LE SECRET D'UN EMPIRE : L'EMPEREUR (NAPOLÉON III)

 

VIII. — APOTHÉOSE.

 

 

Lorsqu'une pièce à grand spectacle va finir, lorsque le rideau va tomber sur les héros d'une féerie, sur les splendeurs d'un ballet, une dernière scène se déroule et c'est, dans cette scène, comme la synthèse magnifique de toutes les séductions, de toutes les paroles, de toutes les actions qui viennent d'émouvoir ou d'émerveiller le public ; et c'est, dans cette scène, comme le troublant symbole de l'idée qui a rempli la pièce tout entière. Cette exhibition suprême d'une chose à son agonie a un nom : l'apothéose.

L'année 1867 vient de naître. — Le luxe, les amours, les folies, les gloires du Second Empire vont mourir ; mais avant de disparaître à tout jamais, avant de sortir des Tuileries, comme sort, d'une ruche, un essaim d'abeilles dont la reine n'est plus, et qui s'en va, vagabond, désolé, battant les arbres et les murailles, les gloires, les folies, les amours, le luxe du Second Empire, jettent un dernier cri vers le ciel, vers les hommes, donnent une dernière preuve de leur vitalité au monde, convient ce monde au spectacle de la scène finale de cette comédie qui, durant des jours et des jours, a tenu les planches, sur le théâtre des Peuples et des Rois.

L'année 1867 vient de naître. — La toile se lève sur l'apothéose du Second Empire et, comme autant de mensonges vivants destinés à cacher les ténèbres qui vont succéder à tant de lumières, l'orage qui va succéder à tant de sérénités, comme autant de mensonges destinés à dérober aux esprits clairvoyants le drame qui se prépare et qui va remplacer, sur l'affiche, l'aimable comédie, des hommes ayant des couronnes sur la tête se traînent aux pieds de l'empereur Napoléon III, lui apportent leur hommage, l'hommage aussi de leurs troupeaux humains, ainsi qu'eux prosternés, et lui font comme une sorte de repoussoir dans le tableau gigantesque et éclatant qui a l'Univers pour admirateur.

L'année 1867 vient de naître. — Le Second Empire, ainsi qu'un tambour-major superbe et géant, marquant le pas à ses fifres, à ses clairons et à ses tambours, — marche devant.les Rois et devant les Empereurs de l'Europe, leur commande lé roulement et la sonnerie de ses gloires, et les Empereurs et les Rois sonnent et roulent, comme d'humbles tapins, comme de pauvres trompettes rythmant l'étape des régiments. L'apothéose est complète, l'apothéose est éblouissante. Le Second Empire lui-même semble se fondre en elle, s'évanouir et faire place — réalité trop mesquine pour une aussi large vision — à une ombre énorme, à un spectre formidable qui n'a rien de la laideur des spectres, qui paraît surgir tout ruisselant des gloires :du passé, et l'on dirait que, dans une brume, s'estompe, se dessine la figure de celui qui marqua au front, de sa botte, le siècle à sa première heure ; et l'on dirait que toutes ces choses, que toutes ces splendeurs, que tous ces rayonnements, ne sont que la suite, non interrompue, des rayonnements, des splendeurs, des choses qui traversèrent le règne de Napoléon Ier, de celui qui fut et qui restera, dans les âges — l'Empereur.

L'année 1867 vient de naître. — Et c'est toute la légende impériale reconquise. L'Histoire a menti et le passé est un faussaire, puisque cette légende qui a volé sa voix à la Renommée, plane dans les airs avec de grands claquements d'ailes ; puisque les effondrements d'antan ont disparu devant les triomphes. Les neiges et les glaces de Russie n'ont jamais existé, puisque Alexandre, le maître de ces glaces et de ces neiges, est là qui s'incline devant l'Empereur ; le duc de Reichstadt n'est point mort, enseveli vivant et arraché à son père par l'Autriche, puisque François- Joseph est là qui sourit à l'Empereur ; Waterloo est un cauchemar et Blücher est un personnage de la fable, puisque Guillaume de Prusse est là qui s'appuie sur le bras de l'Empereur ; Sainte-Hélène est un mélodrame inventé à plaisir, puisque l'Angleterre envoie le fils de sa Reine mettre sa jeunesse aux pieds de l'Empereur. Le siècle appartient à l'Empire, et l'Empire l'emplit de sa puissance, puisque les nations, comme jadis, sont les vassales de la France, puisque leurs chefs, comme jadis, sont les vassaux de l'Empereur.

L'année 1867 vient de naître. — Et son aube éclaire une apothéose. Mais il y a du mirage, mais il y a de l'illusion, mais il y a du rêve dans cette apothéose ; et si l'année 1867 paraît être la synthèse exacte du règne qu'elle célèbre, elle ne peut effacer les tristesses qui l'ont précédée. Les désastres qu'elle tente de faire oublier ont eu lieu ; un abîme est entre elle et les faits qu'elle essaie de chasser de l'Histoire. Ces faits sont réels ; ils sont redoutables encore, en dépit des décors et des lumières qui les travestissent. Tout lien n'est pas rompu entre eux et les événements qui se déroulent. Dans une clameur terrible, lorsque la toile tombera sur le dernier acte aimable du Second Empire, ils sortiront de l'ombre, envahiront de nouveau la scène du monde, la traverseront dans une charge épouvantable, balayant tout devant eux, accumulant des ruines, jetant par dessus la rampe l'Empereur, l'Impératrice, le Prince Impérial et la Cour, emportant les aigles éployées des drapeaux, les baisers et les rires — les gloires et la vie d'un peuple — arrachant le cœur de ce peuple et le promenant—trophée sanglant — dans un site désolé.

 

Il y eut, certes, du clinquant et du mensonge dans les magnificences impériales de l'année 1867, magnificences qui eurent pour prétexte l'Exposition, mais on ne saurait méconnaître, sans fausser l'Histoire, qu'alors, en dépit de l'éclat superficiel qui prêtait à toutes les choses du règne de Napoléon III une apparence de force, de vitalité qu'elles n'avaient pas, on ne saurait méconnaître, dis-je, que celui qui commandait alors, aux Tuileries, avait quelque puissance, quelque renom, possédait le respect des Empereurs et des Rois, inspirait une crainte justifiée aux peuples de l'Europe.

Il est possible que, dès ce temps, le roi de Prusse, Guillaume, et M. de Bismarck aient eu la pensée d'amoindrir le prestige de l'Empire, d'entraîner Napoléon III dans une aventure imprudente ; mais il n'est point vraisemblable qu'en face de cet Empire qui semblait reposer sur des bases inébranlables, qu'en face de cet Empereur qui paraissait défier le destin, ils aient eu la certitude qu'un jour viendrait où le souverain dont ils étaient les hôtes fuirait, éperdu, devant leurs attaques.

Le roi Guillaume et M. de Bismarck n'aimaient pas la France et n'eussent pas demandé mieux que de la désarmer ; mais, comme tous, alors, ils étaient trompés par la force apparente de l'Empire, comme tous, ils subissaient l'influence de son aspect imposant, et ils hésitaient dans leurs résolutions, car il leur était matériellement défendu de formuler, sur l'état exact de nos ressources militaires, une appréciation précise.

L'empereur Napoléon III qui n'ignorait pas, d'ailleurs, les sentiments plus ou moins sincèrement affectueux ou bienveillants que nourrissaient les souverains étrangers à l'égard de sa personne et de son gouvernement, avait tenu à ce qu'une manifestation énorme, de son armée, augmentât le prestige de la France devant l'Europe. Et cette manifestation eut lieu le 6 juin, à Longchamps.

Ce jour-là, en effet, dans la plaine de Boulogne, près de cent mille hommes furent massés et grillèrent au soleil.

Une revue — la grande revue des maîtres de la terre, assemblés autour de Napoléon — jeta dans le monde, en même temps qu'une affirmation de force, le gracieux et magique éclat d'une gloire militaire à son apogée.

Magenta, Solférino, quoique loin, mettaient encore dans les clairons, des fanfares de victoires, et sous le ciel en feu, l'or noirci des vieux drapeaux avait dos scintillements explosifs de poudre. Toute la Garde était là, ainsi que des régiments entiers venus de tous les coins de la France. Devant les tribunes, où la foule s'entassait dans un bourdonnement de ruche, la longue file des grenadiers et des voltigeurs s'étendait. Derrière, à droite, vers Saint-Cloud, la cavalerie émergeait, alourdie, et, lasse de piaffer sur place, secouait son impatience avec un bruit de ferrailles et de hennissements. Au milieu, immobile, sévère, symétriquement rangée, l'artillerie montrait sa masse noire. A gauche, un peu perdue au milieu du chaos des chamarrures, des plumets, des casques, des cuirasses, l'infanterie, l'arme au pied, mettait sur cette plaine de Longchamps, pareille, pour un jour, à la palette multicolore d'un peintre, la note sombre et austère des humbles. — A cent mètres des tribunes, la piste étalait son herbe jaune et dure, maculée de boue sèche.

L'amphithéâtre campagnard de Suresnes ressemblait à une vaste fourmilière, et la gare, dans des tourbillons de fumée et dans des ronflements saccadés de locomotives, ainsi qu'une écluse ouverte, laissait passer le peuple, comme un courant de fleuve. Tout en haut, énorme et sinistre, perché sur sa falaise étroite et coupée à pic du côté de Paris, le Mont-Valérien ouvrait, tout grands, ses poumons d'airain pour clamer, au moment convenu, la majesté du maître.

Il y avait des frissons dans la multitude. Chacun regardait sa montre avec un tremblement de joie fiévreuse dans les doigts. On se plaçait, on se rangeait, on assujettissait les chaises.. Des gens se poussaient, se bousculaient, avides de mieux voir. On criait aux femmes de fermer leurs ombrelles, et c'étaient un brouhaha, une confusion de langues, de voix, de rires de jurons qui montaient, dans l'air, comme les accords d'un orchestre de théâtre avant le lever du rideau. Tout à coup, un nuage de 'cendre s'élança vers le ciel, un coup de canon retentit là-haut, au- dessus de Suresnes et, sous le choc de l'air battu par' la poudre, toutes les bouches se turent, toutes les poitrines haletèrent. Un grand silence régna sur la plaine de Longchamps. Alors, dans un tourbillon, ayant à ses côtés les souverains de Russie et de' Prusse, l'Empereur parut, élégant et rêveur, sur un grand cheval noir étincelant de dorures. Ce fut superbe. Là-haut, le canon tonnait toujours, crachant à l'air, aboyant ses cent et un coups de gueule, tandis qu'électrisés par un même commandement, les cent mille hommes qui couvraient la plaine présentaient les armes et clamaient des vivats. La peau des tambours se tendait sous les baguettes qui battaient aux champs, les clairons sonnaient leurs notes de cuivre, et l'ombre des drapeaux qui s'abaissaient pour le salut, s'allongeait démesurément sur la terre. Au grand trot de son cheval noir, l'Empereur passa, rapide, devant le front des grenadiers et des voltigeurs. Il était précédé de spahis qui caracolaient, dans un désordre oriental, et qui semblaient se mouvoir dans un nuage de neige, fait des plis flottants de leurs burnous. Derrière lui venait l'état-major éclatant et grandiose des maréchaux, des généraux et des officiers étrangers qu'escortaient les Cent- Gardes. Lorsqu'il arriva devant les tribunes, l'Impératrice qui était dans la loge du milieu, se leva, et avec elle toute la Cour. Alors les trois souverains mirent le chapeau à la main, et c'est ainsi qu'ils s'apprêtèrent à parcourir le front des troupes. Ces trois hommes, filant sur la plaine, penchés, comme dans un hommage, sur le cou de leurs chevaux, n'eurent jamais une plus belle heure. La foule, sceptique et railleuse un moment avant, se dressa tout entière ; toutes les têtes se découvrirent, et des acclamations frénétiques, parties du peuple, vinrent se joindre aux hourras de l'armée. Alexandre et Guillaume s'effaçaient, se faisaient petits dans l'auréole de puissance et de joie qui naissait sur la marche de l'Empereur. Ils semblaient, tous deux, remorqués par la gloire de ce Napoléon qui, au dire de ses ennemis eux-mêmes, dans un jour de tempête, avait eu l'audace de se jeter à la nage et d'aller repêcher son nom au fond des eaux qui baignent et lèchent, de leurs vagues, le rocher de Sainte-Hélène.

Le Mont-Valérien, pourtant, s'était tu. Il sommeillait, avant de reprendre l'hosanna de la guerre. La ligne des troupes frémissait dans une attente muette. L'Empereur, après avoir visité tous les rangs, avait décrit un demi-cercle et était venu se placer au ras de la piste, bien en face de la loge officielle. Un maréchal se détacha de l'escorte et s'approcha de lui ; puis, ayant reçu des ordres, il se tourna vers les régiments et dans un élan d'enthousiasme et d'autorité, il jeta sur la plaine le commandement du maître. Alors, un grondement volcanique sembla courir sur l'herbe de Longchamps. Les cent mille hommes s'ébranlèrent, las d'immobilité, orgueilleux des victoires inscrites sur les étendards déchirés, et heureux de vivre, pour un jour, la vie d'un Napoléon.

Ainsi qu'une pelote de fil, les troupes se déroulaient et s'allongeaient en ruban pour passer devant l'Empereur. Seize grands trotteurs s'avançaient, en tête, montés par les écuyers de Saint-Cyr. Puis venait le bataillon de l'Ecole dont la marche automatique et admirablement réglée, provoqua des applaudissements. Tout à coup, dans un paquet de poussière brûlante, une rumeur éclata. Un fouillis de turbans, de faces noires et de vestes bleues faisaient irruption sur la piste et, un peu pêle-mêle, dans un désordre de sauvages ou d'enfants, accouraient, en criant, en gesticulant, en jetant à l'air des sons de gosier rauques et barbares. Les turcos, ces gamins de l'Orient, ces enfants gâtés de l'Empire, avaient, ce jour-là, obtenu une place d'honneur, et ils prenaient rang immédiatement après les Saint-Cyriens. Et il fallait voir comme ils étaient fiers, ces pauvres échappés du désert sans limite, de promener leur allure libre et indisciplinée sur les vingt mètres en largeur de la piste de Longchamps. On leur avait dit, le matin, qu'ils allaient voir l'Empereur, qu'ils allaient lui parler, et ils se pressaient, ils se pressaient. — Le souverain, très ému de cette joie naïve qui précipitait vers lui ces êtres adoptifs de la patrie française, caressait leur marche tumultueuse de son regard, et lorsque, dans un élan de tout leur cœur, ils bondirent en agitant devant lui leurs fusils et leurs bras de suie, il leur envoya un grand coup de chapeau, un coup de chapeau bien large, bon garçon, et attendri, il suivit un moment des yeux cette cohue infernale qui hurlait son nom : — L'Empérour !... l'Empérour !...

Tout autour de l'enceinte réservée au public privilégié, du côté du peuple, des acclamations jaillissaient aussi. Il y avait des poussées terribles, et les gardes étaient obligés de croiser la baïonnette devant la masse envahissante des humbles. La foule venait d'apercevoir ses couleurs préférées, et, dans un même mouvement de curiosité sympathique, on appelait tout haut, en tendant le cou et les jarrets, le nom de ceux qui arrivaient au pas de course : — Les pioupious ! les pioupious !.... Et des refrains et des mots coupaient l'air. On chantait, en accompagnant les clairons et les tambours : — As-tu vu, la casquette, la casquette... — Chacun voulait voir et saluer ces petites culottes rouges que l'enfant de l'ouvrier a rendues légendaires dans Paris. La ligne, en effet, sur un front de bataille qui prenait toute la piste, battait le sol de Longchamps. Muette, elle passait, dans un calme recueilli, recevant les bravos qu'on lui décernait, comme elle eût reçu les balles d'une troupe ennemie, tandis que sur toute la plaine, le souffle des bêtes et des gens mettait un bruissement continu et- irritant de machines surchauffées.

Puis, ce fut très beau. Les couleurs sombres de la ligne étant loin, la Garde tout entière, voltigeurs et grenadiers suivis de toute la cavalerie, s'avança, semant sur la plaine des étincellements de métal et des lueurs de brasier.

Toute la splendeur de l'Empire s'étalait, vivante et frémissante, sur la verdure jaune de Longchamps, ainsi qu'une femme de plaisir sur sa couche. L'Empire montrait, au monde, le plastron flamboyant de sa poitrine, et il se carrait, fort des éblouissements qui l'enveloppaient, nerveusement -crispé à cet impérieux besoin de joies qu'il avait provoqué. Les femmes allaient aux revues de Longchamps, alors, avec l'air mutin de pensionnaires lâchées, et elles en revenaient affolées de désirs incertains, les yeux émaillés des paillettes d'or cousues sur les tuniques des officiers, enfiévrées par le bouillonnement de passions naissantes, aspirant à pleines narines l'inconnu de la vie, battant le pavé, passant, radieuses, au triple galop de toutes les démences. Elles se préoccupaient peu des victoires inscrites sur la soie des drapeaux. Elles déchiraient leurs gants dans des applaudissements, mais leurs bravos s'adressaient plus aux beaux uniformes qu'à la renommée de l'armée tout entière. La magie impériale posait là, merveilleusement drapée. Une légende commençait à germer autour de cette Garde magnifique, et l'on disait que là où elle apparaissait le soleil envoyait ses plus éclatants rayons. On disait que l'astre des Bonaparte, endormi au lendemain d'Austerlitz, s'était réveillé tout à coup sous le commandement d'un autre Napoléon, et qu'il obéissait au neveu comme il avait obéi à l'oncle. Et devant les hauts bonnets à poils des grenadiers, les vieux avaient des souvenirs et les jeunes des espérances. De la piste de Longchamps, où fuyait cette vision, le regard se reportait loin, bien loin, tout là-bas, au- dessus du Bois de Boulogne et s'en allait chercher le dôme des Invalides, sous lequel on se répétait que l'autre dormait son sommeil sans fin. Les fanfares et le tonnerre des grands jours sifflaient et grondaient la charge des batailles aux oreilles des spectateurs ; la légende grandissait : elle arpentait la plaine à pas de géant, et les hommes, oubliant leurs querelles ou leurs rancunes politiques, accompagnaient sa marche par le rythme de leurs clameurs enthousiastes.

Un bruit lourd de fer et de plomb heurtés, monta soudain du champ de courses. Il y eut sur la piste des chocs d'essieux et des grincements de roues. Une masse noire se montra du côté de Saint-Cloud. L'artillerie défilait à son tour. Les canons, la gueule béante, et tout enguirlandés de soleil, s'avançaient avec des crépitements de mitraille. Il y avait des attelages tout blancs, d'autres tout bruns. Cette harmonie de couleurs amusait les spectateurs. C'était vraiment là une monstrueuse exhibition de machines meurtrières. Les pièces de cuivre jetaient des reflets roux et semaient, derrière elles, des traînées sombres de ciel orageux. Les longs écouvillons pendaient sur le flanc des affûts et se balançaient, avec des chocs secs de bois brisé. Puis, derrière, venaient les caissons à boulets et à poudre, puis encore d'étranges voitures recouvertes. de bâches — des fours de campagne. Tout cela fuyait, rapide, au grand trot des attelages impatients et disparaissait, dans un écroulement de foudre.

Il y eut un temps d'arrêt dans le passage des troupes. Le silence, qui avait précédé la venue de l'Empereur, s'étendit derechef sur toute la plaine. On crut la revue terminée. Déjà l'on s'apprêtait au départ, quand un commandement formidable retentit. Alors, dans le lointain du champ de courses, dix mille cuirassiers s'ébranlèrent et fondirent sur les tribunes dans une charge folle ; puis, opérant une conversion, ils décrivirent un demi-cercle, et, ainsi qu'un ouragan, passèrent devant l'état-major impérial, avec des bonds farouches de titans. C'était le bouquet de la fête. Un frisson de rêve secoua la foule. Tous les nerfs se détendirent, et le peuple se rua sur les barrières qu'il franchit, avec des cris de bête. Les tribunes croulaient sous les acclamations, sous les hourras ; un monde était là qui contemplait cette charge effroyable en rugissant d'orgueil et de satisfaction. Ces cuirassiers portaient, dans les plis de leurs étendards, l'âme vraie de la guerre, et cette âme, on le sentait, venait de passer sur le peuple en le frôlant. Si les grenadiers avaient éveillé des souvenirs, ceux-ci évoquaient des légendes. Waterloo hurlait toute sa haine avec eux, et ce nom funèbre était répété comme s'il eût rappelé des chants de victoire. L'épopée impériale revivait entière avec ces régiments d'acier ; toute la gloire lointaine se dressait, sanglante et Radieuse à la fois, comme sortie soudain du ventre colossal d'une chimère menaçante, avec des cris de métal coupant l'air enfumé et tiède des batailles.

Lorsque la dernière cuirasse eut disparu, l'état- major se rassembla, à son tour, et les trois souverains, prenant du champ, s'avancèrent au pas de leurs chevaux, à dix mètres de la loge officielle. Dans un salut, ils offrirent l'hommage à l'Impératrice, et tournèrent bride, suivis de l'escorte des princes et des maréchaux, pendant que le canon du Mont-Valérien, avec sa voix de basse profonde, reprenait et achevait l'hymne des combats.

 

Telle fut cette revue de Longchamps, qui restera fameuse dans les annales françaises. Mais, commencée dans une lueur, elle se termina dans une ombre. Comme Napoléon III, le roi de Prusse et l'empereur Alexandre de Russie, avaient quitté leurs chevaux et s'en revenaient en voiture au travers du Bois de Boulogne, un coup de feu dirigé sur l'Empereur de Russie qui se trouvait assis auprès de Napoléon III, retentit, et une balle vint briser la tête du cheval que montait M. Raimbaud, l'un des écuyers des Tuileries. Le pauvre animal culbuta, tandis que les deux souverains, couverts de sang et très-pâles, constataient qu'ils n'avaient aucune blessure.

Cet événement est connu et je n'en décrirai pas les péripéties dramatiques. Mais il eut pour conséquence presque immédiate, une entrevue entre Napoléon III et l'empereur Alexandre. Et c'est cet entretien conté par Napoléon III à M. le comte W... — entretien qui n'a jamais été rapporté— que je vais reproduire ici.

Quelques jours après la revue du 6 juin, Napoléon III et Alexandre II se trouvaient réunis, aux Tuileries, dans un cabinet de travail. Ils étaient seuls et causaient.

Après avoir discouru sur l'attentat du Bois de Boulogne qui, alors, troublait le public, ils en étaient arrivés à converser sur la liberté elle-même — sur la liberté qu'on essayait, à cette époque, d'acclimater dans quelques Etats de l'Europe.

Alexandre II, libéral d'instinct, approuvait cet essai, dont il était, pour ainsi dire, l'un des promoteurs, mais il l'approuvait en homme pratique, en homme qui se rend parfaitement compte du danger qu'il crée autour de lui, mais qu'un sentiment généreux maintient en face de ce danger. Napoléon III, socialiste de pensée, s'applaudissait également du mouvement d'opinion qui allait changer sa politique, mais il s'en applaudissait dans la négation de toute menace à redouter, dans la ferveur mystique d'un croyant.

Un dialogue s'engagea entre ces deux hommes, et ce fut d'abord l'empereur Alexandre qui parla :

— Nous sommes dans un temps, dit-il, où il faut aimer la liberté, assure-t-ont Et je fais comme ceux qui prétendent que la liberté régénérera le monde : je l'aime. Mais à quoi me sert-il d'être libéral ? A craindre, sans cesse, d'être assassiné au coin d'une rue. Je voudrais oublier l'attentat dont je viens d'être victime en France, chez vous, sire ; mais le puis-je ? Notre conversation ne le rappelle-t-elle pas, fatalement ? Car c'est en vain qu'on cherche à en atténuer l'horreur sous le faux prétexte d'un patriotisme exalté. Berezowski n'a pas obéi à une haine de race en me visant : il a cédé aux passions libérales qui se lèvent contre nous, empereurs ou rois, ennemis prétendus et obstinés, croit-on, de tout progrès. Mais qu'importe après tout. Les peuples réclament leur indépendance, leur affranchissement. Je suis de ceux qui leur donneront cet affranchissement et cette indépendance. Je ferai une Russie libérale et je souhaite de pouvoir la faire aussi forte, alors, dans la liberté, que l'ont faite mes prédécesseurs, dans l'autocratie. Mais mon vœu s'arrête là. Je vois trop clairement et trop tristement les choses, pour m'illu- sionner sur mon propre compte, devant l'avenir. Je n'espère rien pour moi-même et pour les miens de la liberté, et s'il me fallait même formuler entièrement ma pensée à ce sujet, j'ajouterais, sans hésiter, que je n'en attends que du mal. Sire, ceci tuera cela ; la liberté aura raison de nous, et qui sait si, le premier parmi les souverains, je ne serai pas celui qui tombera sous le coup des fanatiques ? La balle qui dévie, aujourd'hui, de la route qu'on lui trace, va demain droit au but qu'on lui assigne, et cette balle-là est sur mon chemin, je le sens.

L'empereur Napoléon III, un peu surpris par ces paroles, répliqua :

— Notre éducation politique n'est point la même. La vôtre, détournée de son origine par un sentiment chevaleresque et humain, ne peut se détacher complètement des préventions antilibérales qui l'ont dirigée. Tout en allant vers la liberté, sire, vous redoutez cette liberté. Rassurez-vous, pourtant. Le peuple est bon, le peuple n'est point ingrat, et s'il cache, parfois, des monstres comme celui qui vient d'attenter à votre vie, en m'outrageant dans l'hospitalité que je vous offre, il n'est point le complice de ces monstres. L'aumône atténue l'amertume du pauvre ; la liberté apaise les colères, les inimitiés du peuple et met, sur ses souffrances, comme une consolation. Un jour, je donnerai la liberté à la France, et ce jour-là, moi, qui ainsi que vous, ai été exposé aux balles des assassins, je ne craindrai plus pour ma vie. Le peuple me bénira et je le conduirai, sûrement, vers de nouvelles destinées.

— Votre Majesté dit vrai, peut-être, reprit Alexandre II, mais malgré moi je doute, et je doute surtout, quand je vois cette application de la liberté s'étendre à l'agglomération des races, au groupement des peuples.

— Vous voulez parler, murmura Napoléon III, de la théorie des nationalités ?

— En vérité, sire, cette théorie dont je veux parler, je le confesse, et qui est la conséquence large, illimitée, du principe d'un gouvernement libéral à l'usage particulier des Etats, cette théorie ne vous apparaît-elle point comme la consécration suprême de notre effacement, comme le danger qui doit fondre sur nos trônes et les briser ?

— L'Italie et l'Allemagne ont assuré leur nationalité, et je ne sache point que leurs souverains souffrent du système politique et social qu'ils ont adopté. Les peuples, évidemment, ramassés dans une confédération générale qui détruirait en eux tout esprit de patrie, toute rancune de race, n'auraient plus le souci de se donner des rois ou des empereurs. Mais ce temps de progrès avancé est loin encore, et s'il était proche, je dirais que l'humanité a des droits qui, peut-être, priment ceux des rois et des empereurs. Les peuples sont pareils à des enfants qui, à peine sortis du maillot, ont besoin de lisières et de bras protecteurs pour s'engager dans leurs premiers pas. Dans l'accumulation des années, ils grandiront et affermiront leur marche. Ils vont vers un état meilleur sans cesse, vers une ère de progrès certain. Or, il sonnera une heure où ils n'auront plus besoin d'être guidés dans la vie, où ils iront, libres et forts, vers l'avenir. En cette heure-là, sire, c'en sera fait de nous. Il nous faudra paraître sur les places publiques et nous mêler à la foule, il nous faudra fondre notre intelligence dans l'intelligence commune, il nous faudra — et ici Napoléon III eut un sourire malicieux — descendre de nos trônes et nous en faire des sièges de coin de feu.

L'empereur Alexandre secoua tristement la tête. Puis il dit, doucement, comme si, dans ses paroles, il eût voulu mettre une expression d'affectueuse pitié :

— Votre cœur est bon, sire. Puisse-t-il être récompensé par tant de résignation.

Et changeant soudain de ton :

— Ah, pourquoi ne pouvoir s'entendre, marcher d'accord vers cet avenir que vous évoquez, avec tant de sérénité et que je redoute, avec tant d'appréhension, car je ne crois pas à l'excellence des nationalités, car je vois dans la pratique qui découle de cette théorie, des périls que Dieu seul pourrait nous révéler. Ah, pourquoi, oui, pourquoi la politique ne nous a-t-elle pas fait alliés ? Nous nous serions aimés.

Une sincère émotion s'empara de Napoléon III, à ces mots. Un peu pâle, il redressa la tête, mit son regard dans celui de l'empereur Alexandre, et fit, dans un sourire :

— Ne nous aimons-nous pas, sire ?

L'empereur Alexandre laissa cette interrogation sans réponse ; mais il se leva et, allant à Napoléon III, il lui prit les deux mains, qu'il serra fortement.

Cet instant fut solennel. Il venait en la première heure d'une crise qui devait emporter la dynastie des Bonaparte loin du trône. Mais l'empereur Napoléon III le laissa fuir, impassible, et ayant rendu à Alexandre II son étreinte, il rétablit la conversation sur un sujet plus étranger aux questions qui lui étaient chères.