ta perfection,

par ce que toi qui entre dans On,

connaissant le mystère qui s’y trouve,

lu es le célébrant Nofri-hotpou, cher à Ammon.

O prêtre, quand on mène ton âme à sa demeure,

quand passe ton convoi funèbre,

Anôpou te presse dans ses deux bras,

tes deux sœurs divines[35] te joignent,

on te purifie de nouveau.

On t’attribue des pierres précieuses vraies,

des émaux divins en leur forme funéraire,

par les deux mains du dieu Manou[36],

des étoffes fabriquées parla déesse Taït.

Les enfants de Hor sont tes amulettes ;

les deux pleureuses accroupies pour toi au dehors

pleurent et se lamentent sur ton nom,

parce que c’est toi qui, étant sur terre,

as glorifié ton maître Ammon.

O prêtre Nofri-hotpou, ton souvenir est dans On,

ton corps dans Thèbes,

tu ne saurais passer jamais ;

ton nom ne sera pas détruit,

parce qu’en vérité tu es dans la Grande demeure,

parce que tu es celui dont les deux yeux entrent dans la grande salle,

l’accompli et le parfait dans ses grandes formes,

celui qui parcourt les périodes de l’éternité,

et dont les années se renouvellent sans cesse,

parce que tu es celui qu’on a élevé

et rendu bon au point où tu l’es,

ô louable Nofri-hotpou.

Le banquet de famille devant la porte du tombeau terminait la cérémonie funèbre. Après qu’il était fini, chacun se dispersait, pour se réunir de nouveau dans les fêtes d’anniversaire qui, à intervalle fixe, ramenaient la famille et les amis auprès de la sépulture des morts qui leur étaient chers.

 

§ 9. — LE LIVRE DES MORTS ET LES AUTRES ÉCRITS ANALOGUES.

Dans le cercueil de chaque momie riche et soignée, à partir de la XVIIIe dynastie, on rencontre une copie plus ou moins complète, suivant la fortune du défunt et le prix que sa famille avait pu y mettre, d’un grand livre sacré, d’un développement fort considérable, qui contient une suite de prières destinées à protéger le défunt dans ses épreuves de l’autre vie et à lui assurer d’en sortir vainqueur, pour parvenir finalement à la béatitude. Les différents chapitres de ce livre formaient autant de leçons liturgiques, qui se récitaient par les prêtres pendant la cérémonie des funérailles, pendant la préparation des amulettes que l’on déposait avec le mort dans son tombeau et que ces prières consacraient, à qui elles donnaient leur vertu, enfin lors des rites commémoratifs qui avaient lieu plus tard auprès du tombeau. C’est le livre que Champollion nomma le Rituel funéraire, désignation à laquelle on a substitué depuis, à l’exemple de M. Lepsius, celle plus vague de Livre des Morts, en réservant le titre de Rituel aux livres qui, comme celui de l’embaumement et celui des funérailles, prescrivent minutieusement, dans l’ordre où on les accomplissait, tous les actes d’une cérémonie déterminée, avec les paroles sacramentelles que le prêtre officiant devait prononcer en son propre nom pendant chacun de ces actes. Les leçons qu’on tirait du Livre des Morts au cours des cérémonies sont, au contraire, toujours placées dans la bouche du défunt, qui est censé les prononcer aux diverses étapes de son pèlerinage infernal ; on les récitait auprès de sa momie pour les lui apprendre et lui donner la possibilité de les répéter. Le titre original du livre, celui que lui donnaient les Égyptiens, et qu’il porte en tête, était Livre de la sortie (ou de la manifestation) au jour, le moment de la mort étant considéré comme celui où l’âme de l’homme entrait dans la véritable lumière, celle de l’autre vie.

C’est le texte le plus important et le plus étendu que l’ancienne Égypte nous ait légué, le seul de ses grands livres sacrés dont on attribuait la composition au dieu Tahout, de ses Livres Hermétiques, comme disaient les Grecs, qui ait été préservé jusqu’à notre époque. C’est aussi le texte le plus multiplié, car plus des trois quarts des papyrus que renferment nos musées offrent des copies, intégrales ou partielles de ce livre, dont beaucoup de chapitres se lisent, en outre, tracés sur des figurines funéraires, des scarabées, des bandelettes de toile employées dans l’embaumement des cercueils de momies, ou sur les murailles de tombeaux de la dernière partie du Nouvel Empire. Cette multitude de copies ne rend pas jusqu’ici le texte du livre plus certain. Écrites généralement très vite, dans des officines qui avaient toujours un grand nombre d’exemplaires à en livrer au public, qui ne pouvaient point, par conséquent, n’employer que de bons copistes et où l’on n’avait pas le temps de réviser assez soigneusement leur travail, les copies en fourmillent de fautes, que l’on ne pourra corriger que par une soigneuse collation comparative de tous les exemplaires connus. On a déjà pu constater ce fait que les copies hiéroglyphiques sont généralement très inférieures aux copies hiératiques. Ainsi l’exemplaire du Musée de Turin, l’un des plus complets que l’on connaisse, que M. Lepsius a publié en fac-similé[37] et d’après lequel on a pris l’habitude de numéroter les chapitres du livre, est singulièrement fautif ; l’exemplaire hiératique du Louvre, édité par Emmanuel de Rougé[38], offre dans bien des endroits des leçons plus correctes. En dehors dé ces fautes de copie, les différents exemplaires présentent entre eux de nombreuses variantes, et même souvent dans un même exemplaire le copiste a enregistré pour un même passage, à la suite l’une de l’autre, plusieurs de ces variantes. M. Birch a donné, il y a plus de trente ans, une traduction intégrale du Livre des Morts d’après l’exemplaire de Turin[39], et ce travail, extrêmement remarquable pour sa date, demeure encore généralement exact. Il y a pourtant beaucoup à y corriger dans le détail, à la suite des immenses progrès réalisés depuis trente ans par la science. Aussi la traduction complète du Livre des Morts serait à reprendre aujourd’hui, et nul travail n’aurait plus d’importance. Mais tous les égyptologues ont reculé devant la difficulté et l’étendue de la tâche ; on s’est borné jusqu’à présent à donner des versions rectifiées de certains chapitres isolés[40]. Il est vrai qu’avant d’entreprendre une nouvelle traduction, il est indispensable d’être en possession d’un texte critique, établi dans des conditions vraiment scientifiques par la comparaison du plus grand nombre possible d’exemplaires. C’est l’œuvre dont M. Edouard Naville a été chargé par le Congrès international des Orientalistes, et qu’il poursuit depuis plusieurs années avec une persévérance au-dessus de tout éloge. Il y a lieu d’espérer qu’une partie de son travail verra bientôt le jour.

Il existe, du reste, du Livre des Morts deux recensions successives, assez différentes pour que, dans l’édition critique que prépare M. Naville, le texte doive en. être établi séparément. La plus étendue est aussi la plus récente ; c’est elle que représentent les manuscrits publiés par M. Lepsius et Emmanuel de Rougé, comme aussi l’exemplaire hiéroglyphique de la Bibliothèque Nationale qui a été donné en fac-similé dans la grande Description de l’Égypte et celui du Musée de Leyde, édité par M. Leemans. Elle ne date que de la XXVIe dynastie, et c’est au moment de l’établissement officiel de son texte que le livre complet a été inscrit sur les parois de certaines tombes thébaines, comme celles des prêtres Bok-en-ran-f et Pet-Amon-em-Apet. La recension antérieure était moins développée ; elle laissait de côté un grand nombre de chapitres qui ont été admis dans la dernière ; mais, en revanche, elle en contenait quelques-uns qui ont été plus tard exclus du texte autorisé, nous ne savons trop pour quelle raison. Cette première recension paraît dater de la XVIIIe dynastie. Dans les textes jusqu’à présent publiés elle est représentée par le papyrus de Soutimès, conservé à la Bibliothèque Nationale, qu’ont édité MM. Guieysse et Lefébure.

L’existence de ces deux recensions différentes se comprend parfaitement quand on se rend compte de la nature même du livre et du mode de sa formation. Ce n’est pas un ouvrage suivi d’un bout à l’autre, qui présente un caractère d’unité et qui ait été écrit en une seule fois, avec l’intention d’en faire un tout se déduisant logiquement d’après un plan inflexible. C’est une collection artificielle d’hymnes, de prières, de morceaux de natures diverses, qui ne se tiennent aucunement entre eux et qui ont eu manifestement une origine indépendante les uns des autres. Certains chapitres ont certainement constitué d’abord des livres complets en eux-mêmes, absolument distincts, et il en est même auxquels on a laissé dans leur titre la désignation de Livre, au lieu de celle de Chapitre. Ces morceaux, de plus, ne sont ni de même date, ni de même source. Il en est d’extrêmement anciens ; il en est d’autres qui paraissent, au contraire, relativement récents. On aurait de la peine à déterminer les provenances précises de chacun d’entre eux ; mais il est dès à présent incontestable que ces provenances sont fort diverses. Déjà plusieurs chapitres ont pu être notés avec certitude comme ayant pris naissance dans l’école sacerdotale d’On ou Héliopolis, certains autres dans celle d’Aboud. On conçoit donc facilement qu’à des époques différentes, sous des influences diverses, la collection ait pu, dans la façon dont le sacerdoce l’a constituée, dans le choix des morceaux, dans l’ordre qu’on leur a attribué, varier d’une manière considérable.

Certains des chapitres compris au Livre des Morts sont indiqués comme ayant été découverts miraculeusement sous des rois des dynasties primitives, par exemple sous Hesep-ti de la Ière et Men-ké-Râ de la IVe. Mais on est en droit de ne pas attacher une croyance implicite à ces récits légendaires, d’autant plus que nous ne possédons jusqu’à ce jour de copie d’aucun texte de l’ouvrage, écrite sous l’Ancien Empire, C’est seulement avec la XIe et la XIIe dynastie que nous commençons à relever un certain nombre des plus importants chapitres du Livre des morts inscrits sur des sarcophages de bois[41]. Encore s’y présentent-ils isolément. Jusqu’ici nous n’avons pas de trace de leur collection, de leur réunion en un livre unique avant la XVIIIe dynastie.

La plupart des égyptologues admettent aujourd’hui que la réunion des morceaux, originairement indépendants, qui constituent le Livre des Morts, a été faite au hasard, sans plan méthodique, et qu’il n’y a pas à chercher une intention calculée dans leur succession, dans l’ordre qui leur a été assigné. Plusieurs d’entre eux en citent même comme preuve que le jugement de l’âme au tribunal d’Osiri n’y arrive qu’au CXXVe chapitre, après bien des aventures qui devaient être considérées comme y succédant, après que l’âme a déjà atteint certaines conditions d’une véritable béatitude, comme la faculté de revêtir toutes les formes qu’il lui plaît et l’existence dans les champs bienheureux d’Aarou. J’ai bien de la peine à admettre cette manière de voir. Sans doute, dans le classement donné aux chapitres du livre, soit dans la recension de la XVIII’ dynastie, soit dans celle de la XXVIe, il y a bien des irrégularités, des choses illogiques et que nous ne comprenons pas complètement, bien des endroits où l’on semble revenir en arrière ou bien anticiper sur l’ordre des faits. Mais malgré ces irrégularités, inévitables dans un ouvrage composé de pièces et de morceaux, il me semble que dans la succession donnée aux chapitres, dans l’ordonnance qui en résulte pour les étapes de la destinée de l’âme au delà de la tombe, auxquelles se rapporte chacun d’eux, il y a une conception voulue et suivie, le développement d’une manière de se représenter l’enchaînement des phases d’une histoire des épreuves, des traverses et aussi des bonheurs de l’âme juste dans l’autre monde, depuis l’heure où elle se sépare du corps jusqu’au moment où elle arrive devant le juge divin dont la sentence la fera entrer dans là béatitude suprême et définitive. Il y a eu, en effet, certainement au moins un temps où l’on a considéré le jugement au tribunal d’Osiri comme ne suivant pas immédiatement, la mort, comme venant, au contraire, après de longues vicissitudes de l’âme dans le monde infernal, et la sentence qui y était rendue comme ne dépendant pas seulement des vertus et des péchés de l’homme dans son existence terrestre, mais aussi de sa conduite dans l’autre vie.

C’est ce qui résulte d’une façon positive d’un bien étrange document que nous a conservé un, papyrus du Musée de Leyde. Il s’agit d’une sommation juridique en forme légale, qu’un mari adresse à l’âme de sa femme, morte depuis trois ans. Il prétend que depuis lors elle revient constamment le tourmenter par méchanceté, et pour montrer quelle est son ingratitude il rappelle tout le bien qu’il lui a fait tant qu’elle a été vivante. Il la somme donc en bonne et due forme, dans les règles prescrites par la loi entre vivants, de cesser des persécutions que rien ne justifie, sous peine d’avoir à répondre de sa conduite devant le jury infernal. Au cas où la morte ne tiendrait aucun compte de cet avis préalable, la cause sera évoquée plus tard et plaidée devant le tribunal d’Osiri, quand elle y viendra pour être jugée ; le papyrus servira de pièce à conviction et alors on distinguera le vrai du faux. Pour envoyer la sommation à son adresse, le mari avait dû prendre l’un des moyens employés par les Égyptiens à transmettre des nouvelles des vivants dans l’autre monde. Il l’avait lue sans doute dans le tombeau, puis attachée à une statue représentant sa femme. La femme né pouvait manquer de recevoir ainsi l’adjuration, comme elle recevait sa part des repas funéraires et la vertu des prières qui assuraient la félicité de sa vie d’outre-tombe.

On pourra juger, du reste, de la valeur du point de vue auquel j’envisage la succession des chapitres du Livre des Morts par une rapide analyse de cet ouvrage, tel qu’il est disposé dans la recension de la XXVIe dynastie.

Le livre s’ouvre par une grande scène dialoguée qui se passe au moment même de la mort, lorsque l’âme vient de se séparer du corps. Le mort, s’adressant à la .divinité infernale, énumère tous ses titres à sa faveur et lui demande de l’admettre dans son empire. Le chœur des âmes glorifiées intervient, comme dans la tragédie grecque, et appuie la prière du défunt. Le prêtre sur la terre prend à son tour la parole et joint sa voix pour implorer aussi la clémence divine. Enfin Osiri, le dieu des régions inférieures, répond au mort : Ne crains, rien en m’adressant la prière pour l’éternelle durée de ton âme, pour que j’ordonne que tu franchisses le seuil. Rassurée par cette parole divine, l’âme du défunt pénètre dans le Kher-ti-noutri, la demeure des défunts, et recommence ses invocations.

Après le début grandiose que je viens d’indiquer, suivent quelques petits chapitres, beaucoup moins importants, relatifs aussi à la mort et aux premières cérémonies des funérailles. Enfin l’âme du défunt a franchi les portes du Kher-ti-noutri ; il pénètre dans cette région infernale, et, à son entrée, il est ébloui de l’éclat du Soleil, qui se manifeste à lui pour la première fois dans l’hémisphère inférieur. Il entonne un hymne de louanges au Soleil, sous forme d’invocations et de litanies entremêlées[42].

Après cet hymne, une grande vignette, représentant l’adoration et la glorification du Soleil,- à la fois dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, indique la fin de la première partie du livre, qui en est comme l’introduction. Originairement elle formait un tout indépendant, et il semble que c’était alors à elle qu’appartenait exclusivement le titre de Livre de la sortie au jour, étendu ensuite à tout le recueil. La seconde partie va nous retracer les diverses péripéties des migrations de l’âme dans l’hémisphère inférieur.

Les Égyptiens, dit Horapollon dans ses Hiéroglyphiques, appellent la science sbo, ce qui veut dire plénitude de nourriture. Ce passage renferme certainement une allusion aux idées religieuses sur la destinée des morts. La science et la nourriture sont, en effet, identifiées à chaque instant dans le Livre des Morts. La science des choses religieuses est cette nourriture mystique que l’âme doit emporter avec elle et qui doit la soutenir dans ses pérégrinations et dans ses traverses. L’âme qui n’aura pas assez de science ne parviendra pas au terme de son voyage et sera repoussée au tribunal d’Osiri. Il faut donc, avant qu’elle commence son voyage, la munir d’une provision de cette nourriture divine. C’est à cela qu’est destiné le long chapitre qu’ouvre la seconde partie[43]. Il est accompagné d’une grande vignette, qui représente une série de figures mythologiques et des symboles les plus augustes de la religion égyptienne. Le texte consiste en invocations de la plus extrême antiquité, qui portent dans leur rédaction l’empreinte des doctrines propres à l’école sacerdotale d’On, à la forme spéciale sous laquelle elle envisageait la religion et la cosmogonie. En voici quelques échantillons :

I. Ô Râ, dans ton œuf,

rayonnant dans ton disque,

brillant à l’horizon,

nageant au-dessus du firmament d’acier,

naviguant au-dessus des piliers de Schou,

toi qui n’as pas de second parmi les dieux,

qui produis les vents par les flammes de ta bouche

et illumines le monde par tes splendeurs,

sauve le défunt de ce dieu

dont la nature est un mystère

et dont les sourcils sont comme les bras de la balance

dans la nuit où Aaouit fut pesée.

II. Ô Seigneur de la Grande demeure[44],

suprême roi des dieux,

sauve l’Osiri de ce dieu

qui a la face d’un dogue

et les sourcils d’un homme,

et qui se nourrit des maudits.

III. Ô Seigneur de la victoire dans les deux mondes,

sauve l’Osiri de ce dieu

qui saisit les âmes,

dévore les cœurs,

et se nourrit de carcasses.

IV. Ô Dieu-Scarabée dans ta barque,

dont la substance se produit elle-même,

sauve l’Osiri de ces gardiens

à qui le Seigneur des esprits a commis de veiller sur ses ennemis

et aux regards de qui nul n’échappe.

Que je ne tombe pas sous leur glaive,

que je n’aille pas à leur billot !

que je ne reste pas dans leurs demeures !

que je ne sois pas étendu sur leur lit de torture !

que je ne tombe pas dans leurs filets !

Que ne m’atteigne pas

celui que les dieux abhorrent[45] !

Chacune des expressions de ces invocations antiques, destinées à mettre le mort à l’abri des épouvantements des enfers, chacune- des allusions mythologiques qu’elles renferment en si grand nombre, est accompagnée d’une explication mystique, souvent de deux ou trois différentes suivant l’esprit des diverses écoles d’un bien lointain passé, car ces variantes, enregistrées les unes après les autres, se remarquent déjà dans les copies du chapitre qui datent de la XIe dynastie. Le mort, auprès de la momie de qui on le récitait, ne devenait pas seulement maître de formules à l’action toute-puissante ; il était initié à tous les secrets doctrinaux du sens de ces doctrines et possédait ainsi la science des choses divines. Au commencement du chapitre, texte commenté et explications sont assez clairs ; nous avons là toute une esquisse de cosmogonie et de théogonie ; mais à mesure que l’on avance, on s’élève dans une région plus haute et plus obscure ; à la fin du chapitre, le fil se perd pour nous presque complètement, et, comme il arrive souvent en pareil cas chez beaucoup de peuples, l’explication finit par devenir bien plus difficile à comprendre que le symbole et la phrase expliqués.

Suit le groupe des chapitres de la Couronne de triomphe[46]. Le défunt se présente successivement devant les dieux d’On (Héliopolis), Aboud (Abydos), Dad (Mendès) et d’autres localités non moins sacrées et adresse ses prières à Tahout, qui remplit ici, comme l’Hermès des Grecs, le rôle de psychopompe ou conducteur des âmes. A chaque station l’invocation commence par ces mots : Ô Tahout, qui as fait triompher Osiri de ses adversaires, fais triompher l’Osiri N de ses adversaires comme tu as fait triompher Osiri de ses adversaires. Le mort rappelle ensuite un des épisodes de la légende épique osirienne, et demande au dieu de lui rendre encore le service qu’en cette circonstance solennelle il a rendu à Osiri et à son fils Hor, vengeur de son frère. A la fin le mort est déclaré triomphant à toujours ; les dieux du ciel et de la terre le proclament en présence d’Osiri Khont-Ament Oun-nofri, fils de Nout, le jour où il a triomphé de Set et de ses complices, en présence des dieux d’On la nuit de la bataille où les rebelles ont été renversés, en présence des dieux d’Aboud la nuit où Osiri a triomphé de ses adversaires, en présence des grands dieux de l’Horizon occidental le jour de la fête de Viens vers moi. On ajoute : Hor a répété cette déclaration quatre fois, et tous ses ennemis sont tombés anéantis devant lui. Hor, fils d’Isi, l’a répétée un million de fois, et tous ses ennemis sont tombés anéantis. Us sont transportés au lieu d’exécution de l’Orient ; leurs têtes sont coupées, leurs cols sont brisés, leurs cuisses sont détachées et livrées au grand destructeur qui habite dans Aati ; ils ne sortiront plus jamais de la garde de Seb.

L’âme est ainsi bien pourvue de la provision de science qui lui est nécessaire, et les dieux, en le proclamant d’avance, ont assuré son triomphe sur tous les obstacles qu’il pourra rencontrer. Le mort peut maintenant commencer son voyage. Mais il est encore immobile, il n’a plus l’usage de ses membres ; il faut qu’il s’adresse aux dieux qui lui rendent successivement toutes les facultés qu’il avait dans sa vie terrestre, pour qu’il puisse se tenir debout, marcher, parler, prendre sa nourriture et combattre[47]. Ainsi muni, il part ; et avec l’aide de son scarabée, qui tient la place de son cœur et lui sert de passeport, il franchit l’entrée des enfers[48].

Dès les premiers pas, des obstacles terribles se présentent sur son chemin. Des monstres effroyables, serviteurs de Set, crocodiles de terre et d’eau, serpents de toutes sortes, tortues et autres reptiles, se précipitent sur le mort pour le dévorer[49]. Alors s’engage une série de combats, où le mort et les animaux contre lesquels il lutte s’adressent mutuellement des injures à la façon des héros d’Homère. Enfin l’Osiri a vaincu tous ses ennemis ; il a renversé les monstres typhoniens et forcé le passage ; dans l’exaltation de sa victoire, il entonne un chant de triomphe, où il s’assimile à tous les dieux, dont les membres sont devenus les siens.

Mes cheveux sont ceux de Nou,

ma face celle de Râ,

mes yeux ceux de Hat-Hor,

mes oreilles celles d’Apouat,

mon nez celui du dieu de Sekhem,

mes lèvres celles d’Anôpou,

mes dents celles de Selket.

Il a même la force de Set ; car la lutte du bon et du mauvais principe n’est qu’apparente ; au fond ils se confondent l’un et l’autre dans le même panthéisme et reçoivent également les adorations de l’initié.

Il n’y a pas de membre en lui sans dieu,

et Tahout est la sauvegarde de tous ses membres.

Ni homme, ni dieu,

ni esprit glorieux des morts, ni damné,

passé, présent ou à venir,

ne peut s’attaquer à lui.

Il est celui qui s’avance en sûreté.        

Celui que les hommes ne connaissent pas est son nom,

le Hier qui voit des années sans fin est son nom,

passant en triomphe par les chemins de l’éternité.

L’Osiri est le Seigneur de l’éternité ;

il est reconnu à toujours comme Khopra ;

il est le maître de la couronne royale.

Après de pareils travaux, le mort a besoin de repos ; il s’arrête quelque temps pour reprendre ses forces et repaître sa faim dévorante. Il a évité de grands dangers : il a échappé à la décapitation, à la seconde mort, au billot infernal ou nemma, d’où il serait sorti sans tête, à la décomposition de son corps ; il ne s’est pas égaré dans le désert où l’on meurt de faim et de soif, à tel point qu’on y est réduit à manger ses excréments[50]. Du haut de l’arbre de vie, la déesse Nout lui verse une eau salutaire, qui le rafraîchit[51] et lui permet de recommencer sa route, afin d’atteindre la première porte du ciel.

Là s’engage un dialogue entre le mort et la Lumière divine qui l’instruit[52]. Ce dialogue présente les plus remarquables rapports avec le dialogue placé en tête des Livres dits Hermétiques que les Grecs alexandrins ont donnés comme traduits des antiques écrits religieux de l’Égypte, dialogue entre Tahout et la lumière, laquelle explique au dieu les plus sublimes mystères de la nature. Ce morceau, qui à l’origine a dû former un tout indépendant, est certainement un des plus beaux et des plus grandioses du Livre des Morts ; il peut marcher presque de pair avec les invocations au Soleil qui terminent la première partie.

Le mort a franchi la porte ; il continue à s’avancer, illuminé par cette nouvelle lumière à laquelle il adresse ses invocations[53]. Il est alors maître de prendre toutes les formes qu’il lui plaît, et il entre dans une série de transformations où il s’élève peu à peu, revêtant la ligure des symboles divins les plus augustes et s’identifiant à la divinité dans ces symboles, se changeant par exemple en épervier d’or, en lotus, en héron, en grue, en oiseau à tête humaine image plastique de l’âme, en hirondelle, en serpent et en crocodile[54].

Jusqu’ici l’âme du défunt a fait seule sa pérégrination ; elle n’a revêtu que cette espèce de corps subtil qui constitue le ka, apparence du corps matériel qui reste étendu sur le lit funèbre. Après les transformations, l’âme vient se réunir à son corps, qui lui est devenu nécessaire pour le reste du voyage. C’est pour cela que le soin de l’embaumement est une chose si importante ; il faut que l’âme retrouve le corps intact et bien conservé. Oh ! s’écrie le corps, que je réunisse mon âme brillante avec moi dans la demeure du maître des souffles (de la vie) ; n’ordonne pas aux gardiens du ciel, pour ce qui me concerne, de faire la destruction, de manière à éloigner mon âme de mon cadavre et à empêcher l’œil de Hor, qui est avec toi, de me préparer les chemins[55]. Le mort traverse la demeure de Tahout, qui lui remet un livre contenant des instructions pour le reste de sa route et de nouvelles leçons de science dont il va bientôt avoir besoin[56]. Il arrive en effet sur les bords du fleuve infernal qui le sépare des Champs-Élysées ; mais là un nouveau danger l’attend. Un faux nautonier, envoyé par les puissances ennemies, celles du mal, est embusqué sur sa route et essaye, par de trompeuses paroles, de l’attirer dans sa barque, qui l’égarera et l’emportera vers l’Orient au lieu de l’Occident, terme de sa course, où il doit rejoindre le Soleil infernal[57]. Le mort surmonte encore ce nouveau péril ; il démasque la perfidie du faux pilote et le repousse en l’accablant d’injures. Il rencontre enfin la véritable barque, celle qui doit le conduire au port[58]. Mais, avant d’y monter, il faut qu’on sache s’il est véritablement capable de faire sa navigation ; s’il possède, à un degré suffisant, cette science indispensable pour son salut. Le batelier divin lui fait donc subir un interrogatoire, l’initiation préliminaire, qui semble répondre aux petits mystères dans le culte d’Eleusis. Le mort passe un examen de capitaine[59] ; chacune des parties de la barque semble successivement s’animer, elle demande quel est son nom et le sens mystique de ce nom.

D. Dis-moi le nom du piquet pour amarrer la barque ?

R. Le Seigneur des mondes dans son enveloppe est ton nom.

D. Dis-moi le nom du maillet ?

R. L’adversaire de Hapi est ton nom.     

D. Dis-moi le nom de la corde ?

R. Le nœud attaché au piquet ? Anôpou, dans les circonvolutions du lien, est ton nom.

Et ainsi de suite.

Après avoir surmonté cette épreuve, le mort s’embarque, traverse le fleuve infernal et prend terre sur l’autre rive, où il parvient bientôt dans les Champs-Élysées, au sein de la bienheureuse vallée d’Aarou, dont les textes du Livre des Morts détaillent la géographie avec une précision minutieuse[60]. Ils en vantent aussi l’incomparable fertilité ; la tige du blé s’y élève à sept coudées et la longueur de l’épi est de deux coudées. Un mur d’acier entoure cette terre de bénédiction, et c’est de sa porte que le Soleil sort au matin dans le ciel oriental.

Un grand tableau figuré[61] nous montre les champs d’Aarou, véritable Égypte souterraine, entrecoupée de canaux, dans laquelle nous voyons l’Osiri, au milieu des autres justes, se livrer à toutes les opérations de l’agriculture, labourer, semer, moissonner et récolter dans, les champs divins une ample moisson de ce froment de la science qui va bientôt lui être plus nécessaire que jamais. Car il arrive au terme de son voyage ; il n’a plus devant lui que la dernière, mais aussi la plus terrible de ses épreuves.

Mais un homme seul, réduit à ses propres forces, ne peut faire que peu de chose en fait d’agriculture, aussi bien dans l’autre monde que dans celui-ci. Il lui faut des auxiliaires, des ouvriers qui travaillent sous ses ordres On en fournissait par un moyeu magique au défunt pour ses travaux de labourage dans les champs bienheureux d’Aarou. Tout le monde a vu, dans les collections d’antiquités égyptiennes, de ces figurines funéraires en diverses matières, principalement en bois ou en terre émaillée, qui, à partir de l’époque de la XVIIIe dynastie, et en particulier à partir du règne d’Amon-hotpou III, se rencontrent dans toutes les tombes, par centaines dans celles des riches, tandis qu’auprès des plus pauvres momies il ne manque pas d’y en avoir au moins deux ou trois, d’un travail tout à fait grossier. Elles ont la forme de momies, tenant d’une main une pioche de métal et de l’autre une houe de bois pour remuer la terre, et portant derrière l’épaule la couffe de sparterie où l’on mettait le grain pour ensemencer. On les nommait des ouschebtiou, c’est-à-dire des répondants. En récitant sur elles une certaine formule de prière, qui a trouvé place dans le Livre des Morts, où elle forme le Ve chapitre, et qui est gravée sur la gaine de toutes celles de ces figures qui sont d’une exécution soignée, on les enchantait, on leur donnait la vie et le mouvement, et sur l’appel du défunt auprès de qui on les avait placées, elles passaient dans le monde infernal et devenaient pour ce défunt autant d’aides, autant d’ouvriers, qui joignaient leurs efforts aux siens pour faire produire la moisson mystique au sol divin des Champs-Élysées.

Après cette station prolongée dans un état qui est déjà un premier degré de béatitude, mais qui n’en est pas la perfection et le dernier terme, le mort, conduit par Anôpou, traverse le labyrinthe à l’aide du fil qui les guide dans ses dédales[62]. Il pénètre enfin dans la Salle de la double Justice, dans le prétoire où l’attend Osiri Khont-Ament, assis sur son trône et entouré des terribles assesseurs qui siègent auprès de lui comme jurés. C’est là que va être prononcé l’arrêt décisif qui l’admettra dans la béatitude suprême ou l’en exclura pour toujours[63]. Alors commence un nouvel interrogatoire, bien plus solennel que le premier. Il faut que le mort fasse preuve de sa science ; il faut qu’il montre qu’elle est assez grande pour lui donner droit d’être admis au sort des âmes glorifiées. Chacun des quarante-deux jurés, portant un nom mystique, l’interroge à son tour ; il faut qu’il lui dise ce qu’est ce nom et ce qu’il signifie. Ce n’est rien encore, il doit rendre compte de toute sa vie, prouver qu’elle a été pure et sans tache.

Hommage à vous, dit-il, Seigneurs de Vérité et de Justice ! Hommage à toi, Dieu grand, seigneur de Vérité et de Justice ! Je suis venu vers toi, ô mon maître ; je me présente à toi pour contempler tes perfections. Car il est reconnu que je sais ton nom et les noms de ces quarante-deux divinités qui sont, avec toi dans la Salle de la double Justice, vivant des débris des pécheurs et se gorgeant de leur sang, au jour où se pèsent les paroles par-devant Osiri, le véridique. Esprit double, Seigneur de la double Justice est ton nom. Moi, certes, je vous connais, Seigneur de la Vérité et de la Justice ; je vous ai apporté la vérité, j’ai détruit pour vous le mensonge.

C’est alors que le défunt prononce l’Apologie ou la Confession négative, dont nous avons déjà rapporté plus haut les principaux articles, pour y montrer le code de la morale égyptienne, apologie qui se termine par l’affirmation trois fois répétée : Je suis pur ! je suis pur ! je suis pur ! Il reprend ensuite : Salut à vous, dieux qui êtes dans la Salle de la double Justice, qui n’avez point le mensonge en votre sein, mais vivez de vérité dans On et en nourrissez votre cœur, par devant le Seigneur dieu qui habite en son disque solaire. Délivrez-moi du dieu hostile qui se nourrit d’entrailles, ô magistrats, en ce jour du jugement suprême ; donnez à l’Osiri N. de venir à vous, lui qui n’a point péché, qui n’a ni menti ni fait le mal, qui n’a commis nul crime, qui n’a point rendu de faux témoignage, qui n’a rien fait contre lui-même, mais qui vit de vérité et se nourrit de justice. Il a semé partout la joie. Ce qu’il a fait, les hommes en parlent et les dieux s’en réjouissent. Il s’est concilié la divinité par son amour ; il a donné à manger à celui qui avait faim, à boire à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était nu ; il a fourni une barque à celui qui était arrêté dans son voyage ; il a offert les sacrifices aux dieux, les repas funéraires aux défunts. Délivrez-le de lui-même ! Protégez-le contre lui-même (variante : ne parlez pas contre lui) par-devant le Seigneur des morts, car sa bouche est pure et ses deux mains sont pures !

L’Osiri s’est pleinement justifié ; son cœur a été mis dans la balance avec la Justice, et on ne l’a trouvé ni plus lourd ni plus léger ; les quarante-deux jurés lui ont reconnu la science et l’innocence nécessaires. Osiri Khont-Ament rend sa sentence, que Tahout, comme greffier du tribunal, inscrit sur son livre, et le défunt est définitivement reçu parmi les âmes bienheureuses et glorifiées.

Ici s’ouvre la troisième partie du Livre des Morts, plus mystique et plus obscure que les deux autres. Elle nous fait voir l’Osiri désormais admis sur la barque éternelle du Soleil, parcourant avec lui les diverses demeures du ciel supérieur et de l’hémisphère souterrain. Il y a, nous l’avons déjà dit, deux chœurs de dieux sidéraux qui forment cortège au Soleil, les uns errants et les autres fixes ; l’admission parmi ceux-ci est le dernier degré de l’initiation glorieuse de l’âme[64]. C’est mêlée à la troupe de ces dieux qu’elle adore l’Être parfait[65], le contemple face à face et s’abîme en lui.

Dans les bas temps, après la XXVIe dynastie et déjà pendant qu’elle occupait le trône, on a souvent substitué, auprès des morts dans les tombeaux, aux copies du Livre de la sortie au jour, qui étaient très volumineuses et coûtaient fort cher, des sortes d’abrégés de cet ouvrage sacré, où la doctrine en était résumée en quelques pages, sous une forme plus simple, moins développée, moins mystique et dégagée des principales obscurités du grand recueil que nous avons essayé d’analyser brièvement.

Celui de ces écrits succincts qui se rencontre le plus fréquemment et qui a-le plus manifestement le caractère d’un véritable bréviaire du Livre des Morts, est celui qui porte le titre singulièrement étendu de Livre des souffles de la vie communiqués par Isi à son frère Osiri, pour restituer une nouvelle vie à son âme et à son corps et renouveler tous ses membres, afin qu’il puisse atteindre l’horizon avec son père Râ, que son âme s’élève au ciel dans le disque de la lune, que son corps brille dans les étoiles de la constellation d’Orion, sur le sein de Nout. Des éditions critiques, accompagnées de traductions, en ont été données, d’abord par M. Brugsch, puis par M. de Horrack. M. Wiedemann[66] a récemment publié un autre livre du même genre, que le regretté Théodule Devéria avait signalé dans un papyrus du Louvre. Le titre en est Chapitre de la sortie au jour ; c’est une paraphrase de quelques-uns des chapitres du Livre des Morts, qui y trouvent d’intéressants éclaircissements. La forme est notablement différente, mais les idées restent toujours exactement les mêmes dans le livre funéraire dont le Papyrus Rhind, actuellement conservé au Musée Britannique, a fourni une copie des derniers temps romains, présentant cette particularité très curieuse que le texte hiératique y est accompagné d’une traduction démotique, car on ne comprenait plus qu’avec ce secours, au moment où le manuscrit a été exécuté, l’ancienne écriture et l’ancienne langue.

Les Lamentations d’Isi et de Nebt-hat, traduites par M. de Horrack, sont encore au nombre des livres funéraires basés sur la donnée du mythe osirien, qui rentrent dans la famille du Livre des Morts, mais avec une forme toute spéciale. Une rubrique qui accompagne le texte dit que, lorsqu’on le récitait aux funérailles, deux belles femmes, portant inscrit sur leurs épaules, l’une le nom d’Isi, l’autre celui de Nebt-hat, devaient s’asseoir sur le sol, à la tête et aux pieds de la momie étendue sur le lit funèbre, tenant chacune un vase d’eau dans leur main droite et un pain de Memphis dans leur gauche. Deux prêtres prenaient alors alternativement la parole, récitant les lamentations sur le trépas d’Osiri, l’un parlant au nom d’Isi, l’autre au nom de Nebt-hat, et prononçant les paroles qui devaient assurer la résurrection du dieu, gage et prototype de celle du défunt. Le Livre de la glorification d’Osiri, publié par M. Pierret d’après un papyrus du Louvre, en est comme une sorte de variante. Mais il est très inférieur en poésie, et son principal intérêt est au point de vue de la géographie religieuse de l’Égypte, par la liste qu’il donne des localités consacrées au culte d’Osiri.

 

Les notions sur l’autre vie sont présentées sous une forme notablement différente dans le Livre de ce qui est dans l’hémisphère inférieur, dont j’ai déjà eu l’occasion de dire un peu plus haut quelques mots. Nous en possédons des copies plus ou moins complètes dans un certain nombre de papyrus, sur les parois des tombes royales de Thèbes, sur le sarcophage de Séti Ier, conservé à Londres, et sur plusieurs sarcophages privés de la XXVIe dynastie. Théodule Devéria en a traduit la plus grande partie dans son Catalogue des manuscrits égyptiens du Louvre, d’après un exemplaire de ce musée. Mais c’est un livre qui, de son essence, contient beaucoup plus d’images que de texte, et qui reste singulièrement incomplet quand on sépare ce texte des figures qu’il explique. C’est la description, heure par heure, de la navigation nocturne du Soleil sur le fleuve infernal Ouer-nès, dans les douze demeures de l’hémisphère inférieur, avec l’indication détaillée de tout ce qu’il y rencontre, des lieux où résident les bienheureux et de ceux où sont tourmentés les damnés. Le voyage du dieu, depuis le moment où il s’engouffre à l’ouest dans les entrailles du sol, jusqu’à celui où il ressort à l’orient, régénéré et triomphant, est l’emblème des phases de l’existence mystérieuse de l’homme, de l’heure de la mort à celle de la résurrection. Le mythe osirien s’efface ici dans le symbolisme solaire direct, et le nom de Sokari prime même dans ce livre celui d’Osiri comme dieu des morts.

Ce livre avait un pendant et comme une première partie dans un autre ouvrage analogue, sans doute Le livre de ce qui est dans l’hémisphère supérieur, qui décrivait, également en douze sections horaires, la course lumineuse et triomphante du Soleil dans le ciel pendant le jour, énumérant toutes les formes qu’il revêtait depuis son lever à l’Orient jusqu’à son coucher à l’Occident. Champollion a remarqué que les premières galeries des tombes royales de Thèbes étaient garnies de représentations et de textes qui d’un côté dépeignaient le voyage diurne du Soleil, de l’autre son voyage nocturne. Représentations et textes de cette dernière espèce sont tirés du Livre de ce qui est dans l’hémisphère inférieur ; les représentations et les textes qui y font pendant peuvent être rapportés avec certitude au Livre de ce qui est dans l’hémisphère supérieur. On a aussi quelques fragments de ce dernier ouvrage dans des papyrus de la XVIIIe dynastie, tous exécutés avec un très grand soin. Mais presque tout en reste inédit. On n’a pas encore essayé d’établir le texte de ce livre et de le traduire. M. Edouard Naville en a seulement extrait les Litanies du Soleil d’après les tombeaux des rois.

Un esprit de panthéisme absolu règne dans ces textes. Toutes les choses y sont représentées comme de pures émanations de Râ. Ainsi que le remarque très justement leur savant éditeur, puisque toute chose, bonne ou mauvaise, émane également du Grand Tout, il est clair que la valeur morale du bien est nécessairement fort affaiblie. Nous ne trouvons rien dans ces textes qui rappelle la morale si élevée qu’enseigne le chapitre CXXV du Livre des Morts, ni rien même qui nous parle de la responsabilité.

La sorte de monothéisme, ou plutôt d’hénothéisme, que le progrès de la pensée religieuse avait développé, comme nous l’avons fait voir, ne s’était jamais assez dégagé de la confusion de la divinité avec la nature pour qu’il ne dût pas presque fatalement glisser dans le panthéisme. C’était la conséquence logique de l’impossible tentative que l’on avait entreprise, de le concilier avec la conservation d’un polythéisme exubérant. L’expression la plus formelle de cet esprit de panthéisme, qui prévalut définitivement à partir d’une certaine époque dans les sanctuaires égyptiens, se trouve dans un hymne copié par M. Brugsch sur les murailles du temple de l’Oasis d’El-Kbargeh. On y célèbre les noms mystérieux du

Dieu qui est immanent en toutes choses,

âme de Schou dans tous les dieux.

Il est le corps de l’homme vivant,

le créateur de l’arbre qui porte des fruits,

l’auteur de l’inondation fertilisatrice.

Sans lui rien ne vit dans le circuit de la terre,

soit au nord, soit au sud,

sous son nom d’Osiri, celui qui donne la lumière.

Il est le Hor des âmes vivantes,

le dieu vivant des générations à venir.

Il est le créateur de tout animal,

sous son nom de Bélier des brebis,

Bouc des chèvres, Taureau des vaches.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il aime le scorpion dans son trou ;

II est le dieu des crocodiles qui plongent dans les eaux ;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

il est le dieu de ceux qui reposent dans leurs tombes.

Ammon est son image, Atoum est son image,

Khopra est son image, Râ est son image ;

lui seul se fait lui-même

par des millions de voies.

Il est le grand architecte,

qui existait depuis le commencement,

qui a façonné son corps de ses propres mains

en toutes formes, suivant sa volonté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Permanent et perdurable,

il ne passe jamais.

Pendant des millions et des millions d’années sans fin,

il traverse les cieux

et il parcourt le monde inférieur chaque jour.

Il est la lune dans la nuit

et le roi des étoiles,

qui fait la division des saisons,

des mois et des années ;

il vient vivant à toujours

à la fois dans son lever et dans son coucher.

Il n’y a aucun autre pareil à lui ;

sa voix est entendue,

mais il demeure invisible

à toute créature qui respire.

Il fortifie le cœur de la femme en travail

et donne la vie à ceux qui naissent d’elles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il voyage dans la nuée

pour séparer le ciel et la terre,

et ensuite pour les réunir,

caché en permanence dans toute chose,

le Un vivant

en qui toutes choses vivent éternellement.

Comme c’est presque exclusivement dans les tombeaux que l’on découvre les papyrus, les livres funéraires dont je viens d’essayer de donner une idée constituent la seule portion de l’ancienne littérature religieuse de l’Égypte qui soit parvenue jusqu’à nous. En dehors de ces livres, nous n’en avons que quelques hymnes aux dieux, d’un très grand accent de poésie lyrique, qui souvent atteint presque à l’élévation de pensée et d’expression des Psaumes hébraïques. Encore, à part celui au dieu Nil que possède le Musée Britannique et celui à Ammon-Râ qui fait partie des collections de Boulaq, ces hymnes se lisent plutôt gravés sur les parois des temples que copiés dans des manuscrits sur papyrus. Nous en avons cité assez de fragments pour en donner au lecteur une idée suffisante.

 

 

 



[1] Dans son Histoire ancienne des peuples de l’Orient.

[2] Nous avons vu plus haut que ces deux noms étaient donnés astronomiquement aux planètes et aux étoiles fixes.

[3] C’est encore à M. Maspero que nous empruntons la traduction de ce bel hymne.

[4] La voûte céleste personnifiée.

[5] Le grand serpent du mal et des ténèbres, dont nous parlerons un peu plus loin.

[6] Isi et Nebt-hat.

[7] La demeure du phénix, le grand temple d’On ou Héliopolis.

[8] Un des noms de la barque du Soleil.

[9] On donnait cette couleur au disque du soleil nocturne, plongé dans les ténèbres, lorsque le dieu est Atoum.

[10] C’est un des noms de Phtah.

[11] L’outsâ est l’œil de Dieu ; son œil droit est le soleil et son œil gauche la lune.

[12] C’est encore à M. Maspero que nous empruntons la traduction de cet autre hymne.

[13] Maspero.

[14] Nous empruntons ces fragments de l’hymne à Ammon-Râ comme soleil et dieu suprême, contenu dans un des papyrus du Musée de Boulaq, à la belle traduction qu’en a donnée M. Grébaut.

[15] Maspero.

[16] Manéthon donnait aux noms de la dynastie divine, telle qu’on l’admettait à Memphis, les formes hellénisées : Héphaistos, Hélios, Sus, Cronos, Osiris, Typhon, Hôros.

[17] Maspero.

[18] Sur la religion et les dieux de l’Égypte, voyez principalement : Champollion, Panthéon égyptien, Paris, 1823 et années suivantes, in-4°. — S. Birch, Gallery of egyptian antiquities from the Britich Museum, Londres, 1844. — E. de Rougé, Notice des monuments égyptiens du Musée du Louvre, 4e édition, Paris 1873 ; Mémoire sur la statuette naophore du Musée du Vatican, Paris, 1851. — A. Mariette, Mémoire sur la représentation de la mère d’Apis, Paris, 1856. — Chabas, Hymne à Osiris traduit et expliqué, Paris, 1857. — Robiou, Croyances de l’Égypte à l’époque des Pyramides, Paris, 1870 ; Les doctrines religieuses de l’ancienne Égypte d’après les travaux récents, Paris, 1878. — Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, chapitre Ier. — Wilkinson, Manners and customs of ancient Égyptians, nouvelle édition, Londres, 1878, tome III, avec les additions de M. Birch. — Pierret, Dictionnaire d’archéologie égyptienne, Paris, 1875 ; Essai sur la mythologie égyptienne, Paris, 1879 ; Le panthéon égyptien, Paris, 1881. — Lepage-Renouf, Lectures on the origin and growth of religion as illustrated by the religion of ancient Égyptians, Londres, 1880.

[19] Dans son Histoire ancienne des peuples de l’Orient.

[20] Dans un intéressant article publié en 1880 par la Revue de l’histoire des religions.

[21] Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient.

[22] Maspero.

[23] Il est à remarquer que cette stèle appartient à l’époque des Ptolémées, qu’elle est, par conséquent, d’un temps où l’épicurisme chez les Grecs et le saducéisme chez les Juifs, tous les deux largement représentés dans la population d’Alexandrie, soutenaient lés mêmes doctrines de scepticisme à l’égard de la vie future.

[24] L’Occident, séjour du Soleil couché et des morts.

[25] Maspero, Conférence sur l’histoire des âmes dans l’Égypte ancienne, Paris, 1879.

[26] Maspero, Études sur quelques peintures et sur quelques textes relatifs aux funérailles, Paris, 1880.

[27] J’en emprunte encore la traduction à M. Maspero.

[28] Maspero.

[29] La déesse des étoffes.

[30] Sorte de bois précieux encore indéterminé.

[31] Études égyptiennes, t. I, fasc. 2 : Étude sur quelques peintures et quelques textes relatifs aux funérailles.

[32] Maspero.

[33] Il libro dei funerali, Turin, 1882.

[34] Le Soleil à son lever.

[35] Isi et Nebt-hat, les deux sœurs d’Osiri, auquel le mort est assimilé.

[36] Le dieu du soir et de l’Occident, où vont les morts.

[37] Das Todtenbuch der Ægypter, Leipzig, 1842, gr. in-4°.

[38] Rituel funéraire des anciens Égyptiens, texte hiératique publié d’après le papyrus du Louvre, Paris, 1860, in-folio.

[39] Dans le tome V de la traduction anglaise de l’ouvrage de Bunsen, Égypt’s place in universal history.

[40] M. Pierret, conservateur du Musée égyptien du Louvre, se prépare à donner au public une traduction complète du Livre des Morts dans sa dernière recension. Cette traduction aura pour base le texte des papyrus de notre musée national.

[41] Ils ont été réunis en une collection spéciale par M. Lepsius : Ælteste Texte des Todtenbuchs, Berlin, 1867.

[42] Chap. XV. Traduit et commenté par M. E. Lefébure, Hymnes au Soleil composant le XVe chapitre du Rituel funéraire égyptien.

[43] Chap. XVII. Traduit par Emmanuel de Rougé dans ses Études sur le Rituel funéraire, publiées en 1860 dans la Revue archéologique.

[44] La Grande demeure est l’univers, dans lequel la terre est la Salle de Seb, le ciel la Salle de Nout et le monde inférieur la Salle de la double Justice.

[45] Ces invocations constituent évidemment les plus anciennes prières pour les morts que l’on connaisse en Égypte.

[46] Chap. XVIII-XX.

[47] Chap. XXI-XXIX.

[48] Chap. XXX.

[49] Chap. XXXI-XLI.

[50] Chap. L-LXIII.

[51] Chap. LIX.

[52] Chap. LXIV. Étudié spécialement par M. Guieysse, Rituel funéraire égyptien, chapitre LXIV, Textes comparés, traduction et commentaire, Paris, in-4°.

[53] Chap. LXV-LXX.

[54] Chap. LXXVII-LXXXVIII.

[55] Chap. LXXXXI.

[56] Chap. XC.

[57] Chap. XCIII.

[58] Chap. XCVIII.

[59] Chap. XCIX.

[60] Chap. CVIII et CIX.

[61] Chap. CX.

[62] Chap. CXVII et CXIX.

[63] Chap. CXXV.

[64] Chap. CXXIX et CXXX.

[65] Chap. CXXXI.

[66] Hieratische Texte aus den Museen zu Berlin und Parts, Leipzig. 1879.