I. La
France frissonnait d'horreur et d'effroi. Le conseil de la commune de Paris
s'enveloppait de son crime ; il osa rédiger une adresse aux départements pour
leur recommander les massacres de septembre comme un exemple à imiter. Avouer
le crime c'est plus que le commettre. C'est s'associer de sang-froid à sa
responsabilité sans avoir l'excuse de la passion qui l'explique. L'exemple de
l'impunité des égorgements de Paris ne parlait que trop haut aux provinces.
Cet encouragement tacite fut entendu. Le duc de La Rochefoucauld, le plus
populaire des aristocrates après La Fayette, ami et bienfaiteur de Condorcet,
à qui il avait fait don de cent mille francs pour son mariage, était devenu
odieux à la multitude. Président du département de Paris, il avait, au 20 juin,
demandé la destitution de Péthion. Ce fut son arrêt. Retiré depuis le 10 août
aux bains de Forges avec la duchesse d'Anville, sa mère, et avec sa jeune
femme, il y reçut un mandat d'arrêt de la commune porté par un de ses
proconsuls de l'Hôtel-de-Ville. Le commissaire, effrayé lui-même de sa
mission, conseilla au duc de ne pas se fier à son innocence et de s'enfuir en
Angleterre. La Rochefoucauld refusa. Il se mit en route pour Paris avec sa
mère, sa femme et le commissaire de la commune. Un bataillon de garde
nationale du Finistère, grossi d'un détachement des assassins de Paris,
l'attendait à Gisors. Ils demandèrent sa tête. Le maire et la garde nationale
de Gisors se dévouèrent en vain pour le protéger. Pendant que la voiture qui
contenait les femmes prenait les devants, une haie de municipaux et de gardes
nationaux escorta le prisonnier hors de la ville par des rues détournées.
Vaine prudence ! Au sortir des portes, un embarras de voitures obstruant la
route, la haie se rompit. Un assassin, ramassant un pavé, le lança à la tête
du duc et l'étendit mort sous les pas de ce peuple auquel il avait consacré
sa vie. On ne rapporta que son cadavre à sa mère et à sa femme, qui le
croyaient sauvé. Ce meurtre d'un des premiers apôtres de la liberté et de la
philosophie retentit comme un sacrilège dans toute l'Europe. Aucun crime ne
dépopularisa plus la Révolution. Elle semblait parricide en immolant ce père
du peuple. Le grand orateur Burke et ses amis, dans le parlement anglais,
rougirent de fraterniser avec les meurtriers de La Rochefoucauld et
changèrent leurs apothéoses en imprécations. II. A
Orléans, la garde nationale, désarmée par le maire, laissa impunément violer
les prisons, saccager les maisons des principaux négociants, massacrer huit
ou dix personnes et enfin brûler à petit feu, dans un brasier allumé sur la
place publique, deux commis d'une raffinerie qui avaient tenté de soustraire
au pillage la maison de leur patron. A Lyon, la nouvelle des journées de
Paris excita une féroce émulation dans le peuple. Deux mille hommes, femmes
ou enfants, écumés parmi les immondices de cette grande réunion d'ouvriers
nomades, se portèrent malgré la résistance du maire Vitet et du commandant de
la ville, Imbert Colomez, au château-fort de Pierre-Encise. Ils forcèrent les
portes et massacrèrent vingt et un officiers du régiment de Royal-Pologne qui
y étaient enfermés. Ils se portent de là aux prisons civiles, égorgent sans
choix tous ceux qui s'y trouvent et clouent aux arbres de la promenade de
Bellecour les membres mutilés de leurs victimes. Ronsin,
commandant d'un des bataillons de Paris composé des vainqueurs du 10 août et
de quelques assassins de septembre, traverse Meaux en se rendant à la
frontière. A son arrivée, il gourmande le maire de n'avoir pas encore suivi
l'exemple de la commune de Paris. Le sabre à la main, il parcourt les rues de
la ville, recrute quelques scélérats dans les lieux suspects, les lance sur
la prison et les encourage à l'œuvre du geste et de la voix. — « Mes hommes
sont des brigands, répondait Ronsin à ceux qui lui reprochaient les forfaits
de sa troupe, mais est-ce donc d'honnêtes gens qu'étaient composées les
légions qui exécutaient les proscriptions de Marius ? » A
Reims, un autre bataillon recruté dans les sentines de Paris passait pour se
rendre aux frontières sous le commandement du général Duhoux. Un agitateur
nommé Armonville se présente devant ce bataillon au moment où le général
passait la revue. En vain le commandant veut retenir les soldats. Armonville
les harangue, en débauche une cinquantaine, les entraîne à la société
populaire, leur distribue des armes, marque les maisons, désigne les victimes
et les encourage à frapper. Deux administrateurs sont massacrés sur les
marches de l'Hôtel-de-Ville. On joue aux boules avec leurs têtes. On jette
dans un bûcher allumé sur le parvis de la cathédrale tous les prêtres trouvés
dans la ville. Pendant deux jours les assassins attisent ce bûcher et y
jettent pour l'alimenter de nouvelles victimes. Ils forcent le neveu d'un de
ces prêtres d'apporter, de sa propre main, le bois pour consumer le corps de
son oncle. Ils coupent les jambes et les bras de M. de Montrosier, homme
étranger à la ville et innocent de toute opinion politique. On le porte ainsi
mutilé pour expirer à la porte de sa maison sous les yeux de son père et de
sa femme. Ces
scélérats jouent avec l'agonie, avec la conscience, avec les remords de ceux
qu'ils immolent. Un des prêtres, entouré par les flammes, vaincu par la
douleur, demande à prêter serment à la nation. On le retire du feu. Le
procureur de la commune, Couplet, complice de ces jeux, arrive et reçoit le
serment, a A présent que tu as fait un mensonge de plus, disent les bourreaux
au supplicié, va brûler avec les autres. » Ils rejettent le prêtre dans le
bûcher. Ces incendiaires d'hommes finissent par se brûler entre eux. Un
ouvrier tisseur, nommé Laurent, dresse la liste de ceux qu'on destine au
supplice. Il y inscrit un marchand, son voisin, dont le crime était d'avoir
refusé de donner ses marchandises à crédit à Laurent. Le marchand, agent
secret d'Armonville, est informé du piège qu'on lui dresse. Il va se plaindre
à son patron. Armonville efface le nom du marchand et inscrit son
dénonciateur à sa place. Au moment où Laurent désigne son ennemi pour le
bûcher, on le saisit lui-même et on le lance dans les flammes aux éclats de
rire de ses complices. Son sang impur éteignit le bûcher. La terreur fut si
servile à Reims et le nom d'Armonville intimida tellement la conscience
publique, que la ville nomma, quelques jours après, ce prescripteur pour son
représentant à la Convention. III. Le
doigt des exterminateurs ne pouvait oublier les prisons de la haute cour
nationale d'Orléans. Soixante-deux accusés du crime de lèse-nation les
peuplaient. Les plus présents à la mémoire du peuple étaient le vieux duc de
Brissac, commandant de la garde du roi, et M. de Lessart, ministre proscrit
par les Girondins. Des évêques, des magistrats, des généraux dénoncés par
leur département ou par leurs troupes, des journalistes du parti de la cour,
enfin ces vingt-sept officiers du régiment de Cambrésis accusés d'avoir voulu
surprendre la citadelle de Perpignan pour la livrer aux Espagnols,
languissaient depuis plus d'un an dans ces prisons. La
légèreté des accusations, l'absence de preuves, l'éloignement des témoins
suspendaient ou amortissaient les jugements. La prévention, qui juge sans
preuves et qui condamne ce qu'elle haït, s'impatientait de ces lenteurs. La
commune, Marat, Danton, qui voulaient en finir, trouvèrent ces victimes
toutes parquées pour l'assassinat. L'Assemblée, honteuse des égorgements du 2
septembre exécutés sous ses yeux et dont elle porterait la responsabilité,
voulait soustraire soixante-deux détenus à la justice sommaire de la commune.
Mais les maratistes répandirent dans le peuple que les prisons d'Orléans,
transformées en séjour de délices et en foyer de conspiration par l'or du duc
de Brissac, ouvriraient leurs portes au signal donné par les émigrés, et
déroberaient à la nation sa vengeance. On parla d'un prochain enlèvement. Sur ce
seul bruit, deux cents Marseillais et un détachement de fédérés et
d'égorgeurs commandé par le Polonais Lazouski partent pour Orléans, sur un
ordre secret des meneurs de la commune. Arrivés à Longjumeau, ils écrivent à
l'Assemblée qu'ils sont en route pour ramener à Paris les prisonniers.
L'Assemblée inquiète, à la voix de Vergniaud et de Brissot, rend un décret
qui défend à ces fédérés de disposer arbitrairement des prévenus ou des
coupables promis à la seule vengeance des lois. Lazouski et ses satellites
feignent d'obéir au décret. Ils répondent qu'ils vont à Orléans pour garder
les prisonniers qu'on veut enlever. Vergniaud et ses amis, qui comprennent ce
langage, feignent de se contenter de cette demi-obéissance. Mais ils font
rendre, séance tenante, un second décret qui charge les ministres d'envoyer à
Orléans dix-huit cents hommes pour prévenir toute tentative d'enlèvement. Le
commandement de ces dix-huit cents hommes fut confié à Fournier l'Américain.
Arrivé avec cette force à Longjumeau, Fournier rallie les deux cents
Marseillais et arrive à Orléans. Léonard
Bourdon l'avait devancé. Envoyé par la commune de Paris avec une mission
suspecte, Léonard Bourdon, citoyen d'Orléans, mais ami de Marat, sous
prétexte de prévenir une lutte entre le détachement parisien et la
municipalité d'Orléans, neutralisa la garde nationale de cette ville. La
garde nationale, forte de six mille hommes et dévouée aux lois, s'était
portée aux prisons avec du canon pour en défendre les portes. On négocia. Il
fut convenu que les prisonniers seraient respectés et remis par la garde
nationale à l'escorte pour être conduits à Paris. IV. Sept
chariots, contenant chacun huit prisonniers chargés de chaînes, se mirent en
route le 4 septembre à six heures du matin. Fournier marchait en tête du
convoi. Un collier de croix de Saint-Louis, de croix de Cincinnatus et autres
décorations militaires enlevées aux prisonniers, pendait sur le poitrail de
son cheval. L'Assemblée,
informée des événements d'Orléans, décréta, par l'organe de Vergniaud, que la
colonne n'entrerait pas dans Paris. Les commissaires envoyés à Étampes pour
arrêter la marche de Fournier furent intimidés par Léonard Bourdon. On foula
aux pieds le décret et on marcha sur Versailles. Cependant les bourreaux du 2
septembre attendaient le cortége à Arpajon. Ces hommes se joignirent à
l'escorte et arrivèrent en même temps que le convoi aux portes de Versailles.
Le maire de Versailles, Lachaud, informé du danger, prit toutes les mesures
que lui commandaient la prudence et l'humanité. Fournier et Lazouski, avec
deux mille hommes et du canon, avaient une force suffisante pour prévenir un
attentat. Mais tout semblait disposé par eux pour livrer leur dépôt au lieu
de le défendre. Les canons et la cavalerie de l'escorte précédaient à une
distance considérable les voitures. Une faible haie de cinq hommes de file
marchait à droite et à gauche de la route. Le maire de Versailles, accompagné
de quelques conseillers municipaux et de quelques officiers de la garde
nationale, imposait seul par sa présence et par ses paroles aux assassins.
Bien que ce fut un dimanche, à l'heure où le peuple se répand pour se livrer
à l'oisiveté de ce jour, les rues de la ville étaient désertes. La bande
d'égorgeurs qui épiait cette proie ne comptait pas plus de quarante ou
cinquante hommes. Ils laissèrent les chariots arriver jusqu'à la grille du
jardin qui conduit a la Ménagerie. C'était là qu'on
avait préparé la halte pour cette nuit. Aussitôt que Fournier, les canons et
la cavalerie de l'escorte eurent passé la grille, on la referma sur eux.
Fournier, soit surprise réelle, soit simulation de violence, fut renversé de
son cheval par des hommes du peuple, et se débattit faiblement pour faire
rouvrir la grille qui le séparait du gros de sa troupe et de son dépôt.
Lazouski, avec l'arrière-garde, ne fit aucune démonstration pour se
rapprocher du cortège. Les assassins, maîtres des voitures, se jetèrent sur
les prisonniers enchaînés qu'on ne leur disputait plus. En vain le maire
Lachaud s'élança-t-il entre eux et leur proie ; en vain, montant lui-même sur
le premier chariot et écartant des deux mains les sabres et les piques,
couvrit-il de son corps les deux premiers. Renversé sur leurs cadavres,
inondé de leur sang, les assassins l'emportèrent évanoui d'émotion dans une
maison voisine et achevèrent, sans résistance, pendant plus d'une heure,
cette boucherie de sang-froid, qu'une ville entière terrifiée et deux mille
hommes armés leur laissèrent achever en plein jour. L'intrépide
Lachaud, seul, revenu de son évanouissement, et s'arrachant aux bras qui
voulaient le retenir, s'échappe de la maison où il a été transporté, revient
aux voitures, tombe aux genoux des assassins, s'attache à leurs bras
ensanglantés, leur reproche de déshonorer la Révolution et la ville où elle a
triomphé du despotisme, leur offre sa propre vie pour racheter la vie de la
dernière de leurs victimes. On l'admire et on l'écarté. A peine sept ou huit
prisonniers, se précipitant des chariots dans la confusion du carnage,
protégés par la pitié des spectateurs, parviennent-ils à s'échapper et à se
réfugier dans les maisons voisines. Tout le reste succombe. Quarante-sept
cadavres, les mains et les pieds encore enchaînés, jonchent la rue et
attestent la barbarie et la lâcheté des égorgeurs. Un monceau de troncs et de
membres mis en pièces s'élève au milieu du carrefour des Quatre-Bornes. Les
têtes coupées et promenées par les meurtriers sont plantées sur les piques
des grilles du palais de Versailles. On y reconnaissait la tête du duc de
Brissac à ses cheveux blancs tachés de sang et enroulés autour de la grille
de la porte de ses maîtres. Deux des assassins, Foliot, marguillier de
Meudon, et Hurtevent, garde du bois de Verrières, portaient, de cafés en cafés,
l'un, le cœur saignant arraché de la poitrine du duc de Brissac, l'autre, un
lambeau de chair obscène coupé du cadavre du ministre de Lessart. Une jeune
femme, enceinte de quelques mois, aux yeux de laquelle ils étalèrent cette
chair humaine, tomba a la renverse a cet aspect, se
brisa la tête et mourut d'horreur sur le coup. Des enfants dépeçaient les
membres dans la rue et les jetaient aux chiens effrayés. Une femme porta par
les cheveux une de ces têtes à l'Assemblée des électeurs et la posa sur le bureau
du président. Tout ce qui n'applaudissait pas se taisait. Le silence était du
courage. Il y
avait plus d'une heure que les massacres étaient accomplis et les morts
abandonnés dans leur sang, quand des spectateurs, qui contemplaient de loin
ces restes, virent un léger mouvement agiter les cadavres. Des bras
ensanglantés se levèrent, puis une tête chauve se fit jour, puis le tronc nu
d'un vieillard se dressa au sommet de ce monceau de cadavres. C'était un des
prisonniers qui se réveillait de l'évanouissement d'une mort incomplète, ou
qui, pris pour mort par les assassins, s'était dérobé sous les cadavres aux
coups qui devaient l'achever. Il cherchait à se dégager de ce tas de corps
mutilés où il était enfoncé jusqu'à la ceinture, et il épiait d'un regard
furtif de quel côté il se traînerait pour trouver asile. Déjà les témoins
muets de ce retour inespéré à la vie lui faisaient des signes d'intelligence
et de pitié. Il était sauvé : mais un des assassins, revenant par hasard sur
ses pas, aperçut le vieillard, et s'approchant de lui le sabre levé : « Ah !
tu te réveilles ! lui cria-t-il, attends ! je vais te rendormir pour plus
longtemps. » En disant ces mots il lui fend la tête d'un coup de sabre, et le
recouche sur cette litière de morts. V. De là
les tueurs se portèrent aux deux prisons de Versailles, et, malgré les
efforts désespérés de Lachaud, égorgèrent dix prisonniers ; le reste dut son
salut à l'intrépidité, à l'éloquence et aux ruses pieuses de ce généreux
magistrat ; il n'avait pas cessé, depuis deux jours, d'avertir le pouvoir
exécutif des dangers qui menaçaient la vie des prisonniers de Versailles et
de réclamer des forces de Paris. Alquier, président du tribunal de
Versailles, se transporta deux fois chez Danton, ministre de la justice, pour
le sommer, à ce titre, de pourvoir à la sûreté des prisons. La première fois,
Danton éluda ; la seconde, il s'irrita d'une insistance qui agitait le
remords ou l'impuissance de son cœur. Regardant Alquier d'un regard
significatif et qui voulait être entendu sans paroles : « Monsieur Alquier,
lui dit-il d'une voix rude et impatiente, ces hommes-là sont bien coupables !
bien coupables ! Retournez à vos fonctions et ne vous mêlez pas de cette
affaire. Si j'avais pu vous répondre autrement, ne comprenez-vous pas que je
l'aurais déjà fait ! » Alquier se retira consterné.
Il avait compris. Ces
paroles échappées à l'impatience de Danton sont le commentaire de celles
qu'il proférait le 2 septembre à l'Assemblée : « La patrie est sauvée ; le
tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme : c'est la charge sur
les ennemis de la patrie ! Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il ?
De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ! » Il acheva de
relever le sens qu'elles avaient dans sa pensée le soir même des massacres de
Versailles. Les assassins de Brissac et de Lessart se rendirent à Paris, à la
nuit tombante, et se pressèrent sous les fenêtres du ministère de la justice,
demandant des armes pour voler aux frontières. Danton se leva de table et
parut au balcon. « Ce n'est pas le ministre de la » justice, c'est le
ministre de la Révolution qui vous » remercie ! » leur dit-il. Jamais
prescripteur n'avoua plus audacieusement ses satellites. Danton violait les
lois qu'il était chargé de défendre, il acceptait le sang qu'il était chargé
de venger ; ministre de la mort et non de la liberté. Septembre fut le crime
de quelques hommes et non le crime de la liberté. FIN DU TROISIÈME VOLUME
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