HISTOIRE DE LA RESTAURATION

TOME TROISIÈME

 

LIVRE VINGT-QUATRIÈME.

 

 

Réunion des chambres. — Lanjuinais, président de la chambre des représentants. — Mécontentement de l'empereur. — Motion de M. Dupin sur le refus de serment. — Ouverture des deux chambres. — Entrevue de Napoléon et de La Fayette. — Discours de l'empereur aux chambres. — Adresses des chambres. — Réponses de-l'empereur. — Rupture de Napoléon et de Fouché. — L'empereur forme son conseil de gouvernement. — Forces respectives de l'empereur et des alliés. — Plan de campagne de Napoléon. — Son départ de Paris. — Rôle et caractère de Fouché. — Arrivée de Napoléon à Avesnes.

 

I

Le surlendemain du champ de mai, la chambre des pairs et la chambre des représentants se réunirent. L'empereur voyait avec terreur ces pouvoirs publics nouveaux sortir d'une élection à un appel révolutionnaire, et pour la première fois debout face à face devant lui. Ni les noms des représentants nommés en majorité par ses partisans dans les départements, ni les noms des pairs nommés par lui-même ne le rassuraient suffisamment. Il y avait des renommées républicaines mal éteintes, comme celle de La Fayette, parmi les représentants ; il y avait dans la- chambre des pairs des noms royalistes auxquels il n'avait pas osé refuser cette investiture, bien qu'il se défiât secrètement d'eux. Là comme ailleurs sa politique avait été vaincue par sa situation. Obligé de caresser tous les partis, il avait décimé le sien. Il avouait le lendemain du champ de mai ces fluctuations de son âme.

« La crainte de ma tyrannie dérange toutes les têtes, disait-il à ses familiers. Les hommes-avides de bruit s'érigent en avocats du peuple. De conseillers, ils deviennent censeurs ; de censeurs, ils deviennent factieux ; de factieux, ils deviennent rebelles. Il faut alors que le prince subisse leur joug ou qu'il les chasse. » On retrouvait dans ces mots l'élève de Machiavel, réduisant le devoir du prince au seul devoir de régner, et ne voulant de bruit dans le monde que le bruit fait par lui-même.

 

II

La chambre des pairs attestait par l'indigence des illustrations qui la composaient les refus nombreux de faire partie de ce corps que Napoléon avait reçus. Les uns prévoyaient déjà que cette faveur deviendrait un signe prochain de proscription les autres n'osaient pas encore mêler leurs noms antiques à ces noms nouveaux. Macdonald, fidèle à la cause qu'il avait embrassée, même vaincue., refusa cette dignité avec une respectueuse obstination. L'empereur ressentit vivement un refus qui était une accusation muette contre son retour.

La chambre des représentants élut Lanjuinais pour son président. Ce choix indiquait d'avance l'esprit de cette Assemblée. Lanjuinais, patriote intrépide, un des auteurs du décret de déchéance, qui, l'année précédente, avait offert le trône aux Bourbons contre une charte gage de liberté, était un de ces hommes qu'on ne pouvait ni intimider ni corrompre. Ses opinions étaient dans.sa conscience. On était sûr qu'il né pactiserait ni avec la tyrannie ni avec la domination étrangère. Il avait bravé avec un courage et une éloquence antiques la Convention et le peuple aux jours de la terreur. Girondin de cœur et de probité, il avait plus qu'aucun d'eux bravé leur échafaud. JI y avait échappé, comme les héros échappent souvent à la mort, en la défiant avec un plus sublime mépris de la vie. L'empereur n'aimait pas ces caractères inflexibles aux caresses comme aux menaces. JI sentait-que sa puissance s'émoussait sur de pareils cœurs.

Ses courtisans avaient tout tenté dans l'Assemblée pour détourner les représentants d'arrêter leur choix sur cette espèce de Caton de la Révolution. Ils auraient voulu faire donner la présidence à Lucien, ce frère de l'empereur qui avait présidé au 18 8 brumaire le conseil des Cinq-cents, et qui, par sa complicité, son éloquence et son courage, avait tant aidé Napoléon a subjuguer cette Assemblée. Lucien était le seul des frères de l'empereur qui n'eût pas accepté de trône en récompense de son sang, soit qu'il conservât dans l'âme le sentiment républicain de ses premières années, soit qu'il eût l'orgueil de ne rien, devoir de sa fortune qu'à lui-même, soit que l'amour qu'il nourrissait pour une femme belle et énergique, épousée contre la volonté de son frère, le retînt dans une disgrâce honorable pour lui. Lucien n'avait quitté Rome, son séjour, qu'au bruit du retour de Napoléon. -L'infortune et le danger l'avaient réconcilié avec l'empereur il était accouru dans l'espoir de lui être une seconde fois secourable. Il rapportait dans son âme les traditions de la république mêlées aux sentiments fraternels pour un maître de l'empire si rapproché de son cœur. Cette double situation lui donnait à la fois la confiance des républicains et la confiance de l'empereur. Nul négociateur n'eût été plus apte à la réconciliation entre la liberté et le règne adouci de son frère. Mais l'Assemblée répugna à un nom qui avait une signification trop napoléonienne, il était évident qu'elle pressentait d'avance les jours prochains où elle aurait à opter une seconde fois entre un homme et la patrie, et qu'elle ne voulait avoir aucun lien trop indissoluble avec le maître. Elle écarta donc Lucien.

 

III

L'empereur vit une offense et une menace dans le choix sévère de Lanjuinais il s'en expliqua avec indignation et avec colère dans l'intérieur du palais. Mais il n'osa faire éclater son ressentiment trop haut, et il dissimula son irritation sous une franchise brusque. « On m'assure, lui dit-il dans son audience officielle que vous êtes partisan des Bourbons d'autres me disent que vous êtes mon ennemi personnel ; d'autres enfin, que vous aimez avant tout. la patrie. Vous jugerez quelle foi je prête à ces divers jugements sur vous aux félicitations que je vous adresse sur le choix que l'Assemblée a fait de vous pour la présider. »

M. de La Fayette, signification plus républicaine, avait balancé avec Lanjuinais le suffrage de ses collègues ce choix et ces scrutins révélaient à Napoléon les cœurs. L'empire n'avait plus la majorité même dans l'opinion des électeurs, les plus favorables de tous les citoyens à la cause de Napoléon.

Un symptôme plus menaçant révéla dans l'Assemblée des réserves plus sévères encore. M. Dupin, orateur politique illustré depuis sous tant de règnes et de républiques, déjà noté pour son éloquence au barreau à cette époque, et M. Roy, homme considérable par sa fortune et par le crédit de son nom dans Paris, s'opposèrent avec énergie à la prétention de faire prêter serment aux représentants, à moins que ce serment, prescrit par le décret de l'empereur, ne fût ratifié par une loi. Cette première audace de souveraineté nationale et d'opposition souleva l'indignation des impérialistes. M. de La Fayette l'avait concertée en secret avec un groupe de députés auxquels il avait essayé de souffler son âme. « Eh quoi ! s'écria Boulay de la Meurthe, un des conseillers d'État les plus obstinés à l'empire, faut-il donc parler ici avec franchise ? Eh bien il existe en France deux partis l'un, le parti national, car il comprend la grande masse du peuple, et n'a en vue que l'indépendance et l'honneur de la nation l'autre, qu'on peut appeler la faction de l'étranger ! » A ces mots, des murmures de colère s'élevèrent on vit dans cette insinuation la volonté préconçue d'enlever toute liberté à l'opposition en la confondant avec la trahison. « Oui, continua avec plus de force Boulay de la Meurthe, oui, il existe des Français assez vils, assez corrompus pour appeler de leurs vœux les Anglais, les Prussiens, les Russes. Ce sont les Bourbons qui sont les chefs de cette faction ce sont eux qui, à l'aide des baïonnettes étrangères, veulent nous imposer de nouveau un pacte humiliant. Il faut donc nous prononcer fortement il faut le faire avec unanimité Pour moi, je le déclare demain, en présence de l'empereur et des deux chambres, à la séance d'ouverture, je fais serment d'obéissance aux constitutions de l'empire et de fidélité à l'empereur » L'opposition rentra dans les cœurs à cette déclaration pour en ressortir avec plus d'opportunité aux jours de faiblesse. La motion de M. Dupin fut écartée.

 

IV

Le jour suivant l'empereur ouvrit les chambres.

Il reconnut comme un mauvais présage La Fayette, qu'il n'avait pas vu depuis dix ans, parmi les représentants chargés de venir l'accueillir sous le péristyle. La Fayette, après son retour des prisons d'Olmütz, s'était présenté souvent aux Tuileries. L'empereur trouvait son nom trop révolutionnaire pour une monarchie mais il l'avait traité avec la distinction qu'un nom célèbre et malheureux commande. Il avait accordé de nombreuses faveurs à sa sollicitation. Depuis, La Fayette était rentré dans la retraite et dans l'attente des événements. L'empereur l'aborda et lui adressa la parole avec cette affabilité qui quête le retour d'un sentiment et d'un mot bienveillant sur les lèvres : « Il y a douze ans que je ne vous ai vu, je crois, dit-il d'un ton de reproche à La Fayette. Oui, Sire, il y a douze ans, » répondit avec froideur La Fayette, sans ajouter ni un regret ni une grâce à la sécheresse de cette réponse. L'empereur passa, et La Fayette, qui l'observait, lui trouva, dit-il, l'aspect inquiet et repoussant d'un despote irrité et ombrageux. Au retour, l'empereur tenta de nouveau de lier un entretien avec La Fayette : « Je vous trouve rajeuni, lui dit-il la solitude des champs vous a reposé. Oui, Sire, » répliqua avec le même laconisme La Fayette. Le républicain futur ne voulait pas s'engager d'un sourire avec l'usurpateur de la liberté.

 

V

« Depuis trois mois, dit l'empereur aux chambres réunies, les circonstances et la confiance du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui je viens accomplir le devoir le plus pressant de mon cœur. Je vais commencer la monarchie constitutionnelle. Les hommes sont trop impuissants pour assurer l'avenir. Les institutions seules fixent les destinées des nations. Nos institutions sont éparses ; une de nos plus importantes occupations sera de les réunir dans un seul cadre et de les coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque actuelle aux générations futures.

« Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance Leurs armées arrivent sur nos frontières. Le sang a coulé déjà sur mer en pleine paix ; il est possible que mon premier devoir de prince m'appelle bientôt à la tête des enfants de la nation pour combattre pour la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir. Vous, pairs et représentants, donnez à la nation l'exemple de la confiance, de l'énergie, du patriotisme, et, comme le sénat des grands peuples de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt qu'à survivre au déshonneur et à la disgrâce de la France. La cause sainte de la patrie triomphera »

Les chambres répondirent par des adresses avec plus de défiance contre la tyrannie que d'élan pour la guerre à ce discours. Napoléon, blessé de ces soupçons, leur répondit avec une sévère tristesse « Ce n'est pas de l'entraînement de la prospérité que nous avons aujourd'hui à nous défendre. Les étrangers veulent nous faire passer sous les fourches caudines. Je partirai cette nuit pour me rendre à l'armée. Que la constitution soit notre étoile polaire dans ces moments d'orage Toute discussion publique qui tendrait à diminuer directement ou indirectement la confiance serait un malheur pour l'État. N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de toutes parts par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites pendant que le bélier brisait les portes de la ville ! Aidez-moi à sauver la patrie »

 

VI

Il lisait sur les visages des représentants et des pairs le pressentiment des agitations et des infidélités qui allaient profiter de son absence, si la guerre laissait un intervalle entre son départ et son retour victorieux. Il savait que Fouché, manœuvrant avec les royalistes à Gand et avec les républicains de l'Assemblée à Paris, ne laissait aucune sécurité à son gouvernement. Il aurait voulu s'en défaire il n'osait pas enlever ce gage donné par lui aux opinions libérales. Sa colère s'accroissait de sa faiblesse. Peu d'heures avant son départ pour l'armée, il dit à Fouché « Je sais que vous êtes un traître ; je pourrais vous envoyer au supplice, et tout le monde applaudirait. D'autres s'en chargeront. Vous croyez me dominer ; je vous prouverai que vous ne pesez pas du poids d'un cheveu dans la balance de mon destin ! »

De telles paroles, dites à un homme à qui on laissait Paris et la France après l'avoir outragé et menacé sans frapper, attestaient le délire de l'impuissance. Elles auraient fait un traître de ce ministre s'il ne l'avait pas été jusque-là. Napoléon ne se possédait plus. Fouché se possédait il affecta de ne voir dans ces accusations et dans ces violences que l'humeur injuste d'un maître aigri par les embarras de sa situation. « L'empereur me maltraite, dit-il en sortant avec une apparente indifférence à un de ses confidents qu'il savait être aussi le confident de Napoléon il s'aigrit par la résistance, il m'accuse de ses difficultés, il ne sait pas assez que je suis fort par l'opinion publique seulement. Je pourrais demain faire tomber vingt-cinq têtes que l'opinion me livre je ne pourrais faire arrêter impunément vingt-quatre heures un seul des hommes que protège l'opinion contre lui ! » Ces paroles, que Fouché savait devoir être reportées à l'empereur, répondaient par une menace sous-entendue à une menace ouverte. Elles disaient à Napoléon Vous n'êtes pas ce que vous croyez être encore ; l'opinion est désormais au-dessus de vous, et je suis plus soutenu par l'opinion que vous-même. On voit à quelle conviction de sa faiblesse réelle était descendu un homme qui n'était remonté sur le trône que pour le sentir vaciller et s'affaisser sous lui.

 

VII

Il chercha à neutraliser les dangers de cette situation de Paris et des chambres pendant son absence en formant, comme en 1814, un conseil de gouvernement égal ou supérieur au conseil des ministres pour lutter avec Carnot ou avec Fouché. Son frère Joseph, ancien roi d'Espagne, reçut de lui la présidence de ce conseil, présage de faiblesse et de ruine comme il l'avait été en 1814. L'empereur espérait mieux de son frère Lucien, caractère dont il avait éprouvé la résistance et la force au 18 brumaire. Il le nomma membre de ce conseil. Il y (if entrer ses partisans les plus dévoués des deux chambres et du Conseil d'État Defermon, Regnault de Saint-Jean-d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Merlin (de Douai), tous hommes sortis de la Révolution mais tellement engagés avec l'empire qu'il n'y avait de refuge et d'honneur pour eux, ni dans la république, ni dans la Restauration. L'empereur, pour expliquer cette création, véritable superfétation inconstitutionnelle sous un gouvernement responsable affecta de dire que ses ministres n'avaient ni assez l'habitude des discussions parlementaires, ni assez le don de la parole pour paraître devant les chambres, et qu'il fallait leur donner des auxiliaires dans ces orateurs du Conseil d'État rompus aux tribunes. Personne ne s'y trompa. Son véritable motif était la crainte qu'il avait de son propre ministère, de Carnot et de Fouché surtout. Il ne voulait pas que ces deux hommes, chers d'avance au parti libéral, accrussent leur popularité aux dépens de la sienne en parlant devant les deux chambres. Il voulait surtout contrebalancer un de ces gouvernements par l'autre dans le cas où la désaffection et-les manœuvres de Fouché menaceraient son pouvoir pendant qu'il combattrait hors de Paris. Cette prudence même l'affaiblissait, car elle trahissait en lui le soupçon contre les chambres et le sentiment de sa faiblesse. Ce conseil de gouvernement tout personnel, dominé par sa famille, n'était qu'un sujet d'ombrage pour l'opinion, d'irritation pour l'Assemblée, de défiance pour ses ministres. Prudence malhabile, qui avertit de se défier en montrant elle-même de la défiance.

 

VIII

L'empereur, admirablement secondé par le maréchal Davoust, son ministre de la guerre, jeta avec lui, pendant cette nuit, un dernier regard sur l'ensemble des forces qu'il avait préparées pour faire face à l'Europe. Ce tableau n'était pas rassurant mais il comptait sur un de ces coups du hasard de la guerre que son génie militaire savait changer en certitude toutes les fois qu'il déconcertait l'ennemi en le devançant.

La France, nous l'avons vu, ne s'était pas levée en masse. Le Midi tout entier était resté immobile dans l'expectative des événements ; l'Ouest fermentait, mais c'était de haine contre Napoléon, d'amour pour les Bourbons. Le gouvernement se gardait bien de remuer ces provinces en leur demandant leurs enfants pour combattre contre le roi ; c'était assez d'obtenir leur neutralité. L'Alsace, la Franche-Comté, le centre, les départements voisins de Paris avaient seuls fourni quelques bataillons de volontaires mobilisés et d'anciens soldats libérés du service pour former les garnisons des places de guerre. Le Nord, terre patriotique et belliqueuse, était partagé entre sa prédilection pour les Bourbons et sa généreuse passion pour l'indépendance du territoire. La patrie y avait de nombreux défenseurs, l'empereur peu de partisans. Paris comptait dans ses faubourgs trente ou quarante mille fédérés, peuple et artisans demandant à grands cris des chefs et des armes, et parmi lesquels un gouvernement plus franchement populaire aurait pu recruter de seconds bataillons de 1792 mais Napoléon tremblait d'armer la révolution en armant cette partie du peuple. Il songeait au retour, il ne voulait pas laisser ou retrouver dans sa capitale une armée d'enthousiasme qui pouvait servir de point d'appui à des opinions hostiles à son gouvernement. Il aimait mieux désarmer la patrie de cette force convulsive qu'armer la liberté. D'ailleurs il croyait peu à la solidité de ces levées en masse, en face de troupes disciplinées et aguerries comme celles qu'il avait à combattre. Cent mille hommes de ces vieux soldats de la ligne et de sa garde, assouplis à sa main et maniables comme sa pensée, fermes comme son âme, lui paraissaient préférables à ces nuées d'hommes que le sol produit un jour d'élan et qu'il dévore un jour de revers. Il ne comptait donc que sur son armée régulière. Mais, menacé de tous les côtés à la fois, il ne pouvait les réunir sur un seul point sans les affaiblir sur tous les autres, et s'il tentait de faire face à tous, il était faible et insuffisant partout de là le parti qu'il avait pris de rassembler toutes ses forces actives sous sa main, et de ne laisser à ses lieutenants que des noms et des ombres d'armées qui ne pouvaient servir qu'à rassurer, quelques jours, l'œil et l'imagination de la France.

 

IX

Le maréchal Suchet, homme froid, pensif, consommé dans l'administration de la guerre, imperturbable aux événements, expérimenté dans la guerre de montagnes, né à Lyon, entouré d'estime, aimé dans les provinces qu'il allait défendre, n'avait que sept ou huit mille soldats de ligne et douze ou quinze mille gardes nationaux mobiles pour couvrir soixante lieues du versant des Alpes sur la France, la Savoie, le Jura, Genève, et pour fermer les gorges du mont Cenis, du Simplon, du mont Genèvre. Lorsqu'il serait refoulé de ces versants des Alpes, il devait se replier sur Lyon, Mâcon, Châlon et défendre la ligne de la Saône. Lyon, changé en place de guerre, se fortifiait derrière Suchet pour donner un point d'appui à son armée contre les invasions des deux routes du Midi.

Lecourbe, ancien ami et émule de Moreau, longtemps relégué dans la disgrâce et dans l'inaction, avait retrouvé, sous l'extrémité du péril, la confiance forcée de Napoléon. Général républicain, jouissant dans le Jura, sa patrie, de la vieille popularité de son nom, Lecourbe avait reçu, le commandement de cette province montueuse, intermédiaire entre le Rhin et les Alpes, entre l'Alsace et la Saône. Il n'avait pour toute armée que quelques bataillons sortis du sol à sa voix et qu'il avait concentrés dans Belfort. Ces bataillons, solides derrière ces murs, étaient incapables d'entrer en ligne de bataille. C'était le nom d'une armée et d'un général qui pouvait tenir sa place sur la carte et imposer de loin à l'étranger, mais ce n'était au fond qu'un rassemblement précaire et confus, un dépôt d'armée a créer, si les événements lui laissaient le temps de s'organiser et de s'instruire.

Lecourbe reliait ainsi, par une fiction plus que par un réalité, l'armée de Suchet à l'armée du Rhin. Molitor et Rapp, deux des plus intrépides et des plus consommés des lieutenants de l'empire, commandaient cette armée du Rhin. Son nom faisait illusion sur sa faiblesse. Elle n'était qu'un avant-poste composé d'environ dix mille soldats et de quelques milliers de braves volontaires alsaciens, postés à l'ouverture des gorges qui percent ce rempart national des Vosges et des montagnes d'Alsace, depuis Huningue jusqu'aux lignes célèbres de Weissembourg, Thermopyles de la France.

Le maréchal Brune occupait Marseille avec quelques régiments, plutôt pour contenir que pour défendre cette partie royaliste et effervescente du Midi.

Le général Clausel entreprenant, négociateur, habile à la fois à manier une poignée d'hommes ou à capter une population, maintenait Bordeaux à peine reconquis sur la duchesse d'Angoulême ; il observait de là avec inquiétude les mouvements à peine assoupis de la Vendée. Il ne demandait point à ces provinces d'efforts pour la cause répudiée de Napoléon, il ne leur demandait que du temps pour que la cause de Napoléon ou des Bourbons se jugeât ailleurs. Le général Decaen contenait Toulouse avec aussi peu de forces et par les mêmes atermoiements.

Le général Lamarque, plus rapproché de Paris et du Nord, observait l'Ouest à la tête de dix-huit mille hommes. La trêve avec les Vendéens lui permettait au besoin de se replier sur l'armée de l'empereur et de couvrir Paris par la Normandie.

On voit qu'à l'exception de ces dix-huit mille hommes de Lamarque, nécessaires encore pour intimider le royalisme dans l'Ouest, l'empereur ne pouvait pas détacher un seul homme des faibles camps qui couvraient la France, soit pour les appeler à lui, soit pour se replier sur eux en cas de revers. Son sort et celui de la France étaient tout entiers dans la grande armée.

 

X

Celle-ci même n'était qu'un nom pour un souverain et pour un général qui avait conduit sept cent mille soldats en Russie, trois cent mille à Austerlitz et à Wagram. Ses états officiels et ses journaux la portaient à deux cent quatre-vingt mille hommes. Il comptait dans ce nombre cent mille gardes nationaux volontaires mobilisés des provinces du centre et de Paris, et soixante mille hommes de troupes de ligne dont il avait ordonné la levée et l'armement, et qu'il plaçait comme armée de réserve entre Laon et Paris. Ces levées n'avaient pas été faites, ces armements n'étaient pas prêts ; l'armée de réserve n'était qu'une pensée dans sa tête, il n'y avait rien sur le sol. Ces deux cent quatre-vingt mille hommes se réduisaient donc à cent vingt mille hommes, disposés successivement et sourdement entre Paris et la Belgique, pour sortir de ces cantonnements au premier signe de l'empereur, et pour venir former sous sa main une des plus formidables lignes de bataille sur ces champs de Fleurus et de Jemmapes, premier écueil de la coalition sous Jourdan et sous Dumouriez.

Elle était composée de cinq corps d'infanterie, de quatre corps de cavalerie et d'une artillerie de trois cents bouches à feu. Drouet d'Erlon concentrait sous son commandement le premier corps d'infanterie à Valenciennes, Reille le second à Maubeuge, Vandamme le troisième à Marienbourg, Gérard le quatrième à Rocroy, Lobau le cinquième à Avesnes. Le maréchal Grouchy commandait la cavalerie, forte de trente mille chevaux ; sous lui, Excelmans, Milhaud, Pajol, Kellermann, commandaient chacun une des quatre divisions de cette cavalerie. La garde impériale, qui comptait encore vingt-deux mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers, complétait la grande armée. C'étaient tous les généraux, tous les colonels et tous les officiers dont les noms avaient grandi depuis vingt ans dans la fumée de nos guerres, tous les corps renommés pour leur solidité, tout ce qui restait de soldats d'élite de nos victoires et de nos désastres, le noyau, le cœur et le bras de cette France militaire levée en 1792, aguerrie dans vingt campagnes, inaccessible à l'intimidation du nombre, confiante en elle-même, confiante dans son chef, fière de son nom, brûlant de venger ses revers, accourue à la voix de son empereur, acceptant avec enthousiasme le défi de l'Europe, résolue à montrer à la France que, si elle avait manqué à la patrie en lui imposant par sa défection un chef dont la patrie ne voulait plus, l'armée saurait du moins légitimer sa faute par sa constance à le défendre. Chaque soldat faisait pour ainsi dire sa cause personnelle de la cause de Napoléon. L'esprit qui animait la grande armée n'était pas seulement du patriotisme, c'était de la colère et aussi du remords. Napoléon, avec de pareils hommes, pouvait défier à la fois l'Europe et la France, car chacun de ces soldats se solidarisait dans sa cause et se personnifiait dans son général.

 

XI

Les armées de la coalition se divisaient en trois armées principales, reliées encore entre elles par des corps d'armée secondaires. Ces trois colonnes, partant des trois points de la circonférence, tendaient, par leur direction, à se rapprocher, en atteignant la France, et à se concentrer, après l'avoir traversée, sur Paris. Une quatrième armée, celle des Russes, plus retardée par la distance, formait la réserve de cette levée en masse de l'Europe. Le prince de Schwartzenberg commandait l'armée du Haut-Rhin, forte de deux cent soixante mille hommes, presque tous Autrichiens ou des États héréditaires de l'empire. L'armée prussienne, composée de cent mille combattants, s'avançait sur la Meuse ; Blücher, déjà vainqueur, la commandait. Elle prenait le nom d'armée du Bas-Rhin, et touchait par sa droite à la Belgique. L'armée anglaise, hollandaise et belge, comptait environ cent mille hommes aussi, mais de différentes races et sans unité de langue, d'âme et d'esprit Anglais, Belges, Hanovriens, Hollandais, Allemands, sortes de contingents mixtes les plus difficiles à manier et à mouvoir. Lord Wellington, aussi grand administrateur que grand général, négociateur et soldat à la fois, investi du prestige et de l'autorité de sa campagne de sept ans en Espagne, commandait en chef cette armée d'auxiliaires.

L'armée russe de réserve comptait cent quatre-vingt mille hommes. Elle était sous les ordres du général Barclay de Tolly, et devait traverser le Rhin en face de Rapp et de Molitor, entre l'armée autrichienne et l'armée prussienne, aussitôt qu'elle serait en ligne avec ces deux ailes de la coalition.

Enfin soixante mille Allemands, Italiens et Piémontais étaient sous les armes au pied des Alpes, et commençaient à les franchir en face de Suchet. Le général Frimont les commandait.

C'étaient en tout sept cent mille combattants ; la Suisse, de plus, ouverte à la coalition, comme elle l'avait été en 1814, découvrait la France, comme elle le fait toujours dans ses extrémités, et offrait trente mille auxiliaires à nos ennemis. Gouvernement timide et vénal qui emprunte l'appui du plus fort dans ses querelles personnelles, et qui, dans les dangers de ses voisins, n'appuie jamais lui-même que le vainqueur.

Cent vingt mille hommes contre sept cent trente mille pour défendre une nation divisée qui avait la moitié de son cœur avec sa royauté légitime dans les camps ennemis telle était donc la situation réelle de la France le jour où Napoléon allait- combattre, malgré elle, et moins pour elle que pour lui.

 

XII

Jamais il n'eut plus besoin de dévouement, de conseil et de cœur pour soutenir sa résolution et seconder ses grands desseins. Jamais il n'en manqua davantage.

Le prince Eugène, son fils adoptif, comblé d'affection et de confiance par l'empereur de Russie à Vienne, et attendant toute sa fortune du congrès, s'était retiré en Allemagne, à la cour du roi de Wurtemberg, son beau-père, 'pour contempler de là, sans s'y mêler même de ses vœux, la dernière lutte du protecteur de sa jeunesse.

Murat, cette flamme des champs de bataille qui décuplait en lui seul l'élan de la cavalerie française, et qui emportait à la fin des journées la victoire au galop de ses charges, s'était embarqué en fugitif sur un navire de cabotage, la nuit, sur la grève de la petite île d'Ischia, suivi seulement de son neveu et du vaillant duc de Rocca Romana, ce paladin de Naples. Il était débarqué à Cannes, et il vivait retiré dans une bastide des environs de Toulon, couvant sa confusion, implorant son pardon de Napoléon, frémissant d'entendre, sans s'y jeter, le bruit de la guerre ; le plus malheureux des amis, le plus humilié des hommes. L'empereur lui avait fait écrire par Fouché qu'il consentait à ignorer sa présence dans cette France qu'il avait trahie par sa faiblesse ; qu'il lui prêtait asile, mais qu'il lui défendait de paraître à sa cour ou à son armée. Rigueur méritée, mais funeste, qui privait l'armée d'un héros, l'empereur d'un ami. L'amertume des remords de Murat avait assez puni son égarement et sa fausse politique, il brûlait de reconquérir son pardon par ses exploits.

Lannes était mort ; Bessières avait été emporté par un boulet ; Duroc était tombé frappé aux pieds de son ami Berthier, cet infatigable Éphestion des bivouacs de l'empereur, avait fui à Bamberg pour ne pas trahir Louis XVIII et pour ne pas entendre l'appel de son ancien maître.

Marmont à Gand s'attachait de plus en plus à la seule cause qui lui restât à servir.

Ney était mécontent de lui-même, inquiet, souvent irrité, et faisant rejaillir sur l'empereur les ressentiments qu'il éprouvait contre l'ambiguïté de son âme et de sa situation. Oudinot et Macdonald s'écartaient pour rester fidèles aux Bourbons dont Napoléon lui-même leur avait dit d'embrasser la cause ; Masséna avait vieilli ; Bernadotte était sur les marches d'un trône, donnant ses vœux, ses conseils, ses armées aux ennemis de la France.

Le maréchal Soult, ce Wellington français, à la fois grand administrateur de guerre et grande pensée de commandement, s'était retiré à distance au retour de Napoléon, comme pour expier les services qu'il avait offerts à la cause royaliste pendant son ministère sous les Bourbons. L'empereur l'ayant rappelé, le maréchal était accouru de nouveau à sa voix ; il avait été nommé, à la place vide de Berthier, major général, c'est-à-dire second de l'empereur pour la campagne qui allait s'ouvrir.

Mais comment la confiance et l'intimité, nécessaires entre la tête et la main, pouvaient-elles se retrouver complètes entre un lieutenant qui venait de faire des proclamations insultantes contre son ancien chef, et un chef qui ne devait qu'à la fortune le retour de son lieutenant ?

Tout était isolement ou ombrage autour de Napoléon, dans son état-major ou dans ses conseils. Cette année d'absence avait dévasté son entourage. Son palais ne lui offrait pas moins un vide que son quartier général. Plus d'intimités domestiques, plus d'affections éprouvées, plus d'espérances ou de fortunes à partager, plus de cœurs ! Celui de Joséphine, épouse répudiée, mais honorée encore, s'était brisé aux coups des adversités en 1814. Elle était morte à la Malmaison pendant l'exil de l'île d'Elbe. Marie-Louise et son fils étaient prisonniers de l'Europe à Schœnbrünn les sœurs de l'empereur, descendues des trônes auxquels il les avait élevées, étaient errantes dans des asiles étrangers.

Hortense Beauharnais, reine déposée de Hollande et qu'il aimait comme une fille de tous les souvenirs de ses meilleurs jours, avait, disait-on, puissamment secondé son retour, mais elle s'était éloignée ensuite pour que la seconde chute de l'empire n'engloutît pas toute sa maison sous ses débris. Ses ministres étaient les uns indifférents, les autres ennemis secrets. Ce second trône l'isolait de sa cour, de son armée, de la France, comme de l'empire ; il était face à face avec la fortune.

Le maréchal Davoust, qu'il avait choisi pour ministre de la guerre, homme de rude franchise, de haute aptitude et de cœur sûr, lui restait personnellement attaché. C'était un de ces caractères qui ne se prosternent pas devant la grandeur, mais qui résistent aux revers. Il avait souvent mécontenté l'empereur par ses murmures et ses dures admonitions dans les dernières campagnes de Russie et d'Allemagne, mais la disgrâce ne l'avait pas jeté dans l'ingratitude. Davoust n'avait pas été employé par les Bourbons en 1814. Il supplia, avec de vives instances, l'empereur, dans cette dernière nuit, de le nommer son major général à la place de Soult.

« Soult, dit-il à l'empereur, a des talents que je reconnais et que j'admire, comme tous les hommes de guerre ; je ne suspecte pas sa fidélité à la nouvelle cause qu'il embrasse, puisque c'est aujourd'hui la cause de la patrie ; c'est un de ces hommes qui en changent avec les événements sans trahir celle qu'ils ont embrassée tant qu'elle est celle de leur pays ; mais l'armée, témoin de ses vicissitudes récentes et de ses démonstrations éclatantes d'amour pour les Bourbons, le verra avec ombrage entre elle et vous, en face de la cause qu'il servait hier et qu'il pourra resservir demain. Le soupçon de trahison, faiblesse et hésitation des armées, planera, à son aspect, dans l'esprit des généraux et des corps ; on exécutera avec moins de confiance des ordres qu'on osera suspecter de double sens, la défiance entraînera la désobéissance ou l'irrésolution. Je suis moins illustre peut-être, mais je paraîtrai plus exclusivement dévoué à notre cause et à celle de l'armée. L'armée me sait gré de n'avoir pas servi pendant votre absence à son humiliation. Le ministère de la guerre est un poste important et supérieur à celui de major général, je ne crains pas de descendre pour servir ; d'ailleurs la France est où vous êtes. Le ministre de la guerre a peu de mesures à prendre pendant la campagne, la France n'a plus rien a donner, tout est dans les camps ; nommez à ma place un vieillard, Masséna, dont la main est engourdie par l'âge, mais dont le nom est populaire à Paris comme le souvenir de notre victoire. Joignez-y le commandement en chef des gardes nationales de la capitale Masséna vous répondra ainsi de l'intérieur et de Paris pendant que votre génie et mon zèle répondront de la campagne et des frontières ! »

L'empereur fut touché, mais inflexible il tremblait pour Paris, il voulait y laisser un lieutenant énergique et sûr pour contre-balancer ses ennemis. Davoust resta malgré lui. Soult fut maintenu dans son poste de major général. Il inaugura ses fonctions par un ordre du jour à l'armée, désaveu louangeur des proclamations antinapoléoniennes dont il avait adulé, quelques semaines auparavant, les Bourbons et insulté le règne de l'empereur ; soit qu'il méprisât ces vaines formules dont les hommes de cour saluent tour à tour les révolutions accomplies, soit que la servilité banale de l'époque fût plus invétérée encore chez les hommes de guerre que chez les citoyens.

 

XIII

Deux plans de campagne se présentaient a l'esprit de l'empereur comme en 1814. Attendre l'ennemi au cœur de la France en concentrant fortement l'armée française autour de Paris ou le prévenir avant qu'il eût franchi les frontières, combattre sur un champ de bataille choisi une ou deux de ses armées étendues sur une vaste circonférence, le vaincre, le couper de ses autres armées, revenir avec toutes les forces disponibles sur un autre corps des coalisés, se mesurer de nouveau, à nombre à peu près égal, avec l'ennemi ainsi isolé et déconcerté par la défaite de ses auxiliaires, passer au troisième, rompre le faisceau, ébranler les esprits, tenter les faiblesses, refouler les vaincus offrir des trêves, négocier des paix séparées, raffermir et exalter la France derrière soi au contre-coup de sa victoire.

Le premier de ces plans, presque sûr en 1814 si l'empereur avait replié en même temps sur l'intérieur de la France les armées perdues et inutiles qu'il avait en Espagne, en Italie, dans les garnisons d'Allemagne, en Hollande, était évidemment funeste en 1815. Ces armées n'existant plus, l'empereur était réduit à lui-même ; la France affaissée et mécontente, envahie de toute part par les armées coalisées, aurait repris, sans elles, le drapeau blanc et le gouvernement du roi. Napoléon, étouffé par sept cent mille hommes autour de Paris, harcelé sur la Loire par les départements royalistes de l'Ouest, aurait été prisonnier dans son propre empire. Ce plan pouvait être militaire, il n'était évidemment pas politique. On s'étonne qu'un génie militaire aussi pénétrant que celui du maréchal Soult l'ait conseillé à l'empereur. Il se trompait d'année. L'empereur le rejeta et suivit le sien, approuvé par tous les autres généraux qu'il avait au conseil. Il échoua, mais par la fortune des armes ; le premier aurait échoué par la nature même des choses. La fortune put manquer à ce dessein, le génie n'y manqua pas.

Concentrer la grande armée sur les bords de la Sambre, la porter résolument sur Charleroi, attaquer les Prussiens au point de jonction où leur aile droite atteignait l'aile gauche de l'armée dé Wellington, les refouler sur Luxembourg, pénétrer en Belgique, manœuvrer en pays presque uni dans ces riches plaines, laisser un corps imposant en face de Blücher pour prévenir le reflux de son armée sur l'empereur, se jeter à gauche et marcher sur Bruxelles et sur Wellington, écraser l'armée anglaise, revenir ensuite en vainqueur sur les deux armées du 'Bas-Rhin et du Rhin central combattre et vaincre encore la coalition ébranlée de ces deux premières armées tel était ce plan, le seul qui répondît à l'état intérieur de la France, au nombre disproportionné de l'armée française, à la dissémination de l'ennemi, au génie naturel de l'empereur et de ses soldats, enfin au génie de l'impétuosité et du désespoir.

 

XIV

A la fin de la nuit du 11 au 12 juin 1815, Napoléon sortit du palais des Tuileries pour n'y plus rentrer, s'élança dans sa calèche de voyage, en recommandant encore l'union, le zèle et l'énergie à ses confidents, et routa sans s'arrêter jusqu'à Avesnes, extrême frontière de la France sur la Belgique. Il laissait derrière lui les soucis, les soupçons, les résistances, les infidélités, les trahisons dont il était obsédé depuis ce règne obstiné qui s'échappait de ses mains à l'intérieur, une assemblée douteuse dans la chambre des pairs, une assemblée hostile dans- la chambre des députés, des ministres hostiles ou conspirateurs, un pays affaissé, une capitale turbulente. Mais il se jetait avec confiance dans son armée, son vrai peuple, sa vraie capitale. Elle allait tout lui rendre si elle lui rendait une victoire. Il comptait sur cette victoire pour tout dénouer au dehors, pour tout subjuguer au dedans. Il avait résumé sa pensée la veille en répondant à un de ses familiers qui le consentait de se défaire de Fouché avant de partir. « Je pars pour l'armée, avait-il répondu. Si je perds la partie, à quoi bon le sang de cet homme ? son exécution devient sans but ; si je la gagne, le courrier qui apportera la nouvelle de ma victoire apportera en même temps l'ordre de son arrestation et de son jugement ; et les crieurs publics, en annonçant le lendemain dans les rues le triomphe de nos armes, apprendront en même temps au peuple la condamnation et l'exécution de Fouché comme traître à la patrie. La nouvelle se perdra au milieu des cris de victoire personne ne murmurera. »

Ainsi il ne craignait pas de reconnaître qu'un de ses ministres était plus puissant que lui devant l'opinion, et que cette opinion protégeait contre lui ses ennemis les plus rapprochés. Sa dictature n'était qu'un nom ; son gouvernement depuis son retour n'était en réalité qu'un triumvirat où le parti de l'empire était déjà subordonné aux deux autres le parti de la patrie personnifié dans Carnot, le parti de l'intrigue représenté par Fouché. Réduit à compter avec l'un et à menacer l'autre sans oser le frapper, il courait appeler une seconde fois à son secours le parti militaire, et retrouver, dans les plaines de la Belgique, ce pavois de la gloire d'où trois ans de défaites l'avaient fait descendre. Il était empereur encore de nom, mais moins maître que Fouché.

Fouché connaissait les dispositions de l'empereur et le sort qui l'attendait, si Napoléon vainqueur reconquérait l'ascendant qu'il lui disputait. Il montrait, il faut le reconnaître, une rare audace et une énergique intrépidité dans son rôle. Sa tête répondait tous les jours de ses intrigues.

Elle pouvait tomber au premier mouvement de honte et de colère de Napoléon. Il semblait avoir trempé son caractère dans les tragédies de la Convention, et jouer avec la mort suspendue à la parole du maître, comme il avait joué avec les supplices suspendus à un geste de Robespierre. De tous les survivants de cette époque, lui seul ne se montrait ni usé, ni lassé de témérité. Jeté par sa manœuvre hardie, d'un côté entre la tyrannie qui voulait renaître et la liberté qui voulait revivre de l'autre entre Napoléon prêt à sacrifier la patrie à son intérêt, et la France qui ne voulait pas s'immoler tout entière pour un homme, Fouché intimidait l'empereur, flattait les républicains, rassurait la France, faisait signe à l'Europe, souriait à Louis XVIII, négociait avec les cours, correspondait par gestes avec M. de Talleyrand, et tenait tout en suspens par son attitude. Rôle centuple, difficile, à la fois bas et élevé, mais immense, auquel' l'histoire n'a pas fait jusqu'ici assez d'attention rôle sans noblesse, mais non sans patriotisme et sans courage d'esprit, où un sujet se plaçait au niveau de son maître, un ministre au-dessus de son souverain, un ancien proconsul de la terreur au-dessus des rois qu'il avait suppliciés et qu'il allait rappeler en s'imposant à leur reconnaissance arbitre de l'empire, de la Restauration ou de la liberté, mais arbitre par la duplicité ! On ne retrouve un tel rôle dans l'histoire que dans les maires du palais des rois de notre première race. Le cardinal de Retz, dans les temps modernes, eut quelque chose de ce génie de l'intrigue appliqué aux affaires d'État. Mais Fouché était un cardinal de Retz plus tragique, aux prises avec des hommes et avec des événements plus imposants que ceux de la Fronde, et remuant des trônes, des congrès et des empires avec ces mêmes fils avec lesquels son modèle ne remuait que des factions. L'histoire, en condamnant Fouché, ne pourra lui refuser pendant cette période des Cent-Jours une audace dans la situation, une supériorité dans le maniement des partis et une grandeur dans l'intrigue qui le placeraient au rang des premiers hommes d'État de son siècle, s'il y avait pour l'histoire moderne de véritables hommes d'État sans dignité de caractère et sans vertu.

Napoléon, qui s'était arrêté quelques heures à Soissons et à Laon pour donner un coup d'œil aux fortifications de ces deux villes, appui éventuel d'une retraite, arriva le 13 à Avesnes au cœur de sa grande armée. Il se, retrouva empereur aux acclamations de ses soldats.