LA PUCELLE DE FRANCE

HISTOIRE DE LA VIE ET DE LA MORT DE JEANNE D'ARC

 

CHAPITRE XXII. — LE PROCÈS.

 

 

I

 

LE procès de Jeanne d'Arc fut-il juste et légal ? Cette question a été chaudement débattue parce que, d'un côté, quelques historiens français, bien que dévoués à la Pucelle, ont cru devoir reconnaître un sentiment de justice dans ses juges, et ont tenté d'examiner la question à la façon des légistes religieux du quinzième siècle — ce en quoi ils n'ont pas réussi —, tandis que d'autres, sous l'empire d'un sentiment de pitié pour l'innocente et noble victime, ont déclaré que les juges présidés par Cauchon étaient capables même de faux. En ce qui concerne le procès, personne dans la situation de Jeanne, captive haïe et redoutée aux mains de ses ennemis, aucun prisonnier accusé de haute trahison ou de sorcellerie, n'eut la moindre chance d'être jugé de façon équitable, en quelque lieu que cela se soit produit, et pendant des siècles après 1431. Plus de deux cents ans plus tard, un grand légiste écossais, sir George Mackenzie, fait observer qu'il n'a pour ainsi dire jamais vu acquitter de sorcière soumise, suivant la coutume, au jugement de ses voisins. La sorcière était habituellement arrêtée sur le bruit public de sa culpabilité, ce qui était un important élément dans le cas particulier de Jeanne. La sorcière écossaise était torturée, illégalement, clans le but de lui arracher des aveux ; on ne lui accordait pas de retraite pour le repentir, comme sous l'inquisition, et elle était brûlée avec l'entière approbation des pasteurs écossais, dont deux la conduisaient au bûcher. Ses souffrances en prison : torture, froid, faim, n'étaient pas inférieures à celles de la Pucelle.

Jeanne eut un traitement à peu près analogue, car elle aussi était pour les Français du parti anglo-bourguignon un objet de terreur et de haine. Il faut se souvenir que, ni la richesse, ni le rang, ni de vaillants services militaires, ne pouvaient sauver un homme accusé de sorcellerie et un hérétique, même parmi les siens. Le compagnon d'armes de la Pucelle, le maréchal de Rais, qui avait combattu avec elle aux Augustins, aux Tourelles et à Paris, fut jugé de même façon pour magie, hérésie et crimes sans nom. Il fut condamné comme elle, par des juges qui avaient un puissant intérêt personnel à sa ruine, et fut trouvé coupable sur des témoignages qui aujourd'hui, ainsi que l'a prouvé M. Salomon Reinach, seraient reconnus sans valeur. Il peut avoir été coupable, mais sa culpabilité ne fut pas établie par des dépositions susceptibles de fournir ce que nous considérons comme une preuve. Cette sorte d'iniquité ne le cédait en rien à celle qui, sous Charles II d'Angleterre, entraîna la mort de beaucoup de prêtres et de laïques pendant la panique du complot papiste, imaginé par Titus Oates ; tandis qu'à la même époque, les procès pour trahison en Écosse étaient proverbiaux pour leur injustice. Cauchon et ses assesseurs n'étaient point seuls coupables.

Les catholiques dans l'affaire du complot papiste se rendirent compte de l'indignité du procédé, tout comme les protestants, lorsque vint leur tour de souffrir, au sujet du complot du Rye House. De même façon, quand le parti de Jeanne fut victorieux, les juges du procès de réhabilitation (1450-1456) cassèrent l'arrêt et dénoncèrent l'injustice du tribunal de 1431.

Quant au procès, nous avons le rapport officiel des hommes qui l'ont condamnée, document qui n'est évidemment pas inattaquable, et en plus, le témoignage de quelques-uns d'entre eux donné en 1450-1456. En cette dernière occasion, il était de leur intérêt de prouver leur sympathie personnelle pour la victime, et d'accuser les principaux agents du procès. En effet, quelques-uns des témoins avaient été sympathiques de fait, bien que le courage leur ait manqué pour proclamer son innocence. Mais en 1450-1456 ils avaient des tendances nouvelles, et après vingt années écoulées, leurs mémoires étaient probablement devenues malléables et plastiques. Nous n'avons qu'à examiner les deux séries de témoignages, le rapport hostile du procès et plus tard les dépositions amicales des témoins.

L'affaire débute par un exposé de Cauchon et de Lemaître, vice-inquisiteur du diocèse de Rouen. Le 19 février, ce malheureux homme essaya d'éluder l'affaire, prétextant qu'il n'avait à exercer sa charge que dans le diocèse de Rouen, le cas particulier relevant du diocèse de Beauvais. Il avoua que sa conscience n'était pas tranquille ; toutefois, par ordre de l'inquisiteur, il dut prendre place parmi les juges après le 13 mars. Cauchon et ce moine timoré furent les seuls juges les autres membres présents du clergé étaient de simples assesseurs dont Cauchon pouvait ignorer et ignorait même les votes.

Le document préliminaire déclare qu'il y a fama ou rumeur publique contre Jeanne, pour avoir porté de façon honteuse le costume masculin et dit et fait beaucoup de choses contraires à la foi catholique. Le 9 janvier, une délibération solennelle sur son cas fut tenue par les docteurs en droit canon et en théologie, par les abbés et les maîtres ès arts, comprenant Migiet — accusé d'être favorable à Jeanne — et Loiselleur ou Loyseleur, chanoine de Rouen et mouton ou espion des prisons, qui s'insinua dans la confiance de la Pucelle, combinant les fonctions de juge, de mouton et (dit-on) de confesseur. Ce détail, déclarent Quicherat et d'autres, était en concordance avec la procédure de la justice inquisitoriale. C'est à peine si leur autorité peut faire admettre pareille façon d'agir. Que nul n'approche l'hérétique, si ce n'est de temps à autre deux personnes fidèles et adroites qui l'avertissent avec précaution, et comme en pitié, d'avoir à se garantir contre la mort, en confessant ses erreurs... Ce règlement en réalité ne légitime point les visites de Loiselleur à Jeanne, sous le déguisement d'un cordonnier venu de son pays, lui persuadant de croire ferme à ses visions — c'est Migiet qui le dit —, tandis qu'Estivet, le promoteur du procès, jouait le même rôle. Comme il ne paraît pas qu'on ait accordé un confesseur à Jeanne, il n'est point probable qu'elle se confessa à Loiselleur, bien que Thomas de Courcelles, le complice de ce dernier, et le greffier Manchon l'aient cru. Si Loiselleur mourut subitement de remords à Bâle, ce remords a dû agir tardivement, car il semble être décédé trente-quatre ans après le procès.

Nous voyons dans le document préliminaire du procès quelle sorte de gens jugèrent la Pucelle. Ces vertueux associés délibérèrent d'abord sur l'information déjà connue. Cauchon leur dit ce qu'il avait en sa possession et ordonna que l'on se procurât davantage. Il en nomma quelques-uns pour disposer et digérer les témoignages. Parmi eux étaient La Fontaine, qui essaya plus tard d'éclairer Jeanne sur quelques points. Menacé par Cauchon, il dut s'enfuir de Rouen. Estivet était plus fidèle à son maître Cauchon ; il lui servit d'espion des prisonniers, il gourmandait les clercs et mourut dans des circonstances obscures, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance.

Les clercs — greffiers ecclésiastiques — Manchon et Colles, se représentèrent en 1450-1456, comme honorables, sympathiques, mais timorés. Tous ces gens, tous les juges et assesseurs, étaient des prêtres de bonne renommée, connaissant la loi et distingués parmi le clergé. Plusieurs étaient chanoines de Rouen, abbés de Normandie, docteurs, voire même d'anciens recteurs de l'Université de Paris, ardemment bourguignons : le plus notable parmi eux fut Guillaume Érard, un ami resté fidèle à Machet, le confesseur de Charles VII. Machet continua à parler d'Érard comme d'un homme de vertu illustre et de sagesse divine. Cependant, Machet avait été de la commission de Poitiers qui donna son approbation à la Pucelle, et son admiration persistante pour Érard montre la pusillanimité du clergé du parti français. De plus, Érard, quand il prêcha devant la Pucelle, affirma que son roi avait adhéré à une hérétique et schismatique et même s'écria : Jeanne, je vous parle et je vous dis que votre roi est hérétique et schismatique. Elle fit cette réponse que nous avons déjà citée : Mon roi est le plus noble de tous les chrétiens. Elle était plus dévouée à son roi que le tuteur et le confesseur de ce dernier.

Une autre lumière de l'Université était Nicolas Midi, dont on raconta faussement qu'il mourut peu après de la lèpre. Il souhaita la bienvenue à Charles VII lors de son entrée à Paris !

Un autre juge, un des bien rares qui votèrent pour la torture de la Pucelle, fut Thomas de Courcelles, très admiré pendant le concile de Bâle par Æneas — Sylvius Piccolomini, plus tard le pape Pie II. Il était, dit ce souverain pontife, respecté pour son savoir et d'un caractère aimable, si modeste, qu'il regardait toujours à terre comme quelqu'un qui voudrait volontiers passer sans être remarqué. Il avait de bonnes raisons de son vivant de tâcher de passer inaperçu. Ce plus éminent des professeurs devint cher au roi de Jeanne et prononça son oraison funèbre. Soyons indulgents pour une faute de jeunesse, dit Quicherat ! En 1431, cet avocat de la torture pour la Pucelle n'avait que trente ans, pédant aux yeux baissés, dont les réponses évasives et furtives au procès de réhabilitation prouvent que sa mémoire était étrangement en défaut. Il se rappelait peu de chose, et tout de travers en ce qui concernait sa propre conduite.

En dépit de son rôle pitoyable dans cette circonstance, Courcelles s'insinua dans la faveur royale. En 1516, un poète français, Valéran Varanius, publiait un poème latin sur la Pucelle : De Gestis Joannœ, Virginis Franciœ. Il basa son poème, de façon peu commune, non pas sur la légende, mais sur les deux comptes rendus manuscrits des procès de 1431, 1450-1456. A la fin du quatrième livre il donne en hexamètres l'Oraison de Thomas de Courcelles sur les femmes illustres. Après avoir déployé beaucoup d'érudition classique et biblique sur les anciennes héroïnes, Thomas s'engage dans un long panégyrique de Jeanne, de son patriotisme, de la cruauté des' Anglais qui ne lui permirent d'avoir ni confesseur ni avocat. Cette cruauté-là, les Anglais n'en sont point responsables ; l'affaire concernait les clercs français. Il défend ensuite l'authenticité des Voix, loue la Pucelle de son dévouement, raconte la légende de la blanche colombe qui plana sur les cendres du bûcher, et, de fait, se recommande adroitement au nouveau courant de l'opinion publique !

Pourquoi Varanius a-t-il mis dans la bouche de Courcelles ce discours aux organisateurs du procès de réhabilitation ? Ils étaient parfaitement au courant du pauvre rôle honteux joué par celui-ci dans toute cette histoire. On peut supposer, periculo suo, que Courcelles par la suite composa une sorte d'exercice de rhétorique sur les femmes illustres et trouva convenable de louer Jeanne aux dépens des Anglais ; ainsi Varanius aurait métamorphosé le mauvais latin de Courcelles en ses propres hexamètres, qui d'ailleurs manquent d'élégance, et l'aurait de la sorte incorporé à son poème.

Thomas fut payé 113 livres pour la part qu'il prit à la condamnation de la Pucelle, bien qu'il ait essayé d'insinuer qu'il y fut pour peu de chose. Le travailleur est digne de son salaire. En éditant le Procès, cet humble personnage, qui ne voulait point être regardé, avait soin d'omettre son nom de temps en temps.

Loiselleur, Estivet, Cauchon et Érard sont tous grands, mais le plus grand de tous est ce modeste Thomas de Courcelles.

Parmi les juges, beaucoup étaient des fervents du parti bourguignon, d'autres tenant des fiefs en Normandie, possession anglaise, étaient favorables à tout ce qui maintiendrait l'ordre de choses existant ; un petit nombre n'étaient pas dévoués à la cause anglaise et étaient accessibles, autant que leur timidité le leur permettait, aux sentiments de pitié et de justice. Peu eurent la hardiesse de Jean de Lohier. Le modeste Thomas qui ne pouvait se rappeler avoir entendu lire aucune déposition sur Jeanne, dépose ainsi à son sujet : Lohier était à Rouen et le Procès devait lui être communiqué, probablement par Thomas, pour avoir son avis. Il dit à ce dernier qu'à son idée on ne pouvait procéder contre Jeanne en matière de foi que sur un témoignage prouvant qu'il y avait contre elle, fama, une rumeur publique, la production d'une telle information étant légalement nécessaire. Or, aucune pièce de cette nature ne fut présentée publiquement ni ne figura dans le compte rendu officiel. Manchon, le greffier, dit que Lohier demanda trois jours pour examiner les documents et déclara que le procès n'était pas valable, parce que : (1°) Il avait lieu dans un château où les témoins ne pouvaient exprimer librement et entièrement leur opinion ; (2°) l'honneur du roi de France se trouvait attaqué, ce prince étant partie dans le procès, sans y paraître et sans y être représenté ; (3°) l'acte d'accusation n'avait pas été communiqué à la Pucelle et elle n'avait aucun conseil, alors qu'on la jugeait, elle simple fille, sur les graves matières de la Foi. Lohier dit à Manchon : Voyez la façon dont ils agissent ! Peut-être la trouveront-ils en défaut comme lorsqu'elle déclare être sûre d'avoir touché ses Apparitions. Si seulement elle disait : il m'a semblé, aucun homme ne pourrait la condamner. Mais Jeanne n'aurait jamais dit cela.

Cauchon fut fort irrité, et Lohier dut quitter le pays en s'enfuyant ; on le menaça de le nover ; il mourut à Rome.

Nicolas de Houppeville fut aussi emprisonné pour avoir dit que la procédure n'était pas valide, attendu que Cauchon et les autres étaient ennemis de l'accusée, considérée à Poitiers comme orthodoxe par l'archevêque de Reims, supérieur et métropolitain de Cauchon. Relativement à l'archevêque, Cauchon aurait pu se défendre en disant que les enquêteurs de Poitiers avaient reconnu leur erreur en ne garantissant et en ne défendant la Pucelle d'aucune façon.

L'instruction préliminaire ou présentation des témoignages hostiles dont parlait Lohier, était autre chose. Il est incontestable, comme nous l'avons déjà vu, que le témoignage sur les fées et l'arbre des fées fut pris à Domrémy, bien que ce qui était favorable à l'accusée ait été supprimé.

Ce témoignage, ou du moins ce qui concernait les fées, fut lu aux juges le 13 février, comme l'attestent les documents publiés par Courcelles, et l'on examina d'autres dépositions venues d'ailleurs. Les docteurs en droit devaient rédiger des articles, basés sur cette information. Le 19, l'astucieux Loiselleur et les autres avaient composé tous les articles, qui furent lus le 23 devant les docteurs de Paris et Courcelles... dont la mémoire ne conserva point ce détail. Manchon non plus ne s'en souvint pas — bien qu'il ait dû, lui aussi, en entendre la lecture —, mais il était sûr qu'ils ne furent pas insérés dans sa rédaction du Procès. De fait, ils n'apparaissent nulle part. Les documents de l'instruction furent produits, dit Quicherat, mais non insérés dans le Procès, comme cela aurait dû être. Nous ne connaissons point les noms des témoins ni quoi que ce soit à leur sujet : il n'y a aucune déposition contre Jeanne. Nous sommes bien au courant des espèces de commérages recueillis même à Compiègne et en d'autres endroits sous la suzeraineté française, grâce aux soixante-dix articles présentés contre la Pucelle par Estivet, le promoteur du procès et l'espion des prisonniers.

Beaucoup de témoins ou de bavards furent entendus ; pas un seul ne fut cité. Jeanne, comme Marie Stuart en plus d'une occasion, fut jugée sur les témoignages de personnes avec lesquelles on ne la confronta point, dont les noms même lui étaient inconnus. Les juges français firent la même injustice à la petite paysanne que la cour d'Angleterre fit à la reine d'Ecosse, cent cinquante ans plus tard. Les pratiques de l'inquisition ne le cédaient en rien à celles de la justice anglaise sous la reine Élisabeth, quand il s'agissait d'un prisonnier haï et redouté.

La Pucelle, après tout, fut condamnée sur ses propres aveux tronqués et faussement rapportés par ses juges. Elle affirma qu'elle avait vu, touché, entendu et adoré ses saints, et, comme ceux-ci étaient censés des démons, elle était coupable. Selon les idées de justice de Cauchon, il n'en fallait pas davantage. Il était établi comme matière de fait et sur son propre aveu, qu'elle avait évoqué et adoré des démons. Néanmoins, son témoignage ne portait point qu'elle eût évoqué ses saints par un appel direct. Elle avait adressé ses prières à Dieu. Il l'avait entendue, et lui avait envoyé ses Voix. Les annales de la sorcellerie ne contiennent probablement pas d'exemple — certes je n'en connais pas —, d'un sorcier qui ait fait paraître des démons par un appel à Dieu. Les hommes qui imaginèrent cette inculpation, étaient consciemment menteurs et assassins de propos délibéré.

Le 21 février, la première séance publique eut lieu devant un groupe de quarante-deux clercs ; on disposa la procédure et le promoteur Estivet réclama la présence de la Pucelle. Elle avait demandé qu'on lui permît d'entendre la messe, son principal soutien dans la vie ; cette requête fut rejetée. Des charges si graves pesaient sur elle, que ces hommes d'Église miséricordieux ne pouvaient lui octroyer les consolations de leur religion. Elle avait aussi sollicité la présence de clercs de son parti parmi les assesseurs. On ne les autorisa point à venir, et, autant que nous en pouvons juger par leur silence et les paroles injurieuses du prélat de Reims, ils ne seraient pas venus si on les avait convoqués. Exception doit être faite pour le loyal Jacques Gélu, archevêque d'Embrun, qui ne craignit point de dire toute sa pensée à son poltron de roi.

Selon Jean Massieu, l'un des appariteurs du tribunal, qui comparut en 1450-1456, non seulement Jeanne demanda que le clergé de son parti fût représenté parmi ses juges, mais encore qu'il lui fût procuré l'assistance d'un avocat. Sa proposition fut repoussée. Le compte rendu officiel ne dit rien de cette requête ni du refus. Plus tard on offrit à Jeanne l'aide d'un conseiller légiste qu'elle rejeta. Nous ne pouvons être sûrs que Massieu ait dit la vérité sur ce point, après vingt-cinq ans d'écoulés : son témoignage est souvent suspect. Toute cette question de savoir si Cauchon eut le droit de refuser un avocat, d'après la procédure ecclésiastique, ainsi que l'affirme Quicherat, demeure embrouillée et difficile. — Des explications d'après les autorités sont données dans les notes.

Jeanne fut amenée devant le tribunal ; elle portait le costume noir d'un page, affront pour les chastes yeux de ces savants. On lui ordonna de dire toute la vérité, et cette fois comme toujours elle refusa de prêter un serment sans réserve. Je ne sais sur quoi vous voulez m'interroger. Elle n'avait reçu aucun libel, comme cela s'appelle dans le droit écossais, et voilà comment ils comprenaient la justice. Vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirai pas... Quant aux révélations de la part de Dieu, oncques n'en ai dit ni révélé à personne, hors à Charles, mon roi. Et je n'en révélerai rien, me dût-on couper la tête. Son Conseil pouvait plus tard lui accorder la permission de parler. Sauf là-dessus, elle jura de répondre aux questions concernant les matières de foi. Son serment ainsi limité fut accepté. Elle répondit sur des particularités relatives à son nom, à sa famille, et fut invitée à répéter le Pater noster après l'évêque. Elle ne voulait le faire qu'après avoir été entendue en confession. Il semble que ses juges étaient alors sous l'influence de cette vieille croyance qu'une sorcière ne peut dire le Pater noster... qu'à rebours. Elle refusa de donner sa parole qu'elle ne chercherait pas à s'échapper, elle ne voulait point cesser la lutte et s'engager ainsi ; personne ne devait pouvoir dire qu'elle eût jamais manqué de parole. On la confia à l'écuyer John Gray, à William Talbot et à un autre geôlier anglais, tandis que l'on aurait dû la renfermer dans une prison ecclésiastique avec un entourage de femmes. Dans ses interrogatoires, avant qu'elle eût pu répondre à Midi, Courcelles lui posait une autre question ou Beaupère interrompait Touraine.

Lorsqu'elle fut interrogée dès le début à la chapelle, elle était ainsi arrêtée presque à chaque mot, et les secrétaires du roi d'Angleterre consignaient ses réponses à leur guise. Manchon menaça de cesser ses fonctions de greffier, et les séances furent transportées dans une autre pièce, à la porte de laquelle on plaça comme gardiens deux soldats anglais. Les procès-verbaux étaient écrits de différentes façons et étaient l'objet de disputes, si bien que Manchon marquait des passages à revoir et à compléter par de nouveaux interrogatoires.

C'était le moment du carême, et dans ces examens, qui avaient lieu le matin, la Pucelle se trouvait en état de jeûne depuis l'unique repas pris la veille ; mais rien n'abattait sa force et son courage. Quand Massieu l'accompagnait de sa cellule à l'endroit où se tenait le procès, il la laissait d'habitude faire une prière devant la chapelle. Estivet l'apostrophe à ce sujet : Truand, qui te fait si hardi de laisser approcher d'une église, sans licence, cette putain excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour, que tu ne verras ni lune ni soleil d'ici à un mois, si tu le fais plus.

Massieu ne changea point sa manière de faire, et Jeanne avant demandé si le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ était dans cette chapelle, fut empêchée par Estivet de prier près de l'endroit consacré.

Devons-nous supposer que Massieu a inventé tous ces outrages ? Ils ont l'aspect brutal de la réalité, mais Massieu avait une vie relâchée et peut-être la langue de même.

A la deuxième réunion (le 22 février), la cour comprenait quarante-sept clercs ; l'un des membres était docteur en médecine. Jeanne fit la réserve habituelle à propos de son serment, car elle comprenait très bien qu'ils désiraient obtenir des réponses pour compromettre son roi, au sujet du secret, le signe qu'elle lui avait donné.

Il n'est point nécessaire de reproduire les réponses déjà citées dans les récits sur sa jeunesse, ses Voix et ses Visions. Nous reprendrons, dans l'appendice C, quelques-unes des charges les plus graves contre elle et nous les suivrons l'une après l'autre à travers l'enquête. Ces questions ont trait au secret du roi, au port des habits d'homme, aux soi-disant fausses prophéties, aux fées de Domrémy et à d'autres points. Elles étaient mêlées avec intention et confuses de façon à la faire tomber dans des contradictions, et on peut seulement s'en rendre compte en dégageant chaque sujet et en l'examinant à part.

Le troisième jour (24 février), elle avertit Cauchon du risque qu'il courait en assumant la responsabilité de la juger. S'il avait eu souci de sa réputation, il aurait agi sagement en acceptant l'avertissement. L'examen avait surtout pour but d'obtenir des réponses sur l'aspect des saints et sur les fées. De celles-ci elle parla aussi librement que si elle avait été à un congrès de folklore. Ils lui posèrent cette question déloyale : Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? Si elle répondait oui, elle était présomptueuse, tandis qu'en disant non elle se condamnait elle-même. Sa réponse inspirée fut : Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et si j'y suis, Dieu m'y garde. Aucun clerc n'aurait pu dire plus sagement, aucun chrétien de façon plus gracieuse.

Beaucoup de témoins ont parlé de la Pucelle comme d'une simple créature ignorante. De fait, son génie se manifesta dans toute occasion.

Entre le 24 et le 27 février il n'y eut pas de séance, probablement à cause de la maladie de Jeanne. Au procès de réhabilitation comparurent deux médecins : Tiphaine, de Paris, et La Chambre. Tous deux déclarèrent qu'ils furent nommés assesseurs contre leur volonté et cédèrent seulement par crainte ; La Chambre vota (non sans réserves) pour sa condamnation — bien que, comme il le dit, étant médecin, cela ne le concernait point mais il fut contraint par menace. Il ne paraît pas qu'on les ait consultés sur la nature pathologique des Voix de Jeanne et de ses Visions. Tiphaine la trouva dans une tour avec des fers aux jambes. Il entendit l'un des juges lui demander si elle avait quelquefois été présente quand le sang anglais se trouvait répandu.

En nom Dieu, si j'y ai été ? Comme vous parlez doucement ! Que ne partaient-ils de France et n'allaient-ils dans leur pays !

A ce moment un grand lord présent, de façon bien anglaise, s'écria : Vraiment, c'est une bonne femme ! Que n'est-elle Anglaise ! C'est dans cet instant que la chevalerie anglaise se trouva le plus près d'apprécier à sa valeur la Fleur de la chevalerie.

C'est Estivet qui amena Tiphaine pour voir la Pucelle dans sa maladie. Elle l'attribuait à ce qu'elle avait mangé d'une carpe, présent de Cauchon. Estivet lui adressa alors les noms les plus injurieux de son répertoire et dit qu'elle avait mangé du hareng. Il y eut un échange de paroles vives. Le cardinal de Beaufort et le comte de Warwick, capitaine de Rouen, firent venir La Chambre dans cette même circonstance. Le roi d'Angleterre, dit Warwick le père de la courtoisie, trouve que Jeanne lui a couté cher et qu'elle lui occasionne beaucoup de dépenses. Pour rien au monde, il ne voudrait qu'elle meure de mort naturelle ; elle doit être brûlée, et, quand La Chambre proposa de la saigner, Warwick dit qu'elle pourrait profiter de l'occasion pour se suicider. La Chambre entendit aussi les expressions brutales d'Estivet.

Après avoir été saignée, la Pucelle se rétablit, et elle fut examiné de nouveau le 27 février. Ils étaient intrigués par ses Voix, par les motifs qui l'avaient amenée à porter l'habit d'homme, par le secret du roi, l'épée de Fierbois, l'étendard et l'emploi des mots JHESUS MARIA. Elle leur raconta sa prédiction au sujet de sa blessure par la flèche à Orléans et au sujet de l'assaut de Jargeau. Questionnée sur la place d'honneur que tenait son étendard au couronnement, elle dit : Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur.

Le cinquième jour était le 1er mars. Ils l'interrogèrent sur sa lettre au comte d'Armagnac, concernant le vrai pape. Alors elle se lança dans des prédictions des plus pénibles pour eux et qu'ils virent se réaliser par la suite. Je sais qu'avant sept ans les Anglais perdront un gage plus important que celui d'Orléans (Paris, en 1436), et qu'ils perdront tout en France. Ils éprouveront la plus grande perte qu'ils aient jamais subie dans ce pays, par une grande victoire que Dieu enverra aux Français — la bataille de Formigny, en 1439, avec l'abandon de la Normandie —. Je sais par révélation que cela aura lieu dans sept ans. Si Formigny est compris elle est en défaut d'un an.

On a objecté, et je crois avec raison, que Jeanne ne voulait pas comprendre les pertes anglaises de tout ce qu'ils possédaient en France dans les sept années avant la fin desquelles ils perdront Paris. — Item dicit quod, antequam sint septem anni, Anglici dimittent mains vadium quam fecerint coram Aurelianis, et quod totum perdent in Francia.

On revint sur l'aspect particulier des saints, mais en vain, et on la questionna sur ses bagues. Vous en avez une à moi, rendez-la-moi. Les Bourguignons en ont une autre. Laissez-moi voir mon anneau. C'est mon père ou ma mère qui m'a donné celui qui est aux mains des Bourguignons. Je pense que les mots inscrits dessus sont : JHESUS MARIA — elle ne pouvait lire une lettre —. Je ne sais qui les a fait graver. — Le bijoutier s'en était chargé ; de telles inscriptions sur les bagues étaient communes, du moins en Angleterre et en Écosse —. Mon frère m'a donné l'autre anneau, celui que vous avez ; je vous charge de le remettre à l'Église. Je n'ai jamais employé mes bagues pour guérir qui que ce soit. Quant à la promesse de ses saints, elle leur demanda de l'emmener en paradis et ils y consentirent. Pour une autre promesse, je vous en reparlerai dans trois mois.

Serez-vous alors en liberté ?

Cela n'est point votre affaire ; j'ignore quand je serai en liberté. Elle avait certainement le pressentiment qu'elle serait délivrée de ses chaînes dans trois mois et elle le fut jour pour jour, en passant par le feu. Elle n'entendait pas ainsi la promesse de ses Voix, elle ne comprit pas toujours le sens de ce qu'elles lui disaient, mais cette coïncidence est une des nombreuses choses étranges dans son cas, qui porte à croire qu'elle eut de façon particulière comme un écho lointain, comme une lueur des choses à venir.

Qu'avez-vous fait de votre mandragore ?

Quelle question ! Elle savait quelque chose de la légende des mandragores, mais rien de plus. De là on sauta jusqu'à saint Michel et puis au signe donné au roi. Sur ce sujet, comme on le verra plus loin, elle broda une allégorie basée sur le signe actuel et sur le couronnement à Reims. Le reste du jour fut occupé à cela.

Jeanne ne s'abaissa jamais, elle n'essaya point de faire de la conciliation, elle eut devant ces tonsurés l'attitude qu'elle avait eue devant les clercs poltrons de Poitiers, avec le dédain d'une reine jugée par des sujets révoltés et le mépris d'un esprit sain devant leur science céleste. Le sixième jour (3 mars) ils revinrent à leurs enfantillages sur ses saints qui lui avaient promis la liberté, et lui ordonnaient hardiment de faire bon visage — ce qui était son expression ordinaire pour marquer la gaîté. Aux questions sur le costume d'homme elle répondit d'habitude : Je ne me souviens pas. Ils paraissent avoir entendu dire que son roi désirait qu'elle quittât cet habit ; elle ne fit aucune réponse, ce qui permet de supposer qu'il y avait quelque chose de fondé dans leur demande.

Sa compagnie d'armes, ainsi qu'elle le déclara, ne consistait qu'en deux ou trois lances — celles de ses frères et de d'Aulon ; à Orléans, son commandement militaire n'avait rien d'officiel, ceux qui l'aimaient la suivaient et adoptaient les panonceaux blancs de ses gens, de satin blanc avec des fleurs de lys. On tenta de montrer qu'elle avait usé de ces panonceaux de façon superstitieuse, peut-être les avait-elle fait asperger d'eau bénite ; elle refusa de répondre. Elle nia avoir fait faire aucun portrait d'elle-même, elle en avait seulement vu un dans les mains d'un archer écossais à Arras. Il y eut sans doute beaucoup d'images populaires, de médailles et de miniatures, mais pour lesquelles elle n'avait jamais posé.

Elle ne savait rien des messes et des prières à son intention (dites en réalité) ; elle n'y voyait aucun inconvénient. Ses amis ne se trompaient pas, dit-elle, en croyant qu'elle était envoyée par Dieu. On ne pouvait empêcher les gens de baiser ses mains et ses habits : Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais point déplaisir, mais les supportais à mon pouvoir. On l'interrogea sur sa promesse de retrouver une paire de gants perdus à Reims. Elle nia avoir donné l'assurance de les retrouver. Relativement à la haquenée de l'évêque de Senlis, elle fournit des éclaircissements. Elle l'avait payée et offrit de la renvoyer ; cette bête n'était pas assez forte pour la porter quand elle était revêtue de son armure. Pour l'enfant mourant de Lagny elle dit la simple vérité. Elle s'était mise à prier pour lui avec les autres jeunes filles ; il était noir comme sa cotte, mais il commença à reprendre couleur, ouvrit trois fois la bouche pour respirer, fut baptisé et mourut.

N'a-t-on pas dit par la ville que c'était vous qui aviez opéré cette résurrection ?

Je ne m'en enqueroye point. Elle raconta ensuite l'histoire de Catherine de la Rochelle, et le saut de la tour de Beaurevoir déjà rapporté, et affirma qu'elle n'avait point blasphémé contre le traître de Soissons. Cauchon décida alors de nommer une commission pour faire le résumé de ses réponses. Une autre commission les réexaminerait et tous les juges recevraient le rapport par écrit.

Le 10 mars, Cauchon, ayant seulement cinq assesseurs avec lui, alla trouver Jeanne dans sa prison. Ainsi examinée secrètement, elle se trouvait à l'abri de toute sympathie, elle perdait l'avantage de respirer un peu d'air en liberté et le léger adoucissement que procuraient à ses membres enchaînés le petit trajet dans la cour et la vue du portail ouvert de la chapelle. Jean de La Fontaine l'interrogea. Il commença par des questions sur ses actes de Compiègne et ses soi-disant fausses prophéties en cet endroit. On revint au secret du roi. Nous examinons plus loin ses répliques dans l'ordre régulier (appendice C).

Le 12 mars, le timide vice-inquisiteur fit son apparition, amenant avec lui un frère dominicain, Isambart de La Pierre, qui au procès de réhabilitation se donna comme ayant été plein de pitié et de sympathie pour l'accusée. En cela, bien que n'ayant pas eu le courage de voter pour son acquittement, il paraît avoir dit la vérité. La Fontaine posa de sottes questions sur les Voix, les saints et le jeune homme que, d'après la version bourguignonne, elle aurait cité devant l'official de Toul, pour rupture d'une promesse de mariage.

N'avait-elle point péché quand elle s'en vint en France contre la volonté de son père et de sa mère ? En toutes choses, si ce n'est au sujet de ce départ, je leur ai obéi, et depuis je leur ai écrit en leur demandant leur pardon. Puisque Dieu le commandait, j'aurais eu cent pères et cent mères et j'aurais été fille de roi, que je serais néanmoins partie. Ses Voix l'avaient laissée libre d'en parler ou non à ses parents avant son départ.

Elle déclara qu'elle n'avait parlé à aucun prêtre de ses Visions, ce qui était une charge contre elle. Mais son avocat enthousiaste, le père Ayroles, de la Compagnie Ide Jésus, soutient que là elle n'a pas dit la vérité, et qu'elle eut l'entier consentement de son Église. Le secret inviolable imposé au confesseur s'étend aussi au pénitent. Comme il parle à Dieu dans la personne de son ministre, le pénitent peut jurer qu'il n'a jamais parlé à personne de ce qu'il a révélé sous le sceau de la confession. Tel est l'enseignement de la théologie. Tant pis pour la théologie !

Jeanne apparemment n'a pas su ou n'a pas agi d'après ces instructions ; une telle conduite serait acte de sagesse, dit le père Ayroles ; mais la Pucelle était incapable d'une telle sagesse. Un savant prêtre m'a affirmé que ces subtilités n'avaient point acquis, du temps de la Pucelle, un tel degré de développement.

Le 13 mars, le vicaire de l'inquisiteur l'interrogea sur le secret du roi et sur la couronne que portait l'Ange. Elle s'en tira par une allégorie que leurs sottes questions lui avaient suggérée. Ils la questionnèrent sur la prétendue découverte d'une tasse perdue et de l'immoralité d'un prêtre. Elle dit n'avoir jamais entendu parler de ces histoires. Avait-elle reçu des lettres de saint Michel ? Elle répondrait par la suite. Sa réponse fut qu'elle ne reçut aucunes lettres angéliques. Nous ne savons rien de cette étrange affaire. Le tribunal en tout cas n'avait point de lettres !

On lui demanda si elle avait eu des révélations sur l'attaque de Paris et de La Charité. Elle répliqua qu'elle n'en avait eu aucune, pas plus que pour aller à Pont-l'Évêque. Après que les voix à Melun lui eurent prédit sa capture, elle s'en remit aux capitaines auxquels elle n'annonça point le sort qui lui était réservé sous peu. Elle éluda la question : Fîtes-vous bien d'aller attaquer la ville de Paris, le jour de la nativité de Notre-Dame ?

Le 14 mars, Isambart de La Pierre, le sympathique Dominicain, était présent. Ils s'enquirent du saut de la tour de Beaurevoir. Voulait-elle parler du témoignage d'après lequel, à la suite de sa chute, elle aurait blasphémé Dieu et ses saints ? Elle voulait parler seulement à Dieu et en bonne confession. Elle ne connaissait point les propos dont on lui parlait et elle ne pouvait savoir ce qu'elle avait pu proférer dans son délire. Elle déclara que sainte Catherine lui avait promis de la secourir, comment et quand, elle l'ignorait. Elle pourrait être remise en liberté, ou bien il pourrait y avoir une émeute au moment de son exécution. D'habitude les Voix disent que je serai délivrée par une grande victoire, et elles ajoutent ensuite : Prends tout en gré, ne t'inquiète point de ton martyre, tu t'en viendras finalement au royaume de Paradis.

Les Voix ne firent jamais prophétie plus véridique ; elle ne comprit pas l'avertissement. Par une coïncidence étrange, les Voix répétèrent le message de saint Michel à sainte Catherine pendant qu'elle était en prison en attendant d'être jugée par les docteurs païens. Dans une vieille Vie de sainte Catherine, écrite en Angleterre en 1430 ou 1431, pendant que la nouvelle sainte Catherine était en train de disputer avec les docteurs français, saint Michel dit : N'aie aucune crainte, vierge agréable à Dieu, mais travaille fort et assidûment, car Notre-Seigneur, pour l'honneur duquel tu as engagé ce combat, est avec toi ; il mettra dans ta bouche le flot puissant de paroles auxquelles tes adversaires ne pourront répondre... et toi peu de temps après tu termineras la bataille par une mort glorieuse, et seras reçue dans la noble compagnie des vierges. Jeanne ne pouvait croire que la mort était le terme de sa bataille.

Ses paroles, à l'instar de ce qui était tombé des lèvres de ses saints, sont les plus touchantes que jeune fille ait jamais prononcées. Leur effet sur ses bourreaux fut ce que l'on en pouvait attendre. Ils saisirent cette occasion de lui demander si elle avait la certitude d'être sauvée : erreur mortelle. Elle croyait fermement à son salut... aussi fermement que si elle était déjà au ciel.

Après cette révélation, croyez-vous ne plus pouvoir pécher mortellement ?

Je n'en sais rien, je m'en rapporte à Dieu.

Savez-vous que votre réponse — celle qui a trait au salut — est d'un grand poids ?

Oui, je la tiens pour un grand trésor.

La Fontaine, Lemaître, Midi et Feuillet furent en ce jour les examinateurs qui poursuivirent leur propre damnation. Après tout, qui nous donne le droit de les juger, créatures comme ils étaient, remplis de terreur, de superstition et de haine, chacun ayant le front d'airain et la cervelle de plomb, hommes de science aussi, comme le pensaient les gens de leur temps !

Dans l'après-midi, ils revinrent sur ce point afin d'être absolument fixés là-dessus, puis ils travaillèrent l'affaire déjà décrite de Franquet d'Arras.

Nous vous rappelons que vous avez attaqué Paris un jour de fête ; nous vous rappelons votre attitude au sujet de la haquenée de l'évêque de Senlis, votre saut de Beaurevoir et votre consentement à la mort de Franquet ; croyez-vous réellement ne pas avoir commis de péché mortel ?

Je ne crois point être en péché mortel, et si j'y ai été, c'est à Dieu d'en connaître, et en confession à Dieu et au prêtre.