HISTOIRE DE FRANCE CONTEMPORAINE

 

LIVRE IV. — LES SECOUSSES DIRECTORIALES.

CHAPITRE PREMIER. — LA DEUXIÈME COALITION.

 

 

I. — L'IMPOSSIBLE PAIX.

APRÈS Campo-Formio, la politique de la France au dehors est faite de continuelles incertitudes, d'incohérences et d'oscillations. L'exemple de Bonaparte est devenu contagieux. Il a en quelque sorte brisé l'unité de l'État. Parce qu'un homme a réussi à faire accepter son programme au gouvernement, qui pourtant n'abandonne pas le sien, personne n'obéit plus à personne. Directeurs, ministres, généraux, diplomates : chacun a ses idées particulières, et les ordres qui partent de Paris ne sont pas seulement contredits le lendemain par ceux qui les envoient, mais par ceux qui les reçoivent. L'essai d'accord direct avec l'Angleterre venait d'échouer, parce qu'il s'était présenté comme une offensive de l'ennemi, liée à un complot contre la Constitution. Pour arriver à la paix générale, une seule voie restait ouverte : la pacification définitive du continent, qui, laissant l'Angleterre isolée, la forcerait enfin à conclure. C'est ainsi que procédera Bonaparte quand il sera Premier consul, et qu'aurait voulu faire le Directoire. Mais les apparents succès de Bonaparte et les illusions nourries de son prestige valurent de nombreux partisans à sa politique ; la propagande reprit avec une nouvelle ampleur, et Reubell lui-même s'en fit le serviteur pour révolutionner la Suisse.

En juin 1796, le chancelier du grand tribun de Bâle, Pierre Ochs, fit le voyage de Paris, où il s'aboucha avec le Directoire et spécialement avec Reubell, qui de Colmar avait de longue date noué des relations avec les Bâlois. A la fin de l'année, le Vaudois Frédéric-César de La Harpe, qui avait été avocat à Berne puis précepteur du grand-duc Alexandre de Russie, s'établit à Paris, où il commença une active propagande. Le pays de Vaud dépendait du canton de Berne, auquel il avait été cédé sous certaines conditions par les ducs de Savoie. L'argument que La Harpe développa, notamment dans un mémoire soumis au Directoire quelques jours après le 18 fructidor (11 septembre 1797), voulait que la France eût le droit d'intervenir pour obtenir de Berne la restitution de leurs franchises aux Vaudois comme puissance substituée aux ducs de Savoie en vertu du traité conclu avec la Sardaigne le 15 mai 1796. Après le complot de Fructidor, dont il n'ignorait pas qu'il avait été machiné en Suisse, le Directoire adopta une attitude moins conciliante. Bacher, secrétaire et successeur du prudent Barthélemy à la légation française, fut remplacé par un énergique Alsacien de Belfort, Mengaud (14 novembre 1797), qui prit en main la cause des patriotes. La France revendiquait depuis longtemps quelques vallées du Jura comme dépendances des terres de l'évêché de Bâle devenues le département du Mont-Terrible ; il était question à son sujet d'échanges territoriaux avec le Corps helvétique, Berne ou Bâle : Reubell donna les premiers ordres pour en assurer l'occupation militaire (19 novembre), et Pierre Ochs fut mandé à Paris. Dans le même temps, Bonaparte traversait la Suisse pour se rendre à Rastadt ; de Genève à Bâle (21-21 novembre), il se déclara ouvertement pour les patriotes. A la vérité, il ne disait pas en public qu'il considérait comme nécessaire à la sûreté des communications entre la France et la Cisalpine l'assujettissement du pays, mais les ouvertures qu'il avait faites au Valais pour le Simplon et l'annexion qu'il venait de décréter de la Valteline au détriment des Grisons, laissaient assez voir ses véritables desseins. Arrivé à Paris, il diva chez Reubell avec Ochs et les généraux Scherer, Berthier, Murat (8 décembre), et l'action succède aux paroles : le 10 décembre, Bonaparte envoie sur la frontière du pays de Vaud la division Masséna de l'armée d'Italie ; le 15, un détachement envoyé par Augereau de l'armée du Rhin sous le commandement de Gouvion Saint-Cyr commence l'occupation des vallées du Jura, et, le 28, un arrêté directorial, auquel on donne la plus large publicité, annonce que la France prend sous sa protection les Vaudois qui s'adresseront à elle pour être réintégrés dans leurs droits.

Peut-être le Directoire voulait-il seulement exercer une pression et pensait-il que la menace d'intervention suffirait. Mais il se trouva pris comme dans un engrenage. Bon gré, mal gré, il passa de la menace à l'intervention, puis de l'intervention à l'occupation, sinon même à la conquête sanglante et coûteuse. Car les événements se précipitent. Non sans hésitation ni arrière-pensée, tous les cantons aristocratiques commencent la réforme de leurs constitutions : Bâle (dès le 8 janvier 1798), suivi par Soleure, Lucerne, Berne, Zurich et Fribourg (le 4 février), autant par crainte d'une invasion française que sous la pression des patriotes. Une constitution unitaire à la française, avec Directoire de cinq membres et deux Conseils, avait été élaborée à Paris en janvier par Ochs avec le concours de Daunou, de Reubell, de Merlin, peut-être même de Bonaparte, soumise au Directoire qui l'avait approuvée officieusement, et publiée dans le Moniteur (du 8 février) sous la signature d'Ochs. Il fallut l'imposer par la force à Berne, où Brune et Schauenbourg, successeurs de Masséna et Gouvion Saint-Cyr, entrèrent après une courte résistance (5 et 6 mars 1797), et aux montagnards de Schwytz, qui furent battus à Morgarten (3 mai). Seul de tous les anciens alliés du Corps helvétique, le Valais avait été incorporé à la république nouvelle, parce qu'il commande le passage du Simplon. Mais les unitaires y étaient en minorité, et le résident français Mangourit conseillait de faire du pays une république séparée. Les troupes françaises, après le combat de Morges (17 mai), imposèrent le retour des unitaires qui avaient été expatriés. Par traité signé le 19 août, la France garantissait à la Suisse son intégrité territoriale et le maintien de sa constitution ; elle avait droit de passage par le Simplon ; l'alliance défensive et offensive était valable pour la guerre continentale (mais la question du contingent resta en suspens) ; l'occupation militaire devait prendre fin dans le délai de trois mois, les frais d'occupation incombant à la France aussitôt après la ratification. Mais il avait fallu faire parler la poudre pour achever la création de la nouvelle république. — Tout au contraire, deux des alliés de la Suisse d'autrefois, Mulhouse et Genève, se réunirent pacifiquement à la France.

La petite république de Mulhouse, enclavée dans le Haut-Rhin, s'était fait une spécialité de la fabrication des indiennes ou tissus de cotons imprimés, et elle concurrençait sur le marché français les produits similaires de l'industrie française. Son encerclement douanier (auquel procéda le département du Haut-Rhin de sa propre initiative, 22 septembre 1792), les difficultés créées par la contrebande, l'approvisionnement de la ville en grains et la circulation monétaire, la mirent dans le plus grand embarras. Les députés qu'elle envoya à Paris, Kœchlin, Thierry, pour obtenir un traité de commerce, revinrent avec l'idée de la réunion à la France. Le Comité de salut public consentit, par arrêté du 26 mars 1794, certaines exceptions en faveur des Mulhousois, mais sans leur donner la garantie d'un traité de commerce. Aller plus loin eût été les faire bénéficier des avantages de la nationalité française, sans qu'ils en eussent les charges, tout en lésant en France même de nombreux intérêts. La dissolution du Corps helvétique leur donna occasion d'exprimer leur vœu de réunion. Reubell leur dépêcha un de ses amis, Metzger, membre de l'administration du Haut-Rhin, qui s'aboucha avec les bourgmestres Hofer et Dollfus, le tribun Risler, les membres du Grand conseil Kœchlin, Schlumberger, et autres. Le traité, signé le 28 janvier 1798 devant toute la bourgeoisie convoquée et assemblée, et ratifié par elle à l'unanimité ainsi que par les habitants campagnards de la république, contresigné à Paris par le président du Directoire le 10 février, voté aux Cinq-Cents le 22, adopté et converti en loi par les Anciens le 1er mars, porte que la République française adopte le vœu des citoyens de la république de Mulhouse, et déclare lesdits citoyens Français nés ; la république de Mulhouse renonce à tous les liens qui l'unissaient au Corps helvétique ; elle dépose et verse dans le sein de la République française ses droits à une souveraineté particulière dont elle retient pourtant comme une survivance temporaire, car elle reste en état de neutralité jusqu'à la paix générale et sera exempte de toute charge militaire. Les biens de mainmorte sis sur le territoire de la république étaient nationalisés au profit de la commune de Mulhouse et non de l'État français. L'entrée définitive des Mulhousois dans la nation française fut célébrée le 15 mars 1798.

Les citoyens de Genève ne désiraient pas tous la réunion à la France, mais ils comprenaient que les changements survenus en Suisse auraient leur répercussion chez eux. Une commission extraordinaire revêtue de tous les pouvoirs du peuple souverain fut instituée (19 mars), et Desportes, le résident français, reçut de son côté pleins pouvoirs (25 mars). La négociation n'eut pas lieu sans incidents, mais enfin le traité, calqué sur celui de Mulhouse, fut signé le 26 avril. Les Genevois étaient déclarés Français nés, sauf Mallet du Pan et deux autres publicistes antirévolutionnaires ; comme les Mulhousois, ils devaient rester neutres jusqu'à la paix générale ; mais les fortifications et arsenaux de la ville devenaient propriété nationale et étaient mis sur-le-champ à la disposition du gouvernement français. La loi du 25 août 1798 fit de Genève le chef-lieu du nouveau département du Léman, formé du territoire de l'ancienne république et de quelques cantons de l'Ain et du Mont-Blanc.

En même temps que l'ancien Corps helvétique, le Directoire révolutionnait les États pontificaux. Le général Duphot s'était rendu à Rome pour épouser la belle-sœur de l'ambassadeur français Joseph Bonaparte, Désirée Clary. La veille du mariage, les patriotes entrèrent en collision avec la troupe, deux dragons furent tués, quelques patriotes, se réfugièrent au palais de l'ambassade, les soldats de lai police les y poursuivirent et, dans le désordre qui suivit, Duphot fut massacré, sous les yeux de Joseph, qui, le soir même, quitta Rome (28 décembre 1797). Grande fut l'émotion quand la nouvelle parvint à Paris. Le Directoire en délibéra avec Bonaparte (11 janvier 1798). Une intervention militaire fut décidée. Merlin de Douai rédigea d'urgence la constitution de la future république ; il copia la Constitution de l'an III en l'affublant de vocables romains : les directeurs furent dénommés consuls, les Anciens, sénateurs ; les membres des Cinq-Cents, Tribuns ; les assemblées primaires, comices ; les commissaires du gouvernement dans les départements, préfets ; les agents municipaux, édiles, et ainsi de suite. Le général Berthier se présenta devant Rome (9 février). Il soumit au pape une série de demandes, dont aucune n'impliquait la substitution de la république au gouvernement établi. Le pape consentit à tout, et un détachement français entra dans la ville, suivi dès le lendemain (13 février) par les faiseurs d'affaires, en carrosse : une des clauses de la convention conclue par Berthier obligeait le pape à payer une lourde contribution de guerre. Mais, le 15 février, quelques patriotes, encouragés par la présence des troupes, proclamèrent la république sur le Forum. Berthier avait affecté de ne pas participer au mouvement, mais il s'empressa de fraterniser avec les chefs du nouveau gouvernement provisoire. Le 19, Masséna arrive pour remplacer Berthier, le 20, le pape est exilé en Toscane ; les cardinaux s'étaient enfuis et avaient été incarcérés ou expulsés. Le 24, les troupes, que leurs chefs laissaient dans la misère tout en pillant effrontément pour eux-mêmes, se révoltèrent. Ce que voyant, les prêtres insurgèrent aussitôt le peuple de Rome (25 février). Les insurgés français eurent tôt fait de réduire les insurgés romains à la raison, mais les abus, les concussions et les vols continuèrent. Mangourit, de passage à Rome, écrivait à Talleyrand (5 octobre) : Si j'étais Romain de naissance et de sentiment, oh ! comme je haïrais les Français !

Dans la république-sœur de Cisalpine, quatre coups d'État successifs attestent la fragilité de l'État créé par Bonaparte. Le traité d'alliance signé à Paris le 21 février 1798 imposait à la Cisalpine, avec l'obligation de soutenir la France dans toutes ses guerres, l'entretien permanent d'une armée française de 25.000 hommes au coût de 18 millions par an et d'une armée nationale d'environ 20.000 hommes : conditions véritablement exorbitantes, que les Conseils refusèrent de ratifier. Sur l'ordre du Directoire de Paris, Brune força 2 des 5 directeurs cisalpins à démissionner et révoqua 7 membres des Conseils (5 avril) : l'opposition ainsi décapitée, le traité d'alliance fut accepté. Or, les républicains de Cisalpine étaient, comme ceux de France, divisés en avancés et modérés : les avancés furent sacrifiés aux modérés, puis les modérés aux avancés et les avancés aux modérés, pendant qu'en Ligurie les directeurs épuraient les Conseils et qu'en Piémont le ministre de France Ginguené et le général Brune organisaient une sorte de guerre perlée pour révolutionner le pays. Pour avoir la paix, le gouvernement sarde traita avec Ginguené et, par la convention du 17 juin, il consentit que Turin et les principales places fortes fussent occupées pendant deux mois par des détachements français. Les soldats de Brune, loin de réprimer les désordres, s'y associèrent ; ils restèrent en Piémont au delà du terme fixé et organisèrent à Turin (le 15 septembre) une grande manifestation, qu'on appela la mascarade, contre le roi. Ginguené touchait au but quand, brusquement, le Directoire le rappela (25 septembre).

En Toscane, le grand-duc Ferdinand se trouva fort embarrassé du pape qu'on lui avait expédié et que le Directoire songeait à déporter au loin : en Portugal ou en Brésil, ou dans une lie comme les Baléares ou la Sicile. Avec d'infinies souplesses, le ministre toscan Manfredini réussit à ménager simultanément le Souverain pontife et le gouvernement français, tout en obtenant protection contre la propagande révolutionnaire. Il fut aidé par le ministre français à Florence, Reinhard. Pie VI resta en Toscane. Le grand-duc y gagna une manière de prestige. Il pouvait être utile, comme intermédiaire officieux avec Vienne, et il pouvait devenir dangereux, car il n'avait pas de traité d'alliance avec la France, et il ne dépendait que de lui d'ouvrir Livourne aux Anglais. La solution simpliste des avancés eût été de révolutionner la Toscane. Mais le Directoire en avait assez des expériences faites à Rome et en Helvétie, et il approuva Reinhard à Florence pour la même raison qu'à Turin il donnait tort à Ginguené.

Au début, on avait pu espérer que le congrès qui siégeait à Rastadt depuis le mois de décembre 1797 serait le congrès de la paix définitive : C'est ici que se décide maintenant le sort de l'Europe, écrivait alors un des principaux plénipotentiaires, et c'est de la paix de Rastadt seule que datera la paix de l'Europe, si ce siècle ombrageux permet d'en avoir une. Quatre députations constituaient le congrès, et d'abord les délégués de la Diète d'empire, au nombre de 10, cinq catholiques et cinq protestants ; puis ceux de Vienne : trois comtes qui représentaient la triplicité de François II comme empereur, comme roi de Bohême et comme archiduc, Metternich (le père), Cobenzl et Lehrbach. Ce dernier siégeait avec la délégation d'empire ; il n'était d'ailleurs qu'un comparse, comme Metternich ; la direction appartenait, de fait, à Cobenzl. La Prusse avait envoyé trois diplomates, et la France, Bonaparte assisté de deux anciens Conventionnels Montagnards, précédemment plénipotentiaires aux conférences de Lille : Treilhard, que l'opinion publique tenait alors en grande estime, et Bonnier, le chef du bureau diplomatique du Directoire. Bonaparte ne fit qu'une courte apparition à Rastadt, pour assurer la ratification et l'exécution du traité de Campo-Formio. Il refusa ensuite d'y retourner : en quoi les négociations diplomatiques eussent-elles accru son prestige ? et ne risquaient-elles pas de le compromettre ? Car il n'est pas impossible que Bonaparte se soit rendu compte que Cobenzl avait mieux su jouer de lui que lui de Cobenzl. Son abstention décapita en quelque sorte la mission française. Néanmoins, Treilhard et Bonnier obtinrent de la délégation d'empire deux décisions importantes : elle admit en principe que la France aurait le Rhin comme limite (9 mars), et qu'il serait procédé à des sécularisations dans l'empire afin d'indemniser les princes dépossédés sur la rive gauche du fleuve (3 avril). Mais c'était aboutir à un cul-de-sac sans issue. L'on se heurta au premier des vices irrémédiables que renfermait le traité conclu par Bonaparte à Campo-Formio. Puisque la France obtenait la totalité et non plus seulement une partie de la rive gauche, l'Autriche avait droit, aux termes du traité, à une indemnité supplémentaire. Or elle entendait ne porter atteinte que le moins possible à la constitution de l'empire, n'eût-ce été que pour empêcher la Prusse d'obtenir des agrandissements. Dans les conversations préliminaires avec les délégués français, elle désigna donc l'Italie, et, en Italie, les États pontificaux, qu'elle aurait partagés avec la Cisalpine, le pape ne gardant que Rome et sa banlieue. Mais Bonaparte n'admettait pas que l'Autriche pénétrât de nouveau en Italie. De Paris, il fit répondre par un refus (27 février) ; en réponse, l'empereur refusa de sanctionner les principes admis par la délégation d'empire.

La Prusse restait obstinément immobile et muette dans sa neutralité. Elle se défiait de l'Autriche comme l'Autriche se défiait d'elle, et elle se défiait aussi de la France qui venait de traiter avec l'Autriche. Plus la France lui faisait d'avances, plus ses défiances croissaient. Elle était comme butée à son insu au second des vices irrémédiables du traité de Campo-Formio. Elle savait que le traité comportait une clause secrète à son détriment, mais elle en ignorait la teneur ; elle interprétait les propositions françaises comme autant de pièges, el elle craignait, en y cédant, de fournir à la France des armes contre elle-même auprès de l'Autriche. Ainsi la France ne pouvait obtenir la rive gauche du Rhin sans un accord avec la Prusse, que rendait impossible son accord, d'ailleurs impossible, avec l'Autriche. La mort de Frédéric-Guillaume II et l'avènement de Frédéric-Guillaume III (16 novembre 1797) ne modifièrent pas la politique suivie par Haugwitz. La France multiplia inutilement ses offres. par l'intermédiaire de Sandoz à, Paris et de Caillard à Berlin. Elle alla jusqu'à promettre à la Prusse, avec des indemnités et le Hanovre, la ville de Hambourg et la couronne impériale : Frédéric-Guillaume III répondait qu'il ne pouvait faire sa liste, puisqu'il ignorait la liste des avantages promis à l'Autriche (4 février). Mais, lorsque Thugut vit que la France refusait de le suivre en Italie, il se tourna à son tour vers la Prusse. Il savait que le nouveau tsar, Paul Ier, ne laissait passer aucune occasion de témoigner son antipathie contre la France révolutionnaire, qu'il subissait de plus en plus l'influence de lord Whitworth, l'ambassadeur anglais à Pétersbourg, et même qu'il rassemblait une armée à Kiev (depuis janvier 1798). François II demanda par lettre autographe au tsar son intervention auprès de Frédéric-Guillaume III (9 mars), et Paul Ier répondit avec empressement, en esquissant le plan d'une ligue défensive contre la France, avec la Russie, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse (27 mars) ; puis, à l'instigation de l'Angleterre (3 avril), il décida d'envoyer dans la mer du Nord une partie de sa flotte baltique (4 mai), en même temps qu'il demandait au sultan, pour sa flotte de la mer Noire, l'ouverture du Bosphore, et qu'il envoyait Panine à Berlin (16 mai), pour négocier un rapprochement entre l'Autriche et la Prusse. Tout semblait indiquer que la coalition européenne allait se reconstituer autour de la Russie.

Thugut était plein de confiance. Il rappela Cobenzl de Bastadt (12 avril) et, le lendemain, un incident survint à Vienne comme fait à souhait pour déchaîner la guerre. L'ambassadeur français à Vienne, Bernadotte (nommé le 11 janvier), n'était pas bien en cour. Il comprenait si bien l'inutilité de sa mission, qu'il demanda son rappel (12 avril 1798). Mais, pour bien prouver à la morgue de la plus hautaine des cours qu'il n'abdiquait rien de ses principes, il arbora un large drapeau tricolore (13 avril). C'était jour de marché, et presque l'anniversaire de la levée en masse (du 17 avril 1797). La foule s'amassa, s'excita, lacéra le drapeau, brisa les vitres, pénétra dans l'hôtel, menaça l'ambassadeur, qui braqua ses pistolets sur les assaillants et ne fut dégagé par la troupe que fort avant dans la nuit, après qu'il eut, à trois reprises, demandé secours. L'excitation populaire était extrême. On criait, jusque dans les faubourgs éloignés : Il faut exterminer les Français ! Il n'y en a pas un de bon ! Bernadotte jugea insuffisantes les excuses qu'on lui apporta le lendemain, et il quitta Vienne (le 15 avril).

L'affaire était grave. Si Thugut obtenait, comme il l'espérait, l'alliance de la Prusse et de la Russie, c'était la guerre, et, en attendant, c'était pour la France un sérieux avertissement. Il fut convenu qu'on s'expliquerait en conférence particulière à Rastadt, et peut-être y parviendrait-on à régler les autres litiges en suspens. L'Autriche désigna Cobenzl, et le Directoire nomma Bonaparte (25 avril), qui, pour la seconde fois, se déroba et fut remplacé par François de Neufchâteau (9 mai). Cobenzl accepta de le joindre à Seltz, en Alsace, vis-à-vis de Rastadt, sur l'autre rive du Rhin, et, à Seltz comme à Rastadt, il demanda sans les obtenir des indemnités en Italie ; il les voulait même plus larges qu'auparavant, à cause des empiétements de la France en Suisse et à Rome. François de Neufchâteau n'obtint qu'une satisfaction dérisoire pour l'insulte faite à Bernadotte. Comme l'écrivait Talleyrand à l'issue de la conférence (7 juillet) : Ce n'est point la guerre, ce n'est point la paix.

DE SIEYÈS En quittant Seltz, Cobenzl passa par Berlin, afin d'y tenter un dernier effort, car Panine avait échoué. Mais il ne s'obstina pas longtemps (7 au 13 août) : Paul Ier venait d'ordonner (21 juillet) que l'armée formée à Kiev prit la route de Galicie pour coopérer avec l'Autriche ; le mouvement commença en effet peu après (29 septembre). Une autre armée devait se masser sur la frontière prussienne, pour coopérer avec la Prusse ou la maintenir dans la neutralité, suivant l'attitude qu'elle prendrait. Or, au moment où la mission de Panine s'avérait comme infructueuse, un nouvel ambassadeur français arrivait à Berlin (20 juin). C'était l'illustre Sieyès en personne. Son prestige était si grand à Paris qu'on s'était imaginé qu'il emporterait d'assaut la place autour de laquelle l'honnête Gaillard multipliait depuis si longtemps les travaux d'approche. Il travailla de son mieux et, de Paris, Talleyrand, qui était, lui aussi, partisan de l'alliance prussienne, l'aida activement. Il soumit à Haugwitz une des formules lapidaires dont il s'était fait une spécialité : Le Directoire fera la paix avec vous, sans vous ou contre vous (30 juillet). Mais la formule était fausse, car le Directoire était tout aussi incapable de faire la paix sur le continent avec la coopération de l'Autriche contre la Prusse qu'avec la coopération de la Prusse contre l'Autriche. Vers le début d'octobre, il n'était plus douteux que la Prusse refuserait une fois de plus de lier partie avec la France.

 

II. — LA GUERRE MARITIME.

PENDANT que la paix continentale s'avérait de plus en plus précaire, la guerre anglaise continuait. Trois puissances pouvaient, diversement, être utiles à la France : l'Espagne alliée, la Batavie vassale el les États-Unis neutres. Mais il s'en faut que la diplomatie directoriale les ait orientées vers la lutte aux côtés de la France. — En Espagne, elle intrigua. Subrepticement, Talleyrand, avec la complicité de Barras, dépêcha a Godoy un émissaire secret, Carency, pour lui offrir ses bons offices contre payement de quelques millions au gouvernement pour les besoins de l'État, et une riche gratification au directeur et au ministre. La flotte espagnole resta paisiblement bloquée à Cadix. — La Batavie était en mal de constitution ; ni la Convention (1er mars 1796), ni l'Assemblée nationale (1er septembre 1797) n'aboutissaient. Le Directoire procéda par coups d'État : épuration de l'Assemblée nationale pour la forcer à accepter une constitution rédigée par Merlin de Douai sur le modèle français, puis renversement du Directoire. Le nouveau gouvernement s'engagea (12 juin 1798) à entretenir en permanence une armée française de 25.000 hommes dans le pays, au prix d'un million par mois. Le Corps législatif, régulièrement élu d'après la nouvelle constitution, prit séance (31 juillet) et désigna enfin les membres du Directoire définitif (10 août). Mais la crise intérieure continua et, dans la rivalité des hommes et des partis, on ne songeait guère à la lutte contre l'Angleterre,

Les relations avec les États-Unis tournèrent au pire. Le président John Adams, pour renouer les relations interrompues depuis le départ de Monroe, avait envoyé à Paris trois sénateurs en mission : Pinckney, Marshall et Garry, qui se présentèrent à Talleyrand (8 octobre 1797). Mais le Directoire, maintenant le principe Conventionnel (du 9 mai 1793) en droit de guerre maritime que le pavillon ne couvre pas la marchandise, fit voter une loi (18 janvier 1798) d'après laquelle l'état des navires, en ce qui concerne leur qualité de neutres, ou d'ennemis, sera déterminé par leur cargaison. En d'autres termes, la liberté des marchandises ne sera pas assurée par la liberté du pavillon, il est interdit aux navires neutres de transporter des marchandises anglaises comme d'aborder en Angleterre s'ils veulent commercer avec la France, et les corsaires français pourront sen prendre aux neutres comme aux Anglais. D'autre part, Talleyrand fit savoir discrètement aux envoyés américains qu'avant de négocier, ils auraient à lui verser une gratification personnelle d'un million et à obtenir de leur gouvernement une large souscription à un emprunt récemment ouvert pour les frais de la guerre anglaise. Très déçus, Pinckney et ses collègues retournèrent en Amérique, où ils publièrent les preuves de la vénalité de Talleyrand. Le scandale, étouffé en France, fut énorme chez les Anglo-Saxons des deux côtés de l'Atlantique. Une.loi américaine (du 7 juillet 1798) déclara nulles les stipulations des traités précédemment conclus avec la France ; le gouvernement des États-Unis délivra des lettres de marque, et les corsaires américains attaquèrent les navires français, comme les corsaires français faisaient déjà pour les Américains. Il arriva même qu'un vaisseau de guerre de l'Union s'empara d'une frégate française dans la mer des Antilles (9 février 1799). Par l'intermédiaire des légations de France et d'Amérique à la Haye, le gouvernement français laissa entendre à Washington qu'une nouvelle mission à Paris recevrait meilleur accueil que la précédente, et le président Adams en ordonna le départ (3 décembre 1799). Mais, depuis près de deux ans, la France et les États-Unis étaient virtuellement en état de guerre.

Malgré l'échec qu'il avait subi en 1796, Hoche avait toujours cru à la possibilité d'un débarquement. Le plan adopté par lui en 1797 comportait deux opérations : une descente hollandaise sur la Clyde, pour tromper les Anglais qui rappelleraient leurs troupes d'Irlande, et une descente française en Irlande même ; l'on sait que les premiers mouvements de concentration des troupes coïncidèrent avec la crise de Fructidor. Mais floche fut envoyé en Allemagne, où il mourut avant que l'amiral batave De Winter eût mis sa flotte en état et que les préparatifs français fussent terminés. Quand enfin, trop tard, De Winter prit la mer, en avant du Texel, l'Anglais Duncan lui barra la route. La bataille navale de Camperdown (11 octobre 1797) fut décisive. La marine batave fut comme anéantie. Cependant, l'idée d'un débarquement aux Iles britanniques persistait, et la nomination de Bonaparte au commandement des troupes cantonnées dans l'Ouest sous le nom d'armée d'Angleterre (26 octobre) la rendit populaire. Nul doute que le héros triomphant n'abattit la superbe d'Albion, pour donner enfin au inonde la paix universelle. L'opinion publique s'échauffa. Bonaparte commença (le 8 février 1798) un voyage d'inspection sur les côtes. Le patriote Wolf Tone, un des chefs de la société secrète des Irlandais-Unis, préparait à nouveau l'insurrection générale. Mais il ne s'agissait plus seulement d'une diversion en Irlande ou en Écosse ; on croyait que l'ennemi allait être frappé au cœur, en Angleterre même.

Or, le 23 février, dans son rapport final d'inspection, Bonaparte conclut contre le projet de descente. La Directoire fut très surpris. et plus encore lorsque Bonaparte proposa de détourner l'opération sur l'Égypte. Mais Reubell se trouva seul à faire des objections. Le bon sens indiquait que les risques étaient plus grands, et moindres les résultats à escompter ; que la situation présente de l'Europe ne se prêtait guère à une entreprise si aléatoire : tel était l'ascendant de Bonaparte qu'il obtint l'assentiment du Directoire (5 mars), et, avec sa rapidité coutumière, il fit prendre sans retard les premières mesures d'exécution. Aujourd'hui même encore, le changement paraît si brusque et si inattendu qu'on a grand'peine à en déterminer les causes. Il importe peu que l'idée d'une expédition française en Égypte ait été suggérée à maintes reprises, par Leibniz sous Louis XIV, Choiseul sous Louis XV, Saint-Priest sous Louis XVI, pour ne citer que les exemples les plus connus. La question est de savoir pour quelles raisons et avec quels appuis Bonaparte a fait exécuter au Directoire la volte-face du 5 mars 1798.

L'appui lui vint de Talleyrand, qui avait des idées personnelles sur la politique orientale. L'Égypte dépendait de la Sublime-Porte, qui était alors en bons termes avec la Fiance et venait, pour la première fois depuis bien longtemps, d'envoyer à Paris un ambassadeur en titre. Esseid Ali (arrivé le 13 juillet 1797) amusa le public par ses manières exotiques ; les modistes s'emparèrent de son turban pour la saison et Madame de Staël en resta coiffée pour le reste de ses jours. A Constantinople, le chargé d'affaires Ruffin (fils d'un drogman du consulat de Salonique et grand-père de Lesseps) gérait avec habileté l'ambassade vacante depuis la mort du général Aubert-Dubayet (17 décembre 1797). Jamais les circonstances politiques n'avaient été plus favorables à la prépondérance commerciale de la France au Levant. Mais Talleyrand avait, dès le 3 juillet 1797, dans un mémoire à l'Institut, signalé l'Égypte comme une colonie dont il serait utile de faire l'acquisition, et, dans des rapports successifs au Directoire, en janvier et février 1798, il s'était déclaré partisan de la conquête du pays, d'abord par démembrement de l'empire ottoman, puis par entente avec le sultan. Ce n'est pas tout. Ripaud, qui avait récemment séjourné à Seringapatam, avait obtenu (en mai 1797) du sultan de Mysore, Tipo-Sahib, une promesse d'alliance avec la France pour la lutte en commun contre les Anglais. La condition était qu'on envoyât en Inde une armée de secours dont Talleyrand disait qu'elle pourrait être expédiée par la mer Rouge et l'Île de France. La conclusion, qui revenait comme un refrain, était que la France devait posséder l'Égypte. Tel était du moins le but apparent. Le but réel restait toujours ignoré. Au temps des conférences de Lille, Talleyrand souhaitait la paix avec l'Angleterre ; et sans doute la souhaitait-il encore au temps des projets de débarquement. Songeait-il à l'Égypte comme à une colonie de compensation pour les sacrifices qu'il serait nécessaire de consentir, ou comme à une conquête de diversion, pour détourner le coup qui menaçait l'Angleterre, ou comme à un gage utile pour les marchandages de paix ? Quoi qu'il en soit, il avait depuis longtemps approuvé Bonaparte (20 septembre 1797) qui lui avait fait part de ses premiers projets sur l'Égypte (13 septembre).

Et Bonaparte en était toujours aux idées de Mombello. Il ne connaissait point l'Europe, et il n'est arrivé que peu à peu à se la représenter mentalement. Sa géographie politique avait des lacunes. Il ignorait l'Allemagne et la Prusse, qui lui paraissaient sans intérêt et sans importance ; il ignorait l'Angleterre, qui était exclue de la Méditerranée quand il faisait campagne en Italie, et dont il n'avait jamais rien eu à craindre. Rester en France, c'était inévitablement user sans profit la gloire si brillamment acquise, et la compromettre dans les luttes de parti. Mieux Valait attendre, s'éloigner, accomplir de nouveaux exploits, frapper l'opinion populaire. Bonaparte jugeait les autres d'après lui-même. Pour son imagination méditerranéenne et levantine, rien de plus prestigieux que l'Orient lointain. En 1795, quand il était sans place et sans argent, ne songeait-il pas à aller offrir ses services au sultan comme officier d'artillerie ? Et précédemment, en Corse même, Volney ne lui avait-il pas raconté ses voyages en Égypte ? Au surplus, il croyait que l'expédition, facile et rapide, ne dépasserait pas six mois.

Cette considération fut probablement de celles qui déterminèrent le Directoire. Il y en avait d'autres. Desaix, qui avait eu le commandement intérimaire de l'armée d'Angleterre pendant l'absence de Bonaparte, et fait aussi un voyage sur les côtes, Kléber, à qui avait été confiée l'inspection d'une autre partie du littoral, concluaient comme Bonaparte contre le débarquement. Brueys, qui avait reçu l'ordre de rallier Brest avec l'escadre de l'Adriatique à Corfou, n'osait pas accomplir le périlleux voyage, et entrait à Toulon. Le secrétaire de la légation française à Gènes, Poussielgue, envoyé à Malte par Bonaparte (12 novembre 1797), démontrait dans ses rapports que l'occupation de l'île serait aisée, et Magallon, consul au Caire, ne cessait de vanter les richesses de l'Égypte. Enfin 13onaparte avait pris soin de faire valoir que l'occupation du pays nuirait indirectement à l'Angleterre : on empocherait l'ennemi d'y prendre pied ; on rendrait à la France une escale sur la route de l'Inde, d'autant plus indispensable que les Anglais avaient enlevé le Cap aux Hollandais ; on entrerait en liaison avec Tipo-Sahib. Les partisans de Bonaparte ont plus tard reproché au Directoire d'avoir cherché à l'éloigner, par crainte et par jalousie ; outre qu'aucun témoignage digne de foi ne le prouve, rien n'est moins vraisemblable : le Directoire espérait au contraire que l'opération serait terminée pour l'automne, car c'était l'époque fixée par les Irlandais-Unis pour l'insurrection secrètement préparée, et il serait alors possible de reprendre, dans des conditions plus favorables, et avec le concours de Bonaparte, la lutte directe et les projets de descente. Alors que le Directoire considérait comme une nécessité la guerre contre l'Angleterre, que Talleyrand voulait au contraire l'éviter et que Bonaparte s'en désintéressait, l'expédition d'Égypte a été décidée comme un compromis où se résolvait l'incompatibilité des trois points de vue.

Les préparatifs furent vivement menés. La concentration des contingents détachés des armées d'Angleterre, d'Helvétie et d'Italie pour former l'armée d'Orient s'opéra dans les ports de Toulon, Gènes et Civita-Vecchia. L'incident Bernadotte à Vienne ne retarda que de quelques jours le départ de Bonaparte. Il quitta Paris dans la nuit du 3 au 4 mai, arriva à Toulon le 9 et s'embarqua le 19. Conformément à ses habitudes, il encouragea ses troupes par l'appât du gain et du pillage. Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette expédition, il aura de quoi acheter six arpents de terre. La flotte, sous les ordres de Brueys, militairement subordonné à Bonaparte, rallia en pleine mer les convois d'Italie. Elle compta, lorsqu'elle fut au complet, 335 bâtiments de tous ordres, dont 13 vaisseaux de ligne. Elle était montée par 16.000 marins, et le corps expéditionnaire s'élevait à 38.000 hommes, avec 1.200 chevaux et 170 canons. Bonaparte n'avait pas choisi moins de 32 généraux comme compagnons de gloire, sans compter 215 collaborateurs civils, scientifiques, littéraires et artistiques (dont 21 seulement restèrent en France). Personne, parmi les subordonnés, ne savait où on allait. On parlait de Naples, de la Sicile, de l'Albanie, de Constantinople, de la Crimée, de Candie, des Indes Orientales, du Portugal et même de l'Égypte. La navigation fut très lente. Ce fut seulement le 9 juin qu'on arriva devant Malte, les troupes débarquèrent le 10 et, le surlendemain, après une courte résistance des chevaliers de l'Ordre, Bonaparte entrait à la Valette.

Entre temps, l'insurrection éclatait en Irlande, prématurément (23 mai). Elle se propagea (4 juin) dans la flotte britannique et jusqu'à Gibraltar. Le dessein de Wolf Tone à Paris était de ne donner le signal qu'après le débarquement des Français ; les Anglais au contraire voulaient en avoir fini auparavant. Peut-être leurs mesures de rigueur et de précaution ont-elles contribué à hâter le mouvement ; peut-être les Irlandais, dans leur élan, ont-ils cru qu'ils accéléreraient le signal de l'expédition française, dont ils ignoraient que les préparatifs étaient suspendus. Très vite, ils eurent le dessous. Ils adressèrent un appel désespéré à la France (16 juin), et le Directoire décida l'envoi de trois petites expéditions de secours (6 juillet). Quelques jours plus tard, les derniers insurgés déposèrent les armes (14 juillet). Le général Humbert, le premier prêt, partit de Rochefort (6 août) avec 3 frégates et un millier d'hommes ; il débarqua (22 août), avança audacieusement et remporta d'abord quelques succès, mais, sans renforts et sans appui dans un pays déjà pacifié, il fut bientôt obligé de capituler (8 septembre). Son échec fit avorter les deux autres expéditions. Wolf Tone, fait prisonnier, s'ouvrit la gorge (12 novembre), pour échapper à la potence. Tel était, dans le temps qu'elle commençait, le premier résultat de l'expédition d'Égypte : un désastre pour les Irlandais, et l'avortement de toutes les tentatives de débarquement.

Le 1er juillet 1798, au soir, la flotte apparut devant Alexandrie ; des troupes débarquèrent dans la nuit, et, au lever du soleil, raconte l'historien syrien Nakoula, les Français, pareils à des lions furieux et semblables aux flots de la mer irritée, se précipitèrent sur les Turcs ; en moins de deux heures ils s'emparèrent des murailles et entrèrent de vive force dans la ville (2 juillet). Kléber, qui commandait, fut légèrement blessé. Sans déclaration de guerre, on avait pris d'assaut à la Turquie, avec une garnison turque, l'une de ses principales possessions. Il est vrai que l'intérieur du pays était dominé et défendu par les Mameluks, cavaliers au nombre d'une dizaine de mille, sous les ordres d'une vingtaine de beys, nominalement soumis au Divan, mais de fait indépendants. Dans une proclamation grandiloquente et quelque peu naïve, où il faisait parade de son respect pour le sultan et l'islamisme, Bonaparte annonça aux populations indigènes qu'il venait les délivrer de la tyrannie des Mameluks, comme s'il s'agissait de révolutionner l'Égypte à l'instar des républiques d'Italie, avec l'aide des patriotes coptes ou fellahs. Kléber, avec 3.000 hommes, resta à Alexandrie ; une flottille remonta la branche de Rosette, et le gros de l'armée le rejoignit à Romanieh, après quatre jours de marche pénible à travers le désert de Damanhour, où les soldats enfonçaient dans le sable jusqu'aux genoux et ne trouvèrent qu'une seule citerne. Ils repoussèrent aisément les premiers nomades à Romanieh (10 juillet), puis, en amont, à Chobreis (13 juillet). Les deux principaux beys, Mourad et Ibrahim, attendirent l'armée française en avant du Caire en vue des Pyramides. Bonaparte dispersa aisément leur cavalerie. Mourad s'échappa vers le sud, en Haute-Égypte, Ibrahim vers le nord et la Syrie. La victoire des Pyramides (21 juillet) permit à Bonaparte d'entrer au Caire (23 juillet) ; il poursuivit ensuite Ibrahim, qu'il battit à Salahi, sur la route d'El-Arich (11 août). Dans tous ces combats, il avait adopté la tactique du carré : chaque corps, ramassé sur six rangs d'épaisseur aux côtés, l'artillerie aux angles, les chefs, la cavalerie et les bagages au centre, formait comme un bloc mouvant. Le feu était ouvert à 50 pas, et les cavaliers ennemis se heurtaient ensuite au mur des baïonnettes. Il avait fallu près de six semaines pour disperser, sans la détruire, avec des forces triples, la puissance mobile des Mameluks.

En revenant au Caire, Bonaparte apprit le désastre d'Aboukir. Le coup était terrible pour lui et inattendu. Nelson avait été détaché (le 2 mai) de la flotte qui bloquait Cadix pour prendre des informations sur les armements de Toulon. Il avait croisé devant le port de 17 mai), l'avant-veille du départ de Bonaparte. Trois fois il frôla la flotte française sans l'atteindre. Il se ravitaillait en Sicile. Ferdinand IV se lia secrètement aveu l'Angleterre (11 juin) comme il l'était déjà avec l'Autriche (depuis le 19 mai). Ce fut seulement vers la fin de juillet que Nelson apprit l'arrivée des Français en Égypte. Avec l'esprit d'offensive qui est la marque de son génie, il résolut de les attaquer aussitôt. Le Directoire avait ordonné à Brueys de rallier Corfou, une fois le débarquement terminé, avec ses vaisseaux de ligne et quelques frégates, à la fois pour les mettre en sûreté et pour protéger les îles Ioniennes. Mais Bonaparte en avait décidé autrement, et il porte la responsabilité qu'il a ensuite rejetée sur Brueys. Il voulait sans doute avoir toujours la flotte de guerre à sa disposition, pour pouvoir, à tout moment, rentrer sans retard en France. D'ailleurs l'organisation de la flottille qui avait ravitaillé le corps expéditionnaire en remontant le Nil avait eu pour effet de décimer les équipages et d'enlever ce qui restait de provisions. Il avait été question de mettre les navires à l'abri dans le port d'Alexandrie, mais les sondages avaient montré que la passe était insuffisante pour plusieurs d'entre eux. Brueys était donc resté, en attendant des ordres ultérieurs de Bonaparte, qui n'arrivaient pas, en stationnement provisoire devant Aboukir. Les vaisseaux étaient à l'ancre, en ligne légèrement oblique par rapport à la côte, sur une longueur de près de 2 kilomètres, et sans possibilité de manœuvre. La flotte ennemie fut signalée le i août vers deux heures du soir, et l'attaque commença vers cinq heures. Les Français résistèrent courageusement. Brueys fut tué à son poste et Nelson blessé. Le lendemain matin, les Anglais avaient coulé, capturé et incendié tous les vaisseaux français, sauf deux qui, placés à l'arrière de la ligne, n'avaient pas participé au combat et réussirent à s'enfuir sous le commandement de Villeneuve. Plus de 5 500 Français étaient tués, blessés, faits prisonniers, noyés ou massacrés par les habitants quand ils essayaient de gagner la côte à la nage. Aucune des victoires britanniques depuis le commencement de la guerre n'était comparable à celle-là ; aucune n'a eu tant de conséquences funestes pour la France.

En Europe, la coalition se renoue rapidement et la guerre continentale reprend. — Dans la Méditerranée, les Anglais recouvrent définitivement la maîtrise qu'ils avaient conquise au début de la guerre et perdue ensuite. — En Égypte, Bonaparte est en quelque sorte fait prisonnier dans sa conquête. Nelson ne retourna d'Aboukir à Naples que le 19 août, mais il laissait une petite escadre en croisière aux bouches du Nil, qui, bientôt renforcée, augmentée aussi de contingents portugais, turcs et russes, rendit le blocus hermétique, les communications avec la France lentes, rares et aléatoires. — A Constantinople, le sultan Sélim Ier accorda enfin au tsar, qui la lui demandait depuis trois mois, l'ouverture du Bosphore (20 août) ; il conclut avec lui une convention militaire (30 août) à laquelle accéda l'Angleterre, puis, aussitôt après, il incarcéra Ruffin aux Sept Tours (2 septembre) et déclara la guerre à la France (9 septembre). — A Malte, la population se souleva (2 septembre) lorsque apparut une escadre portugaise, remplacée ensuite par des vaisseaux anglais sous le commandement de Nelson, qui commença le blocus de l'île (24 octobre). — Aux Baléares, les Espagnols laissèrent prendre, sans grande résistance, Port-Mahon (16 novembre), qui devint le centre naval des Anglais dans la Méditerranée occidentale. — Dans l'Adriatique, la flotte russo-turque attaqua Corfou (5 novembre), où le général Chabot fut obligé de capituler, après une énergique résistance (3 mars 1799), et commença ensuite le siège d'Ancône, que défendait le général Mounier. — En Afrique, le dey d'Alger (19 décembre), le bey de Tunis (4 janvier 1799), le pacha de Tripoli (29 janvier) se déclarent en état d'hostilité avec la France, arrêtent ses consuls et rendent impossibles les relations qu'on avait pu essayer de rétablir indirectement avec l'Égypte.

Du moins Bonaparte était-il maître de l'Égypte. Mais, dans le Delta, les insurrections furent fréquentes pendant prés de trois mois. En vain, raconte Nou'allem, beaucoup de Français se firent musulmans et commencèrent à apprendre l'arabe et à lire le Coran ; en vain Bonaparte multipliait-il ses déclarations de respect pour l'Islam : les ulémas n'étaient pas séduits par ses paroles. Ce sont des mensonges, disaient-ils, qu'il profère pour s'établir en Égypte. N'est-il pas chrétien, fils de chrétien ? L'administration militaire procédait à l'européenne, avec des complications inutiles. Ou bien les Coptes enseignaient aux Français, dit Abdurrahman, la manière de lever les contributions et trouvaient eux-mêmes le moyen de s'en approprier une bonne part, et avec les Coptes d'autres chrétiens méprisés des musulmans : les Arméniens, les Syriens, les Grecs. De plus, les Mameluks avaient conservé de nombreux partisans ; la plupart des Arabes ou Bédouins firent cause commune avec eux ; de Syrie, où s'étaient réfugiés les Mameluks d'Ibrahim, et peut-être de Constantinople, venaient constamment des excitations à la révolte. Bonaparte, à son arrivée, avait dit qu'il avait la permission du sultan, et les musulmans attendaient en conséquence les firmans de la Porte. Mais, comme le constate Nakoula, les firmans n'arrivaient pas. Bref, après nombre d'insurrections locales, le peuple du Caire se souleva brusquement (21 octobre). Un Turc assomma par surprise le général Dupuy, célèbre par sa bravoure et regardé comme valant mille braves à lui seul. La répression fut sévère et coûta la vie à plusieurs milliers d'habitants. Le calme revint et l'hiver fut paisible. L'administration s'améliora. Le Caire se francisa. Bonaparte publiait un journal, le Courrier de l'Égypte. Dès le 22 août, il avait créé un Institut d'Égypte de 48 membres, à l'imitation de l'Institut de France. Il enfonça dans le sol égyptien quelques-unes des racines les plus profondes de l'influence française en Égypte.

Mais il ne suffisait pas que le Delta fût pacifié : la sécurité n'y pouvait être garantie que par l'élargissement de la conquête. Au sud, Desaix fut chargé d'occuper la Haute-Égypte. Il partit dès le 25 août, et, pendant près de huit mois, il poursuivit, en raids ininterrompus, les Mameluks de Mourad, qu'il battit à Sediman (7 octobre) et les Arabes du désert, qu'il dispersa à Kenek (2 avril 1799). Ahmed Pacha, surnommé Djezzar, le boucher, à cause de sa cruauté, gouvernait despotiquement en Syrie au nom du sultan. Bonaparte lui avait écrit le 19 novembre : le porteur de la missive eut la tête tranchée. Djezzar, auquel s'était joint Ibrahim avec ses Mameluks, et qui recevait déjà des renforts tures, voulait reconquérir l'Égypte. Bonaparte décida de l'attaquer par offensive préventive. L'expédition de Syrie n'eut pas d'autre but. Il ne semble pas que Bonaparte ait eu l'intention de renouveler à sa façon les exploits des Dix-Mille, et de revenir en Europe par Constantinople. Les projets chimériques qui lui ont été attribués, les propos qu'il a lui-même tenus plus tard, afin de nourrir sa propre légende, ne sont pas probants. Encore moins songea-t-il à passer en Inde. D'ailleurs, Tipo-Sahib était battu, et tué à la prise de sa capitale (4 mai 1799). Le corps expéditionnaire de Syrie, fort d'environ 13.000 hommes, enleva rapidement El-Arich que défendait Ibrahim (21 février), Gaza (25 février) où l'on trouva des provisions dont on avait grand besoin, ainsi qu'à Jaffa (7 mars). Il ne restait plus qu'à s'emparer de Saint-Jean-d'Acre. Mais Djezzar y avait reçu (14 mars), quatre jours avant l'arrivée de Bonaparte devant la place (18 mars), une petite escadre commandée par Sidney Smith, avec le Français Phélippeaux, naguère conspirateur royaliste et devenu maintenant colonel anglais du génie. L'ancien camarade de Bonaparte organisa la défense, et l'assaut français (28 mars) échoua. Une armée turque qui venait de Damas fut aisément dispersée en quatre rencontres, que Bonaparte baptisa des noms bibliques de Nazareth, Cana, du Mont-Thabor et de Tibériade (8, 11, 16 et 17 avril), afin de les rendre plus facilement célèbres. Mais le siège de Saint-Jean-d'Acre traînait en longueur. Bonaparte manquait d'artillerie lourde. La peste sévit dans les rangs français. Phélippeaux mourut (1er mai), mais les Anglais apportaient par mer d'abondants secours à Djezzar. De nouvelles tentatives d'assaut échouèrent avec pertes (1er avril-10 mai). Bonaparte leva enfin le siège (20 mai), et reprit la route d'Égypte. Pour rendre plus difficile la poursuite qu'il craignait, il ravagea tout sur son passage. Les troupes étaient épuisées. L'arrêt à Jaffa (24 au 29 mai) fut tragique. La peste augmentait et achevait de démoraliser les soldats vaincus. A peine Bonaparte était-il de retour en Égypte qu'une flotte anglo-turque dirigée par Sidney Smith apparaissait aux bouches du Nil (11 juillet), venant de Rhodes avec une armée de 18.000 hommes. Marmont, qui commandait à Alexandrie avec 1.500 hommes et craignait que la ville ne s'insurgeât derrière lui, n'osa porter secours à la petite garnison d'Aboukir, dont les 265 hommes ne purent empêcher le débarquement des Turcs (14 juillet). Déjà l'ennemi investissait Alexandrie, quand Bonaparte accourut avec tout ce qu'il avait de forces disponibles ; il bouscula la cohue envahissante, et la rejeta à la mer et sur Aboukir oh il les poursuivit (25 juillet). Les Turcs eurent 3.000 tués ou blessés et 6.000 noyés ; 2.000 capitulèrent à Aboukir (2 août) ; le reste se débanda et disparut. La deuxième armée turque fut anéantie comme la première, et la bataille d'Alexandrie, à laquelle Bonaparte donna le vocable d'Aboukir, pour faire oublier le désastre naval de l'année précédente, sauvait provisoirement l'Égypte.

Mais Bonaparte était depuis longtemps las de sa conquête. Le succès qu'il venait de remporter lui permettait de revenir en France avec tout son prestige d'éternel vainqueur. Il ordonna à Ganteaume d'appareiller deux frégates encore disponibles ; il prévint secrètement quelques-uns de ses familiers, Berthier, Andréossy, Lannes, Marmont, Murat, Bourrienne, Berthollet, Denon, Monge ; il rédigea des instructions pour Kléber, à qui il cédait le commandement, mais qui n'en fut informé qu'après son départ, et, en cachette, il s'embarqua (22 août). Les Anglais le laissèrent passer, et il débarqua sans encombre à Fréjus (9 octobre). A-t-il abandonné son commandement de sa propre initiative ? Dans ce cas, son départ furtif serait à certains égards comparable à la désertion devant l'ennemi, même si l'on admettait que la seule présence de Bonaparte à Paris eût suffi à sauver la France. Dans ses instructions à Kléber, Bonaparte écrivait qu'il abandonnait avec le plus grand regret l'Égypte : l'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s'y produire, m'y décident seuls. Ni Kléber, ni les Français abandonnés en Égypte par leur chef ne paraissent avoir été convaincus. Il est évident en effet que, si Bonaparte avait tenu en main un ordre authentique du gouvernement, il avait tout intérêt à le faire connaître, et son départ n'aurait pas ressemblé à une fuite honteuse. A la vérité, un ordre existe, dont il n'est pas certain que Bonaparte ait eu connaissance. Les instructions directoriales du 26 mai 1799 invitaient le général à revenir en France, en laissant derrière lui, sous les ordres du chef qu'il désignerait, une partie du corps expéditionnaire pour maintenir l'occupation de l'Égypte. Elles furent confiées à Bruix, qui depuis longtemps était en croisière afin de joindre Bonaparte. Il ne réussit pas à atteindre l'Égypte. Mais, ayant montré qu'il souhaitait voir revenir Bonaparte, le Directoire ne put lui faire grief d'avoir en quelque sorte prévenu ses vœux.

 

III. — DÉBUT DE LA NOUVELLE GUERRE CONTINENTALE.

En prévision de la guerre imminente, on essaya de réorganiser l'armée. La réforme était urgente. Les misérables conditions d'existence faites aux soldats sous le Directoire sont devenues légendaires. L'uniforme républicain subit d'infinies transformations, qui ne sont pas causées seulement par la variété des modes et des goûts et la longueur de la guerre, mais par l'insuffisance et la mauvaise qualité des fournitures. Le bicorne légendaire du fantassin se porte en bataille (perpendiculairement à la ligne des épaules), en colonne (parallèlement), ou de guingois. Dans les armées d'Allemagne il est moins orné que dans les armées d'Italie, où le gros panache en crin rouge du grenadier tombe jusque sur l'épaule. Les cavaliers sont coiffés d'un casque bas en cuir avec chenille de crin. Casques et bicornes sont munis de la cocarde, mais il arrive souvent que le soldat n'ait pour coiffure qu'un mouchoir enroulé autour de la tête. L'habit bleu et le gilet sont d'ordinaire rapiécés, usés, passés de couleur, mais conformes à l'ordonnance. Le reste de l'habillement est au contraire d'apparence hétéroclite : pantalons ou culottes avec guêtres, bottes, bottines, souliers percés ou pieds nus. L'armement n'a pas changé. Pour le fantassin, c'est toujours le fusil à pierre modèle 1777, qui tire à 240 mètres ; mais parfois la baïonnette manque, et même le fusil ; le soldat n'est alors armé que d'un petit sabre. Dans la cavalerie, la carabine est devenue d'usage courant. L'artilleur utilise le canon de 1765, dont la portée moyenne est de 800 mètres. En 1797, généralisant une mesure préconisée par Bonaparte, on a partout supprimé les canons des bataillons, parce que l'artillerie régimentaire passait pour diminuer l'élan de l'infanterie. L'artillerie divisionnaire resta à 2 batteries. A l'imitation des anciennes batteries volantes, Larrey créa des ambulances volantes, voitures légères, à personnel peu nombreux, qui pouvaient ramasser les blessés au cours même de l'action et sous le feu de l'ennemi, alors que les lourdes et lentes voitures d'autrefois les laissaient de longues heures sans secours sur le champ de bataille. Mais les hôpitaux, quand il y en avait, étaient toujours mal tenus. Pas de casernes ; le soldat logeait chez l'habitant. Petit, maigre, ardent, fier de ses victoires républicaines et révolutionnaires, il chantait encore, avec la Marseillaise, la Carmagnole et Ça ira, que depuis longtemps on avait oublié en France. L'habitude de vivre en pays occupé, sans subsistances assurées (il ne recevait guère que le pain régulièrement), l'avait rendu débrouillard et chapardeur ; mais il ne songeait pas à piller pour s'enrichir : c'étaient là jeux de chefs et de fournisseurs. D'ailleurs, comment eût-il transporté ou envoyé chez lui son butin ? Aussi est-il rarement en mauvais termes avec la population, qui pourtant souffre de sa présence. Même après la reprise de la guerre, le Directoire ne réussit jamais à payer la solde régulièrement.

Mais il avait trouvé le remède à la crise des effectifs. La loi du 19 fructidor an VI (5 septembre 198), votée sur le rapport de Jourdan aux Cinq-Cents, avec le concours de Delbrel, met en application les principes posés par Dubois-Crancé à la Convention. Elle énonce que :

Tout Français est soldat et se doit à la défense de la Patrie lorsque la Patrie est déclarée en danger, tous les Français sont appelés à sa défense ; en temps normal (de guerre ou de paix), l'armée de terre se forme par enrôlements volontaires et par la voie de la conscription militaire.

Les volontaires peuvent se faire enrôler depuis l'âge de 18 ans accomplis jusqu'à ce qu'ils aient 30 ans révolus. La conscription comprend tous les Français depuis l'âge de 20 ans accomplis jusqu'à celui de 25 ans révolus. Les conscrits sont divisés en 5 classes. Chaque classe comprend les conscrits d'une même année. Ainsi la 1re classe (ou de l'an VII) se compose de jeunes gens qui ont terminé leur 20e année au 1er vendémiaire an VII (22 septembre 1798), ou, plus précisément, qui ont eu 20 ans accomplis dans le courant de l'an VI (du 1er vendémiaire an VI, ou 22 septembre 1797, au 5e complémentaire an VI, ou 21 septembre 1798), et qui, par conséquent, sont nés en 1777-1778 ; la 2e classe est, dans les mêmes conditions, celle de l'an VI, et ainsi de suite. L'appel est nominatif. Il a lieu sur les listes dressées par les administrations municipales et départementales. Les remplacements sont interdits. En temps de paix, les conscrits de la 5e classe, qu'ils soient ou non en activité de service, reçoivent leur congé absolu dans le cours du mois de vendémiaire qui suit l'époque à laquelle ils ont terminé leur 25e année ; en temps de guerre, ceux qui sont sous les drapeaux sont soumis aux lois de circonstance rendues sur les congés. — En résumé, l'armée des gardes nationaux en activité se compose des volontaires enrôlés et des défenseurs conscrits, la proportion des défenseurs étant déterminée chaque année par la loi du contingent en raison inverse du nombre des volontaires. La loi Jourdan a été si sagement combinée qu'elle est restée, en dépit de toutes les modifications apparentes, comme la base fondamentale du recrutement militaire en France pendant près d'un siècle.

Plus grave peut-être était la crise du commandement, car les généraux voulurent presque tous jouer au Bonaparte. En septembre et octobre 1798 furent organisés un Bureau militaire au Directoire et un Comité militaire au ministère de la Guerre, pour préparer les plans de campagne et surveiller les opérations. L'ancien Cabinet topographique du Comité de salut public, avec le Bureau topographique de Carnot dans le premier Directoire, avait été rattaché au Dépôt de la Guerre réorganisé (11 mai 1797) avec un personnel spécial d'ingénieurs-géographes (6 janvier 1799). — Auprès des généraux en chef, l'arrêté directorial du 25 novembre 1798 plaça des commissaires civils à pouvoirs financiers et politiques, avec rang de généraux de division. Avec son contrôleur, ayant rang de général de brigade, et son receveur-caissier, le commissaire civil était hiérarchiquement le supérieur du commissaire ordonnateur en chef de l'armée, des commissaires ordonnateurs et des commissaires ordinaires de guerre ; il centralisait et contrôlait, à l'exclusion du général en chef, toute l'administration financière de l'armée, et sa compétence s'étendait, non seulement aux fournitures, réquisitions et contributions, mais encore aux effectifs, et même, éventuellement, aux conventions militaires et politiques. Le commissariat civil avait déjà fonctionné utilement en Helvétie et à Rome ; généralisé et muni de plus larges attributions, il prétendait à l'avenir forcer le général en chef à ne plus s'occuper que des opérations militaires. Sans doute, il eût fallu à Paris un gouvernement très fort et aux vues claires, comme l'était le Comité de salut public, pour donner au commissaire civil l'autorité indispensable et faire de lui l'héritier des anciens représentants en mission. Cependant, l'action de Rudler en Suisse, d'Amelot en Cisalpine, d'Eymar en Piémont, de Faipoult à Rome, puis à Naples, ne fut point vaine, et, si les dilapidations persistèrent, encore que diminuées, le Directoire sut désormais en imposer aux généraux.

Quand le désastre d'Aboukir eut décidé la Russie et la Turquie à entrer en guerre contre la France, dans la Méditerranée, aux côtés de l'Angleterre, l'Autriche commença son offensive, prudemment, de manière indirecte, en s'appropriant contre le Directoire les procédés dont elle lui faisait grief. Les trois ligues de la confédération des Grisons, la Grise, la Cadée et les Dix-Droitures, ci-devant alliées de l'ancien Corps helvétique, étaient restées en dehors de la Suisse régénérée. Le parti démocrate penchait pour la France, le parti conservateur pour l'Autriche. Le résident français à Coire, Florent Guiot, préconisait la réunion à la Suisse, qui fut rejetée (29 juillet 1798). L'annexion de la Valteline à la Cisalpine par Bonaparte servit d'argument aux conservateurs qui, devenus les maîtres, se prêtèrent à l'occupation militaire du pays par un corps autrichien (19 octobre). Schauenbourg se contenta de masser quelques troupes à la frontière ; mais l'avance autrichienne au cœur des Alpes était pour la France une menace sur la Cisalpine et même sur le Piémont, presque autant que sur la Suisse.

Après l'offensive autrichienne, l'offensive napolitaine. Les deux cours de Vienne et de Naples suivent pendant toute cette période une politique parallèle ; et, de plus, Naples, grâce aux conventions déjà conclues avec l'Autriche et l'Angleterre, faisait en quelque sorte la liaison entre Vienne et Londres, la guerre continentale et la guerre maritime. L'Angleterre et l'Au triche étaient en froid, et Campo-Formio avait achevé leur brouille. L'établissement des Autrichiens dans les Grisons fut interprétée, lorsque la nouvelle en parvint à Naples (23 novembre), comme le signal de la guerre, et dès le lendemain les troupes massées à la frontière pénétrèrent dans la République romaine (24 novembre). Le général Championnet, le nouveau commandant des troupes françaises, venait d'arriver à Rome (18 novembre) : il évacua la ville sans combat, ne laissant qu'un petit détachement au château Saint-Ange (26 novembre). Le roi Ferdinand IV fit triomphalement son entrée à Rome (29 novembre), et, tandis qu'à Naples on expulsait par mer les représentants de la France (8 décembre), à Paris, les Conseils, sur un message du Directoire, déclarèrent la guerre au roi des Deux-Siciles et au roi de Sardaigne (6 décembre).

Eymar, de l'Institut, successeur de Ginguené à Turin (25 septembre 1798), avait d'abord eu pour mission de réagir contre les tentatives faites pour révolutionner le Piémont. Mais l'affaire des Grisons, l'attitude de la cour de Naples, les intrigues du duc d'Aoste, frère du roi, avec l'Autriche et la Russie déterminèrent le Directoire à demander des garanties, et Eymar fut chargé (13 novembre) de réclamer la mobilisation du contingent que le roi de Sardaigne était tenu de fournir (par le traité du 5 avril 1797). Joubert, qui, à Milan, avait reçu l'ordre d'occuper le pays au cas où Charles-Emmanuel soulèverait des difficultés, fit modifier en forme d'ultimatum, avec des exigences supplémentaires, la note présentée par Eymar. Le roi donna, en termes évasifs, des assurances de bonne volonté (29 novembre). Alors Joubert franchit la  frontière avec ses troupes (6 décembre) et le roi renonça au Piémont au profit de la France (7 décembre). Ainsi le Piémont fut occupé par précaution militaire ; son sort ne pouvait être réglé qu'à l'issue de la guerre. Quant à Charles-Emmanuel, à qui il ne restait plus que la Sardaigne, il expulsa de Cagliari (31 décembre) l'agent français Coffin, que le Directoire avait omis de rappeler.

Les suites du désastre d'Aboukir se développaient avec une ampleur grandissante. Provoquée par la double invasion austro-napolitaine dans les Grisons et à Rome, la double déclaration de guerre du 6 décembre provoqua à son tour la conclusion presque simultanée des traités par lesquels la deuxième coalition s'est enfin brusquement nouée : 23 décembre 1'798 et 3 janvier 1799, traités entre la Russie et la Turquie ; 29 décembre et 14 janvier, entre la Russie et l'Angleterre ; 29 décembre, entre la Russie et Naples ; 5 janvier, entre la Turquie et l'Angleterre ; 21 janvier, entre la Turquie et Naples. — Au cours des négociations préliminaires, Grenville envoya de Londres à Whitworth, l'ambassadeur britannique à Pétersbourg, pour qu'il en donnât connaissance au tsar (16 novembre 1798), un programme de paix qu'on peut qualifier de maximum, par opposition au minimum précédemment apporté de Londres à Vienne par Hammond (le 30 avril 1797). Car rien ne serait plus inexact que de croire l'Angleterre ancrée sur une position toujours la même. Elle ne professa jamais la doctrine de l'unité du programme : elle eut, au contraire, un jeu de programmes variés qu'elle utilisa les uns après les autres, suivant les circonstances. C'est Aboukir qui l'a déprise du programme minimum de 1797 ; ce sont les circonstances qui ont déterminé, en 1814, après maintes vicissitudes, le triomphe du programme maximum de 1798 : rétablissement de l'Allemagne avec sa constitution fédérale et quelques avantages territoriaux pour la Prusse ; affranchissement de l'Italie par l'Autriche, qui recouvrera la Lombardie en gardant la Vénétie ; restauration de la maison d'Orange en Hollande accrue de la Belgique ; recul de la France dans ses anciennes limites ; ni la rive gauche du Rhin, ni même la Savoie ne lui resteront acquises. Les traités constitutifs de la deuxième coalition ne lient, deux à deux, que l'Angleterre, la Russie, Naples et la Turquie. La neutralité persistante de la Prusse a pour effet que l'Allemagne du Nord reste immobile. En Bavière, le nouvel électeur Maximilien-Joseph de Deux-Ponts (depuis le 16 février 1799), dont le ministre Montgelas est d'origine savoisienne, penche pour la France par crainte de l'Autriche. Mais son isolement l'empêche d'agir. Un projet de Ligue des princes allemands, ébauché par Talleyrand à la fin de 1798, et mal accueilli par Sieyès à Berlin, n'aboutit pas. — Le pivot de la coalition sur le continent était la Russie. Dès le 6 décembre, la première armée russe, pénétrait de Galicie en Moravie, l'empereur la passait solennellement en revue (6 janvier 1799), et demandait comme une faveur au tsar que le commandement supérieur des troupes opérant contre la France en Italie fût confié à l'invincible Souvarof (31 janvier). Le tsar y consentit, et Souvarof prit la route de Vienne (1er mars) pour rejoindre son armée, qui devait déboucher par le Tyrol et le Mincio vers la mi-avril. Subventionné par l'Angleterre, cajolé par l'Autriche, le tsar avait pris le mors aux dents. Sa plus grande ambition était que les Français fussent mis à la raison. Dans sa vanité puérile de demi-fou, il se croyait l'arbitre du monde. Thugut, tenace, ambitieux et cauteleux, avait pris soin de ne se lier avec aucune puissance, hormis Naples. Il ne devait rien à l'Angleterre qui payait la Russie, rien à la Russie qui allait lui rendre l'Italie, et, par comble de précaution, il restait en paix avec la France, prêt à continuer les profitables conversations de Léoben et Campo-Formio.

Le Congrès de Rastadt n'avait point interrompu ses délibérations. Jean De Bry avait succédé à Treilhard (19 mai 1798), et la mission française fut complétée par Roberjot (27 mai) : deux anciens Montagnards partisans des annexions dans les limites naturelles de la France. Mais, avec Bonnier, il leur fallut de longs mois pour décider la délégation d'empire à un accord interprétatif de la déclaration du 9 mars au sujet de la liberté de navigation, de la possession des îles et des tètes de pont sur la rive droite du Rhin (10 décembre) ; la Diète sommeillait dans l'histoire ancienne. Talleyrand la voulut réveiller. Par une première note, du 24 décembre, remise le 2 janvier 1799 aux délégués de l'empire et de l'empereur, il demanda des explications sur l'entrée des troupes russes en territoire impérial : nulle réponse. Une deuxième note, du 27 janvier, remise le 31 janvier, fixait un délai de quinze jours pour les explications : au 15 février, nulle réponse. Sandoz, le ministre prussien à Paris, qui notait fort exactement ce qu'il entendait dire autour de lui, écrivait (le 26 novembre) : Le Directoire veut sincèrement la paix. Il semble bien, en effet, que, pendant les dernières semaines, le Directoire ait secrètement fait savoir à Vienne qu'il était prêt aux plus larges concessions si l'armée russe retournait en Ukraine : la cession des Légations à l'Autriche, l'évacuation de Rome et de la Suisse, l'ouverture de négociations avec l'Angleterre et la Turquie pour la paix maritime. Un programme comme celui-là aurait sans aucun doute assuré la paix générale quelques mois auparavant à Rastadt, et peut-être même encore à Seltz, mais alors Bonaparte refusait tout avantage à l'Autriche en Italie, et maintenant Thugut était devenu intransigeant, comme Grenville à Londres, et pour la même raison. Le désastre d'Aboukir, avec ses répercussions lointaines, lui semblait une garantie de victoire. En France, l'opinion, mal instruite de la suite des événements, prenait l'effet pour la cause ; elle ignorait Aboukir et ne voyait que l'agression russe avec la complicité autrichienne ; elle devenait belliqueuse. Reubell disait à Sandoz (24 janvier) que la France saurait se défendre et attaquer ; la guerre est devenue notre élément ; la nation est devenue guerrière. Les Autrichiens avaient été trop souvent battus pour paraître encore redoutables. Il est vrai que le soldat français ne s'était pas encore mesuré avec le Russe. Mais la guerre aurait lieu loin de la France, au delà même des pays vassaux : elle n'était plus un danger national. Le 1er mars 1799, les troupes françaises passèrent sur la rive droite du Rhin ; le 3, l'archiduc Charles franchit le Lech ; le 12, le Directoire communiqua aux Conseils un message rédigé par Talleyrand qui définissait, de façon somme toute fort exacte, la politique ambitieuse de l'Autriche. Le Corps législatif déclara que la République était en guerre avec l'empereur, roi de Hongrie et de Bohème, et le grand-duc de Toscane.

Pourtant le grand-duc n'avait en aucune manière fait acte d'hostilité contre la France. Mais le Directoire, au début de la guerre, jugeait prudent de saisir, en Toscane comme en Piémont, des gages territoriaux et des garanties militaires. Déjà une escadre anglaise avait débarqué à Livourne un corps napolitain (28 novembre) qui traversa le pays pour coopérer à la conquête de la République romaine. Le grand-duc protesta, mais recommanda à ses sujets de se soumettre (25 mars). Les soldats français entrèrent à Florence et le grand-duc partit pour Vienne (26 mars). Reinhard, devenu commissaire civil en Toscane (4 avril), maintint en exercice la plupart des fonctionnaires grand-ducaux, au vif mécontentement des patriotes qui auraient voulu révolutionner le pays et établir un gouvernement démocratique. Miollis s'empara de Livourne, qui eut à payer une contribution de guerre d'un million, et le pape Pie VI fut transféré en France, à Valence (où il mourut le 29 août).

Au sud de la Toscane, l'invasion napolitaine à Rome avait pour suite une invasion française à Naples. La cour s'embarqua pour la Sicile (22 décembre 1798), et Championnet, arrivé sans grande difficulté jusqu'à Naples, y institua un gouvernement provisoire napolitain, qu'il appela encore gouvernement provisoire de la République napolitaine. A Paris, ses victoires, coïncidant avec l'excitation belliqueuse qui précéda les déclarations de guerre du 6 décembre et du 12 mars, enthousiasmèrent l'opinion, et l'on baptisa, à l'antique, de Parthénopéenne la dernière née des républiques-sœurs. A Naples, comme en Toscane et en Piémont, le Directoire prenait possession d'un gage territorial dont l'organisation ne pouvait être définie qu'à l'issue de la guerre. Mais, tandis qu'à Turin et à Florence la question politique restait en suspens, Championnet avait paru la régler à Naples, en fondant une république. Il fut remplacé par Macdonald, et il devint le héros des républicains avancés, qui faisaient alors opposition au Directoire et préconisaient la propagande révolutionnaire.

Contre l'Autriche, la première passe d'armes donna des résultats nuls en Allemagne, balancés en Suisse, et désastreux en Italie. Bernadotte (armée du Rhin) et Jourdan (armée du Danube), par un mouvement concerté, avaient franchi le Rhin le même jour (1er mars). Jourdan, de Kehl, traversa la Forêt-Noire jusqu'à Villingen, aux sources du Danube. Il marchait très lentement, car il ignorait les intentions de l'ennemi, et il voulait rester en liaison avec Bernadotte à sa gauche, Masséna à sa droite (en Suisse), auxquels il commandait en chef, bien que, par la plus singulière des combinaisons, ils fussent en correspondance directe avec Paris. Enfin il prit contact avec l'archiduc Charles (21 mars). La bataille de Stokach, longue et mouvementée, sur un front de six lieues (24 mars), tourna contre les Français. Jourdan recula vers l'ouest ; Bernadotte, l'imitant, se replia sur le Rhin, et les deux généraux donnèrent le scandale de quitter leurs armées en retraite pour aller récriminer à Paris. Masséna en Suisse et Lecourbe dans le Tessin n'obtinrent pas de succès décisifs.

Scherer, le dernier prêt, avait la tâche la plus ardue, car les Autrichiens avec Kray commandaient par Vérone l'Adige qu'il s'agissait de franchir. Après d'inutiles et coûteuses tentatives de passage (20 mars-5 avril), Scherer ordonna la retraite, qu'il poursuivit jusqu'à l'Adda, sans chercher à résister ni sur le Mincio, ni sur la Chiese, ni sur l'Oglio. Les soldats étaient indignés d'évacuer sans combattre la plaine où ils avaient si souvent été vainqueurs avec Bonaparte. Comme prédécesseur de Bonaparte en Italie même, Scherer avait pourtant prouvé qu'il savait se battre. Mais depuis, il était devenu ministre, et il s'était découvert des idées politiques. Il estimait que seule la guerre d'Allemagne pour le Rhin valait d'être soutenue ; dès le 27 mars il demandait au Directoire qu'on négociât, en évacuant Rome et Naples, et, le 8 avril, il ordonnait à Macdonald de rejoindre avec son armée. Au fond, Reubell pensait comme son compatriote Scherer, mais il répondit (4 et 15 avril) que l'idée de céder Naples est prématurée, celle d'abandonner Rome ferait horreur, et qu'on ne pouvait négocier avec l'Autriche qu'après l'avoir mise pour longtemps hors d'état de nuire. Le politicien répliqua à l'homme d'État en démissionnant, et le commandement de l'armée d'Italie fut confié à Moreau (26 avril). Or Kray n'avait pas poursuivi Scherer : il avait attendu à Vérone son général en chef Melas (9 avril), qui attendit à son tour le général suprême, Souvarof avec ses 30.000 Russes (15 avril), qui lui-même était aux ordres du Conseil aulique de Vienne. Souvarof avait du tempérament, de l'élan et de l'activité. Il ne concevait pas de combinaisons savantes, mais l'offensive rapide. Il avait la pénétration du sanglier, qui fonce dans le hallier, crocs en avant. Les troupes russes, à demi barbares, suivaient aveuglément leur général, et les Autrichiens, entraînés dans le tourbillon, pardonnaient au succès qu'il ne fût pas dans les règles. Les Français, attaqués sur la rive droite de l'Adda, jusqu'à son confluent avec le Pô, de Lecco à Plaisance, en une ligne discontinue de près de 70 kilomètres, ne purent empêcher le passage de l'ennemi. Au centre, à Cassano, Moreau se replia en bon ordre devant Milan, mais, à droite, Sérurier se laissa envelopper et dut capituler avec 3000 hommes. Le soir même de sa victoire de Cassano, Souvarof entrait à Milan (28 avril).

Dans la même soirée, des hussards autrichiens assassinaient par ordre deux des plénipotentiaires de la République à Rastadt et blessaient le troisième. Après le passage du Rhin par les Français (le 1er mars), Lehrbach avait quitté le congrès sous prétexte qu'il ne s'y trouvait plus en sûreté ; après la bataille de Stokach et l'occupation du pays par l'archiduc Charles, le dernier des délégués impériaux à Bastadt, Metternich, s'en alla pareillement (13 avril), sous prétexte que la France ne pouvait faire la guerre à l'empereur et rester en paix avec l'empire. Son départ entraînait la dissolution du congrès, car l'usage voulait que la délégation de l'empire ne communiquât avec les plénipotentiaires français que par l'intermédiaire des représentants de l'empereur. Les diplomates quittèrent clone la ville les uns après les autres, et les trois membres de la mission française, après avoir protesté, annoncèrent le 25 qu'ils partiraient dans les trois jours. La banlieue de Rastadt était parcourue par les hussards hongrois de Szekler, colonel Barbaczy, subordonné au général von Goerger, dont les troupes formaient l'aile droite du corps du général-major von Merveldt, lequel constituait l'avant-garde du feld-maréchal von Kospoth, qui occupait la Forêt-Noire et le pays de Bade sous les ordres de l'archiduc Charles, alors cantonné entre Stokach et Villingen. Dans la journée du 28, I3arbaczy fit notifier à Rastadt parle capitaine Burckhardt que les plénipotentiaires français devaient partir dans les vingt-quatre heures, et qu'on les laisserait passer ; mais un autre diplomate, qui voulait s'en aller le même jour, fut avisé que, s'il donnait suite à son projet, sa voiture serait arrêtée aux portes de la ville. A dix heures du soir, Bonnier, Roberjot et De Bry, en six voitures avec les personnes de leur suite, sortirent de Rastadt ; une heure plus tard, quelques hussards arrêtèrent le convoi ; l'un d'eux tient une torche ; on appelle De Bry : il descend, il est sabré, il fait le mort et reste étendu dans un fossé ; Bonnier est arraché de sa voiture et tué ; Roberjot fuyait avec sa femme, il est tué devant elle ; les hussards saisirent quelques papiers et laissèrent les voitures rentrer à Rastadt. De Bry, blessé, revint à pied, en se cachant. Une escorte de sûreté lui fut accordée le lendemain, pour son départ définitif. L'archiduc Charles ordonna une enquête qui eut lieu à Villingen le 30 mai, mais il est certain que les dépositions y ont été concertées par avance. Le 24 mai, Thugut annonçait qu'il publierait toutes les pièces : elles restèrent secrètes, et il est certain que les plus importantes ont été détruites. Il paraît que c'est par nos hussards qu'ont été massacrés les députés français, écrivait Thugut. Le 2 septembre, l'archiduc Charles mandait à l'empereur :

Il n'y a que deux façons d'en finir avec cette affaire : 1° présenter au public les faits tels qu'ils se sont réellement passés ; 2° ou bien, s'efforcer de démontrer que ce ne sont pas les hussards de Szekler, mais des étrangers qui ont commis le crime. Mais, si l'on adopte le premier moyen, il convient de considérer que l'on sera obligé de lui donner la sanction qu'il comporte. On ne saurait, en effet, punir les hussards, qui n'ont fait qu'exécuter les ordres reçus.

On a accusé le Directoire, De Bry, Bonaparte, les émigrés, les francs-maçons, Louis XVIII, la reine de Naples, le cabinet britannique. On a dit encore que le malheur était imputable à une petite bande de soldats grossiers, avides de pillage, opérant sans ordre comme en pays conquis et par haine de l'ennemi. Mais il n'est pas douteux que la responsabilité incombe, dans une large mesure, au gouvernement autrichien. On est en droit de présumer, du peu qu'on en sait, et précisément parce qu'on en sait peu, que le crime de Rastadt a été délibérément voulu. Il est la suite et comme la conclusion des attentats successifs contre les ambassades de la République à Rome et à Vienne. La haine contre les Jacobins de France était portée à son paroxysme dans toutes les cours d'Europe. Comme l'écrivait Sieyès à Talleyrand (de Berlin, le 6 mai 1799), c'est le tocsin de l'extermination française qui sonne à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, et même auprès du roi de Prusse, qui restait neutre, on déclarait que vouloir sauver la France, c'est être Jacobin. L'attentat sanglant contre le droit des gens dont l'Autriche s'est rendue coupable à Rastadt, avait pour but de prouver au monde que les révolutionnaires français étaient au ban de l'humanité. En France il provoqua un unanime sentiment d'horreur et d'indignation. Plus que jamais, la guerre apparut comme une nécessité. Elle fut populaire parce qu'on la considérait comme défensive, et d'autant plus que l'ennemi remportait de nouveaux succès.

En Italie, Moreau s'était retiré dans la pointe formée par le Tanaro et le Pô, entre Alexandrie et Valenza, laissant Turin à l'ennemi. Il réussit d'abord à se maintenir contre Souvarof sur la ligne du Pô (11-12 mai). Mais les Piémontais se soulevèrent, il se replia sur Loano (6 juin) et ne soutint pas Macdonald qui venait de Naples et lui proposait un audacieux plan d'offensive concertée. Macdonald fut attaqué par Souvarof sur la Trébie, en avant de Plaisance. Pendant trois jours (17-18-19 juin), il résista énergiquement. Il attendait Moreau d'heure en heure. Il ne recula qu'à la dernière extrémité. En une retraite habilement menée, il parvint à Gènes. par Florence, Lucques et Massa. Mais la défaite de la Trébie avait enlevé aux Français leur dernière chance de redressement en Italie.

Masséna, devenu général en chef des armées du Danube et d'Helvétie réunies, recula pas à pas devant l'archiduc Charles renforcé par Hotze, jusqu'à la Limmat, à la hauteur de Zurich, où il avait par avance établi des retranchements (3 et 4 juin), en combats acharnés qu'on appelle la première bataille de Zurich. L'ennemi, à bout de souffle, cessa ses attaques. La moitié de la Suisse était aux mains de l'ennemi. Mais la défensive prudente de Masséna avait maintenu presque intactes les forces françaises, qui se trouvaient concentrées et bien en mains, sur des positions soigneusement choisies et retranchées, de Bâle au Valais par Zurich, et la réduction du front en avait accru la solidité.

Les incidents de politique intérieure en France, comme le remplacement de Reubell par Sieyès au Directoire (16 mai) et la journée dit 30 prairial (18 juin), n'eurent d'autre effet dans la conduite de la guerre qu'un changement de personnel : Bernadotte et Championnet, classés comme républicains avancés, rentrèrent en grâce, le premier comme ministre de la Guerre, où il ne fut ni meilleur ni pire que son prédécesseur Milet-Mureau ou son successeur Dubois-Crancé, le deuxième comme chef de la nouvelle armée des Alpes en formation à Grenoble ; Joubert et Moreau, républicains conservateurs, obtinrent les armées d'Italie et du Rhin, mais il fut entendu que Moreau resterait provisoirement, à titre consultatif, auprès de Joubert. Le nouveau commandant en chef arriva en Italie (2 août) pressé de vaincre pour rentrer à Paris et sauver la France avec le concours de Sieyès, il accepta prématurément la bataille que lui offrait Souvarof à Novi, fut vaincu et tué (15 août). Moreau dirigea la retraite, qui, à gauche, tourna en débandade. La défaite de Novi fut décisive.

Il y avait, pour l'ennemi, deux manières de l'exploiter : envahir la France comme le voulait Souvarof, ou achever la conquête de l'Italie pour y rétablir la domination de l'Autriche. Entre la solution militaire et la solution politique, le Conseil aulique avait déjà fait son choix, et décidé (31 juillet) que Souvarof, transféré en Suisse avec ses Russes, serait remplacé par Melas au commandement en chef. A Naples, l'expulsion des Français avait suivi presque aussitôt le départ de Macdonald. Déjà les Autrichiens commençaient l'occupation de la Toscane. En septembre, la République romaine fut attaquée à la fois par les Napolitains au sud et par une division autrichienne au nord. Le général Mounier, enfermé à Ancône avec 2.000 hommes, résista jusqu'au 16 novembre à 40.000 insurgés Romains, aux Napolitains, aux Autrichiens, aux Russes et aux Turcs, qui investissaient la place par terre et par mer. Au départ de Moreau pour le Rhin, Championnet, devenu commandant des armées des Alpes et d'Italie réunies, se fit battre à Genola par Melas (4 novembre) et ne put empêcher la prise de Coni (5 décembre). N'eût été l'habile défense de Saint-Cyr autour de Gènes, la République, qui dominait la péninsule entière en janvier, l'aurait entièrement perdue en décembre, et jamais les Autrichiens n'avaient été si puissants en Italie.

Outre le transfert de Souvarof en Suisse, le Conseil aulique avait décidé le transfert de l'archiduc en Allemagne pour protéger la ligne du Rhin et coopérer à l'expédition anglo-russe en préparation contre la Batavie, l'armée de l'archiduc devant elle-même être relevée en Suisse par l'armée russe de Korsakof, qui arriva à Schaffhouse le 23 août. L'archiduc partit le 31 août, et se contenta de maintenir l'armée française du Rhin à la hauteur de Philippsbourg. En Hollande, Brune, aidé du contingent batave commandé par Daendels, avait à repousser l'armée anglo-russe du duc d'York. Vaincu à Bergen (19 septembre), vainqueur à Alkmaar (1er septembre), vaincu encore à Castricum (6 octobre), le duc d'York s'engagea, par l'armistice du 18 octobre, à se rembarquer avant le 30 novembre. En Suisse enfin, Masséna, par une admirable série de manœuvres et de combats, auxquels on a parfois donné, peu exactement, le nom de deuxième bataille de Zurich (23 septembre-1er octobre), empêcha la jonction des Autrichiens, de Souvarof qui venait d'Italie et de Korsakof qui amenait une armée russe de renfort. Il les bouscula en désordre au delà du Rhin.

Les trois armées que le tsar avait envoyées en Occident étaient donc défaites, et pourtant l'Autriche pouvait se dire victorieuse. Visiblement, elle n'avait d'autre but que d'établir sa domination en Italie. Son procédé avait été d'utiliser les armées russes, sans tenir aucun compte des vues politiques du tsar. Elle refusa d'accéder au projet d'un congrès à Pétersbourg, pour le règlement des affaires d'Italie (12 septembre). Battu et joué, le tsar ne dissimulait pas son mécontentement. Il réclama, non seulement la restitution du Piémont au roi de Sardaigne, mais la restauration de la république de Venise, et, sur son ordre, Souvarof déclara, après avoir rallié les débris de l'armée de Korsakof, qu'il suspendait les opérations militaires (22 octobre). Il avait anéanti l'œuvre de Bonaparte en Italie. Mais, si Bonaparte croyait que sa présence était nécessaire pour le salut de la France, il arrivait trop tard. La force offensive de la coalition était épuisée, et la coalition elle-même donnait déjà des signes de dislocation.